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Full text of "Revue des deux mondes"

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REVUE      -7 


DES 


DEUX  MONDES 


FRANÇOIS   BVLOZ,    FONDATEUR 


LXXVd-  ANNÉK    —  CINQUIÈME  PÉRIODE 


TOME  TREîVTE-SErTlÈME 

t"  LIVnAISOR 


1"    JANVIER    1907 


PARIS 
15,  me   de   l'Université,   15 


i 


\: 


LONDRES 

lAILITÉBE    TtC^DALL    k    COX 
Si  Uenriett&  itre«li  Strand. 
P.   ROLAI^m  I  fiACaETTE  k  ^ 

ÏSULAC    &    C*,  SX,  Soho  ^.  —   DAVID    NUTTj  57,  Looif  Aéra.  —  A.   SIEGLE,  3û,  Lime  Streul 
îilLS&ON  &   C^,    Ï6-18.  WArdoUT  stifeot,  W, 

SAINT>PÈT£IT$B0UR6,   ZINSERLING»    société    m.   0,    WOLFF,    C.    RICKER,    VÎOLLET. 

MOSCOU,    GAlîTlEli,    WOLFF.    ODESSA,   ROLTSSEAU. 

VARSOVIE,    GlJBETilNER    ET   WOLFF,    VIOLLET.    ATHÈNES»  NILSSON* 

BRUXELLES,    ftAMLOT,    N.    iEBÉCt'E    KT  C'^     LIÈ6E,   J-    BELLE?fS. 

LA   HAYE,    BELmFAiSTE    FBKlUvS/ ROME,    BuCGA,    LOESCHER, 

TURIN,  BOCCA,  CASANOVA.   MILAN,   BOCCA,    FLORENCE,    vibussei^x. 

BERLIN,  BRQCKDAUs,  asiu;r, 

LEIP216,  brockiiaus,  a.  twietmeyer,  le  soudier,  max  rubs. 

VIENNE,  BBOCKO  \L!Sp  G.  FRFCK,  GEROLD  tTf  &.   BUCAREST,  SOTttSCIlEK  ET  C**. 

STOCKHOLM,  c.  FRITTE,  GENEVE,  pli.  durr. 

HAORID,  E.  DD5SAT.  BARCELONE,  vebdaguer.  LISBONNE,  rodrigltes* 

êUENOS-AYRES,  c,  M.  iuu   Y  c'*,  LA  HAVANE,  higlel  alorda. 

HEW-yORK,  CBRISTEB?*,  BREXTANO,  SAMPËRS,  STECUKRT.  TUEirfTEBNATiOKAt  WEWSC*. 
BOSTON,  CARL  SCaOENHOP,  TSE  NEW  EN&LAÎ40  ^^ifStÇecJ  by  GoOQIc 


LITTÉRATURE     FRANÇAISE    BT     ÉTRANGÈRE 
HISTOIRE,    POLITIQUE,    PHILOSOPHIE,    VOYAGES,    SCIENCES,    Bgaujl- 


LIVRAISON  DU   1^^  JANVIER  1907 


I.  —  FERDINAND   BRUNETIËRE,  par   M.  le   vicomte   Eu^ènr 

Mclchior  de  Tog^ùë,  de  l'Académie  française. 

II.  —  L'OMBRE    S'ÉTEND    SUR   LA   MONTAGNE,  deuxièmb  partie,  i 

il.  Éilouaril  BucI» 

III.  —  LE   CAHIER   ROUGE    DE    llenjamlii    Constaat.   —  L 

1767  A  1787. 

IV.  —  A  PROPOS  D'UN  MOT   LATIN.  —  H.  COMMENT  LES  ROMA 

ONT   CONNU   V HUMANITÉ,   par   M.   «astoii    lloissii 

de  TAcadémie  française. 

V.  —  LES    RICHES    DF.PUIS    SEPT   CENTS    ANS.   —   MÉDECINS    F 

CHIRURGIENS,  par  M.  Se  vicomte  «eorn^es  d'Ave- 

VI.  -  MADAGASCAR.    —    ï.    LES     RÉGIONS     ET     LES     RACES,    j 

^a^l.  Marlu!*  et  Ary  Eielilond. 

VIL    -  LE   MARTYRE   D'UN    POÈTE.  —  NICOLAS   LENAU   E-^  «'^«n 
LCEWENTHAL,  par  M.  A.  ItOMsert. 

Yiii.    —  REVUE    SCIENTIFIQUE.   —    LA    VARIÉTÉ    DES    FORMES    V 
VANTES  ET  LA  FIXITÉ  DU  FONDS  VITAL,  par  11.  A.  Da^lrf 

de  l'Académie  des  Sciences. 

IX.  —  CHRONIQUE     DE      LA     QUINZAINE,    HISTOIRE     POLITIOflR 

par  11*  Fraiicl*  Clianucc* 

X.  —  ESSAIS   ET  NOTICES.  —  LA    VIE   ET    L'OEUVRE  D'HÉRAUL' 

DE  SÉCHELLES. 

Xïl.     —  BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE. 


APRÈS  L'OMBRE  S'ÉTEND  SUR  LA  MONTAGNE, 
LA  REVUE  DES  DEUX  MONDES  PUBLIERA  L'ËMIGI 
par  M.  PAUL  BOURGET,  de  l'Académie  française. 


Toute  traduction  ou  reproduction  des  travaux  de  la 

REVUE  DES    DEUX   MONDES  Digitized  by  VjOOglC 

est  interdite  dans  les  publications  périodiques  de  la  France  et  de  i'étrc,^^ 
y  compris  la  Suède,  la  Norvège  $t  la  Hollande . 


REVUE 


DES 


DEUX    MONDES 


tXXVn*   âNNËE.   --   GiiNaUIË&IË   PËHIÛDË 


rosis   SIS  VIL  -r    l*f  /ASVIER   1907. 


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REVUE 


DES 


DEUX  MONDES 


LXXVII*  âNNËE.  —  CINQUIÈME  PÉRIODE 


TOME  TRENTE-SEPTIÈME 


PARIS 

BUREAU  DE  Lk  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

RUE    DE    l'université,    15 

i907 


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PRESERVATION 
REPLACEMENT 
REVIEW3liaJl? 

5P    /M  fr*^'^^ 


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FERDINAND  BRUNETIÈRE 


Dernier  effort  du  long  labeur^  ses  mains  défaillantes  assem- 
blaient les  feuilles  de  la  dernière  livraison  :  avant  qu'il  pût  la  signer, 
les  pauvres  mains  se  raidirent,  laissèrent  tomber  la  plume,  se 
refermèrent  sur  le  crucifix  que  leur  tâtonnement  anxieux  avait 
si  longtemps  cherchée  II  fallut  ajouter  en  hâte  les  pages  où 
notre  interprète  autorisé  lui  disait  l'adieu  commun.  C'est  le  vœu 
de  nos  collaborateurs,  et  sans  doute  celui  de  tous  ses  amis,  de 
tous  ses  lecteurs,  que  cet  adieu  se  prolonge  ici,  qu'une  fois 
encore  Brunetière  apparaisse  au  seuil  de  sa  maison  :  non  plus, 
hélas  !  à  travers  un  de  ces  articles  qu'il  y  prodiguait  en  sa  sai- 
son dernière,  comme  s'il  eût  voulu  vider  pour  nous  le  réservoir 
inépuisable  de  sa  pensée  ;  mais  du  moins  dans  le  souvenir  d'un 
compagnon  d'atelier  qui  connut  près  de  lui,  depuis  trente  ans, 
le  prix  d'une  amitié  qu'aucune  ombre  n'altéra. 

Ne  me  demandez  pas  son  portrait  littéraire,  ni  l'étude  appro- 
fondie de  son  œuvre  touffue,  de  cette  pensée  sinueuse  dans  sa 
ligne  ascendante  qui  fit  à  travers  le  monde  des  idées  tant  et  de  si 
beaux  détours.  L'heure  viendra  plus  tard  des  jugemens  définitifs 
sur  ce  grand  rassembleur  d^esprits;  avec  plus  de  recul  dans  la 
perspective,  on  pourra  mieux  le  «  situer,  »  comme  il  aimait  à 
dire,  dans  le  plan  de  son  siècle,  dans  la  lignée  des  moralistes 
qui  constituent,  —  c'était  une  de  ses  remarques, —  un  genre  spé- 
cifiquement français,  l'un  de  ceux  qui  assurèrent  à  notre  litté- 
rature sa  prééminence  sur  toutes  les  autres.  Encore  plus  que  le 
temps  nécessaire,  le  courage  me  manquerait  aujourd'hui  pour 
m  appliquer  à  un  essai  critique  sur  le  premier  de  nos  critiques. 


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.6  aEVUE  PES  DEUX  MONDES. 

N'est-il  pas  là,  comme  ils  sont  au  lendemain  de  leur  départ, 
quand  on  ne  peut  croire  au  détachement  complet  :  vision  qui  n'a 
pas  encore  pâli  dans  nos  yeux,  voix  qui  retentit  toujours  dans 
nos  oreilles,  personne  plus  présente  et  plus  chère  que  ces  livres 
qu'elle  nous  cache?  Je  ne  sais  ce  que  je  vais  dire:  je  sais  seule- 
ment qu'il  me  faut  cette  triste  douceur  de  parler  de  lui,  au 
hasard  des  souvenirs  qui  se  pressent  dans  la  mémoire,  sans 
ordre,  sans  suite.  Y  a-t-il  jamais  de  Tordre  dans  les  plaintes  que 
nous  arrache  un  grand  chagrin  ? 

D'abord  et  sur  toutes  choses,  après  d'autres  amis  qui  ont 
senti  le  même  besoin,  je  voudrais  amener  le  public  à  se  dé- 
gager d'absurdes  partis  pris,  je  voudrais  lui  découvrir  la  phy- 
sionomie d'un  homme  aussi  méconnu  qu'il  était  célèbre.  Peu  à 
peu,  pour  l'opinion  mieux  instruite  dans  ces  dernières  années, 
la  lumière  se  faisait  sur  le  vrai  Brunetière  ;  mais  que  de  gens  se 
laissent  encore  abuser  par  ta  caricature  qui  tratna  longtemps 
dans  les  journaux,  dans  les  conversations  superficielles  de  Paris  ! 
—  Un  petit  professeur  revêche,  hargneux;  pédant  d'université 
desséché  par  l'abus  du  sens  critique  ;  fossile  classique,  malveillant 
pour  les  tentatives  hardies  de  la  jeunesse,  incapable  de  la  suivre 
vers  les  libres  horizons;  solitaire  de  cabinet,  fermé  à  toutes  les 
joies  de  la  vie;  orateur  disert,  on  en  convenait,  mais  écrivain 
ennuyeux,  embarrassé  dans  sa  langue  difficile  et  baroque...  Tout 
cela,  et  le  reste.  —  Autant  d'erreurs  que  de  mots. 

Professeur,  U  l'était  sans  doute,  et  de  toute  son  âme,  si  l'on 
prend  ce  terme  au  sens  étymologique  :  si  l'on  entend  par  là 
qu'un  mouvement  impérieux  le  poussait  à  déclarer,  pour  en 
imposer  la  discipline  aux  esprits,  toutes  les  vérités  qu'il  croyait 
tenir;  à  combattre  les  affirmations  contraires  aux  siennes,  avec 
cette  passion  de  la  polémique  qui  faisait  de  son  enseignement 
une  bataille  d'idées,  plus  encore  qu'une  communication  de  son 
immense  savoir.  Singulier  professeur  au  demeurant,  et  bizarre 
universitaire  du  dehors,  sans  titres  et  sans  diplômes;  ayant 
échoué  aux  épreuves  qui  ouvrent  l'accès  de  l'Université,  il  prit 
d'assaut  sur  le  tard  les  plus  hautes  chaires,  il  en  créa  de  nouvelles 
pour  son  usage  particulier;  le  maître  qui  s'y  installait  faisait 
aussitôt  reconnaître  des  titres  qu'il  ne  tenait  que  de  lui-même  : 
science,  éloquence,  autorité. 

Autre  et  pire  légende,  la  malveillance  de  Brunetière,  sa  pré- 
tendue sécheresse.  Il  est  bien  rare  que  la  générosité  fasse  défaut 

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PEBDINAND   BRUNETIÈRB.  7 

aux  grands  courages  ;  et  ses  adversaires  pouvaient  tout  contester 
à  ce  combattant  perpétuel,  sauf  le  courage.  Quiconque  a  pratiqué 
notre  ami  sera  mon  garant,  si  je  dis  que  les  qualités  de  son 
esprit  le  cédaient  à  celles  du  cœur.  Cet  homme  excellent  s'ap- 
pliquait à  dissimuler  sa  bonté;  il  avait  la  coquetterie  de  garder, 
d'accentuer  encore  la  mine  farouche  qu'on  lui  avait  faite  ;  mais 
telle  petite  phrase  qu'il  vous  jetait  à  l'occasion,  d'un  ton  bref  et 
qui  voulait  paraître  détaché,  contenait  beaucoup  plus  que  les 
mots  ne  disaient  :  on  sentait  qu'il  s'y  livrait  tout  entier.  Nul 
n'était  moins  banal,  plus  en  garde  contre  la  sensiblerie  névrosée 
de  notre  siècle,  contre  cette  émotion  à  fleur  de  peau  qui  donne 
le  change  sur  l'aridité  du  fond.  Il  était  bon  à  la  manière  de  ses 
pairs  du  grand  siècle,  avec  choix  et  gravité  ;  avec  la  noble  déli- 
catesse qu'il  portait  en  tout,  dans  les  jugemens  moraux,  dans  les 
rapports  mondains,  dans  les  questions  d'affaires.  Si  Ton  appre- 
nait chez  un  professeur  ce  qui  s'enseigne  le  moins,  la  noblesse  des 
sentimens,  tous  eussent  pu  demandeur  des  leçons  à  ce  seigneur 
de  l'esprit. 

Toujours  prêt  à  défendre  contre  une  injustice  littéraire  ou 
sociale  les  droits  des  vivans,  comme  la  gloire  des  morts,  que  de 
fois  je  l'ai  vu  se  dépenser  au  soulagement  d'une  misère  morale, 
au  service  d'un  ami,  d'un  collaborateur  !  Combien  de  ses  obligés 
pourraient  en  rendre  témoignage!  Le  plus  désintéressé  des 
hommes  pour  lui-même,  il  devenait  intéressé  pour  le  compte 
d'autrui.  Quoi  qu'on  en  ait  dit,  il  recherchait  et  goûtait  cette  joie 
du  vrai  lettré,  la  découverte  d'un  jeune  talent.  On  a  pu  s'y  mé- 
prendre, parce  que  les  exigences  professionnelles  lui  avaient  fait 
un  masque  de  sévérité.  Le  meilleur  des  humains  n'est  pas 
impunément  dans  une  charge  où  il  faut  refuser  tout  le  jour  des 
manuscrits,  diversifier  les  périphrases  pour  faire  entendre  aux 
gens  qu'ils  n'ont  point  le  génie  qu'ils  se  croient,  ou  du  moins 
qu'on  ne  l'aperçoit  pas  dans  la  preuve  qu'ils  en  apportent.  Un 
directeur  harcelé  finit  par  abréger  les  circonlocutions.  Rigoureu- 
sement attaché  à  ses  doctrines  littéraires.  Brune tière  pouvait  se 
tromper,  et  il  m'a  semblé  qu'il  se  trompait  en  certains  cas,  sur 
le  mérite  d'un  débutant  formé  à  d'autres  écoles;  mais  c'était 
toujours  de  bonne  foi.  11  n'avait  de  préventions  invincibles  qu'à 
l'endroit  des  fripons.  Qui  pense  et  agit  bassement  ne  peut  pas 
bien  écrire,  c'était  une  de  ses  règles  de  jugement. 

Il  avait  beau  se  hérisser,  trancher  de  l'indifférent  et  du 


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8  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

stoïque,  on  devinait  vite  sous  sa  fière  pudeur  des  sources  vives 
de  tendresse  qui  demandaient  à  jaillir  du  cœur.  Tendresse  des 
forts,  des  rudes  lutteurs  :  celle  d'un  Veuillot,  dans  la  lettre  tou- 
chante que  le  polémiste  adressait  à  Pontmartin  après  la  mort 
de  sa  fille  ;  celle  d'un  Joseph  de  Maistre,  déposant  sa  plume  de 
bataille  et  frissonnant  à  Saint-Pétersbourg,  parce  qu'il  «  enten- 
dait pleurer  à  Turin.  »  —  Ah!  qu'ils  le  connaissaient  mal,  ceux 
qui  le  représentaient  comme  un  magister  à  férule,  insensible  à 
toute  autre  chose  qu'au  devoir  classique  du  bon  élève  !  Il  ne  fut 
que  trop  sensible  aux  mille  piq&res  qui  l'usaient  autant  que 
l'excès  de  travail  :  injustices  de  toute  nature,  ingratitude  des 
uns,  déloyauté  des  autres,  attaques  qu'il  bravait  sans  pouvoir  se 
cuirasser  contre  elles.  Grand  lecteur  de  journaux,  grand  collec- 
tionneur de  coupures  des  Argus,  il  y  cherchait  chaque  jour  les 
méchancetés  à  son  adresse  ;  et  la  récolte  n'était  que  trop  riche. 
Aux  amis  qui  lui  conseillaient  plus  de  philosophie,  plus  d'indif- 
férence, il  répondait  par  des  coups  de  boutoir  où  l'on  retrouvait 
la  paraphrase  des  vers  si  connus  : 

J'entre  en  une  humeur  noire,  en  un  chagrin  profond, 
Quand  je  vois  vivre  entre  eux  les  hommes  comme  ils  font. 

Aussi  bien,  quelle  est  notre  suffisance,  à  nous  tous  qui  par- 
lons de  Brunelière  et  voulons  retoucher  une  inimitable  pein- 
ture! Molière,  —  encore  un  qu'il  n'aimait  guère,  jusqu'au  retour 
de  faveur  qui  les  réconcilia  sur  la  fin,  —  Molière  s'était  vengé 
d'avance  en  faisant  poser  pour  le  portrait  d'Alceste  ce  dernier 
survivant  du  xvii®  siècle,  qui  fut  notre  contemporain.  Je  crois 
entendre  Brunetière,  chaque  fois  que  je  relis  les  apostrophes  de 
l'homme  aux  rubans  verts.  S'il  est  vrai  que  le  poète  ait  déguisé 
sa  propre  image  sous  la  plus  belle  et  la  plus  douloureuse  figure 
de  notre  littérature  dramatique,  je  n'ai  aucun  scrupule  à  voir 
aussi  celle  de  notre  ami  dans  ce  Misanthrope^  si  mal  nommé, 
puisque  son  pessimisme  est  fait  d'un  sombre  amour  pour  les 
hommes  qu'il  voudrait  plus  justes,  pour  la  femme  qu'il  voudrait 
plus  sage. 

Il  y  a  deux  sortes  de  pessimisme  :  l'un,  dégoût  infécond,  se 
replie  dans  son  chagrin  inactif;  l'autre,  ferment  salutaire,  s'em- 
ploie à  réformer  un  monde  où  tout  le  mécontente..  Brunetière 
avait  coutume  de  dire  que  tous  les  progrès  accomplis  dans  la 


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FERDINAND    BRUNETXÈRB.  9 

suite  de  Thistoire  furent  dus  à  de  grands  pessimistes;  il  énu- 
mérait  ces  utiles  mécontens,  depuis  le  Christ,  il  s'efforçait  de 
dégager  dans  la  figure  divine  les  traits  qui  pouvaient  justifier  sa 
thèse.  Il  s'animait  à  ces  démonstrations;  et  soudain,  il  retom- 
bait dans  une  méditation  morose.  Elle  assombrissait  le  visage 
expressif,  tourmenté  par  la  pensée  ;  elle  voilait  la  flamme  des 
yeux  fureteurs,  marquait  dayantage  le  pli  d'ironie,  au  coin  des 
lèvres.  Il  semblait  que  sa  parole  eût  creusé  à  la  sortie  ce  sillon 
spirituel  et  triste. 

On  le  laissait  ainsi,  possédé  par  son  démon  des  mauvais 
jours,  rongé  par  un  mal  d'âme  incurable;  quelques  heures  plus 
tard,  on  le  retrouvait  dans  une  compagnie  que  sa  gaîté  diver- 
tissait. Légende  aussi,  le  Brunetière  toujours  austère,  retranché 
derrière  ses  vieux  livres,  séparé  du  monde  et  de  la  vie.  Durant 
ces  dernières  annéçs,  la  surcharge  des  tâches  qu'il  accumulait 
sans  mesure  et  les  premières  atteintes  du  mal  l'avaient  condamné 
à  la  retraite;  mais  avant  cette  période  de  déclin,  il  se  répandait 
volontiers  dans  la  société,  il  y  jouissait  du  plaisir  qu'apportait 
aux  autres  sa  séduction  de  parole.  Mieux  que  les  amuseurs  de 
^profession,  il  y  déchaînait  les  rires  honnêtes;  le  causeur  étin- 
celant  achevait  en  fantaisies  paradoxales  sa  conférence  du  matin, 
il  jouait  des  variations  sur  l'instrument  subtil  de  sa  logique, 
comme  l'archet  d'un  grand  violoniste  joue  avec  le  thème  d'un 
scherzo.  Il  me  souvient  d'un  dîner,  —  il  y  a  longtemps,  —  oti  sa 
verve  éblouit  tous  les  convives.  —  «  Nous  mourrons  tous...  » 
avait  dit  quelqu'un;  et  Brunetière,  sursautant:  «  C'est  possible, 
mais  je  vous  mets  au  défi  de  prouver  cette  proposition.  »  —  Les 
argumens  s'enchaînaient ,  spécieux ,  pour  démontrer  qu'elle 
n'avait  pas  de  force  probante...  Qu'il  est  navrant  aujourd'hui, 
le  souvenir  de  cet  amusement  où  l'agile  dialecticien,  encore 
exubérant  d'énergie  vitale,  bravait  l'implacable  logicienne  qui  le 
guettait  déjà  ! 

Son  naturel  impressionnable  et  mobile  ne  lui  eût  jamais 
permis  de  se  figer  dans  une  attitude.  Passionnément  curieux  de 
toutes  choses,  de  la  politique,  des  petits  secrets  de  Paris,  des 
grands  secrets  de  l'humanité  en  marche  dans  les  diverses  par- 
ties du  monde,  il  voulait  tenir  à  jour  son  avertissement  uni- 
versel. Nous  discutions  un  soir  sur  Voltaire ,  nous  cherchions 
les  raisons  de  l'indulgence  que  son  siècle  accordait  à  ses  plus 
effrontées  palinodies.  —  «  C'est  que  Voltaire  aimait  furieuse - 


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iO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ment  la  vie/  conclut  Brunetière  :  les  hommes  pardonnent  tout 
à  ceux  chez  qui  ils  sentent  cet  amour  de  la  vie,  du  bien  qu'ils 
prisent  par-dessus  tous  les  autres.  »  Lui  aussi,  comme  le  pessi- 
miste conteur  de  Candide^  il  avait  le  goût  de  cette  vie  où  rien 
ne  le  satisfaisait.  Attaché  au  passé  par  le  sens  de  la  tradi- 
tion et  les  préférences  littéraires,  il  s'en  échappait  sans  cesse 
pour,  bondir  dans  le  présent,  pour  précipiter  sa  pensée  dans 
Tavenir.  Un  pays  l'intéressait  entre  tous,  l'Amérique  :  depuis  la 
mémorable  tournée  de  conférences  qu'il  y  avait  faite,  il  étu- 
diait les  problèmes  posés  dans  le  Nouveau  Monde,  il  recherchait 
le  rapport  qu'on  en  peut  faire  aux  difficultés  où  se  débattent 
nos  démocraties.  Curiosité  de  l'esprit,  inlassable  activité,  su- 
perbe confiance  dans  une  force  qu'il  croyait  illimitée,  soif  de 
gouverner  les  hommes  et  leurs  idées,  attrait  du  bon  soldat  pour, 
les  nouveaux  champs  de  bataille,  —  tous  ses  instincts  le  sti- 
mulaient à  tenter  de  nouvelles  expériences  ;  il  eût  aimé  s'essayer 
dans  tous  les  râles  sur  le  théâtre  du  monde  ;  il  voulait  du  moins^ 
être  toujours  prêt  à  y  parler  sur  tout. 

Parler  !  Son  triomphe  et  sa  passion  maîtresse,  celle  dont  il 
est  mort.  Il  faut  éclaircir  un  malentendu  qui  ne  se  serait  jamais 
produit,  si  l'on  y  eût  porté  un  peu  d'attention.  A-t-on  assez  plai- 
santé le  style  des  écrits  de  Brunetière,  les  tours  archaïques  et 
compliqués,  l'accumulation  des  incidentes,  des  qui  et  des  que^ 
la  longueur  de  ces  fameuses  périodes  que  l'on  citait  conime  des 
gageures!  Nombreux  étaient  les  lecteurs,  encore  plus  nom- 
breuses les  lectrices,  qui  goûtaient  la  saveur  du  fond  et  ne  digé- 
raient pas  la  singularité  de  la  forme.  —  S'est-elle  jamais  doutée, 
la  Caillette  offensée  par  une  phrase  «  trop  mal  écrite,  »  qu'elle 
avait  applaudi  la  veille  ou  qu'elle  applaudirait  le  lendemain 
cette  môme  phrase  dans  ime  salle  de  conférences  ?  Pâmée 
au  pied  de  la  chaire  sous  le  prestige  de  la  voix,  elle  buvait 
l'assemblage  de  mots  qui  la  rebutait  sur  le  papier.  La  voix 
débrouillait  avec  un  art  infini  les  méandres  des  périodes,  nuan- 
çait les  incidentes,  rendait  sensible  à  l'oreille  la  construction 
logique  et  savante  que  l'œil  n'avait  pas  su  discerner.  Nulle  diffé- 
rence entre  la  langue  de  l'article  et  celle  du  discours;  mais  les 
défauts  blâmés  chez  l'écrivain  devenaient  qualités  pour  Fora 
tcur:  la  foule  y  prenait  un  plaisir  très  semblable  à  celui  qu'elle 
demande  à  l'acrobate,  d'autant  plus  applaudi  qu'il  avance  plus 
longtemps,  sur  une  corde  plus  longue  et  plus  haute,  donnant  h, 

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FERBIHAND   BRUNETliHE.  H 

chaqae  instant  la  sensation  qu'il  va  choir,  rattrapant  son  équi- 
libre d'une  pesée  sur  le  balancier,  prolongeant  ainsi  Tanxiété , 
admirative  de  l'assistance. 

Tout  était  oratoire  chez  Brunetière  :  disons-le  en  dépouillant  ce 
terme  des  idées  d'emphase  et  de  convention  qu'il  emporte  souvent. 
Nous  avions  eu  des  orateurs  de  la  chaire,  de  la  tribune,  du  bar- 
reau ;  il  fut  l'exemplaire  unique  d'une  espèce  nouvelle,  l'orateur 
de  la  littérature;  il  gouverna  ce  royaume  de  la  plume  avec 
l'outil  ei  les  procédés  d'un  autre  art.  Il  ne  fît  jamais  en  écrivant 
que  sténographier  un  discours  intérieur:  son  moindre  article 
était  un  fragment  de  ce  discours,  débité  devant  un  auditoire 
Hivisible;  sa  plus  courte  lettre  avait  le  tour  et  le  mouvement 
d'une  harangue.  De  même  sa  conversation.  Tous  en  avai^at  le. 
sentiment,  dans  le  salon  où  il  causait,  dans  ce  cabinet  de  la 
Revue  ot  s'est  dépoiisée  tant  d'éloquence  familière.  Il  y  parlait 
po«r  un  seul  auditeur  comme  il  eût  fait  pour  une  assemblée, 
avec  même  abondance,  même  chaleur,  même  choix  et  même 
précision  des  mots.  Il  aimait  d'ailleurs  essayer  là,  in  anima  vili^ 
VeSéi  des  prochaines  conférences  et  des  nombreux  articles  qui 
attendaient  tout  armés  dans  son  cerveau.  La  sueur  des  grandes 
journées  ne  ruisselait  plus  sur  son  visage,  cette  sueur  mortelle 
qui  nous  faisait  trembler  pour  lui,  quand  il  s'était  doniiié  pendant 
une  heure,  corps  et  &me,  à  une  foule  magnétisée  par  ce  don 
total.  Mais  la  grosse  veine  nouée  sur  le  front  se  gonflait  de 
même,  les  idées  en  dégorgeaient  avec  le  même  débit  bien  réglé  ; 
et  c'était  une  jouissance  toujours  nouvelle  de  voir  la  pensée 
naître  sous  ce  front,  y  trouver  instantanément  son  expression 
oratoire,  en  sortir  dans  le  déroulement  d'une  phrase  qu'on 
sentait  nécessaire,  calquée  exactement  sur  les  circonvolutions 
cérébrales  :  médaille  frappée  sans  une  bavure,  où  chaque  relief 
reproduisait  les  creux  adéquats  de  la  matrice. 

Lisez,  comparez  :  vous  vous  persuaderez  vite  que  les  pages 
de  Bmnetière  les  plus  critiquées^  du  point  de  vue  de  la  forme, 
ne  sont  que  la  sténographie  de  la  parole  qu'il  vous  faisait  applau- 
dir. J'y  insiste,  parce  que  c'est  le  mjsad  du  procès.  La  routine 
des  catégories  le  classera  parmi  les  écrivains,  et  ce  sera  lui 
rendre  un  mauvais  service  :  il  faudrait  le  ranger  parmi  les 
grands  orateurs.  Nous  ne  ferons  jamais  comprendre  à  nos  petits- 
Qolans  le  pouvoir  souverain  qu'il  exerça  sur  les  auditoires,  le 
mordant  irrésistible  de  sa  causerie  ;  pas  plus  que  nous  ne  com- 


r. 


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12  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

prenions,  quand  nous  lisions  la  froide  transcription  d'un  discours 
de  Berryer,  Tenthousiasme  de  nos  pères  qui  avaient  entendu 
rugir  le  monstre  :  pas  plus  qu'un  traité  de  Cousin  ne  nous  expli- 
quait l'enchantement  des  personnes  qui  avaient  joui  de  sa  con- 
versation. 

On  s'est  étonné  que  ce  combatif,  cet  orateur,  n'eût  jamais 
songé  à  jeter  le  poids  de  son  éloquence  dans  les  batailles  parle- 
mentaires. Il  y  songea.  C'était  vers  1893,  à  l'époque  où  tant  d'es- 
pérances fleurissaient  dans  la  fugitive  embellie  de  «  l'esprit  nou- 
veau. »  Un  moment,  la  tentation  fut  très  forte  sur  son  esprit  H 
la  repoussa  par  un  de  ces  scrupules  de  délicate  fierté  avec  les- 
quels il  ne  transigeait  pas.  —  u  Je  ne  veux  pas  être  l'élu  d'une 
circonscription  quelconque,  me  disait-il.  Je  suis  par  mes  ori- 
gines Breton  et  Toulonnais  ;  je  ne  voudrais  accepter  un  mandat 
que  dans  l'une  des  deux  régions  où  j'ai  mes  attaches  naturelles; 
et  je  n'y  vois  pas  de  siège  que  je  puisse  briguer.  »  —  Faut-il  re- 
gretter que  cette  expérience  n'ait  pas' été  faite?  Il  eût  repris  au 
Parlement  la  place  d'un  Dufaure.  Mais  Brunetière  y  fût-il  resté 
Brunetière,  tout  d'une  pièce  dans  ses  doctrines,  puissant  quand 
même  dans  son  isolement,  modéré  avec  des  pointes  subites  vers 
les  directions  où  on  l'attendait  le  moins?  Je  l'ai  connu  un  temps 
tout  près  de  donner  dans  un  socialisme  théorique  très  accentué. 
Pourquoi  pas?  Alceste  serait  peut-être  aujourd'hui  socialiste. 
Comme  sur  la  plupart  des  grands  autoritaires,  les  suggestions 
adroites  avaient  d'autant  plus  de  prise  sur  l'obstination  de 
Brunetière  qu'il  ne  se  savait  pas  impressionnable  et  ne  se  croyait 
pas  malléable  ;  les  habiles  l'influençaient  sans  trop  de  peine  et 
sans  qu'il  en  eût  conscience.  Se  fût-il  prêté  aux  compromis- 
sions, aux  maquignonnages,  aux  abdications  partielles  de  son 
opinion  sous  la  discipline  d'un  parti,  bref  à  toutes  les  usures 
de  la  personnalité,  sinon  de  la  dignité  humaine,  qui  assurent 
seules  ime  action  efficace  dans  les  Chambres?  Eût-il  résisté 
à  cette  lente  désagrégation  de  la  volonté  individuelle  par  la 
collectivité  parlementaire  qui  est  le  phénomène  caractéristique 
des  Assemblées  ?  —  Vaines  questions  :  sa  bonne  étoile  lui 
a  épargné  l'épreuve  où  un  redoublement  de  pessimisme  eût 
fait  payer  trop  cher  à  notre  ami  la  rançon  de  ses  triomphes 
oratoires. 

•Il  était  d'ailleurs  à  cette  époque  accablé  par  d'écrasantes 
besogn<as  :  direction  de  la  Revue^  enseignement  à  l'Ecole  normale 


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PEBDINAND   BRUNETIÊRE.  '     13 

OÙ  il  a  laissé  un  lumineux  sillon,  campagnes  de  conférences  à 
l'étranger,  histoire  projetée  de  la  littérature  française  et  autres 
travaux  qui  eussent  exigé  plusieurs  vies.  Comment  trouvait-il  du 
temps  pour  les  vastes  lectures  où  il  renouvelait  sans  relâche  son 
savoir  encyclopédique?  Il  lisait  avec  une  rapidité  incroyable  :  le 
plus  gros  volume  en  quelques  heures.  Sa  mémoire  prodigieuse 
en  assimilait  la  substance  :  jamais  de  fiches,  presque  pas  de 
notes.  Très  malade,  il  a  écrit  à  Montmo^-ency,  sans  une  note,  son 
dernier  et  si  savant  article  sur  Montaigne.  Et  sur  tous  les  sujets 
ses  informations  étaient  de  première  main,  ses  références  con- 
trôlées dans  le  texte  même  des  auteurs  inconnus  qu'il  citait 
avec  une  coquetterie  amusée. 

On  ne  retrouvera  pas  de  longtemps,  j'imagine,  pareille  uni- 
versalité de  connaissances  emmagasinée  dans  un  cerveau. 
Comment  le  champ  fertile  fut  labouré,  ensemencé,  Bourget  l'a 
raccmté  l'autre  jour  en  évoquant  les  héroïques  années  de  jeunesse 
qu'il  vécut  aux  côtés  de  Brunetière.  Son  récit  suggérait  une  ré- 
flexion consolante  :  il  réconciliait  avec  notre  temps  ceux  de  ses 
fils  qui  seraient  tentés  d'en  trop  médire.  Brunetière  a  plaidé 
contre  son  siècle  des  procès  retentissans  ;  et  Bourget  juge  sévè- 
renaent  le  train  de^  choses  dans  la  France  démocratique.  Je  ne 
les  contredis  point  ;  mais  il  a'  bien  sa  grandeur,  le  temps  où  ces 
deux  hommes  ont  pu  monter  h  leur  vraie  place,  au  faite  social, 
du  mouvement  naturel  d'un  bel  arbre  qui  s'enracine  et  croît  sur 
un  sol  favorable. 

C'est  le  lieu  de  jalonner  en  quelques  mots  les  étapes  de  la 
route  intellectuelle  que  Brunetière  fraya  pour  lui-môme  et  pour 
les  esprits  qu'il  guidait;  elle  le  conduisit  par  cent  détours  au 
refuge  chrétien. 

Comme  Sainte-Beuve,  ce  devancier  si  différent  de  lui,  u  il 
avait  fait  le  tour  des  choses  de  ce  monde,  »  lorsqu'il  se  découvrit 
la  vocation  et  trouva  l'occasion  de  «  s'en  expliquer.  »  C'était 
son  mot  de  prédilection.  Que  ces  choses  dussent  être  réglées  par 
un  ordre  rationnel,  notre  ami  n'en  douta  jamais.  Existence  d'un 
ordre  dans  l'univers,  aptitude  de  notre  intelligence  à  en  dis- 
cerner les  lois,  puissance  qu'a  notre  volpnté  d'en  modifier  l'appli- 
cation aux  sociétés  humaines,  —  ces  principes  étaient  pour  le 
jeune  philosophe  mieux  que  des  axiomes  :  les  suggestions 
impérieuses  d'un  tempérament.  De  bonne  heure,  il  estima 
Bossuet,  si  solide  sur  ces  bases  fondamentales,  et  il  Taima  de 


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14  RBVUE  DBS  I>EUX  MONDES. 

les  avoir  biea  célébrées ,  dans  une  langue  qui  correspondait  à 
ses  propres  besoins  d'ampleur,  d'enchaînem^it  et  de  clarté. 

Honnête  homme  dans  tous  les  sens  du  mot,  l'ancien  et  le 
moderne,  il  était  jusqu'aux  moelles  du  xvii<^  siècle,  du  temps  où 
l'homme  sûr  de  son  pouvoir  ne  regardait  guère  la  nature,  sinon 
pour  l'assujettir  à  l'obéissance,  pour  y  imprimer  sa  marque  dans 
les  lignes  géométriques  et  la  taille  tyrannique  des  bosquets.  A 
l'égal  des  gens  d'alors,  et  de  ceux  du  moyen  âge  qui  leur  avaient 
légué  ime  tradition  d'ascétisme ,  notre  contemporain  nourrissait 
contre  cette  nature  envahissante  et  pécheresse  les  défiances  d'un 
roi  menacé  dans  sa  domination.  Les  beaux  paysages,  les  œuvres 
d'art  qui  s'inspirent  du  sentiment,  la  musique  en  particulier,  ne 
lui  donnaient  le  plus  souvent  que  le  plaisir  subtil  d'en  bien 
raisonner.  Il  fut  peut-ôtre  le  seul  grand  lettré  du  xix®  siècle 
pour  qui  Rousseau  n'avait  pas  existé,  ni  le  fils  aîné  de  Rous- 
seau »  Chateaubriand ,  et  qui  n'eût  pas  dans  le  sang  une  seule 
goutte  de  leurs  délicieux  poisons.  Il  enveloppa  dans  une  même 
réprobation  tqus  les  «  naturistes  »,  de  Rabelais  à  Zola,  tous  les 
romantiques,  esclaves  du  monde  extérieur  et  de  leurs  passions, 
tous  les  «  impressionnistes  »  déréglés  qui  osaient  substituer  la 
fantaisie  individuelle  aux  arrêts  de  la  raison  abstraite  et  géné- 
rale. —  «  Nos  impressions  ne  doivent  entrer  pour  rien  dans  la 
règle  de  nos  jugemens,  n  répétait-il  avec  force  ;  et  il  avait  la 
eandeur  de  croire  que  les  siens  n'étaient  jamais  déterminés  par 
une  impression  personnelle.  Dans  la  maturité  de*  l'âge  et  de  la 
raison,  nous  le  vîmes  revenir  sur  quelques-uns  de  ses  ostra- 
cismes, parler  de  Rabelais  avec  une  intelligente  impartialité, 
rendre  justice  à  Molière,  recevoir  le  coup  de  la  grâce  balza- 
cienne et  rédiger  pour  l'Amérique  ce  petit  chef-d'œuvre,  son 
Honoré  de  Balzac. 

Engagé  dans  l'histoire  littéraire  avec  sa  vaste  ambition  d  y 
comprendre  et  d'y  rattacher  toutes  les  idées,  notre  cartésien 
devait  chercher  une  méthode,  un  système,  comme  l'on  dit 
aujourd'hui,  qui  lui  permit  d'enfermer  le  monde  de  l'esprit  dans 
une  belle  ordonnance  architecturale.  Il  crut  l'avoir  trouvé  dans 
le  darwinisme  ;  et  il  lui  plaisait  de  «  réintégrer  »  une  idée  très 
moderne  dans  les  méthodes  philosophiques  de  l'âge  classique. 
Brunetière  conçut  alors  le  dessein  d'appliquer  la  doctrine  évo- 
lutive aux  phénomènes  intellectuels.  De  là  VÉvolution  des 
genres^  et  le  plan  d'une  première  histoire  de  la  littérature,  qui 


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FERDINAND  BRUNETIÈRB.  '  15 

/ 

resta  en  chemin.  Les  grands  faiseurs  de  systèmes  sont  à  leur 
insu  des  imaginatifs,  des  poètes;  chez  Bninetière,  Tesprit  de 
finesse  et  Tesprit  de  géométrie  s'équilibraient  exactement;  il 
était  trop  clairvoyant ,  trop  probe  vis-à-vis  de  lui-même,  pour 
continuer  de  bâtir  avec  des  matériaux  peu  sûrs.  Il  aperçut 
bientôt  la  faiblesse  de  son  premier  principe,  rimpossibilité  d'en 
faire  un  support  pour  l'énorme  construction  qu'il  projetait.  Il 
s'en  détourna,  chercha  dans  d'autres  directions  ;  non  sans  revenir 
de  loin  en  loin  à  ses  premières  amours,  comme  dans  cette 
étude  récente  et  un  peu  paradoxale  sur  laMoralUé  de  la  doctrine 
évolutive. 

Un  temps,  il  crut  qu'Auguste  Comte  lui  donnerait  ce  qu'il 
n'avait  pu  tirer  de  Darwin.  Séduction  nouvelle,  et  qui  montre 
bien  comment  ce  contradicteur  du  genre  humain  subissait  l'in- 
fluence des  idées  ambiantes,  avant  de  se  les  approprier  despoti- 
quement,  de  les  consolider,  de  s'en  servir  pour  discipliner  les 
esprits  qui  les  lui  avaient  offertes  h,  l'état  flottant.  De  cette 
incursion  dans  le  comtisme  sortirent  V Utilisation  du  positivisme 
et  les  études  similaires.  C'était  la  voie  oblique  qui  l'amenait  au  but. 

De  plus  en  plus  blessé  dans  son  amour  de  l'ordre  par 
l'anarchie  croissante  dans  les  idées  et  dans  les  faits,  il  se  rap- 
procha de  l'édifice  catholique.  On  le  vit  d'abord  rdder,  si  je  puis 
dire,  autour  de  la  cathédrale,  examiner  et  louer  en  connaisseur 
la  belle  architecture  du  vaisseau,  les  commodités  qu'il  offrait  aux 
foules  sans  abri.  C'était  le  temps  où  nous  rêvions  tous  de  récon- 
ciliation sociale,  à  la  lueur  du  phare  allumé  devant  nous  par  le 
pape  Léon  XIII.  Relisez  Une  visite  au  Vatican  :  Brunetière 
trouva  là  un  grand  esprit  de  sa  famille,  qui  le  comprit  et  l'aima. 
N'était-il  pas  l'un  des  rares  laïques  contemporains  qui  eussent  lu 
la  Somme  de  saint  Thomas,  le  seul  capable  de  récrire  cette 
Somme  pour  notre  âge?  Il  sortit  du  Vatican  à  demi  conquis 
Peu  après,  il  se  risqua  dans  la  cathédrale;  d'un  pas  lent  et 
loyal,  tâtant  le  terrain,  se  donnant  sur  un  point,  se  reprenant 
sur  un  autre,  il  avança  jusqu'à  l'autel.  Au  soir  d'une  journée 
triomphale  pour  l'orateur  et  décisive  pour  l'homme  intérieur, 
comme  il  parlait  au  banquet  qui  suivit  la  conférence  de  Besançon 
sur  le  Besoin  de  croire,  il  dit  :  «  Je  me  laisse  faire  par  la  vérité...  » 
Belle  parole  qui  fut  la  devise  de  toute  sa  vie  et  devrait  être 
l'épitaphe  gravée  sur  son  tombeau.  Depuis  lors,  dans  ces  «  dis- 
cours de  combat  »  prononcés  à  Besançon,  à  Lille,  un  peu  par* 


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16  "       REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tout,  le  dialecticien  s'acheva  en  apôtre.  Sa  fougue  généreuse 
faisait  songer  à  un  autre  argumentateur  apostolique,  à  saint  Paul 
courant  de  Damas  en  Asie  Mineure,  en  Grèce,  multipliant  les 
controverses  et  les  épitres,  amenant  les  Gentils  du  dieu  inconnu 
à  son  Dieu  connu. 

Était-ce  seulement,  comme  on  Va.  prétendu,  un  système 
éprouvé  de  doctrine  logique  et  un  incomparable  outil  de  gou- 
vernement que  Tintellectuel  autoritaire  venait  demander  à 
rÉglise  catholique?  Nous  pouvons  bien  soulever  le  voile  qui 
cachait  le  mystère  de  cette  âme  :  c'est  honorer  notre  ami  que 
de  montrer  dans  la  sienne  le  souci  commun  aux  plus  nobles 
penseurs  de  tous  les  temps,  Tangoisse  devant  le  problème  de  la 
destinée.  Angoisse  tragique  chez,  ce  véritable  contemporain  des 
hommes  de  Port-Royal.  Ses  préférences  apparentes  étaient  pour 
Bossuet  :  son  culte  profond  allait  à  Pascal,  conseiller  naturel 
de  tous  ceux  que  torture  le  dilemme  du  terrible  pari.  —  ^<  Bru- 
netière  !  avait  dit  jadis  quelqu'un  :  on  le  trouvera  un  jour  pendu 
devant  un  crucifix  !  »  De  son  propre  aveu,  il  se  tuait  de  travail 
pour  ne  pas  sombrer  dans  Tabîme  du  désespoir  métaphysique. 
Comme  Tesprit,  le  cœur  avait  ses  plaies,  ses  exigences,  sa  part 
dans  la  recherche  douloureuse  du  grand  remède.  Serait-ce  encore 
Pascal  qui  le  mil  sur  la  voie,  avec  son  mot  révélateur,  vérifié 
une  fois  de  plus  par  le  dénouement  de  ce  drame  intime?  — 
«  Console-toi  :  tu  ne  me  chercherais  pas,  si  tu  ne  m'avais  pas 
trouvé.  » 

Liber  scripttis  proferetur 
In  quo  totum  continetur... 

Tandis  que  la  belle  prose  funéraire  enveloppait  de  sa  plainte 
l'ami  qui  s'en  allait  au  repos,  nous  songions  que  ce  lecteur  insa- 
tiable l'avait  enfin  découvert,  le  livre  vainement  cherché  parmi 
tous  les  livres,  celui  qu'il  avait  rêvé  d'écrire  aux  jours  ardens 
des  jeunes  ambitions,  le  livre  où  tout  est  contenu  !  Ne  layant 
rencontré  dans  aucune  bibliothèque,  il  s'était  rabattu  sur  l'Evan- 
gile ;  il  y  avait  trouvé  la  quantité  de  lumière  et  la  quantité 
d'ombro  dont  l'équilibre  contente  une  raison  revenue  de  ses 
folles  prétentions.  Il  savait  que  toute  explication  de  l'univers 
trop  complète  et  trop  claire,  fût-elle  parée  d'une  étiquette  scien- 
tifique, est  décevante  par  sa  puérilité.  Résigné  à  faire  la  part 
de  l'inconnaissable  dans  une  synthèse  qui  éclairait  et  apaisait 

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FERDINAND   BRUNETIÈRff.  17 

tous  les  troubles  moraux  de  la  conscience,  il  disait,  et  très  sin- 
cèrement, que  son  intelligence  trouvait  enfin  satisfaction  dans 
les  solutions  chrétiennes  où  elle  s'était  arrêtée. 

Victorieux  de  son  tourment  idéal  par  cette  conquête  d'une 
certitude  spirituelle,  il  allait  être  vaincu,  durement  éprojuvé 
dans  ses  dernières  batailles  temporelles.  De  Thumeur  dont  il 
était,  il  eût  voulu  servir  activement  la  cause  qu'il  embrassait,  y 
faire  un  peu  sentir  les  facultés  de  direction  qu'il  se  connaissait. 
Les  années  de  Léon  XIII  avaient  pris  fin.  Les  services  et  les  con- 
seils de  Brunetière  ne  furent  pas  agréés.  Il  en  sou£frit.  D'autre 
part,  il  avait  ardemment  désiré  la  chaire  de  littérature  au  Col- 
lège de  France,  couronnement  naturel  de  sa  carrière  exception- 
nelle dans  l'enseignement.  Au  grand  scandale  du  monde  univer- 
sitaire et  lettré,  cette  ambition  légitime  fut  déçue  par  la 
véhémence  des  passions  politiques  et  la  pusillanimité  des  pou- 
voirs publics.  Passons,  comme  Dante  passait,  à  travers  ces 
limbes  où  il  ne  trouvait  rien  à  dire,  devant  le  pâle  trembleur 
qui  fit  le  grand  refus.  Brunetière  prit  sa  revanche  en  pourfen- 
dant ses  vieux  ennemis,  les  encyclopédistes,  dans  une  série  de 
conférences  d'où  il  sortit  encore  grandi,  mais  dangereusement 
meurtri. 

Dès  le  début,  ses  auditeurs  habituels  observèrent  que  son 
organe,  cette  voix  métallique  et  souple  qui  ne  l'avait  jamais 
trahi,  donnait  des  signes  inquiétans  de  lassitude.  Il  se  surmena 
pour  aller  jusqu'au  bout,  il  y  réussit  à  force  de  volonté.  Au 
lendemain  du  dernier  effort,  la  mort  prit  traîtreusement  l'orateur 
à  la  gorge;  elle  lui  ravit  d'abord  l'arme  où  il  mettait  sa  confiance, 
sa  joie,  son  orgueil  :  la  voix.  Il  s'affligea  de  cette  mutilation 
conmie  d'une  atroce  déchéance.  Aphone,  lui,  Brunetière  !  Quand 
on  essayait  de  le  consoler  en  lui  disant  :  Votre  plume  vous 
reste,  —  il  haussait  les  épaules  d'un  geste  méprisant  et  désolé. 
Il  le  savait  bien,  qu'il  n'était  qu'orateur,  et  qu'en  perdant  sa 
parole,  comme  Samson  sa  chevelure,  il  perdait  tout.  A  peine  s'il 
se  laissa  ramener  deux  ou  trois  fois  à  l'Académie  :  il  entrait  avec 
l'attitude  d'un  condamné  dans  cette  salle  où  son  éloquence  avait 
gagné  toutes  les  causes  qu'elle  plaidait. 

Lentement,  durant  deux  années,  la  phtisie  le  consuma;  elle 
fit  de  lui  l'être  incorporel,  spiritualisé,  dont  nous  eûmes  la 
vision  pathétique  sur  le  lit  où  il  gisait;  laffreux  mal  ne  res- 
pecta que  la  pensée,  qui  n'avait  jamais  été  plus  vigoureuse. 
Tou  xxxvu.  —  1907.  2 


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18  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Avec  quelle  abondance  et  quel  courage  elle  se  donna,  les  lec- 
teurs de  la  Mevne  le  savent.  Direction,  articles,  préface  de  son 
livre  testamentaire,  les  Questions  actuelles,  il  mena  de  front  ces 
travaux  jusqu'aux  tout  derniers  jours.  Quand  la  force  lui  man- 
qua pour  écrire,  et  enfin  pour  lire,  il  comprit  que  Theure  était 
venue,  que  c'était  fini  de  combattre,  fini  d'apprendre,  fini  d'en- 
seigner, et  qu'il  allait  se  faire  instruire  par  l'initiatrice  de  tout 
ce  qu'ignorent  les  plus  savans.  Infiniment  las,  bien  sûr  de  son 
droit  au  repos  après  la  tâche  virilement  accomplie,  il  dit  :  «  Je 
vais  m'endormir  longuement...  »  Ce  furent  ses  dernières  pa- 
roles. 

...  Et  je  vais  porter  ces  pages  dans  sa  maison  :  les  premières 
qu'il  n'aura  pas  vues,  depuis  le  jour  lointain  où  mon  premier 
article  passa  sous  ses  yeux.  Je  ne  ressortira!  pas  éclairé  par  ses 
avis  judicieux,  conforté  par  son  approbation.  A  quoi  bon  écrire 
puisqu'il  ne  lira  pas?  —  A  lui  payer  ma  dette,  à  suivre  son 
exemple.  Sa  fin  vaillante  dans  le  travail  laisse  un  magnifique 
exemple  à  tous  ceux  de  sa  profession.  Nous  tâcherons  de  le 
suivre,  mon  ami,  partout  où  Votre  cher  et  pur  souvenir  dictera 
leur  devoir  aux  vieux  compagnons  que  vous  abandonnez. 

Eugèke-Melchior  de  Vogué, 


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L'OMBRE  nnm  m  u  montagne 


OBUZIÈMS  PARTIS  (1) 


1.   —    LETTRES 

Lysel  à  M^'  Jaffé. 

...  Mes  pires  craintes  ne  se  sont  pas  réalisées  :  j'ai  retrouvé  le 
Tteil  ami,  le  vieux  maître,  le  fère,  comme  nous  l'appelions 
quelquefois.  On  le  sauvera  peut-être.  «  Puisqu'il  n'est  pas  mort 
sur  le  coup,  »  dit  le  médecin,  il  a  «  des  chances  de  s'en  tirer.  » 
S'il  ne  s'agit  pas  d'une  guérison  à  peu  près  complète,  faut-il  la 
souhaita:?  Je  ne  puis  m'imaginer  mon  Hugo  Meyer  poussé  dai^ 
un  fauteuil  roulant,  je  ne  puis  le  concevoir  sans  tous  les  traits 
qui  Tennoblissent  :  Tintelligence,  l'amour  de  Tart,  la  générosité. 
Parmi  les  fins  cruelles  qui  nous  menacent,  celle  où  l'être  survit 
à  sa  propre  pensée  me  paraît  la  plus  misérable.  Pourtant,  je 
crois  que  sa  pau\Te  Louise  aimerait  mieux  le  garder,  même  ainsi. 
Je  n'ai  jamais  vu  tant  de  douleur  dans  d«s  regards  humains. 
Elle  est  écrasée.  Je  ne  sais  combien  de  fois  elle  a  déjà  recom- 
mencé le  récit  de  la  catastrophe,  avec  de  légères  variantes, 
comme  si  les  faits  se  déformaient  à  force  de  tourner  dans  son 
esprit  : 

«  Comprenez-vous,  mon  bon  Lysel?...  Il  avait  dîné  comme 
les  autres  jours, plutôt  mieux, en  se  régalant!...  Je  lui  avais  fait 
une  carbonnade  de  bœuf,  vous  savez,  ce  plat  qu'il  aime  tant,  et 

(1)  Voyez  la  hâvut  du  15  décembre  li>06.  * 


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20  REVUE   DES    DEUX    BÏONDES. 

une  belle  quiche  à  la  mode  de  son  pays!  Après  quoi,  il  avait  pris 
son  café  avec  deux  verres  de  mirabelle...  Même  que  je  lui  ai  dit  : 
«  Mon  poulot,  tu  as  tort  d'en  prendre  deux  :  ça  va  t'empôcher 
de  dormir!...  »  Il  m'a  répondu  :  «  Quelle  idée,  il  ny  a  rien  de 
meilleur  pour  la  digestion!...  »  Et  puis,  il  s'est  levé  pour  aller 
au  balcon.  11  m'a  appelée  pour  me  dire  :  «  Regarde  un  peu  du 
côté  de.  l'Arc  de  Triomphe,  ces  nuages  rouges,  est-ce  assez 
beau?...  »  11  ne  se  promenait  pas  souvent,  vous  savez,  mais  il 
ne  manquait  jamais  un  beau  couchant!...  J'ai  regardé  comme  il 
disait,  et  je  lui  ai  répondu  :  «  On  dit  que  c'est  un  signe,  un  pré- 
sage, que  ça  annonce  des  choses,  enfin,  quoi!...  »  Il  m'a  dit, 
comme  il  me  disait  toujours  quand  je  lui  parlais  de  mes  super- 
stitions :  «  Ma  f»auvre  Louise,  où  as-tu  pris  ces  idées-là?...  »  Et 
il  a  bourré  sa  pipe,  sa  vieille  pipe  en  porcelaine  cfu'il  a  rapportée 
de  Bayreuth,  en  souvenir,  après  la  première  de  Parsifal...  Il 
l'allume,  il  en  tire  quelques  bouffées...  Et  voilà  qu'il  dit  tout  à 
coup  :  «  Qu'est-ce  qui  me  prend?...  Mais  qu'est-ce  que  j'ai?... 
Qu'est-ce  que  j'ai  donc?...  »  Et  il  se  lève,  il  recule  en  battant  l'air 
de  ses  bras,  il  devient  violet,  il  tombe  du  fauteuil,  comme  une 
masse...  Depuis,  il  est  resté  comme  vous  l'avez  vu  !...  » 

Louise  m'a  aussi  raconté  leur  histoire,  que  j'ignorais  :  nous 
connaissons  si  peu  nos  amis!  Elle  a  quelques  années  de  plus  que 
lui.  On  ne  le  dirait  pas  :  elle  a  gardé  une  espèce  de  jeunesse, 
tandis  qu'il  vieillissait  beaucoup,  ces  derniers  temps.  Elle  était 
la  femme  d'un  musicien  de  l'orchestre  du  théâtre  de  Strasbourg, 
où  Hugo  Meyer  a  débuté,  voilà  quelque  quarante  ans.  Ils  se  sont 
aimés,  dès  la  première  rencontre,  et  ils  sont  parfis  ensemble  : 
«  On  s'aimait  trop,  mon  bon  Lysel,  on  n  aurait  pas  pu  fair<» 
autrement!  »  Pour  elle,  c'est  tout  simple  :  elle  n'a  jamais  eu 
l'ombre  d'un  remords.  Du  reste,  ils  ne  sont  pas  mariés.  Comme 
ils  sont  restés  loin  du  monde,  ils  n'ont  pas  à  compter  avec 
ses  exigences  :  aussi  ne  souffrent-ils  pas  de  leur  position  irrégu- 
lière. Je  crois  d'ailleurs  qu'ils  s'en  aperçoivent  à  peine  :  «  On 
m'appelle  M"*  Meyer  :  il  faut  bien  !  c'est  tellement  plus  com- 
mode I...  »  Le  mensonge  ne  lui  pèse  pas,  ou  même,  à  ses  yeux, 
a  dès  longtemps  cessé  d'être  un  mensonge  :  elle  et  son  Hugo 
ne  font  qu'un;  l'état  civil  ne  saurait  rendre  leur  union  ni  plus 
complète,  ni  plus  solide.  Le  seul  lien  qui  les  attache  l'un  à 
l'autre,  c'est  leur  sentiment.  Comme  ils  n'ont  pas  de  religion, 
ce  lien  leur  suffit  :  il  leur  Isemble  aussi  fort  qu'aucun  autre 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  21 

sanctionné  par  les  lois,  bénit  par  FÉglise.  Je  comprends  main- 
tenant le  sens  d'une  phrase  que  le  vieux  maître  répétait  souvent  : 
<c  Quand  on  comprend  bien  les  leçons  de  la  nature,  on  est  sûr 
d'avoir  toujours  raison.  »  Je  n'en  suis  pas  aussi  sûr  que  lui... 

Il  y  a  parfois  de  singulières  correspondances  entre  des 
choses  qui  se  ressemblent  peu  !  Pendant  que  cette  pauvre  Louise 
me  racontait  ses  affaires,  je  me  suis  rappelé  vos  paroles  de 
l'autre  soir  :  «  Il  faut  la  pleine  lumière  à  toutes  les  belles 
affections  !  »  Celle  que  j'ai  sous  les  yeux  est  très  belle,  dans  sa 
simplicité,  parce  qu'elle  est  sincère,  intense,  exclusive,  fidèle. 
Malgré  le  petit  mensonge  social  qu'ils  se  sont  permis,  ou  qu'ont 
tissé  autour  d'eux  l'habitude  et  la  complaisance  des  amis,  on 
peut  dire  de  ces  deux  êtres  qu'ils  se  sont  établis  dans  la  vérité, 
puisqu'ils  s'appartiennent  aux  yeux  de  tous.  Et  devant  ce  lit  où 
le  brave  Hugo  revient  lentement  à  la  vie,  je  me  demandais,  en 
jiensant  à  vous  comme  toujours  :  «  Si  l'un  de  nous  deux  était 
frappé  de  même,  l'autre  serait-il  à  son  chevet  pour  le  soigner  ou 
lui  fermer  les  yeux?...  »  Dès  lors,  je  songe  aux  revanches  de  la 
vie,  et  j'ai  peur.  Je  remanie  le  plan  de  notre  existence.  Œuvre 
stérile,  puisque  nous  Favons  derrière  nous  !  Je  me  dis  que  nous 
aurions  mieux  fait  d'agir  comme  Hugo  et  Louise,  comme  tant 
d'autres  qui  se  sont  joints  en  brisant  leurs  chaînes.  Quand  on 
s'aime,  il  faut  aller  l'un  à  l'autre  à  travers  tout  !  Je  sais  qu'il  y 
avait  entre  nous  quelque  chose  de  plus  sacré  qu'un  obstacle 
légal  :  la  reconnaissance,  la  pitié,  l'honneur,  tant  de  sentimens 
impérieux  dont  l'ordre  nous  séparait.  Certes,  je  ne  regrette  pas 
de  leur  avoir  obéi  ;  pourtant,  Hugo  et  Louise  ont  eu  la  bonne 
part...  Ah!  mon  amie,  comment  pouvez-vous  désirer  que  nous 
soyons  plus  séparés!  Voyez!  j'aurais  besoin  de  vous  avoir  près 
de  moi,  à  cette  heure  où  je  veille  au  chevet  de  mon  plus  cher 
ami  :  et  vous  n'êtes  pas  là  !  Je  vais  partir.  Pendant  cinq  longs 
mois,  je  serai  seul  dans  cet  autre  monde  où,  parmi  des  êtres 
différens,  on  se  sent  tellement  abandonné!...  Que  vous  faut-il 
de  plus?...  Cependant,  nous  arrivons  à  cet  âge  où  l'affection  se 
fait  plus  tendre,  plus  profonde,  plus  intime,  —  où  elle  nous  est 
d'autant  plus  nécessaire  qu'on  est  entouré  de  plus  de  ruines,  — 
où  l'on  souffre  plus  mortellement  de  cette  affreuse  solitude  d'âme 
que  le  contact  de  tous  les  humains  à  la  fois  ne  suffirait  pas  à 
combattre,  et  qui  se  dissipe  dès  qu'on  est  deux!...  L'amour  et 
l'amitié  sont  les  seuls  boucliers  que  nous  puissions  opposer  aux 


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22  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

forces  ennemies  du  destin.  Et  ce  n'est  pas  la  jeunesse  qui  est 
Tâge  de  l'amour  :  elle  n'est  que  celui  du  plaisir.  On  n'aime 
vraiment  que  quand  on  a  fait  le  tour  de  la  vie,  et  qu'on  sait  ce 
qu'on  donne  et  ce  qu'on  reçoit;  on  n'aime  qu'avec  la  pleine 
conscience  de  son  être,  quand  on  a  éprouvé  que  rien  autre,  rien, 
rien,  ne  vaut  la  peine  de  vivre.  Cest  pourquoi,  quand  on  a  appris 
à  s'aimer  comme  nous,  on  ne  conçoit  pas  d'autre  séparation  que 
la  mort. 

Je  suis  tellement  dominé  par  ces  idées,  mon  amie,  que  je 
pense  à  peine  à  mon  opéra.  Pourtant,  les  répétitions  ont  Com- 
mencé. Ce  Conrad  Wallenrod  qui  m'a  si  passionnément  inté- 
ressé, dont  j'attendais  tant,  me  parait  maintenant  bien  loin  de 
moi.  J'appartiens  tout  entier  à  l'ami  dont  le  salut  est  encore  in- 
certain, à  vous  qui  êtes  si  loin,  à  vos  tristes  paroles.  Que  mes 
œuvres  sont  peu  de  chose,  en  regard  de  ce  qui  remplit  mo& 
cœur!  J'écoute  ma  musique,  et  j'ai  l'âme  ailleurs.  Est-il  pos- 
sible qu'il  y  ait  jamais  eu  des  artistes  assez  déformés  par  le  tra- 
vail ou  le  succès,  pour  attacher  plus  d'importance  à  ce  qu'ils 
font  qu'à  ce  qu'ils  éprouvent?  Ceux-là,  j'en  suis  sûr,  ne  m'au- 
raient jamais  fait  pleurer  ;  je  ne  voudrais  pas  être  l'un  d'eux,  au 
prix  de  toute  leur  gloire... 

M^  Jnffé  à  Lysel. 

...  Vous  savez  si  j'admire  Hugo  Meyer  pour  son  courage,  son 
désintéressement,  les  belles  et  rares  vertus  doat  sa  carrière 
d'artiste  est  le  constant  témoignage;  vous  savez  aussi  que  je 
l'aime,  puisque  je  lui  dois  de  vous  connaître.  Mais  votre  bonne 
Louise,  il  faut  que  je  vous  l'aVoue,  m'a  toujours  paru  par  trop 
inférieure  à  son...  j'allais  dire  à  son  mari,  par  habitude,  et  voilà 
qu'il  me  faut  écrire  :  à  son  compagnon  !  Vous  voyez  qu'ils  >iie 
sont  pas  tout  à  fait  dans  la  vérité  :  encore  qu'ils  en  soient  moins 
éloignés  que  nous,  je  l'avoue.  Que  voulez-vous?  je  ne  saurais 
concevoir  l'amour  sans  une  certaine  égalité  :  qu'est-ce  que  cette 
excellente  personne  a  pu  être  pour  Hugo  Meyer,  en  dehors  des 
quiches  et  des  carbonnades  de  sa  cuisine?  Je  ne  me  le  repré- 
sente pas.  Vous-même,  mon  ami,  vous  figurez-vous  ce  que 
serait  votre  existence  aux  côtés  d'une  telle  compagne?  Hugo 
Meyer,  qui  a  tant  d'intelligence  et  de  sentiment  sous  son  enve^ 
loppe  un  peu  rude,  n'a-t-il  pas  dû  souffrir  do  ce  contact?  A  moins 


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l'obibre  s'étekd  sur  là  montagne.  23 

que  la  rudesse  de  Tenveloppe  n'explique  tout.  Pardonnez-moi  de 
vous  dire  cela  en  ce  moment  :  c'est  que,  dans  mon  esprit,  cela  se 
relie  au  reste,  parce  que,  comme  vous  le  dites,  il  y  a  de  singu- 
lières correspondances  entre  des  situations  ou  des  événemens 
qui  semblent  très  éloignés.  En  constatant  que  ces  deux  êtres,  si 
diffërens  à  certains  égards,  ont  réalisé  une  espèce  de  miracle 
d'amour  qui  a  duré  quarante  ans,  je  me  demande  ce  que  nous 
aurions  fait,  nous  si  semblables,  si  nous  avions  pu  réunir  nos 
destinées.  Semblables  jusque  dans  la  nature  de  notre  sensibilité, 
jusque  dans  certains  détails  de  notre  vie,  jusque  dans  certaines 
impressions  d'enfance  que  nous  retrouvons  en  causant.  A  cela 
près  que  vous  êtes  un  grand  artiste,  un  créateur,  et  que  je  ne 
suis,  moi,  qu'une  pauvre  petite  femme  tout  au  plus  capable  de 
bégayer  vos  mélodies.  N'est-ce  pas  là,  d'ailleurs,  un  rapproche- 
ment de  plus?  Vous  n'eussiez  peut-être  pas  aimé  une  émule. 
Plus  près  de  vous,  j'aurais  été  votre  reflet,  votre  chère  ombre  !... 
J'aurais  été,  quelle  mélancolie  !... 

...  Depuis  votre  départ,  Anne-Marie  est  plus  confiante  avec 
moi,  plus  tendre.  Il  faut  que  vous  le  sachiez,  mon  ami,  ce  sont 
les  yeux  de  cette  enfant  qui  m'ont  fait  coni^ prendre  tout  ce  que  je 
vous  ai  dit  !  Vous  n'imaginez  pas  ce  qu'une  mère  peut  lire  der- 
rière le  front  de  sa  fille  :  les  pensées  que  je  devine  en  elle  me 
sont  un  continuel  reproche;  c'est  pour  elle  plus  encore  que 
pQur  moi  que  j'aspire  à  la  vérité.  Mais  à  quoi  bon  vous  répéter 
ces  choses?  Nous  avons,  de  nos  mains,  tissé  notre  destinée  : 
peut-être  n'est-il  plus  en  notre  pouvoir  d'y  rien  changer.  Voua 
le  croyez;  j'en  voudrais  être  sûre  :  ce  «  peut-être  »  m'est  dou- 
loureux... 

Lysel  à  Af  "**  Jaffé. 

...  Mon  vieux  maître  a  repris  connaissance.  Il  va  mieux,  bien 
qu'il  ait  encore  la  parole  embarrassée,  une  certaine  incohérence 
dans  les  idées,  des  trous  étonnans  dans  la  mémoire.  Le  médecin 
est  de  plus  en  plus  rassurant,  Louise  de  plus  en  plus  rassurée.  Sa 
joie  est  touchante.  Elle  me  dit  :  «  Vous  comprenez,  Lysel,  nous 
B*avons  plus  beaucoup  d'années  à  passer  ensemble,  il  faudra 
bien  que  l'un  de  nous  deux  parte  avant  l'autre  ;  mais  c'est  tou- 
tou jours  autant  de  pris  sur  la  séparation  !...  »  Oui,  je  comprends 
l'impression  que  vous  avez  d'elle,  nous  sommes  trop  accou- 


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2i  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tumés  à  tout  nous  dire  pour  que  je  sois  peiné  de  vous  Tentendre 
exprimer,  même  en  ce  moment.  Mais  n*avez-vous  jamais  remar- 
qué combien  nos  opinions  sur  les  gens  se  modifient,  selon  que 
nous  les  avons  vus  dans  ces  heures  où  Tàme  se  découvre  jusqu'à 
son  tréfonds,  ou  seulement  dans  les  attitudes  banales  que  déter- 
mine le  train-train  des  événemens  journaliers?  Aussi  puis-je 
dire  que  je  ne  la  connais  vraimçnt  que  depuis  quelques  jours. 
Voulez-vous  que  je  vous  l'explique  en  deux  mots?  Voici  :  de 
même  que  Hugo  Moyer,  sous  la  rudesse  des  manières,  cachait  une 
finesse  d esprit  que  vous  appréciiez  au  point  d'en  oublier  tout  ce 
qui^  sans  cela,  vous  déplaisait  en  lui,  de  même  Louise,  sous  ses 
dehors  frustes,  cache  une  exquise  délicatesse  de  ccetir.  Là  est  le 
point  de  contact  que  vous  cherchez,  mon  ^mie  :  ils  se  sont  re- 
connus et  liés  par  ces  qualités  similaires  ou  complémentaires, 
non  par  leurs  défauts,  comme  vous  Tavez  cru... 

...  Je  suis  vos  conseils,  je  m'intéresse  à  mon  Wallenrod^ 
je  me  reprends  à  l'aimer  comme  si  je  venais  d'en  écrire  la  der- 
nière note,  je  m'inquiète  du  sort  qui  l'attend.  Depuis  Wagner, 
à  deux  ou  trois  exceptions  près,  les  opéras  qui  ont  un  peu 
réussi  ne  sont  guère  que  des  ouvrages  plus  ou  moins  bien  faits, 
qui  plaisent  par  leur  facture  ou  séduisent  par  leur  agrément  : 
combien  y  en  a-t-il  ^ui  réalisent  une  conception  d'art  vraiment 
personnelle,  ou  qui  en  approchent?  Tel  est  le  malheur  des  suc- 
cesseurs d'Alexandre,  en  quelque  domaine  qu'Alexandre  ait 
régné  :  ils  sont  écrasés  par  son  héritage.  Or,  si  mon  Wallenrod 
n'a  aucune  de  ces  qualités  d'agrément,  qui  sauvent  une  œuvre, 
je  ne  suis  pas  sûr  qu'il  en  ait  de  plus  puissantes  en  compensa- 
tion. Vous  le  connaissez,  vous  avez  dû  remarquer  ou  pressentir 
des  points  faibles,  si  votre  affection  pour  le  compositeur  laisse 
un  peu  de  liberté  à  votre  jugement.  La  faute  ne  m'en  incombe 
pas  à  moi  seul.  Le  poème  de  Mickiewicz  est  rude  et  lyritjue  à  la 
fois,  sans  beaucoup  d'élémens  dramatiques.  Notre  amî  Pack, 
dont  les  vers  ont  de  la  poésie,  n'y  a  rien  ajouté.  Quant  à  moi, 
j'ai  tâché  de  broder,  là-dessus,  une  sorte  de  symphonie  en  quatre 
parties,  d'une  trame  serrée  et  sévère,  qui  fera  peut-être  ressortir 
les  inconvéniens  du  livret,  au  lieu  de  les  dissimuler.  J'en  étais 
enchanté  quand  je  vous  jouais  ma  partition,  il  y  a  deux  ans,  et 
quand  vous  déchiffriez,  de  votre  chère  belle  voix,  la  partie 
d'Aldona.  A  présent,  je  suis  rempli  de  doutes  :  je  ne  suis  plus 
sûr  de  la  nouveauté  de  ce  que  je  croyais  avoir  trouvé  ;  je  ne  sais 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  23 

plus  si  je  suis  resté  trop  au-dessous  de  mon  intention  ;  mais  je 
vois  clairement  ce  qu'il  y  a  dans  l'œuvre  de  pénible,  parfois  de 
choquant.  La  «  première  »  reste  fixée  au  30  octobre.  Comme  je 
dois  m'embarquer,  coûte  que  coûte,  le  6  novembre,  j'espère 
qu'elle  ne  sera  pas  retardée.  Je  compte  bien  que  vous  y/serez. 
Est-ce  que  je  le  désire,  pourtant?  En  vérité,  je  n'en  sais  rien! 
S'il  y  avait  bataille,  si  j'étais  vaincu,  j'aimerais  mieux  que  vous 
ne  fussiez  pas  là!  Non  par  amour-propre,  je  vous  assure,  mais 
parce  que  vous  souffririez  pour  moi,  plus  que  moi;  et  je  vou- 
drais tant  vous  éviter  tout  ce  qui  fait  mal,  je  voudrais  tant  que 
vous  n'eussiez  par  moi  que  de  la  joie!...  D'ailleurs,  vous  savez, 
les  coups  de  la  vie  extérieure,  je  puis  les  supporter  seul  :  ils  ne 
m'entament  pas.  Ce  n'est  pas  contre  ce  qui  vient  du  dehors  que 
j'ai  besoin  de  vous  sentir  avec  moi  :  c'est  contre  les  ennemis  du 
dedans,  que  vous  seule  savez  mettre  en  fuite.  C'est  contre  la  soli- 
tude,  cette  harpie  que  je  promène  partout  avec  moi.  Avez-vous 
vraiment  songé  à  me  livrer  à  ses  griffes?  Dès  que  je  suis  loin 
de  vous,  je  les  sens  dans  ma  chair.  Allez,  je  serais  bientôt 
dévoré!... 

Jtf ""  Jaffé  à  Lysel. 

...  Pourquoi  voudriez- vous  me  priver  de  ma  part  de  votre 
chagrin,  si  quelque  chagrin  vous  menace?  N'y  ai-je  pas  droit? 
N'est-ce  pas  justement  contre  la  peine  que  nous  pouvons  le 
mieux  nous  unir  et  nous  aider?  Nous  ne  nous  donnerons  jamais 
Fun  à  l'autre  une  joie  complète  :  il  y  a  une  barrière  entre 
la  joie  et  nous.  En  revanche,  toute  affliction  nous  sera  com- 
mune :  qui  nous  contesterait  ce  lot?  J'ai  soif  de  bonheur, 
comme  toutes  les  femmes  ;  je  ne  puis  le  chercher  que  là  où  il 
nous  est  permis  de  le  prendre.  Or,  il  est  toujours  permis  à  ceux 
qui  s'aiment  de  s'affliger  ensemble  :  le  chagrin  n'offense  per- 
sonne. C'est  pourquoi,  s'il  vous  arrivait  un  malheur,  —  fût-ce  un 
de  ceux  contre  lesquels  je  vous  sais  très  brave,  —  je  serais  près 
de  vous! 

N'allez  pas  croire  toutefois  que  je  vous  souhaite  im  échec 
pour  pouvoir  vous  en  consoler.  Ah  !  non,  je  ne  vais  pas  si  loin! 
Je  ne  serais  pas  de  ces  gardes  qui  empoisonnent  un  malade  pour 
le  plaisir  de  le  mieux  soigner.  Vous  avez  eu  jusqu'à  ce  jour  une 
belle  carrière,  facile,  harmonieuse,  avec  le  vent  du  succès  dans 


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26  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

VOS  voiles.  Ce  bon  vent  ne  tournera  pas.  J'ai  confiance.  Je  croîs 
'  en  Wallenrod :  ce  sera  un  triomphe!... 

...  Vous  avez  vu  par  Ten-tête  de  cette  lettre  que  nous 
sommes  à  Lugano.  Il  faisait  trop  froid  à  Interlakeri  :  M.  Jaflfé 
ma  déclaré  que  nous  rentrerions-  directement  à  Paris,  sans  faire 
à  Triel  notre  séjour  habituel.  Soit!  En  attendant,  ce  lac  est  d'un 
violet  merveilleux,  et  il  y  a,  dans  l'église  de  Sainte-Marie-des- 
Anges,  une  immense  fresque  de  Luini,  une  magnifique  cruci- 
fixion^ Je  vais  l'admirer  souvent,  à  cause  de  la  Madeleine 
extasiée  au  pied  de  la  croix.  C'est  une  des  figures  les  plus  pa- 
thétiques que  j'aie  jamais  vues,  une  de  celles  où  il  y  a  le  plus 
d'amour.  La  connaissez- vous?... 

'P.'S.  —  Quant  à  votre  amie,  la  bonne  Louise,  pardonnez- 
moi  :  je  dois  avoir  tort.  Que  voulez- vous?  on  a  ses  préjugés, 
comme  tout  le  monde. 

Lysel  à  M"^  Jaffé. 

...  Vos  lettres -sont  pour  moi  un  délicieux  réconfort.  J'at- 
tendais la  première  avec  angoisse,  parce  que  je  craignais  d'y 
trouver  des  traces  de  vos  idées  d'Interlaken.  Depuis  que  j'ai  lu 
entre  les  lignes  que  vous  m'êtes  rendue,  —  j'ai  bien  lu,  n'est- 
ce  pas?  —  je  les  attends  avec  l'impatience  d'un  amoureux  de 
vingt  ans  qui  court  à  la  poste  restante.  Comme  je  n'ai  plus 
vingt  ans,  j'éprouve  quelque  fierté  de  me  sentir  le  cœur  si  frais! 

A  ce  propos,  maintenant  que  votre  retour  approche  et  que 
j'ai  la  certitude  que  vous  n'avez  pas  changé  pour  moi,  je  puis 
vous  dire  une  chose...,  une  très  vilaine  chose  que  je  n'ai  pas 
encore  osé  vous  confesser.  Je  craignais  trop  de  baisser  dans  votre 
estime!  Je  le  crains  un  peu  moins  maintenant,  je  ne  sais  trop 
pourquoi.  D'ailleurs,  tant  pis!  Si  vous  avez  envie  de  me  blâmer, 
vous  songerez  que  c'est  pour  vous,  pour  vous  seule  que  j'encours 
votre  indignation  :  et  vous  serez  plus  indulgente.  Mais  si  je  me 
trompais,  si  l'idéaliste  que  vous  êtes  allait  me  prendre  en  mé- 
pris? Enfin,  voici  :  J'en  plus  besoin  d amour  que  de  vérité.  Je 
souligne,  avec  le  confus  sentiment  que  je  vous  dis  une  chose 
énorme,  une  chose  qui  me  ferait  honnir  par  mes  congénères  du 
sexe  fort,  plus  solides  que  moi,  peut-être  même  par  quelques 
femmes,  de  celles  qui  ont  la  pédanterie  de  leur  vertu.  J'écris 


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W"p^^" 


l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  27 

quand  môme  cette  phrase  subversive,  criminelle,  épouvantable, 
parce  qu'elle  exprime  exactement  mon  idée.  Cette  idée,  je  lai 
avec  véhémence  depuis  le  soir  d'Umspunnen.  En  raison  de  son 
cynisme,  elle  a  mis  du  temps  à  se  formuler  dans  mon  esprit; 
depuis  qu'elle  y  a  pris  corps,  elle  y  tourne,  elle  y  fait  le  vide, 
elle  s'impose  à  ma  sincérité.  J'éprouve  même  un  irrésistible 
besoin  de  la  répéter,  —  pour  que  vous  ne  la  croyiez  pas  , 
inconsidérée  ou  passagère,  —  avec  une  petite  variante  qui  me  \ 
plait  :  J'aime  mieux  f  amour  que  la  vérité.  Je  ne  sais  pas  très 
bien  ce  .que  c'est  que  la  vérité  :  le  peu  que  j'en  ai  entrevu,, 
par-ci  par-là,  ne  m'a  jamais  enchanté,  et  je  soupçonne  que  vous 
vous  faites  sur  elle  d'énormes  illusions.  Au  contraire,  je  sais  ce 
que  c'est  que  l'amour  :  c'est  pourquoi  je  ne  puis  m'en  passer. 
Tellement  que  si  je  m'écoutais,  je  récrirais  et  soulignerais  pen- 
dant quatre  pages  cette  phrase  que  peu  d'hommes  oseraient 
écrire  :  J'aime  mieux  F  amour  que  la  vérité.  Si  je  ne  le  fais  pas, 
c'est  que  j'ai  peur  de  vous  fâcher.  Mais  je  vous  jure  que,  quand 
on  a  réalisé  l'amour  comme  nous  l'avons  fait,  on  n'y  renonce 
qu'à  la  mort.  Et  l'on  tâche  de  mourir  ensemble,  conime  les 
amans  qui  en  ont  eu  la  chance,  —  les  uns  célébrés  par  la  lé- 
gende, les  autres  obscurs  et  qui  ne  s'en  aimaient  que  mieux  I 

Af "*•  Jaffé  à  Lysel. 

Non,  mon  ami,  l'on  ne  doit  pas  compter  sur  la  mort  pour 
arranger  ses  affaires  de  cœur.  Elle  est  une  grande  capricieuse, 
dont  nous  ignorons  les  secrets  desseins.  Tout  ce  que  nous  savons, 
c'est  qu'ils  s'accordent  rarement  avec  nos  calculs,  nos  vœux  ou 
nos  craintes.  Il  y  a  peu  de  chances  pour  qu'elle  nous  frappe 
jamais  ensemble  :  elle  n'a  guère  de  telles  délicatesses  !  Aussi, 
n'attendons  rien  d'elle;  dans  les  limites  où  nous  le  pourrons 
eac6re,  tâchons  de  rester  les  artisans  de  notre  destinée.  Ces 
limites  se  trouvent  bien  resserrées  par  les  actes  qui  nous  ont  en- 
gagés. J'en  s^is  cruellement  l'étroitesse,  pour  ma  part,  puisque 
j'ai  un  égal  besoin  d'amour  et  de  vérité.  Il  me  faut  l'amour  dans 
la  vérité,  comme  il  me  faut  la  vérité  dans  l'amour  :  je  meurs  de 
ne  pouvoir  les  réunir.  Vous  ne  vous  trompez  pas,  toutefois  :  j'ai 
trop  présumé  de  mes  forces  en  croyant  qu'il  me  serait  encore 
possible  de  sacrifier  celui-ci  à  celle-là.  Je  m'en  suis  aperçue  au 
moment  de  votre  brusque  départ,  sous  les  hêtres  de  cette  allée 


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28  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

OÙ  je  n'ai  plus  repassé  sans  un  frisson.  Je  m'en  aperçois  mieux 
encore  en  songeant  à  cet  autre  départ  si  proche,  à  cette  autre 
séparation  prolongée  que  nous  avons  acceptée  d'un  commun 
accord,  et  dont  la  pensée  me  devient  plus  douloureuse  à  mesure 
que  l'heure  en  avance.  Je  suis  assaillie  de  craintes  étranges, 
—  de  ces  «  phobies  »  qui  m'étreignent  quand  vous  êtes  loin. 
J'ai  peur  de  la  mer  et  du  vent,  du  vaisseau  cpii  vous  portera,  des 
mille  dangers  qui  menacent  une  chère  existence  quand  on  n'est 
plus  là  pour  la  surveiller.  J'en  fais  constamment  l'effrayante 
revue.  J'ai  peur  de  la  fatigue,  de  la  maladie,  de  l'imprévu,  des 
accidens  de  chemins  de  fer,  des  naufrages,  des  incendies.  J'ai 
peur  de  mille  autres  choses,  que  je  n'oserais  jamais  vous  dire. 
Mon  ami,  je  crois  que  j'ai  peur  des  Peaux-Rouges!  Que  ce  soit 
donc  votre  dernier  départ! 

Suis-je  assez  loin  de  notre  entretien  d'Umspunnen,  dites?  Et 
pourtant  j'avais  raison,  et  ne  devrais  peut-être  pas  vous  laisser 
voir  à  quel  point  je  me  déjuge.  Mais  comme  vous  avez  éprouvé 
le  besoin  de  m'avouer  votre  faiblesse,  j'ai  celui  de  vous  crier 
la  mienne,  —  et  j'y  cède!  Notre  lien  est  ce  qu'il  est,  tel  que  l'a 
fait  la  collaboration  du  hasard  et  de  notre  volonté,  des  événe- 
mens  et  de  notre  faiblesse,  tissé  de  mal  et  de  bien  comme  toutes 
les  choses  humaines,  avec,  hélas!  ce  fil  de  mensonge  qui  me 
désespère,  que  nous  n'avons  pas  le  pouvoir  d'en  ôter,  et  dont  je 
voudrais  que  vous  souffrissiez  autant  que  moi,  si  cela  ne  faisait 
pas  si  mal  !  Et  ce  lien  est  infrangible,  je  le  sais,  je  le  sens,  je 
vous  le  dis  ! 

Je  vous  devine  énervé,  attristé,  douloureux,  pauvre  ami, 
comme  vous  êtes  dans  les  mauvais  jours.  Alors  toutes  les  autres 
pwisées  s'effacent  :  je  sais  seulement  que  vous  souffrez  et  que  je 
ne  puis  vous  consoler,  que  vous  êtes  inquiet  et  que  je  ne  puis 
vous  rassurer,  que  votre  harpie  de  la  solitude  vous  harcèle  et 
que  je  ne  puis  la  mettre  en  fuite;  je  crois  voir  vos  grands  5^eux 
tristes,  ces  yeux  que  vous  faites  quelquefois  et  où  je  voudrais 
ramener  le  sourire  au  prix  de  ma  vie  ;  et  je  compte  les  joui^s 
qui  nous  séparent  encore  ;  il  n'y  en  a  plus  beaucoup,  mon  ami! 
Attendez  sans  crainte,  —  rien  qu'avec  de  la  joie,  —  le  retour  : 
je  ne  vous  dirai  plus  rien  de  ce  qui  vous  afUigc,  je  tâcherai  de 
ne  le  plus  penser  ;  comme  autrefois,  comme  à  présent,  comme 
toujours,  si  l'espace  s'étend  entre  nous,  nos  deux  âmes  le  fran- 
chiront d'un  coup  d'ailes  pour  rester  voisines,  tendres,  aimantes. 


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l'ombre    s'étend    sur   la   MONTâôNE,  29 

fidèles  ;  si  fidèles,  mon  ami,  si  unies,  que  la  mort  môme  ne  suf- 
firait pas  à  les  disjoindre.  —  Je  deviens  trop  tendrw,  à  bientôt  !... 

n.   —  M.   ANTONIN  JAFTft 

On  a  tant  de  choses  à  se  dire  à  Theure  du  revoir,  —  tant  de 
peine  à  les  exprimer!  Tout  près  Tun  de  lautre  après  la  longue 
attente,  la  distance  abolie  vous  sépare  encore  :  comme  s'il  fallait 
du  temps  pour  renouer  le  fil  rompu  par  Fabsence. 

Averti  dans  la  soirée  du  retour  de  M"*  Jaffé,  Lysel  se  pré- 
senta chez  elle  dès  le  lendemain,  peu  après  déjeuner. 

Les  Jaffé  habitaient,  à  la  rue  du  Docteur-Blanche,  un  aimable 
petit  h  ôtel  retiré  et  silencieux.  Un  rideau  d'arbres  le  séparait  des 
maisons  du  boulevard  Montmorency.  Dans  le  jardin,  assez  grand, 
qui  l'entourait,  des  bosquets  suivaient  les  contours  d'une  pelouse 
parfaitement  régulière,  que  décoraient  des  corbeilles  toujours 
garnies  des  fleurs  de  saison.  En  ce  moment,  les  premiers  chry- 
santhèmes commençaient  h  s'ouvrir  :  déjà  leurs  têtes  échevelées 
mélangeaient  leurs  nuances  vieil  or,  jaune  paille,  lie  de  vin, 
tandis  que,  dans  les  bosquets,  les  feuilles  rouillées  ou  pâlissantes 
se  détachaient  des  branches ,  tombaient  sur  les  allées  avec  un 
bruit  léger.  L'aspect  de  la  maison  trahissait  les  aménagemens 
bâtifs  de  la  rentrée  :  fenêtres  sans  rideaux,  portes  béantes,  malles 
ouvertes  encombrant  les  vestibules.  Irène,  toutefois,  pressentant 
la  visite  prochaine,  avait  à  peu  près  mis  en  ordre  son  petit  salon 
du  rez-de-chaussée,  où  déjà  les  bibelots  familiers  se  retrouvaient 
à  leurs  places.  En  l'y  attendant,  Lysel  les  passait  en  revue. 
Plusieurs  étaient  des  présents  rapportés  de  ses  voyages.  Il  re- 
connut ainsi,  sur  la  cheminée,  les  deux  jolis  vases  en  ancienne 
porcelaine  anglaise,  à  décor  de  fleurs  vives  sur  fond  noir,  qui  se 
faisaient  pendant  des  deux  côtés  du  groupe  où  Rodin  a  repré- 
senté les  amans  de  Rimini  emportés  par  réternel  tourbillon  ;  la 
console-applique  florentine,  sur  laquelle  un  sablier  d'argent  atten- 
dait qu'on  le  retournât  pour  marquer  la  fuite  du  temps;  les 
vieux  vases  de  Murano,  d'une  eau  si  belle,  d'un  travail  si  simple. 
Sur  les  parois,  dont  la  tenture  bleu  de  Perse  s'accordait  avec 
le  brun  fauve  du  meuble  Empire,  se  détachaient  dans  lours 
cadres  d'or  bruni  des  peintures  qui  lui  parlaient  toutes  :  deux 
portraits  d'inconnues  au  pastel,  dans  la  manière  de  Liotanl  ;  une 
belle  copie  de  «  l'Homme  malade  »  de  Sobastiano  del  Piombo; 


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30  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

deux  superbes  fusains  de  Fontanesi,  ce  grand  artiste  qu'on 
commence  seulement  à  tirer  de  son  injuste  oubli;  surtout  une 
admirable  réplique  de  VÉternelle  Chimère^  de  Carlos  Schwab  : 
dans  la  sérénité  du  décor  paisible,  cette  œuvre  pathétique,  com- 
plétant le  groupe  plus  mouvementé  de  Rodin,  exprimait  conmie 
dans  un  autre  langage  la  souffrance  éternelle  et  Téternel  désir  de 
deux  êtres  que  leur  élan  veut  emporter,  dont  les  pieds  se  soulè- 
vent avec  peine,  qu'appelle  la  cime  de  neige,  transparente  et 
rose  dans  le  couchant.  Lysel  avait  toujours  aimé  cette  œuvre  où 
la  perfection  de  la  forme  exprime  un  si  profond  sentiment  de 
notre  destinée;  à  cette  heure,  elle  lui  rappelait  les  inoubliables 
momens  d'Umspunnen,  quand  Irène,  devant  les  glaciers  où 
mourait  la  lumière,  lui  avait  révélé  avec  tant  de  douleur  Teffort 
impuissant  qui  l'emportait  vers  la  vérité... 

Elle  entra.  Elle  portait  une  toilette  de  velours  gris-vert,  dont 
le  ton  formait  avec  la  nuance  de  ses  cheveux  une  de  ces  déli- 
cates harmonies  qu'elle  recherchait.  Que  de  fois  ils  s'étaient  ainsi 
retrouvés,  puisque,  malgré  leur  effort  pour  rapprocher  leurs  vies, 
ils  s'en  allaient  souvent  vers  d'autres  lieux  :  lui,  en  cédant  aux 
exigences  de  sa  carrière  d'artiste  ;  elle,  pour  obéir  à  quelque  se- 
cousse de  la  chaîne  qu'ils  n'avaient  pas  voulu  rompre.  Chaque 
absence  leur  ménageait  la  même  sourde  inquiétude  de  ne  plus  se 
revoir,  chaque  retour  la  même  émotion  qu'ils  ne  pouvaient 
exprimer.  Une  fprce  invincible  les  tenait  alors  séparés.  Jamais 
leur  cœurs  n'étaient  plus  proches,  jamais  ils  ne  savaient  moins  le 
dire.  Leurs  premiers  propos  ressemblaient  à  ceux  d'étrangers  que 
le  hasard  réunit  dans  un  salon,  et  qui  cherchent  un  sujet  où 
joindre  leurs  pensées.  Irène  s'informa  d'abord  de  Hugo  Meyeri 
Lysel  donna  des  nouvelles  rassurantes  : 

—  Il  est  si  bien,  depuis  quelques  jours,  qu'il  parle  de  venir  ^ 
ma  «  première.  » 

Il  dit  cela  d'une  voix  neutre,  elle  l'écouta  sans  intérêt  appa- 
rent :  si  cher  que  leur  fût  le  vieux  maître,  ce  n'était  pas  à  lui 
qu'ils  songeaient... 

Ensuite,  elle  voulut  savoir  comment  marchaient  les  répéti- 
tions; et  ce  furent  les  réflexions  habituelles  au  créateur  pendant 
la  période  où  son  œmTe  s'incarne  en  des  corps  étrangers,  l'éloge 
ou  la  criticpie  des  interprètes,  ceux-ci,  parfaits,  remplis  de  zèle, 
ceux-là  ne  voulant  rien  comprendre,  des  remarques  sur  les  di- 
recteursi  les  régisseurs,  les  chefs  de  service,  l'orchestre^  —  cet 


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l'ombrb  s'étend  sur  la  montagne.  31 

orchestre  anarchique,  disait  Lysel,  dont  chaque  membre  a  trop 
de  talent  pour  se  fondre  dans  lensemble. 

Ce  dialogue  dura  plusieurs  minutes.  Puis  il  y  eut  un  silence, 
que  Lysel  rompit  : 

—  Quelle  bonne  et  belle  lettre  vous  m'avez  écrite,  la  der- 
nière !...  Gomme  j'ai  été  heureux  de  voir  que  vous  avez  laissé  vos 
mauvaises  idées  à  Interlaken  ! 

Irène  leva  ver»  Ini  ses  beaux  yeux,  qui  prirent  leur  couleur 
plus  foncée  et  s'attristèrent  : 

—  N'y  comptez  pas  trop!  dit-elle.  Peut-être  reviendront-elles 
de  temps  en  temps... 

Il  s'assombrit  aussitôt  : 

—  Comment!  il  n'y  en  avait  plus  trace,  dans  votre  lettre  de 
Lugano  ! 

—  Les  vents  changent,  les  jours  ne  se  ressemblent  pas... 
Le   frémissement  des  lèvres  annonçait  un  flux  d'émotions 

contenues. 

—  Et  vous?  demanda-t-elle  en  le  regardant  bien  en  face;  ne 
pensez-vous  donc  jamais  à  ce  que  nous  avons  dit,  dans  le  parc? 

—  Ah!  souvent!...  Par  malheur!.!. 

Un  souffle  froid,  presque  hostile,  glissait  entre  eux.  L'anaour 
n'a  pas  de  pire  ennemi  que  cette  voix  de  la  vérité,  qu'il  combat 
sans  pouvoir  l'étouffer.  Il  est  le  plus  fort,  il  triomphe,  il  apporte 
l'i^^esse  et  l'oubli.  Mais  voici  que  sonne  un  appel  de  la  voix  loin- 
taine. Il  ne  veut  pas  entendre  :  l'appel  sonne  plus  fort.  Il  le  veut 
fuir  dans  son  extase  :  la  voix  retentit,  toujours  plus  proche.  Et 
la  poursuite  commence;  et  c'est  la  voix  terrible  qui  triomphe 
toujours... 

—  Ne  dîtes  pas  «  par  malheur,  »  répliqua  M"""  Jaffé  en  posant 
dur  Lysel  son  beau  regard  grave  et  insistant  :  le  malheur  serait 
de  n'y  pas  penser...  La  vérité,  mon  ami,  —  je  voudrais  que 
vous  en  eussiez  le  môme  désir,  la  même  soif  que  moi  ! 

Lysel  reconnut  l'angoisse  de  la  voix,  les  inflexions  d'Ums- 
punnen;  il  revit  dans  sa  mémoire,  une  fois  encore,  le  couchant 
sur  la  Jungfrau. 

—  L'amour  et  la  vérité  se  pourchassent  comme  le  jour  et  la 
nuit,  dit-il  presque  malgré  lui,  en  songeant  à  la  lutte  dont  leurs 
yeux  avaient  suivi  les  phases. 

Sans  le  quitter  du  regard.  M"'  Jaffé  affirma  ; 

—  C'est  elle  qui  est  le  jour. 


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32  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Qu'importe!  s'écria-t-il.  La  lumière  ne  vaut  pas  nécessai- 
rement mieux  que  les  ténèbres.  N'y  a-t-il  pas  des  jours  affreux? 
N'y  a-t-ii  pas  des  nuits  magnifiques? 

Il  se  leva,  marcha  nerveusement  dans  le  salon,  irrité  par  ce 
retour  offensif  de  l'ennemie  qu'il  croyait  vaincue  ;  jpuis,  s'arrô- 
lanl  devant  VÉternelle  Chimère,  il  s'écria  avec  colère,  en  serrant 
les  dents  : 

—  Si  j'étais  peintre,  je  la  peindrais,  votre  Vérité!  Non  pas 
telle  que  la  montrent  les  vieilles  conventions,  jeune,  belle,  bran- 
dissant un  glorieux  miroir;  mais  telle  que  la  verront  un  jour  les 
imprudens  qui  s'obstinent  à  la  chercher  :  une  hideuse  vieille, 
décharnée,  édentée,  aux  mèches  grises  pendant  sur  des  mamelles 
flasques,  aux  yeux  chassieux  et  vitreux,  reflétant  l'horreur  dé 
tout  ce  qu'elle  a  vu,  accroupie  sur  la  margelle  de  son  puits  à 
guetter  les  passans,  comme  une  gouge  dont  nul  ne  veut... 

—  Peut-être  est-elle  ainsi,  répondit  tranquillement  Irène. 
Elle  n'est  pas  jeune  :  elle  existe  depuis  qu'il  y  a  des  hommes  pour 
la  concevoir.  Il  n'est  pas  sûr  qu'elle  soit  belle.  Elle  n'a  nulle 
raison  d'être  satisfaite,  puisqu'elle  est  partout  méconnue,  traquée, 
violentée  ou  bafouée.  Qu'importent  son  âge  et  sa  laideur?  Elle 
est  ce  qui  est  :  la  Vérité. 

.  Il  poursuivit,  comme  s'il  n'avait  pas  entendu  : 

—  ...  Et  pour  lui  faire  honte,  je  montrerais  un  couple 
d'amans  passant  en  lui  tournant  le  dos.  Ils  seraient  beaux  comme 
des  anges.  Ils  seraient  la  force,  la  jeunesse,  Tinsouciance,  la  joie. 
Rien  qu'à  les  voir,  on  sentirait  qu'ils  ont  raison  contre  tout  ce  qui 
n'est  pas  l'amour.  Ils  n'auraient  pas  un  regard  pour  l'horrible 
vieille.  Ils  l'ignoreraient.  Il  faudrait  bien  qu'elle  redescendît 
dans  son  puits,  la  sorcière! 

Sur  cette  boutade,  il  se  détourna  du  tableau,  changea  de  ton 
et  conclut  brusquement,  d'une  voix  passionnée  : 

—  Ne  me  parlez  plus  ainsi,  je  vous  en  supplie,  Irène!... 
Tenez-vous-en  à  votre  dernière  lettre,  qui  m'avait  fait  tant  de 
bien  !...  Je  vais  partir,  vous  savez  :  est-on  jamais  sûr  de  se  revoir, 
quand  on  se  quitte  pour  si  longtemps?...  Croyez-moi  :  ne  per- 
mettons pas  à  ce  fantôme  de  nous  gâter  nos  derniers  jours... 

Le  fantôme  n'exauça  pas  son  vœu.  A  peine  achevait-il  de  le 
conjurer  ainsi,  qu'Anne-Marie  ouvrit  la  porte.  Elle  était  très 
animée.  Elle  commença,  vivement  : 

—  Maman,  figure-toi  que... 


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l'ombre   s'ÊTEXD    sur   la    M0NTAGNJ5.  33 

Reconnaissant  le  visiteur,  elle  s'arrêta  net;  sa  figure  changea 
dexpression,  se  ferma,  se  contracta  presque. 

—  Oh  !  pardon,  moBsieur  Lysel  ! . . . 

—  Que  veux-tu,  chérie?  demanda  doucement  M""'  Jaffé,  à  qui 
pas  un  de  ces  mouvemens  n'avait  échappé. 

—  Rien,  maman,  je  te  croyais  seule. 

Et  la  jeune  fille  s'éloigna,  sans  attendre  une  autre  invitation 
à  s'expliquer.  Irène  et  Lysel  échangèrent  un  regard  douloureux. 

—  Vous  voyez,  dit  Irène.  On  ne  chasse  pjtô  le  fantôme  comme 
on  veut  :  il  a  mille  moyens  de  nous  rappeler  qu'il  existe. 

Lysel  ne  put  cacher  son  trouble,  leur  conversation  resta 
gênée;  il  s'excusa  bientôt  d'abréger  sa  visite.  Souvent,  quand 
il  se  levait  pour  partir,  Irène  le  retenaitjpar  une  prière  amicale  : 
«  Encore  un  petit  moment,  mon  ami!...  »  Ce  jour-là,  ce  jour 
que  leurs  vœux  avaient  si  passionnément  appelé,  elle  ne 
chercha  point  à  le  garder. 

Dans  la  rue  Mozart,  il  rencontra  M.  Jaffé,  qui  revenait  à  petits 
pas  de  sa  promenade  hygiénique,  l'œil  distrait  derrière  les  verres 
fumés  des  lunettes;  il  lui  sembla  que  le  salut  de  cet  homme 
impénétrable  et  tranquille  avait  comme  un  ton  de  mauvaise 
humeur. 

—  Vous  saviez  déjà  notre  retour,  monsieur  Lysel? 
Pourquoi  «  monsieur?  »  Et  le  «  déjà  »  prenait  comme  un 

accent  de  blâme  inattendu,  que  souligna  l'expression  sévère  du 
fin  visage  attentif.  Lysel,  troublé  par  ces  signes,  se  mit  à  mentir 
&vec  la  plus  insigne  maladresse. 

—  Je  n'en  étais  pas  sûr...  Je  suis  venu  m'informer... 
M.  Jaffé  le  regarda  en  face,  le  fit  rougir. 

—  Mes  répétitions  m'absorbent  beaucoup,  reprit-il  précipi- 
tamment, pour  tenter  une  diversion.  C'est  un  travail  très  fati- 
gant. 

—  Vraiment?...  Sans  doute  parce  que  c'est  un  travail  nou- 
veau... Vous  savez  qu'un  travail  dont  on  n'a  pas  l'habitude  donne 
toujours  beaucoup  de  fatigue... 

Dès  que  s'offrait  une  occasion  d'observer  les  jeux  de  l'intelli- 
gence, M.  Jaffé  oubliait  ses  propres  affaires,  ne  pensant  plus 
qu'au  petit  fait  qui  piquait  sa  curiosité.  Trompé  par  ce  mouve- 
ment d'esprit,  Lysel  se  rassura: 

—  Heureusement  que  cela  marche  bien,  dit-il.  Tout  à  fait 
bien  ! 

T<Hii  xxxvu.  —  1907.  3 


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34  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

M.  Jaffé  revint  à  son  idée  : 

—  Est-ce  que  vous  éprouvez  des  symptômes  physiques  de 
fatigue?...  des  douleurs  dans  le  cervelet,  par  exemple?...  ou 
dans  l'épine  dorsale? 

—  Non,  non,  s'écria  Lysel,  de  plus  en  plus  rassuré.  Je  me 
sens  seulement  très  énervé  après  les  répétitions.  Mais  je  me 
porte  à  merveille  1 

—  Tant  mieux  !  Le  mécanisme  des  artistes  est  si  délicat  !  Un 
rien  suffit  quelquefois  à  le  détraquer...  On  ne  saurait  trop  leur 
recommander  une  bonne  hygiène  de  travail... 

Planté  au  milieu  du  trottoir  sur  ses  pieds  commodément 
chaussés  de  larges  bottines  américaines,  son  parapluie  sous  le 
bras,  le  col  enveloppé  dans  un  foulard  blanc,  M.  Jaffé  n'éveillait 
pas  l'idée  d'un  homme  tourmenté  par  la  jalousie,  non  plus  que 
par  aucune  autre  passion.  Tout  en  lui,  au  contraire,  ses  traits, 
ses  allures,  la  coupe  de  son  pardessus  gris,  la  forme  de  son 
chapeau  bien  lissé,  indiquait  le  bourgeois  paisible  qui,  le  cœur 
et  l'esprit  en  repos,  vaque  à  des  besognes  régulières,  propices  à 
sa  sérénité. 

—  Les  savans  sont  plus  solides,  ajouta-t-il  :  le  travail  scien- 
tifique, quand  il  est  modéré,  n'épuise  pas  les  nerfs...  Mais  avec 
une  bonne  hygiène,  on  se  tire  toujours  d'affaire...  Au  revoir, 
monsieur  Lysel! 

—  Oui,  à  bientôt  1 

Et  M.  Jaffé  s'éloigna,  un  peu  voûté,  attentifs  éviter  la  boue 
qui  croupissait  autour  d'une  maison  en  construction,  au  coin  de 
la  rue  de  l'Yvette. 

A  demi  rassuré,  Lysel  ne  réussit  pourtant  pas  à  secouer  sa 
première  impression.  Elle  fut  même  assez  persistante  pour 
î'empècher  de  revenir  le  lendemain.  Comme  Irène  l'aurait 
attendu,  il  fut  obligé  de  l'avertir  en  prétextant  un  dérangement 
imprévu.  Ainsi,  deux,  fois  en  vingt-quatre  heures,  il  recourait  à 
deux  de  ces  mensonges  qui  sont  l'humiliante  rançon  des  senti- 
mens  comme  le  sien.  Autrefois,  il  les  accumulait  sans  beaucoup 
de  scrupule.  Les  graves  paroles  d'Irène  Tavaient-elles  donc 
changé?  il  en  éprouva  de  la  honte,  comme  s'il  n'en  fallait  pas 
davantage  pour  ravaler  leur  grand  amour... 

Lysel  ne  sacrifia  qu'une  seule  de  ses  visites  quotidiennes;  mais 
chacune  de  celles  qu'il  fit  ensuite  aggrava  son  malaise.  La 
réserve   toujours  plus  glaciale  de  M.  Jaffé,  l'hostilité  latente 

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l'ombrb  s'étend  sur  la  montagne.  35 

d*Anne-Marie,  la  contrainte  qu'on  s^atait  dans  la  maison,  jusr 
qu'aux  maladresses  d'une  nouvelle  femme  de  chambre  qui  lui  de> 
mandait  chaque  fois  sa  carte  pour  Tannoncer,  tout  lui  montrait 
que  l'atmosphère  n'était  plus  la  même.  Il  ignora  pourtant  l'éclat 
décisif  qui  se  produisit  dans  ce  môme  petit  salon  où  Irène  rece- 
vait d'habitude.  Elle  y  passait  beaucoup  d'heures  à  poursuivre  ses 
pensées,  en  brodant  un  coussin  qui  n'avançait  guère.  Quelque- 
fois, pendant  qu'elle  assortissait  les  soies  ou  comptait  les  points, 
son  mari  venait,  s'asseyait  à  côté  d'elle,  causait  un  instant,  pois, 
reposé,  allait  reprendre  le  travail  interrompu.  Un  jour  qu'il 
entrait  ainsi,  pendant  ime  de  ces  rêveries  où  l'ouvrage  aban- 
donné restait  posé  sur  les  genoux,  Irène  lui  trouva  l'air  inquiet, 
les  traits  tirés,  comme  souvent  quand  une  difficulté  arrêtait  sa 
pensée. 

—  Cela  ne  va  pas,  aujourd'hui?  demanda-t-elle  en  tftchant 
de  sourire. 

Sans  répondre,  M.  Jaffé  fit  deux  ou  trois  fois  le  tour  de  la 
pièce,  remit  en  place  l'un  des  vases  anglais  de  la  cheminée,  trop 
rapproché  du  groupe  de  Rodin  pour  la  symétrie,  vint  s'asseoir 
sur  la  causeuse  que  Lysel  occupait  d'habitude.  Il  parut  s'ab- 
sorber dans  un  examen  attentif  des  soies  de  toutes  couleurs  qui 
débordaient  de  la  corbeille  posée  sur  un  guéridon,  les  toucha,  en 
joua  un  instant,  puis,,  prenant  sa  décision,  demanda: 

—  Que  penseriez-vous,  ma  chère  amie,  de  passer  l'hiver  en 
Italie? 

Irène  n'eut  aucune  surprise,  son  mari  Tayant  accoutumée  à 
ces  projets  soudains.  Elle  les  acceptait  presque  toujours,  si  même 
ils  la  dérangeaient,  sachant  d'ailleurs  qu'ils  n'aboutissaient  pas 
une  fois  sur  quatre.  M.  Jaffé  s'empressa  de  donner  ses  raisons  : 

—  Il  y  a  longtemps  que  je  désire  visiter  certaines  villes  secon- 
daires du  versant  oriental,  que  je  ne  connais  pas  :  Urbino, 
Rimini,  Ravenne.  Je  voudrais  aussi  montrer  les  grands  musées 
à  Anne-Marie.  Cette  enfant  grandit,  le  moment  approche  où  il 
faudra  penser  à  son  établissement  ;  nous  ne  pourrons  alors  plus 
guère  nous  absenter  pendant  la  saison  ;  et  jusqu'à  présent,  eUe  a 
vu  si  peu  de  chose  !  Il  me  semble  que  cet  hiver  conviendrait 
assez  bien? 

Irène  acquiesça  aussitôt.  Elle  rapportait  à  Lysel  tous  les  évé- 
nemens  de  sa  vie  :  elle  se  dit  que  jamais  un  voyage  ne  les  dé- 
rangerait moins,  que  même,  étant  un  peu  jaloux  de  toutes  ses 


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36  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

amitiés,  il  serait  plutôt  satisfait  de  la  savoir  en  pays  étranger 
pendant  qu'il  était  lui-même  absent.  Mais  à  peine  cet  assenti- 
ment obtenu,  M.  Jaffé  reprit,  de  sa  voix  grêle  qui  devint  plus 
pressante  : 

—  Si  nous  partions  tout  de  suite,  puisque  nous  sommes 
d'accord? 

Il  ôta  ses  lunettes,  pour  en  frotter  les  verres  avec  son  mou- 
choir. Irène  se  troubla  :  quinze  jours  encore  la  séparaient  de  la 
«  première  »  de  Conrad  IValienrod. 

—  Tout  de  suite?...  Que  voulez-vous  dire?... 

—  Le  plus  tôt  possible  :  dans  une  huitaine. 
Elle  s'émut  davantage  : 

—  Nous  rentrons  à  peine.  Je  croyais  que  les  épreuves  de 
votre  volume... 

Il  l'interrompit,  plus  sèchement  : 

—  Ne  vous  inquiétez  pas  de  mon  volume!  Il  est  achevé:  j'ai 
donné  le  dernier  «  bon  à  tirer.  »  Je  suis  tout  à  fait  libre.  Rien 
ne  vous  retient  non  plus,  n'est-ce  pas? 

Sur  cette  question,  sa  voix  prit  un  accent  catégorique,  conmie 
pour  indiquer  qu'il  n'attendait  aucune  objection. 

—  Nous  n  avons  pas  encore  pensé  à  nos  toilettes  d'hiver, 
Anne-Marie  et  moi,  dit  Irène. 

Elle  se  sentit  rougir  :  c'était  vrai,  mais  ce  n'était  pas  la  vérité: 
c'était  plutôt  un  de  ces  faux-fuyans  comme  Lysel  venait  d'en 
employer,  comme  il  y  en  avait  tant  dans  leur  vie,  qui  lui  don- 
naient un  frisson  de  dégoût.  Humiliée  d'avoir  cédé  à  cet  ins- 
tinct de  mensonge,  au  lieu  de  dire  sans  détour  ses  véritables 
raisons,  elle  s'empressa  d'ajouter  : 

—  D'ailleurs,  je  ne  voudrais  pas  quitter  Paris  avant  la  «  pre- 
mière »  de  Conrad  Wallenrod. 

—  Voilà!  fit  M.  Jaffé. 

Ses  traits  paisibles  se  contractèrent  légèrement.  Il  remit  ses 
lunettes,  se  pencha  en  avant,  les  mains  entre  se^  gienoux,  et 
comme  il  tenait  toujours  son  mouchoir,  l'étira,  le  pressa,  en  fit 
une  boule. 

—  Vous  tenez  beaucoup  à  cela  ?  reprit-il. 

Irène  avait  souvent,  jadis,  souhaité  une  explication,  en  se 
promettant  de  ne  pas  s'y  dérober.  Mais  depuis  tant  d'années  elle 
en  croyait  révcntualito  à  jamais  écartée  !  A  la  voir  surgir  si  sou- 
daine, clic  se  déconcerta  : 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  37 

—  Mon  Dieu  !  commença-t-elle ... 

De  nouveaux  faux-fuyans,  des  prétextes,  des  demi- vérités  lui 
venaient  encore  à  Tesprit.  Elle  les  repoussa,  et  dit  résolument  : 

—  Vous  devez  bien  le  penser  ! 

Les  paupières  de  M.  JafTé  battirent  sous  les  verres  fumés. 
Sans  lui  laisser  le  temps  de  répliquer,  elle  ajouta,  fonçant  sur 
Tobstacle: 

—  Je  vous  dirai  même  que  je  ne  voudrais  pas  quitter  Paris 
avant  le  départ  de  Lysel.  Il  s'embarque  le  6  novembre.  Après, 
comme  il  vous  plaira  ! 

M.  Jaffé  se  leva,  se  remit  à  marcher  dans  le  salon,  en  conti- 
nuant à  chiffonner  son  mouchoir.  Irène,  les  yeux  baissés  sur  son 
ouvrage,  tirait  son  aiguille,  qui  tremblait  dans  ses  doigts.  Leur 
silence  se  prolongea.  Puis  M.  Jaffé  revint  s'asseoir  sur  la  cau- 
seuse ;  il  reprit  avec  beaucoup  de  calme  : 

—  J'aurais  au  contraire  souhaité  de  vous  emmener  avant 
cette  «  première,  »  et  avant  ce  départ,  ma  chère  amie  ! 

Elle  plia  soigneusement  sa  tapisserie,  la  mit  dans  la  corbeille 
dont  elle  abaissa  le  couvercle,  et,  se  tournant  vers  son  mari, 
demanda,  en  le  regardant  dans  les  yeux: 

—  Pourquoi? 

Il  y  avait  entre  ces  deux  êtres,  pour  les  unir,  le  plus  puissant 
de  tous  les  liens,  et  pour  les  séparer,  le  plus  puissant  de  tous  les 
obstacles.  Pendant  de  longues  années,  ils  avaient  pu  vivre  côte 
à  côte,  grâce  à  un  compromis  tacite  où  se  balançaient  leurs 
sacrifices  réciproques,  dans  une  paix  dont  chacun  devinait  les 
conditions  muettes,  et  les  acceptait.  Tout  à  coup,  sans  autre  rai- 
son que  celle  qui  veut  que  déborde  à  la  fin  le  vase  où  Teau  tombe 
goutte  à  goutte,  ou  qu'éclate  une  fois  le  ruban  qu'use  un  frotte- 
ment régulier,  voici  qu'ils  se  trouvaient  en  face  l'un  de  l'autre, 
comme  des  adversaires,  dans  la  menaçante  vérité  de  leurs  senti- 
mens.  M.  Jaffé  avait  préparé  son  plan,  choisi  son  heure,  conapté 
peut-être  que  tout  se  passerait  une  fois  encore  en  demi-mots, 
qu'il  remporterait  sans  bruit  la  suprême  victoire  ;  et  dès  la  pre- 
mière résistance,  il  se  sentait  poussé  hors  de  sa  ligne  par  une 
sorte  de  passion  qu'il  réprimait  mal,  oubliant  que  sa  patience 
avait  contribué  à  créer  l'étrange  situation  qu'il  prétendait  trans- 
former à  son  gré.  Aussi  vite  excitée,  prête  à  méconnaître  la 
longue,  généreuse,  paternelle  indulgence  qui  l'avait  préservée  de 
la  chute  et  du  scandale,  Irène  so  raidissait  contre  cette  attaque 


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38  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

comme  contre  une  trahison,  tendant  sa  volonté  pour  y  faire 
face. 

—  Je  croyais  que  vous  comprendriez,  dit  M.  Jaffé  en  évitant 
de  la  regarder.  Oui,  je  croyais...  Certains  signes  me  l'ont  fait  sup- 
poser... J'ai  toujours  tâché  de  lire  en  vous,  ma  chère  amie...  Je 
vous  croyais  arrivée  à  peu  près  au  même  point  que  moi,  —  ohl 
par  d'autres  chemins  ! 

Il  leva  sur  elle  ses  yeux  incertains  de  myope,  dont  les  expé- 
riences de  la  vie  pas  plus  que  les  recherches  de  la  science  n'avaient 
altéré  la  candeur. 

—  Me  serais- je  trompé?...  Il  est  possible:  on  peut  toujours 
se  tromper,  quand  on  juge  sur  des  indices,  non  sur  des  faits,... 
et  quand  ces  indices  mêmes,  on  n'est  pas  en  état  de  les  observer 
avec  un  entier  désintéressement...  Ce  qui  est  mon  cas,  je 
l'avoue...  Pourtant  il  me  semble  qu'à  présent,  à  l'âge  où  nous 
sommes,  —  je  suis  sûr  que  vous  ne  m'en  voulez  pas  de  vous 
parler  de  votre  âge  !  —  vous  pourriez  vous  apercevoir  que  cer- 
taines situations... 

Il  s'interrompit  deux  secondes,  et  acheva  brusquement  : 

—  ...  ne  peuvent  pourtant  pas  durer  toute  la  vie!... 

Ces  paroles  moulaient  une  à  une  les  pensées  d'Irène,  cette 
attaque  était  celle-là  même  qu'elle  repoussait  chaque  jour  au 
fond  de  sa  conscience.  Mais,  souvent  persuadée  par  la  voix  inté- 
rieure, elle  n'était  pas  prête  à  se  rendre  aux  mêmes  argumens 
sortant  d'une  bouche  étrangère,  de  celle-là  surtout.  Son  amour 
menacé  retrouva  ses  anciennes  forces.  Elle  soutint  le  regard  de 
son  mari,  et  répondit  en  martelant  ses  mots  : 

—  Quant  à  moi,  j'estime  au  contraire  qu'il  y  a  des  situations, 
—  comme  vous  dites,  —  que  leur  durée  même  impose  et  légi- 
time. 

—  Ce  n'est  pas  mon  avis,  riposta  M.  Jaffé. 

Il  chercha  quelques  secondes,  et  pour  s'expliquer  posément , 
en  homme  sûr  de  soi,  qui  prend  son  temps,  recourut  à  l'une 
de  ces  comparaisons  empruntées  à  la  nature,  dont  la  critique  lui 
reprochait  d'abuser  dans  ses  écrits  : 

—  Les  aspects  de  l'existence  se  transforment  avec  les  années, 
comme  les  paysages  qu'un  fleuve  reflète  dans  son  cours  en  des- 
cendant de  sa  source  dans  les  montagnes  à  son  embouchure  dans 
la  mer;  et  les  eaux  du  fleuve  nont  ni  la  même  couleur,  ni  la 
môme  impétuosité  quand  il  se  fraye  sa  route  à  travers  des  gorges 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  39 

étroites  ou  quaûd  il  arrive  aux  marécages  de  son  estuaire.  Il  en 
est  ainsi  pour  les  mouvemens  de  l'âme  :  on  comprend  leur  vio- 
lence, on  Fexcuse,  on  la  supporte  dans  les  ardeurs  de  la  jeu- 
nesse. Lorsque  la  jeunesse  est  passée,  au  contraire,  ils  offusquent 
la  raison,  qui  se  refuse  &  les  admettre. 

C'était  exactement  encore  ce  que  pensait  Irène.  Elle  s'en 
défendit  pourtant  : 

—  Vous  croyez?...  Étrange!...  Il  me  semble  parfois  que  rien 
ne  marche,  que  rien  ne  change,  que  toute  la  beauté  du  cœur  est 
dans  son  immobilité. 

—  L'immobilité  n'existe  pas  plus  dans  le  monde  moral  que 
dans  le  monde  physique,  dit  M.  Jaffé  de  son  ton  le  plus  didac- 
tique. Tout  remue  et  change  sans  cesse.  Les  vieux  sages  le 
disaient  déjà. 

Et  il  se  mit  k  développer  les  propres  argumens  qu'Irène  invo- 
quait contre  Lysel  et  contre  elle-même,  en  termes  tout  proches 
de  ceux  qu'elle  employait,  peu  de  semaines  auparavant,  sous  les 
hêtres  d'Interlaken  : 

—  Vous  connaissez  la  belle  image  d'Homère,  les  feuillages 
morts  qui  tombent  pour  faire  place  aux  jeunes  bombons.  Elle 
est  aussi  vraie  pour  les  hommes  que  pour  les  arbres  :  nous  avons 
notre  temps,  puis  nous  passons.  Derrière  notre  jeunesse  enfuie, 
germent  d'autres  jeunesses,  dont  la  poussée  nous  chasse.  Notre 
existence  ne  sert  qu'à  préparer  l'avenir  aux  êtres  issus  de  nous, 
qui  nous  succéderont.  Quand  cet  avenir  est  conditionné  par 
nos  actes,  du  moins  en  partie,  l'idée  que  nous  en  avons  limite 
notre  liberté.  Vous  avez  l'esprit  trop  juste  pour  méconnaître  une 
telle  vérité.  La  destinée  de  nos  enfans  ne  doit  pas  être  alourdie 
par  ce  qu'il  y  a  eu  dans  la  nôtre... 

Il  hésita  sur  le  mot,  en  cherchant  un  qui  n'eût  rien  d'offen- 
sant, et  acheva  : 

—  ...  d'incertain. 

Ces  choses  semblaient  si  profondément  vraies  à  Irène,  quand 
elle  les  pensait  elle-même,  dans  ses  heures  d'angoisse  !  Et  voici 
qu'en  les  entendant  répéter  sur  ce  ton  démonstratif,  par  cet 
homme  pacifique  qui  aurait  pu  les  crier  avec  colère,  elle  les 
trouvait  tissées  d'artifice  et  de  lâcheté.  De  tels  argumens  ne 
sortaient-ils  pas  de  ce  fonds  de  mensonges  sociaux  que  M.  Jaffé 
dénonçait  autrefois,  qu'ils  s'étaient  promis  de  poursuivre  et  de 
chasser?  N'étaient-ils  pas  de  ceux  que  nous  imposent  les  conven- 


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40  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

lions   séculaires,  pour  appauvrir  notre  âme,  fléchir  nos  cou- 
rages ?  Son  amour  restait  plus  fort  qu'eux,  sa  fierté  les  bravait  : 

—  Il  n'y  a  rien  eu  d'incertain  dans  ma  vie,  répliqua-t-elle. 
La  preuve,  c'est  que  vous  pouvez  aborder  cet  entretien  sans 
explication  préalable,  tant  vous  connaissez  le  passé,  et  que  je 
,n'ai  pas  dit  un  mot  pour  vous  égarer  ou  me  défendre...  Je  ne 
vois  donc  pas  ce  qui  menace  Anne-Marie,  si  c'est  bien  d'elle  que 
vous  pariez. 

Le  visage  de  M.  Jaffé  devint  plus  sévère  : 

—  Elle  serait  à  plaindre  si  je  ne  vous  parlais  comme  je  le 
fais,  dit-il  avec  autorité  ;  car  si  vous  n'avez  aucun  secret  pour 
moi,  oseriez- vous  dire  que  vous  n'en  avez  point  pour  elle  ?. ..  Vous 
sentez  donc  que  j'ai  raison. 

Irène  fît  de  la  tête  un  signe  négatif. 

—  Votre  conscience  vous  l'a  dit  souvent,  affirma-t-il. 
Elle  répéta  son  geste,  et  dit  : 

—  Non,  non,  pas  ainsi  ! 

—  Est-ce  que  vous  ne  voudriez  pas  comprendre  ?  fit-il  en  sou- 
lignant le  mot. 

Il  la  regarda  de  cet  air  d'immense  étonnement  que  prenait 
son  visage  candide  quand  il  entendait  contester  l'évidence  ;  et, 
tout  en  revenant  &  sa  première  métaphore,  il  aborda  une  autre 
face  de  la  question  : 

—  Écoutez-moi,  ma  chère  amie  I  Le  fleuve  s'éclaircit  et  de- 
vient plus  limpide  à  mesure  qu'en  avançant  dans  des  paysages 
plus  larges,  plus  tranquilles,  il  dépose  ses  sables  et  son  limon. 
De  môme,  la  conscience  devient  plus  pure,  plus  exigeante,  plus 
ferme,  à  mesure  qu'elle  s'enrichit  de  plus  d'expériences.  Sans 
doute,  parce  quen  embrassant  la  complexité  des  phénomènes 
sociaux,  nous  comprenons  mieux  l'importance  de  nos  actes,  celle 
même  de  nos  sentimens,  puisque  les  conséquences  en  sont  infi- 
nies. C'est  ainsi  que  certaines  idées,  que  nous  prenions  pour  des 
préjugés  surannés,  s'imposent  peu  à  peu  à  notre  esprit.  C'est 
ainsi  que  nous  découvrons  la  raison  d'être  d'institutions  que 
notre  jeunesse  taxait  d'arbitraires,  attaquait  et  sapait  avec  tant 
d'ignorance... 

Il  toussa,  presque  à  la  manière  d'un  conférencier,  et  conclut: 

—  Tel  est  du  moins  le  chemin  que  j'ai  parcouru  pour  mon 
compte. 

Le  long  travail  intérieur  dont  cet  aveu  marquait  l'aboutisse- 


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l'ombre   s'ÉTEPiD   SUR   LA  MONTAGNE.  41 

ment,  s'était  accompli  sous  les  yeux  d'Irène,  &  côté  d'elle,  au 
couFanl  de  la  vie  commune,  à  travers  la  paisible  régularité  des 
jours,  sans  qu'aucun  signe  le  lui  révélât  jamais  !  Surprise,  pres- 
sentant h  peine  encore  le  rapport  de  cette  métamorphose  avec 
son  amour,  elle  ne  put  que  murmurer  : 

—  Comme  vous  avez  changé  ! 

—  Vous  le  verrez  mieux  encore  quand  vous  lirez  mon  nouvel 
ouvrage...  Il  ne  vous  a  guère  intéressée,  jusqu'ici.  Pourtant,  il 
vous  doit  beaucoup  !  J'ai  plus  appris  à  vous  regarder  vivre, 
Irène,  qu'à  remuer  l'histoire  et  les  livres.  Ceux-ci  ne  nous 
enseignent  que  des  faits  :  notre  vie  en  dégage  les  leçons.  Jamais 
peut-être,  si  la  nôtre  eût  été  diflFérente,  je  n'aurais  senti  avec 
autant  de  force  l'absolue  nécessité  qu'il  y  a  pour  tous  à  marcher 
sans  restriction  ni  réserve  dans  la  voie  de  la  vérité. 

Il  dit  cela  d'un  ton  pénétré,  en  redressant  sa  taille,  avec  un 
geste  affirmatif.  Ce  mot  de  «  vérité  »  prit  dans  sa  bouche  un 
accent  solennel.  Irène  crut  reconnaître  jusqu'à  son  propre  accent 
quand  elle  le  prononçait  devant  Lysel  qui,  conmie  elle  à  cette 
heure,  se  débattait  en  vain  pour  en  repousser  l'emprise.  Et  ma- 
chinalement, d'une  voix  où  il  y  avait  du  regret  et  du  désespoir, 
elle  répéta  : 

—  La  vérité... 

M.  Jaffé  la  tint  un  instant  sous  son  regard,  sûr  qu'à  travers 
des  révoltes,  elle  accédait  lentement.  Puis  il  poursuivit  :  tel  un 
avocat,  dont  la  cause  est  gagnée,  continue  néanmoins  à  pro- 
duire ses  pièces,  à  développer  ses  argumens.  —  Remontant  le 
cours  des  années,  il  reprit  leur  histoire,  fit  le  procès  de  leur 
passé,  en  déplora  les  équivoques,  s'accusa  de  n'avoir  pas  défendu, 
dès  l'origine,  des  droits  qui  lui  appartenaient. 

—  J'ai  cru  que  votre  jeunesse  aussi  avait  les  siens,  dit-il  gra- 
vement: je  les  ai  respectés. 

Selon  ses  habitudes  d'esprit,  il  passa  rapidement  de  cet  av€u 
personnel  à  une  vue  plus  large  sur  les  causes  de  sa  passive 
indulgence  : 

—  Nous  avions  l'esprit  trop  libre  pour  que  je  pusse  en  user 
autrement:  j'ai  cru  aux  idées  que  j'avais  toujours  soutenues,  qui 
nous  avaient  unis.  La  preuve  en  est  faite  !  Je  sais  maintenant  ce 
qu'on  peut  attendre  de  ces  audaces  qui  revisent  la  sagesse  des 
générations  !  Je  sais  le  pourquoi  des  grandes  lois  sévères  qui 
froissaient  notre  sens  inaverti  de  la  justice  et  de  la  liberté!... 


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42 


RETUB  DBS  DEUX  MONDES. 


Ils  se  regardère&t  en  silence,  lisant  l'un  dans  Tautre.  Tous 
deux  avaient  la  même  idée  :  ce  papier ,  signé  pour  garantir  leur 
indépendance,  pour  les  préserver  du  mensonge,  de  la  contrainte» 
de  lliypocrisie,  et  qui  avait  dormi  dans  son  tiroir  pendant  que 
la  vie  les  emportait,  comme  une  vaine  feuille  sèche  qu'ignore 
le  torrent.  Mais  ni  l'un  ni  l'autre  n'en  parla. 

—  Que  voulez-vous  que  je  vous  réponde?  fit  enfin  Irène. 
Vous  revenez  sur  des  choses  si  anciennes!...  Vous  mesurez  ma 
vie,  —  notre  vie,  —  à  une  mesure  que  je  ne  connais  pas  :  ce 
n'est  pas  celle  que  nous  avions  adoptée  au  départ!..  Ne  discutons 
pas  ce  qui  est  ou  ce  qui  fut  :  à  quoi  bon?...  Dites-moi  plutôt  où 
vous  voulez  aboutir  I 

M.  Jaffé  se  recueillit  quelques  secondes  : 

—  Vous  allez  comprendre  pourquoi  j'ai  provoqué  cet  entre- 
tien, dit-il. 

Elle  crut  qu'il  allait  recommencer  des  explications  inutiles,  et 
insista  : 

—  Dites-moi  seulement  ce  que  vous  me  demandez  !... 

—  Voici,  reprit-il.  J'ai  pensé  que  l'heure  est  propice,  au 
moment  où  notre  ami... 

Sa  voix  trembla  légèrement  sur  ce  mot,  qu'il  répéta  : 

—  ...  où  notre  ami  va  partir  pour  ce  long  voyage...  Peut-être 
cette  idée  m'a-t-elle  été  suggérée  par  cet  autre  voyage,  qu'il  fit 
au  début  de  nos  relations^  et  dont  je  crois  avoir  deviné  les  rai- 
sons... Je  me  suis  dit  que  l'éloignement  forcé,  la  durée  de /la 
séparation,  l'espace  ouvert  entre  lui  et  vous,  nous  aideraient  tous 
à  rétablir  l'équilibre  de  notre  existence...  Oh  I  je  ne  vous  de- 
mande pas  de  rompre  brutalement  avec  un  attachement../ que 
j'ai  compris  !...  Je  vous  prie  seulement  d'en  réduire  dès  mainte- 
nant les  exigences...  Notre  absence,  en  ce  moment,  ferait  tout  de 
suite  comprendre  à  M.  Lysel  que  votre  affection  s'est  ressaisie, 
et  prendra  désormais  un  caractère  plus  atténué  :  celui  qui  con- 
vient h  nos  sentimens  quand  nos  cheveux  commencent  à  blan- 
chir... 

C'étaient  encore,  c'étaient  presque  les  paroles  mêmes  qu'elle 
adressait  à  Lysel,  en  lui  découvrant  la  plaie  vive  de  son  cœur. 
Ce  rapprochement,  en  s'imposant  une  fois  de  plus  à  son  esprit, 
le  pénétrait  de  leur  vérité  ;  il  lui  rappelait  aussi  les  chers  liens 
qui  l'attachaient  à  sa  tendresse.  Toute  sa  vie  d'amour  traversa  sa 
mémoire  :  un  frisson  de  mort  la  secoua  à  la  terreur  d'y  renoncer. 

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l'ombre  s'étbmd  sur  la  montagne.  43 

Ses  magnifiques  yeux  meurtris  d'où  quelques  larmes  s'échap- 
pèrent, sa  belle  bouche  frémissante,  révélaient  son  tumulte  inté- 
rieur. Elle  passa  la  main  sur  son  front  en  murmurant,  presque 
malgré  elle  : 

—  Oui,  oui...  peut-être...  J'ai  eu  quelquefois  ces  idées-là. 

—  Je  le  sais,  dit  M.  Jaffé. 

Fut-ce  l'aveu  de  cette  ingression  dans  les  parties  les  plus 
secrètes  de  son  âme,  ou  un  flux  de  passion  qui  l'emporta  ?  Elle 
se  ressaisit,  elle  se  révolta  : 

—  Vous  m'en  demandez  trop  maintenant  !  s'écria-t-elle  en 
trouvant  aussitôt  mille  raisons  pour  le  repousser...  SoïîgezrLysel' 
est  surmené  :  la  fatigue  des  répétitions  î'épuise...  Son  plus  cher 
ami  relève  à  peine  d'une  terrible  maladie  :  il  a  passé  par 
les  plus  affreuses  angoisses  à  son  sujet,  il  va  encore  le  voir 
chaque  jour...  Et  puis  ce  départ,  ce  départ!...  Il  a  besoin  de 
ses  forces,  de  son  courage...  Je  ne  veux  pas  lui  faire  de  mal!... 
Vous  ne  pouvez  pas  exiger  cela  I...  Si  vraiment  il  faut  le  frap- 
per, laissez-moi  choisir  l'heure!...  Vous  qui  comprenez  tant  de 
choses,  savez-vous  ce  que  c'est  que  de  briser  un  tel  lien?... 

Elle  ne  contenait  plus  ses  larmes,  elle  ne  voulait  pas  les 
montrer,  elle  s'enfuit,  avec  un  dernier  regard  où  il  y  avait  des 
reproches  et  du  désespoir.  M.  Jaffé  demeura  longtemps  dans  la 
môme  posture,  les  mains  ballantes  entre  les  genoux,  sur  la  cau- 
seuse où  il  avait  tant  de  fois,  en  entrant  au  salon,  trouvé  Lysel. 
Comme  toujours  en  lui,  la  réflexion  se  mêlait  h  l'émotion.  Sui- 
vant la  pente  habituelle,  son  esprit  généralisait  leur  cas,  en 
tirait  la  leçon:  ses  anciens  livres,  qui  battaient  si  durement  en 
brèche  la  digue  construite  par  la  sagesse  des  siècles  contre  les 
tempêtes  du  cœur,  ne  lui  semblaient  plus  qu'un  tissu  de  so- 
phismes,  dont  sa  logique  brisait  les  mailles  avec  la  même 
vigueur  qu'elle  avait  mise  à  les  ourdir... 

m.    —   CONRAD  WALLSNROD 

Beaucoup  de  méfiance  se  mêlait  à  la  curiosité  excitée  par 
Tannonce  de  Conrad  Wallenrod.  Si  admiré  qu'il  fût  comme  vir- 
tuose, si  célèbres  que  fussent  certaines  de  ses  compositions, 
Frantz  Lysel  n'avait  pas  encore  abordé  l'opéra.  Or,  les  distribu- 
teurs officiels  de  la  renommée  tiennent  aux  étiquettes  une  fois 
collées,  qui  facilitent  leurs  fonctions  quasiment  automatiques;  et 


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-  ,  >  '''.ma 


4#  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  détenteurs  patentés  des  spécialités  d'art,  surtout  quand  ils 
exploitent  la  gloire  lucrative  du  théâtre,  ont  tout  intérêt  à  passer 
pour  seuls  possesseurs  de  recettes,  —  plus  mystérieuses  que  les 
règles  d'Aristote,  d'Horace,  de  Boileau  ou  de  d'Aubignac,  —  sans 
lesquelles,  affirment-ils,  nul  intrus  ne  saurait  soutenir  leur  con- 
currence. Par  la  collaboration  de  ceux-ci  et  de  ceux-là,  il  se  for- 
mait donc  autour  de  Fœuvre  nouvelle  une  atmosphère  un  peu 
chargée.  Lysel  ne  s'en  doutait  guère  :  son  inexpérience  croyant 
encore  que  l'œuvre  seule  importe,  il  était  plus  inquiet  des  fai- 
blesses de  la  sienne  que  des  circonstances  ou  des  intrigues  qui 
en  accompagnaient  l'éclosion.  WladimirJPack,  un  jeune  poète. 
Polonais  comme  lui  et  aussi  ignorant  des  secrets  du  métier, 
avait  découpé  dans  la  légende  obscure  de  Mickiewicz,  —  qu'on 
relise  le   beau  commentaire  qu'en  a  donné   Gabriel  Sarrazin! 
-^  un  livret  sans  action  ni  mouvement.  Des  excentricités  juvé- 
niles y  compensaient  fâcheusement  d'heureuses  trouvailles  ly- 
riques, en  soulignant  le  romantisme  démodé  d'une  trame  où  la 
trahison  et  l'héroïsme  forment  le  plus  byronien  des  amalgames. 
Quant  à  la  partition  de  Lysel,  elle  était,  —  pensait-il,  —  l'ex- 
pression des  deux  grands  sentimens  de  sa  vie  :  le  rêve  patriotique, 
pareil  à  celui  du  héros  lithuanien,  qui  avait  hanté  sa  jeunesse 
aux  récits  des  exploits  paternels,  et  l'amour  inachevé,  doulou- 
reux, contenu,  dont  celui  de  Conrad  et  d'Aldona  la  recluse  lui 
semblait  une  sorte  de  symbole.  Comme  tous  les  musiciens,  il 
prêtait  à  sa  musique  un  sens  plus  précis  que  cet  art  n'en  peut 
avoir  :  l'admiration  du  jeune  Pack,  qui  brodait  sur  elle  des  gloses 
subtiles  ou  l'illustrait  d'images  enténébrées,  le  soutenait  dans 
cette  illusion.  Ce  Pack  était  d'ailleurs  un  garçon  indolent,  flegma- 
tique, fataliste,  un  véritable  Slave  qui  s'en  remettait,  sur  toutes 
choses,  à  la  Destinée.  Aux  répétitions,  il  demeurait  plongé  dans 
une  béatitude  muette.   Ses    yeux  bleus,  inaltérables,  contem 
plaicnt  avec  une  candeur  ravie  les  étoiles  du  chant  et  de  la  danse, 
parmi  lesquelles  il  évoluait  comme  un  astre  voyageur  tombé 
on  ne  sait  d'où  dans  l'ordonnance  du  firmament.  Avec  sa  jolie 
figure  arrondie,  blonde,  vite  effarée,  et   la  mélancolie  de  ses 
longues  moustaches  rousses  dont  les  pointes  tombantes  encer- 
claient sa  bouche,  il  assistait  sans  sourciller  au  travail  fiévreux 
de  tout  le  personnel,  en  répétant  toujours  : 

—  C'est  très  bien  ainsi,  c'est  parfait,  c'est  admirable! 

Ce  qui  faisait  dire  à  Lysel  :  j 

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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  45 

—  Quand  les  Slaves  se  mêlent  d'être  optimistes,  ils  ne  le  sont 
pas  à  moitié  ! 

Une  «  première,  »  sur  une  grande  scène,  est  en  soi-même  une 
pièce,  —  presque  toujours  une  comédie,  —  dont  le  pittoresque 
compliqué  a  maintes  fois  tenté  les  peintres  des  mœurs  pari- 
siennes. Elle  met  en  mouvement  la  plupart  des  élégances,  des 
vanités ,  des  compétitions  de  la  ville  du  monde  où  il  y  en  a 
peut-être  le  plus;  elle  flatte,  excite,  irrite  ou  dérange  nombre 
d'ambitions  chatouilleuses,  dont  les  moindres  piqûres  font  du 
bruit;  elle  bouscule  beaucoup  d'intérêts  importans  ou  mesquins; 
elle  brouille  des  jeux  savans,  tenus  par  des  mains  expertes.  Dans 
les  coulisses,  dans  les  couloirs,  au  foyer  des  artistes  comme 
à  celui  des  spectateurs,  surgissent  mille  questions  minuscules 
qui  grossissent  dans  l'air  électrisé,  s'irisant  des  couleurs  les  plus 
inattendues.  Qui  reconnait-on  dans  les  loges?  est-ce  la  salle  des 
grands  jours,  dûment  remplie  par  l'élite  de  cette  société  compo- 
site, —  politiciens,  afl'airistes,  parvenus,  courriéristes,  gens  du 
monde,  diplomates,  rastaquouères ,  —  qui  forme  ce  qu'on  ap- 
pelle le  «  Tout-Paris?  »  Voit-on  dans  l'assistance  ces  femmes  qui 
mènent  le  train,  dont  la  présence  promet  des  recettes,  parce  que 
beaucoup  voudront  se  montrer  où  on  les  a*  vues?  Qu'est-ce  que 
les  arbitres  de  l'engouement  vont  penser,  —  ou  dire,  —  de 
TcBuvre  nouvelle?  Sa  gaîté  ou  son  émotion  réussiront-elles  k  les 
dérider?   Rude   tâche,  quand   on    songe   &  ce  qu'est  leur  vie! 
Quelles  sentences  lit-on  sur  les  visages  blasés  des  critiques?  Et 
les  confrères,  —  ceux  qui  attendent  leur  tour,  ceux  qui  ne  l'ont 
jamais  eu,  ceux  qui  ne  l'auront  jamais,  ceux  qui    l'espèrent 
encore,  ceux  qui  ne  l'espèrent  plus,  —  quelles  rancunes  ou  quelles 
indulgences  colportent- ils  pendant  les  entr 'actes?  —  Ainsi,  tant 
que  dure  la  soirée,  la  vaste  salle  clinquante,  avec  ses  velours,  ses 
vernis,  ses  dorures,  ses  peintures,  est  pour  ceux  qui  s'y  coudoient 
le  centre  essentiel  du  monde  ;  aucun  des  problèmes  ou  des  con- 
flits qui  s'agitent  au  dehors,  d'où  peuvent  sortir  la  guerre ,  les 
ruines  ou  la  révolution,  ne  revêt  une  importance  égale  à  celle  de 
ces  questions  :  le  ténor  sera-t-il  en  voix?  l'orchestre  suivra-t^il 
le  bâton  qui  le  dirige?  le  public  va-t^il  se  plaire  ou  s'ennuyer? 
Tandis  que  la  salle  applaudit  ou  bâille,  sommeille  ou  s'émeut, 
îl  s'y  joue  des  drames  parfois  plus  serrés,  plus  profonds,  plus 
intenses  que  celui  où  s'est  consumé  l'art  du  poète,  du  musicien, 
du  décorateur,  du  metteur  en  scène  et  des  interprètes;  et  si  la 


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46  REVUE  DES   DEnJX   MONDES. 

foule  reste  suspendue  au  spectacle  où  l'attache  la  puissance  de 
la  fiction,  certaines  de  ses  unités  s'en  écartent  pour  écouter  des 
voix  intérieures,  dont  la  musique  n'est  plus  alors  que  l'accom- 
pagnement vague  et  léger.  Ainsi,  le  soir  de  Conrad  Wallenrod^ 
un  acte  discret  du  drame  où  l'auteur  était  engagé,  se  développait 
autour  de  la  pièce. 

Avant  le  lever  du  rideau,  dans  les  couloirs,  on  eût  entendu 
les  propos  habituels  s'échanger  entre  des  messieurs  en  habit  et 
des  dames  en  décolleté  : 

—  On  dit  que  la  répétition  n'a  pas  marché? 

—  Qu'en  sait-on?  Elle  n'était  pas  publique. 

—  Lysel  risque  une  grosse  partie... 

—  Il  la  gagnera  :  il  a  de  la  chance. 

—  S'il  la  perdait,  pourtant? 

—  Il  aurait  toujours  son  violon... 

En  vérité,  Lysel  courait  un  autre  danger,  plus  direct,  dont  la 
conscience  l'empêcha  d'abord  de  penser  au  sort  de  son  œuvre  : 
ni  M.  Jaffé  ni  Anne-Marie  n'accompagnaient  Irène.  Dès  qu'il 
remarqua  leur  absence,  il  comprit  qu'elle  avait  une  significa- 
tion; et  ce  fut  son  grand  souci. 

Irène,  seule  avec  sa  mère,  occupait  une  baignoire  à  droite  de 
la  scène,  à  côté  de  celle  de  Hugo  Meyer.  Mal  rétabli,  la  langue 
alourdie ,  l'intelligence  atteinte ,  le  vieux  maître  avait  voulu 
venir  quand  même  :  sa  tête  embroussaillée  se  tendait  vers  le 
public  dans  un  mouvement  d'ardeur  juvénile,  comme  si  l'ap- 
proche du  combat  lui  rendait  sa  vigueur  ancienne;  tandis  que 
Louise,  en  retrait  derrière  lui,  son  bon  gros  visage  écrasé  par 
un  chapeau  trop  empanaché,  guettait  anxieusement  la  trace  des 
émotions  sur  cette  figure  si  changée.  Séparée  d'eux  par  une 
cloison,  M''*  JafTé  portait  une  robe  en  satin  gris  clair ,  à  peine 
ouverte,  sans  bijoux,  garnie  de  dentelles  en  point  d'Angleterre, 
qui  en  amortissaient  l'éclat.  La  nuance  s'en  accordait  avec  celle 
de  ses  cheveux,  qu'elle  avait  égalisée  en  les  poudrant,  et  mieux 
encore,  peut-être,  avec  l'expression  de  son  doux  visage  tendre  et 
pensif.  La  sévère  élégance  de  celte  toilette  contrastait  avec  les 
cheveux  teints,  la  robe  couleur  Champagne,  le  décoUetage  et 
les  diamans  de  M"*  Storm.  Un  curieux,  dont  les  regards  seraient 
tombés  sur  cette  baignoire,  se  fût  demandé  sans  doute  quel  sin- 
gulier hasard  y  réunissait  en  tête  à  tête  deux  êtres  aussi  dés- 
assortis. 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  17 

M""**  Storm,  armée  de  son  face-à-main  à  manche  en  écaille, 
parfaitement  inattentive,  loi^ait  la  salle  et,  de  temps  en  temps, 
se  penchait  vers  sa  fille  pour  lui  nommer  des  personnes  qu'elle 
reconnaissait: 

—  Voici  l'ambassadeur  d'Autriche! 
Ou  bien  : 

—  Tiens,  le  prince  X...J  II  est  donc  h  Paris?  Gomme  il 
a  vieilli!  La  dernière  fois  que  nous  nous  sommes  rencon- 
trés... 

Et  elle  égrenait  le  chapelet  de  ses  souvenirs. 

Irène  Técoutait  mal.  Cachée  derrière  un  écran,  elle  éprouvait 
cette  forte  émotion  qui  vous  étreint  dans  une  foule  dont  les 
mouvemens  vont  déterminer  votre  destinée.  De  tout  son  amour, 
de  toute  sa  foi,  elle  croyait  à  Tœuvre  dont  elle  avait  suivi  la  lente 
iclosion  :  voici  que  le  doute  et  la  peur  Tassaillaient.  En  même 
temps,  d'autres  pensées  l'emportaient  loin  de  cette  musique  dont 
elle  connaissait  tous  les  accords.  Wallenrod,  Âldona,  Halban, 
le  Waydelote?  Elle  songeait  à  Lysel,  à  sa  fille,  à  son  mari,  à 
elle-même.  Après  tant  d'années  de  rêve,  la  réalité  reprenait 
ses  droits.  Pourquoi  maintenant,  autour  de  l'œuvre  qui  mar- 
querait un  si  redoutable  tournant  dans  leur  vie?  Pendant  la 
période  où  les  événemens  mêmes  se  moulaient  à  la  forme  de 
son  cœur,  tant  d'élémens  hostiles  s'étaient  comme  fondus  h  sa 
flamme  intérieure  :  pourquoi  leur  conflit  se  rouvrait-il?  Pourquoi 
fallait-il  choisir  entre  les  forces  qui  luttaient  dans  son  âme? 
Et  pourquoi  ce  choix  n'était-il  plus  libre?  Jadis,  il  se  fût  porté 
sur  l'amour  :  la  jeunesse  ne  doute  guère  de  ses  droits,  doute  peu 
de  ses  moyens.  Mais  éloignés,  par  le  vol  des  années,  de  l'âge  du 
roman,  ils  entraient  dans  celui  où  la  raison  discute,  écoute  dans 
l'avenir  la  répercussion  des  actes  ordonnés  par  la  passion,  — 
blâme  et  condamne  :  que  restait-il  donc  de  leur  liberté?  N'ayant 
pas  fait  &  l'heure  opportune  le  geste  de  la  révolte,  ils  subis- 
saient celui  de  la  résignation.  La  patience  des  choses  prenait 
ainsi  sa  revanche.  Qui  sait  si  Jaffé,  plus  clairvoyant  qu'eux,  ne 
l'avait  pas  lentement  calculée?  Qui  sait  s'il  n'avait  pas  accepté  son 
rôle  sacrifié  dans  la  certitude  de  cette  victoire  finale,  —  pareil  à 
ces  spéculateurs  qu'un  coup  de  fortune  récompense  h  la  fin  de 
persévérans  sacrifices?... 

Un  bruit  d'applaudissemens  la  tira  de  ses  réflexions  :  ils  sa- 
luaient le  beau  chœur  de  la  Wilna  et  du  Niémen 


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48  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Charmant  !  approuva  M"*  Storm,  en  frappant  négligem- 
ment de  son  éventail  la  paume  de  sa  main  gauche. 

Une  interminable  scène  de  discussions  dans  le  Conseil  de 
rOrdre  teutonique  abattit  le  naissant  enthousiasme  :  la  petite 
toux  nerveuse  de  Tennui  courut  de  rang  en  rang  dans  le  par- 
terre, monta  aux  balcons,  résonna  dans  les  loges,  sèche,  répétée, 
irrévérente,  moqueuse.  C'est  à  ce  qioment  que  Lysel,  retenu  jus- 
qu'alors dans  les  coulisses,  entra  dans  la  baignoire.  Irène  lui 
donna  la  main,  en  souriant.  Il  la  garda  un  peu.  Malgré  la  pré- 
sence de  M""'  Storm,  ce  fut  un  instant  très  doux,  très  tendre,  un 
de  ceux  dont  l'impression  se  grave  k  jamais  dans  la  mémoire 
afin  de  la  tourmenter  plus  tard,  aux  heures  où  Ton  recueille  ses 
souvenirs  pour  irriter  sa  douleur... 

Un  peu  inquiet,  il  demanda  : 

—  Eh  bien?... 

Ce  fut  M"*  Storm  qui  répondit  : 

—  On  a  beaucoup  applaudi,  tout  à  l'heure...  Ce  chœur  était 
bien  joli,  Lysel!...  Tout  à  fait  charmant!... 

Irène  corrigea  : 

—  Il  y  a  dans  ce  premier  acte  des  phrases  que  j'aime  tant  ! 
Lysel  regardait  d'un  air  soucieux  les  fauteuils  vides  de  la 

baignoire. 

—  M.  Jaffé  ne  viendra-t-il  pas?  demanda-t-il  à  Irène,  en 
huissant  la  voix. 

—  Il  m'a  dit  qu'il  viendrait  un  moment. 

—  Et  Anne-Marie? 

—  Elle  a  la  migraine. 

Lysel  s'assombrit  davantage,  puis,  n'osant  rien  demander  de 
plus,  se  rapprocha  de  M"*  Storm. 

—  L'orchestre  a  mieux  joué  à  la  répétition,  fit-il. 

—  Comment  donc  !  il  joue  à  ravir,  répondit  la  vieille  dame, 
(le  sa  voix  indifférente  et  complimenteuse. 

Des  applaudissemens  de  complaisance  saluèrent  la  chute  du 
rideau  :  le  public  faisait  crédit  du  premier  acte.  Lysel  dut  retour- 
ner &  son  poste  de  combat.  M"'  Storm  se  remit  à  nommer  des 
diplomates  et  des  étrangers,  en  racontant  des  bribes  de  leurs 
histoires.  Beaucoup  moins  répandue  que  sa  mère,  Irène  n'avait 
pas  d'attaches  avec  ce  public  bigarré.  Seuls,  ou  presque,  dans  la 
salle,  les  Hugo  Meyer  la  connaissaient,  savaient  sa  présence; 
mais,  retenus  par  des  visiteurs  qui  félicitaient  le  vieux  maiti^e  de 

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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  49 

son  rétablissement,  ils  ne  se  montrèrent  pas.  Le  convalescent 
recevait  les  complimens  en  souriant  de  la  seule  moitié  mobile 
de  sa  bouche;  tandis  qu'on  s'extasiait  de  le  trouver  si  bien,  il 
répondait,  en  accentuant  sa  grimace,  avec  ce  gros  accent  alsa- 
cien dont  cinquante  ans  de  Paris  ne  l'avaient  pas  guéri  : 

—  Oui,  oui,  c'est  un  bail  à  volonté,  maintenant,  le  proprié- 
taire me  donnera  congé  quand  il  lui  plaira,  sans  autre  avertis- 
sement préalable.  Il  n'a  qu'à  faire  un  signe... 

Cette  phrase,  et  le  geste  qui  l'accompagnait,  amenaient  des 
larmes  aux  yeux  de  Louise  ;  posant  la  main  sur  le  bras  de  son 
<c  poulot,  »  comme  pour  le  défendre,  elle  protestait: 

—  Qu'est-ce  que  tu  dis  là,  Hugo?...  Qu'est-ce  que  tu  peux 
dire?... 

Il  étendait  le  doigt  vers  le  rideau  baissé,  en  prenant  un  accent 
plus  grave  : 

—  On  sait  bien  qu'il  faut  partir  une  fois...  Allez  !  on  s'en  va 
galment,  quand   on  laisse  après  soi   des  vaillans,  pour  conti 
nuer... 

Et  il  louait  l'œuvre  de  Lysel  : 

—  Une  de  celles  qu'il  faut  admirer,  si  l'on  n'est  pas  en  bois  ! 
Les  visiteurs,  l'ayant  écouté  avec  respect,  répondaient  sans 

entrain  : 

—  Oui,  oui,  c'est  très  bien,  c'est  très  fort  ! 
Ensuite,  dans  les  couloirs,  ils  disaient  : 

—  Le  vieux  Meyer  a  du  plomb  dans  l'aile  :  voilà  qu'il  tourne 
au  bénisseur  I 

Cependant  Irène,  dont  les  yeux  erraient  dcms  la  salle,  venait 
de  distinguer,  dans  une  loge  de  face,  deux  figures  de  connais- 
sance, qu'à  son  tour  elle  nomma  à  sa  mère  : 

—  Les  Teissier,  maman  !... 

—  Oui,  je  les  vois...  M"®  Teissier  ne  rajeunit  pas... 

Leur  chronique  avait  jadis  défrayé  pendant  quelques  semaines 
les  potins  de  Paris  (1).  Epris  d'une  jeune  fille  dont  il  était  le 
tuteur,  Michel  Teissier,  alors  député  et  l'un  des  leaders  de  la 
droite,  avait  divorcé,  pour  épouser  celle  qu'il  aimait;  puis,  poussé 
à  mettre  ses  idées  d'accord  avec  ses  actes,  il  était  devenu  l'un 
des  plus  hardis  champions  de  la  décomposition  sociale  :  d'abord 
à  la  Chambre,  où  il  représenta  pendant  deux  législatures  ses 

(1)  Voyez  la  Vie  privée  et  Ta  Seconde  Vie  de  Michel  Teissier, 

TOUS  xxxvil.  —  i907.  A 


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50  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

anciens  adversaires,  puis,  après  un  échec  électoral,  dans  les  jour- 
naux. A  cette  heure,  il  braquait  sa  jumelle  sur  une  loge  de  face, 
qu'occupait  un  ministre  mélomane  ;  sa  femme ,  accoudée  au 
balcon,  le  menton  dans  la  main,  regardait  devant  elle,  sans  rien 
voir.  Irène  savait  qu'ils  n'avaient  pas  d'enfant,  qu'une  des  filles 
de  Michel  était  morte,  que  l'autre,  mariée  en  province,  ne  voyait 
plus  son  père,  elle  ne  connaissait  d'ailleurs  M"""*  Teissier  que  pour 
avoir  échangé  avec  elle  quelques  rares  visites.  «  Sont-ils  heu- 
reux? l'ont-ils  été?^»  se  demanda-t-elle.  Et  elle  s'étonna  de  ne 
s'être  jamais  posé  cette  question.  Elle  essaya  d'y  répondre  :  leur 
geste  de  révolte  avait  causé  bien  des  désastres...  «  Du  moins,  se 
dit-elle  encore,  ils  ont  eu  le  courage  de  leur  amour  :  il  ne  finira 
pas  comme  le  nôtre  !  »  Elle  poursuiyit  un  instant  cette  compa- 
raison dans  le  champ  des  hypothèses,  tout  en  répondant  par 
quelques  monosyllabes  au  bavardage  de  M*"*  Storm.  Ramenée 
ainsi  à  sa  préoccupation  dominante,  elle  se  plongea  si  complè- 
tement dans  ses  pensées,  qu'elle  s'aperçut  à  peine  que  le  rideau 
se  relevait  : 

«  Oui,  songeait-elle,  le  moment  est  propice  pour  annoncer  à 
mon  Frantz  que  notre  amour  est  fini.  Son  triomphe,  qui  va 
éclater,  que  je  vais  aider  de  mes  bravos,  le  consolera.  Ensuite, 
le  voyage  achèvera  de  me  faire  oublier.  Avec  toute  sa  tendresse, 
il  a  peut-être  l'âme  plus  mobile  qu'il  ne  le  croit  lui-môme  :  il  est 
artiste,  et  il  est  Slave...  D'ailleurs,  les  hommes  ont  tant  de  choses 
pour  les  distraire'  de  l'amour:  le  travail,  le  succès,  la  gloire... 
Teissier  n'a-t-il  jamais  regretté  d'avoir  préféré  l'amour?...  Frantz, 
lui,  touche  à  l'âge  où,  dans  U  plupart  des  destinées,  l'amour,  si 
même  on  lui  a  beaucoup  sacrifié,  passe  à  l'arrière-plan.  C'est 
l'ambition  qui  prend  le  pas,  ou  le  désir  du  foyer  tranquille,  des 
enfans  qui  sont  une  part  de  durée,  de  la  vieillesse  entourée  de 
chaudes  afi'ections.  Je  ne  lui  donne  rien  de  tout  cela:  qu'est-ce 
donc  qui  l'a  retenu  si  longtemps  près  de  moi?...  Oui,  oui,  le 
moment  est  propice  !...  J'avais  rêvé  de  remplir  toute  sa  vie  :  je 
n'en  aurai  rempli  qu'un  chapitre.  De  combien  d'amours  n'est-ce 
pas  l'histoire  ?  Demain,  il  tournera  la  page  avec  un  cri  de  colère 
ou  un  soupir  de  regret;  puis  il  entamera  le  chapitre  suivant... 
Un  chapitre  d'action,  celui-là,  qui  ne  lui  laissera  pas  le  temps 
de  rêver,  par  bonheur!...  Là-bas,  en  achevant  de  m'oublier,  il 
-se  dira  que  j'ai  eu  raison,  jet  son  pas  sera  plus  léger...  Que  puis-je 
souhaiter  de  mieux  pour  lui,  pour  moi-même  ?  C'est  une  fin  rai-  ^ 

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'w^y^-^^ 


l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  51 

sonnable  de  ce  qui  doit  finir  :  quelque  chose  comme  la  mort 
douce  qu'on  souhaite  à  ceux  qu'on  aime...  » 

Plus  elle  fixait  son  esprit  sur  ce  dessein,  plus  elle  en  sentait 
l'inéluctable  nécessité.  Si  elle  s'en  affligeait  encore,  c'était  avec 
une  résignation  attendrie,  bien  éloignée  des  désespoirs  où  la 
plongeait  jadis  la  seule  idée  de  la  séparation.  Déjà  môme  elle 
songeait  aux  moyens  de  le  réaliser,  cherchait  les  paroles  qu'il 
faudrait  dire  :  et  leur  choix  lui  semblait  difficile,  car  elle  voulait 
une  coupure  franche,  sans  une  goutte  de  venin... 

Tandis  qu'Irène  dénouait  ainsi,  en  pensée,  l'écheveau  de  sa 
destinée,  le  public  commençait  à  s'agiter.  A  vrai  dire,  le  mécon- 
tentement ne  se  trahissait  encore  que  par  de  légers  murmures, 
des  toux  trop  fréquentes.  Mais  on  l'entendait  grossir.  M"*  Storm 
toucha  de  son  éventail  le  bras  de  sa  fille,  en  disant  : 

—  Ça  se  gâte  1 

Le  duo  prolongé  d'Aldona  dans  la  tour  et  de  Wallenrod  sur 
la  scène  lassait  la  patience  des  auditeurs.  Lysel  s'était  figuré  que 
l'invisibilité  de  la  bien-aimée  prêterait  un  accent  profond  et 
mystérieux  à  ce  long  morceau,  fugué  avec  beaucoup  de  science. 
Mais  le  chant  des  deux  protagonistes  se  perdait  dans  le  vide  du 
décor,  conmie  leur  amour;  le  drame  se  noyait  dans  une  musique 
sans  objet  ;  comme  aucune  émotion  ne  gagnait  les  spectateurs,  ils 
réagissaient  d'instinct  contre  un  romantisme  nuageux,  dont  la 
déclamation  musicale  ne  voilait  pas  assez  la  grandiloquence  dé- 
suète, insuffisamment  rajeunie  par  les  vers  libres  de  Pack.  Ce 
chevalier  barbu,  grisonnant,  bardé  de  fer,  qui  roucoulait  tout 
seul,  les  yeux  levés  vers  une  tour  d'où  lui  répondait  une  voix 
qu'on  entendait  mal,  paraissait  un  peu  ridicule  :  des  mots  drôles 
devaient  courir  là-haut,  au  pigeonnier,  d'où  descendaient  de 
vagues  éclats  de  rire.  M"*  Storm  résuma  l'impression  générale 
en  disant: 

—  Un  duo  d'amour  où  l'on  est  seul.,,  c'est  drôle! 
Irène  répondit  nerveusement  : 

—  La  musique  est  superbe  ! 

Ces  bruits  d'orage,  ces  menaces  arrêtaient  brusquement  le 
vol  de  ses  pensées,  qui  tout  de  suite  furent  auprès  de  Lysel,  der- 
rière la  scène.  Elle  partagea  son  angoisse.  Elle  brûla  de  lui 
prendre  la  main,  comme  tout  à  l'heure,  de  lui  dire  :  «  Ne  suis- 
je  pas  là,  moi,  toujours,  pour  vous  acclamer,  vous  consoler, 
croire  en  vous  I  »  En  un  clin  d'œil,  l'imminence  de  ce  danger 


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52  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

imprévu  chassa  les  autres  soueis:  il  n'y  avait  plus  au  monde 
que  ciBtte  foule  inquiétante  et  perfide,  cette  œuvre  ballottée 
comme  dans  un  naufrage,  cet  homme  qui  souffrait  et  qu'elle 
appela  de  tout  son  cœur.  Quand  le  rideau  tomba,  au  milieu  des 
murmures,  elle  applaudit  avec  frénésie,  debout,  à  déchirer  ses 
gants.  M""*  Storm  applaudit  aussi,  pour  lui  faire  plaisir,  du  bout 
des  doigts  : 

—  Peut-être  est-ce  trop  fort  pour  le  public  !  fît-elle  avec 
cette  rancune  dédaigneuse  que  les  âmes  vulgaires  vouent  aux 
artistes  vaincus. 

En  ce  moment,  Hugo  Mcyer,  suivi  de  Louise,  fit  irruption 
dans  la  loge.  Il  était  furieux  :  sa  crinière  couleur  d'étoupes  se 
hérissait  sur  son  front  écarlate,  dont  les  veines  se  gonflaient  à 
éclater;  il  brûlait  de  haranguer  la  foule,  comme  aux  temps 
héroïques  où,  mettant  sous  son  bras  son  bâton  de  chef  d'or- 
chestre, il  adressait  aux  sifflëurs  ces  fougueuses  apostrophes  qui 
l'avaient  rendu  populaire. 

—  Les  imbéciles!  les  sourds!  criait-il  en  gesticulant  dans  le 
fond  de  la  loge.  Ils  n'ont  pas  d'oreilles  !  Ils  n'ont  pas  compris  ! 
Ils  ne  comprennent  jamais  !  Ah!  s'ils  comprenaient!...  S'ils  com- 
prenaient, ils  trépigneraient  d'enthousiasme!...  Mais  il  faut  leur 
expliquer!...  Et  moi,  je...  je  ne  peux  plus!... 

Sa  langue  s'empâtait,  ses  mains  tremblaient,  ses  gros  yeux 
en  boule  sortaient  de  leurs  orbites,  tandis  que  Louise,  en  joi- 
gnant les  mains,  suppliait  Irène,  à  voix  basse  : 

—  Calmez-le,  madame,  je  vous  en  supplie!...  Il  va  se  faire 
du  mal!...  Il  va  se  tuer!.,.  Pensez  que  le  médecin  lui  défend  les 
émotions!... 

Irène  ne  l'écoutait  pas.  Au  contraire,  grisée  aussi  par  cette 
odeur  de  bataille,  elle  excitait  le  vieux  lutteur  : 

—  Faites  ce  que  vous  pouvez,  monsieur!...  Allez  au  foyer, 
parlez  aux  gens,  aux  confrères,  aux  critiques!...  Dites-leur  que 
c'est  beau  :  il  faudra  bien  qu'ils  vous  croient  ! 

—  Mais  non,  madame,  il  ne  peut  pas,  gémit  Louise...  Puisque 
les  émotions  lui  sont  interdites  !...  Hugo,  je  t'en  conjure,  viens  !... 
Viens/viens,  allons-nous-en!...  Rentrons  à  la  maison!... 

Il  la  repoussa,  bondit  hors  de  la  loge,  se  jeta  sur  un  groupe 
d'habitués  qui  entouraient  justement  un  critique  connu  pour  sa 
sévérité.  Ce  fut  à  peine  si  on  Técouta  :  on  parlait  d'un  scandale 
politico-judiciaire,  qui  battait  son  plein.  Comme  il  se  détournait 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  K3 

de  ces  indifférens,  il  entendit,  dans  un  autre  groupe,  ces  deux 
répliques  : 

—  Ce  pauvre  Lysel,  s'est-il  assez  trompé! 

—  Les  gens  de  talent  ne  se  trompent  pas  à  demi. 
Il  clama  : 

—  C'est  vous  qui  vous  trompez,  entendez- vous?...  Vous 
vous  trompez  tous  ! 

Et,  comme  les  autres  se  retournaient  en  ricanant  : 

—  C'est  moi  qui  vous  le  dis,  messieurs,  moi,  moi,,  Hugo 
Meyer!.,.  Un  vieux  de  la  vieille,  qui  a  toujours  vu  clair!... 

De  son  côté,  Lysel  subissait  les  rebuffades  du  directeur,  les 
nerfs  de  ses  interprètes,  les  regards  narquois  du  personnel.  Comme 
il  errait  parmi  les  praticables,  son  librettiste  s'approcba  de  lui. 
Sérénité  d'âme,  indifférence  ou  affectation  d'olympisme,  le  jeune 
Pack  restait  aussi  calme  que  s'il  eût  été  étranger  à  l'affaire;  tout 
en  consolant  avec  une  pointe  d'ironie  son  grand  collaborateur, 
il  tira,  non  sans  adresse,  son  épingle  du  jeu  : 

—  Que  voulez-vous,  mon  cher  maître,  tout  n'est  qu'heur  et 
malheur  !  Vous  avez  eu  tant  de  triomphes  :  il  ne  vous  manquait 
qu'un,  échec.  Tous  les  grands  artistes  n'en  ont-ils  pas  eu?  Ma 
part  ici  est  bien  modeste  ;  je  n'en  suis  pas  moins  fier  de  penser 
que  vous  me  devrez  un  peu  du  vôtre  ! 

Au  risque  de  sembler  fuir,  Lysel  n'eut  pas  le  courage  de  rester 
dans  les  coulisses  jusqu'à  la  fin  de  l'entr'acte.  Il  revint  auprès 
d'Irène,  et  répondit  au  regard  compatissant  qui  l'accueillit  : 

—  Pas  un  ami  n'est  venu  me  voir.  Est-ce  assez  éloquent? 
Il  avait  ses  yeux  tristes,  —  les  yeux  qui  le  faisaient  aimer. 

—  Ne  vous  découragez  donc  pas,  mon  cher  Lysel,  dit 
M"**  Storm  qui  avait  entendu  :  les  amis  reviennent  toujours 
avec  le  succès. 

La  sonnette  de  lentr'acte  renvoya  les  spectateurs  à  leurs 
places.  Leurs  sentimens  s'étaient  fortifiés  dans  les  conversations 
des  couloirs  :  un  rien  pouvait  rendre  agressive  leur  indifférence, 
blagueur  leur  ennui.  Les  rivaux,  les  ennemis,  les  envieux,  les 
malveillans,  trouvant  le  terrain  favorable,  avaient  poussé  leur 
pointe  :  pourquoi  diable  un  violoniste  se  môlait-il  de  faire  un 
opéra?...  Dès  le  lever  du  rideau,  les  toux  hostiles  recommen- 
cèrent :  quelques-unes,  calculées,  sonnaient  plus  fort.  Retirés 
dans  le  fond  de  la  baignoire,  dont  M""*  Storm  occupait  seule  le 
balcon,  Irène  et  Lysel  suivaient  le  spectacle  dans  la  glace,  où  les 


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S4  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

décors  et  les  personnages  se  réfléchissaient  fantomatiqnement. 
On  supporta  mal  la  scène  du  banquet  :  sur  un  crescendo  que 
marquaient  de  puissans  accords  de  cuivre,  les  chevaliers  de 
rOrdre,  trompés  par  (Conrad,  leur  clief,  décidèrent  d'ouvrir  la 
campagne  où  celui-ci  les  trahirait  au  profit  de  son  ancienne 
patrie.  On  ne  comprit  rien  à  ces  desseins  ténébreux,  non  plus 
qu'à  la  musique  compliquée  de  l'ensemble.  La  salle  devenait 
houleuse  autour  de  l'œuvre  submergée. 

—  C'est  un  désastre!  fit  Lysel,  qui  ne  tenait  pas  en  place.  Il 
me  faut  retourner  là-baâ  :  j'aurais  Pair  de  me  cacher. 

—  Oui,  allez!...  On  vous  accompagne. 

Et  Irène,  comme  on  marche  à  l'ennemi,  retourna  s'asseoir 
auprès  de  sa  mère. 

—  Le  pauvre  garçon!  fit  M"*  Storm.  Tant' de  peine  pour  un 
tel  résultat! 

La  loge  s'ouvrit,  la  grêle  silhouette  de  M.  Jaflfé  apparut.  Il 
avait  tenu  à  faire  acte  de  présence,  sans  se  résoudre  h  rester  là 
toute  la  soirée.  Si  peu  accoutumé  qu'il  fût  aux  mouvemens  des 
«  premières,  »  ceux  de  la  salle  étaient  assez  clairs  pour  qu'il  en 
comprit  aussitôt  le  sens. 

—  Oh  !  ohl  fit-il,  avec  un  sourire  équivoque. 

Ce  sourii*e  n'exprimait  pas  l'exacte  nuance  de  ses  sentimens. 
Incapable  de  rancune  comme  de  méchanceté,  M.  Jaffé  n'aurait 
pu  se  réjouir  du  malheur  de  personne,  fût-ce  d'un  ennemi,  et 
malgré  tout,  son  indépendance  d'esprit  l'empêchait  de  regarder 
Lysel  comme  tel.  Mais  il  souriait  rarement;  et  quand  il  lui  arri- 
vait de  sourire,  son  visage  prenait  une  expression  sardonique, 
sans  qu'il  y  mit  aucune  malice.  Énervée  par  les  émotions  de  la 
soirée,  Irène  s'offensa  de  ce  malencontreux  sourire,  qui  lui  parut 
trahir  des  sarcasmes  pourtant  peu  conformes  à  la  douceur  d'âme 
de  ce  sage. 

—  Cela  ne  va  donc  pas?  demanda-t-il  en  s'asseyant  en  retrait 
entre  les  deux  femmes. 

—  Vous  voyez  bien,  répondit-elle  sèchement. 

M"*  Storm  regarda  son  gendre,  puis  leva  les  yeux,  pinça  les 
lèvres,  haussa  les  épaules,  dans  une  pantomime  qui  signifiait  : 
«  Tout  est  perdu  !  » 

M.  Jaffé  se  mit  alors  à  suivre  le  spectacle,  de  cet  air  d'atten- 
tion concentrée  qui  lui  était  habituel  et  donnait  à  sa  personne  un 
aspect  sévère,  presque  maussade.  Ses  lèvres  s'amincissaient,  son 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  5S 

dos  s'arrondissait^  sa  tète  s'enfonçait  entre  ses  épaules,  comme 
celle  d'un  échassier.  De  temps  en  temps,  il  faisait  «  hum  !  hum  !  » 
L'index  de  sa  main  droite,  posée  sur  ses  genoux,  battait  machina- 
lement la  mesure.  •—  Ce  troisième  acte,  rempli  par  des  scènes 
de  conseils  et  de  discussions,  manquait  complètement  d'intérêt 
dramatique.  Lysel  y  reconnaissait  la  partie  la  plus  faible  de  son 
ouvrage.  Il  avait  cru  le  sauver  en  y  accumulant  une  grande 
richesse  de  thèmes  développés  avec  toutes  les  ressources  de  son 
art.  Le  public  ne  remarqua  pas  ces  beautés,  d'un  ordre  peut- 
être  trop  purement  musical  pour  un  opéra;  mais  elles  ne  pou- 
vaient échapper  à  une  oreille  aussi  exercée  que  celle  de  M.  Jaffé. 

—  Qu'est-ce  qu'tV^  ont  donc?  demanda-t-il  en  regardant  sa 
femme.  C'est  très  bien,  tout  cela  ! 

Irène  crut  lui  trouver  un  ton  de  condescendance  qui  changea 
pour  elle  le  sens  de  l'éloge  ;  elle  ne  répondit  que  par  un  regard 
fâché,  qui  le  froissa. 

—  Ah!  mon  cher,  expliqua  M^'Storm,  quand  le  public  est 
mal  disposé,  voilà  ce  qui  se  passe  ! 

—  Le  public  est  bizarre  !  conclut  M.  Jaffé. 

Et  il  se  replia  sur  lui-même,  sans  plus  rien  dire.  Sa  figure 
s'assombrit  davantage,  sa  tète  disparut  presque  entre  ses  épaules, 
ses  «  hnm  !  hum!  »  se  multiplièrent.  Â  la  fin  de  l'acte,  des  bruits 
hostiles  étouffèrent  de  grêles  applaudissemens,  auxquels  il  mêla 
les  siens.  Il  regarda  sa  femme,  qui  regarda  d'un  autre  côté; 
après  quelques  secondes  d'hésitation,  il  dit  d'un  ton  perplexe  : 

—  A  présent,  je  crois  que  je  vais  partir. 

Irène  ne  répondit  rien.  M""'  Storm,  que  ce  désastre  ennuyait 
à  périr,  saisit  la  balle  au  bond  : 

—  Voulez-vous  m'emmener?...  Je  suis  un  peu  fatiguée  :  à 
mon  &ge... 

M.  Jaffé  la  regarda  avec  stupéfaction  :  c'était  la  première  fois 
qu'il  entendait  sa  belle-mère  invoquer  son  &ge.  Il  ne  l'en  aida 
pas  moins  à  s'envelopper  dans  des  manteaux  et  des  écharpes,  en- 
dossa son  pardessus,  noua  un  foulard  autour  de  son  cou,  lent  et 
précautionneux  comme  toujours. 

—  Au  revoir,  ma  chère  amie  ! 

M"'  Storna,  dont  la  figure  peinte  disparaissait  dans  la  den- 
telle, ajouta  : 

.    —  Ne  prends  pas  cela  trop  au  tragique,  Irène  :  c'est  la  vie!... 
«  Moi  qui  allais  Itur  faire  un  tel  sacrifice  !  »  se  dit  Irène,  en 


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5g  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

réunissant  ainsi  dans  sa  rancune  sa  mère  et  son  mari,  comme 
s'ils  se  fussent  ligués  contre  elle.  —  En  un  instant,  Lysel  la  re- 
conquérait encore  par  son  malheur  :  n'était-ce  pas  déjà  le  malheur 
qui  l'avait  conquise  une  première  fois?  Tant  de  nobles  femmes 
se  perdent  pour  consoler!  Et  leur  cœur  délicat  saigne  plus  que 
le  nôtre  des  blessures  qui  nous  frappent  dans  la  lutte,  que  la 
lutte  guérit... 

Seule,  maintenant,  dans  la  baignoire,  comme  un  naufragé  sur 
un  radeau,  elle  s'y  trouvait  moins  seule  que  tout  à  l'heure,  entre 
ces  deux  êtres  si  proches  et  si  différens  d'elle.  Lysel  allait  revenir; 
ils  seraient  deux  contre  la  foule,  deux  à  la  braver,  si  profondé- 
ment unis  que  rien  ne  les  séparerait  plus  désormais.  Ils  s'enfer- 
meraient dans  leur  amour  comme  dans  une  tour  imprenable. 
Ils  repousseraient  toutes  les  attaques  du  dehors.  Leur  volonté 
d'être  heureux  imposerait  silence  aux  voix  intérieures  qui  lui 
faisaient  tant  de  mal... 

Cependant,  la  voix  furieuse  de  Hugo  Meyer  éclata  dans  la 
loge  voisine,  comme  pour  lui  rappeler  qu'ils  avaient  au  moins  un 
ami  :  il  devait  tenir  quelque  critique  ou  quelque  confrère,  car  il 
employait  des  termes  techniques,  analysant  la  trame  orchestrale 
et  les  thèmes  mélodiques  en  spécialiste  parlant  à  un  spécialiste. 
Comme  il  ne  réussissait  sans  doute  pas  à  convaincre  son  inter- 
locuteur, il  finit  par  lancer  une  de  ces  bordées  de  jurons  dont  il 
était  coutumier.  Des  jeunes  gens,  debout  dans  l'orchestre,  l'ayant 
entendu,  le  lorgnèrent  en  ricanant.  Le  brave  homme  avait  le 
verbe  haut  :  on  sait  qu'à  l'un  de  ses  concerts,  où  les  sifQéurs  de 
Wagner  refusaient  d'écouter  sa  harangue,  il  avait  déchaîné  un 
terrible  scandale  en  leur  lançant  un  mot  qui  n'est  héroïque  que 
dans  l'histoire.  En  ce  moment,  sa  sonore  colère  soulageait 
Irène  :  «  Celui-là  nous  reste,  songeait-elle,  et  celui-là  ne  s'est 
jamais  trompé!  » 

L'entr'acte  se  prolongeant,  l'humeur  de  la  foule  s'aigrit  dans 
l'attente.  L'indifl'érence  devenait  gouailleuse.  On  s'excitait  d'un 
groupe  à  l'autre.  Des  pieds  impatiens  esquissèrent  le  rythme  des 
«  lampions.  »  Au  moment  où  l'on  frappait  enfin  les  trois  coups 
au  milieu  de  «  ah!  »  prolongés,  Lysel  reparut  dans  la  baignoire. 
11  était  pâle,  comme  un  blessé.  Il  tremblait  d'énervement.  Une 
crise  de  nerfs  d'Aldona  l'avait  retenu  pendant  l'entr'acte.  Gâtée 
par  ses  succès  d'artiste  et  de  jolie  femme,  la  chanteuse  lui  avait, 
entre  ses  larmes,  reproché  son  humiliation  : 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  57 

—  SifQée,  moi,  moi!...  sifflée!...  Pour  la  première  fois  de 
ma  vie!...  Et  par  votre  faute,  monsieur!... 

Il  raconta  cette  scène,  frémissant.  Irène  lui  prit  les  deux 
mains,  les  serra»  le  plaignit  de  toute  sa  tendresse  : 

—  Ah  !  comme  on  vous  aime  !...  comme  on  vous  aime  quand 
vous  êtes  malheureux  ! . . . 

—  Oh!  oui,  je  vous  en  supplie,  aimez-^moi  toujours!. .• 

Il  était  comme  un  enfant  qui  se  réfugie  dans  des  bras  com- 
patissans,  le  cœur  gonflé  par  un  chagrin  trop  gros  pour  ses 
forces.  Elle  ne  pensait  plus  qu'à  W.  bercer,  qu'à  le  chérir,  qu'à 
le  défendre  au  prix  de  toutes  ses  autres  alTections,  de  ses  scru- 
pules, de  ses  devoirs,  de  sa  vie... 

Cependant,  on  prenait  fort  mal  l'héroïque  trahison  de  Wal- 
lenrod,  rien  n'étant  plus  difficile  à  faire  accepter  du  public  que 
ces  sentimens  complexes,  qui  déroutent  ses  catégories.  L'orage 
montait.  Après  s'être  ennuyée,  la  salle  s'indignait.  On  n'écoutait 
plus.  On  comprenait  de  travers.  On  se  demandait  :  «  Qu'est-ce 
que  c'est  que  ces  folies?  »  Des  mains  nerveuses  froissaient  le 
livret.  Les  interprètes,  affolés,  lâchaient  leurs  parties.  L'orchestre 
jouait  à  la  débandade.  Laissant  Lysel  au  fond  de  la  loge,  Irène 
s'avança  au  balcon,  debout,  dans  un  irrésistible  besoin  de  braver 
la  tempête.  Comme  un  sifflet  strident  déchirait  le  tumulte,  elle 
y  répondit  en  criant  :  «  Bravo  !  »  La  grosse  voix  de  Hugo  Meyer 
fit  chorus  :  n'y  tenant  plus,  il  venait  la  rejoindre,  suivi  par 
Louise  qui  recommença  ses  objurgations  : 

—  Mon  cher  Lysel!...  Ma  chère  Madame!...  Je  vous  en  sup- 
plie, calmez-le!... 

Le  vieux  maître  l'écarta,  comme  un  buffle  furieux  peut 
écarter  une  branche  importune.  Il  secouait  les  mains  de  Lysel 
en  roulant  ses  yeux  injectés,  en  cherchant  les  mots  qu'il  ne 
trouvait  plus  ou  qui  s'empâtaient  sur  la  langue  épaissie  : 

—  C'est  une  œuvre,...  une  œuvre...  Ah!  mon  ami!...  Vous 
aurez  une...  une...  une  revanche,...  un  jour!...  Je  vous  le  pré- 
dis!... Ils  verront!...  que  c'était  une  œuvre!... 

Lysel  restait  accablé  : 

—  On  n'a  jamais  vu  un  four  pareil  à  TOpéra,  répétait-il. 

—  Depuis  Tannhœuserl  s'écria  Irène. 
Hugo  Meyer  approuva  : 

—  Oui,  oui ..  Et  j'y  étais  aussi!...  Et  je...  je  leur  criai... 
comme  aujourd'hui... 


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38  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Dites-le-lui  bien  fort,  monsieur,  vous  qu'il  écoute,  pour 
qu'il  le  croie,  et  méprise  ces  hurleurs I.,. 

Irène  tendait  le  bras  vers  la  salle,  où  éclatait  la  tempête  des 
sifflets,  des  huées,  des  «  assez!  »  La  musique,. maintenant,  les 
exaspérait  autant  que  le  drame  :  ils  la  trouvaient  obscure,  inco- 
hérente, vide,  criarde,  elle  leur  faisait  mal  aux  oreilles  1  Et  les 
quatre  amis  restaient  debout  dans  leur  loge,  impuissans,  déses* 
pérés,  comme  des  abandonnés  qui  voient  gronder  autour  d'eux 
l'incendie  ou  Tinondation. 

Le  rideau  tomba  :  ce  fut  le  signal  d'un  redoublement  de 
tapage.  La  foule  démontée  se  livrait  aux  déchalnemens  de  cette 
fureur  collective  qui  se  nourrit  d'elle-même.  On  eut  mille 
peines  à  lui  jeter  le  nom  des  deux  auteurs  :  le  nom  inconnu  de 
Wladimir  Pack  fut  couvert  de  dérision  ;  devant  le  nom  aimé  de 
Lysel,  les  huées  s'arrêtèrent  im  instant.  Gomme  elles  recom* 
mençaient  de  plus  belle,  sur  l'initiative  d'un  groupe  de  siffleurs 
massés  dans  un  coin  de  l'orchestre,  près  de  la  baignoire  de 
M"'*  Jaffé,  Hugo  Meyer,  les  poings  en  ayant,  leur  cria,  de  sa 
voix  formidable  : 

—  Tas  de  brutes  ! 

Chacun  prenant  sa  part  de  l'injure,  la  clameur  redoubla. 
Dans  les  rangs  les  plus  proches,  on  reconnaissait  le  vieux 
maître,  on  le  nommait,  des  questions  et  des  réponses  furieuses 
s'entre-croisaient  : 

—  Qu'est-ce  qui  lui  prentl,  à  celui-là? 

—  C'est  encore  ce  vieux  foui 

—  On  le  croyait  mort. 

—  Se  figure-t-il  qu'il  est  ici  chez  lui? 

Ses  grands  bras  gesticulaient  dans  l'encadrement  de  la  loge, 
tandis  que  Louise  s'efforçait  de  le  tirer  par  la  manche  :  et  les  mots 
ne  sortaient  plus  de  ses  lèvres  convulsées.  Il  parvint  pourtant  à 
lancer  encore  une  fois  son  cri  : 

—  Tas  de  brutes! 

Puis  ses  yeux  chavirèrent,  sa  tête  cramoisie  retomba  sur  sa 
poitrine,  ses  bras  battirent  l'air  conmie  les  ailes  d'un  grand 
oiseau  blessé. 

—  Le  vieux  rageur!  dit  quelqu'un,  il  ne  pouvait  pas  finir 
autrement  ! 

Des  inconnus,  envahissant  la  baignoire,  s'empressaient  autour 
de  lui.  Les  ouvreuses  amenèrent  un  médecin.  Louise  gémissait  : 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  59 

—  Ahl  pourquoi  a-t-il  voulu  venir?...  Pourquoi!...  Pour- 
quoi!. . 

La  foule  vidait  lentement  la  salle,  en  fouillant  des  yeux  la 
baignoire  où  râlait  le  vieil  artiste.  On  s'interrogeait.  On  se  di- 
sait de  l'un  à  l'autre  tout  ce  qu'on  savait,  et  tout  ce  qu'on  ne 
savait  pas  : 

—  II  était  donc  avec  Lysel? 

—  Non.  Dans  la  loge  à  côté.  Lysel  était  avec  une  femme» 

—  Qui  donc?  Est-ce  qu'on  la  connaît? 

Il  se  trouva  des  gens  renseignés  pour  répondre  : 

—  M"*  Jafifé.  La  femme  de  l'écrivain.  Vous  savez  bien!... 

IV.  —  LA    DERNIÈRE  PROMENADE 

La  veille  du  départ,  Irène  et  Lysel  firent  ensemble  une  der- 
nière promenade. 

Lysel  apportait  à  leur  rendez-vous  la  tristesse  anticipée  de 
cette  séparation  qu'il  se  reprochait  d'avoir  voulue,  celle  -de  l'état 
désespéré  de  son  vieil  ami  dont  la  fin  semblait  prochaine,  d'ob- 
scurs pressentimens  qu'il  s'efforçait  en  vain  de  repousser;  Irène 
y  venait  dans  l'angoisse  de  son  cœur  ballotté  au  gré  de  résolu- 
tions contraires,  accompagnée  par  la  sourde  voix  menaçante  qui 
depuis  si  longtemps  sonnait  à  son  oreille  le  glas  de  son  amour. 
Par  cette  humide  journée  d'automne,  par  cette  fin  d'après-midi 
déjà  froide,  ils  trouvèrent  solitaire  à  souhait  le  parc  de  Saint- 
Gloud,  où  ils  entrèrent  par  la  porte  de  Sèvres.  Quelques 
silhouettes  de  promeneurs  glissaient  dans  la  grande  allée;  pour 
les  éviter,  ils  obliquèrent  à  gauche  aussitôt  après  les  grilles, 
traversèrent  les  pelouses  desséchées,  gravirent  la  pente  où  des 
hêtres,  des  acacias^  quelques  bouleaux  mariaient  leurs  feuillages 
nuancés  aux  lourdes  feuilles  des  marronniers.  Leurs  pas  bruis- 
saient  sur  une  couche,  épaisse  déjà,  de  feuilles  mortes;  une 
humidité  fraîche,  odorante,  montait  du  sol,  des  herbes,  des 
branches,  emperlait  comme  d'une  rosée  la  voilette  d'Irène,  les 
imprégnait  tous  deux  de  sa  frissonnante  mélancolie;  les  tons 
rouilles  des  arbres,  qu'un  rayon  de  soleil  eût  animés,  s'éteignaient 
sous  le  ciel  bas,  où  pendaient  de  gros  nuages. 

—  Que  cette  heure  est  donc  triste  !  murmura  Lysel. 

—  C'est  beau,  pourtant,  répondit  Irène. 

—  C'est  désolé. 


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60  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Une  idée  musicale,  éveillée  par  lliarmonie  des  couleurs,  de 
Talmosphère  et  de  ses  pensées,  dut  lui  traverser  Tesprit;  car  il 
ajouta  : 

—  Quel  accompagnement! 

Que  ce  soit  le  soleil  du  matin  où  l'ombre  du  soir  qui  les  baigne, 
qu'elle  s'éveille  dans  la  gai  té  du  printemps  ou  s'assoupisse  aux 
approches  de  l'hiver,  la  nature  nous  offre  toujours  l'abri  de 
ses  espaces,  de  ses  ciels,  de  ses  arbres  et  de  ses  eaux.  Ses 
murmures  éternels  bercent  comme  un  chant  la  discordance  de 
nos  passions  passagères;  en  les  écoutant,  nous  rentrons  dans 
son  règne  comme  des  atomes  oubliés  ou  des  sons  perdus,  et  les 
vaines  plaintes  de  nos  cœurs  se  fondent  dans  son  concert.  Ainsi, 
la  beauté  de  ce  novembre  en  deuil  nuançait  d'une  secrète  dou- 
ceur la  tristesse  de  l'adieu  tout  proche... 

Une  autre  avenue  coupait  les  collines,  de  son  large  ruban 
droit,  entre  les  marronniers.  D'autres  silhouettes  y  passaient. 
Les  deux  promeneurs  pressèrent  le  pas  pour  la  traverser,  puis 
reprirent  leur  lente  ascension,  si  oppressés  qu'ils  entendaient 
leurs  souffles  plus  rapides. 

—  Il  me  semble  que  nous  sommes  des  ombres  errant  sous 
ces  arbres,  dit  Lysel.  Ne  sentez-vous  pas  qu'il  y  a  déjà  de 
l'espace  entre  nous? 

Irène  inclina  la  tête  dans  un  geste  d'acquiescement. 

—  Il  y  a  déjà  de  l'espace  entre  nous,  répéta  Lysel.  Pourtant 
nous  sommes  ensemble  :  je  vous  vois,  je  vous  sens,  vous  pou- 
vez mettre  votre  main  dans  les  miennes.  Que  sera-ce  demain? 

Irène  murmura,  faiblement  : 

—  Après,  il  y  aura  le  retour... 

Mais  elle  ne  croyait  pas  à  ses  propres  paroles,  et  Lysel  le 
sentit  : 

—  Ce  sera  si  long!  s'écria-t-il.  Que  de  choses  changeront 
peut-être!...  Le  pauvre  Hugo  ne  sera  plus  là  :  je  lui  ai  dit  adieu 
tout  à  l'heure,  il  ne  m'a  pas  reconnu...  Oh!  la  douleur  d'un 
adieu  qu'on  sait  éternel!...  Vous,  du  moins,  je  vous  retrou- 
verai... 

11  crut  voir  un  éclair  de  doute  traverser  le  regard  d'Irène. 

—  Oui,  je  vous  retrouverai,  répéta-t-il  avec  plus  de  force... 
Serez-vous  la  même?... 

Elle  lui  pressa  doucement  le  bras,  sans  répondre  :  le  savait- 
elle?  EUe  pensa  que  la   vie  joue    avec  nos    cœurs    comme  le 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  61 

vent  avec  les  feuilles,  et  ne  voulut  pas  dire  cela.  Ils  traver- 
saient un  pont  rustique,  jeté  sur  une  gorge  artificielle  où  des 
plantes  agrestes  s'accrochaient  aux  rocailles.  Ils  s'arrêtèrent, 
les  yeux  errans  sur  cette  fantaisie  alpestre  ;  des  souvenirs 
de  belles  heures  sur  les  hauteurs,  dans  des  étés  enfuis,  les 
effleurèrent  : 

—  Il  y  a  des  momens  où  Ton  voudrait  arrêter  le  temps,  dit 
Lysel  en  pensant  à  ces  heures  envolées.  Quand  on  a  l'amour, 
on  voudrait  le  garder  toujours  le  même,  toujours!,..  N'avez-vous 
jamais  eu  ce  désir,  Irène,  de  rester  comme  nous  sommes  là, 
sans  entendre  aucune  voix  du  dehors,  sans  rien  savoir  de  ce  qui 
n'est  pas  nous,  pour  une  minute  dont  les  secondes  seraient  des 
siècles  et  qui  ne  finirait  jamais? 

—  Oh!  oui,  fit-elle.  Ensemble!... 

—  Mais  tout  change,  je  sais  ! . . .  Tout  change  autour  de  moi  ! . . . 
Pourquoi  ne  puis-je  changer  aussi?...  J'ai  l'âge  où  je  vous  ai 
connue,  Irène...  Il  me  semble  que  j'aurai  toujours  cet  âge-là!... 
Ma  vie  n'ira  pas  plus  loin  :  l'instant  où  je  vous  ai  rencontrée  la 
fixée  pour  jamais...  Des  années  ont  coulé,  n'est-ce  pas?...  Je  suis 
le  même  :  je  le  resterai  tant  que  j'aurai  un  souffle  dans  la  poi- 
trine!... 

—  Vous  êtes  fidèle  et  bon,  mon  ami...  Pourtant,  vous  changez, 
vous  aussi,  sans  le  voir...  La  vie  joue  avec  nous  comme  le  vent 
avec  ces  nuages,  et  nous  force  à  changer  comme  eux...  C'est  la 
loi  commune:  il  faut  l'accepter!... 

—  Comment  pouvez- vous  dire  cela?...  Je  n'accepte  rien:  je 
me  révolte!...  L'amour,  notre  amour  est  plus  fort  que  les 
nuages...  Au  retour,  nous  arrêterons  le  temps  comme  l'aiguille 
d'un  cadran!... 

—  On  arrête  l'aiguille;  le  temps  poursuit  sa  marche.  Tout 
ce  qui  doit  passer,  passe;  tout  ce  qui  doit  changer,  change... 
Notre  volonté  n'y  peut  rien... 

Ils  s'étaient  remis  à  marcher.  Une  clairière  s'ouvrit  devant 
eux  :  une  longue  bande  de  gazon  jauni  par  l'automne,  bordé 
par  la  forêt.  Quelques  vaches  tondaient  sans  bruit  les  derniers 
brins  d'herbe.  Les  mêmes  souvenirs  revinrent,  plus  précis,  plus 
nombreux,  plus  pressans  :  leurs  meilleures  journées,  leurs  plus 
belles  heures,  ils  les  avaient  eues  là-haut,  au  cours  des  ctcs 
tranquilles,  dans  la  solitude  des  pâturages,  aux  flancs  des  vallées 
en  fleurs;  quel  hasard  fatidique  leur  en  renvoyait  donC|  en  ces 


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62  .    REVUE  DBS  DEUX  MOMD|». 

tristes  înstans,  l'image  ternie,  l'écho  assourdi?  Irène  s'arrêta,  en 
regardant  son  ami  : 

—  Vous  rappelez-vous  nos  promenades,  là-bas,  autour  d'In.- 
terlaken?...  Et  les  autres  années,  à  Zermatt,  àSaas-Fée^  à  Sal- 
van?,.. 

La  vision  de  ces  heures  emportées  au  courant  du  passé,  celle 
des  paysages  immobiles  qui  se  mireraient  en  d'autres  regards  et 
prêteraient  à  d'autres  voyageurs  leur  décor  passif  et  magnifique, 
traversa  leur  pensée  ;  leurs  yeux  se  fermèrent  ensemble  comme 
pour  la  retenir.  La  même  angoisse  affreuse  les  oppressait  tous 
deux,  au  même  endroit  du  cœur:  ces  heures  ne  reviendraient 
jamais;  le  cours  infini  du  temps  n'en  ramènerait  plus  de  pa- 
reilles, pas  plus  que  le  fleuve  qui  fuit  sans  cesse  ne  ramène  deux 
fois  la  même  goutte  d'eau  ;  le  glissement  des  années  les  affaibli- 
rait dans  leur  mémoire,  jusqu'à  ce  que  la  mort  achevât  de  les 
effacer...  La  douleur  fut  si  aiguë,  que  des  larmes  mouillèrent 
leurs  cils.  Ils  les  essuyèrent  d'un  geste  furtif,  en  se  détournant, 
puis  se  regardèrent  en  tâchant  de  sourire,  chacun  cherchant  du 
courage  dans  son  désir  d'en  inspirer.  Et  de  nouveau,  ils  se 
réfugièrent  dans  le  silence  amical  où  tout  se  cache,  où  tout 
s'exprime,  dans  ce  vibrant  sifence  où  se  rejoignent,  à  l'abri 
des  obstacles  et  des  regrets,  les  cœurs  que  sépare  la  vie,  qu'unit 
l'amour.  Ils  se  turent  délicieusement,  dans  une  entente  qu'aucune 
parole  ne  saurait  exprimer.  Ils  se  turent  comme  on  se  tait  en- 
semble quand  on  s'aime,  sûrs  que  les  ondes  de  leurs  pensées  se 
confondaient  dans  un  accord  plus  parfait  que  ceux  des  sons  les 
plus  harmonieux.  Des  minutes  divines,  dont  un  seul  d'entre  eux 
devait  un  jour  mesurer  le  prix,  s'envolèrent  dans  le  vent  frais, 
dans  le  vent  insensible  qui  cueillait  autour  d'eux  les  feuilles 
mourantes  et  les  déposait  sur  le  sol  avec  un  frôlement  plaintif. 

—  Ah  !  chérie  !  appela  enfin  Lysel,  dans  un  immense  élan  de 
tendresse. 

Elle  se  serra  contre  lui,  tremblante  d'émotion,  de  crainte, 
d'amour.  Le  ciel,  déjà  si  bas,  s'alourdissait  encore  :  sa  noirceur 
menaçante  chassait  du  parc  les  derniers  promeneurs,  et  peut- 
être  alourdissait  encore  leurs  pressentimens. 

—  Nous  avions  les  mêmes  appréhensions  là-bas,  le  soir 
d'Umspunnen,  dit  Lysel  pour  répondre  à  leurs  pensées.  Vous 
souvenez-vous?...  Moi,  je  craignais  quelque  chose...  quelque 
chose  de  plus  cruel  encore  que  le  départ... 


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l'ombre   s'étend    sur    la    MO/iTAGNE.  63 

—  Pourquoi  rappelez- vous  cela?  interrompit-elle. 

—  Ne  croyez  pas  que  ce  soit  pour  vous  faire  un  reproche!... 
Non,  non!...  Au  contraire,  c'est  pour  vous  dire  que  nous  nous 
sommes  retrouvés  quand  même...  Je  vous  ai  sentie  si  près  de 
moi,  l'autre  soir,  dans  mon  malheur...  Si  près,  et  si  tendrement 
consolante!...  Plus  près  que  jamais,  chérie!...  comme  si  je  vous 
avais  reconquise  !...  Quand  je  suis  rentré  en  pensant  à  vous,  je 
savais  qu'aucun  triomphe  ne  m'aurait  donné  un  bonheur  égal!... 
Maintenant,  voyez,  nous  sommes  ensemble  encore  une  fois!... 

Elle  murmura  : 

—  Pour  si  peu  de  temps!... 

Seâ  regards  étaient  chargés  d'amour  et  de  désespoir.  Lysel 
n'en  retint,  n'en  voulut  retenir  que  l'amour. 

—  Pour  peu  de  temps,  c'est  vrai,  dit-il,  à  cause  de  ce  maudit 
voyage.  Mais  après?...  Quand  je  vous  aurai  retrouvée,  je  ne 
partirai  plus  jamais!... 

Elle  sourit  tristement,  sans  relever  ces  paroles:  le  courant 
de  ses  intimes  pensées  l'empêchait  de  suivre  son  ami  vers  l'ave- 
nir incertain  ;  au  contraire,  il  la  ramenait  obstinément  au  passé, 
comme  une  eau  qui  reviendrait  à  la  source  prête  à  tarir.  Peut- 
être  songeait-elle  au  couchant  d'Interlaken,  peut-être  à  d'autres 
soirées  ;  elle  dit  :  ^ 

—  Cette  fois,  le  soleil  tombe  sans  éclat,  la  nuit  triomphe 
dans  tout  l'espace  ;  il  n'y  a  pas  devant  nous  de  cime  blanche  qui 
retienne  un  dernier  rayon  de  lumière,  la  saison  meurt  comme 
le  jour,  c'est  le  froid,  c'est  l'obscurité,  c'est  Thiver...  Nous  en 
sommes  entourés... 

—  Taisez-vous  1  supplia  Lysel  ;  ne  doutons  pas  de  l'avenir  ! 

—  Vous  dites  cela,  et  vous  partez  demain,  et  nous  sommes 
ici  pour  nous  dire  adieu  !... 

—  Pas  adieu,  corrigea-t-il :  au  revoir! 

—  Je  sais,  vous  n'aimez  pas  les  mots  qui  déchirent.  Ils  sont 
les  plus  vrais,  cependant.  Adieu,  quand  on  va  se  quitter,  n'est-ce 
pas  le  seul  qui  convienne?  Il  veut  dire  :  Je  vous  remets  au  destin, 
au  hasard,  à  la  fatalité... 

—  A  Dieu  !  dit  gravement  Lysel. 

—  Peut-être!... 

En  ce  moment,  deux  gamins  dévalèrent  des  pentes,  en  se 
poursuivant,  avec  des  cris.  Le  plus  petit  tomba,  pleura,  boita. 
L'autre  lui  frotta  la  jambe  et  l'emmena  en  répétant  : 


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64  REVUE   DES   DEUX   MO.^DE». 

—  Dépêche-toî  quand  même,  il  va  pleuvoir!.,. 

Ils  disparurent:  leur  bruit  s'étouffa  au  bas  de  la  colline.  La 
courte  diversion  permit  à  Irène  de  se  ressaisir. 

—  Vous  avez  raison,  reprit-elle  quand  le  silence  se  fut  réta- 
bli. L'avenir  nous  est  caché:  mieux  vaut  donc  espérer! 

—  Oui,  affirma  Lysel  dans  un  élan  de  confiance,  il  faut 
espérer  ! 

Ce  fut  comme  un  rayon  de  soleil  dans  un  ciel  noir. 

—  Nous  perdons  nos  derniers  înstans  à  nous  désoler,  reprit-il; 
nous  aurions  tant  de  choses  à  nous  dire!... 

Il  avisa  un  tronc  d'arbre  allongé  à  la  lisière  du  bois. 

—  Si  nous  nous  asseyions  là,  pour  causer?  proposa-t-il. 
Mais  quand  ils  furent  assis  à  côté  Tun  de  l'autre,  dans  le 

mystère  du  crépuscule,  les  paroles  manquèrent  encore  à  leurs 
cœurs  gonflés.  Ce  fut  Irène  qui  rompit  le  silence  : 

—  Eh  bien?...  detnanda-t-elle  en  tâchant  de  sourire. 

—  D'abord...  vous  ne  douterez  jamais  de  moi? 

—  Je  n'ai  jamais  douté  de  vous,  mon  ami. 

—  Et  vous  m'écrirez? 

—  Oui,  je  vous  écrirai. 

—  Régulièrement,  comme  les  autres  fois? 

—  Je  tâcherai...  Mais  les  lettres  !... 

—  Je  sais:  on  ne  peut  pas  tout  se  dire. 

—  On  a  peur  de  tout  se  dire!...  Ces  petits  morceaux  de  papier 
qui  traverseront  la  mer,  on  n'ose  pas  s'y  fier  tout  à  fait...  Et 
puis,  on  cause  si  mal,  la  plume  à  la  main!...  Vous  savez,  je  ne 
suis  pas  une  Se  vigne,  moi  !... 

—  Ces  petits  morceaux  de  papier,  comme  vous  dites,  m'ai- 
deront pourtant  à  supporter  l'absence...  Je  les  attendrai...  Ils 
me  diront  où  vous  êtes,  qui  vous  voyez,  ce  que  vous  faites... 
Vous  me  raconterez  tout  ce  qui  vous  arrive...  C'est  un  grand 
efl'ort,  que  je  vous  demande  là...  Vous  parlez  si  peu  de  vous!... 
Tenez!  vous  ne  m'avez  plus  rien  dit  de  vos  projets  de  voyage, 
pour  cet  hiver... 

—  Incertains,  comme  tant  de  choses...  M.  Jafîé  parle  de 
partir  très  prochainement. 

Elle  ne  dit  pas  qu'elle  avait  dû  lutter  pour  retarder  le  départ. 

—  Je  ne  serai  pas  fâché  de  vous  savoir  en  Italie,  pendant  mon 
absence  :  ici,  il  peut  toujours  survenir  quelque  chose...  Par 
exemple,  je  compte  bien  que  vous  rentrerez  en  môme  temps 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  63 

que  moi!...  Sinon,  ah!  sinon,  je  vous  avertis  que  j'irai  vous 
chercher!...  Même,  si  notre  revoir  n'en  était  pas  retardé,  j'ai- 
merais autant  cela...  Il  y  a  toujours  tant  de  dérangemens  im- 
prévus, à  Paris  !...  Et  puis,  quel  beau  cadre,  pour  se  retrouver,  au 
printemps,  qu'une  de  ces  chères  villes  de  lumière  et  d'amour!... 
Avec  son  habituelle  mobilité  d'impressions,  il  s'ouvrait  à 
l'espoir.  Ses  yeux  brillaient  :  le  long  espace  de  leur  séparation 
était  aboli.  Il  se  mit  à  parler  du  retour  comme  d'une  dette  que 
la  destinée  leur  payerait  une  fois  encore.  Il  dit  ce  qu'il  souhaitait 
de  changer  ou  de  conserver  dans  le  plan  de  leur  existence.  11 
disposa  de  l'avenir.  Irène,  en  l'écoutant,  regardait  voltiger  les 
feuilles  autour  d'eux;  elle  songeait  toujours  aux  forces  insen- 
sibles qui  nous  traitent  comme  le  vent  traitait  ces  innombrables 
feuilles,  qui  nous  arrachent,  nous  emportent,  nous  déposent  où 
il  leur  plaît,  selon  des  fins  inconnues,  sans  que  nos  vœux  les 
arrêtent,  sans  que  nos  désespoirs  les  fléchissent;  et  peut-être 
en  sentait-elle  le  souffle  dans  ses  cheveux,  tandis  que  Lysel 
allait  toujours,  emporté  par  sa  fantaisie,  comme  un  èavalier  qui 
ne  voit  pas  l'abime. 

—  Vous  n'êtes  déjà  presque  plus  triste,  fit-elle  avec  un  bon 
sourire  indulgent. 

—  C'est  un  répit  :  je  le  redeviendrai  dès  que  je  ne  vous  ver- 
rai plus...  Quand  vous  êtes  là,  près  de  moi,  il  me  semble  que 
nous  ne  nous  quitterons  jamais  ou  que  nous  nous  retrouverons 
demain... 

—  Demain  !  répéta- t-elle. 
Et,  se  reprenant  encore  : 

—  La  confiance  se  gagne  :  vous  en  avez  assez,  à  cette  heure, 
pour  m'en  donner  un  peu  !... 

Une  fine  pluie  d'automne  commençait  à  tomber.  Ils  regar- 
dèrent le  ciel,  tout  noir,  tout  bas,  Tair  qui  s'embrumait,  les 
gouttelettes  déjà  serrées  qui  s'accrochaient  aux  brins  d'herbe. 

—  Il  faudrait  rentrer,  dit  Irène  en  se  levant. 

—  Nous  causions  si  bien!  répondit  Lysel.  Pourquoi  la  pluie 
vient-elle  nous  gâter  notre  dernière  promenade!... 

Comme  si  ces  mots  ramenaient  les  sombres  pressenti  mens 
dans  Tesprit  d'Irène,  elle  les  répéta,  à  demi-voix,  d'un  accent 
profond  qui  en  changeait  le  sens  : 

—  Notre  dernière  promenade  !... 

Pour  redescendre,  ils  passèrent  au  pied   des  rocailles,  par 
TOMi  XXXVII.  —  1907.  5 


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66  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  gorge  étroite  où  s'épaississaient  les  ombres  du  crépuscule.  Le 
silence  était  plus  profond  :  les  bruits  éloignés  de  la  route  ne 
leur  parvenaient  plus.  Ils  n'entendaient  que  le  crépitement  de 
la  pluie  sur  les  feuilles  sèches.  Ils  se  sentaient  bien  seuls,  dans 
cet  enfoncement  y  aux  approches  de  la  nuit,  gardés  de  loin  par 
les  arbres  que  l'automne  dépouillait.  Lysel  s'arcêta,  en  appelant  : 

—  Irène  !... 

Gomme  elle  s  arrêtait  aussi,  il  la  serra  contre  sa  poitrine  et 
lui  baisa  les  lèvres,  en  balbutiant  : 

—  Au  revoir!...  Au  revoir  I... 

Elle  voulut  lui  renvoyer  cette  parole  d'espérance  :  elle  ne 
put.  Une  main  ténébreuse  lui  fermait  la  bouche.  Elle  respirait 
une  haleine  de  mort.  Elle  eut  la  sensation  foudroyante  d'un 
affreux  déchirement;  raidissant  ses  forces  pour  repousser  ce 
souffle  d'agonie,  elle  ne  parvint  qu'à  en  dissimuler  l'horreur,  et 
gémit,  malgré  elle,  d'une  voix  d'enfant  qui  exjpire  : 

—  Adieu  !...  Adieu  !... 

Lysel  eut-il  l'obscure  intuition  de  Tappel  terrible  qu'elle 
entendait  si  clairement  ?  Il  ne  lui  demanda  pas  de  corriger  ce 
mot  fatal.  Mais  ils  ne  le  répétèrent  plus,  en  se  quittant  un  peu 
plus  tard  au  bord  du  fleuve  qui  les  avait  ramenés.  Irène  s'éloi- 
gna dans  le  soir  et  la  pluie.  Lysel,  appuyé  au  parapet,  suivit  des 
yeuï  la  silhouette  que  l'ombre  effaçait.  Quand  il  ne  la  vit  plus, 
il  lui  sembla  qu'il  restait  seul  à  jamais,  perdu  dans  le  vaste 
monde  où  il  allait  errer... 

Edouard  Rod. 
[La  troisième  partie  au  prochain  numéro.) 


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LE  CAHIER  ROUGE 


DE 


BENJAMIN   CONSTANT 


MA   VIB:    (1767-1787) 


I 


lorsqu'il  y  a  quelques  mois,  Ferdinand  Bninetière  encourageait  If™*  U 
baronne  Constant  de  Rebecque  à  faire  connaître  ce  fragment  inédit  de  Tau- 
tobiographie  de  Benjamin  Constant,  et,  pour  triompher  de  ses  hésitations, 
raiocre  ses  derniers  scrupules  à  ce  sujet,  lui  proposait  de  le  présenter  Ini- 
même  au  public,  il  lui  écrivait  :  u  Je  vous  ferai  dix  lignes  d'introduction. 
Ceia  suffira.  Benjamin  Constant  se  passe  de  réclame.  »  La  publication  ayant 
dû  être  retardée,  la  promesse  n'a  pu,  hélas  !  être  tenue.  Mais  après  avoir  reçu 
communication  de  la  lettre  qu'il  adressait,  le  30  juin,  à  M"^^  la  baronne 
Constant  de  Rebecque,  nous  avons  pensé  que  cette  lettre  était  préférable  à 
toute  antre  préface  pour  présenter  à  nos  lecteurs  le  Cahier  rouge.  Cette 
confession  de  Benjamin  Constant  relative  à  ses  premières  années  de  jeunesse 
pourrait  sans  doute  à  elle  seule  suffire  pour  expliquer  la  vie  et  faire  com- 
prendre le  caractère  de  l'auteur  d'Adolphe, 

Voici  cette  lettre  qui  restera  en  quelque  sorte  un  suprême  hommage  à 
celui  4  qui  doit  revenir  l'honneur  de  cette  publication. 

(i)  Le  Cahier  rouge  de  Benjamin  Constant  provient  de  la  succession  de  son 
coosm  germain,  M.  Auguste  Constant  de  Rebecque  d'Hermenches,  et  appartient 
actuellement  à  l'arrière-petit-fils  de  ce  dernier,  Marc-Rodolphe  Cooetant  de 
Rebecque. 

Seul  M.  Philippe  Godet  a  eu  connaissance  du  manuscrit  avec  l'autorisation  de 
la  famille  de  Constant  et  en  a  fait  quelques  extraits  pour  son  ouvrage  :  AC""*  de 
Charrière  et  ses  amis,  paru  en  1906,  et  couronné  par  rAcadémie  française. 


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68  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Paris,  30  juin  1906. 
Madaue, 

Est-il  vraiment  impossible  de  publier  dans  on  prochain  numéro  de 
la  Revue  des  Deux  Mondes  le  Cahier  rouge  de  Benjamin  Constant? 
L'occasion  serait  en  effet  plus  favorable  en  ce  moment  qu'elle  ne  l'a 
été  en  aucun  temps.  L'Académie  française  vient  de  couronner  le  livre 
de  M.  Ph.  Godet  sur  Madame  de  Charrière,  et  il  en  sera  rendu  compte 
dans  im  prochain  numéro  de  la  Bévue.  Je  crois  vous  avoir  dit  que 
j'étais  en  possession  de  la  Correspondance  de  B.  Constant  avec  P.  de 
Barante,  et  que  je  n'attendais  pour  la  donner  que  d'avoir  pu  au  préa- 
lable publier  le  Cahier  rouge.  Vous  avez  sans  doute  connaissance  du 
volume  de  M.  V.  Glachant  intitulé,  assez  bizarrement  d'ailleurs  : 
Benjamin  Constant  sous  Vœil  du  Guet.  Vous  n'ignorez  pas  qu'on 
imprime  pour  les  faire  paraître  assez  prochainement  deux  gros  vo- 
lumes d'un  M.  Rudler  sur  Benjamin  Constant.  Toutes  ces  publications 
ne  peuvent  manquer  d'éveiUer  l'attention  de  la  critique,  et  Benjamin 
Constant  va  redevenir  un  sujet  d'études  politiques  et  littéraires,  et 
sans  doute  quelqu'un  voudra  lui  consacrer  le  livre  qu'on  n'a  pas 
encore  écrit  sur  lui. 

Mais  en  de  telles  conditions,  et  pour  ne  point  parler  du  «  service 
rendu,  »  ai-je  besoin  d'insister  pour  vous  dire  quel  heureux  effet  pro- 
duirait la  publication  du  CaAierroMg^e?  Je  vous  disais  que  le  moment 
n'a  jamais  été  plus  favorable,  je  crois  pouvoir  dire  qu'il  ne  le  sera 
jamais.  Et  si  je  ne  vous  en  dis  pas  davantage,  c'est  que  vous  le  savez 
comme  moi. 

Ces  conditiolis  sufGront-elles,  Madame,  pour  vaincre  une  résistance 
que  je  ne  veux  pas  croire  qui  soit  une  opposition  absolue?  U.  me 
semble  en  tout  cas  qu'elles  pourront  peut-être  l'ébranler.  Si  je  plaide 
ma  cause  d'éditeur,  meâ  argumens  n'en  sont  pas  moins  dans  l'intérêt 
et  de  Benjamin  lui-même,  et  du  nom  de  Constant.  Si,  comme  je  l'espère, 
c'est  aussi  votre  conviction,  vous  réussirez  à  la  faire  partager,  et  j'ai 
quelque  idée  qu'en  voyant  le  succès  delà  publication  et  la  nature  de  ce 
succès,  l'on  ne  se  repentira  pas  finalement  d'avoir  cédé,  si  j'ose  le  dire, 
h  nos  instances. 

F.  Brunetièrb. 


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LE  CAUIER  nOUGE   DE  BENJAMIN  CONSTANT.  69 


I 

Je  suis  né  le  25  octobre  1767,  à  Lausanne,  en  Suisse, 
d'Henriette  de  Ghandieu  (1),  d'une  ancienne  famille  française  (2), 
réfugiée  dans  le  pays  de  Vaud  pour  cause  dé  religion,  et  de  Juste 
Constant  de  Rebecque  (3),  colonel  dans  un  régiment  suisse  au  ser- 
vice de  Hollande.  Ma  mère  mourut  en  couches,  huit  jours  après 
ma  naissance.  Le  premier  gouverneur  dont  j'ai  conservé  un  sou- 
venir un  peu  distinct  fut  un  Allemand  nommé  Stroelin,  qui  me 
rouait  de  coups,  puis  m'étouffait  de  caresses  pour  que  je  ne  me 
plaignisse  pas  à  mon  père.  Je  lui  tins  toujours  fidèlement  pa- 
role, mais  la  chose  s'étant  découverte  malgré  moi,  on  le  ren- 
voya de  la  maison.  Il  avait  eu,  du  reste,  une  idée  assez  ingé- 
nieuse, c'était  de  me  faire  inventer  le  grec  pour  me  l'apprendre, 
c'est-à-dire  qu'il  me  proposa  de  nous  faire  à  nous  deux  une 
langue  qui  ne  serait  connue  que  de  nous  :  je  me  passionnai  pour 
cette  idée.  Nous  formâmes  d'abord  un  alphabet,  où  il  introduisit 
les  lettres  grecques.  Puis  nous  commençâmes  un  Dictionnaire 
dans  lequel  chaque  mot  français  était  traduit  par  un  mol  grec. 
Tout  cela  se  gravait  merveilleusement  dans  ma  tète,  parce  que 
je  m'en  croyais  l'inventeur.  Je  savais  déjà  une  foule  de  mots 
grecs,  et  je  m'occupais  de  donner  à  ces  mots  de  ma  création  des 
lois  générales,  c'est-à-dire  que  j'apprenais  la  grammaire  grecque, 
(piand  mon  précepteur  fut  chassé.  J'étais  alors  âgé  de  cinq  ans. 
J*en  avais  sept  quand  mon  père  m'emmena  à  Bruxelles,  où  il 
voulut  diriger  lui-même  mon  éducation.  Il  y  renonça  bientôt,  et 

(1)  I^  famille  de  Ghandieu  était  du  Dauphiné.  Antoine  de  la  Roche-Chandien, 
pasteur  sélé,  était  aumônier  de  Henri  IV  à  la  bataille  de  Goutras.  Ils  émigrèrent 
en  Suisse  pour  cause  de  religion. 

Voyez,  pour  plus  de  détails  :  Lettres  de  Benjamin  Constant  à  sa  famille,  pré- 
cédées d'une  Introduction  par  Jean  H.  Menos,  Albert  Savine.  Paris,  1888. 

(2)  Les  Constant  de  Kebecque  sont  originaires  d'Aire-en-Artois.  L'un  d'eux 
pas»a  du  service  de  Charles-Quint  à  celui  de  Henri  IV  dont  il  sauva  la  vie  à  la 
bataiUe  de  Goutras.  Ayant  embrassé  la  Religion  réformée,  ils  se  réfugièrent  en 
Suisse  lors  des  persécutions.  Plusieurs  d'entre  eux  suivirent  la  carrière  des  armes 
au  service  des  Pays-Bas.  Le  père  de  Benjamin  fut  du  nombre. 

(3)  «  M.  Juste  de  Constant  avait  une  figure  imposante,  beaucoup  d'esprit  et  de 
singularité  dans  le  caractère.  Il  était  défiant,  aimait  à  cacher  ses  actions,  chan- 
geait facilement  de  principes  et  de  façons  dépenser.  Il  eut  des  amis  et  des  ennemis 
violens.  » 

M^  de  Ghandieu  était  beUe  et  d'un  caractère  angélique.  Elle  mourut  après  deux 
•ns,  de  mariage,  et  ce  malheur  a  influé  sur  tout  le  reste  de  la  vie  de  son  mari.  » 
Journal  de  Rosalie  de  Constant  :  Rosalie  de  Constant,  sa  famille  et  ses  amis,  par 
Lude  Aèhard.  Eggimann,  Genève,  1902. 


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70  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

me  donna  pour  précepteur  un  Français,  M.  de  la  Grange,  qui 
était  entré  comme  chirurgien-major  dans  son  régiment.  CeM.de 
la  Grange  faisait  profession  d'être  athée.  C'était  du  reste,  autant 
qu'il  m'en  souvient,  un  homme  assez  médiocre,  fort  ignorant,  et 
d'une  vanité  excessive.  Il  voulut  séduire  la  fille  d'un  maître  de 
musique  chez  qui  je  prenais  des  leçons.  Il  eut  plusieurs  avan- 
tures  assez  scandaleuses.  Enfin  il  se  logea  avec  moi  dans  une 
maison  suspecte,  pour  être  moins  gêné  dans  ses  plaisirs.  Moa 
père  arriva  furieux  de  son  régiment,  et  M.  de  Lagrange  fut 
chassé.  En  attendant  que  j'eusse  un  autre  mentor,  mon  père  me 
plaça  chez  mon  mattre  de  musique.  J'y  demeurai  quelques  mois. 
Cette  famille  que  le  talent  du  père  avait  sortie  de  la  classe  la 
plus  commune  me  nourrissait  et  me  soignait  fort  bien,  mais  ne 
pouvait  rien  pour  mon  éducation;  j'avais  quelques  maîtres  dont 
j'esquivais  les  leçons,  et  l'on  avait  mis  à  ma  disposition  un  cabi- 
net littéraire  du  voisinage  dans  lequel  il  y  avait  tous  les  romans 
du  monde,  et  tous  les  ouvrages  irréligieux  alors  à  la  mode.  Je 
lisais  huit  à  dix  heures  par  jour  tout  ce  qui  me  tombait  sous  la 
main,  depuis  les  ouvrages  de  La  Mettrie  jusqu'aux  romans  de 
Crébillon.  Ma  tète  et  mes  yeux  s'en  sont  ressentis  pour  toute  ma 
vie.  Mon  père  qui,  de  temps  en  temps,  venait  me  voir,  rencontra 
up  ex-jésuite  qui  lui  proposa  de  se  charger  de  moi.  Cela  n'eut  pas 
lieu,  je  ne  sais  pourquoi.  Mais  dans  le  même  temps  un  ex-avocat 
français,  qui  avait  quitté  son  pays  pour  d'assez  fâcheuses  affaires 
et  qui  étant  à  Bruxelles,  avec  une  fille  qu'il  faisait  passer  pour  sa 
gpuvernante,  voulait  former  un  établissement  d'éducation, 
s'offrit  et  parla  si  bien  que  mon  père  crut  avoir  trouvé  un  homme 
admirable.  M.  Gobert  consentit  pour  un  prix  très  haut  à  me 
prendre  chez  lui.  Il  ne  me  donna  que  4es  leçons  de  latin  qu'il 
savait  mal,  et  d'histoire,  qu'il  ne  m'enseignait  que  pour  avoir 
une  occasion  de  me  faire  copier  un  ouvrage  qu'il  avait  com- 
posé sur  cette  matière  et  dont  il  voulait  avoir  plusieurs  copies. 
Afais  mon  écriture  était  si  mauvaise  et  mon  inattention  si 
grande,  que  chaque  copie  était  à  recommencer,  et  pendant  plus 
d'un  an  que  j'y  ai  travaillé,  je  n'ai  jamais  été  plus  loin  que 
l'avant-propos.  M.  Gobert  cependant  et  sa  maîtresse,  étant  deve- 
nus l'objet  des  propos  publics,  mon  père  en  fut  averti.  Il  s'en- 
suivit des  scènes  dont  je  fus  témoin  et  je  sortis  de  chez  ce  troi- 
sième précepteur,  convaincu  pour  la  troisième  fois  que  ceux 
qui  étaient  chargés  de  m'instruire  et  de  me  corriger  étaient  eux- 
mêmes  des  hommes  très  ignorans  et  très  immoraux.  Mon  père 


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LE   CAHIER  ROUGE   DE   BKNJAMIN    CONSTANT.  71 

me  ramena   en  Suisse,  où  je   passai  quelque  temps,    sous  sa 
seule  inspection,  à  sa  campagne.  Un  de  ses  amis  lui  ayant  parlé 
d'un  Français  d'un  certain  âge  qui  vivait  retiré  à  la  Chaux-de- 
Fonds  près  de  Neuchâtel,  et  qui  passait  pour  avoir  de  l'esprit  et 
des  connaissances,  il  prit  des  informations,  dont  le  résultat  fut 
que  M.  Duplessis,  —  c'était  le  nom  de  ce  Français,  —  était  un 
moine  défroqué  qiii  s'était  échappé  de  son  couvent,  avait  changé 
de  religion  et  se  tenait  caché,  pour  n'être  pas  poursuivi,  même 
en  Suisse,  par  la  France.  Quoique  ces  renseignemens  ne  fussent 
pas  très  favorables,   mon  père  fit  venir  M.    Duplessis  qui  se 
trouva  valoir  mieux  que  sa  réputation.  Il  devint  donc  mon  qua- 
trième précepteur.  C'était  un  homme  d'un  caractère  très  faible, 
mais  bon  et  spirituel.  Mon  père  le  prit  tout  de  suite  en  très 
grand  dédain,  et  ne  s'en  cacha  point  avec  moi,  ce  qui  était  une 
mauvaise  préparation  pour  la  relation  d'instituteur  et  d'élève. 
M.  Duplessis  remplit  ses  devoirs   du  mieux  qu'il  put  et  me  fît 
faire  assez  de  progrès.  Je  passai  un  peu  plus  d'un  an  avec  lui, 
tant  en  Suisse  qu'à  Bruxelles  et  en  Hollande.  Au  bout  de  ce 
temps,  mon  père  s'en  dégoûta,  et  forma  le  projet  de  me  placer 
dans  une  université  d'Angleterre.  M.  Duplessis  nous  quitta  pour 
être  gouverneur  d'un  jeune  comte  d'Âumale.  Malheureusement, 
ce  jeune  homme  avait  une  sœur  assez  belle  et  très  légère  dans 
sa  conduite,  elle  s'amusa  à  faire  tourner  la  tête  au  pauvre  moine^ 
qui  en  devint  passionnément  amoureux.  Il  cachait  son  amour 
parce  que  son  état,  ses  cinquante  ans  et  sa  fîgure  lui  donnaient 
peu  d'espérance,  lorsqu'il    découvrit  qu'un   perruquier   moins 
vieux  et  moins  laid  était  plus  heureux  que  lui.  Il  fit  mille  folies 
qu'on  traita  avec  une  sévérité  impitoyable.  Sa  tête  se  perdit  et 
il  finit  par  se  brûler  la  cervelle.  Cependant  mon  père  partit  avec 
moi  pour  l'Angleterre,  et,  après  un  séjour  très  court  à  Londres, 
il  me  conduisit  à  Oxford.  Il  s'aperçut  bientôt  que  cette  univer- 
sité, oii  les  Anglais  ne  vont  finir  leurs  études  qu'à  vingt  ans,  ne 
pouvait  convenir  à  un  enfant  de  treize.  Il  se  borna  donc  à  me 
faire  apprendre  l'anglais,  à  faire  quelques  courses  dans  les  envi- 
rons pour  son  amusement,  et  nous  repartîmes  au  bout  de  deux 
mois,  avec   un  jeune   Anglais  qu'on  avait  recommandé  à  mon 
père  comme  propre  à  me  donner  des  leçons,  sans  avoir  le  titre 
et  les  prétentions  d'un  gouverneur,  choses  que  mon  père  avait 
prises  en  horreur,  par  quatre  expériences  successives.  Mais  il  en 
lut  de  cette  cinquième  tentative  comme  des  précédentes.  A  peine 
M.  May  fut-il  en  route  avec  nous,  que  mon  père  le  trouva  ridi- 


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-f^ 


72  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cule  et  insupportable.  11  me  mit  dans  la  confidence  de  ses  im- 
pressions, et  delà  sorte  mon  nouveau  camarade  ne  fut  plus  pour 
moi  qu'un  objet  de  moquerie  et  de  dérision  perpétuelle. 

M.  May  passa  un  an  et  demi  à  nous  accompagner  en  Suisse 
et  en  Hollande.  Nous  séjournâmes  assez  longtemps  dans  la  petite 
ville  de  Gertruydenberg.  Là,  je  devins,  pour  la  première  fois, 
amoureux.  Ce  fut  de  la  fille  du  commandant,  vieux  officier, 
ami  de  mon  père.  Je  lui  écrivais  toute  la  journée  de  longues 
lettres  que  je  ne  lui  remettais  pas  :  et  je  partis  sans  lui  avoir 
déclaré  ma  passion,  qui  survécut  bien  de  deux  mois  à  mon 
départ.  Je  l'ai  revue  depuis  :  et  l'idée  que  je  l'avais  aimée  lui 
avait  laissé  un  intérêt  ou  peut-être  simplement  une  curiosité 
assez  vive  sur  ce  qui  me  regardait.  Elle  eut  une  fois  le  mouve- 
ment de  me  questionner  sur  mes  sentimens  pour  elle  ;  mais  on 
nous  interrompit.  Quelque  temps  après  elle  se  maria  et  mourut 
en  coucbes.  Mon  père  qui  n'aspirait  qu'à  se  débarrasser  de  M.  May, 
saisit  la  première  occasion  de  le  renvoyer  en  Angleterre.  Nous 
retournâmes  en  Suisse  où  il  eut  recours,  pour  me  faire  prendre 
quelques  leçons,  à  un  M.  Bridel,  homme  assez  instruit,  mais  très 
pédant  et  très  lourd.  Mon  père  fut  bientôt  choqué  de  l'importance, 
de  la  familiarité,  du  mauvais  ton  du  nouveau  Mentor  qu'il 
m'avait  choisi;  et  dégoûté,  par  tant  d'essais  inutiles,  de  toute 
éducation  domestique,  il  se  décida  à  me  placer,  à  quatorze  ans, 
dans  une  Université  d'Allemagne.  Le  Margrave  d'Anspach,  qui 
était  alors  en  Suisse,  dirigea  son  choix  sur  Erlang.  Mon  père 
m'y  conduisit  et  me  présenta  lui-même  à  la  petite  Cour  de  la 
margrave  de  Bareith,  qui  y  résidait.  Elle  nous  reçut  avec  tout 
l'empressement  qu'ont  les  princes  qui  s'ennuient  pour  les  étran- 
gers qui  les  amusent,  elle  me  prit  en  grande  amitié.  En  effet, 
comme  je  disais  tout  ce  qui  ite  passait  par  la  tête,  cfue  je  me 
moquais  de  tout  le  monde,  et  que  je  soutenais  avec  assez  d'esprit 
les  opinions  les  plus  biscornues,  je  devais  être,  pour  une  Cour 
allemande,  un  assez  divertissant  personnage.  Le  Margrave  d'Ans- 
pach me  traita  de  son  côté  avec  la  même  faveur.  Il  me  donna 
un  titre  à  sa  Cour,  où  j'allai  jouer  au  pharaon  et  faire  des  dettes 
de  jeu  que  mon  père  eut  le  tort  et  la  bonté  de  payer. 

Pendant  la  première  année  de  mon  séjour  à  cette  Université, 
j'étudiai  beaucoup,  mais  je  fis  en  même  temps  mille  extrava- 
gances.  La  vieille  Margrave  me  les  pardonnait  toutes  et  ne  m'en 
aimait  que  mieux  :  et  dans  cette  petite  ville,  ma  faveur  à  la  Cour 
faisait  taire  tous  ceux  qui  me  jugeaient  plus  sévèrement.  Mais  je 

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LE   CABIER  ROUGB  DE   BENJABHN    CONSTANT.  73 

voulus  me  donner  la  gloire  d'avoir  une  maîtresse.  Je  choisis  une 
fille  d'une  assez  mauvaise  réputation  et  dont  la  mère  avait,  dans 
je  ne  sais  quelle  occasion,  fait  à  la  Margrave  je  ne  sais  quelles 
impertinences.  Le  bizarre  de  la  chose  c'est  que,  d'un  côté,  je  n'ai- 
mais point  cette  fille,  et  que,  de  l'autre,  elle  ne  se  donna  point  à 
moi.  Je  suis  le  seul  homme  vraisemblablement  auquel  elle  ait 
résisté.  Mais  le  plaisir  de  faire  et  d'entendre  dire  que  j'entretenais 
mie  maîtresse  me  consolait,  et  de  passer  ma  vie  avec  ime  per- 
sonne que  je  n  aimais  point  et  de  ne  pas  posséder  la  personne  que 
j'entretenais.  La  Margrave  fut  très  offensée  de  ma  liaison  à  la- 
quelle ses  représentations  ne  firent  que  m'attacher  davantage. 
Ces  représentations  remplissaient  mon  but  qui  était  qu'on  parlât 
de  moi.  En  même  temps,  la  mère  de  ma  prétendue  maîtresse  tou- 
jours pleine  de  haine  contre  la  Margrave,  et  flattée  de  l'espèce 
de  rivalité  qui  s'était  établie  entre  une  princesse  et  sa  fille,  ne 
cessait  de  me  pousser  à  toutes  sortes  de  procédés  offensans 
contre  la  Cour.  Enfin  la  Margrave  perdit  patience  et  me  fit 
défendre  de  paraître  chez  elle.  Je  fus  d'abord  très  affligé  de  ma 
disgrâce,  et  je  tentai  de  reconquérir  la  faveur  que  j'avais  pris  à 
lâche  de  perdre.  Je  ne  réussis  pas.  Tous  ceux  que'  cette  faveur 
avait  empêchés  de  dire  du  mal  de  moi  s'en  dédommagèrent.  Je 
fus  l'objet  d'un  soulèvement  et  d'un  blâme  général.  La  colère  et 
l'embarras  me  firent  encore  faire  quelques  sottises.  Enfin,  mon 
jière,  instruit  de  tout  ce  qui  se  passait  par  la  Margrave,  m'or- 
donna de  le  rejoindre  à  Bruxelles,  et  nous  partîmes  ensemble 
pour  Edimbourg.  Nous  arrivâmes  dans  cette  ville  le  8  juillet  1783. 
Mon  père  y  avait  d'anciennes  connaissances,  qui  nous  reçurent 
avec  tout  l'empressement  do  l'amitié  et  toute  l'hospitalité  qui 
caractérise  la  nation  écossaise.  Je  fus  placé  chez  un  professeur 
de  médecine  qui  tenait  des  pensionnaires. 

Mon  père  ne  séjourna  que  trois  semaines  en  Ecosse.  Après  son 
départ,  je  me  mis  à  l'étude  avec  une  grande  ferveur,  et  alors 
commença  l'année  la  plus  agréable  de  ma  vie.  Le  travail  était  à 
ia  mode  parmi  les  jeimes  gens  d'Edimbourg.  Ils  formaient  plu- 
sieurs réunions  littéraires  et  philosophiques  :  je  fus  de  quelques- 
nneSy  et  je  m'y  distinguai  comme  écrivain  et  comme  orateur, 
quoique  dans  une  langue  étrangère.  Je  contractai  plusieurs  liai- 
sons très  étroites  avec  des  hommes  qui,  pour  la  plupart,  se  sont 
fait  connaître  en  avançant  en  âge  ;  de  ce  nombre  sont  Mackin- 
tosh,  actuellemont  grand  juge  à  Bombay,  Laïng,  un  des  meil- 
leurs continuateur-'  de  Kobertson,  etc.  Parmi  tous  ces  jeunes 


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74  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gens,  celui  qui  semblait  promettre  le  plus  était  le  fils  d'un  mar- 
chand de  tabac,  nommé  John  Wilde.  Il  avait  sur  tous  ses  amis 
une  autorité  presque  absolue,  bien  que  la  plupart  lui  fussent 
très  supérieurs  par  la  naissance  et  par  la  fortune  :  ses  connais- 
sances étaient  immenses,  son  ardeur  d'étude  infatigable,  sa  con- 
versation brillante,  son  caractère  excellent.  Après  être  parvenu 
par  son  mérite  à  la  place  de  professeur  et  avoir  publié  un  li\Te 
qui  avait  commencé  sa  réputation  d'une  manière  très  avanta- 
geuse, il  est  devenu  fou  furieux  et  actuellement,  s'il  n'est  pas 
mort,  il  est  enchaîné  dans  un  cachot  sur  la  paille.   Misérable 
espèce  humaine,  qu'est-ce  que  de  nous  et  de  nos  espérances!  Je 
vécus  environ  dix-huit  mois  à  Edimbourg,  m'amusant  beaucoup^ 
m'occupant  assez  et  ne   faisant  dire  que  du  bien  de  moi.   Le 
malheur  voulut  qu'un  petit  Italien  qui  me  donnait  des  leçons  de 
musique,  me  fit  connaître  une  banque  de  pharaon  que  tenait  son 
frère.  Je  jouai,  je  perdis,  je  fis  des  dettes  à  droite  et  à  gauche, 
et  tout  mon  séjour  fut  gâté.  Le  temps  que  mon  père  avait  fixé 
pour  mon  départ  étant  arrivé,  je  partis  en  promettant  à  mes 
créanciers  de  les  payer,  mais  en  les  laissant  fort  mécontens  et 
ayant  donné  contre  moi  des  impressions  très  défavorables;  je 
passai  par  Londres  où  je  m'arfêtai  fort  inutilement  trois  semaines, 
et  j'arrivais  à  Paris  dans  le  mois  de  mars  1785.  Mon  père  avait 
fait  pour  moi  un  arrangement  qui  m'aurait  valu  des  agrémens 
de  tout  genre  si  j'avais  su  et  voulu  en  profiter.  Je  devais  loger 
chez  M.  Suard  qui  réunissait  chez  lui  beaucoup  de  gens  de  lettres, 
et  qui  avait  promis  de  m'introduire  dans  la  meilleure  société  de 
Paris.  Mais  mon  appartement  n'étant  pas  prêt,  je  débarquai  dans 
un  hôtel  garni;  j'y  fis  connaissance  avec  un  Anglais  fort  riche 
et  fort  libertin  ;  je  voulus  l'imiter  dans  ses  folies,  et  je  n'avais 
pas  été  un  mois  à  Paris  que  j'avais  des  dettes  par-dessus  la  têteî 
Il  y  avait  bien  un  peu  de  la  faute  de  mon  père  qui  m'envoyait 
à  dix-^huit  ans,  sur  ma  bonne  foi,  dans  un  lieu  où  je  ne  pou- 
vais manquer  de  faire  fautes  sur   fautes.  J'allai   cependant  à 
la  fin  loger  chez  M.  Suard  et  ma  conduite  devint  moins  extra- 
vagante. 

Mais  les  embarras  dans  lesquels  je  m'étais  jeté  en  débutant 
eurent  des  suites  qui  influèrent  sur  tout  mon  séjour.  Pour  comble 
de  malheur,  mon  père  crut  devoir  me  placer  sous  une  surveillance 
quelconque,  et  s'adressa  pour  cet  effet  à  un  ministre  protestant, 
chapelain  de  l'ambassadeur  de  Hollande.  Celui-ci  crut  faire  mer- 
veille en  lui  recommandant  un  nommé  Baumier,  qui  s'était  pré- 


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LE   CAHIER  ROUGE   DE    BENJAMIN    CONSTANT.  75 

sente  ài  lui  comme  un  protestant,  persécuté  pour  cause  de  reli- 
gion par  sa  famille.  Ce  Baumier  était  un  homme  perdu  de  mœurs^ 
sans  fortune,  sans  asile,  un  véritable  chevalier  d'industrie  de  la 
plus  mauvaise  espèce.  11  tâcha  de  s'emparer  de  moi,  en  se  met* 
tant  de  moitié  dans  toutes  les  sottises  que  je  voulais  faire,  et  il 
ne  tint  pas  à  lui  que  je  n'adoptasse  le  genre  de  vie  le  plus  dis- 
solu et  le  plus  abject.  Comme,  indépendamment  de  tous  ses  vices^ 
il  était  sans  esprit,  fort  ennuyeux  et  très  insolent,  je  me  lassai 
biaitôt  d'un  homme  qui  ne  faisait  que  m'accompagner  chez  des 
tilles  et  m'emprunter  de  l'argent,  et  nous  nous  brouillâmes.  Il 
écrivit,  je  crois,  à  mon  père,  et  il  exagéra,  je  suppose,  le  mal  qu'il 
y  avait  à  dire  de  moi,  quoique  la  vérité  fût  déjà  très  suffisante, 
lion  père  arriva  lui-même  à  Paris  et  m'emmena  à  Bruxelles,  od 
il  me  laissa  pour  retourner  à  son  régiment.  Je  restai  à  Bruxelles 
depuis  le  mois  d'août  jusqu'à  la  fin  de  novembre,  partageant 
mon  temps  entre  les  maisons  d'Anet  et  d'Aremberg,  anciennes 
connaissances  de  mon  père,  et  qui,  en  cette  qualité,  me  firent 
on  très  bon  accueil,  et  une  coterie  de  Genevois,  plus  obscure, 
mais  qui  me  devint  bien  plus  agréable.  Il  y  avait  dans  cette 
coterie  une  femme  d'environ  vingt-six  à  vingt-huit  ans,  d'une 
figure  fort  séduisante  et  d'un  esprit  fort  distingué.  Je  me  senh 
tûs  entraîné  vers  elle,  sans  me  l'avouer  bien  clairement,  lors- 
que, par  quelques  mots  qui  me  surprirent  d'abord  encore  plus 
qu'ils  ne  me  charmèrent,  elle  me  laissa  découvrir  qu'elle  m'ai- 
mait. II  y  a,  dans  le  moment  où  j'écris,  vingt-cinq  ans  d'écoulés 
depuis  le  moment  où  je  fis  cette  découverte,  et  j'éprouve  encore 
on  sentiment  de  reconnaissance  en  me  retraçant  le  plaisir  que 
j'en  ressentis. 

M"*  Johannoty  c'était  son  nom,  s'est  placée  dans  mon  sou- 
venir, différemment  de  toutes  les  femmes  que  j'ai  connues  :  ma 
liaison  avec  elle  a  été  bien  courte  et  s'est  réduite  à  bien  peu  de 
chose.  Mais  elle  ne  m'a  fait  acheter  les  sensations  douces  qu'elle 
m'a  données  par  aucun  mélange  d'agitation  ou  de  peine  :  et  à 
quarante-quatre  ans  je  lui  sais  encore  gré  du  bonheur  que  je 
lui  ai  dû  lorsque  j'en  avais  dix-huit.  La  pauvre  femme  a  fini  bien 
tristement.  Mariée  à  un  homme  très  méprisable  de  caractère  et 
de  mœurs  très  corrompues,  elle  fut  d'abord  traînée  par  lui  à 
Paris  où  il  se  mit  au  service  du  parti  qui  dominait,  devint,  quoique 
étranger,  membre  de  la  Convention,  condamna  le  Roi  à  mort 
6t  continua  jusqu'à  la  fin  de  cette  trop  célèbre  assemblée  à  y 
jouer  un  rôle  lâche  et  équivoque*  Elle  fut  ensuite  reléguée  dans 


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'^^^        - .'  -'--^^'^w^^il 


76  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

un  village  d'Alsace  pour  faire  place  à  une  maîtresse  que  son 
mari  entretenait  dans  sa  maison,  elle  fut  enfin  rappelée  à  Paris 
pour  y  vivre  avec  cette  maîtresse  que  son  mari  voulait  l'obliger 
à  servir,  et  les  mauvais  traitemens  dont  il  l'accabla  la  poussèrent 
à  s'empoisonner.  J'étais  alors  à  Paris  moi-même  et  je  demeu- 
rais dans  son  voisinage  :  mais  j'ignorais  qu'elle  y  fût,  et  elle  est 
morte  â  quelques  pas  d'un  homme  qu'elle  avait  aimé  et  qui  n  a 
jamais  pu  entendre  prononcer  son  nom  sans  être  ému  jusqu'au 
fond  de  l'âme;  elle  est  morte,  dis-je,  se  croyant  oubliée  et  aban- 
donnée de  toute  la  terre.  Il  y  avait  à  peine  un  mois  que  je  jouis- 
sais de  son  amour,  quand  mon  père  vint  me  prendre  pour  me 
ramener  en  Suisse.  M°"  Johannot  et  moi  nous  nous  écrivîmes 
de  tristes  et  tendres  lettres,  au  moment  de  mon  départ.  Elle  me 
donna  une  adresse  sous  laquelle  elle  consentit  à  ce  que  je  con- 
tinuasse à  lui  écrire  :  mais  elle  ne  me  répondit  pas.  Je  me  con- 
solai sans  l'oublier,  et  l'on  verra  que  bientôt  d'autres  objets 
prirent  sa  place.  Je  la  revis  deux  ans  après  une  seule  fois  ài  Paris, 
quelques  années  avant  ses  malheurs.  Je  me  repris  de  goût  pour 
elle,  je  lui  fis  une  seconde  visite;  elle  était  partie  :  lorsqu'on  me 
le  dit,  j'éprouvai  une  émotion  d'une  nature  tout  à  fait  extraor- 
dinaire par  sa  tristesse  et  sa  violence.  C'était  une  sorte  de  pres- 
sentiment funeste  que  sa  fin  déplorable  n'a  que  trop  justifié.  De 
retour  en  Suisse,  je  passai  de  nouveau  quelque  temps  à  la  cam- 
pagne, étudiant  à  bâtons  rompus  et  m'occupant  d'un  ouvrage 
dont  la  première  idée  m'était  venue  à  Bruxelles,  et  qui,  depuis,  n'a 
jamais  cessé  d'avoir  un  grand  attrait  pour  moi  :  c'était  une  his- 
toire du  polythéisme.  Je  n'avais  alors  aucune  des  connaissances 
nécessaires  pour  écrire  quatre  lignes  raisonnables  sur  un  tel 
sujet.  Nourri  des  principes  de  la  philosophie  du  xvin*  siècle  et 
surtout  des  ouvrages  d'Helvétius,  je  n'avais  d'autre  pensée  que  de 
contribuer  pour  ma  part  à  la  destruction  de  ce  que  j'appelais 
les  préjugés.  Je  m'étais  emparé  d'une  assertion  de  l'auteur  de 
VEspritj  qui  prétend  que  la  religion  païenne  était  de  beaucoup 
préférable  au  christianisme;  et  je  voulais  appuyer  cette  assertion, 
que  je  n  avais  ni  approfondie,  ni  examinée,  de  quelques  faits  pris 
au  hasard  et  de  beaucoup  d'épigrammes  et  de  déclamations  que 
j(3  croyais  neuves.  Si  j'avais  été  moins  paresseux,  et  que  je  me 
fusse  moins  abandonné  à  toutes  les  impressions  qui  m'agitaient, 
j  aurais  peut-être  achevé  en  deux  ans  un  très  mauvais  livre, 
qui  m'aurait  fait  une  petite  réputation  éphémère  dont  j'eusse  été 
bien  satisfait.  Une  fois  engagé  par  amour-propre,  je  n'aurais  pu 


VR   CAHIER  ROUGE  DE   BENJAMIN    CONSTANT.  77 

changer*  d'opinion  :  et  le  premier  paradoxe  ainsi  adopté  m'au- 
rait enchaîné  pour  toute  ma  vie.  Si  la  paresse  a  des  inconvé- 
niens,  elle  a  bien  aussi  des   avantages.  Je  ne  me  bornai  pas 
longtemps  à  une  vie  paisible  et  studieuse,  de  nouvelles  amours 
vinrent  me  distraire,  et  comme  j'avais  trois  ans  de  plus  qu'à 
Erlang,  je  fis  aussi  trois  fois  plus  de  folies.  L'objet  de  ma  pas- 
sion  était  une   Anglaise,  d'environ   trente  à   trente-cinq  ans, 
femme  de  lambassadeur  d'Angleterre  à  Turin.   Elle  avait  été 
très  belle  et  avait  encore  un  très  joli  regard,  des  dents  superbes, 
et  un  charmant  sourire.  Sa  maison  était  fort  agréable,  on  y 
jouait  beaucoup,  de  sorte  que  je  trouvais  à  y  contenter  un 
goût  plus  vif  encore  que  celui  que  la  dame  elle-même  m'inspirait. 
M""  Trevor  était  extrêmement  coquette  et  avait  le  petit  esprit  fin 
et  maniéré  que  la  coquetterie  donne  aux  femmes  qui  n'en  ont  pas 
d'autre.  Elle  vivait  assez   mal  avec  son  mari  dont  elle  était 
presque  toujours  séparée  :  et  il  y  avait  toujours  à  sa  suite  cinq 
ou  six   jeunes    Anglais.    Je  commençai  par  me  jeter  dans  sa 
société  parce  qu'elle  était  plus  brillante  et  plus  animée  que  toute 
autre  à  Lausanne.  Ensuite,  voyant  que  la  plupart  des  jeunes 
gens  qui  l'entouraient  lui  faisaient  la  cour,  je  me  mis  en  tête  de 
lui  plaire.  Je  lui  écrivis  une  belle  lettre  pour  lui  déclarer  que 
j'étais  amoureux  d'elle.  Je  lui  remis  cette  lettre  un  soir,  et  re- 
tournai le  lendemain  pour  recevoir  sa  réponse.  L'agitation  que 
me  causait  l'incertitude  sur  le  résultat  de  ma  démarche  m'avait 
donné  une  sorte  de  fièvre  qui  ressemblait  assez  à  la  passion 
que  d'abord  je  n'avais  voulu  que  feindre.  M"'  Trevor  me  répondit 
par  écrit,  comme  cela  était  indiqué  dans  la  circonstance.  Elle  me 
parlait  de  ses  liens  et  m'offrait  la  plus  tendre  amitié.  J'aurais  dû 
ne  pas  m'arrêter  à  ce  mot  et  voir  jusqu'où  cette  amitié  nous  aurait 
conduits.  Au  lieu  de  cela,  je  crus  adroit  de  montrer  le  plus  vio- 
lent désespoir  de   ce  qu'elle  ne   m'offrait  que  de  l'amitié  en 
échange  de  mon  amour  :  et  me  voilà  à  me  rouler  par  terre  et 
à  me  frapper  la  tête  contre  la  muraille  sur  ce  malheureux  mot 
d'amitié.  La  pauvre  femme,  qui  probablement  avait  eu  affaire  à 
des  gens  plus  avisés,  ne  savait  comment  se  conduire  dans  cette 
scène,  d'autant  plus  embarrassante  pour  elle  que  je  ne  faisais 
aucun  mouvement  qui  la  mit  à  même  de  la  terminer  d'une  ma- 
nière agréable  pour  tous  deux. 

Je  me  tenais  toujours  à  dix  pas  et  quand  elle  s'approchait  de 
moi  pour  me  calmer  ou  me  consoler,  je  m'éloignais  en  lui  répé- 
tant que,  puisqu'elle  n'avait  pour  moi  que  de  l'amitié,  il  ne  me 


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78  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

restait  plus  qu'à  mourir.  Elle  ne  put  tirer  de  moi  autre  chose 
pendant  quatre  heures,  et  je  m'en  allai,  la  laissant,  je  crois,  très 
ennuyée  d'un  amant  qui  disputait  sur  un  synonyme.  Je  passai 
de  la  sorte  trois  ou  quatre  mois,  devenant  chaque  jour  plus 
amoureux,  parce  que  je  me  butais,  chaque  jour,  plus  contre 
une  difficulté  que  j'avais  créée  moi-même,  et  ramené  d'ailleurs 
chez  M"*  Trevor,  au  moins  autant  par  mon  goût  pour  le  jeu  que 
par  mon  ridicule  amour  jM"*'  Trevor  se  prêtait  à  la  bizarrerie  de 
mon  manège  avec  une  patience  admirable.  Elle  répondait  à 
toutes  mes  lettres,  me  recevait  chez  elle  tête  à  tête  et  me  gar- 
dait jusqu'à  trois  heures  du  matin.  Mais  elle  n'y  gagna  rien  ni 
moi  non  plus.  J'étais  d'une  timidité  excessive,  et  d'un  emporte- 
ment frénétique;  je  ne  savais  pas  encore  qu'il  fallait  prendre  au 
lieu  de  demander;  je  demandais  toujours  et  je  ne  prenais  jamais. 
M"*  Trevor  dut  me  trouver  un  amant  d'une  singulière  espèce. 
Mais  comme   les  femmes  aiment  toujours  tout  ce  (jui  prouve 
qu'elles  sont  propres  à  inspirer  une  grande  passion,  elle  s'accom- 
moda de  mes  manières  et  ne  m'en  reçut,  pas  plus  mal.  Je  devins 
jaloux  d'un  Anglais  qui  ne  se  souciait  pas  le  moins  du  monde  de 
M"'  Trevor,  je  voulus  le  forcer  à  se  battre  avec  moi.  Il  crut 
m'apaiser  en  me  déclarant  que,  loin  d'aller  sur  mes  brisées,  il  ne 
trouvait  pas  même  M"'  Trevor  agréable.   Je   voulus  alors  me 
battre  avec  lui  parce  qu'il  ne  rendait  pas  justice  à  la  femme  que 
j'aimais.  Nos  pistolets  étaient  déjà  chargés  lorsque  mon  Anglais, 
qui  n'avait  aucune  envie  d'un  duel  aussi  ridicule,  s'en  tira  fort 
adroitement.    Il    voulut  des  seconds  et   m'annonça  qu'il   leur 
dirait  pourquoi  je  lui  avais  cherché  querelle.  J'eus  beau  lui  re- 
présenter qu'il  devait  me  garder  un  pareil  secret,  il  se  moqua  de 
moi,  et  je  dus  renoncer  à  ma  brillante  entreprise  pour  ne  pas 
compromettre  la  dame  de  mes  pensées.  L'hiver  étant  venu,  mon 
père  me  dit  de  me  préparer  à  le  suivre  à  Paris.  Mon  désespoir 
fut  sans  bornes,  M°"  Trevor  y  parut  très  sensible.  Je  la  pris 
souvent  dans  mes  bras,  j'arrosai  ses  mains  de  mes  larmes,  j'allai 
passer  des  nuits  à  pleurer  sur  un  banc  où  je  l'avais  vue  assise  ; 
elle  pleurait  avec  moi;  et  si  j'avais  voulu  ne  plus  disputer  sur 
les  mots,  j'aurais  peut-être  eu  des  succès  plus  complets.  Mais 
tout  se  borna  à  un  chaste  baiser  sur  des  lèvres  tant  soit  peu 
fanées.  Je  partis  enfin  dans  un  état  de  douleur  inexprimable, 
M°'  Trevor  me  promit  de  m'écrire,  et  on  m'emmena.  Ma  souf- 
france était"  tellement  visible  qu'encore  deux  jours  après,  un  de 
mes  cousinSi  qui  voyageait  avec  nous,  voulut  proposer  à  mon 


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LE   CAHISR  ROUGE   DE   BENJAMIN    CONSTANT.  79 

père  de  me  renvoyer  en  Suisse  (1),  persuadé  qu'il  était  que  je 
ne  soutiendrais  pas  le  voyage.  Enfin,  je  le  soutins  et  nous  arri- 
vâmes.   Je   trouvai  une  lettre  de  M"*  Trevor.   La  lettre  était 
froide,    mais  je  lui  sus  gré    de  m'avoir  tenu  sa  promesse,   je 
répondis  dans  le  langage  de  Tamour  le  plus  passionné,  j'obtins 
une  seconde  lettre  un  peu  plus  insignifiante  que  la  première  ;  de 
mon  côté,  je  me  refroidis  pendant  que  nos  lettres  couraient  la 
poste;  je  n'écrivis  plus,  et  notre  liaison  finit.  Je  revis  pourtant 
M"*  Trevor,  à  Paris  trois  mois  après  :  je  n'éprouvai  aucune  émo- 
tion, et  je  crois  que  la  sienne  ne  fut  causée  que  par  la  surprise 
de  voir  en  moi  un  détachement  aussi  complet.  La  pauvre  femme 
continua  encore  quelques  années  son  métier  de  coquette,  et  se 
donna  beaucoup  de  ridicules,  puis  elle  retourna  en  Angleterre 
où  elle  devint,  m'a-t-on  dit,  à  peu  près  folle  d'attaques  de  nerfs. 
Ces  premiers  mois  de  mon  séjour  à  Paris  furent  très  agréables. 
Je  fus  parfaitement  reçu  par  la  société  de  M.  Suard,  chez  qui 
j'allai  demeurer  de  nouveau  (2).  Mon  esprit  qui  manquait  alors 
tout  à  fait  de  solidité  et  de  justesse,  mais  qui  avait  une  tournure 
épigrammatique  très  amusante,  mes  connaissances  qui,  bien  que 
fort  décousues,  étaient  supérieures  à  celles  de  la  plupart  des 
gens  de  lettres  de  la  génération  qui  s'élevait,  l'originalité  de 
mon  caractère,  tout  cela  parut  piquant.  Je  fus  fêté  par  toutes  les 
femmes  de  la  coterie  de  M""**  Suard,  et  les  hommes  pardonnèrent 
à  mon  âge  une  impertinence  qui,  n*étant  pas  dans  les  manières, 
mais  dans  les  jugemens,   était  moins  aperçue  et  moins  offen- 
sante. Cependant  quand  je  me  souviens  de  ce  que  je  disais  alors 
et  du  dédain  raisonné  qi>e  je  témoignais  à  tout  le  monde,  je  suis 
encore  à  concevoir  comment  on  a  pu  le  tolérer.  Je  me  rappelle 
qu'un  jour,  rencontrant  un  des  hommes  de  notre  société  qui 
avait  trente  ans  de  plus  que  moi,  je  me  mis  à  causer  avec  lui,  et 

(1)  «  Mon  oncle  Juste  menait  &  Paris  son  fils  Benjamin  pour  achever  son 
éducation  et  entrer  dans  le  monde.  Nous  fîmes  la  route  ensemble.  Mon  oncle  était 
un  homme  de  beaucoup  d'esprit,  mais  d'un  caractère  difficile,  caustique  et  impé- 
rieux. 11  avait  une  ambition  sans  bornes  pour  son  fils  et  sacrifia  beaucoup  pour 
lui  donner  une  brillante  éducation.  »  Journal  de  Charles  de  Constant,  M.  G.  C.  Bi- 
bUothèque  de  Genève. 

(2)  «  Benjamin  et  mol  sommes  liés  étroitement,  il  est  revenu  de  ses  idées 
sinistres.  J'ai  soupe  vendredi  chez  M**  Staël  ;  en  confidence,  je  vous  dirai  que  je 
m'y  ennuyai  à  la  mort^  que  je  déteste  le  ton  pédant  et  haut  de  cette  personne. 
N'en  disons  point  de  mal  car  elle  me  fait  des  honnêtetés.  La  société  de  M**  Suard 
est  celle  qui  me  plaît  davantage.  » 

(Benjamin  ne  fit  la  connaissance  de  M"*  de  Staél  qu'en  septembre  1794.) 
Lucie  Achard,  Rosalie  de  Constant,  sa  famille  et  ses  amis,  lettre  de  son  frilt 
Charles.  Eggimann,  Qenèv^. 


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80  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ma  conversation  roula  comme  à  lordinaire  sur  les  ridicules  de 
tous  ceux  que  nous  voyions  tous  les  jours.  Après  m'ètre  bien 
moqué  de  chacun  Tun  après  Tautre,  je  pris  tout  à  coup  celui 
avec  lequel  j'avais  causé  par  la  main,  et  je  lui  dis  :  c(  Je  vous  ai 
bien  fait  rire  aux  dépens  de  tous  nos  amis,  mais  n'allez  pas 
croire  que,  parce  que  je  me  suis  moqué  d'eux  avec  vous,  je  sois 
tenu  à  ne  pas  me  moquer  de  vous  avec  eux  ;  je  vous  avertis  que 
nous  n'avons  point  fait  ce  traité.  »  Le  jeu  qui  m'avait  déjà  causé 
tant  de  peines,  et  qui  m'en  a  tant  causées  depuis,  vint  troubler 
ma  vie  et  gâter  tout  ce  que  la  bonté  de  mon  père  avait  fait  pour 
moi.  J'avais  connu  en  Suisse  chez  M"*  Trevor  une  vieille  Fran- 
çaise,  M""*  de  Bourbonne,  joueuse  à  l'excès,  d'ailleurs   bonne 
femme  et  assez  originale  :  elle  jouait  en  voiture,  elle  jouait  au 
lit,  elle  jouait  au  bain,  le  matin,  la  nuit,  le  soir,  toujours  et  par- 
tout, quand  elle  le  pouvait.  J'allai  la  voir  à  Paris,  elle  y  avait 
tous  les  jours  un  quinze,  et  je  m'empressai  d'en  être.  J'y  perdais 
régulièrement  tout  ce  que  j'apportais,  et  j'y  apportais  tout  ce 
qu'on  me  payait  par  ordre  de  mon  père  et  tout  ce  que  je  pouvais 
emprunter,  ce  qui  heureusement  n'était  pas  très  considérable, 
quoique  je  ne  négligeasse  aucun  moyen  de  faire  des  dettes.  Il 
m'arriva  à  ce  sujet  une  aventure  assez  plaisante,  avec  une  des 
plus  vieilles  femmes  de  la  société  de  M"**  Suard.  C'était  M°*  Sau 
rin,  femme   de  Saurin  le  philosophe  et  l'auteur  de  Spartacus^ 
elle  avait  été  fort  belle  et  s'en  souvenait  toute  seule,  car  elle 
avait  soixante-cinq  ans.  Elle  m 'avait  témoigné  beaucoup  d'amitié, 
et  bien  que  j'eusse  le  tort  de  me  moquer  un  peu  d'elle,  j'avais  en 
elle  plus  de  confiance  qu'en  toute  autre  personne  à  Paris.  Un  jour 
je  venais  de  perdre  chez  M™*  de  Bourbonne  tout  l'argent  que 
j'avais,  et  tout  ce  que  j'avais  pu  jouer  sur  parole;  embarrassé  de 
payer,  je  m'avisai   de  recourir  à  M°"  Saurin  pour  qu'elle  me 
prêtât  ce  qui  me  manquait.  Mais  désapprouvant  moi-même  la 
démarche  que  je  faisais,  je  lui  écrivis  au  lieu  de  lui  en  parler,  et 
je  lui  fis  dire  que  je  viendrais  prendre  sa  réponse  dans  l'après- 
dînée.  J'y  fus  en  effet,  je  la  trouvai  seule.  Ma  timidité  naturelle, 
augmentée    par   la  circonstance,    fit  que   j'attendis  longtemps 
qu'elle  me  parlât  de  mon  billet;  enfin,  comme  elle  ne  m'en 
disait  pas  un  mot,  je  me  déterminai  à  rompre  le  silence,  et  je 
commençai  en  rougissant,  en  baissant  les  yeux,  et  d'une  voix 
fort  émue  :  «  Vous  serez  peut-être  étonnée,  lui  dis-je,  de  la  dé- 
marche que  je  fais,  je  serais  bien  fâché  de  vous  avoir   donné 
contre  moi  des  impressions  défavorables  par  une  chose  que  je 


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LE  CARIER  ROUGE   DE  BENJAMIN  CONSTANT.  81 

ne  vous  aurais  pas  confiée,  si  votre  affection  si  douce  pour  moi 
ne  m'y  avait  encouragée  ;  l'aveu  que  je  vous  ai  fait  et  dont  votre 
silence  me .  fait  craindre  que  vous  ne  soyez  blessée,  m'a  été 
arraché  par  un  mouvement  irrésistible  de  confiance  en  vous.  >>  Je 
disais  tout  cela  en  m'arrétant  à  chaque  mot,  et  sans  regarder 
M""  Saurin.  Comme  pourtant  elle  ne  répondait  point,  je  levai 
les  yeux,  et  je  vis  par  son  air  de  surprise  qu'elle  ne  concevait 
rien  à  ma  harangue. 

Je  lui  demandai  si  elle  n'avait  pas  reçu  ma  lettre.  Il  se  trouva 
que  non.  Me  voilà  bien  plus  interdit,  et  j'aurais  volontiers  repris 
toutes  mes  paroles,  sauf  à  trouver  d'autres  moyens  de  sortir  de 
l'embarras  où  je  me  trouvj^is.  Mais  il  n'y  avait  plus  de  res- 
sources. Il  fallait  achever.  Je  repris  donc:  «  Vous  avez  été  si  bonne 
pour  moi,  vous  m'avez  tëmoigaétant  d'intérêt.  Peut-être  en  aî-je 
trop  présumé.  Mais  il  y  a  des  momens  où  la  tête  d'un  homme 
se  perd.  Je  ne  me  consolerais  jamais  si  j'avais  porté  atteinte  à 
votre  amitié.  Permettez-moi  de  ne  plus  vous  parler  de  cette 
malheureuse  lettre.  Laissez-moi  vous  cacher  ce  qui  ne  m'était 
échappé  que  dans  un  moment  de  trouble. —  Non,  me  dit-elle, 
pourquoi  doutez-vous  de  mon  cœur?  Je  veux  tout  savoir,  ache- 
vez, achevez.  »  Et  elle  couvrit  de  ses  mains  son  visage,  et  elle  trem- 
blait de  tout  son  corps.  Je  vis  clairement  qu'elle  avait  pris  tout 
ce  que  je  venais  de  lui  dire  pour  une  déclaration  d'amour.  Ce 
quiproquo,  son  émotion,  et  un  grand  lit  de  damas  rouge  qui 
était  à  deux  pas  de  nous,  me  jetèrent  dans  une  inexprimable  ter- 
reur. Mais  je  devins  furieux  conmie  un  poltron  révolté  et  je  me 
hâtai  de  dissiper  l'équivoque.  «  Au  fond,  lui  dis-je,  je  ne  sais 
pourquoi  je  vous  ennuie  si  longtemps  d'une  chose  fort  peu  im- 
portante. J'ai  eu  la  sottise  de  jouer,  j'ai  perdu  un  peu  plus  que 
je  uai  en  ce  moment,  et  je  vous  ai  écrit  pour  savoir  si  vous  pour- 
riez me  rendre  le  service  de  me  prêter  ce  qui  me  manque  pour 
m'acquitter.  »  M"*' Saurin  resta  immobile.  Ses  mains  descendirent 
de  son  visage  qu'il  n'était  plus  nécessaire  de  couvrir.  Elle  se 
leva  sans  mot  dire  et  me  compta  l'argent  que  je  lui  avais 
demandé.  Nous  étions  si  confondus,  elle  et  moi,  que  tout  se  passa 
en  silence.  Je  n'ouvris  même  pas  la  bouche  pour  la  remercier. 

[La  deuxième  partie  au  prochain  numéro.) 

TOMEXXXVII.  —  i907.  6 


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A  PROPOS  D'UN  MOT  LATIN 


(1) 


COMMENT  LES  ROMAINS  ONT  CONNU  L HUMANITÉ 


II 

On  n'avait  pas  perdu,  chez  les  Romains,  le  souvenir  de  la 
société  de  Bcipion  Emilien,  mais  on  en  a  assez  peu  parlé.  Outre 
qu'en  général  l'histoire  se  tient  volontiers  sur  les  hauteurs,  et 
n'aime  pas  à  en  descendre,  chez  les  peuples  antiques  la  vie  exté- 
rieure avait  tant  d'importance  qu'ils  ne  sont  guère  occupés  que 
de  ce  qui  se  passait  sur  la  place  publique.  Il  ne  nous  est  donc 
pas  facile,  après  tant  de  siècles,  de  pénétrer  dans  une  maison 
privée.  Il  faut  l'essayer  pourtant,  et,  avec  les  quelques  rensei*- 
gnemens  qui  nous  restent,  prendre  quelque  idée  de  ce  qu'on  y 
pouvait  faire  et  tâcher  de  connaître  les  personnes  qui  s'y 
réunissaient. 

Nous**y  rencontrons  d'abord  deux  poètes  qui  comptent  parmi 
les  plus  illustres  de  Rome,  Térence  et  Laicilius.  Les  satires  de 
Lucilius  sont  presque  entièrement  perdues,  et,  par  un  fâcheux 
hasard,  dans  les  fragmens  que  nous  en  avons  conservés,  il  est 
peu  question  de  Scipion  et  de  ses  amis,  quoiqu'il  les  eût  beau- 
coup fréquentés.  Avec  Térence,  nous  sommes  plus  heureux. 
Nous  savons  qu'il  était  lié  avec  eux  dès  le  début  de  sa  carrière, 
et  l'on  peut  croire  qu'ils  sont  intervenus  en  sa  faveur  à  propos 

(f)  Voyez  la  Aei^ue  du  15  décembre. 


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A  PROPOS  d'un  mot  latin.  83 

de  la  représentation  de  VAndrienne,  sa  première  comédie. 
L'histoire  en  est  piquante,  et,  quoiqu'elle  soit  très  connue, 
comme  c'est  la  première  mention  qui  nous  soit  restée  d'eux,  il 
convient  de  la  rappeler. 


I 


A  Rome,  aussi  bien  que  dans  la  Grèce,  les  représentations 
dramatiques  étaient  de  grandes  solennités.  Elles  intéressaient  à 
la  fois  la  religion  et  la  politique,  et,  comme  elles  ne  se  produi- 
saient guère  que  cinq  ou  six  fois  par  an,  on  les  attendait  avec 
une  grande  curiosité.  Elles  donnaient  lieu  à  des  compétitions 
ardentes  et  mettaient  aux  prises  d'abord  les  diverses  troupes  de 
comédiens  qui  se  disputaient  l'honneur  et  le  profit  d'être  choi- 
sies pour  donner  des  représentations  à  Rome,  puis,  dans  chaque 
troupe,  les  différens  acteurs  qui  recevaient  des  récompenses  par- 
ticulières, selon  le  succès  qu'ils  avaient  obtenu.  Mais  la  lutte 
était  vive  surtout  entre  les  faiseurs  de  pièces,  pour  qui  les  occa- 
sions de  se  faire  connaître  étaient  rares,  et  qui  tenaient  d'autant 
plus  à  en  profiter  que  seul  alors  le  théâtre  pouvait  fournir  aux 
écrivains  le  moyen  de  vivre.  Si  nous  en  croyons  l'auteur  inconnu 
du  prologue  de  Casina,  Plante,  qui  avait  été  de  son  temps  le 
maitre  de  la  scène  comique  à  Rome,  fut  mal  remplacé.  Son 
successeur  le  plus  renommé,  Csecilius,  n'obtint  que  des  succès 
intermittens.  Depuis  que  l'âge  l'avait  éloigné  du  théâtre,  la 
première  place  semblait  appartenir  à  Luscius  Lanuvinus  ou 
Lavinius,  qui  paraissait  très  décidé  à  ne  pas  se  la  laisser 
prendre. 

Au  mois  d'avril  de  l'année  688,  on  allait  célébrer  les  jeux 
de  la  Grande  Déesse  {Ludi  megalenses).  Le  bruit  se  répandit 
qu'on  devait  y  jouer  une  pièce  d'un  jeune  homme  inconnu,  qui 
s'était  révélé  poète  tout  d'un  coup,  sans  qu'auparavant  on  en  eût 
entendu  parler.  On  disait  qu'il  était  Africain  d'origine,  né  à  Car- 
thage,  que  le  sénateur  Terentius  Lucanus  Tavait  acheté  dans  un 
marché  d'esclaves,  et  que,  le  trouvant  intelligent  et  d'une  figure 
agréable,  il  l'avait  affranchi  et  fait  instruire.  En  ce  moment  le 
jeune  homme  vivait  dans  l'intimité  de  Scipion  et  de  ses  amis, 
et  c'est  probablement  à  leur  instigation  qu'il  avait  composé  la 
comédie  qu'on  allait  représenter. 


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84 


REVCE   DES   DEUX    MONDES. 


Pour  comprendre  comment  il  put  la  faire  jouer,  il  n'est  pas 
inutile  de  savoir  de  quelle  manière  les  choses  se  passaient  à  cette 
époque.  C'est  Térence  qui,  dans  ses  prologues,  nous  l'apprend. 
Les  jeux  étaient  donnés  ordinairement  soit  par  1  édile  qui  en 
avait  la  charge,  soit  par  quelque  magistrat  qui  voulait  remercier 
le  peuple  de  son  élection.  Tant  qu'il  ne  s'agissait  que  de  courses 
de  chevaux  et  de  chars,  ou  de  quelques  animaux  rares  qu'on  vou- 
lait montrer  au  public,  l'édile  pouvait  se  décider  par  lui-môme; 
mais  il  était  peu  compétent  pour  juger  du  mérite  d'une  pièce  de 
théâtre.  Aussi  s'adressait-il  en  général  au  directeur  d'une  troupe, 
qui  avait  l'habitude  de  ces  sortes  d'ouvrages.  Il  le  laissait  libre 
de  choisir  la  pièce  à  son  gré,  de  fixer  le  prix  qu'il  fallait  la 
payer  et  lui  fournissait  l'argent  d'avance  ;  mais  c'était  à  la  condi- 
tion que  la  pièce  réussirait,  et,  si  le  public  n'en  était  pas  content, 
le  directeur  devait  rendre  ce  qu'il  avait  reçu.  H  était  donc  tenu 
d'être  très  circonspect  dans  le  choix  qu'il  avait  à  faire,  surtout 
si  la  pièce  était  d'un  débutant,  ou  de  quelqu'un  qui  n'était  pas 
un  des  fournisseurs  ordinaires  du  théâtre.  Quand  Térence  pré- 
senta son  Andriennej  quoiqu'il  fût  appuyé  sans  doute  par  ses 
puissans  protecteurs,  le  directeur  prit  des  précautions;  il  voulut 
avoir  l'opinion  du  vieux  Gaecilius,  qui  vivait  dans  la  retraite,  et 
ce  n'est  qu'après  qu'elle  eut  été  approuvée  par  cet  homme  de 
goût  qu'il  se  résolut  à  la  jouer. 

Ces  incidens  furent  connus.  Bien  qu'il  n'y  eût  pas  alors  de 
journaux  pour  déflorer  le  sujet  des  comédies  qu'on  se  préparait 
à  jouer,  il  s'en  répandait  quelque  chose  au  dehors.  On  pouvait 
faire  parler  les  acteurs,  dont  la  discrétion  n'était  pas  sans  doute 
à  toute  épreuve.  Il  y  avait  d'ailleurs,  avant  le  jour  où  la  pièce 
était  donnée  au  public,  une  représentation  d'essai,  ou,  comme 
on  dirait  aujourd'hui,  une  répétition  générale,  à  laquelle  le  ma- 
gistrat assistait  ;  les  auteurs  de  drames  ou  de  comédies  trouvaient 
moyen  de  s'y  glisser,  et,  comme  ils  étaient  naturellement  fort 
mal  àisposés  pour  celui  dont  on  avait  préféré  l'ouvrage,  ils  ne 
savaient  pas  toujours  le  dissimuler  et  il  s'ensuivait  quelquefois 
des  scènes  scandaleuses.  Dans  tous  les  cas,  ils  connaissaient  le 
sujet  de  la  pièce  qu'on  allait  représenter;  ils  pouvaient  la  dépré- 
cier à  leur  aise  et  indisposer  contre  elle  l'opinion  publique. 
C'est  ce  qui  arriva  pour  VAndriènne.  Elle  fut  attaquée  d'avance 
avec  tant  d'acharnement  par  Lavinius,  que  Térence  se  crut  obligé 
de  la  défendre  dans  son  prologue.  Malgré  les  criailleries  du 


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A  PROPOS   DCN   MOT   LATIN.  85 

vieux  poète  malintentionné  (1),  la  pièce  fut  écoutée  favorable- 
ment par  les  spectateurs,  et,  comme  nous  Tavons  conservée,  lious 
pouvons  nous  demander  s'ils  eurent  raison  de  Tapplaudir. 

Elle  paraît  d'abord,  dans  son  ensemble,  ne  pas  s'éloigner 
beaucoup  de  celles  de  Plaute.  L'intrigue  est  à  peu  près  la  même, 
et  conduite  presque  de  la  môme  façon,  avec  des  jeux  de  scène 
un  peu  naïfs  et  des  procédés  de  convention  qui  nous  font  sou- 
rire. Cependant,  dès  le  début,  des  différences  apparaissent.  Nous 
remarquons  que  le  père  est  devenu  plus  doux,  plus  humain, 
plus  tendre  ;  il  a  toutes  les  peines  du  monde  à  se  mettre  en  colère 
contre  son  fils  et  à  trouver  un  prétexte  pour  le  gronder.  Le  fiis 
assurément  ne  fait  pas  de  bonne  grâce  tout  ce  que  veut  son  père, 
mais  il  le  respecte,  il  a  peur  de  le  mécontenter  et  il  redoute  sa 
colère.  C'est  un  aspect  un  peu  nouveau  de  la  famille,  une  façon 
de  la  peindre  sous  des  traits  moins  rudes  que  Plaute.  Je  remarque 
aussi  qu'au  second  plan,  derrière  les  personnages  ordinaires  de 
la  comédie  ancienne,  Térence  en  indique  d'autres  dont  ses  pré- 
décesseurs ont  fait  peu  d'usage.  Les  jeunes  gens,  dans  les  comé- 
dies de  Plaute,  n'ont  d'amour  que  pour  les  courtisanes.  Ils  fini- 
ront sans  doute,  après  une  résistance  plus  ou  moins  longue,  par 
épouser  une  jeune  fille  de  naissance  libre,  mais  uniquement  pour 
plaire  à  leurs  parens,  sans  aucun  souci  de  la  choisir  eux-mêmes 
et  avec  une  parfaite  indifférence  pour  elle.  L'un  d'eux,  à  qui 
son  père  propose  la  fille  d'un  de  ses  amis,  répond  tranquille- 
ment ;  «  Celle-là  ou  une  autre,  si  tu  veux,  aiiam  si  vis.  »  Dans 
VAndrienne,  il  est  question  d'une  jeune  fille  de  naissance  libre, 
qui  est  aimée  de  l'un  des  personnages  de  la  pièce.  A  la  vérité, 
elle  n'est  montrée  que  de  loin,  et  le  poète  ne  Ta  pas  amenée  sur 
la  scène;  mais  la  passion  avec  laquelle  l'amoureux  en  parle  fait 
bien  voir  qu'il  a  pu  l'approcher  et  qu'il  la  connaît.  C'est  tout 
un  petit  roman  qu'on  peut  imaginer,  et  un  jour  nouveau  ouvert 
sur  l'intimité  dans  la  vie  de  famille.  Les  spectateurs  n'étaient 
pas  accoutumés  à  être  ainsi  familièrement  introduits  dans  l'in- 
térieur de  la  maison  et  ils  durent  en  être  un  peu  étonnés  (2). 

(1)  MaUvoltu  velus  jDoeto.La  traduction  est  de  Racine;  il  applique  cette  épithète 
malveillante  &  Corneille  qui  avait  mal  parlé  de  Britannicus  à  la  première  représen- 
tation de  cette  pièce. 

(2)  Notons  encore  que  le  confident  auquel  le  vieux  Simo  communique  ses 
inquiétudes  est  un  affranchi  et  non  pas  un  esclave  comme  chez  Plaute.  C'était  se 
rapprocher  encore  de  la  famille  romaine  où  l'on  sait  que  l'affranchi  tenait  tant  de 
place. 


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K6  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Ce  qui  pouvait  les  surprendre  encore  plus,  c'était  la  façon 
dont  la  pièce  était  écrite.  La  langue  de  Plante,  admirable  en  son 
genre,  a  surtout  les  qualités  populaires,  la  vivacité  dans  les 
reparties,  une  bonne  humeur  entraînante,  la  largeur,  l'abon- 
dance, le- mouvement,  la  vie.  On  trouve  dans  celle  de  Térence 
quelque  chose  de  plus  aristocratique,  une  finesse,  une  élégance, 
une  distinction,  une  bonne  tenue,  le  ton  délicat  d'un  homme  du 
monde.  Ces  qualités  ne  paraissant  pas  naturelles  chez  un  étran^ 
ger,  chez  un  ancien  esclave,  Fidée  dut  venir  tout  de  suite  aux 
ennemis  du  poète  qu'il  n'était  pas  Tauteur  de  ses  pièces;  et, 
comme  on  le  savait  bien  accueilli  dans  la  société  de  Scipion,  on 
supposa  qu'il  se  faisait  aider  par  ses  nobles  amis  ou  même  qu'il 
leur  prêtait  son  nom.  La  supposition  parut  si  vraisemblable  et 
trouva  tant  de  créance  que  Térence  crut  devoir  y  faire  deux 
fois  allusion.  Dans  le  prologue  de  V Beautontimorumenos 
(l'homme  cjui  se  punit  lui-même),  il  se  contente,  après  avoir 
rappelé  les  bruits  qui  courent,  de  répondre  «  qu'on  en  pensera 
ce  qu'on  voudra,  »  ce  qui  n'est  pas  une  réponse.  Il  est  un  peu  plus 
long,  mais  pas  beaucoup  plus  net,  dans  les  Adelphes:  «  on  croit, 
dit-il,  lui  faire  une  grave  injure  par  ces  suppositions  ;  au  con- 
traire, il  se  tient  pour  fort  honoré  de  plaire  à  des  gens  qui 
plaisent  au  peuple  romain  tout  entier.  »  Ce  ton  incertain,  embar- 
rassé,  a  frappé  tous  les  critiques,  si  bien  que  beaucoup  en  ont 
conclu  que  les  ennemis  de  Térence  avaient  raison  et  qu'il  le 
confesse  lui-même.  Pour  moi,  je  vois,  dans  ce  qui  leur  semble 
un  aveu,  un  démenti  aussi  formel  qu'il  pouvait  le  faire.  Si 
l'accusation  était  fondée,  le  seul  moyen  qu'avait  Térence  de  se 
tirer  d'affaire  était  de  ne  rien  dire;  que  lui  servait  de  relever 
un  reproche  qu'il  ne  pouvait  pas  réfuter?  S'il  a  parlé,  c'est  qu'il 
tenait  à  ne  pas  laisser  un  méchant  bruit  s'accréditer  sans  pro- 
tester de  quelque  manière  et  qu'il  entendait  réclamer  la  propriété 
de  ses  pièces.  Mais  alors,  pourquoi  n'a-t-il  pas  parlé  d'une  ma- 
nière plus  claire  et  plus  formelle?  Évidemment,  il  trouvait 
quelque  inconvénient  à  le  faire.  Peut-être  savait-il  qu'il  ne  dé- 
plaisait pas  à  ces  jeunes  gens  qu'on  pût  croire  qu'ils  étaient 
pour  quelque  chose  dans  l'œuvre  de  leur  protégé?  On  les  eût 
blessés  sans  doute  en  contredisant  cette  opinion  avec  trop  de 
force,  et  il  leur  eût  paru  désobligeant  que  l'auteur  la  regardât 
comme  une  injure.  Il  est  possible  aussi,  ou  plutôt  il  est  très  pro- 
bable, que  le  poète  lisait  ses  pièces  à  ses  amis  avant  de  les  don- 


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A  PH0P08  d'un  mot  latin,  87 

ner  au  public,  et  qu'il  sollicitait  leurs  conseils  ;  n'était-il  pas  à 
craindre  qu'en  réclamant  avec  trop  d'insistance  contre  la  part 
de  collaboration  qu'on  leur  attribuait  il  ne  parût  insinuer  que 
leurs  conseils  ne  lui  avaient  servi  de  rien  ? 

Ainsi  ces  jeunes  gens  ne  protègent  pas  seulement  lés  lettres, 
mais  ils  laissent  volontiers  croire  qu'ils  les  cultivent.  Ce  n'est 
pas  eux  qui  se  permettraient  d'assimiler  le  métier  de  poète  à 
celui  de  parasite  ou  de  baladin  (1),  puisqu'il  ne  leur  déplaît  pas 
qu'on  soupçonne  qu'ils  font  des  vers  à  l'occasion.  Leurs  aïeux 
auraient  difficilement  compris  qu'un  hgmme  de  leur  sang  s'occu- 
pât à  ces  futilités,  ils  lui.  auraient  rappelé  le  célèbre  adage 
«  qu^un  citoyen  doit  compte  à  la  république  même  de  ses  loisirs;  » 
eux  ne  pensaient  pas  déroger  ou  perdre  leur  temps  quand  ils 
écoutaient  un  poète  de  leurs  amis  qui  leur  lisait  ses  comédies, 
ils  n'avaient  aucun  scrupule  à  lui  donner  des  conseils  quand  il 
en  demandait,  et  si  quelque  indiscret,  qui  voulait  paraître  bien 
informé,  racontait  dans  le  monde  qu'ils  allaient  quelquefois 
jusqu'à  collaborer  à  la  pièce,  loin  de  se  fâcher,  ils  en  étaient 
flattés  et  ne  souhaitaient  pas  qu'on  le  démentît. 

Ces  dispositions  d'esprit  que  nous  saisissons  dans  cette  jeu- 
nesse, dès  la  représentation  de  VAndriennCy  nous  font  comprendrie 
les  progrès  que  l'hellénisme  y  avait  faits  en  quelques  années. 
Poursuivons  l'examen  du  théâtre  de  Térei;ice,  au  moins  dans  ses 
principales  œuvres,  dans  celles  où  se  reflètent  le  mieux  l'in- 
fluence de  son  milieu  et  les  conseils  de  ses  amis.  On  verra 
qu'elles  ont  beaucoup  â  nous  apprendre. 


II 


VAndrienne  avait  réussi.  Ce  succès  encouragea  Térence;  il 
fit  un  pas  en  avant  dans  la  voie  où  il  était  timidement  entré  et 
donna  la  Belle-mère  [Hecyra), 

La  nouveauté  est  ici  bien  plus  accusée.  C'est  véritablement 
un  intérieur  de  famille  qu*il  nous  fait  entrevoir.  Le  décor  n'a  pas 
changé;  nous  sommes  toujours  dans  la  rue;  mais  il  y  est  si 
souvent  question  de  ce  qui  se  passe  dans  la  maison  quon  croit 
parfois  y  être.  Il  s'agit,  selon  l'usage,  d'un  fils  qui  est  lamant 

(i)  Ck>inme  faisait  Caton  qui  les  appelait  sans  façon  des  pigue-assieiles. 


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88  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'une  courtisane,  et  d'un  père  qui  veut  le  marier  avec  une  fille 
honnête.  Le  fils  est  timide,  respectueux,  et,  après  quelques  ré- 
sistances, il  se  laisse  faire  et  épouse  Philumena.  Seulement,  ce 
mariage  n'est  pas  d'abord  un  mariage  véritable.  Le  mari  n'a  au- 
cun rapport  ayec  sa  femme;  tous  les  soirs  il  quitte  la  maison  et 
va  rejoindre  Bacchîs,  sa  maîtresse.  Il  espère  sans  doute  que 
Philumena,  irritée  de  cette  conduite,  demandera  le  divorce  et 
qu'il  pourra  de  nouveau  être  tout  entier  à  Bacchis,  C'est  le  con- 
traire qui  arrive.  Bacchis  le  reçoit  souvent  assez  mal;  elle  ne 
cesse  de  lui  reprocher  d'avoir  cédé  trop  vite  aux  instances  de  son 
père;  il  revient  chez  lui  mécontent  des  scènes  qu'elle  lui  a 
faites,  et  y  retrouve  Philumena  toujours  de  même  humeur,  qui 
l'accueille  sans  se  plaindre,  quoiqu'elle  sache  d'où  il  vient,  et 
cache  à  tout  le  monde  l'outrage  qu'elle  reçoit.  A  la  fin,  le  jeune 
homme  se  laisse  toucher  par  cette  douceur,  et,  au  bout  de 
quelques  mois,  la  femme  légitime  a  fait  la  conquête  de  son  mari. 
C'est  donc  sur  un  incident  de  la  vie  privée  que  repose  toute 
l'action  de  VHécyre,  ce  qui  était  à  peu  près  nouveau  au  théâtre. 
Les  personnages  n'ont  pas  moins  de  nouveauté  que  Tintrigue.  Il 
y  en  a  que  Térence  semble  avoir  voulu  peindre  sous  des  traits 
absolument  contraires  à  ceux  cju'on  leur  donnait  ordinairement. 
On  y  voit  notamment  une  belle-fille  pleine  d'égards  et  de  res- 
pect pour  sa  belle-mère,  une  belle-mère  prête  à  se  sacrifier  pour 
sa  belle-fille,  et  qui  consent,  pour  lui  laisser  la  maison  libre,  à 
s'enfermer  à  la  campagne  avec  un  vieil  époux  fort  déplaisant; 
enfin  une  courtisane  honnête,  qui  réconcilie  généreusement  un 
ménage  qu'elle  avait  troublé.  C'était  trop  à  la  fois;  le  public  fut 
tout  à  fait  dérouté  et  délaissa  la  représentation  de  VHécyre  pour 
un  spectacle  de  gladiateurs  et  de  funambules.  Les  comédiens 
firent  deux  tentatives  inutiles  pour  Ty  ramener,  et  ce  fut  à  la 
troisième  seulement  que  la  pièce  put  être  écoutée  jusqu'au 
bout. 

Térence  comprit  qu'il  fallait  faire  quelques  concessions  aux 
habitudes  du  public.  Il  se  rapprocha  du  théâtre  de  Piaule  ;  une 
fois  même,  dans  V Eunuque,  il  parut  y  revenir  tout  à  fait.  UEu- 
nuque  n'est  pas  une  de  ces  pièces  que  les  italiens  appellent  de 
«  demi-caractère,  »  sage,  tempérée,  comme  VHécyre^  où  l'on 
sourit  plus  qu'on  ne  rit  véritablement.  Elle  étincelle  de  gaîté  ;  le 
mouvement  et  le  comique  y  abondent.  Ce  n'est  pas  qu'en  se  rap- 
prochant de  Plante  Térence  ait  renoncé  à  être  lui-même.  Dans 


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A  PROPOS  d'un  mot  latin.  89 

les  personnages  qu'il  lui  emprunte  son  originalité  se  manifeste. 
Thaïs  est  la  courtisane  après  fortune  faite;  enrichie  par  un  de 
ses  amans,  qui  lui  a  laissé  son  héritage,  elle  veut  conquérir  la 
considération.  Sans  doute  elle  ne  renonce  pas  tout  à  fait  à  son 
ancien  métier  :  elle  sait  que  l'opinion  n'est  pas  assez  sévère 
pour  l'exiger;  seulement  elle  le  fera  de  manière  à  pouvoir  être 
reçue  dans  la  clientèle  et  la  confiance  {in  clientelam  et  /idem) 
d'une  famille  honorable.  Sa  situation  est  à  peu  près  celle  d'une 
personne  du  demi-monde,  qui,  pour  être  acceptée  de  la  bonne 
société,  se  ménage  des  liaisons  utiles  parmi  les  gens  bien  posés 
et  se  met  dans  les  bonnes  œuvres.  Elle  a  recueilli  chez  elle  une 
très  belle  jeune  fille,  qu'elle  sait  être  de  naissance  libre.  Elle  la 
protège,  elle  veille  sur  elle,  elle  en  écarte  soigneusement  les 
amoureux,  pour  la  rendre  à  ses  parens  honnête  et  pure,  quand 
elle  les  aura  découverts,  et  se  faire  honneur  de  cette  bonne 
action.  Malheureusement  la  jeune  fille  a  été  remarquée  par 
Chéréa,  un  éphèbe  de  dix-huit  ans,  qui  fait  son  service  mili- 
taire à  l'arsenal  d'Athènes.  Parmi  les  amoureux  que  nous  peint 
le  théâtre  antique,  Chéréa  a  sa  physiononne  propre;  il  est 
conmie  une  première  épreuve  du  Chérubin  de  Beaumarchais. 
Térence  l'appelle  «  un  appréciateur  élégant  de  la  beauté  des 
femmes  (1)  »  et  nous  dit  qu'il  a  déjà  son  système  sur  elles.  La 
mode,  à  ce  moment,  est  aux  femmes  pâles,  sveltes,  fluettes.  Dès 
qu'une  "mère  athénienne  s'aperçoit  que  sa  fille  prend  quelque 
embonpoint,  elle  l'empêche  de  manger,  elle  lui  déprime  les 
épaules,  lui  resserre  la  poitrine,  et  «  de  peur  qu'elle  ne  tourne 
à  l'athlète,  elle  la  rend  mince  comme  un  jonc.  »  Ces  précautions 
ne  sont  pas  du  goût  de  Chéréa;  il  préfère  à  tout  «  des  couleurs 
naturelles,  un  corps  robuste,  oii  circule  la  vie  (2);  »  et  c'est  parce 
qu'il  trouve  ces  qualités  chez  la  pupille  de  Thaïs  qu'il  en  est 
devenu  tout  d'un  coup  si  éperdument  épris.  Voilà  ce  qu'a  fait 
Térence,  dans  V Eunuque,  des  personnages  de  la  courtisane  et  de 
l'amoureux.  Il  a  traité  de  la  même  manière  le  parasite  et  le  soldat 
fanfaron.  Jusque-là  il  s'était  abstenu  d'introduire  dans  son  théâtre 
les  rôles  de  ce  genre,  qui  sont  des  types  et  non  des  individus, 
et  il  n'a  pas  caché  qu'ils  ne  lui  plaisaient  guère.  Aussi  les  a-t-il 

(i)  EUgans  formarum  spectator,  Eunuchus,  ni,  5. 

(2)  Color  vents,  corpus  solidum  ac  succi  plénum.  Eun,^  ii,  3.  Racine  s'est  sou- 
Tenu  de  ce  joli  rers  dans  une  lettre  &  La  Fontaine,  et  l'applique  aux  femmes 
d'Uxès  où  il  habite  en  ce  moment. 


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90  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

modifiés,  quand  il  a  consenti  à  s'en  servir.  Le  soldat  est  devenu 
un  peu  moins  grotesque  que  celui  de  Plante  et  moins  excessif 
dans  ses  vanteries.  Le  parasite  n'est  plus  ce  goinfre  uniquement 
occupé  de  courir  après  un  bon  dîner,  qui  répète  les  bons  mots 
qu'il  a  péniblement  appris  par  cœur,  qui  souffre  qu'on  l'accable 
d'injures  et  qu'on  lui  jette  des  plats  à  la  tête.  C'est  un  bomme 
d'esprit  qui,  pour  vivre  aux  dépens  d'un  sot,  le  flatte  en  sa  pré- 
sence et  de  moque  de  lui  quand  il  ne  l'entend  pas.  Ces  changer 
mens,  qui  renouvelaient  d'anciens  types,  leur  donnaient  plus  de 
vie  en  les  individualisant,  et,  au  lieu  de  personnages  qu'ils  étaient, 
en  faisaient  des  personnes,  furent  bien  accueillis  du  public.  Il 
trouva  tant  de  plaisir  à  V Eunuque  qu'il  voulut  l'entendre  une 
seconde  fois.  La  pièce  fut  reprise  comme  neuve,  et  payée 
8000  sesterces  (1  600  francs),  ce  qui  était,  à  cette  époque»  pour 
une  comédie,  un  prix  considérable.         « 

Ce  succès  éclatant  montre  que  Térence  aurait  pu  se  borner  à 
continuer  Plante,  et  qu'il  pouvait  très  bien  y  réussir.  Ce"  n'est 
donc  pas  par  impuissance,  mais  de  parti  pris,  qu'il  a  fait  autre- 
ment. Pour  s'éloigner  de  celui  qui  était  le  maître  du  théâtre  et 
dont  l'imitation  semblait  s'imposer  à  ses  successeurs,  il  fallait 
qu'il  eût  une  raison  particulière.  Il  nous  sera,  je  crois,  facile  de 
connaître  le  dessein  qu'il  se  proposait  dans  ses  pièces  en  rappe- 
lant rapidement  les  sujets  qu'il  préfère,  les  questions  qu'il  sou- 
lève et  l'esprit  dans  lequel  il  les  a  traitées.  • 

Chez  Plante,  la  famille  est  le  cadre  dans  lequel^  Faction  se 
déroule;  chez  Térence,  elle  est  l'action  même.  En  général,  il 
s'enferme  dans  les  incidens  dont  se  compose  la  vie  intérieure 
et  n'en  sort  guère.  La  matière  a  peu  d'étendue,  et  c'est  ce  qui 
explique  que  le  fond  des  pièces  antiques  nous  semble  manquer 
de  variété.  Chez  les  anciens,  la  maison  est  moins  ouverte  qu'au- 
jourd'hui, l'intimité  plus  restreinte.  Dans  cet  intérieur  étroit,  où 
l'étranger  pénètre  à  peine,  le  père  vit  avec  la  femme  et  les  enfans. 
L'action  va  donc  se  concentrer  entre  eux,  mais  non  pas  d'une 
manière  égale.  Les  rapports  des  deux  époux  semblent  très  peu 
intéresser  Térence,  qui  s'en  occupe  rarement;  ils  sont  âgés,  le 
mariage  remonte  loin;  les  affections  des  premières  années  se 
sont  refroidies,  elles  sont  devenues  des  habitudes,  quelquefois 
des  chaînes.  Le  vieillard  est  grognon,  la  femme  revêche  ;  leurs 
entretiens  tournent  facilement  en  disputes.  On  remarque  pour- 
tant que,  chez  Térence,  ces  disputes  sont  moins  aiguës  que  chez 


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A  PROPOS  d'un  mot  latin.  91 

Plaute  :  il  y  a  même,  dans  YHéajrCy  une  vieille  femme  fort  mal- 
traitée par  son  mari,  et  presque  par  tout  le  monde,  qui  répond 
à  toutes  les  injures  avec  une  touchante  douceur.  Térence  n'in- 
siste guère  que  sur  les  rapports  du  père  avec  ses  enfans  ;  encore 
est-il  rarement  question  des  filles.  La  fille  ne  tient  pas  une 
grande  place  dans  la  famille  antique.  On  la  voit  presque  partout 
arriver  avec  déplaisir.  Souvent,  surtout  chez  les  Grecs,  on  l'ex- 
pose dès  sa  naissance  devant  la  maison,  pour  s'en  débarrasser, 
et  remporte  qui  veut.  Quelquefois  même  l'exposition  ne  suffit 
pas,  et  l'on  prend  un  moyen  plus  cruel,  mais  plus  sûr,  d'en  être 
délivré  pour  jamais.  Térence,  le  doux  Térence,  ne  répugne  pas 
à  cette  extrémité.  Dans  une  de  ses  pièces,  un  père,  qui  retrouve, 
après  longtemps,  une  de  ses  filles  qu'un  passant  a  recueillie,  et 
qui  est  fort  mécontent  de  ce  surcroît  imprévu  de  famille,  fait 
des  reproches  à  sa  femme,  qui  l'a  exposée  :  «  Il  fallait  la  tuer, 
lui  dit-il,  interemptàm  oportuit  (1).  »  Voilà  un  de  ces  mots  qui 
donnent  le  frisson  et  qui  font  bien  comprendre  l'insuffisance  de 
ce  qu'on  appelle  orgueilleusement  «  la  morale  naturelle.  » 
Térence,  s'occupant  assez  peu  de  la  femme  et  de  la  fille,  est  donc 
restreint  aux  rapports  du  père  avec  ses  fils.  C'est  le  sujet  de  plu- 
sieurs de  ses  pièces.  Dans  les  Adelphes^  il  représente  un  oncle 
très  indulgent  et  un  père  très  rigoureux^  chargés  d'élever  deux 
frères,  et  il  montre  les  effets  de  ces  deux  éducations  différentes. 
Ck)mme  le  père  et  l'oncle  sont  tous  les  deux  exagérés  dans  leurs 
principes,  il  ne  donne  tout  à  fait  raison  à  aucun,  mais  on  vdit 
bien  que  de  tout  son  cœur  il  est  avec  le  bon  Micio.  Cet  excellent 
homme  a  peut-être  accordé  trop  de  liberté  à  son  élève  ;  il  a  trop 
complaisamment  fermé  les  yeux  sur  ses  fredaines,  mais  il  a 
résolu  ce  qui  est  le  grand  problème  de  l'éducation,  il  s'est  fait 
aimer.  Le  père,  nous  dit  Térence,  doit  s'attacher  à  gagner  la 
confiance  de  son  fils*.  «  Il  faut  qu'ils  n'aient  pas  de  secret  l'un 
pour  l'autre,  qu'ils  se  connaissent,  qu'ils  s'entendent.  »  Chrêmes 
se  plaint  d'avoir  été  cruellement  dupé  par  le  sien;  il  ne  sait  que 
faire  jfovLT  prévenir  dans  la  suite  de  semblables  désordres; 
Ménédème  lui  répond  ces  belles  paroles  :  «  Qu'il  trouve  désor- 
mais en  toi  un  père,  foc  te  patrem  esse  sentiat  (2),  et  ce  qui 
prouve  que  le  conseil  est  bon,  c'est  que  les  enfans  ainsi  élevés 
ne  perdent  pas,    au   milieu   de  toutes  lonrs  folies,  leur  affection 

(1)  Heaulonlimorumenos,  lY.  i. 
(8)  Ibid,,  V,  1. 


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92  ,  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pour  leur  père.  Dans  les  Adelphes,  Ctesipho,  que  le  sien  a  très 
rudement  traité,  se  contente  de  l'envoyer  faire  une  promenade 
assez  fatigante  qui  risque  de  le  retenir  quelques  jours  chez  lui  » 
mais  il  s'empresse  d'ajouter  c<  qu'il  espère  bien  que  sa  santé  n'en 
souflFrira.pas.  »  Voilà  un  de  ces  fils  comme  on  n'en  rencontre 
guère  chez  Plante. 

C'est  qu'aussi  la  famille  est  présentée  sous  un  jour  différent 
dans  les  pièces  de  Térence.  Plus  de  ces  pères  débauchés  qui 
accompagnent  leurs  fils  dans  les  mauvais  lieux;  plus  de  ces  fils 
qui"  souhaitent  la  mort  de  leur  père,  et,  en  attendant,  n'ont 
d'autre  souci  que  de  le  ruiner;  des  nniatrones  moins  acariâtres; 
des  mères  plus  tendres  ;  des  courtisanes,  sans  doute,  et  en  grand 
nombre,  mais  souvent  pleines  de  bons  sentimens,  et,  à  l'horizon, 
quelques  jeunes  filles  de  naissance  libre,  qui  prennent  de  plus 
en  plus  de  place  dans  l'action.  Évidemment  Térence  voulait 
donner  à  son  public  l'exemple  d'une  autre  société  qu'il  jugeait 
préférable  ;  par  les  tableaux  qu'il  lui  présentait  de  personnages 
moins  grossiers,  d'habitudes  moins  rudes,  de  sentimens  plus  dé- 
licats, il  travaillait  à  la  transformation  des  mœurs  publiques. 
Il  est  bien  probable  aussi  qu'en  le  faisant  il  subissait  l'influence 
de  ses  protecteurs,  il  traduisait  leurs  idées  et  leurs  opinions,  il 
mettait  sur  la  scène  ce  qu'ils  souhaitaient  voir  s'introduire  dans 
la  vie  ;  et  c'est  ce  qui  ajoute  au  plaisir  que  nous  éprouvons  au- 
jourd'hui à  lire  ses  pièces.  Elles  nous  mettent  en  communication 
plus  directe  avec  cette  jeunesse  dont  il  semblait  être  le  porte- 
parole  et  près  de  laquelle  il  paraissait  si  heureux  de  vivre. 

Pour  achever  de  connaître  ce  qui  concerne  les  relations  qu'il 
eut  avec  elle,  il  resterait  à  savoir  comment  il  en  était  traité  et  le 
rang  qu'il  tenait  dans  la  noble  compagnie.  Nous  ne  sommes  pas 
les  premiers  que  cette  question  préoccupe;  elle  était  discutée 
déjà  dans  l'antiquité.  Porcins  Licinus,  un  grammairien  de  Tépoque 
de  Sylla,  qui  avait  emprunté  aux  Alexandrins  l'habitude  de  faire 
de  la  critique  littéraire  en  vers,  représente  notre  poète  comme  un 
complaisant  qui  flatte  ses  protecteurs  et  se  trouve  fort  honoré 
d'aller  dîner  chez  Philus  et  chez  La^lius.  Il  ajoute  que  «  pendant 
qu'il  écoute  les  éloges  trompeurs  qu'on  fait  de  lui,  et  que  son 
oreille  avide  boit  la  parole  divine  de  l'Africain,  il  néglige  ses 
intérêts  et  finit  par  tomber  dans  une  telle  misère  qu'il  ne  possé- 
dait même  pas  une  maison  où  l'on  vînt  annoncer  la  nouvelle  de 
sa  mort.  »  Mais  ce  grammairien  paraît  être  un  démocrate  har- 


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A  PROPOS  d'un  mot  latin.  93 

gneux  qui  serait  bien  aise  de  nous  faire  croire  qu'un  plébéien  se 
trouve  toujours  mal  de  se  fier  à  «  l'impertinence  des  nobles.  » 
Suétone  nous  dit  au  contraire  que  Térence  n'était  p6us  pauvre, 
qu  il  possédait  un  champ  de  20  jugères  (5  hectares),  et  que  sa 
fille  épousa  un  chevalier  romain.  On  comprend  bien  qu'il  ait  été 
sensible  à  l'honneur  d'être  reçu  dans  l'intimité  de  ces  grands 
personnages;  mais,  pour  qu'on  ne  soupçonne  pas  qu'il  ait  [eu 
besoin  d'acheter  leur  bienveillance  par  de  basses  flatteries,  il 
s'empresse  d'ajouter  qu'ils  n'ont  aucun  orgueil  {sine  superbia),  et 
il  le  prouve  en  les  appelant  sans  façon  «  ses  amis.  »  Ce  mot  ne 
laisse  pas  de  surprendre  lorsqu'on  songe  que  c'est  '  un  ancien 
esclave  qui  parle,  et  qu'il  est  question  d'un  Scipion. 


m 


Il  est  sûr  pourtant,  si  l'on  se  rend  compte  des  préjugés  an- 
tiques, que  la  présence  d'un  affranchi  dans  cette  société  ne  pou- 
vait être  qu'une  exception  ;  elle  devait  se  recruter  dans  un  monde 
différent.  Sans  doute  Scipion,  qui  avait  un  esprit  large,  ne  choi- 
sissait pas  uniquement  ses  amis  d'après  leur  fortune.  Nous  savons 
qu'il  en  avait  un  qui  était  pauvre  et  qui  possédait  tout  au  plus 
une  maison  à  Rome  et  un  petit  champ.  Il  ne  les  prenait  pas 
tous  non  plus  dans  la  haute  aristocratie  dont  il  était  lui-même 
sorti;  beaucoup  appartenaient  à  cette  noblesse  moyenne  qui  a 
donné  à  Rome  de  si  bons  serviteurs.  C'étaient  des  jeunes  gens  à 
peu  près  de  son  âge,  qui  en  général  se  préparaient  à  remplir  des 
fonctions  publiques,  questeurs  déjà,  ou  qui  aspiraient  à  la  ques- 
ture. Il  y  avait  parmi  eux  plusieurs  jurisconsultes,  la  jurispru- 
dence étant  à  Rome,  dans  un  état  militaire,  une  des  rares  pro- 
fessions lettrées.  Ils  étaient  tous  bien  élevés,  distingués  de 
manières,  instruits  des  lettres  grecques.  Ils  lisaient  beaucoup  et 
même  ne  dédaignaient  pas  d'écrire.  L'un  d'eux,  Fannius,  laissa 
un  ouvrage  historique;  un  autre,  Mummius,  le  frère  de  celui 
qui  prit  Corinthe,  adressait  de  la  Grèce  à  ses  amis,  plus  d'un 
siècle  avant  Horace,  des  lettres  en  vers,  qu'on  trouvait  spiri- 
tuelles; Furius  Philus,  qui  fréquentait  assidûment  les  savans 
grecs,  devient  plus  tard  un  des  bons  orateurs  de  cette  époque  ; 
Rutilius  Rufus  a  laissé  la  réputation  d'un  grand  homme  de  bien. 
Poursuivi  par  la  haine  des  fermiers  de  l'impôt  pour  avoir  dé- 


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94  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fendu  contre  eux  des  populations  qu'ils  pillaient  sans  pitié,  il 
accepta  courageusement  un  exil  injuste  et  refusa  de  rentrer  à 
Rome  quand  on  lui  permit  d'y  revenir.  Après  Scipion,  la  pre- 
mière place  était  occupée  par  G.  Laelius,  qu'on  avait  surnommé 
«  le  Sage.  »  Par  une  rencontre  rare,  il  fut  Tami  de  coeur  du  se- 
cond Africain,  comme  son  père  l'avait  été  du  premier.  A  Rome, 
ils  ne  se  quittaient  pas;  ils  allaient  se  reposer  ensemble  à  la 
campagne  dans  les  mêmes  villas.  Ils  avaient  les  mêmes  opinions, 
les  mêmes  goûts,  les  mêmes  amitiés.  La  seule  différence  qu'on 
remarquât  dans  leur  caractère,  c'est  que  Laelius  était  plus  gai  et 
Scipion  plus  triste;  mais  cette  diversité,  qui  aurait  pu  créer 
entre  eux  quelques  dissentimens,  contribuait  encore  aies  rappro- 
cher. La  belle  humeur  de  La'lius  ^tait  communicative,  il  finissait 
par  égayer  son  ami,  et  alors,  comme  il  arrive  parfois  que  les 
mélancoliques  vont  à  l'extrême  quand  on  parvient  k  les  dérider, 
ils  se  laissaient  aller  tous  les  deux  à  de  véritables  enfantillages. 
On  les  surprit  un  jour,  avant  le  dîner,  se  poursuivant  autour  de 
la  table,  à  coups  de  serviettes. 

Entre  ces  amis  de  naissance  et  de  situation  diverses  l'égalité 
régnait  :  Scipion  ne  souffrait  pas  qu'on  le  distinguât  des  autres. 
Le  mot  par  lequel  on  désigne  les  rapports  qu'ils  avaient  entre 
eux  {comitas)  signifie  la  politesse,  le  savoir  vivre,  l'agrément  du 
commerce.  Ge  n'était  pas  une  de  ces  liaisons  banales,  que  créent 
pour  quelque  temps  des  intérêts  communs  et  des  services  réci- 
proques. Ils  se  réunissaient  uniquement  pour  le  plaisir  de  se 
trouver  ensemble,  et  n'avaient  d'autre  raison  de  se  revoir  que  de 
reprendre  un  entretien  interrompu.  Il  semble  bien  que  ce  soit 
quelque-  chose  de  nouveau  qui  commence  à  Rome.  Les  vieux 
Romains  se  partageaient  entre  la  vie  publique  et  la  vie  de  famille  ; 
elles  prenaient  tout  leur  temps  et  il  ne  leur  en  restait  guère  pour 
ce  que  nous  appelons  la  vie  du  monde,  c'est-à-dire  pour  ces 
réunions  intermédiaires,  plus  ouvertes  que  la  famille,  moins 
nombreuses  que  les  assemblées  politiques,  et  qui  tiennent  le 
milieu  entre  les  deux.  Évidemment  la  société  qui  se  rassemblait 
autour  de  Scipion  avait  un  peu  ce  caractère;  et,  quoiqu'on  doive 
se  défendre  d'assimilations  qui  ne  sont  jamais  qu'à  moitié  vraies, 
nous  ne  pouvons  nous  empêcher,  en  l'étudiant,  de  songer  un 
peu  à  nous-mêmes  et  à  notre  histoire,  et  de  trouver  que,  par 
certains  côtés,  elle  nous  rappelle  nos  salons  du  xvii*  et  du 
xvni°  siècle. 


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A   PROPOS    D*UN    MOT   LATIN.  95 

Elle  en  diffère  pourtant  en  ce  que  les  femmes  n'y  tenaient 
aucune  place,  tandis  que  dans  nos  salons  elles  dominaient,  et 
cette  différence  est  capitale.  La  présence  des  femmes  donne  aux 
réunions  mondaines  un  caractère  particulier.  Sans  parler  du 
charme  qu'elle  y  apporte,  elle  a  un  avantage  précieux  :  elle  les 
maintient  dans  un  milieu  convenable  entre  une  liberté  excessive 
et  un  sérieux  exagéré.  Les  amis  de  Scipion  étant  choisis  dans  un 
monde  distingué,  le  premier  de  ces  défauts  n'était  guère  à 
craindre  :  leurs  habitudes  de  vie  élégante  devaient  les  mettre  à 
Tabri  de  toute  grossièreté  dans  leurs  propos  et  leurs  manières. 
Mais  on  pouvait  redouter  l'autre.  Ces  jeunes  gens  venaient  de 
traverser  des  écoles  de  grammairiens  et  de  philosophes,  ils  vi- 
vaient dans  l'intimité  de  savans  grecs,  ils  pouvaient  avoir  gardé 
de  ce  commerce  quelques  hcU)itudes  de  pédantisme  ;  le  bon  sens 
romain  les  en  préserva.  Nous  voyons  qu'au  lieu  d'étaler  leurs 
connaissances,  ils  mettent  une  certaine  coquetterie  à  les  dissi- 
muler. Ils  ne  veulent  pas  qu'on  les  prenne  pour  des  savans  de 
métier;  ils  sont  simplement,  prétendent-ils,  de  bons  bourgeois 
sans  prétention  {unus  e  togatis),  qui  répètent  ce  que  l'usage 
de  la  vie  ou  les  exemples  de  leurs  pères  leur  ont  appris.  Ils  re- 
prochaient aux  Grecs  d'avoir  la  vanité  de  leur  science, d'être  pas-» 
sionnés  de  disputes,  d'entamer  hors  de  propos,  devant  des  gens 
incapables  de  les  comprendre,  des  controverses  subtiles,  de  sou- 
lever de  préférence  des  problèmes  insolubles  et  inutiles.  Eux, 
au  contraire,  s'attachaient  surtout  à  la  morale  de  tous  les  jours  ; 
ils  choisissaient  des  questions  que  peut  résoudre  l'expérience  de 
la  vie  commune,  et  les  traitaient  sans  effort  de  dialectique,  sans 
appareil  de  raisonnement,  «  à  la  bonne  franquette,  pingui  Mi- 
nerva.  »  En  un  mot,  tandis  que  les  Grecs  leur  semblaient  des 
professeurs  qui  ont  peine  à  quitter  le  ton  de  l'école,  eux  se  pi- 
quaient de  n'être  que  des  gens  du  monde,  qui  causent  familière* 
ment  avec  des  amis  ;  et  je  crois  bien  que  c'était  leur  façon  ordi- 
naire de  converser  entre  eux,  quand  ils  avaient  la  joie  de  pouvoir 
se  réunir. 

Nous  ne  sommes  guère  informés  des  lieux  où  ils  se  réunis- 
saient d'ordinaire.  Tout  au  plus  peut-on  essayer  de  les  imaginer 
d'après  les  dialogues  de  Gicéron.  On  sait  que  les  Romains  ont 
conservé  longtemps  l'habitude  de  ne  venir  à  la  ville  que  pour 
leurs  affaires.  Quand  ils  n'avaient  pas  à  voter  au  Champ  de 
Mars,  à  siéger  au  Sénat,  à  parler  au  Forum,  à  défendre  un  client 


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9fi  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

devant  les  tribunaux,  ils  restaient  aux  champs.  C'est  donc  dans 
leurs  villas  des  environs  de  Rome  que  devaient  se  rencontrer 
d'ordinaire  les  amis  de  Scipion.  Ils  s'y  réunissaient  sans  doute 
dans  des  repas  communs  :  «  C'est  là,  disait  Caton,  en  faisant 
allusion  à  Tétymologie  du  mot  conviviurrij  c'est  là  qu'on  vit 
véritablement  ensemble.  »  Le  plus  souvent,  suivant  la  saison,  ils 
se  promenaient  sous  les  portiques,  ou  dans  les  bosquets  à  l'ombre 
des  grands  arbres;  ils  s'asseyaient  auprès  de  la  statue  d'un  sage^ 
au  milieu  de  quelque  pelouse  ;  ou  bien  encore  ils  longeaient 
une  rivière,  —  non  pas  un  de  ces  petits  ruisseaux  de  fantaisie 
dont  les  riches  ornaient  leurs  jardins,  où  l'on  se  plaisait  à  mé- 
nager des  iles  en  miniature  et  des  apparences  de  cascades  qu'on 
appelait  pompeusement  des  cataractes,  —  mais  une  rivière  véri- 
table, coulant  librement  dans  la  campagne,  en  pleine  nature  (1). 
Ainsi  faisait  Socrate,  que  Platon  nous  dépeint,  dans  le  Phèdre ^ 
suivant  le  cours  de  l'ilissus,  les  pieds  nus,  dans  l'eau,  jusqu'au 
moment  où  il  s'assied  sans  façon  sur  la  berge,  à  l'ombre  d'un 
platane,  avec  ses  disciples.  Mais  les  grands  seigneurs  de  Rome 
sont  plus  délicats  et  tiennent  à  leurs  aises  :  ils  se  font  apporter 
des  coussins  (2),  et  quand  ils  sont  convenablement  installés, 
rentre  tien  commence. 


IV 


De  ces  entretiens,  personne  assurément  ne  tenait  registre; 
cependant,  ils  ne  sont  pas  tout  à  fait  perdus.  Cicéron  prétend 
tenir  de  Rutilius  Rufus,  quand  il  l'alla  voir  à  Smyrne,  avec  son 
frère  et  Atticus,  celui  dont  il  a  tiré  son  bel  ouvrage  de  la  Répu- 
blique. Ailleurs,  il  affirme  que  son  maître  Scœvola,  qui  lui 
enseigna  la  jurisprudence,  lui  a  rapporté  la  conversation  de 
Lailius  avec  ses  amis,  qui  est  devenue  le  traité  de  V Amitié.  Il 
ajoute,  il  est  vrai,  que,  s'il  est  parti  de  ce  qu'on  lui  a  raconté, 
il  a  traité  le  sujet  à  sa  façon  [meo  arbitratu\  et  je  suis  bien  con- 
vaincu qu'il  a  plus  consulté  son  imagination  qu'il  n'a  reproduit 
le  récit  qu'on  lui  avait  fait;  c'est  son  habitude.  Rien  pourtant  ne 
nous  force  à  croire  qu'il  ait  tout  inventé.  Comment  Scipion  et  ses 

(1)  Tous  ces  détails  sont  tirés  des  préludes  des  divers  dialogues  de  Cicéron, 
surtout  de  celui  du  second  livre  des  Lois, 

(2)  De  Oraiore,  1,  7. 


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A  PROPOS  d'un  mot  latin.  ^'^  97 

amis  anraient-ils  oublié  les  enseignemens  de  Polybe  au  sujet  de 
la  constitution  romaine?  Les  occasions  de  se  les  rappeler  ne 
manquaient  pas  au  milieu  des  troubles  qui  la  mettaient  en  péril. 
Ils  ont  dû  en  parler  plus  d'une  fois  ensemble  pour  atténuer  les 
tristesses  que  leur  causaient  les  malheurs  publics,  et  quy 
aurait-il  d'étonnant  que  Rutilius  se  fût  souvenu,  dans  son  exil, 
d'une  de  ces  conversations  qui  l'avait  plus  frappé  que  les  autres? 
Sur  ces  souvenirs,  que  le  temps  avait  affaiblis,  mais  non  effacés, 
Cicéron  a  brodé  sans  scrupule;  mais  il  est  bien  possible  que  sa 
fantaisie  ait  travaillé  sur  un  fond  véritable.  On  peut  croire  aussi 
que  les  leçons  de  Pana^tius  n'ont  pas  disparu  de  la  mémoire  de 
ses  disciples,  et  qu'ils  sont  revenus  plus  d'une  fois  sur  les  sujets 
qu'il  aimait  à  traiter.  On  a  vu  que  ces  sujets  étaient  d'ordinaire 
empruntés  à  la  morale  pratique  ;  ils  sont  de  tous  les  temps,  on 
ne  peut  pas  leur  échapper  et  tous  les  incidens  de  la  vie  les  im- 
posent à  nos  réflexions.  De  plus,  à  ce  moment,  ils  étaient  d'ac/wa- 
lité^  conmie  on  dit  aujourd'hui.  La  curiosité  des  Grecs  s'était 
attachée  à  les  étudier;  ils  en  avaient  donné  des  solutions  nou- 
velles, et  cette  nouveauté  les  avait  mis  à  la  mode.  Partout  où 
pénétraient  les  lettres  grecques,  c'est-à-dire  dans  tout  le  monde 
civilisé,  on  dévorait  les  ouvrages  des  Socratiques  où  sont  agités 
les  problèmes  de  la  vie.  Et  qu'on  ne  dise  pas  que  les  questions 
de  ce  genre,  bonnes  pour  les  écoles  et  les  entretiens  savans,  ne 
conviennent  pas  aux  conversations  mondaines.  On  discutait  chez 
Scipion  sur  le  souverain  bien,  sur  les  conflits  de  l'intérêt  et  du 
devoir,  comme  on  parlait  de  la  grâce  efficace  ou  suffisante  à 
l'hôtel  de  Rambouillet,  ou  chez  M"*  Geoffrin  des  théories  de  Mon- 
tesquieu sur  le  régime  constitutionnel.  Je  ne  vois  donc  pas  de 
motif  pour  refuser  de  croire  Cicéron  quand  il  nous  dit  qu'il  a 
repris  dans  deux  de  ses  dialogues  les  sujets  que  Scipion  et  ses 
amis  traitaient  dans  leurs  entretiens;  et  si  ce  témoignage  est 
vrai,  si  nous  connaissons  d'une  manière  plus  exacte  ce  qui  se 
faisait,  ce  qui  se  disait  dans  cette  société,  il  nous  devient  plus 
facile  de  nous  rendre  compte  de  l'action  qu'elle  a  exercée  autour 
d'elle. 

Il  ne  faudrait  pas  croire  que  les  réunions  comme  celle  de 
Scipion,  parce  qpi'elles  sont  composées  de  peu  de  personnes, 
qu'elles  affectent  de  s'isoler  et  de  vivre  à  part,  passent  inaperçues. 
11  semble  au  contraire  que  cette  attitude  qu'elles  prennent  attire 
les  yeux  sur  elles;  plus  elles  paraissent  se  dissimuler,  plus  on 

TOME  XX XVII.  —  1907.  7 


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98  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

i 

veut  les  connaître.  Chez  nous,  dans  le  monde  intelligent  de  Paris, 
personne,  au  xvii*  siècle,Jn'ignorait  l'hôtel  de  Rambouillet  ou  les 
autres  sociétés  littéraires;  et  môme,  quoique  les  relations  fussent 
alors  plus  difficiles  et  plus  rares  entre  Paris  et  la  province,  la 
renommée  s'en  était  répandue  jusqu'aux  extrémités  de  la  France. 
On  a  souvent  cité  le  passage  de  Chapelle,  où  il  raconte  qu'il  ne 
fut  pas  peu  surpris,  dans  son  voyage,  de  rencontrer  ;à  Montpel- 
lier des  précieuses  qui  affectaient  d'imiter  les  mignardises  et  le 
parler  gras  de  celles  de  Paris,  qui  dissertaient  sur  VAlaric  et  le 
MoïsCf  sur  la  Clélie  et  le  Cyrus,  et  qui  lui  demandaient  des  nou- 
velles «  de  ces  messieurs  de  l'Académie.  »  Quant  aux  salons  du 
xvui*  siècle,  c'est  bien  au  delà  de  la  France  qu'ils  étaient  connus. 
On  en  parlait  dans  l'Europe  entière,  et  ils  étaient  partout  le 
modèle  sur  lequel  l'esprit  public  essayait  de  se  former. 

Soyons  assurés  que  la  société  de  Scipion  n'a  pas  échappé 
non  plus  h  la  curiosité  publique.  Dès  Tépoque  où  furent  repré- 
sentées les  premières  pièces  de  Térence,  c'est-à-dire  quand  elle 
venait  à  peine  de  naître,  elle  était  déjà  en  grand  honneur.  Elle 
occupait  sans  doute  les  conversations  des  oisifs  quand  ils  se  ras- 
semblaient au  Forum,  près  de  la  tribune,  ou  dans  les  basiliques 
voisines.  Puisqu'on  en  parlait  beaucoup,  il  était  naturel  qu*on 
cherchât  à  l'imiter;  c'était  sans  doute  une  manière  de  se  mettre 
à  la  mode.  Des  réunions  durent  se  former,  dans  lesquelles  des 
personnes  lettrées,  ou  qui  voulaient  s'en  donner  la  réputation, 
causaient  volontiers  entre  elles  de  sujets  de  morale  et  de  philo- 
sophie. L'habitude  s'en  était  conservée  à  l'époque  suivante,  dans 
les  beaux  jours  du  siècle  d'Auguste.  Horace  qui  venait  de  s'éta- 
blir dans  la  villa  que  Mécène  lui  avait  donnée,  et  jouissait  du 
plaisir  d'être  chez  lui,  nous  raconte  qu'il  reçoit  à  sa  table 
quelques  campagnards  des  environs.  Il  nous  dit  qu'on  y  vient 
s4ns  cérémonie,  que  personne  ne  se  croit  obligé  d'obéir  aux  lois 
rigoureuses  de  l'étiquette  qui  régissaient  alors  les  repas,  et  dont 
Varron  avait  rédigé  le  code,  que  chacun  y  fait  ce  qu'il  veut  et 
y  dit  ce  qui  lui  plaît.  On  n'y  répète  pas,  comme  à  l'ordinaire,  les 
cancans  du  voisinage  ou  ces  nouvelles  des  théâtres,  qui  sont 
l'aliment  des  conversations  romaines  et  se  répandent  jusque  dans 
la  banlieue;  «  on  y  parle  de  ce  qu'il  importe  avant  tout  de  con- 
naître, de  ce  qu'il  serait  dangereux  d'ignorer;  on  cherche  si  c'est 
la  richesse  qui  fait  le  bonheur,  ou  la  vertu  ;  sur  quel  fondement 
expose  la  véritable  amitié;  quel  est  le   principe  et  la  règle  du 


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A  PROPOS  d'un  mot  Latin.  99 

souverain  bien  (1),  »  et  il  affirme  que  ces  entretiens,  qui  nous 
semblent  un  peu  graves  pour  un  diner  sans  façon,  le  rendent 
beureux  comme  un  Dieu  :  0  noctes  cssnssque  Deumt  Ces  ques- 
tions sont  celles  mêmes  qu'agitaient  les  disciples  de  Pansstius^  à 
la  table  de  Scipion.  Si  elles  faisaient  encore  à  Tépoque  d'Horace 
des  conversations  de  dessert  qui  le  ravissaient,  qu'on  juge  de 
l'intérêt  qu'elles  devaient  avoir,  dans  leur  nouveauté,  pour  des 
gens  plus  capables  de  les  comprendre  que  les  bons  propriétaires 
des  maisons  de  campagne  de  Tibur. 

C'est  au  temps  de  Scipion  que  s'achève  l'initiation  de  Bome 
aux  lettres  et  k  }a  vie  grecques.  Gomme  on  voit  qu'elle  est  com- 
plète au  moment  où  Cicéron  commence  d'écrire  et  dès  ses  pre- 
miers ouvrages,  il  faut  qu'elle  remonte  un  peu  plus  haut  que  lui, 
c'est-à-dire  à  la  génération  qui  l'a  précédé  de  quelques  années. 
Dès  la  fin  du  vi*  siècle,  Rome  a  pris  de  la  civilisation  hellé- 
nique tout  ce  que  comporte  son  génie,  et  dès  lors  une  grande 
époque  littéraire  se  prépare  pour  elle. 


L'œuvre,  comme  on  le  voit,  s'était  faite  lentement;  dans  les 
assimilations  de  ce  genre,  c'est  une  première  condition  de  suc- 
cès. Mais  il  y  en  avait  d'autres,  qui  n'étaient  pas  moins  néces- 
saires et  qui  rendirent  l'union  intime  et  durable.  Ici  encore 
nous  allons  retrouver  l'action  de  Scipion  et  de  ses  amis. 

Pour  mieux  apprécier  la  manière  dont  ils  se  sont  conduits 
en  cette  occasion  et  rendre  hommage  à  leur  sagesse  et  à  leur 
patriotisme,  il  convient  de  remonter  un  peu  plus  haut.  Rappe- 
lons-nous que,  dès  les  premières  relations  que  les  Grecs  et  les 
Romains  ont  eues  ensemble,  les  affinités  de  leur  religion  et  de 
leur  langage  n'ont  pas  pu  leur  échapper,  et  qu'ils  ont  dû  confusé- 
ment reconnaître  qu'ils  étaient  du  même  sang.  Mais  pour  être  très 
proches  parens,  on  n'en  est  pas  toujours  plus  amis.  En  même 
temps  qu'ils  voyaient  les  ressemblances  qui  se  trouvent  entre 
eux,  ils  étaient  frappés  des  diversités.  Elles  s'accusèrent  davan- 
tage quand  la  défaite  de  Persée  et  d'Antiochus  eut  mis  le 
monde  grec  dans  les  mains  de  Rome.  Cette  situation  rendit  les 


(1)  Horace,  Sat,  II,  a. 


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"^^ww, 


100  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rapports  des  deux  peuples  plus  compliqués  et  plus  délicats,  et 
il  devint  visible  qu'il  y  avait  à  la  fois  entre  eux  beaucoup  d'attrait 
et  quelques  antipathies. 

Les  sentimens  des  Grecs  à  l'égard  des  Romains  se  devinent 
facilement,  quand  on  les  connaît.  Leur  défaite  ne  leur  avait  pas 
fait  perdre  la  bonne  opinion  qu'ils  avaient  d'eux-mêmes  ;  ils  mé- 
prisaient les  Romains  qu'ils  trouvaient  lourds,  épais,  grossiers, 
et  qui  leur  semblaient  d'une  race  inférieure,  mais  il  ne  faltait 
pas  le  leur  laisser  voir.  C'étaient  les  maîtres  ;  on  les  flattait  pour 
obtenir  leurs  bonnes  grâces,  on  les  comblait  de  louanges  men- 
songères, on  leur  prodiguait  les  témoignages  de  la  plus  basse  ser- 
vilité. Les  Grecs  éprouvaient  donc  pour  les  Romains  un  mépris 
sincère  et  affectaient  une  admiration  de  complaisance.  Chez  les 
Romains,  c'était  le  contraire  ;  ik  ne  pouvaient  se  défendre  d'ad- 
mirer les  Grecs  en  toute  sincérité  :  et  non  seulement  les  lettrés, 
les  gens  de  goût,  étaient  passionnés  pour  les  œuvres  de  leurs 
poètes,  de  leurs  savans,  de  leurs  artistes,  mais  dans  toutes  les 
classes  de  la  société  on  se  sentait  attiré  vers  eux  par  la  sou- 
plesse de  leur  esprit,  l'agrément  de  leurs  manières,  lart  qu'ils 
avaient  de  se  plier  à  toutes  les  circonstances,  de  trouver  des  res- 
sources dans  toutes  les  occasions,  d'être  propres  à  tous  les  métiers. 
Quand  ils  s'étaient  glissés  dans  une  maison,  ils  y  devenaient 
bientôt  indispensables,  et  l'on  ne  pouvait  plus  se  passer  d'eux. 
Cependant  c'était  un  devoir  pour  le  maître  de  garder  sa  dignité 
de  Romain  et  son  attitude  de  victorieux.  Il  avait  donc  soin  de 
cacher  en  leur  présence  ce  qu'au  fond  il  ressentait  pour  eux. 
Souvent  même  il  les  raillait,  il  leur  disait  de  dures  vérités,  il 
avait  l'air  de  les  mépriser.  Eux  ne  s'en  préoccupaient  guère  :  ils 
savaient  bien  que  ce  mépris  n'était  qu'une  apparence,  et  qu'il 
recouvrait  une  admiration  réelle. 

Il  suit  de  là  qu'en  réalité  Thellénisme  ne  devait  pas  rencon- 
trer à  Rome  de  résistance  bien  sérieuse.  Caton  lui-même,  qui 
fut  son  ennemi  le  plus  acharné,  se  contenta  de  protestations 
bruyantes  et  ne  prit  pas  contre  lui  de  mesures  efficaces;  comme  il 
lui  est  arrivé  souvent  dans  sa  carrière  politique,  il  fit  plus  de 
bruit  que  de  besogne.  Il  n^en  est  pas  moins  vrai  que  ceux  qui 
travaillaient  à  le  faire  triompher  avaient  quelques  précautions 
à  prendre  et  qu'il  leur  fallait  ménager  Tamour-propre  national. 
Les  philhellènes  des  premiers  temps,  dans  leur  enthousiasme 
de  néophytes,  étaient  allés  trop  vite  et  trop  loin.  On  avait  vu  le 


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A  PROPOS  d'un  mot  latin.  101 

premier  Scîpion,  pendant  qu'il  préparait  son  expédition  d'Afrique, 
mener  la  vie  grecque  {grœcarï)  en  Sicile,  fréquenter  les  gym- 
nases, les  palestres,  paraître  en  public  le  menton  rasé,  vêtu  d'un 
pallium,  avec  des  sandales  aux  pieds.  Les  vieux  Romains  en 
étaient  indignés,  et  Caton  ne  le  lui  a  pas  pardonné,  même  après 
sa  victoire. 

On  n'avait  rien  à  craindre  de  semblable  cbez  Scipion  Émi- 
lien.  Outre  qu'il  était  modéré  de  nature,  ennemi  des  exagérations, 
conune  il  connaissait  mieux  les  Grecs,  il  se  laissait  moins  sé- 
duire au  dehors  de  la  civilisation  hellénique;  il  n'en  voulait 
prendre  que  ce  qu'elle  avait  de  meilleur.  Ces  susceptibilités,  que 
beaucoup  de  Romains  témoignaient  contre  elle,  tenaient  après 
tout  à  des  motifs  honorables  :  il  trouvait  juste  qu'on  les  respectât. 
Lui-même,  par  beaucoup  de  côtés,  était  un  homme  des  anciens 
temps  et  il  s'en  faisait  gloire.  Sa  censure  fut  presque  aussi  sé- 
vère que  celle  de  Caton,  et  il  y  prononça  un  discours  dont  on  se 
souvenait  pour  exhorter  les  citoyens  au  respect  des  mœurs  an- 
tiques, n  avait  peu  de  goût  pour  les  jeunes  gens  qui  affectaient 
de  s'en  écarter  et  d'introduire  des  modes  nouvelles.  Il  reprochait 
à  Sulpicius  Gallus  de  se  parfumer,  de  s'épiler  soigneusement  la 
barbe  et  les  sourcils,  de  faire  sa  toilette  en  face  d'un  miroir,  de 
porter  des  tuniques  qui,  au  lieu  de  laisser  les  bras  nus,  retom- 
baient sur  les  mains  et  les  recouvraient  entièrement.  Nous 
avons  conservé  le  fragment  d'un  de  ses  discours  où  il  s'indigne 
qu'on  ait  ouvert  à  Rome  une  école  de  danse.  Il  raconte  qu'on  le 
lui  avait  dit,  mais  qu'il  ne  voulait  pas  le  croire.  Il  s'y  est  laissé 
conduire,  et  il  y  a  vu  plus  de  cinquante  garçons  ou  filles  de  bonne 
naissance,  entre  autres  le  fils  d'un  candidat  aux  honneurs 
publics,  un  jeune  homme  de  plus  de  douze  ans,  qui  avait  au  cou 
la  boule  d'or  que  portaient  les  jeunes  patriciens,  «  et  dansait 
avec  des  castagnettes  une  danse  tellement  obscène  qu'un  esclave 
impudique  n'oserait  pas  se  la  permettre.  » 

Ces  senti  mens  de  vieux  Romain  que  Scipion  exprime  ici 
avec  tant  de  force,  il  les  avait  inspirés  sans  doute  &  ceux  qui 
ientouraient,  et  je  remarque  qu'on  en  retrouve  quelque  trace 
chez  les  deux  grands  poètes  qui  furent  ses  amis.  Même  Térence, 
Cfue  nous  avons  l'habitude  de  ranger  parmi  les  partisans  les 
plus  déclarés  de  l'hellénisme,  et  qui,  comme  nous  venons  de  le 
voir,  a  beaucoup  travaillé  à  répandre  la  vie  grecque  à  Rome, 
n'entendait  pas  qu'on  y  mit  trop  d'excès.  Ce  qui  le  prouve,  c'est 


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102  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

que  les  premiers  ennemis  contre  lesquels  il  «ut  à  se  défendre  lui 
reprochaient  de  gâter  les  pièces  de  Ménandre  et  de  prendre  trop 
de  liberté  en  les  reproduisant.  Ds  ne  voulaient  pas  qu'on  y 
changeât  rien,  quand  on  les  imitait.  Lui,  au  contraire,  les  accuse 
d'âtre  des  délicats,  dés  raffinés,  qui  poussent  trop  loin  les  scru- 
pules littéraires,  et  qui  finissent  «  par  ne  plus  rien  entendre  aux 
choses  à  force  de  faire  les  entendus.  »  Quand  il  lui  faut  choisir 
des  défenseurs,  il  les  prend  sans  hésiter  dans  la  vieille  tradition 
romaine,  il  se  met  sous  le  patronage  de  Naevius,de  Plante, 
d'Ennius,  et  déclare  «  qu'il  aime  mieux  ce  qu'on  appelle  leur 
négligence  que  la  basse  régularité  de  ceux  qui  l'attaquent  (1).  » 
Lucilius  est  plus  explicite  encore,  et  plus  vif.  Assurément  il  s'est 
mis  lui  aussi  à  l'école  de  la  Grèce,  mais  il  n'est  pas  un  écolier 
timide,  et,  tout  en  l'admirant,  il  prétend  la  juger.  Son  respect 
pour  Homère  ne  l'empêche  pas  de  plaisanter  à  l'occasion  sur 
Hélène  et  Pénélope  ;  quoiqu'il  consacre  tout  un  livre  dans  son 
œuvre  à  des  questions  de  grammaire  qu'il  discute  avec  gravité,  il 
se  moque  des  avocats  qui  abusent  des  divisions  et  des  subdivi- 
sions et  dont  c'est  l'unique  souci  de  distribuer  artistement  les 
mots  dans  la  phrase  ;  il  raille  ces  petits- maîtres  qui  affectent 
de  ne  parler  qu'en  grec  ;  et  malgré  son  goût  sincère  pour  les 
philosophes,  il  n'hésite  pas  à  reconnaître  qu'un  bon  manteau, 
quand  il  fait  froid,  rend  plus  de  services  qu'un  maître  de  philo- 
sophie. Remarquons  que  Térence  a  vécu  dans  la  société  de  Sci- 
pion  quand  elle  était  encore  toute  jeune,  et  que  Lucilius  ne  la 
fréquentée  que  dans  les  dernières  années.  On  en  peut  conclure 
(}ue  cette  société  a  persisté  pendant  toute  son  existence  dans  les 
mêmes  sentimens;  que,  jusqu'à  la  fin,  son  culte  pour  l'art  grec 
s'est  préservé  de  toute  superstition  ;  qu'elle  n'a  imité  les  mœurs 
étrangères  qu'à  la  condition  de  ne  pas  compromettre  les  tradi- 
tions nationales;  qu'en  un  mot,  en  devenant  grecque  par  quelques 
côtés,  elle  est  toujours  au  fond  restée  romaine.  Cette  modéra- 
lion  en  toutes  choses  était  l'esprit  même  de  Scipion.  Ses  amis 
le  savaient  bien,  et  s'ils  l'ont  fidèlement  suivi,  c'est  qu'ils  étaient 
sûrs  qu'il  ne  les  mènerait  pas  trop  loin. 

(1)  Andria,  prologue. 


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A  PROPOS   DUN   MOT   a^ATIN. 


VI 


103 


Parmi  les  motifs  que  les  vieux  Romains  pouvaient  avoir  de  se 
défier  des  idées  nouvelles  qui  leur  venaient  de  la  Grèce,  il  y  en 
avait  un  qui  devait  leur  paraître  plus  grave  que  les  autres.  On 
a  vu  que  le  dernier  mot  de  Vhumanilas  est  l'amour  de  Thomm^ 
en  général,  sans  distinction  de  race  et  de  peuple,  uniquement 
parce  qu'il  est  homme.  Ce  sentiment  semble  d'abord  en  contra- 
diction avec  l'affection  jalouse  que  chaque  pays  réclame  de  ses 
enfans  et  qui  ne  souffre  pas  de  partage.  Comment  les  accorder 
ensemble?  Faut-il  les  sacrifier  l'un  à  l'autre,  ou  peut-on  le^ 
conserver  tous  les  deux?  Le  conflit  entre  le  cosmopolitisme  et  la 
patrie,  qui  a  pris  de  nos  jours  une  intensité  particulière  et 
menace  de  troubler  les  sociétés  modernes,  remonte  haut  :  il  a 
son  origine  dans  certaines  doctrines  des  écoles  philosophiques 
de  la  Grèce.  Cependant,  les  Grecs  ne  paraissent  pas  s'en  être  in-f 
quiétés.  C'est  qu'en  réalité  Tidée  de  la  patrie  ne  les  préoccupait 
guère.  Cette  idée  était  surtout  pour  eux  un  produit  de  leur  vanité; 
la  Grèce  étant  sans  contestation  le  pays  privilégié  de  l'intelligence, 
tout  ce  qui  n'est  pas  grec,  ils  l'appellent  barbare,  et  le  mépris 
qu'ils  ont  pour  les  barbares  leur  fait  sentir  l'orgueil  d'être 
Grecs.  Mais  il  ne  semble  pas  qu'ils  se  rendent  bien  compte  de 
ce  que  la  patrie  est  en  droit  d'exiger  de  nous  pour  la  défense  de 
son  honneur  ou  de  sa  liberté.  Â  l'exception  du  grand  élan  des 
guerres  médiques,  ils  ne  sont  jamais  arrivés  à  s'unir  contre 
l'étranger;  et  même  alors  ils  n'étaient  pas  tous  parmi  les  com- 
battans  de  Marathon  ou  de  Salami  ne.  Leur  affection  se  concen-» 
trait  volontiers  autour  du  petit  endroit  d'où  ils  étaient  origi- 
naires. On  a  remarqué  que  les  constitutions  qu'imaginaient 
leurs  philosophes  sont  faites  pour  des  pays  de  peu  d'étendue  : 
elles  concernent  des  villes  médiocrement  peuplées,  où  l'individu 
pourra  garder  toute  son  importance.  C'est  la  cité  qui  en  est  le 
cadre  ordinaire,  et  tout  au  plus,  quand  le  danger  devint  pressant, 
quelques  cités  parvinrent  à  se  grouper  ensemble  pour  former 
une  ligue.  La  patrie  n'apparaît  donc  pas  dans  les  combinaisons 
des  politiques  ;  elle  ne  semble  pas  non  plus  avoir  de  place  dans 
les  rêves  des  sages.  Lorsqu'ils  voulurent  échapper  à  la  concep- 
tion étroite  de  la  cité,  ils  dépassèrent  la  patrie,  et  la  philosophie 


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i04  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

leur  suggéra  l'idée  de  rhumanité.  On  demandait  à  Socrate  de 
quel  pays  il  était,  il  répondit  :  «  Je  ne  suis  ni  Athénien,  ni 
Grec  ;  je  suis  citoyen  du  monde.  » 

Voilà  une  réponse  qu'un  Romain  n'aurait  pas  faite.  Je  ne 
parlt  pas  de  Scipion  qui  ne  se  serait  jamais  imaginé  que  sous 
aucun  prétexte  et  pour  aucune  raison  on  pût  répudier  sa  patrie. 
On  lui  avait  donné  Tordre  de  détruire  Carthàge.  Peut-être  le 
trouvait-il  un  peu  rigoureux  :  il  avait  le  sentiment  de  l'huma- 
nité. Quand  Tincendie  fut  sur  le  point  d'achever  son  œuvre, 
il  songea  aux  vicissitudes  des  fortunes  humaines,  à  ce  qui 
pouvait  un  jour  arriver  à  son  pays;  Polybe,  qui  était  près  de  lui, 
nous  dit  qu'il  cita  tristement  un  vers  d'Homère  et  versa  quelques 
larmes  ;  mais  Tordre  fut  exécuté  et  Carthàge  s'abima  dans  les 
flammes.  Avec  Cicéron  la  question  se  pose  d'une  manière  pré- 
cise ;  il  s  appelle,  comme  Socrate,  citoyen  du  monde,  mais  avant 
tout  il  entend  rester  citoyen  de  Rome.  Il  sait  ce  qu'il  doit  à  sa 
patrie,  que  nous  lui  appartenons  tout  entiers,  «  et  qu'il  ne  nous 
est  permis  d'employer  à  notre  usage  que  la  partie  de  nous^ 
mômes  dont  elle  n'a  pas  besoin  (1).  »  Ailleurs  il  expose  encore 
plus  exactement  sa  pensée.  Il  se  place  en  présence  de  devoirs 
dififérens  et  montre  qu'il  y  en  a  un  qui  est  plus  impérieux  que 
les  autres  et  auquel  il  faut  les  subordonner.  Dans  un  beau  passage 
du  traité  des  Lois,  il  se  représente  visitant,  avec  son  frère,  la 
petite  ville  d'Arpinum,  d'où  ils  sont  originaires.  Il  Ta  toujours 
beaucoup  aimée  ;  il  y  retrouvait  avec  attendrissement  les  tradi- 
tions de  sa  race,  qui  était  ancienne  dans  le  pays,  ses  autels  do- 
mestiques, les  souvenirs  de  ses  aïeux.  Son  père,  que  sa  mau- 
vaise santé  retenait  loin  des  affaires  publiques,  avait  agrandi  la 
maison  de  famille,  mais  sans  détruire  l'ancienne,  où  ses  pères 
avaient  vécu.  On  la  reconnaissait  encore,  et,  par  sa  simplicité, 
elle  rappelait  celle  de  Curius  chez  les  Sabins.  Cicéron,  qui  y 
était  né,  n'y  retournait  pas  sans  émotion,  et  il  lui  échappe  de 
dire,  en  la  revoyant  :  «  C'est  là  qu'est  véritablement  ma  patrie  !  » 
Mais  il  se  reprend  aussitôt  ;  il  songe  qu'il  en  a  une  autre,  qui  se 
compose  de  la  )*éunion  des  cités  particulières,  et  s'élevant  au-dessus 
du  patriotisme  municipal,  ce  qu'un  Grec  n'a  jamais  pu  faire  en- 
tièrement, il  proclame  que  c'est  celle-là  qui  est  la  patrie  véri- 
table, qu'elle  doit  avoir  la  première  place,  «  qu'il  faut  nous  livrer 

(!)  De  Republica,  l,  4 


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▲  PROPOS  d'un  mot  latin.  105 

il  elle  tout  entiers,  lui  consacrer  tout  ce  que  nous  possédons, 
être  prêts  à  mourir  pour  la  défendre  (i).  »  Voilà  le  devoir,  et, 
comme  il  n'y  met  aucune  restriction,  nous  devons  en  conclure 
que  si  c'est  son  opinion  que  la  petite  patrie,  malgré  la  tendresse 
qu'il  a  pour  elle,  doit  céder  iî  la  grande,  h  plus  forte  raison 
Taffection  que  nous  éprouvons  pour  Vhumanité  doit  être  sacri- 
fiée à  celle  que  nous  inspire  notre  pays .  Les  conceptions  de  sa 
philosophie  généreuse  ne  lui  font  pas  oublier  la  réalité  des  faits. 
Il  n'ignore  pas  que  ces  sentimens  peuvent  entrer  en  conflit  en- 
semble, qu'il  y  a  des  occasions  où  ces  étrangers,  que  nous  vou- 
drions regarder  comme  des  frères,  deviennent  des  ennemis,  et 
que  nous  sommes  forcés  de  prendre  les  armes  pour  les  com- 
battre; il  pense  que  nous  ne  devons  pas  hésiter  à  le  faire.  Mais 
alors,  à  quoi  sert-il  de  s'être  proclamé  «  citoyen  du  monde,  »  et 
quel  profit  le  monde  pourrait-il  tirer  de  ces  belles  théories? 
Cicéron  entend  bien  que,  même  en  cette  extrémité,  Vhumanùe 
ne  perde  pas  ses  droits.  Il  veut  d'abord  qu'on  résiste  à  la  guerre 
tant  qu'il  sera  possible.  «  Puisqu'il  y  a  deux  manières  de  régler 
les  différends,  la  discussion  pacifique  (nous  dirions  aujourd'hui 
l'arbitrage)  ou  la  violence;  quQ  Tune  convient  à  l'homme  et  que 
l'autre  est  le  propre  des  bêtes  féroces,  il  faut  n'avoir  recours  à 
la  force  qu'après  que  les  autres  moyens  ont  été  épuisés  ;  et  dans 
tous  les  cas,  on  ne  doit  jamais  faire  la  guerre  que  pour  obtenir 
une  paix  équitable  qui  nous  permette  de  vivre  honorablement 
en  repos.  »  Si  nous  sommes  victorieux,  il  nous  interdit  d'abuser 
de  la  victoire.  Nous  devons  être  démens  envers  ceux  qui  n'ont 
pas  été  cruels  pendant  la  lutte  et  il  faut  leur  conserver  la  vie.  En 
un  mot,  on  doit  être  bien  convaincu  qu'il  y  a  des  limites  an 
droit  de  se  venger  et  de  punir  :  est  ulciscmdi  et  puniehdi 
modu${2). 

Si  Ton  songe  que  ces  belles  paroles  ont  été  prononcées  il  y  à 
plus  de  deux  mille  ans  et  avant  le  christianisme,  on  trouvera 
J)eut-êtrc  que  notre  civilisation  a  fait  depuis  cette  époque  Un  peu 
moins  de  progrès  qu'il  ne  nous  plait  de  le  croire  ou  de  le  dire. 

(1)  De  Ugibus,  II,  2. 

(2)  Tous  ces  beaux  préceptes  se  trouvent  surtout  dans  le  dernier  ouvrage  de 
Cicéron,  le  De  Officiis  au  livre  !•  u  et  m,  il. 


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106  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


VII 


Il  est  vrai  qae  ce  sont  des  paroles,  et  qu'il  reste  à  savoir  ce 
qu'elles  sont  deveùues  dans  la  pratique. 

Il  faut  bien  avouer  que  les  Romains  n'ont  pas  fait  la  conquête 
du  monde  sans  commettre  des  injustices,  des  violences,  des 
cruautés  ;  Vhitmanité  était  un  idéal  pour  eux  plus  qu'une  règle, 
dont  ils  ne  se  sont  jamais  écartés.  Mais  tout  de  même ,  il  est 
beau  pour  un  peuple  d'avoir  un  idéal  et  de  le  placer  très  baut, 
au  risque  de  ne  pas  toujours  l'atteindre.  L'histoire  montre  d'ail* 
leurs  qu'ils  l'ont  souvent  réalisé  dans  les  limites  oti  il  pouvait 
l'être,  et  que  c'est  une  des  principales  raisons  qui  expliquent  qu'ils 
aient  pu  conquérir  un  si  vaste  empire  et  qu'ils  l'aient  gardé  si 
longtemps. 

On  peut  se  demander  d'abord  pourquoi  cette  bonne  fortune 
leur  est  échue  plutôt  qu'à  un  autre  peuple.  Il  semblait  qu'elle 
dût  revenir  aux  Grecs,  qui  les  dépassaient  par  tant  de  grandes 
qualités  et  de  qui  précisément  ils  tenaient  ce  qu'ils  avaient  appelé 
Vhumaniié,  Les  Grecs  paraissaient  bien  mieux  faits  que  les 
Romains  pour  réunir  les  peuples  autour  d'eux.  De  tout  temps 
ils  ont  exercé  un  attrait  singulier  sur  tous  ceux  qui  les  ont 
connus  ;  on  ne  pouvait  avoir  de  relation  même  passagère  avec  eux 
sans  devenir  leurs  admirateurs  et  leurs  élèves.  La  chevauchée 
d'Alexandre  à  travers  l'Orient  restera  toujours  une  merveille 
inexplicable.  Il  lui  a  suffi  de  traverser  avec  une  petite  armée  des 
nations  dont  on  savait  à  peine  l'existence  pour  y  laisser  une  em- 
preinte qui  ne  s'est  plus  effacée.  La  plupart  d'entre  elles,  à  ce 
contact  passager,  sont  devenues  grecques,  et  beaucoup  n'ont  pas 
cessé  de  l'être.  Il  est  vrai  que  l'Occident  s'est  montré  plus  rebelle. 
La  Grèce  l'a  pourtant  entamé  de  plusieurs  côtés;  sur  presque 
toutes  les  côtes  de  la  Méditerranée  elle  a  jeté  des  colonies.  Elle 
a  conquis  le  sud  de  l'Italie  et  la  Sicile  ;  elle  s'est  établie  aux 
embouchures  du  Rhône  et  dans  quelques  coins  de  l'Afrique; 
mais  là,  elle  a  été  supplantée  par  Rome,  quoiqu'elle  eût  l'avance 
sur  elle,  et  dans  les  pays  mêmes  où  elle  a  dominé  le  plus  long' 
temps  et  à  plusieurs  reprises,  elle  a  laissé  peu  de  traces. 

Une  des  raisons  qui  empêcha  sans  doute  les  Grecs  de  garder 
sur  certains  peuples  une  influence   durable,  c'est  qu'ils  ne  se 


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A  PROPOS  d'un  moi  latim.  107 

sont  pas  assez  appliqués  à  mettre  leurs  actions  d'accord  avec 
leurs  doctrines.  Ils  donnaient  de  très  beaux  préceptes  et  de  fort 
mauvais  exemples.  Pour  nous  borner  à  ce  qui  nous  occupe, 
c'est  de  l'école  socratique  que  venait  en  droite  ligne  le  vers 
célèbre  de  Térence  : 

Homo  sum^  humani  nihil  a  me  alienum  puio. 

Sénèque  disait  qu'il  devrait  être  dans  tous  les  cœurs  et  sur 
toutes  les  lèvres.  Les  Grecs,  qui  l'écrivaient  dans  leurs  livres, 
l'avaient  quelquefois  à  la  bouche,  mais  il  est  bien  sûr  qu'il  n'était 
pas  dans  leur  cœur.  D'abord  l'étranger,  le  barbare,  comme  ils 
disaient,n'était  pas  un  homme  peureux.  Aristote  pense  qu'on  peut 
tout  se  permettre  avec  lui,  et  il  trouve  même  qu'on  lui  rend  ser- 
vice en  le  forçant  d'obéir,  puisqu'il  est  incapable  de  se  gouverner. 
Platon  croit  être  très  généreux  quand  il  distingue  entre  la  guerre 
et  ce  qu'il  appelle  la  discorde.  Lorsqu^on  combat  contre  l'étran- 
ger, c'est  la  guerre  ;  la  lutte  entre  Grecs  est  simplement  la  dis- 
corde. Dans  la  guerre,  tout  est  permis  ;  on  peut  brûler  les  mai- 
sons, ravager  les  champs,  réduire  les  habitans  en  servitude, 
Platon  n'y  voit  pas  d'empêchement:  ce  sont  des  barbares.  On 
doit  être  un  peu  plus  modéré  quand  c'est  une  simple  discorde, 
c'est-à-dire  quand  on  a  des  Grecs  en  face  de  soi  ;  il  faut  alors  se 
contenter  d'enlever  la  récolte  de  l'année  et  l'on  ne  doit  pas  faire 
d'esclaves.  Mais  ces  timides  réserves  furent  rarement  respec- 
tées. Les  Grecs,  qui  se  battaient  toujours,  ne  se  battaient  guère 
qu'entre  eux,  et  les  luttes  fraternelles  sont,  comme  on  le  sait,  les 
plus  implacables  de  toutes.  On  n'y  reconnaissait  aucun  autre  droit 
que  celui  du  plus  fort.  Les  Athéniens  en  avaient  fait  un  principe 
qu'ils  appliquaient  sans  distinction  à  tous  leurs  ennemis,  Grecs 
ou  barbares.  «  Quand  les  forces  sont  inégales,  disaient-ils  k  leurs 
voisins  de  Mélos,  qui  les  imploraient,  la  justice  est  inutile;  le 
plus  faible  doit  céder.  »  Que  nous  voilà  loin  de  Vhumanité! 
Polybe  a  raconté  les  dernières  luttes  de  la  Grèce  ;  c'est  une  his- 
toire lamentable,  et  jamais  il  ne  s'est  commis  plus  d  atrocités.  Je 
ne  parle  pas  de  la  cruauté  des  foules:  la  foule  est  partout  Idche 
et  féroce,  et  nous  avons  vu,  en  pleine  civilisation,  des  spectacles 
qui  rappellent  ceux  qu'offrit  Alexandrie,  quand  la  populace  ivre 
de  sang  mit  en  lambeaux  Agathoclès  et  tous  les  siens.  Mais  des 
diefs  de  peuple,  comme  Nabis,  à  Sparte,  ou  Philippe,  en  Macé- 


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i08  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

doine,  qui  avaient  pu  fréquenter  les  grands  philosophes  et  en- 
tendre les  pièces  d'Euripide  ou  de  Ménandre,  inventaient  contre 
leurs  ennemis,  ou  ceux  qu'ils  croyaient  Tôtre,  des  supplices  qui 
font  frémir.  Us  avaient  pour  principe  que,  lorsqu'on  tue  quel- 
qu'un, il  ne  faut  laisser  vivre  aucun  des  siens  qui  puisse  le  ven- 
ger, et  ils  exterminaient  la  famille  entière.  C'est  évidenlment 
cette  façon  de  se  conduire  qui  a  découragé  les  sympathies  que 
s'étaient  attirées  les  Grecs  et  compromis  l'admiration  qu'exci- 
taient partout  les  chefs-d'œuvre  de  leur  art  et  de  leur  littéra- 
ture. 

Il  n'y  avait  rien  de  semblable  à  Rome.  Sans  doute  la  race  y 
est  rude,  les  lois  très  rigoureuses,  la  famille  surtout  sévèrement 
organisée,  femme,  enfans,  serviteurs  dans  la  main  du  père  et 
sous  une  dure  discipline.  Le  premier  aspect  de  cette  cité  sérieuse, 
que  dirige  une  aristocratie  solennelle,  plus  occupée  d'affaires  que 
de  plaisir,  est  loin  d'être  aussi  attrayant  que  celui  d'Athènes  où, 
selon  Bossuet,  «  les  fêtes  et  les  jeux  étaient  perpétuels,  où  l'es- 
prit, où  la  liberté  et  les  passions  donnaient  tous  les  jours  de 
nouveaux  spectacles.  »  Mais  au  moins  n'y  trouve-t-on  pas  au- 
tant de  ces  scènes  de  férocité  que  la  Grèce  nous  a  trop  souvent 
offertes.  Au  fond,  les  mœurs  y  étaient  plus  douces  qu'elles  ne  pa- 
raissent. Par  exemple,  les  Romains  se  piquent  d^avoir  diminué 
l'atrocité  des  supplices,  qui  est  une  des  hontes  du  monde  antique. 
a  II  n'y  a  pas  de  nation,  dit  un  de  leurs  écrivains,  qui  en  use  avec 
plus  de  douceur  que  nous  dans  la  punition  des  coupables  (1).  » 
C'était  la  vérité.  N'oublions  pas  que  Rome  est  la  première  qui  ait 
aboli  la  peine  de  mort  en  matière  politique.  Polybe  fut  très  SL^r- 
pris  de  voir,  quand  il  y  arriva,  qu'un  citoyen,  accusé  d'un  crime 
capital,  a  le  droit,  pendant  qu'on  délibère,  de  sortir  ouvertement 
de  la  ville  ;  tant  qu'il  reste  une  tribu  qui  n'a  pas  rendu  son  verdict, 
il  peut  se  soustraire  au  châtiment  par  Texil.  Les  Romains  passent 
pour  le  plus  guerrier  de  tous  les  peuples,  et  Ton  sait  qu'en  eflet 
le  temple  de  Janus  n'a  presque  jamais  été  fermé  chez  eux.  Il 
paraît  pourtant  à  certains  indices  qu'il  n'a  pas  toujours  été  facile 
d'arracher  ce  peuple  de  laboureurs  à  ses  fermes  et  à  ses  champs 
pour  le  jeter  sur  ses  voisins  et  qu'il  a  plus  souvent  subi  la  guerre 
qu'il  ne  l'a  cherchée;  mais  une  fois  qu'elle  est  commencée,  il  la 
mène  avec  vigueur.  Sa  main  s'abat  lourdement  sur  ceux  qui  lui 

(l)  Tito-UTe,  IV,  •. 

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▲  PROPOS  d'un  mot  latin.  109 

résistent,  et  quand  il  croit  avoir  afifaire  à  des  ennemis  qui  n'accep- 
teronC  jamais  sa  domination,  il  les  traite  sans  pitié:  il  a  détruit 
presque  en  même  temps  Carthage,  Numanceet  Corinthe.  Comme 
ces  paysans  sont  pressés  de  rentrer  chez  eux,  et  qu'ils  ont  pour 
principe  de  ne  faire  la  paix  que  quand  ils  sont  victorieux,  ils 
emploient  tous  les  procédés  pour  vaincre  le  plus  vite  possible. 
Après  tout,  ces  procédés  sont  ceux  dont  l'antiquité  a  usé  partout 
sans  scrupule  et  auxquels  les  nations  modernes  n'ont  pas  tout  à 
fait  renoncé.  Mais  après  la  victoire  leur  façon  d'agir  change. 
D  ordinaire  on  ne  les  suit  guère,  on  ne  les  étudie,  on  ne  les 
admire  que  pendant  qu'ils  livrent  la  bataille.  On  a  tort  :  c'est 
quand  elle  est  gagnée  qu'il  importe  surtout  de  les  voir  à  l'œuvre. 

Tout  d  abord,  et  dès  leurs  premières  entreprises,  nous  remar- 
quons que,  contrairement  aux  habitudes  des  nations  antiques, 
ils  ont  laissé  vivre  les  peuples  qu'ils  avaient  vaincus.  Il  est  vrai 
qu'au  début  au  moins  ces  peuples  étaient  des  Italiens,  des  frères; 
mais  on  a  vu  que  cette  considération  n'a  pas  arrêté  les  Grecs 
qui  semblaient  traiter  plus  mal  leurs  ennemis  quand  ils  étaient 
de  leur  sang.  Non  seulement  Rome  n'a  pas  exterminé  les  siens 
après  leur  défaite,  mais  même  elle  ne  les  a  pas  réduits  &  être 
des  sujets;  elle  en  a  fait  des  alliés,  et  ils  l'ont  aidée  à  vaincre  le 
monde.  Les  anciennes  inimitiés  ont  été  bientôt  oubliées.  Daiis 
l'éloge  enthousiaste  que  Virgile  a  fait  des  peuples  de  la  vieille 
Italie,  ceux  dont  il  exalté  surtout  le  courage,  qu'il  appelle  une 
race  de  héros,  «  les  Marses,  les  Sabins,  le  Ligure  accoutumé  à 
la  peine,  le  Yolsque  à  la  lance  pointue,  »  sont  précisément  les 
mêmes  qui  ont  arrêté  le  plus  longtemps  la  fortune  de  Rome. 
Au  lieu  de  se  souvenir  du  mal  qu'ils  lui  ont  fait,  elle  se  glorifie 
de  leur  valeur  dont  elle  a  eu  tant  à  souffrir.  Après  la  conquête  de 
ritalie,  Toxpérience  était  faite  ;  les  Romain^  avaient  trop  de  bon 
sens  pour  n'en  pas  profiter.  Dès  lors,  ils  sont  décidés  à  appliquer 
partout  la  méthode  qui  leur  a  si  bien  réussi.  Ils  feront  le  moins 
possible  de  guerres  d'extermination;  impitoyables  pendant  la  lutte, 
ils  seront  démens  après  la  victoire.  «  C'est  là,  dit  Cicéron,  le 
fondement  de  notre  domination  ;  c'est  ce  qui  a  étendu  si  loin  les 
limites  de  notre  empire  (!)•  » 

La  conquête  finie,  l'œuvre  n'était  que  commencée;  le  plus 
important  restait  à  faire.  Ces  peuples  qu'on  venait  de  soumettre, 

(1)  Pro  Batbo,  13. 


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HO  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

qu'on  avait  épargnés,  il  fallait  se  les  attacher  et  arriver  à  en 
faire  un  seul  peuple.  On  a  souvent  exposé  les  prqcédés  doût  se 
sont  servis  les  Romains  et  qui  ont  obtenu  un  si  merveilleux 
succès,  je  crois  inutile  d'y  revenir.  Je  ne  rappellerai  que  ceux 
dans  lesquels  se  retrouve  directement  Tinfluence  de  Vhumaniié 
D'abord,  ils  ont  apporté  aux  vaincus  une  civilisation  supé- 
rieure :  un  vainqueur  n'a  pas  de  moyen  plus  sûr  de  légitimer  sa 
Aactoire.  Cette  civilisation,  nous  avons  vu  qu'ils  la  tenaient  de 
la  Grèce  et  de  quelle  manière  ils  se  Tétaient  appropriée.  Certai- 
nement elle  avait  perdu  à  passer  d'un  peuple  à  l'autre  ;  et  pour- 
tant, je  me  demande  si,  sous  la  forme  nouvelle  qu'elle  avait 
prise,  elle  ne  convenait  pas  mieux  à  ceux  auxquels  on  allait 
l'appliquer.  Ils  étaient  de  nature  intelligens,  mais  encore  fort 
mal  dégrossis  ;  la  finesse,  la  subtilité,  la  grâce,  toutes  les  perfec- 
tions de  l'esprit  grec  pouvaient  leur  échapper.  Il  fallait,  comme 
dit  M"*  de  Sé%agné,  les  épaissir  un  peu,  pour  qu'il  fût  possible  à 
ces  ignorans  de  s'en  rendre  maîtres.  Ainsi  présentées,  ils  les  ont 
comprises  et  goûtées  du  premier  coup\  Elles  ont  pénétré  non  seu- 
lement en  Espagne  et  dans  la  Gaule,  mais  en  Afrique,  en  face  du 
désert,  &  Trêves,  &  Cologne,  à  quelques  pas  de  la  barbarie  ger- 
manique. La  passion  que  ces  pays  lointains  témoignent  pour  les 
lettres  latines  n'était  pas  uniquement  une  flatterie  pour  la  ville 
maîtresse;  il  y  entrait  plus  de  sincérité  qu'on  n'est  tenté  de  le 
croire.  Les  Romains  n'ont  pas  imposé  leur  civilisation  au  monde; 
le    monde  est  allé    au-devant  d'elle.  Rappelons-nous  que  les 
écoles  de  grammaire  et  de  rhétorique,  qui  firent  tant  pour  la 
répandre,   n'ont  pas    été    fondées    directement    par   l'autorité 
romaine;  à  cette  époque,  TÉtat  n'avait  pas  pris,  comme  chez 
nous,  le  monopole  de  l'enseignement,  il  laissait  faire  les  villes,  et 
se  contentait  d'encourager  les  maîtres  en  leur  accordant  quelques 
distinctions  et  quelques  privilèges.  C'étaient  ceux  qui  devaient 
profiter  de  leurs  leçons,  c'est-à-dire  les  gens  des  pays  vaincus, 
qui  les  attiraient  chez  eux  et  qui  les  payaient.  Même  cette  diffu- 
sion de  la  langue  latine  dans  tout  le  monde  occidental,  qui  fut 
si  avantageuse  à  Rome,  il  semble  bien  qu'elle  y  soit  arrivée  sans 
avoir   besoin  d'exercer   aucune    contrainte.   Malgré   la   phrase 
célèbre  de  saint  Augustin,  dans  la  Cité  de  Dieu,  je  ne  crois  pas 
qu'elle  ait  eu  à  prendre  des  mesures  rigoureuses  pour  imposer 
sa  langue  &  ceux  qui  subissaient  sa  domination.  Elle  exigea 
d'eux  seulement,  quand  elle  leur  accordait  le  droit  de  cité,  de  se 


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A  PROPOS  d'un   mot  latin.  ill 

servir  du  latin  dans  les  actes  officiels,  et  c'était  la  justice  même. 
Mais,  dans  les  relations  privées,  ils  étaient  libres  de  parler 
comme  ils  voulaient.  Nous  ne  voyons  pas  qu'elle  ait  proscrit  les 
idiomes  populaires,  et  plusieurs  d'entre  eux  lui  ont  même  surr 
vécu.  Elle  n'eut  pas  un  moment  l'idée  de  forcer  les  Grecs  à 
parler  latin  ;  Mommsen  fait  même  remarquer  qu'elle  fut  si  éloi- 
gnée de  traiter  leur  langue  en  ennemie  et  d'essayer  d'en  res* 
treindre  l'usage  que  c'est  sous  sa  domination  et  avec  son  aide 
qu'elle  se  répandit  dans  des  pays  où  elle  n'était  pas  connue,  par 
exemple  dans  le  Pont  et  le  long  des  frontières  orientales  (1). 
N'est-ce  pas  la  preuve  qu'elle  n'avait  pas  pour  principe,  comme 
on  l'a  prétendu,  de  supprimer  les  autres  langues  pour  les  rem^ 
placer  par  la  sienne  ?  Et  si  ce  résultat  s'est  produit  dans  une 
partie  du  monde,  si  plusieurs  des  peuples  qu'elle  a  vaincus  ont 
adopté  si  facilement  le  latin  et  ne  l'ont  jamais  oublié,  n'en  peut- 
on  pas  conclure  que  c'est  parce  qu'ils  l'ont  fait  d'eux-mêmes  et 
sans  y  être  contraints? 

Avec  la  civilisation,  Rome  apportait  la  paix  :  il  n'y  a  pas  de 
bienfait  auquel  les  nations  soient  plus  sensibles.  On  vient  de 
voir  que  Gicérôn  demandait  qu'on  ne  fît  la  guerre  que  pour 
obtenir  une  paix  équitable  et  qui  pût  durer.  C'était  au  fond  la 
pensée  des  Romains.  Ils  n'étaient  pas,  autant  qu'on  se  l'imagine, 
des  batailleurs  de  nature  qui  cherchent  à  susciter  des  querelles 
pour  avoir  quelque  raison  de  les  vider  par  les  armes.  Ils  ont 
gardé  ces  sentimens  au  milieu  même  de  leur  plus  haute  fortune. 
Leurs  succès  ne  les  ont  pas  enivrés.  Ils  avaient  élevé  un  autel  k 
la  Fortune  du  jour  présent  [Fortuna  hujusce  diei)  pour  montrer 
qu'il  ne  faut  pas  trop  compter  sur  les  chances  heureuses  et  que 
le  lendemain  peut  nous  ôter  ce  que  nous  a  donné  la  veille. 
Après  les  orages  dans  lesquels  sombra  le  gouvernement  républi- 
cain, la  paix  devint  le  rêve  et  l'espoir  de  tout  le  monde.  Les 
poètes  la  chantent  d'avance,  pour  répondre  aux  vœux  du  public. 
Horace  célèbre  le  jour  où  le  laboureur  pourra  planter  sa  vigne 
en  sûreté  et  conduire  sans  crainte  ses  bœufs  dans  les  champs, 
où  les  bons  citoyens ,  paisiblement  assis  à  la  table  de  famille, 
avec  leurs  enfans  et  leur  femme,  fêteront  ensemble  les  dieux 

(1)  Le  dernier  Tolume  de  l'Histoire  romaine  de  Mommsen,  qui  étudie  l'état  des 
provinces  sous  l'empire,  contient  les  renseignemens  les  plus  curieux  sur  le  sujet 
que  je  traite.  11  a  été  fort  bien  traduit  en  français  par  MM.  Gagnât  et  Toutain,  et 
forme  les  trois  derniers  volumes  de  l'édition  f^çaise. 


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REVUE   DES    DEUX  MONDES. 


de  la  patrie  (1).  C'était  l'idéal  de  tous  les  Romains,  et  le  régime 
nouveau  ne  fut  si  favorablement  accueilli  que  parce  qu'il  pro- 
mettait de  le  réaliser.  Mais,  pour  que  Rome  pût  jouir  de  la  paix, 
il  fallait  qu'elle  commençât  par  la  donner  au  monde.  Elle  savait 
bien  que  le  moindre  mouvement  qui  agiterait  l'Empire  la  forcerait 
à  prendre  les  armes  et  troublerait  son  repos.  C'était  donc  une  né- 
cessité pour  elle, si  elle  voulait  vivre  tranquillement,  de  procurer 
d'abord  la  tranquillité  à  tous  ceux  qui  vivaient  sous  sa  domina- 
tion. La  tâche  était  double  ;  elle  avait  à  les  défendre  contre  len- 
nemi  du  dehors,  les  Germains,  les  Scythes,  les  Parthes,  et  elle  y 
parvenait  sans  trop  de  peine  au  moyen  des  légions  campées  à  la 
frontière,  et  grâce  à  l'esprit  militaire  qui  s'y  conserva  jusqu'à  la 
fin.  La  paix  intérieure  était  plus  difficile  à  établir  et  à  conserver. 
Il  fallait  unir  entre  elles  des  populations  voisines  et  ennemies, 
toujours  prêtes  à  reprendre  de  vieilles  querelles,  les  faire  vivre 
ensemble,  les  forcer  à  se  supporter,  leur  imposer  l'habitude  de 
vivre -en  repos,  joacw  imponere  morem  (2).  Virgile  a  bien  raison 
de  la  glorifier  d'y  avoir  réussi  comme  d'une  de  ses  plus  belles 
victoires.  On  est  émerveillé  de  voir  que  son  succès  ait  été  si 
rapide  et  si  complet.  Rappelons-nous  qu'une  garnison  de 
1  200  hommes  à  Lyon,  avec  quelques  milices  municipales,  a  suffi 
pendant  plusieurs  siècles  pour  assurer  la  paix  des  Gaules. 

C'est  cequ'on  appelle  la  «  paix  romaine,  »  dont  le  monde  a 
joui  sans  trop  d'interruption  presque  jusqu'à  la  fin  de  l'Empire.  A 
tout  prendre,  ce  fut  une  des  époques  les  plus  heureuses  de  l'his- 
toire. Quoiqu'il  ne  soit  guère  d'usage  qu'on  soit  satisfait  de  son 
temps,  les  gens  d'alors  paraissent  heureux  de  vivre,  et  le  disent 
sans  détour  dans  les  inscriptions  qu'ils  nous  ont  laissées.  Sur  les 
monumens  qu'ils  élèvent,  ils  célèbrent  avec  effusion  une  divinité 
qu'ils  appellent  Félicitas  temporum,  et  je  ne  vois  pas  de  raison  de 
penser  que  les  hommages  qu'ils  lui  rendent,  ainsi  que  les  remer- 
ciemens  qu'ils  adressent  aux  princes  auxquels  ils  croient  devoir 
cette  félicité,  ne  soient  pas  sincères.  En  réalité,  la  victoire  de  Rome 
ne  leur  a  rien  enlevé  qu'ils  puissent  beaucoup  regretter.  On  a 
respecté  leur  religion,  on  se  garde  de  choquer  leurs  habitudes, 
on  honore  leur  passé  (3)  ;  ils  conservent  leur  régime  municipal 

(1)  Horace,  Odes,  IV,  5. 

(2)  Virgile,  Enéide,  VI,  853. 

(3)  Pline,  Lettrée,  VIII,  24.  Cette  belle  lettre  nous  montre  comment  les  honnêtes 
gens  voulaient  qa!on  traitât  les  provinces. 


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ppii,n  Jailli  -- 


A  PROPOS  d'un  mot  latin.  113 

auquel  ils   tenaient  plus  qu'à  tout  le   reste.   Leur  nationalité 
même,  dont  les  liens  étaient  déjà  si  relâchés  avant  leur  défaite, 
n'a  pas  disparu  avec  elle,  et  ils  n'y  ont  pas  renoncé  tout  à  fait 
en  devenant  Romains.  Au  contraire,  Mommsen  a  montré  que, 
dans  certains  pays  où  elle  existait  à  peine,  c'est  Rome  qui  l'a 
véritablement  créée.  Elle  a  donné  un  centre  à  la  Grèce,  qui  en 
avait  toujours  manqué,  par  la  création  de  Vamphictyonie,  et 
c'est  autour  de  l'autel  de  Lyon,  dans  la  célébration  des  fêtes 
augustales,  que  la  Gaule  a  pris  le  sentiment  de  son  unité.  La 
paix  profitait  à  tout  le  monde.  La  prospérité  publique  est  attes- 
tée par  les   monumens  somptueux  élevés  aux  frais  des  muni-- 
cipes  et  qui  subsistent  encore.  Les  hautes  classes  cultivaient  les 
lettres  que  Rome  leur  avait  enseignées  et  étaient  fières  de  s'ini- 
tier aux  habitudes  de  la  civilité  romaine.  Le  grand  spectacle  du 
Dïonde  uni  et  tranquille  sous  la  môme  autorité  frappait  les  let-' 
très  d'admiration.  Les  plus  éclairés  d'entre  eux,  et  qui  connais- 
s^enl  la  philosophie  grecque,  songeaient  à  cette  cité  universelle 
révée  par  les  sages,  qui  devait   contenir  l'humanité,  et  il  leur 
^BE^blait  que  jamais  elle  n'avait  été  plus  près  d'être  réalisée.  Les 
'ïïalheurs  de  l'Empire,  vers  la  fin  du  iv**  siècle,  ne  parvinrent 
pas  aies  en  détacher.  Il  semble  au   contraire  que  jamais  ils 
^'^ient  plus  compris  ni  mieux  exprimé  les  bienfaits  de  la  domi- 
nation roinaine  qu'au  moment  où  ils  sont  menacés  de  les  perdre. 
C'est  pendant  qu'Alaric  se  préparait  à  marcher  sur  Rome  que 
Claudien,  un  Alexandrin  de  naissance,  écrivait  ces  vers  admi- 
^bles  où  il  nous  la  montre  réchauffant  les  vaincus  sur  sa  poi- 
gne et  unissant  sous  le  même  nom  tout  le  genre  humain  : 

Emc  est  in  gremio  victos  qusB  sola  recepit 
Humanumque  genus  communi  nomine  fovit  (1). 

Elle  venait  d'être  prise  et  ravagée,  quand  Rutilius  Namatianus, 
^n  Gaulois  du  Midi,  qui  retournait  en  toute  hâte  dans  son  pays 
''^^nacé,  la  saluait  encore  en  lui  disant  avec  une  touchante  recon- 
naissance : 

Urbem  fecisti  quod  prius  orbis  erat  (2). 

^  peu  plus  tard,  quand  les  affaires  eurent  encore  empiré,  que 
^^  Germains  occupèrent  l'Italie,  la  Gaule,  l'Espagne,  l'Afrique, 


1^)    Jn  Kcund.  consul.  StUichonis^  150 
^^   Jtineranum,  65. 


TOMi  zxvnu  —  1907. 


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ii4  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

TEspagnoi  Paul  Orose  ne  se  résigne  pas  à  croire  que  tout  soîi 
perdu  sans  retour.  Sans  le  dire  expressément,  il  imagine  que  les 
peuples  qui  ont  vécu  si  longtemps  sous  la  domination  romaine 
ne  pourront  jamais  l'oublier  tout  à  fait,  et  que,  même  quand  ils 
seront  séparés  les  uns  des  autres,  ce  souvenir  créera  un  lien 
entre  eux  et  une  sorte  de  parenté  à  laquelle  ils  se  reconnaîtront 
Il  espère  que  si  YImperium  romanum  est  condamné  à  dispa- 
raître, il  ne  finira  pas  tout  entier,  qu'il  en  survivra  quelque  chose 
dans  les  nations  désagrégées,  et  qu'elles  formeront  encore  ce 
qu'il  appelle  la  Romania. 


VIII 


Orose  ne  s'était  pas  trompé.  L'Empire  romain  n'existe  plus 
depuis  quinze  siècles,  et  les  tentatives  qu'on  a  faites  pour  le  ré* 
tablir  dans  sa  grandeur  ont  échoué.  Mais  la  Romania  n'a  pas 
tout  à  fait  disparu,  et,  dans  presque  toutes  les  nations  de  l'Europe 
méridionale,  quelque  chose  de  Rome  se  retrouve.  Voilà  pourquoi 
on  les  appelle  d'ordinaire  les  races  latines. 

Ce  nom  est  mal  donné.  Les  physiologistes,  qui  mesurent  les 
dimensions  des  os,  la  conformation  des  crânes,  la  couleur  de  la 
peau,  n'ont  pas  de  peine  à  prouver  que  tous  ces  gens  qu'on  réu- 
nit sous  le  même  nom  ne  forment  pas  une  race  unique  et  qu'ori- 
ginairement ils  appartenaient  à  des  pays  différons.  Dans  l'anti- 
quité même,  on  distinguait  chez  eux  des  Ligures,  des  Celtes,  des 
Ibères;  depuis,  ils  se  sont  accrus  de  Goths,  de  Vandales,  de 
Francs,  de  Scandinaves,  etc.  Il  n'y  a  donc  pas,  à  proprement 
parler,  de  races  latines,  il  y  a  des  nations,  qui  ont  vécu  long- 
temps sous  la  domination  romaine,  et  qui  en  gardent  l'empreinte, 
des  fils  adoptifs,  qui  sont  arrivés  à  Rome  de  toutes  les  parties  du 
monde,  qu'elle  a  groupés  autour  d'elle,  qu'elle  a  nourris,  qu'elle 
a  formés,  et  qui  sont  devenus  avec  le  temps  ses  fils  légitimes. 
La  science  de  nos  jours  a  exagéré  l'influence  de  la  race  dans 
le  caractère  des  individus  et  des  peuples.  Les  raisons  physiolo- 
giques n'expliquent  pas  tout;  il  y  en  a  d'autres  qui  n'ont  pas 
moins  d'importance.  Une  éducation  semblable,  l'habitude  de 
vivre  ensemble,  la  lecture  des  mêmes  ouvrages,  l'admiration 
des  mêmes  grands  écrivains,  peuvent  créer  à  la  longue  chez  des 
peuples  d'origine  diverse  un  tour  d'esprit  commun  qui  devient 


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A  PROP.OS  d'un  mot  latin.  115 

une  autre  nature.  Ne  peut-on  pas  dire  que  dans  la  Grèce,  dé- 
chirée par  tant  de  factions,  divisée  en  tant  de  cités  jalouses  et 
ennemies,  Tunité  ne  s'est  guère  faite  qu'autour  d'Homère  ? 

En  ce  moment,  l'opinion  semble  être  sévère   aux  nations 
latines.  On  leur  fait  de  grands  reproches,  et  quoiqu'on  les  accuse 
ordinairement  d'avoir  trop  bonne  opinion  de  leurs  mérites,  elles 
répètent  avec  une  complaisance  singulière  le  mal   qu'on  dit 
d'elles.  Pour  ne  parler  ici  que  de  la  France,  tandis  que  les  ado- 
rateurs du  succès  n'ont  d'éloges  que  pour  l'Allemagne  et  nous 
humilient  par  la  comparaison,  ceux  qui  reviennent  d'une  excur- 
sion en  Amérique,  la  tête  encore  étourdie  du  mouvement  des 
foules,  du  bruit  des  machines,  de  l'activité  des  usines  et  des  mar- 
chés, ne  cessent  de  nous  proposer  l'exemple  des  Anglo-Saxons. 
Tous  témoignent  une  douce  pitié  pour  ces  qualités  dont  nous 
avions  la  vanité  d'être  fiers,  et  que  l'Europe  a  eu  si  longtemps 
la  faiblesse  de  nous  envier,  et  ils  essayent  de  nous  montrer^  pour 
nous  en  guérir,  qu'elles  ne  sont  plus  à  la  mode.  Je  doute  pour- 
tant qu'ils  y  réussissent.  Le  mal  est  trop  ancien;  il  a  poussé  trop 
loin  ses  racines.  Ces  qualités  qu'on  raille  et  dont  on  tient  h  nous 
corriger,  je  remarque  que  ce  sont  celles  mêmes  que  j'énumérais 
au  début  de  ce  travail  en  indiquant  les  sens  divers  qu'on  don- 
nait au  mot  humanitas;  avant  tout,  le  souci  de  la  culture  de 
Vesprit,  un  amour  ardent  pour  les  lettres,  a,u  sens  où  les  pre- 
naient les  Romains,  les  lettres  humaines,  qui  s'appliquent  à  la 
^e,  qui  ont  un  caractère  pratique  et  une  importance  sociale. 
C'est  cette  façon  de  les  comprendre  et  de  lès  cultiver  qui  a  donné 
^  Qotre  littérature  ce  mérite  particulier  de  pouvoir  convenir  à 
P'^esque  tous  les  peuples  et  d'être  devenue  par  momens  une  lit- 
'^'•ature  imiverselle.  C'est   de    là  aussi  que  nous  tenons  cette 
^'ïx^nité  dans  les  relations,  ce  ton  de  politesse  qu'ailleurs  on 
^*^erche  à  copier,  enfin  ce  goût  de   la  vie  mondaine  qui   ne 
se^t  pas  tout  à  fait  perdu  chea^  nous,  même  en  ce  temps  de 
^^ïïiocratie.  Car,  si  nous  ne  possédons  plus  guère  des  salons 
cÇ^xtune  ceux  du  xvii*  et  du  xviu*  siècle,  qui  faisaient  l'admira- 
^^n  de  l'Europe,  on  remarque  que  nous  sommes  encore  le  pays 
^^  l'on  aime  le  plus  à  se  réunir,  à  causer,  où  l'on  fait  le  plus 
*^  cas  de  ces  plaisirs  de  la  société  que  Bossuet  appelle  «  le  plus 
S^tod  bien  de  la  vie  humaine.  »  A  ces  qualités  d'extérieur  et  de 
^^irface,  qu'il  ne  faut  pas  dédaigner,  il  s'en  ajoute  d'autres  plus 
^portantes,  que  les  anciens  attribuaient  aussi  à  l'éducation,  aux 


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H  6  AEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

études  libérales,  à  la  pratique  des  lettres;  c'est  une  certaine 
douceur  de  mœurs  qui  nous  incline  à  l'indulgence,  à  la  sympa- 
thie pour  les  autres,  même  quand  ce  sont  des  ennemis  ;  un  fond 
de  générosité,  dont  noB  rivaux  nous  raillent,  après  en  avoir  pro- 
fité, et  qui  est  pour  nous  à  la  fois  un  honneur  et  une  faiblesse. 
Elle  nous  rend  incapables  de  cette  ténacité  de  haine  que  nous 
voyons  chez  certains  peuples,  qui  ne  s'arrêtent  dans  leurs  ven- 
geances qu'après  avoir  épuisé  leurs  ressentimens  et  rassasié  leurs 
appétits  ;  elle  nous  enflamme  pour  des  idées  et  nous  pousse  quel- 
quefois dans  des  entreprises  contraires  à  nos  intérêts  véritables, 
pour  peu  qu'elles  nous  paraissent  justes  et  grandes.  N'est-ce  pas 
à  peu  près  ce  que  les  anciens  entendaient  par  Vhumanité? 

Quand  j'étudiais,  un  peu  trop  longuement  peut-être,  com- 
ment cette  notion  de  l'humanité  est  arrivée  de  la  Grèce  à  Rome, 
de  quelle  manière  elle  y  a  été  reçue,  et  la  marche  qu'elle  a  sui- 
vie jusqu'au  jour  où  les  sages  l'ont  formulée  définitivement  dans 
leurs  ouvrages,  je  n'écrivais  pas  seulement  un  chapitre  d'his- 
toire ancienne.  Nous  avons  profité  nous  aussi  de  ce  qui  s'est  fait 
à  cette  époque  lointaine  ;  Scipion  Émilien,  Cicéron  et  les  autres 
ont  travaillé  pour  nous,  et  il  nous  faut  remonter  jusque-là  pour 
nous  bien  connaître  ;  c'est  là  que  nous  trouverons  les  origines 
de  la  civilisation  dont  uqus  vivons  ;  et  je  crois  bien  que  si  les 
nations  latines  voulaient  choisir  un  mot  qui  exprime  ce  qu'elles 
ont  de  plus  élevé  dans  leurs  aspirations  et  qui  résume  les  qua- 
lités qui  font  d'elles  des  alliées  et  des  sœurs,  un  mot  qui  pût 
leur  servir  de  devise  et  de  ralliement  dans  une  entente  com- 
mune, elles  n'en  trouveraient  pas  de  plus  juste  et  de  plus  vrai 
que  celui  d'humanitas. 

Gaston  Boissier. 


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lES 

RICHES  DEPUIS  SEPT  CENTS  ANS 


HONORAIRES  DES  PROFESSIONS  LIBÉRALES 
MÉDECINS  ET  CHIRURGIENS 


Suivant  les  temps,  suivant  les  nations,  telles  ou  telles  be- 
sognes, telles  ou  telles  fonctions  sont,  à  raison  ou  à  tort,  hono- 
rées ou  dédaignées.  Le  barreau,  dans  la  république  romaine,  avait 
un  prestige  dont  il  était  dépourvu  dans  la  monarchie  française. 
Les  charges  militaires  furent  en  Chine,  jusqu'à  ces  dernières 
années,  les  moins  prisées  de  toutes.  Le  service  personnel  des 
grands  était  le  plus  noble  au  moyen  âge;  il  a  cessé  de  l'être 
dans  les  temps  modernes.  Les  postes  officiels,  dans  certains  États 
de  l'Amérique...  et  même  de  l'Europe,  n'ont  plus  rien  du  lustre 
qu'ils  ont  conservé  dans  d'autres.  Pourtant,  les  employés  des 
haras  ou  des  eaux  et  forêts  ont  plus  de  relief  encore  que  les  vé- 
térinaires ou  les  marchands  de  bois. 

Voici  deux  siècles,  il  n'était  pas,  chez  nous,  d'avocat  qui  n'am- 
bitionnât la  condition  de  juge  ;  aujourd'hui,  il  n'est  pas  de  ma- 
gistrat qui  aille  de  pair  avec  les  avocats  illustres.  Ces  jugemens, 
bons  ou  mauvais,  ont  tous  leurs  causes  profondes;  justes  ou  in- 
justes, il  n'importe.  Mais  il  [arrive  que  la  [richesse,  dans  un 
État  gouverné  par  l'opinion,  perd  beaucoup  de  son  importance 
sociale,  lorsque  l'opinion  donne  au  mérite  personnel  le  pas 


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118  RBVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sur  les  situations  qui  s'obtiennent  par  l'argent  ou  même  par 
le  vote. 

Lorsqu'il  s'agit  toutefois  à' apprécier  en  argent  ces  valeurs  in- 
tellectuelles, artistiques  ou  scientifiques,  l'argent  reprend  ses 
droits  souverains,  et  les  paie,  non  suivant  l'estime  qu'il  en  fait, 
mais  suivant  le  besoin  qu'il  en  a  ou  la  jouissance  qu'il  en  espère. 
Or,  les  raisons  qui  font  que  l'on  paie  ne  sont  pas  toujours  les 
raisons  pour  lesquelles  on  estime.  Ainsi  les  professions  libérales, 
qui  toutes  ont  profité  de  l'évolution  des  idées^  n'ont  pas  profité 
toutes  de  l'évolution  des  prix.  Et,,  dans  les  catégories  qui  en  ont 
bénéficié  le  plus,  l'inégalité  a  plutôt  crû  que  diminué.  Il  s'est 
opéré  un  déclassement  des  diverses  sortes  d'«  aristocraties  » 
d'argent,  de  pouvoir,  de  naissance  et  de  talent;  mais,  dans  le 
classement  intérieur  de  chaque  groupe  il  ne  s'est  opéré  aucun 
nivellement,  pas  plus  sur  le  terrain  des  honoraires  libéraux  que 
sur  celui  des  traitemens  privés  ou  sur  celui  de  la  richesse 
acquise.  Au  contraire,  il  s'y  est  créé  des  privilèges,  des  situa- 
tions plus  favorisées,  plus  hautes  et,  par  rapport  à  l'ensemble 
de  chaque  corporation,  plus  exceptionnelles,  qu'il  n'y  en  avait 
jamais  eu  naguère.  Il  y  a  par  conséquent  aujourd'hui  plus  d'iné- 
galité qu'autrefois,  dans  le  sein  de  chaque  profession,  entre  ceux 
qui  gagnent  200-000,  400000,  600000  francs  par  an  et  ceux  qui 
gagnent  seulement  de  quoi  vivre.  Cette  «  élite  »  n'est  d'ailleurs 
une  élite  qu'au  point  de  vue  du  salaire,  et  ce  salaire  est  <c  juste,  » 
puisqu'il  est  librement  consenti. 

I 

Ces  situations  enviées,  qui  résultent  de  l'offre  et  de  la  de- 
mande, ont  été  créées  au  profit  de  leurs  favoris,  les  unes,  — 
—  celles  des  médecins  et  des  peintres,  —  par  l'aristocratie  des 
nouveaux  riches  ;  les  autres,  —  celles  des  auteurs  dramatiques  et 
des  acteurs,  —  par  l'aisance  nouvelle  de  la  démocratie. 

Il  n'y  a  d'ailleurs  pas  d'explication  à  donner  de  ce  que  les 
grands  avocats  soient  mieux  rétribués  que  les  grands  écrivains; 
pas  plus  qu'il  n'en  pourrait  être  donné  de  ce  qu'un  kilo  d'acier 
coûte  aujourd'hui  moins  cher  qu'un  kilo  de  bœuf,  tandis  que  c'était 
exactement  le  contraire  au  xv*  siècle.  Les  prix  aussi  ont  leurs 
raisons...  que  la  raison  n'a  point  à  connaître.  Il  ne  s'ensuit  pas 
de  ce  que  les  premiers  chirurgiens    se   fassent  présentement 


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LES   RICHES   DEPUIS   SEPT   CENTS   ANS.  119 

600  000  francs  par  an,  tandis  que  les  premiers  médecins  ne  se 
font  pas  plus  de  200000,  que  la  chirurgie  soit  supérieure  à  la 
médecine;  ni  de  ce  qu'un  ténor  peut  gagner  400000  francs, 
tandis  qu'un  comédien  n'en  gagnera  pas  plus  de  moitié,  que 
l'opéra  l'emporte  à  ce  point  sur  le  drame;  ni  enfin,  de  ce  que  le 
peintre  de  portraits  en  vogue  réalise  des  recettes  annuelles  de 
300000  francs,  tandis  que  le  peintre  d'histoire  le  plus  réputé 
reste  bien  en  deçà  d'un  pareil  chiffre,  il  n'y  a  pas  à  conclure 
que  r«  histoire  »  soit  au-dessous  du  «  genre  »  ou  du  «  por- 
trait. y> 

Mais  seulement  cette  remarque  peut  être  faite  :  que  les  vul- 
gaires lois  éconoîniques  gouvernent  brutalement  ce  domaine  des 
honoraires  et  que,  malgré  les  changemens  du  régime  politique, 
les  faveurs  pécuniaires  des  citoyens  se  trouvent  n'être  pas  distri- 
buées avec  plus  de  discernement  véritable  que  celles  des  rois. 

Nos  boui^eois  contemporains  sont  toutefois  plus  généreux, 
parce  qu^ils  sont  plus  riches,  que  n'étaient  les  grands  person- 
nages de  jadis  :    et  leur  clientèle  est  moins  oppressive   parce 
cpi'elle   est  plus  divisée.  Le  médecin,  l'artiste   du  moyen  âge 
devait,  pour  bien  vivre,  vivre  à  la  solde  d'un  patron  puissant  ; 
client  unique  qui  devenait  un  maître.  Les  «  physiciens  »  des 
princes  touchaient  un  traitement  annuel,  qui  variait  de  2  250  francs 
pour  le  médecin  du  comte  de  Savoie  (1401),  jusqu'à  22  000  franco 
pour  le  chirurgien  de  Charles  le  Sage.  Ce  dernier  chiffre  est  très 
^^ceptionnel  ;  de  même    ceux   de  19  500    francs  attribués  au 
pJf'emier  médecin  de  la  reine  Anne  de  Bretagne  (1498),  et  de 
^^  600    francs    accordés    au    médecin    d'un    infant   d'Aragon 
f*380)  (1). 

Pratiquement,  les  appointemens  allaient  de  4  000  à  8  000  francs. 
*^^  premier  «  maître  en  médecine  et  physicien  »  du  duc  de 
Bourgogne  avait  7  000  francs,  le  second  5700  francs.  Celui  du 
*^€  de  Berry  6  000  (1397)  ;  celui  de  la  reine  Isabeau  de  Bavière 
^  SOO.  Le  médecin  ordinaire  et  le  chirurgien  de  l'archiduc-roi 
^'Espagne  (1501)  ont  pareillement  6700  francs.  Plus  économes, 
^^  duc  d'Orléans  ne  payait  que  4  560  francs  en  1445,  et  son  aïeul, 

(1)  Le  lecteur  voudra  bien  se  rappeler  que  tous  les  chiffres,  sans  exception, 

^otUenas  dans  cet  sûrticle,  sont  comme  ceux  des  articles  antérieurs  sur  les  mômes 

^^Jets,  des  chiffres  actuels.  C'est  en  monnaie  de  nos  jours  que  sont  exprimées  ici 

^^utes  les  sommes  de  Jadis,  préalablemeni  traduites  et  converties,  d'abord  suivant 

^x  valeur  intrinsèque  en  grammes  d'argent,  ensuite  selon  la  puissance  relative 

^^hai  d'un  gramme  d'argent  autrefois  et  de  nos  jours. 


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120  '   REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

en  1360,  que  1 630  francs.  Le  comte  de  Nevers  donnait  2  400  francs, 
et  des  seigneurs  moins  notables,  1  000  à  1 500  francs  seulement  ; 
le  médecin  de  Tévêque  de  Troyes  touche  860  francs  par  an  (1342). 

Parfois,  il  est  vrai,  ces  docteurs  sont  payés  en  rentes  d'Église  : 
Jean  Lavantage,  le  premier  médecin  du  duc  Philippe  le  Bon,  en 
1435,  est  prévôt  du  chapitre  de  Saint-Pierre,  à  Lille;  après  lui, 
ce  bénéfice,  médical  par  destination,  semble-t-il,  fut  donné  au 
premier  médecin  de  la  duchesse  de  Bourgogne.  D  ailleurs,  la 
profession  de  la  médecine  et  celle  de  la  théologie  ne  s'excluaient 
pas  ;  on  pouvait  exercer  Tune  et  l'autre,  en  un  temps  où  le  mé- 
decin était  forcément  clerc  et  célibataire. 

Lorsqu'il  n'était  pas  clerc,  il  était  juif.  Dans  le  Midi,  au 
moyen  âge,  il  appartenait  plutôt  à  la  synagogue  qu'à  Féglise. 
Le  roi  René  avait  toujours  près  de  sa  personne  des  docteurs 
israélites,  dont  les  coreligionnaires  avaient  élu  domicile  en  Pro- 
vence. Ils  étaient  riches,  haïs  d'ailleurs  du  menu  peuple  qui  les 
maltraitait  volontiers  aux  occasions,  et  influens  auprès  des  au- 
torités. Gomme  ils  savaient  se  défendre,  «  grâce  à  For,  Tencens 
et  la  myrrhe  qu'ils  avaient  en  mains,  »  dit  un  pamphlet  du 
XV*  siècle  à  Sisteron,  ils  passaient  pour  insolens  aux  yeux  de 
leurs  adversaires  (1). 

Le  conseiller-physicien,  en  relations  journalières  avec  le 
prince  qu'il  soignait,  admis  plus  ou  moins  dans  sa  familiarité, 
pouvait  s'élever  et  s'enrichir  par  sa  faveur  :  Jacques  Coictier,  le 
médecin  de  Louis  XI,  devenu  président  à  la  Chambre  des 
Comptes  et  millionnaire,  donna,  dit-on,  2400000  francs  à 
Charles  VIII,  pour  échapper  aux  poursuites  dont  il  était  menacé 
&  la  mort  de  son  maître.  Sans  prétendre  jouer  un  rôle  politique, 
Jean  de  L'Hôpital,  médecin  du  connétable  de  Bourbon,  fut 
nommé  par  lui  bailli  de  Montpensier,  auditeur  des  comptes  de 
l'Auvergne  et  pourvu  de  terres  nobles,  grâce  auxquelles  son  fils 
Michel,  le  futur  chancelier  de  L'Hôpital,  eut  à  ses  débuts  au 
barreau  figure  de  gentilhomme. 

Au  XVII*  siècle,  en  Dauphiné  et  Comtat  d'Avignon,  beaucoup 
de  médecins  étaient  de  race  noble,  faisant  leurs  preuves  pour 
l'ordre  de  Malte.  Vestige  des  idées  de  l'ancienne  Rome,  forte- 

(1)  Le  médecin  Bellaut  David,  insuité  dans  sa  demeure  un  jour  de  mascarade, 
obtint  du  magistrat  que  les  «  faux  visages  »  fussent  soumis  à  la  déclaration  et 
inscription  préalable  sur  les  registres  de  la  sénéchaussée.  D'où  émeute  contre  le0 
juifs. 


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R^F.- 


LES   RICHES   DEPUIS    SEPT   CENTS   ANS.  121 

ment  enracinées  dans  ces  régions  méditerranéennes,  qui  refu- 
saient aux  armes  une  prépondérance  exclusive  et  honoraient  les 
carrières  civiles  à  l'égal  du  service  militaire.  On  sait  que  le» 
grandes  familles  de  Provence  furent,  indifféremment  et  à  la  fois, 
de  robe  ou  d'épée. 

Dans  le  reste  du  royaume,  les  médecins  étaient  de  petite 
extraction.  Nous  n'avons  guère  de  renseignemens  sur  eux,  pas 
plus  d'ailleurs  que  sur  les  avocats,  les  marchands,  les  paysans, 
les  petits  fonctionnaires  et  même  les  hobereaux  de  province  qui 
composaient  la  presque-uuiversalité  de  Tordre  privilégié.  Sur  la 
Cour,  rhôtel  de  Rambouillet,  Port-Royal,  les  maîtresses  du  Roi, 
les  beaux  esprits  et  les  faits  de  guerre,  nous  savons  presque  tout; 
mais  assez  peu  de  chose  sur  les  vingt  millions  de  sujets  du 
royaume. 

Le  corps  médical,  sauf  rares  exceptions  comme  Brayer  qui 
avait  de  son  chef  une  belle  fortune,  se  recrutait  dans  la  plus 
humble  bourgeoisie.  A  ses  membres  leur  état  ne  donnait  qu'un 
rang  médiocre  et  ils  ne  sortaient  guère  de  leur  état.  L'exemple 
de  Claude  Perrault  qui. 

Laissant  de  Galien  la  science  suspecte, 
De  méchant  médecin  devint  bon  architecte, 

est  un  exemple  à  peu  près  unique.  Une  honnête  aisance  et  le  dé- 

caoat  de  la  faculté  étaient  le  summum  des  ambitions  de  ceux 

^i  exerçaient  à  «  la  ville.  »  Ceux  qui,  par  leur  charge,  avaient 

'^cès  de  «  la  cour  »  pouvaient  élargir  le  champ  de  leurs  espé- 

'^nces  ;  mais,  sur  ce  terrain  mouvant,  les  risques  étaient  consi- 

"^ï^ables.  Le  type  du  médecin  bourgeois,  c'est  Gui  Patin,  dont 

^^s  parens  avaient  eu  sept  enfans  :   cinq  filles  dotées  à  part  et 

"^vix  fils  qui  eurent  à  partager  2 100  francs  de  rente. 

Reçu  docteur  à  vingt-six  ans  (1627),  Patin,  qui  s'était  fait  un 
^Ornent  correcteur  d'imprimerie,  pour  vivre  durant  sa  période 
^  études,  eut  la  chance  d'épouser  une  femme  qui  devait  lui  ap- 
P^->ïter  un  jour  300  000  francs  de  capital.  Cette  succession, 
'^cueillie  par  lui  aux  environs  de  la  cinquantième  année,  paraît 
^-^^ir  été  le  plus  clair  de  ses  gains  professionnels.  On  le  voitalors 
^^lieter  une  «  belle  maison  des  champs  »  pour  49  000  francs,  à 
^ois  lieues  de  la  capitale  et,  dans  Paris  même,  place  du  Cheva- 
"i^r-du-Guet,  un  immeuble  de  90000  francs,  où  se  trouve  une 
^^ste  «  étude,  »  —  cabinet  de  travail,  dirions-nous,  —  dans 


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122  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

laquelle  il  espère  faire  entrer  ses  10  000.  volumes.  Il  était  alors 
doyen  de  la  faculté  et  «  nos  messieurs,  écrit-il,  disent  que  je  suis 
le  mieux  logé  de  Paris.  » 

Ce  n'était  pourtant  pas  la  richesse.  Le  médecin  de  ce  temps-là 
faisait  ses  visites  èi  mule.  Guénaut  prétendit  faire  les  siennes  à 
cheval.  Cela  fit  du  bruit  et  choqua. 

Guénaut,  sur  son  cheval,  en  passant  m'éclabousse, 

dit  Boileau  ;  mais  ce  praticien,  recherché  dans  sa  toilette  autant 
que  solennel  dans  son  débit,  n'aurait  pas  osé  dépouiller  la  tenue 
sacramentelle  :  grande  perruque,  chausses  rouges,  longue  robe  et 
rabat,  —  «  qui  pourrait,  remarque  Pascal,  avoir  confiance  en  un 
médecin  qui  ne  porte  point  de  rabat?  »  —  j'allais  oublier  la 
barbe,  qu'il  lui  seyait  de  porter  aussi  ample  que  nature  le  per- 
mettait ;  car  «  la  barbe,  comme  dit  Toinette  à  Argan,  fait  plus 
de  la  moitié  d'un  médecin.  »  Plus  tard,  ce  fut  le  contraire  et  le 
bon  ton  voulut,  jusqu'au  milieu  du  xix«  siècle,  que  le  médecin 
fût  exactement  rasé,  suivant  les  rites  du  système  pileux,  aujour^ 
d'hui  abolis,  qui  interdisaient  les  favoris  aux  militaires  et  les 
moustaches  aux  avocats. 

Sous  Louis  XV,  à  Paris,  le  grand  seigneur  courait  à  six  che- 
vaux, ventre  à  terre,  comme  en  rase  campagne  ;  mais  le  méde- 
cin, en  habit  noir,  roulait  carrosse.  Sa  situation  sociale  avait 
grandi  ;  Vicq  d'Azyr,  dans  les  salons,  partageait  la  faveur  des 
encyclopédistes. 

Quant  au  médecin  de  cour,  son  élévation  et  sa  chute  tenaient 
Tune  et  l'autre  à  fort  peu  de  chose.  Sous  Louis  XIII,  Vautier, 
pauvre  garçon  domestique  d'un  cordelier  nommé  le  Père  Cro- 
chard,  était  devenu  «  médecin  du  commun  »  chez  la  Reine  mère, 
à  2130  francs  de  gages  annuels. 

Seul  avec  elle,  en  l'absence  de  son  docteur  ordinaire,  il  la 
guérit  d'un  érysipèle  et  fut  aussitôt  gratifié  des  premiers  postes 
dans  sa  maison.  Mais  ces  bonnes  grâces  de  Marie  de  Médicis  lui 
valurent,  au  lendemain  de  la  journée  des  Dupes,  d'être  mis  à  la 
Bastille  où  il  passa  douze  ans.  Sorti  de  prison  en  1643,  il  put 
encore  occuper,  dix  années  durant,  la  charge  de  médecin  de 
Mazarin  où  il  s'enrichit.  Moins  heureux  que  lui,  un  autre  méde- 
cin de  Louis  XIII,  pour  avoir  été  trouvé  porteur  d'un  «  horo- 
scope, »  fut  envoyé  aux  galères  et  n'en  revint  pas. 


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LES   RICHES    DEPUIS    SEPT   CENTS    ANS.  123 

Sous  Louis  XIV,  les  d'Aquin  firent  des  fortunes  plus  brillantes  : 
fils  d'un  rabbin  d'Avignon,  converti  à  Aquino,  localité  du  royaume 
de  Naples  dont  il  prit  le  nom,  le  premier  d'Aquin  devint  méde- 
cin ordinaire  et  intendant  de  la  Daupbine;  il  fut  anobli  en  1669. 
Son  fils  Antoine  poussa  plus  loin  :  premier  médecin  du  Roi,  à 
quarante  ans,  et,  du  droit  de  sa  place,  «  surintendant  général 
des  bains,  eaux  et  fontaines  minérales  et  médicinales  de  France,  » 
il  acheta  d'un  financier  le  comté  de  Jouy-en-Josas,  le  fit  ratta- 
chera la  mouvance  du  Louvre,  prit  les  armes  de  la  ville  d'Aquino, 
avec  couronne  comtale,  et...  les  chansons  ne  se  firent  pas 
attendre.  Mais  elles  n'empêchaient  pas  ce  praticien  de  tirer  de  sa 
charge  et  des  pensions  qu'il  y  joignait,  un  traitement  de 
170000  francs  par  an. 

En  même  temps,  d'Aquin  établissait  sa  famille;  il  avait  fait 
de  son  frère  Pierre  un  des  médecins  ordinaires  du  Roi,  et  de  son 
autre  frère  un  évêque  de  Fréjus,  et  il  guettait  pour  son  fils,  déjà 
nanti  de  trois  abbayes,  qpielque  riche  prélature.  Il  la  voulut  trop 
belle,  malheureusement;  il  sollicita  de  plein  saut  pour  ce  jeune 
homme  de  vingt-cinq  ans  l'archevêché  de  Tours,  querella  le 
Père  de  La  Chaise  qui  recommandait  un  autre  candidat  et  osa 
se  plaindre  au  Roi  qui,  excédé,  disgracia  cet  insatiable  Esculape. 
En  un  jour,  les  d'Aquin  disparurent,  chassés  comme  des  laquais, 
exilés  au  fond  d'un  trou  de  province,  perdus  à  jamais  pour  avoir 
déplu. 

Tels  étaient,  il  y  a  deux  cents  ans,  les  princes  de  la  méde- 
cine, on  n'oserait  dire  de  la  science,  car  d'Aquin  aussi  bien  que 
son  successeur,  Fagon,  étaient  des  ânes,  et  nombre  de  leurs  col- 
lègues à  Versailles,  au  dire  de  contemporains  illustres,  étaient 
«  moins  que  rien.  »  Ces  ascensions  domestiquées  demeuraient 
toujours  éphémères,  fragiles,  à  la  merci  d'un  caprice;  et  leur 
caractère  saillant  est  de  n'être  point  proprement  «  médical,  » 
mais  «  politique.  »  Elles  ne  proviennent  paj  de  la  capacité  pro- 
fessionnelle du  docteur,  mais  de  la  chance  du  courtisan. 

De  nos  jours  aussi,  des  médecins  parviennent  aux  honneurs 
politiques;  ils  occupent,  par  les  bonnes  grâces  du  peuple,  les 
premières  charges  de  l'État,  autant  que  les  autres  citoyens  et 
même  davantage,  puisque,  dans  un  de  nos  derniers  cabinets,  se 
trouvaient  à  la  fois  à  l'Intérieur,  aux  Finances  et  aux  Travaux 
publics,  trois  ministres-médecins.  Voilà  de  quoi  Saint-Simon  eût 
été  fort  choqué,  lui  qui  louait  Fagon  d'être  demeuré  «  toujours 


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124  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

respectueux  et  toujours  à  sa  place;  »  place  assez  modeste  sans 
doute  en  comparaison  de  celle  d'un  duc  et  pair. 

Le  médecin  du  xx^  siècle,  s'il  lui  plait  «  sortir  de  son  état,  » 
peut  donc  tenir  im  rang  beaucoup  plus  haut  que  jadis  dans  la 
politique;  mais  il  ne  peut  plus  comme  jadis  tenir,  de  par  la  poli- 
tique, le  premier  rang  dans  le  corps  médical.  Or  il  est  clair  que, 
dans  notre  démocratie,  un  grand  médecin  est  supérieur  à  un 
simple  minisire.  Quant  aux  docteurs  de  petite  ville,  il  n'en  est 
plus,  même  sans  le  secours  d'aucune  protection,  d'assez  pauvres 
en  honoraires,  pour  que  leurs  fils  soient  réduits  à  débuter  par 
une  place  de  valet,  ainsi  que  Guillaume  Dubois,  le  futur  cardi- 
nal, fils  d'un  médecin  de  Brive  sous  Louis  XIV. 

II 

En  droit,  nul  ne  pouvait  exercer  la  médecine  sans  être  gra- 
dué d'une  faculté.  Il  y  en  eut  douze  ou  quinze,  suivant  les  dates; 
deux  seulement,  Paris  et  Montpellier,  étaient  sérieuses:  coû- 
teuses aussi,  Paris  surtout,  où  le  prix  des  «  actes  »  réglemen- 
taires montait  èi  14  000  francs.  A  Angers,  Gaen,  Valence,  Aix, 
Toulouse,  Avignon,  on  était  reçu  à  meilleur  marché,  et  l'on  était 
reçu  toujours.  Ces  «  petites  universités  »ne  renvoyaient  personne. 
Si  le  candidat,  trop  ignorant,  ne  pouvait  acheter  son  parche- 
min dans  l'ime,  il  allait  dans  l'autre  ;  sans  compter  que  les  faux 
diplômes  ne  manquaient  pas  et,  «  si  l'on  ne  trouve  remède  èi  cet 
abus,  écrivait  Gui  Patin,  il  sera  plus  grand  nombre  de  médecins 
en  France  qu'il  n'y  a  de  pommes  en  Normandie  ou  de  firati  en 
Italie  et  en  Espagne.  » 

En  faity  il  existait,  dans  les  villes  de  quelque  importance, 
des  «  collèges  de  médecins,  »  corporations  qui  se  recrutaient  sur 
place  et  auxquelles  il  suffisait  d'être  affilié  pour  pratiquer  libre- 
ment, dans  la  localité,  l'art  de  guérir  à  petit  prix.  Les  médecins 
qui  avaient  coifi'é  le  bonnet  de  docteur  en  province  ne  pouvaient 
exercer  à  Paris,  sans  subir  un  nouvel  examen  devant  les  régens 
de  la  capitale. 

Ceux-ci  avaient  une  haute  idée  de  leur  mérite.  Molière  ne 
pouvait  feuilleter  sans  doute  leurs  registres,  ni  assister  à  toutes 
leurs  cérémonies;  il  y  eût  glané  de  bien  jolis  traits:  et  par 
exemple,  cette  formule,  Médiats  Deo  similis,  choisie  par  un  doc- 
teur en  une  circonstance  solennelle  pour  texte  de  ses  discours  à 


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LES   RICHES    DEPUIS    SEPT    CENTS    ANS. 


125 


ses  confrères.  «  Messieurs  de  la  faculté,  développait-il,  vous  êtes 
les  ministres  et  les  collègues  de  Dieu...  »  La  promotion  d*Argan, 
dans  le  Malade  imaginaire  y  est  simplement  burlesque  ;  mais  ne 
seraient-ils  pas  de  la  meilleure  comédie,  ces  «  paranymphes,  » 
éloges  officiels  de  chaque  docteur  nouvellement  reçu,  prononcés 
en  public  par  son  parrain? 

L'un  de  ces  parrains  s'exprime  en  ces  termes  sur  le  compte 
de  son  récipiendaire,  qui  répondait  au  nom  de  Moreau  : 

«  Le  voilà,  ce  jeune  Moreau,  la  merveille  de  son  siècle  et  de 
cette  école!  Quedis-je?  La  merveille!  Mais  il  n'y  a  rien  qu'on 
puisse  appeler  merveilleux  en  un  mortel  chez  qui  tout  est  divin 
et  dont  on  ne  doit  rien  attendre  d'ordinaire...  »  Or  celui  qui  par- 
lait ainsi  était  un  contemporain  de  Molière.  Et  de  même  ceux 
qui  proposaient  et  rédigeaient  leurs  thèses  de  doctorat  en  méde- 
cine sur  des  sujets  tels  que  les  suivans:  «  Les  héros  sont-ils 
bilieux?  »  —  «  La  femme  est-elle  un  ouvrage  imparfait  de  la 
nature?  »  —  «  Les  bâtards  ont-ils  plus  d'esprit  que  les  enfans 
légitimes?  » 

Que  les  savans  d'il  y  a  deux  siècles  fussent  moins  savans  que 
les  nôtres,  c'est  de  quoi  l'on  ne  saurait  leur  tenir  rigueur,  attendu 
que,  dans  deux  siècles,  si  le  progrès  des  connaissances  humaines 
marche  du  même  pas,  nos  «  savans  »  d'aujourd'hui  sembleront 
ignorans  à  leurs  successeurs.  On  ne  croyait  plus,  sous  Louis  XIV, 
que  la  belette 

Par  la  bouche  conçoit  et  par  Toreille  enfante, 

comme  le  croyait  Richard  de  Fournival,  fils  du  médecin  de 
Philippe-Auguste,  chancelier  de  Féglise  d*  Amiens  au  xiu«  siècle; 
on  ne  croyait  plus  que  l'améthyste  rende  éloquent,  que  l'éme- 
raude  aide  à  vaincre  dans  les  combats  et  que  l'aimant  fasse 
découvrir  le  degré  de  chasteté  des  femmes,  comme  le  croyait  au 
xiv«  siècle  Albert  le  Grand,  dans  son  traité  Des  vertus  des  herbes 
et  des  pierres  ;  on  ne  croyait  plus,  comme  Jean  Cuba  au 
XV*  siècle,  dans  son  Ortus  sanitatis,  que  la  harpie,  qui  a  tué  un 
homme,  s'attriste  jusqu'à  la  mort  lorsqu'elle  aperçoit  dans  l'eau 
la  ressemblance  de  son  image  avec  la  tête  humaine.  Les 
contemporains  de  Pascal  n'auraient  pas  soupçonné  de  sor- 
cellerie, comme  les  contemporains  de  Villon,  une  femme  hydro- 
pique à  c^use   de  son  ventre;   ils   n'auraient  pas   condamné, 


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126  REVUE  DES  DEUX  M0NBB8. 

comme  les  contemporains  de  Rabelais,  une  mère  à  être  brûlée 
rive  «  pour  avoir  empoisonné  son  enfant  avec  son  lait.  » 

Mais  les  plus  graves  personnages  étaient  encore  entichés 
d'astrologie,  de  chiromancie  et  de  magie.  Us  croyaient  aux 
«  charmes,  »  à  la  pierre  philosophale,  aux  «  caractères  »  ou 
talismans  qui  faisaient  leur  porteur  invulnérable,  aux  herbes  et 
aux  poudres  mises  dans  les  souliers  et  les  habits,  par  lesquelles 
ou  captait  Tamour  des  daûies.  Richelieu  se  fit  envoyer,  par  un 
banquier  de  Rome,  un  anneau  qui,  porté  au  second  doigt,  «  était 
un  excellent  préservatif  contre  les  hémorroïdes  ;  »  et  le  maréchal 
de  Brézé  écrivait  au  secrétaire  d'État  Bouthillier,  dont  la  belle- 
fille  était  sur  le  point  d'accoucher,  pour  lui  recommander  Pcc  eau 
de  tête  de  cerf.  »  Il  lui  envoie,  d'Angers  à  Paris,  «  par  un  laquais 
exprès,  »  un  flacon  gros  comme  le  pouce,  de  peur  que  la  fiole 
ne  fût  cassée  par  le  messager  ordinaire:  «  Monsieur,  l'on  fait 
aussi  grand  cas,  ajoute-t-il,  d'un  os  que  l'on  trouve  dans  le  mi- 
lieu du  cœur  des  cerfs,  qu'on  fait  prendre  en  poudre,  dans  un 
peu  de  vin  blanc,  aux  femmes  qui  sont  en  travail.  » 

Le  trésor  banal  de  nos  découvertes  accumulées  fait  que  nos 
commères  d'aujourd'hui  sont  plus  fortes  en  médecine  que  les 
«  mires  »  et  les  physiciens  du  roi  «  Felippe  »  et  qu'un  ouvrier 
du  XX*  siècle  est  moins  facile  à  abuser  sur  certains  sujets  que  le 
cardinal  de  Richelieu. 

«  Guénaut  a  dit  quatre  mille  fois  qu'on  ne  saurait  attraper 
l'écu  blanc  des  malades  si  on  ne  les  trompe  »  Gui  Patin,  qui 
nous  conte  ce  propos  d'un  confrère,  faisait  de  même  sans  doute, 
et  de  même  aussi  font  plus  ou  moins  nos  médecins  contempo- 
rains. Le  cas  n'est  pas  pendable;  parfois  il  est  fort  innocent. 
Interrogez  nos  célébrités  médicales  appelées  en  consultation  au 
chevet  d'un  malade,  elles  avoueront  avoir  à  faire  quelques  gloses 
inévitables  :  la  première,  pour  couvrir,  s'il  s'est  trompé  dans  son 
diagnostic,  le  médecin  ordinaire  qui  les  a  appelés,  en  expliquant 
que  son  traitement  était  jusqu'ici  le  meilleur  à  suivre,  bien  qu'il 
faille  pourtant  le  changer  en  tout;  la  seconde,  pour  réconforter 
le  client,  incurable  ou  désespéré,  en  lui  faisant  entendre  que  sa 
guérison  risque  d'être  longue. 

Le  vice  ridicule  de  «  Monsieur  Purgon  »  et  de  ses  collègues 
n'est  pas  d'avoir  ignoré,  mais  d'avoir  refusé  de  s'instruire.  Au 
lieu  d'apprendre  la  médecine  au  lit  des  patiens,  ils  argumen- 
taient et  philosophaient  sur  les  bancs  de  l'école.  La  plupart  des 


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LES   RICHES    DEPUIS    SEPT   CENTS    ANS.  127 

élèves  arrivaient  au  doctorat  sans  avoir  jamais  vu  un  seul  ma^ 
lade.  Leur  unique  supériorité,  vis-à-vis  des  barbiers-chirur- 
giens et  de  tous  ceux  qu'ils  nommaient  charlatans,  était  de 
savoir  le  latin.  Ils  concluaient,  de  ce  que  ceux-ci  ne  savaient  pas 
le  latin,  qu'ils  ne  savaient  pas  la  médecine. 

Ici,  l'introduction  de  la  méthode  expérimentale  fut  beaucoup 
plus  tardive  que  dans  les  autres  sciences;  il  était  de  principe 
qu'il  fallait  rejeter  toutes  les  nouveautés  «  autant  dangereuses  en 
notre  art  qu'elles  le  sont  en  religion,  »  disait  un  doyen.  Ce  sys- 
tème, appliqué  du  petit  au  grand,  faisait  proscrire  par  décret, 
aussi  bien  la  levure  de  bière  dans  le  pain,  comme  un  poison 
dangereux,  que  la  circulation  du  sang  comme  un  détestable 
paradoxe. 

La  saignée  seule,  —  qui  peut-être  a  tué  pliis  de  monde  que  les 

balles,  —  les  purgations  et  les  lavemens  devaient  suffire.  C'était 

Hn  axiome  de  thérapeutique  que  <c  le  sang,  dans  le  corps  humain, 

est  comme  l'eau  dans  une  bonne  fontaine  ;  plus  on  en  tire  et 

plus  il  s'en  trouve.  »  Aussi  la  saignée  ne  sera-t-elle  jamais  trop 

Iréquente,  surtout  à  Paris  où  les  médecins  sont  incomparables, 

dit  Riolan,  pour  en  savoir  user  largement.  Tant  pis  pour  qui 

veut  s'y  soustraire  :  Gui  Patin  est  enchanté  que  la  femme  d'un 

premier  président,  qui  haïssait  la  saignée,  soit  morte  subitement. 

Tandis  qu'un  autre  meurt  «  pour  n'avoir  été  saigné,  dit-il,  que 

deux  fois  fort  petites,  mon  fils,  fort  malade,  a  guéri  par  vingt 

tonnes  saignées  d  i  bras  et  des  pieds  avec,  joowr  le  moins ^  une 

douzaine  de  bonnes  médecines  de  casse,  séné  et  sirop  de  roses 

P^les.  »  On  saignait  aussi  bien  des  enfans  de  trois  mois,  et  môme 

^^  trois  jours,  que  ides  vieillards  de  quatre-vingts  ans;  les  sai- 

^ées  dont  le  nombre,  en  une  seule  maladie,  dépassait  parfois  la 

^'^^titaine,  alternaient  avec  les  puises  et  les  clystères,  et  nul  sujet 

^  y  échappait. 

La  princesse  de  Gonti  tombe  malade,  de  la  pierre  croit-on; 
^^  lui  tire  dix-huit  onces  de  sang.  Le  lendemain,  elle  prend  mé- 
^^cine  et  jusqu'à  son  dernier  soupir,  quelques  jours  après,  elle 
^^t  contrainte  pat  les  hommes  de  l'art  de  prendre  des  lavemens. 
T^i  bon  courtisan  soit-il,  ce  médecin  du  Roi  qui  note  dans  son 
J^timal  que  «  Sa  Majesté  est  sujette,  comme  le  reste  des  hommes j 
^  B'enrhumer  lorsqu'il  fait  froid,  »  puise  dans  le  sentiment  de  son 
^^voir  assez  d'autorité  pour  infliger  à  son  maître,  en  un  an, 
^'^  saignées,  212  lavemens  et  215  médecines.  C'est  ainsi  que  l'on 


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i28  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

soignait  indistinctement  «  les  pulmoniques  »  et  la  ic  fièvre 
pourpre,  »  «  les  gouttes,  »  la  fièvre  «  double-tierce,  »  aussi  bien 
que  les  pestiférés, 

A  prix  d'ailleurs  très  variables.  Aux  temps  modernes,  il  ne  se 
voyait  guère  de  médecins  gagés  à  Tannée  et  défrayés,  comme 
au  moyen  âge,  chez  les  seigneurs  auxquels  ils  «  appartenaient,  » 
sauf  les  médecins  des  princes  et  du  roi  ayant  «  bouche,  à  la 
Cour.  »  Le  «  premier  médecin  »  était,  au  point  de  vue  pécu- 
niaire, hors  de  pair.  Outre  les  appointemens  de  sa  charge  —  et 
Ion  a  vu  ce  que  d'Aquin  savait  en  tirer,  —  son  successeur  Fagon 
touchait  au  Jardin  des  Plantes,  dont  il  était  de  droit  surintendant, 
28  000  francs  par  an  ;  tandis  que  Tainé  des  Jussieu  s'y  contentait 
de  4000  francs  comme  «  démonstrateur.  » 

Mais  ces  postes  lucratifs  coûtaient  assez  cher.  L'emploi  de 
médepin  ordinaire  du  Roi  s'achetait  210000  francs,  soit  ostensi- 
blement, soit  en  secret,  sous  forme  de  pot-de-vin  versé  à  de  puis- 
sans  protecteurs  par  celui  qui  paraissait  nommé  gratis.  A  ces 
exceptions  près,  il  n'y  avait  de  médecins  à  traitemens  fixes  que 
ceux  des  hospices,  ou  de  quelques  établissemens  industriels  :  tel 
celui  de  la  saunerie  de  Salins  (Franche-Comté),  attitré  «  pour 
la  Visitation  des  officiers  et  ouvriers,  »  qui  recevait  250  francs 
par  an.  Aujourd'hui,  les  médecins  attachés,  par  contrat,  à  cer- 
taines de  nos  grandes  usines  métallurgiques  ou  alimentaires  ont 
environ  12000  francs  d'appointemens. 

Comme  le  médecin  contemporain,  celui  des  derniers  siècles 
vivait  de  ses  honoraires,  mais  il  en  vivait  très  modestement  ;  non 
seulement  parce  que  ses  visites  étaient  moins  rétribuées,  mais 
aussi  parce  qu'il  en  faisait  beaucoup  moins.  En  province,  au- 
jourd'hui, la  visite  se  paie  de  3  à  5  francs,  plus  une  indemnité 
de  déplacement  d'environ  un  franc  par  kilomètre,  qui  égalise  les 
situations  des  médecins  de  campagne  et  de  petites  villes.  A  Paris, 
les  honoraires  varient  de  3  francs,  dans  les  quartiers  ouvriers^ 
et  de  5  francs  dans  les  autres,  jusqu'à  50  francs  pour  les  «  con- 
sultations de  médecins  d'hôpitaux  et  jusqu'à  100  francs  pour 
ceux  qui  ont  titre  de  «  professeurs.  » 

Mais  le  docteur  parisien  qui  soigne  la  clientèle  populaire, 
bien  qu'il  doive  s'abstenir  de  jamais  revenir  chez  un  malade  sans 
y  être  appelé  de  nouveau,  peut  faire  trente  visites  par  jou'*  dans 
son  arrondissement  et  gagner  souvent  30  000  francs  par  an,  c'est- 
à-dire  bien  davantage  que  la  plupart  de  ses  confrères  des  quàr- 


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LES   RICHES    DEPUIS   SEPT   CENTS   ANS.  129 

tiers  bourgeois.  Quant  aux  grands  seigneurs  de  la  science,  ils 
sont  une  quarantaine  dans  la  capitale  qui  gagnent  de  100000  à 
200000  francs  par  an,  en  moyenne  150000  francs  par  an  ;  chacun 
autant  que  le  premier  médecin  de  Louis  XIV,  huit  fois  plus  que 
celui  de  la  reine  Anne,  sous  Louis  XII,  vingt  ou  vingt-cinq  fois 
plus  que  ceux  du  duc  de  Bourgogne,  Jean  sans  Peur,  ou  de  la 
reine  Isabeau^  femme  de  Charles  VI. 

Au-dessous  d'eux,  il  en  est  200  qui  se  font  une  quarantaine  de 
mille  francs;  400  à  500  oscillent  entre  15000  et  20000  francs  et 
les  2000  moins  favorisés  réalisent  des  recettes  annuelles  de  8000. 
à  15000  francs.  En  province,  sauf  pour  les  débutans  ou  les  ama- 
teurs qui  exercent  peu,  le  minimum  ne  descend  guère  au-des^ 
sous  d'une  dizaine  de  mille  francs  pour  le  médecin  ayant  cheval 
et  voiture.  Les  plus  recherchés,  les  plus  laborieux  surtout, 
arrivent  à  20000  et  30000  francs  par  an. 

Aux  derniers  siècles,  les  visites  de  médecins  se  payaient  de- 
puis 1  fr.  50,  et  même  depuis  0  tr.  70,  jusqu'à  3  et  4  francs  dans 
les  villes  de  province  ;  à  Paris,  de  5  à  14  francs  pour  les  doc- 
teurs en  réputation. 

Tastant  le  pouls,  le  ventre  et  la  poitrine, 
J'aurais  un  beau  teston  pour  juger  d'une  urine, 

dit  Régnier,  sous  Henri  IV.  Le  teston  de  5  fr.  40  était  un  prix 
ordinaire;  les  ]:égens  de  là  faculté  prenaient  10  francs  et,  lors* 
qu'ils  étaient  convoqués  en  «  consultes  »  chez  un  grand  person- 
nage, comme  Colbertj  ils  recevaient  chacun  un  louis  de  10  livres, 
ou  37  francs  actuels.  Le  prix  dépendait  beaucoup  de  la  qualité 
des  malades  :  le  tarif  du  médecin  de  petite  ville,  au  xyiii»  siècle^ 
qui  touchait  un  fixe  de  600  &  700  francs  sur  les  fonds  commua 
naux,  était  de  i  fr.  70  par-  visite  chez  les  bourgeois  et  de  0  fr.  85 
seulement  chez  les  artisans. 

1^  petite  vérole  était  soignée  à  forfait,  à  Orléans,  en  1564, 
pour  des  sommes  qui  vont  de  18  à  130  francs;  et  lorsque  la  ma*- 
ladie  d'un  moine  à  Montauban,  en  1345,  coûte  87  francs,  celle 
d'une  grande  dame  coûte  584  francs.  La  Comtesse  d'Artois  donne 
510  francs  en  1305  au  physicien  qui  l'a  soignée  dans  une  affec- 
tion grave;  le  comte  de  Savoie  paie  50  francs,  en  1318,  la  visite 
A'nxx  grand  médecin  qu'il  a  mandé;  tandis  qu'Albert  Durer,  en 
vo)  »gc  (1521),  donne  5  francs  à  «  l^aître  Jacques,  »  le  médecin 
TOyR  xxxvii.  —  1907.  9 


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130  RBVUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'Anvers  et,  pour  une  longue  fièvre  dont  il  a  été  traité,  75  francs 
d'argent  ou  100  francs  de  gravures. 

Quoiqu'il  ne  fût  pas  dans  l'usage  d'envoyer  à  ses  cliens, 
comme  de  nos  jours,  la  note  de  ses  honoraires,  le  médecin  d'au* 
trefois  ne  laissait  pas  de  réclamer  :  aux  dépenses  de  La  Trémoïlle 
en  1723  figure  une  somme  de  364  francs,  versée  «  à  M.  Helvé- 
tins,  docteur  en  médecine,  pour  les  visites  rendues  à  Son  Altesse 
Monseigneur  le  duc  pendant  qu'il  avait  été  malade  de  la  rou- 
geole; »  et,  plus  loin,  243  francs  «  encore  payés  audit  Sieur 
Helvétius  pour  les  mêmes  honoraires  sur  ce  qu'il  avait  témoigné 
n'ôtre  pas  content.  »  A  coup  sûr  Jean-Claude  Helvétius,  le  mé- 
decin de  Louis  XV,  fils  d'un  docteur  en  renom  et  père  du  fer- 
mier général  philosophe,  était  une  sommité  qui  avait  ses  exi- 
gences ;  pourtant,  à  M.  Dumoulin  il  fut  alloué  324  francs  pour  les 
soins  donnés  au  même  duc  pendant  sa  dernière  maladie  (1741). 

Les  grands  seigneurs  de  l'ancien  régime,  quoiqu'ils  payassent 
beaucoup  moins  cher  que  nos  riches  contemporains,  payaient 
beaucoup  plus  que  le  commun  des  gentilshommes  et  des  bour- 
geois aisés.  Or,  ceux-ci  étaient  mille  fois  plus  nombreux  :  RT^*  de 
Tarente  tombe  malade  à  l'abbaye  de  Maubuisson  où  elle  était 
élevée  (1675)  ;  on  envoie  de  Paris  le  médecin  de  la  famille  dans 
im  carrosse  de  louage  à  4  chevaux,  qui  coûte  49  francs,  et  l'on 
donne  au  docteur  65  francs  d'honoraires.  Le  président  de  Gan- 
napeville  ne  payait  que  15  à  20  francs,  par  voyage,  le  médecin 
qui  venait  de  Rouen  à  son  château  où,  vu  la  longueur  du  trajet, 
il  fallait  coucher  (1755)  ;  et  il  n'en  coûtait  que  7  à  10  francs  à 
M.  d'Espesses,  maître  d'hôtel  du  Roi,  beau-frère  de  Saumaise 
(1655),  pour  les  dépiacemens  du  médecin  qu'il  appelait  de  Gor^ 
beil  à  Evry,  de  jour  ou  de  nuit. 

Il  n'en  coûte  que  84  francs  à  M.  de  Laporte  de  La  Ségalas- 
sière,  gentilhomme  d'Auvergne,  pour  neuf  jours  de  présence  du 
médecin  qu'il  a  fait  venir  et  qui,  durant  ces  neuf  jours,  le  saigne, 
le  pui^e  et  lui  administre  6  lavemens  et  force  potions. 

La  justice  rémunérait  plus  largement  à  proportion  les  exper- 
tises qu'elle  confiait  aux  hommes  de  l'art,  témoin  le  médecin 
«  sermenté  »  de  Lille,  au  xvi®  siècle,  taxé  à  32  francs  pour  exami- 
ner un  individu  «  que  l'on  disait  être  homme  et  femme  tout  en- 
semble, dont  grand  scandale  pourrait  être  en  cette  ville.  »  A  la  même 
époque  trois  médecins  demandaient  200  francs  pour  l'examen 
d'un  cadavre  exhumé,  «  attendu  la  grande  puanteur  et  infection.  » 

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LES   RICHES   DEPUIS   SEPT   CENTS   ANS.  131 

III 

De  nos  jours,  la  qualité  de  «  médecin  d'hospice  »  est,  dans 
ks  villes  de  province^  un  accessoire  honorable  qui  vaut  à  quelque 
praticien  local  un  millier  de  francs  d'émolumens  ;  à  Paris,  c'est 
une  dignité  très  éminente  bien  qu'à  peine  rétribuée.  Les  titulaires 
l'exercent  en  moyenne  pour  1500  francs  par  an;  mais,  classés 
de  par  cette  fonction  même  dans  l'élite  du  corps  médical,  ils 
gagnent  avec  leur  clientèle  une  centaine  de  mille  francs  par  an. 

C'est  l'honneur  du  temps  présent  que  le  fait  d'être  choisi  pour 
soigner  les  pauvres  désigne  le  docteur  à  la  confiance  des  riches 
et  assure  sa  fortune.  Il  n'en  allait  pas  de  même  naguère  :  les 
physiciens  illustres  n'étaient  pas  ceux  des  hospices,  mais  ceux  des 
châteaux.  Leurs  services  étaient  réservés  aux  maîtres  dont  ils 
étaient  le  plus  souvent  commensaux,  qu'ils  suivaient  dans  leurs 
déplacemens  et  à  la  guerre  et,  s'ils  soignaient  d'autres  person- 
nages, ce  ne  devait  être  que  sur  l'ordre  ou  du  consentement  de 
leurs  patrons. 

Quant  aux  médecins  d'hôpitaux,  s'ils  se  contentaient  d'assez 
peu  de  chose,  ce  n'était  pas  sans  doute  par  désintéressement 
excessif  :  en  temps  d'épidémie  ils  se  rattrapaient.  Celui  qui  ne 
touchait  pas  plus  de  600  à  700  francs  par  an,  en  période  nor- 
male, exigeait  dix  et  quinze  fois  plus  «  pendant  la  contagion,  » 
pour  soigner  les  «  pestiférés  :  »  6  900  francs  à  Orléans  en  1602, 
9250  francs  à  Montélimar  en  1586, 11  700  francs  à  Perpignan  en 
1592.  Les  mimicipalités,  il  est  vrai,  forcées  de  subir  ces  prix 
pour  n'être  pas  abandonnées  de  leurs  praticiens,  stipulaient 
alors  un  tarif  au  mois  ou  à.  la  journée. 

Les  traitemens  de  médecins  des  hospices,  très  variables  sui- 
vant les  localités  et  les  époques,  n'ont  pas  augmenté,  dans  leur 
ensemble,  depuis  le  moyen  âge  jusqu'à  la  Révolution.  Parfois 
même  ils  ont  diminué  sans  qu'on  en  puisse  dire  le  motif,  et  sans 
doute  parce  que  l'ancien  effectif  des  docteurs  nous  est  inconnu. 
En  effet,  suivant  que  leur  nombre  croissait  ou  diminuait,  les 
prix  devaient  s'en  ressentir  très  vite  dans  ces  contrats  passés 
enbte  un  personnel  restreint  et  des  municipalités  qui  marchan- 
daient toujours.  Il  faudrait  connaître  aussi  les  obligations  im- 
posées, le  service  exigé  :  à  l'Hôtel-Dieu  de  Paris,  par  exemple, 
les  premiers  médecms  sont  payés  232  francs  en  1445,  835  firancs 


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132  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

en  15H,  2860  francs  en  1588,  7500  francs  en  1622,  2  700  francs 
en  1647,  et  1  400  francs  en  1689;  à  l'hôpital  du  Saint-Esprit  ils 
n'étaient  payés,  à  la  même  époque,  que  350  francs  par  an  et  les 
chirurgiens  200  francs.  Quant  aux  «  maîtres-chirurgiens  »  de 
l'Hôtel-Dieu,  ils  recevaient  150  francs  en  1445,  1680  francs 
en  1561,  i  250  francs  en  1620, 900  francs  en  1647  et  5400  firancs 
en  1729. 

Les  brusques  mouvemens  de  ces  chiffres  parisiens,  d'une  date 
à  l'autre,  ne  correspondent  nullement  à  ceux  de  la  province  :  à 
Marseille,  en  1338,  le  médecin  de  l'hospice,  tenu  à  une  visite  par 
jour,  touche  160  francs  par  an  et  1  504  francs  en  1414.  O  der- 
nier traitement  est  celui  de  l'hospice  d'Orléans  en  1649;  dans 
la  môme  ville,  en  1709,  il  ne  dépasse  pas  200  francs  et  celui  de 
Mézières,  en  1751,  est  de  135  francs.  Le  médecin  de  Nantes, 
qui  avait  1400  francs  à  la  fin  du  xv«  siècle,  a  2  080  francs 
au  xvu*,  —  l'appointement  le  plus  haut  que  j'aie  noté  en  dehors 
de  Paris. 

Il  est  clair  que  des  fonctions  aussi  diversement  rétribuées 
doivent  ôtre  inégalement  absorbantes  ;  que  d'ailleurs  la  capacité, 
la  réputation  personnelle  de  chacun  influait  sur  le  traitement  qui 
lui  était  alloué,  et  qu'enfin  la  valeur  courante  des  médecins,  le 
prix  des  visites,  a  varié  comme  toute  autre  valeur,  suivant  l'offre 
et  la  demande,  d'une  date  à  l'autre.  De  ces  trois  causes,  générales 
ou  particulières,  qui  ont  déterminé  le  taux  des  appointemens, 
nous  ne  savons  pas  exactement  dans  quelle  mesure  chacune  a  dû 
agir. 

Rien  n'indique  toutefois  que  les  hommes  de  l'art  aient  en- 
chéri jusqu'à  la  fin  du  xviu*  siècle  et,  de  ceci,  il  est  aisé  de  se 
convaincre  en  les  suivant  dans  la  môme  ville  à  travers  les  âges  : 
à  Soissons,  le  médecin  de  l'hospice,  en  1600,  touche  470  francs 
par  an;  en  1663,  130  francs;  162  francs  en  1732  et  228  francs 
en  1781.  A  Bordeaux,  1350  francs  en  1644,  et  933  francs  en 
1769;  à  Boulogne-sur-]Vter,  860  francs  en  1606,  350  francs  en 
1685,  675  francs  en  1729  et  228  francs  en  1781. 

Ce  médecin  de  l'hospice  était  parfois  aussi  le  médecin  com- 
munal et...  obligatoire.  La  commune  ancienne  réglementait 
beaucoup  de  choses,  qui  aujourd'hui  demeurent  libres  pour  les 
habitans;  d'autres  choses  au  contraire  sont  aujourd'hui  régle- 
mentées, qui  autrefois  ne  l'étaient  pas.  Même  l'immixtion  du 
pouvoir  public  local  dans  la  vie  privée  avait  été  plus  grande,  au 


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LES    RICHES   DEPUIS;  SEPT   CENTS   ANS.  133 

moyen  âge,  qu'elle  ne  Tétait  auxviii'  siècle:. en  1253. par  exemple, 
une  ordonnance  du  maire  de  Limoges,  interdisait  toute  visite 
chez  les  accouchées  avant  leur  rétablissement!  L'autorité  muni- 
cipale tranchait,  en  d'autres  pays,  des  matières  qu'elle  n'eût  pas 
osé  aborder  en  France;  on  n'apprend  pas  sans  rire,  de  notre 
ministre  en  Danemai*k,  sous  Louis  XIII,  qu'à  la  porte  de  l'Hôtel 
de  Ville  de  Copenhague  sont  pendues  deux  mesures  types  : 
l'une  est  l'aune  du  pays,  l'autre  <c  la  mesure  que  doit  avoir  un 
homme  pour  ne  pouvoir  être  convaincu  d'impuissance.  » 

Parmi  les  ingérences  dans  le  domaine  des  affaires  particu- 
lières que  se  permettaient  chez  nous  les  conseils  de  ville,  on 
peut  citer  le  choix  du  médecin  qui  soignera  les  bourgeois,  ainsi 
que  la  fixation  du  prix  de  ses  visites.  Ces  obligations  avaient 
leur  contre-partie  :  sans  cette  clientèle  garantie,  le  médecin  ne 
serait  pas  venu  s'établir  dans  la  commune:  ou  bien  il  ne  médi- 
camenterail  pas  les  pauvres  gratis,  ce  qui  indirectement  soulage 
la  communauté.  Il  serait  en  droit  d'élever  ses  prétentions  d'une 
façon  fâcheuse,  s'il  survenait  une  épidémie.  Si  les  citoyens  per- 
daient sur  quelques  points  leur  liberté,  ils  y  trouvaient  des 
avantages;  la  preuve,  c'est  que  de  pareils  traités  disparurent 
presque  partout  au  xvui^  siècle,  quand,  la  concurrence  devenant 
possible,  le  monopole  devint  gênant. 

On  en  peut  induire,  et  que  les  médecins  durent  pendant 
longtemps  être  fort  rares,  et  que  cette  rareté  tenait  à  ce  que  la 
clientèle  faisait  défaut.  Le  besoin  de  médecin  est,  comme, beau- 
coup d'autres,  un  besoin  récent ^  inconnu  du  passé.  C'est  seule-, 
ment  en  1708  que  furent  institués  les  médecins  et  chirurgiens 
militaires;  et  peut-être  qu'avant  cette  date  il  en  existait  déjà 
quelques-uns  sans  qualité  officielle,  mais  certainement  jusqu'aux 
premières  années  du  règne  de  Louis  XIV  on  ne  s'était  jamais 
avisé  d'en  avoir.  «  Les  soldats,  dit  Arnaud,  voient  que  dans  leurs 
maladies  on  a  moins  soin  d'eux  que  l'on  n'en  a  des  che- 
vaux, lesquels  on  fait  panser  soigneusement,  parce  qu'on  ne  les 
peut  perdre  sans  qu'il  en  coûte  de  l'argent  pour  en  avoir 
d'autres.  »  Les  officiers  riches  avaient  dans  leur  train  des  bar- 
biers-chirurgiens, les  autres  50  contentaient  des  empiriques  du 
lieu  le  plus  proche  et  les  municipalités,  si  l'on  était  en  Frai^ce, 
enjoignaient,  sous  peine  de  fortes  amendes,  aux  médecins  du 
cru  de  «  visiter  et  panser  »  les  blessés. 

Des  médecins,  il  n'est  pas  sûr  que  toutes  les  villes  en  possé* 


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434  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

dassent;  tel  chef-lieu  de  sénéchaussée  n'en  avait  qu'un.  On  est 
surpris  de  voir,  dans  les  registres  du  conseil  communal,  que 
Ntmes,  en  1640,  «  pour  ne  pas  se  priver  des  secours  du  setU 
homme  de  Part  »  qu'il  y  eût  dans  la  cité,  doit  en  passer  par  ses 
exigences.  A  Paris  même,  Gui  Patin  nous  révèle,  en  1631^ 
«  qu'il  n'y  a  aucim  médecin  dans  les  hôpitaux  de  peste;  au 
grand  détriment  du  public,  aucun  d'eux  n'y  est  employé.  On 
laisse  soigner  cette  maladie  aux  ignorans  chirurgiens,  —  ignO' 
ris  ionsoribus.  » 

A  l'heure  actuelle,  les  praticiens,  diplômés  à  la  suite  d'é- 
tudes et  d'examens,  sont  très  irrégulièrement  répandus  par  le 
monde  :  depuis  l'Angleterre  où,  par  10  000  ftmes,  il  s'en 
trouve  8,  jusqu'en  Turquie  où  il  ne  s'en  trouve  pas  2.  La  France 
compte  présentement  environ  20  000  médecins,  c'est-à-dire  plus 
de  5  par  10000  habitans  et  leur  nombre  a  doublé  depuis 
soixante  ans  (1).  On  le  croira  sans  peine  si  l'on  sait  qu'en  1850 
le  grade  de  docteur  en  médecine  était  conféré,  dans  les  facultés 
françaises,  à  360  sujets  par  an;  de  1871  à  1880,  en  moyenne  à 
880;  de  1891  à  1900,  à  960  et,  depuis  1901,  à  1130  personnes 
annuellement.  Or,  durant  le  même  laps  de  temps,  la  population 
française  ne  s'est  accrue  que  d'un  dixième. 

Paris  compte  aujourd'hui  3000  médecins  pour  2  700000 
âmes;  en  1862,  il  en  comptait  1800  et,  en  1846,  1500.  Ce  der- 
nier chiffre  paraissait  d'ailleurs  excessif  sous  Louis-Philippe  et 
hors  de  toute  proportion  avec  les  besoins  de  la  population  : 
«  Nous  sommes  en  aussi  grand  nombre  que  les  malades,  disait 
le  docteur  Reveillé-Parise,  gémissant  sur  l'encombrement  de  la 
profession,  bientôt  même  il  y  aura  plus  de  chats  que  de 
souris.  »  11  concluait  que,  «  si  l'on  défendait  pendant  dix  ans 
toute  réception  de  docteurs,  il  en  resterait  encore  assez.  »  Or 
on  vient  de  voir  que  c'est  le  contraire  qui  a  eu  lieu  et  que  l'on 
diplôme  maintenant  chaque  année  trois  fois  plus  de  docteurs 
qu'au  début  du  second  Empire. 

Au  xvii*  siècle,  il  n'y  avait  à  Paris  que  113  médecins  pour 
400  000  habitans,  et  il  n'en  était  admis  en  moyenne  que  4  nou- 
veaux par  an.  Troyes  n'avait  alors  que  6  médecins;  Amiens, 
au  contraire,  «  petite  ville  désolée  de  guerres  et  passctges  d'ar« 

(1)  L'augmentation  serait  de  beaucoup  plus  du  double  si,  dans  la  môme  p6* 
riode,  Teifectif  des  simples  «  officiers  de  santé  »  n'avait  diminué  de  5  570  en  18S6  à 
1200  en  1901, 


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LES   RI,CHE8   DEPUIS   SEPT  CENTS   ANS.  136 

mée,  »  en  avait  20  en  1649;  médecins  «  chétifs,  »  qui  ne  sa"". 
Y&ient  pas  grand'chose. 

A  cÂté  des  docteurs  authentiques  grouillaient  dans  Fombre 
les  vendeurs  d'orviétan,  chiromanciens ,  diseurs  de  bonne  aven^ 
ture,  u  médecins  passagers  allant  de  royaume  en  royaume,  » 
guérissant  par  des  paroles,  des  sons,  des  anneaux  ou  des  talis-- 
mans;  pénétrant  partout,  moines  chez  les  dévots,  jolis  garçon^ 
chez  les  coquettes.  Les  vendeurs  de  remèdes  secrets,  auxr 
quels  des  arrêts  périodiques  ordonnaient  de  «  vuider  la  capitale 
dans  les  vingt-quatre  heures,  »  ne  jsont  sans  doute  pas  moins 
répandus  ni  moins  achalandés  aujourd'hui. 

Si  le  Paris  de  1650  comptait  un  médecin  diplômé  par 
3  600  ftmes,  tandis  que  le  Paris  actuel  en  possède  un  pour  900 
habitans;  s'il  y  a, ,  proportionnellement  à  la  population,  cinq 
fois  plus  de  médecins  peut-être  dans  notre  France  que  dans 
celle  de  Henri  IV;  et  si  nos  docteurs  contemporains,  bien  qu'ils 
se  plaignent  d'être  trop  nombreux,  gagnent  présentement  les  uns 
trois  fois,  les  autres  dix  fois  plus  que  leurs  devanciers^  ce  n'est 
pas  que  les  malades  soient,  de  nos  jours,  plus  nombreux  ou  plus 
délicats.  C'est  simplement  qu'ils  sont  plus  aisis^  et  qu'ils  ap- 
pellent un  médecin  pour  les  soigner,  au  lieu  de  s'en  remettre 
à  la  Providence,  comme  leurs  pères,  qui  n'auraient  pas  même 
pu  payer  les  médicamens,  au  prix  exorbitant  où  ils  se  veii-* 
daient. 

IV 

Sans  anticiper  sur  le  coût  de  la  pharmacie,  dont  je  parlerai 
plus  tard,  en  étudiant  les  dépenses  de  nos  aïeux,  il  me  sera  per-« 
mis  de  remarquer  ici  que,  pour  être  simple  eu  sa  thérapeutiquei 
le  «  physicien  »  de  jadis  n'en  était  pas  moins  onéreux  au  client 
par  ses  drogues  abstruses,  où  l'apothicaire  péchait,  en  eau 
trouble,  les  «  notes  »  qui  l'ont  immortalisé.  Ce  que  l'on  peut 
faire  entrer  de  choses  dans  une  purge  ou  dans  un  lavement, 
notre  imagination  le  devinerait  avec  peine;  mieux  vaut  l'ap- 
prendre dans  les  «  parties  »  des  xiv^  et  xv*  siècles. 

Car  le  «  M.  Fleiirant  »  de  la  comédie,  au  regard  de  ses  pré- 
décesseurs, semble  moins  compliqué  et  assez  raisonnable.  Il 
demande  de  10  à  16  francs  pour  ses  purgations,  suivant  qu'il 
s'agit  d'une  bonne  médecine  c<  pour  hâter  d'aller  et  chasser  de* 


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136  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

hors- les  mauvaises  humeurs  de  monsieur;  »  ou  d'une  <<  potion 
cordiale  et  préservatrice,  composée  avec  douze  grains  de  bézoard, 
sirop  de  limon,  grenades  et  autres,  suivant  l'ordonnance.  Argan 
les  règle  l'un  et  l'autre  à  5  et  13  francs.  Pour  un  «  bon  clystère 
détersif,  composé  avec  catholicon  double,  rhubarbe,  miel  rosat 
et  autres,  pour  balayer,  laver  et  nettoyer  le  bas-ventre  de  mon- 
sieur, »  M.  Fleurant  demande  5  francs;  Ârgan  le  réduit  à 
Ifr.  65. 

Il  n'est  guère  généreux.  Il  n'eût  su  trouver  de  lavement  à  si 
bas  prix.  Le  meilleur  marché  que  j'aie  rencontré  dans  les  «  mé- 
moires »  du  temps  est  de  2  fr.  45,  somme  payée  par  l'hospice  de 
Tournus  (Bourgogne)  pour  un  «  clystère  laxatif,  carminatif  et 
hystérique  (1664).  »  Encore  est-ce  un  clystère  de  province. 
A  Paris,  Tannée  même  de  la  représentation  du  Malade  imagi- 
naire  (1673),  FHôtel-Dieu  paie  4  francs  pour  un  lavement. 

Deux  cents  ans  plus  tôt  ces  chiffres  eussent  paru  modestes, 
et  le  héros  de  Molière  eût  été  bien  empêché,  pour  les  200  francs 
par  mois  qu'il  octroie  à.  son  fournisseur,  d'avoir  pareil  nombre 
'de  lavemens  et  do  médecines,  s'il  eût  vécu  par  exemple  sous 
Louis  XI  ou  sous  Charles  V.  Le  clystère  coûtait  de  18  francs 
à  7  fr.  50  au  xv*  siècle,  —  en  moyenne  12  francs,  —  et  plus  cher 
encore  au  xrv*  siècle  :  de  21  francs  à  17  fr.50,  suivant  qu'il 
était  «  administré  »  par  son  auteur  ou  «  fourni  seulement  »  au 
destinataire. 

Il  est  ici  question  d'entrailles  sans  prétentions  et  de  la  classe 
moyenne  :  marchands  et  bourgeois  de  bonne  ville,  artistes  ou 
magistrats.  Albert  Durer,  quoiqu'il  ne  fût  guère  fortuné,  paie  à 
Anvers  (1521)  «  pour  un  clystère  destiné  à  sa  femme  qui  est 
malade  »  24  francs,  —  le  même  prix  exactement  qu'il  vendait 
ses  dessins  ou  ses  portraits  au  fusain,  —  Les  hauts  barons,  les 
princesses  magnifiques  qui  ne  se  refusaient  rien,  absorbaient 
au  xrv*  siècle  des  «  cly stères  dorés  »  de  40  et  50  francs  chaque  ; 
compositions  mystérieuses,  dont  le  mérite  reposait  sans  doute 
sur  la  croyance  aux  vertus  curatives  de  l'or  potable. 

L'alchimiste  de  Louis  XI  avait  fondu  des  écus  pour  la  somme 
énorme  de  4  600  francs,  afin  d'en  composer  un  breuvage  d'au- 
rumpotabïle  destiné  &  ce  prince.  La  foi  aux  élixirs  et  teintpres 
d'or  ne  fi^t  qu^augmenler  avec  Paracelse  au  xvi*  siècle  :  Diane  de 
Poitiers  y  puisait^  au  dire  de  Brantôme,  la  conservation  de  sa 
btmuté;   l'Empereur  Rodolphe,  d'après  Tallemant,  s'en  servait 


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LES    RICHES    DEPUIS    SEPT    CENTS   ANS.  137 

aussi  et  plus  tard,  au  temps  où  M"*  de  Sévif<né  nous  affirme 
que  Corbinelll,  devait  à  cette  panacée  le  rétablissement  de 
sa  santé,  Tun  des  personnages  du  Médecin  malgré  lui  s'écrie, 
eu  apprenant  les  résultats  prodigieux  d'un  remède  qui  res- 
suscite les  morts  :  «  Il  fallait  que  ce  fût  quelque  goutte  d'or  po- 
table! » 

La  pharmacopée  du  xvn*  siècle  préconisait,  contre  les  mala- 
dies du  Cœur,  un  «  électuaire  »  où  entraient  de  l'or  et  de  l'ar- 
gent pur,  en  feuilles,  combinés  avec  l'émeraude,  l'hyacinthe,  le 
saphir,  les  perles,  les  vers  à  soie  piles,  le  musc,  l'os  du  cœur  du 
cerf,  Foxyde  de  zinc,  la  terre  sigillée,  la  mélisse,  le  bois  d'aloès, 
le  corail  blanc  et  rouge,  la  bourrache,  la  girofle,  les  roses  et... 
un  peu  de  sucre.  Rien  de  plus  ordinaire  alors  que  des  formules 
où  entrent  20  et  30  substances.  La  fameuse  «  thériaque  » 
en  contenait  65,  et  l'eau-de-vie  blanche  de  Dresde,  contre  les 
évanouissemens,  118.  Rien  d'étonnant  par  suite  à  ce  qu'un 
électuaire  «  restaurant  »  coûte  de  1 2  à  20  francs,  un  électuaire 
«  confortatif  de  pierres  précieuses  »  2Si  francs  et  môme,  en  1366, 
un  électuaire  laxatif  50  francs. 

V  «  emplâtre  magistral  »  à  44  francs  la  pièce  (1384), 
r  «  apozème  »  à  59  francs  (1344),  l' w  onguent  aux  apôtres  »  et 
r  a  eau  de  Salomon  »  à  62  francs  le  kilo  (1418)  n'étaient  pas 
non  plus  à  la  portée  des  petites  bourses.  Les  tisanes,  garga- 
rismes,  médecines  purgatives,  simples  ou  «  fort  composées  » 
étaient  moins  chères, —  5  à  10  francs,  —  mais  si  multipliées  par 
l'ordonnance  des  médecins,  qu'il  en  coûtait  gros  d'être  soigné 
dans  les  règles. 

Malheur  en  effet  à  qui  veut  se  soustraire  à  la  purgation  fré- 
quente. Si  Louis  XIII  tombe  gravement  malade  (1616)  c'est, 
nous  disent  les  médecins,  «  qu'il  ne  se  purgeait  point,  que  son 
cerveau  n'avait  aucune  évacuation  parce  que,  de  son  naturel,  il 
se  mouchait  fort  rarement.  »  Ce  monarque  indécis  fut  toujours 
très  ferme  sur  ce  chapitre  :  «  Il  nous  a  fait  assembler  cette 
après-dlnée,  écrit  l'un  des  docteurs  k  Richelieu,  sur  la  résolution 
qu'il  a  prise  de  n'user  d'aucune  chose  purgative  ;  afin  de  nous 
accommoder  à  son  humeur,  nous  ouvrons  la  porte  de  derrière 
par  des  lavemens,  »  conclut  mélancoliquement  Bouvard,  qui, 
pour  se  rattraper,  en  fait  prendre  tous  les  jours  et  quelquefois 
trois  ou  quatre  en  vingt-quatre  heures,  à  son  auguste  malade. 
L'usage  persista  jusqu'à  l'aurore  du  xix*'  siècle,  où  l'abus  de  ce 


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438  REVUE   DÉ»   DEUX  MONDES. 

traitement  fut  combattu  dans  une  thèse  précédée  de  cette  épi- 
graphe : 

Bit  modus  in  rehus,  sunt  certi  deniquê  fines 
Quas  ultra,  eUraque  nequU  consistere  reciim. 

Cependant,  les  médecins,  dès  le  xyii*  siècle,  commençaient  à 
réagir  contre  les  apothicaires,  dont  «  le  peuple,  disaient-ils, 
était  las  »  et  chez  qui  V  «  insatiable  avarice  »  n'excluait  pas 
l'ignorance.  Erreurs  comiques,  lorsqu'il  s'agit  de  César  Borgiii 
achetant  le  soir  de  ses  noces,  .pour  «  mieux  festoyer  sa  dame,  » 
des  pilules  qui,  au  lieu  de  remplir  leur  office  aphrodisiaque,  se 
trouvèrent  laxatives,  «  tellement  que  toute  la  nuit  il  ne  cessa 
d'aller  au  retrait;  »  charlatanisme  grossier,  lorsque  ces  maîtres- 
apothicaires,  que  par  dérision  l'on  nommait  il  y  a  deux  siècles 
des  t(  pharmaciens,  »  vendaient  des  fruits  d'églantiers  sous  le 
nom  de  «  microbulares  »  et  les  plus  sales  produits  sous  le  cou- 
vert d'un  élégant  mot  latin  ;  toujours  est-il  que  leur  «  tyrannie  » 
fut  attaquée  par  la  Faculté  sur  leur  terrain  traditionnel  :  «  Dans 
la  plupart  des  grandes  maisons,  il  n'y  a  plus  d'apothicaire  ;  c'est 
un  homme  ou  fille  de  chambre  qui  fait  et  donne  les  lavemens, 
et  les  médecines  aussi  que  nous  réduisons  la  plupart  en  jus  de 
pruneaux...;  l'infusion  de  trois  gros  de  séné  en  un  verre  d*eau 
purge  aussi  bien  qu'un  tas  de  compositions  arabesques  et 
bézoardesques.  » 

Ce  c(  bézoard,  »  calcul  extrait  de  l'estomac  de  certains  quadru- 
pèdes, auquel  la  médecine  du  moyen  &ge  attribuait  de  merveil- 
leuses vertus,  était  l'un  de  ces  remèdes  imaginaires  qui  avaient 
traversé  victorieusement  les  siècles.  Il  fut  alors  «  si  bien  secoué 
qu'il  n'en  demeura  que  poudre  et  cendres  ;  »  avec  lui  disparu- 
rent la  «  confection  d'hyacinthe,  »  la  «  corne  de  licorne  »  et  les 
a  fragmens  précieux.  » 

Une  commission  de  docteurs  publia  sous  ce  titre.  Le  Méde^ 
cin  charitable,  en  regard  des  tarifs  usuels  de  la  pharmacie,  le 
prix  de  revient  des  substances  les  plus  habituellement  employées, 
comparaison  peu  faite  pour  encourager  les  acheteurs.  Les 
drogues,  dont  l'ancienne  pharmacopée  était  surchargée,  devinrent 
plus  abordables  :  le  sangdragon  ou  «  sang  de  dragon,  »  vendu 
464  francs  le  kilo  en  1344,  était  payé  44  francs  seulement 
en  1696  par  l'hôpital  de  Bordeaux.  C'était  la  résine  des  fruits 
du  Calamus  Draco,  employée,  en  raison  de   son  astringencS) 


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LES   RICHES   DEPUIS   SEPT  CENTS  ANS.  i39 

contre  les  hémorragies  ;  elle  coûte  aujourd'hui  de  6  à  8  francs. 

Ces  arcanes  officinales,  aux  noms  barbares  et  prétentieuxi 
recouvraient  souvent  des  matières  premières  assez  simples  ;  sur 
la  note  d'un  apothicaire  de  Sens  (1674)  figure  cette  nomencla-' 
tare  déconcertante:  douze  prises  de  cloportes,  deux  scrupules 
d'yeux  d'écrevisses,  une  fiole  d'eau  de  tète  de  cerf,  une  once 
d'huile  de  vers  et  autant  de  poudre  de  vipère.  La  poudre  de 
vipère  et  l'huile  de  vers  sont  maintenant  inusitées  ou  inconnues. 
Mais  l'eau  de  tète  de  cerf,  phosphate  tribasique  de  chaux,  est 
remplacée  par  une  décoction  de  Sydenham  faite  sur  le  produit 
chimique  pur;  aux  cloportes,  a  été  substitué  leur  principe  actif, 
le  nitrate  de  potasse;  et  le  carbonate  de  chaux  a  pris  la  place 
des  yeux  d'écrevisses. 

La  <¥  poudre  de  sympathie,  »  fort  en  vogue  pendant  la  guerre 
de  Trente  ans,  qui  guérit  les  blessures  du  maréchal  de  Gassion 
et  d'Arnauld  da  Gorbeville,  n'était  qu'un  mélange  d^  sulfate  de 
fer  et  de  gomme  arabique  ;  et  les  «  gouttes  d'Angleterre  »  que 
Ton  fit  prendre  au  maréchal  de  Lorge  (1695)  et  où  devaient  en- 
trer, d'après  le  dictionnaire  de  Trévoux,  de  la  poudre  de  crâne 
de  pendu  et  de  la  vipère  sèche,  n'étaient  qu'une  honnête  dilution 
à  base  d'opium. 

Nous  possédons,  autant  et  plus  que  nos  pères,  nombre  d'or<- 
viétans  spécifiques  et  de  remèdes  secrets,  qui  doivent  leur  succès 
à  d'artificieuses  réclames  et  leur  vertu  aux  mixtures  les  moins 
compliquées.  Nos  modernes  (c  liqueurs  de  Cagliostro  »  se  vendent 
aujourd'hui  sous  mille  étiquettes.  Mais  les  progrès  de  l'industrie 
chimique,  la  révolution  du  commerce  et  des  transports,  ont  pro* 
digieusement  abaissé  le  coût  de  la  pharmacie.  Le  kilo  de  camphre, 
que  Ton  payait  106  francs  sous  la  Régence  du  duc  d'Orléans  et 
40  francs  au  milieu  du  règne  de  Louis  XV,  se  paye  actuellement 
8  fr.  50,  malgré  le  trust  de  l'Ile  Formose  ;  le  kilo  de  rhubarbe, 
qui  valait  285  francs  en  1566  et  100  à  200  francs  sous  Louis  XIV, 
se  vend  aujourd'hui  42  francs  (1).  Et  si  l'on  passait  en  revue 
les  médicamens  usuels,  on  observerait,  je  crois,  la  même  réduc- 
tion énorme  des  prix  de  la  pharmacie,  du  temps  passé  jusqu'à 
nos  jours. 

(1)  J'ai  noté,  dans  les  comptes  des  hospices,  les  prix  de  94  francs  &  Tournas 
(Bourgogne)  en  1677;  de  110  francs  h  Bordeaux  en  1691  ;  de  210  francs  h  Soitsons 
en  1730.  U  ae  trouTait  aussi  de  la  rhubarbe  à  52  francs  à  Botdeaux  en  1668;  h 
26  francs  à  Alais  (Gard)  en  1770;  à  22  et  33  francs  à  Paris  et  Soissons  en  1783  ; 
mais  ceUe-ci  n'était  pas  le  produit  officinal,  Tenant  exclusiTement  de  Chine. 


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4-. 


140  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

De  sorte  que  nous  constatons  ce  triple  phénomène  :  accrois- 
sement du  nombre  des  médecins,  par  rapport  à  l'ensemble  de  la 
population;  augmentation  de  leurs  honoraires  et  surtout  de 
leurs  gains  annuels,  que  Ton  peut  évaluer  pour  la  masse  de  la 
corporation  au  triple  de  ce  qu'ils  étaient  jadis;  diminution  du 
prix  des  remèdes. 

Par  suite  du  développement  de  l'aisance,  un  plus  grand  nombra 
de  malades  peuvent  dépenser  pour  se  faire  soigner  ;  mais  le  bon 
marché  des  médicamens  compense  le  renchérissement  des  ordon- 
nances et,  pour  les  classes  moyenne  et  populaire,  il  n'en  coûte 
peut-être  pas  plus  cher  d'être  malade  aujourd'hui  qu'il  y  a  deux 
ou  trois  cents  ans.  Quant  aux  célébrités  médicales  qui  gagnent 
huit  ou  dix  fois  plus  que  leurs  devanciers  de  l'ancien  régime^ 
leur  fortune  nouvelle  est  faite  de  celle  des  récens  parvenus  de 
l'argent,  assez  nombreux  pour  se  disputer  les  services  des  maîtres 
de  l'art  et  assez  riches  pour  en  faire  ainsi  hausser  le  taux. 


Les  grands  chirurgiens  sont  un  exemple  plus  saisissant  encore 
de  cette  surenchère  inconsciente  de  la  clientèle,  puisqu'ils  sont 
actuellement  une  dizaine,  en  France,  qui  gagnent  chacun 
600  000  francs  par  an.  L'habileté  de  l'opérateur  l'emporte  en 
valeur  vénale  sur  le  diagnostic  du  docteur  consultant;  soit  parce 
qu'elle  est  plus  rare,  soit  simplement  parce  que  la  dextérité  de 
main  du  premier  lui  demeure  personnelle,  tandis  que  les  décou- 
vertes scientifiques  du  second,  .aussitôt  vulgarisées,  sont  mises  à 
profit  par  tous. 

Au-dessous  de  cette  pléiade  de  noms  en  vedette,  les  hono- 
raires oscillent  entre  50000  et  100000  francs  pour  tous  les  chi- 
rurgiens des  hôpitaux  de  Paris.  En  province,  quelques  chirur- 
giens régionaux,  qui  rayonnent  à  une  centaine  de  kilomètres 
de  leur  domicile,  atteignent  aussi  100000  francs  par  an.  Les  spé- 
cialistes des  grandes  villes,  plus  obscurs,  ne  dépassent  pas 
20000  francs.  Ils  sont  d'ailleurs  en  petit  nombre;  les  docteurs 
ordinaires  cumulant  aujourd'hui  l'exercice  de  la  médecine  avec 
celui  de  la  chirurgie,  dont  les  progrès  ont  augmenté  leur  revenu. 

«  Monsieur  Purgon  »  en  serait  mort  de  honte,  lui  qui  croyait 
avoir  rejeté  in  infimis  ces  «  estafiers  de  Saint-Côme,  laquais 
bottés,  chiens  grondans,  superbe  racaille,  »  ainsi  que  les  qua- 


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LES   RICHES   DEPUIS   SEPT   CENTS   ANS.  141 

lifie  rageusement  Gui  Patin;  après  obtention  de  Tarrôt  du  Parle- 
ment de  1660,  qui  confond  en  une  troupe  unique  et  subalterne  les 
barbiers-chirurgiens,  —  tonsores  chirurgici^  —  et  les  chirurgiens 
lettrés,  leur  ordonne  à  tous  de  tenir  boutique  ouverte  sous  peine 
d'amende,  leur  défend  de  porter  robe  et  bonnet,  de  conférer  des 
grades  et  même  de  prendre  le  titre  de  «  collège.  » 

L'élite  d'entre  eux  y  avait  droit  pourtant,  depuis  plus  de 
cent  ans  qu'un  édit  de  François  I«'  avait  mis  les  professeurs, 
bacheliers  et  licenciés  de  chirurgie  du  collège  de  Saint-Côme,  en 
possession  «  de  tels  et  semblables  privilèges,  franchises  et  immu- 
nités dont  les  écoliers,  docteurs  et  suppôts  de  notre  université 
ont  accoutumé  de  jouir.  » 

Il  y  a  d'ailleurs  une  grande  part  de  légende,  sinon  dans  le 
récit  des  longues  contentions  judiciaires  entre  les  chirurgiens  et 
les  médecins,  du  moins  dans  l'opinion  généralement  admise  sur 
la  situation  respective  de  ces  deux  professions.  Cette  opinion 
erronée  tient,  comme  beaucoup  d'autres,  à  ce  que  l'on  a  écrit 
l'histoire  d'après  les  textes  et  non  d'après  les  faits;  au  lieu  de 
regarder  vivre  les  hommes,  on  a  raconté  les  lois.  Aujourd'hui  où 
les  lois  sont  un  peu  plus  appliquées  que  jadis,  il  existe  encore 
une  grande  dissemblance  entre  les  Français  du  Code  et  les  Fran- 
çais de  la  vie  réelle.  11  y  avait  un  abîme  autrefois,  où  la  législa- 
tion multiforme  et  contradictoire  des  ordonnances,  déclarations, 
arrêts  du  Conseil  et  des  cours  souveraines  induit  l'historien,  qui 
la  prend  au  pied  de  la  lettre,  à  tracer  de  l'ancienne  France  un 
tableau  fort  peu  ressemblant;  En  cette  erreur  on  tombe  d'autant 
plus  aisément,  que  le  recueil  public  des  lois  et  actes  officiels  est  à 
portée  de  toutes  mains,  tandis  que  la  recherche  des  faits  privés 
exige  une  étude  plus  minutieuse. 

Pour  les  chirurgiens  du  passé,  il  faut  distinguer  le  droit  et  le 
fait,  Paris  et  la  province,  les  chirurgiens  lettrés  et  les  barbiers- 
chirurgiens,  les  temps  modernes  et  le  moyen  âge.  Au  temps  do 
saint  Louis,  comme  de  nos  jours,  la  «  cyourghie  >>  allait  de  pair 
avec  la  médecine.  Elle  était  son  égale  encore  au  xiv«  siècle,  lorsque 
Guy  de  Chauliac  ou  Henry  de  Monde  ville  rédigeaient  des  traités 
longtemps  classiques  et  parvenus  jusqu'à  nous.  Elle  avait  pour 
domaine  l'extérieur  du  corps  humain  dont  le  physicien  soignait 
l'intérieur;  mais  «  il  n'est  pas  bon  chirurgien,  écrit  Henry  de 
Mondeville,  vers  1310,  celui  qui  ne  connaît  ni  l'art,  ni  la  science 
de  la  médecinei  ni  surtout  l'anatomie.  )» 


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442  BEVUB  DES  DBUX  MONDES. 

Les  chirurgiens  en  renom  étaient  considérés  et  bien  payés  : 
celui  de  Charles  le  Sage  (1380)  jouissait  d'un  traitenaent  annuel 
de  22  000  francs,  supérieur  à  celui  de  tous  les  médecins  jus- 
qu'au XVI*  siècle.  Pour  se  faire  arracher  une  dent  par  Vun  d'eux, 
—  ils  étaient  dentistes  aussi,  —  il  en  coûte  à  de  riches  prin- 
cesses des  sommes  qui  varient  de  17S  à  230  francs.  Dès  cette 
époque  d'ailleurs,  le  barbier  royal  avait  dans  ses  attributions  la 
saignée  et,  de  sa  main,  elle  valait  depuis  35  jusqu'à  80  francs  (1327), 
tandis  qu'une  saignée  à  l'hospice  de  Marseille  ne  se  payait 
que  2  francs  (1398)  et  qu'à  Chartres,  pour  12  francs,  un  chi- 
rurgien remettait  une  épaule  démise  (1401).  Les  saigneurs-bar- 
biers,  distincts  des  chirurgiens,  ne  l'étaient  pas  moins  des  bar- 
biers-étuvistes,  ou  baigneurs,  dont  les  boutiques  servaient  de 
réunion  aux  oisifs  du  quartier. 

Il  ne  faut  pas  nous  laisser  égarer  par  Fétiquette  :  les  mêmes 
emplois  changent  de  noms,  les  mêmes  noms  changent  de  sens 
dans  la  suite  des  âges.  Et  par  exemple,  les  qualités  de  jongleur, 
notaire,  valet,  aU)é,  officier,  maçon,  épicier,  bonnetier,  mercioTy 
facteur,  ont  servi  suivant  les  époques  à  désigner  des  individus  et 
des  professions  totalement  différons.  Qu'un  même  mot,  une  ap- 
pellation unique,  puisse  arriver  peu  à  peu,  sans  perdre  son  ac- 
ception originelle,  à  s'appliquer  à  des  personnages  et  à  des  états 
divers,  je  n'en  citerai  pour  preuve  que  celui  de  «  peintre;  »  ou 
encore  celui  de  «  Sire  »  qui,  suivi  du  nom  de  l'interpellé,  — 
Sire  un  tel,  —  n'était  usité  au  xviii*  siècle  que  vis-à-vis  d'indi- 
vidus très  inférieurs  et  qui,  employé  seul,  ne  convenait  qu'au  Roi. 

Est-ce  la  chirurgie,  délaissée  par  les  médecins  laïcisés  du 
XV*  siècle,  qui  perdit  son  ancien  rang?  Sont-ce  au  contraire  les 
besoins  croissans  de  cet  art  et  le  manque  de  bras  savans  qui 
poussèrent  les  barbiers  à  lancette  à  entreprendre  les  opérations 
peu  compliquées  du  temps  de  Louis  XI?  Et,  une  fois  qu'ils  se 
furent  approprié  ce  domaine,  est-ce  le  mépris  où  les  hommes 
de  robe  longue,  —  les  «  intellectuels  »  du  passé,  —  méprisés 
eux-mêmes  par  les  gens  de  guerre,  tenaient  les  gens  de  métier 
manuel,  qui  fit  rejeter  la  chirurgie  et  ses  nouveaux  «  maîtres,  » 
comme  abjects,  en  dehors  et  bien  au-dessous  de  la  médecine? 
Il  est  impossible  de  déterminer  exactement  la  part  de  ces  causes 
diverses,  dans  l'hostilité  historique  des  deux  branches,  natu- 
rellement associées,  d'une  même  science. 

Mais  ce  qui  est  certain,  c'est  oue  leur  inégalité  était  plutôt 


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LES   RICHES  DEPUIS   SEPT   CENTS   ANS.  14S 

t:liéorique  et,  si  Ton  veut,  de  pure  apparence;  qu'elle  n'exista 
^uère  sérieusement  que  dans  l'esprit  des  docteurs-régens  et  dans 
l'enceinte  de  la  Faculté.  Là,  lorsqu'il  se  «  faisait  une  anatomie,  » 
le  médecin  présidait  sans  s'abaisser  à  toucher  au  cadavre.  Seul 
le  barbier-chirurgien  maniait  le  scalpel.  La  Faculté  instituait-elle 
^n  cours  de  chirurgie?  Les  étudians  en  médecine  y  étaient  seuls 
admis  et,  pour  mieux  écarter  tout  indigne,  la  leçon  s'y  donnait 
en  latin.  Enfin,  tout  bachelier-chirurgien,  avant  d'être  admis  à 
la  licence,  devait  s'engager,  par  acte  devant  notaire,  à  renoncer 
à  l'exercice  de  cet  art  manuel  «  pour  garder  la  dignité  du  corps 
médical.  »  De  cette  exclusion,  un  petit  groupe,  les  chirurgiens 
lettrés  de  Paris,  ont  souffert  dans  leur  amour-propre  pendant 
nn  siècle  et  demi  environ,  —  1575-1725,  —  et  c'est  de  leurs  pro- 
testations et  de  leurs  dissensions  avec  la  Faculté  qu'est  issue  la 
croyance  à  une  sujétiQU  réelle,  constante  et  générale,  de  la  chi- 
rurgie à  la  médecine  sous  l'ancien  régime. 

Toute  différente  était  la  situation  effective  :  au  point  de  vue 
de  l'instruction  technique  les  chirurgiens  étaient  plutôt  supé- 
rieurs aux  médecins.  «  Pendant  trois  ans,  dit  Ambroise  Paré,  j'ai 
résidé  en  l'Hôtel-Dieu  de  Paris,  où  j'ai  eu  le  moyen  de  voir  et 
connaître,  eu  égard  à  la  diversité  des  malades  y  gisant  ordinaire- 
ment, tout  ce  qui  peut  être  d'altération  au  corps  humain,  et 
aussi  d'apprendre,  sur  une  infinité  de  corps  morts,  tout  ce  qui 
se  peut  considérer  sur  l'anatomie.  »  Cet  illustre  opérateur  avait 
commencé  par  être  garçon  barbier,  et  n'entra  au  collège  de  Saint- 
Côme  que  lorsqu'il  était  déjà  premier  chirurgien  du  Roi. 

En  ce  temps  où  il  n'y  avait  pas  d'internes-médecins  dans  les 
hôpitaux,  tous  les  apprentis  ou  garçons  chirurgiens  y  servaient 
pendant  six  années  consécutives,  avec  titre  de  «  premier-com- 
pagnon »  sous  les  ordres  du  chirurgien  traitant.  Ils  n'y  appre- 
naient rien  d'Hippocrate,  mais  ils  y  apprenaient  leur  métier. 

Pour  être  un  «  métier  »  du  reste,  celui  du  barbier-chirurgien 
n'en  exigeait  pas  moins,  avant  d'être  admis  à  la  «  maîtrise,  »  au- 
tant de  connaissances  que  1'  «  art  libéral  »  du  médecin  avant 
d'être  admis  au  «  doctorat.  »  Les  épreuves  chirurgicales,  le  «  chef- 
d'œuvre,  »  disait-on,  comprenaient  la  «  tentative,  »  le  premier 
examen,  Tostéologie,  l'anatomie,  les  saignées,  les  médicamens  et 
le  dernier  examen.  L'anatomie  seule  durait  une  semaine.  Les 
«disciples  en  chefs-d'œuvre  »  étaient  tenus, sous  peine  d'amende, 
d'assister  tous  les  premiers  mardis  du  mois  au  <c  sépulcre,  d 


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144  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sorte  de  clinique^  pour  y  soigner  les  maladies  des  pauvres  qui  se 
présentaient. 

VI 

Telle  était  la  règle,  plus  ou  moins  strictement  exécutée, 
comme  tous  les  règles.  —  Il  n'est  pas,  je  pense,  d'examen  un 
peu  vaste  auquel  tous  les  candidats,  et  même  les  examinateurs, 
ne  pourraient  se  voir  équitablement  refuser  si  Ton  raffinait  la 
sévérité.  —  Le  «  premier  barbier  »  du  Roi,  à  Paris,  et  dans 
chaque  ville  de  province,  son  «  lieutenant,,  »  qui  était  en  dignité 
le  premier  de  rendroitji.se  montraient  diversement  débonnaires 
pour  la  maîtrise  de  chirurgie,  comme  les  petites  universités  pour 
le  diplôme  de  docteur.  A  Bourges,  un  aspirant  plaide  contre  un 
«  maître-juré  »  qui  Ta  écarté;  celui-ci  déclare  en  justice  «  qu'il 
ne  s'oppose  à  la  réception  dudit  impétrant,  bien  qu'il  n'ait  pas 
été  satisfait  de  son  examen.  »  Dans  un  autre  procès,  jugé  en 
appel  au  Parlement  de  Paris  (1623),  entre  les  chirurgiens  d'Angers 
et  la  ville,  prenant  pour  eux  fait  et  cause,  d'une  part  et,  d'autre 
part,  un  postulant  à  la  maîtrise  chirurgicale,  le  demandeur  dé- 
clare qu'il  a  subi  un  examen  favorable  sur  SOO  à  600  questions 
et  qu'on  ne  le  veut  recevoir  qu'à  des  conditions  qui  ne  sont  pas 
raisonnables.  » 

Quoique  les  États  de  Provence  se  plaignent  (1634)  de  l'uni- 
versité d'Aix  qui  astreint  les  chirurgiens  à  des  examens,  l'opinion 
publique  n'entendait  pas  que  le  premier  venu  pût  exercer  sans 
contrôle.  Le  parlement  de  Toulouse  défendait  aux  veuves  de 
chirurgiens  de  tenir  boutique,  sous  peine  de  2  000  francs  d'amende, 
après  le  décès  de  leurs  maris  ;  et  le  conseil  de  ville  de  Grenoble 
protestait  (1657)  contre  des  lettres  du  premier  médecin  du  Roi, 
conférant  à  leurs  détenteurs  sans  autre  formalité,  —  pour 
100  francs,  disait-on,  —  le  titre  et  les  pouvoirs  de  chirurgiens. 

Comme  les  frais  ordinaires  d'études  et  de  réception  étaient, 
T>our  les  barbiers-chirurgiens,  dix  fois  moindres  qu'à  la  Faculté 
è  médecine  de  Paris,  comme  ils  se  recrutaient  en  des  milieux 
]4us  humbles,  ils  étaient  beaucoup  plus  nombreux  et  faisaient 
fonction  de  médecins,  non  seulement  pour  le  menu  peuple,  mais 
aussi  pour  les  grands  seigneurs  qui,  jusqu'à  la  fin  de  l'ancien 
uégime,  eurent  leur  chirurgien  à  l'année  et  quelquefois  à  de- 
meure. Le  duc  de  La  TrémoïUe  donnait  au  sien  400  francs  par 


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LES  RICHES   DEPUIS    SEPT    CENTS    ANS.  145 

aiiy  en  1788,  et  la  duchesse,  sa  mère,  avait  laissé  200  francs  de 
pension  viagère  au  chirurgien  de  sa  terre  d'Attichy  «  pour  conti- 
nuer à  prendre  soin  des  pauvres  de  la  paroisse.  » 

Il  existait,  sous  Louis  XVI,  à  la  campagne,  des  chirurgiens 
auxquels  on  reproche  de  «  n'en  avoir  que  le  nom.  Il  leur  suffit 
de  savoir  faire  une  saignée  pour  se  croire  capables  d'exercer.  » 
De  même  y  avait-il,  aux  champs,  nombre  de  médecins  d'un  savoir 
fort  équivoque,  on  l'a  vu  plus  haut,  tandis  qu'il  existait  à  Paris 
des  chirurgiens  fameux  tels  que  Jean  Juif,  que,  sous  Louis  Xlll, 
les  grands  personnages  se  disputaient  et  qui  suivait  Richelieu 
dans  ses  déplacemens.  Méritaient-ils  leur  réputation?  «  Entre 
nous,  écrit  le  cardinal  à  Chavigny,  M.  Juif  est  un  chirurgien 
comme  un  autre,  capable  de  grandes  bévues.  » 

Peu  importe  leur  habileté;  il  suffit  de  savoir  que  l'opérateur 
en  renom  est  sur  le  même  pied  que  le  grand  médecin.  A  la  Cour, 
le  premier  n'est  point  subordonné  au  second  ;  il  se  voyait,  tant 
près  du  Roi  que  des  princes,  56  chirurgiens.  Bien  que  François 
Félix,  le  premier  chirurgien  de  Sa  Majesté  eût,  depuis  1668,  uni 
à  son  titre  pour  se  conformer  à  la  jurisprudence  nouvelle,  la 
charge  de.«  premier  barbier,  »  que  le  titulaire  eut  ordre  du  Roi 
de  lui  vendre,  il  ne  parait  pas  que  leur  assimilation  aux  bar- 
biers-saigneurs  ait  eu,  contre  les  chirurgiens-maîtres  es  arts,  de 
résultat  pratique. 

Les  uns  et  les  autres  continuèrent  à  être  traités  et  payés  sui- 
vant leur  capacité,  leurs  services  et  leur  clientèle.  S'ils  eurent, 
dans  les  hospices,  des  appointemens  tantôt  égaux,  tantôt  supé- 
rieurs ou  inférieurs  à  ceux  des  médecins,  nous  n'en  saurions 
tirer  aucune  conclusion  parce  que  nous  ignorons  les  obligations 
qui  leur  sont  respectivement  imposées  (1)  et  parce  que  cette  qua- 
lité de  chirurgien  était  indistinctement  appliquée  à  des  prati- 
ciens instruits  et  à  de  simples  «  rebouteurs,  »  comme  pouvait 
ôtre  à  Nantes,  en  1580,  le  «  maître-habilleur  des  rompures  de 
membres  et  os  de  personnes  ou  bêtés  animales.  »  De  fait,  leur 
traitement,  un  peu  plus  bas  en  général  que  celui  du  médeci 
ïi'en  différait  pas  sensiblement  (^). 

(1)  Ainsi  le  chirurgien  de  l'hospice  de  Clermont-Ferrand,  en  1695,  touche 
^"^^  francs,  tandis  que  son  «  garçon  »  en  touche  350;  mais  il  est  tenu  de  ne  pas 
^^ei-eer  ailleurs  qn'à  l'hospice. 

(^)  Évalués  en  monnaie  actuelle,  les  traitemens  du  chirurgien  et  du  médecL  i 
^^^ent  de  400  et  500  francs  à  Rouen,  en  1705  ;  de  650  et  137  francs  à  Soissons  en  1638  ; 
^®  BOO  et  835  francs  à  Paris  en  1524,  de  100  et  150  francs  à  Marseille  en  1414,  etc. 


TOMK  XXXVII.  —  1907,  40 


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146  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Tout  différens  au  contraire  étaient  les  honoraires,  suivant  la 
situation  sociale  des  cliens.  Il  n'y  a  pas  eu,  je  pense,  dans  tout 
le  cours  du  xix^  siècle  une  opération  qui  ait  été  payée 
1500000  francs,  comme  celle  de  la  fistule  de  Louis  XIV  en  1687. 
tt  Sa  Majesté,  écrit  Dionis,  récompensa  en  roi  tous  ceux  qui  lui 
rendirent  service  dans  cette  maladie.  En  effet,  François  Félix,  le 
premier  chirurgien,  qui  opéra,  regut  520  000  francs  etBessières, 
second  chirurgien,  100000  francs;  le  premier  médecin  d'Aquin 
eut  350000  francs  et  Fagon,  médecin  ordinaire,  200000  francs. 
Les  aides  et  apothicaires  se  partagèrent  168000  francs,  dont 
4000  au  garçon  de  M.  Félix. 

Cette  fistule  historique,  —  la  «  grande  opération  »  comme  on 
la  nomma,  —  avait  durant  un  an  occupé  la  Cour  et  l'Europe.  La 
mode  alors  poussa  nombre  de  gens  à  se  prétendre  atteints  d'une 
affection  semblable.  Pour  attirer  l'attention  du  monarque,  tout 
courtisan  incommodé  ne  différait  pas  h  présenter  son  rectum  au 
chirurgien  pour  y  pratiquer  des  incisions.  Plus  de  trente  vou- 
lurent qu'on  les  opérât  et  «  parurent  fâchés  lorsqu'on  les  assura 
qu'il  n'y  avait  pas  nécessité  de  le  faire.  »  D'ailleurs,  il  est  peu  de 
maladie  chirurgicales  moins  graves  que  la  fistule,  ni  que  l'on 
guérisse  plus  simplement.  Du  sujet  seul  cette  cure,  en  elle-même 
banale,  tira  sa  gloire  et...  son  prix. 

Pour  avoir  été  en  Savoie  soigner  la  duchesse  régnante,  Juif 
reçut  188000  francs  et,  pour  traiter  Anne  d'Autriche  du  cancer 
au  sein  dont  elle  mourut,  un  empirique,  appelé  de  Bar-le-Duc, 
se  fit  donner  par  avance  20  000  francs.  Les  grands  de  nos  jours 
sont  moins  prodigues,  mais  les  riches  sont  beaucoup  plus  nom- 
breux et,  quoiqu'elles  ne  dépassent  guère  10  000  francs  et  des- 
cendent jusqu'à  2  000,  les  opérations  contemporaines,  simples  ou 
compliquées,  se  trouvent,  par  leur  fréquence,  procurer  normale- 
ment un  revenu  princier  à  nos  célébrités  chirurgicales. 

Les  domaines  contigus  de  la  chirurgie  et  de  la  médecine  qui, 
depuis  trente  ans  seulement,  ont  plusieurs  fois  varié,  empiétaient 
aussi  jadis  l'un  sur  l'autre.  Au  chirurgien  incombait  la  visite,  — 
—  pour  une  vingtaine  de  francs,  —  des  malades  «  soupçonnés  de 
lèpre  »  et,  par  assimilation  aux  «  ladres  putatifs,  »  le  traitement 
des  syphilitiques,  confondus  avec  eux  au  moyen  âge.  C'était 
encore  aux  chirurgiens  de  Saint-Côme  que  ressortissait  au 
xvu*  siècle  cette  clientèle  spéciale  des  «  avariés;  »  c'est  entre 
leurs  mains  que  se  remet  le  duc  de  Vendôme,  deux  fois  rebelle 


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LES   RICHES   DEPUIS   SEPT   CENTS   ANS. 


147 


«aux  médicamens,  à  qui  Louis  XIV  écrit  en  le  félicitant  de  cette 
résolution  :  «  J'espère  que  Ton  pourra,  cette  fois,  vous  embrasser 
en  sécurité.  » 

Les  accouchemens  aussi  rentraient  dans  les  attributions  de 
la  chirurgie.  Jusqu'au  commencement  du  xvi*  siècle,  les  sages- 
femmes  en  avaient  eu  le  monopole.  Les  princes  mêmes,  lorsqu'ils 
«  sortaient  du  cloître  maternel  pour  commencer  mortelle  vie,  )> 
suivant  l'expression  de  Louise  de  Savoie,  prenaient  par  les 
mains  des  «  femmes-sages  »  la  «  première  expérience  de  lumière 
mondaine.  »  L'une  d'elles,  pour  avoir  accouché  M"*  de  Rethel, 
princesse  de  Bourgogne,  reçoit  un  millier  de  francs  en  1404. 
Plus  tard,  les  souveraines,  «  supérieures  aux  règles,  dit  Mercier, 
osèrent  les  premières  employer  des  hommes  à  un  office  que  la 
pudeur  semblait  leur  interdire.  »  A  partir  de  Louis  XV,  les  chi- 
rurgiens l'emportèrent,  sauf  dans  le  Midi  ;  la  petite  bourgeoisie, 
bravant  le  toile  que  souleva  cette  <f  indécence,  »  eut  recours  à 
eux  parce  qu'ils  étaient  plus  habiles.  Leurs  services  d'ailleurs 
n'étaient  guère  plus  onéreux. 

Dans  les  hospices,  au  lieu  de  2  &  3  francs  dont  les  sages- 
femmes  se  contentaient,  les  accoucheurs  reçoivent  5  à  H  francs 
et,  pour  l'opération  césarienne,  18  francs;  le  même  prix  pour 
celle  du  trépan,  la  remise  d'un  pied  déboîté  ou  l'amputation 
d'un  bras.  Pour  «  scier  et  couper  »  une  jambe,  le  chirurgien 
prenait  davantage  et,  suivant  les  circonstances,  de  30 à  60  francs; 
pour  la  «  remettre,  »  pour  traiter  et  guérir  une  fracture,  il  obte- 
nait de  80  à  150  francs.  Faite  par  un  spécialiste  en  vogue,  l'opé- 
ration de  la  pierre  au  xvin»  siècle  pouvait  monter  à  600  francs; 
mais,  exécutée  par  un  «  inciseur»  de  province,  la  taille,  —  litho- 
tomie  ou  lithotritie,  suivant  que  l'on  extrait  ou  que  l'on  broie,  — 
se  payait  au  plus  80  et  parfois  30  francs  ;  autant  qu'il  en  coûtait  à 
ttn  homme  de  qualité  pour  se  faire  arracher  une  ou  deux  dents. 
Mais  ces  dents-là  étaient  rares;  de  même  que  l'autopsie  et 
l'embaumement  d'un  personnage,  pour  qui  la  famille  déboursait 
2O0  francs.  La  masse' des  chirurgiens  vivaient  des  saignées  jour- 
aali^res  qui,  suivant  qu'il  s'agissait  de  manouvriers  et  servantes, 
^^    de  gens   de    métier  ou   de   marchands  et  gentilshommes, 
étaient  payées  depuis  0  fr.  60  centimes  jusqu'à  6  francs,  et  en 
nio^^ane2à3  troncs.  Les  recettes  annuelles  du  chirurgien  ne 
^^ï*ent  pas  en  somme  très  différentes  de  celles  du  médecin;  soit 
^^  temps  où  son  rang  social  semblait  moindre,  où  son  enseigne. 


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148  .  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fût-elle  brossée  par  un  maître,  —  il  y  e^  eut  de  peintes  par 
Chardin,  —  le  classait  toujours  «  artisan;  »  soit  depuis  son 
triomphe,  par  la  fondation  des  cours  officiels  et  de  l'Académie 
royale  de  chirurgie  (1731),  lorsque  La  Peyronnie  entretenait  à 
ses  frais  une  clinique  gratuite  dans  son  château  de  Marigny. 
Aujourd'hui,  bien  que  le  grand  t^hirurgien  gagne  plus  que  le 
grand  médecin,  personne  ne  songerait  à  prétendre  que  le  pre- 
mier ^oit  socialement  supérieur  au  second. 

L'individu  a  plusieurs  aspects.  Le  talent,  le  succès,  la  consi- 
dération et  le  profit  sont  choses  tout  à  fait  distinctes,  tantôt 
unies  et  tantôt  séparées.  On  peut  avoir  le  succès  sans  le  talent, 
la  considération  sans  le  succès,  le  prpfit  sans  la  considération  ou 
inversement.  La  possession  de  l'un  de  ces  avantages  n'entraîne 
ni  n'exclut  la  possession  des  autres. 

Le  rang  social,  le  rang  politique,  le  rang  intellectuel  et  le 
rang  pécuniaire,  dépendent  parfois  les  uns  des  autres  et  influent 
dans  quelque  mesure  les  uns  sur  les  autres,  en  bien  ou  en  mal  : 
certaines  besognes  sont  moins  rétribuées  que  d'autres  précisément 
parce  qu'elles  sont  plus  estimées ^  partant  plus  recherchées  et 
que  la  concurrence  des  postulans  y  abaisse  le  salaire.  Un  haut 
rang  social  appelle  en  quelques  pays  un  haut  rang  légal;  en 
d'autres  il  lui  fait  obstacle.  Et,  réciproquement,  un  haut  rang, 
politique  ne  confère  pas  toujours  un  haut  rang  social  dans 
l'opinioD,  même  en  pays  démocratique  où  l'opinion  fait  la  loi,  — 
parce  que  le  peuple  veut  choisir  ses  maîtres,  peut  choisir  ses 
maîtres,  mais  ne  peut  pas  se  persuader  toujours  que  ceux  qu'il 
a  choisis  méritent  d'être  ses  maîtres. 

Si  les  médecins  et  chirurgiens  sont  plus  estimés  qu'au  temps 
de  Molière,  c'est  parce  qu'ils  sont  plus  savans  et  plus  habiles; 
mais  s'ils  sont  mieux  payés^  s'ils  parviennent  à  une  opulence  in- 
connue de  leurs  devanciers,  ce  n'est  pas  du  tout  à  cause  de  leur 
mérite;  c'est  parce  qu'il  s'est  créé  une  clientèle  de  nouveaux 
riches,  assez  nombreuse  pour  se  disputer  leurs  services  à  prix 
d'or. 

V**  G.  d'Avenel. 


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W^WP 


MADAGASCAR 


I 

LES  RÉGIONS  ET  LES  RAGES 


Après  Tanglaise  Port-Saïd,  après  Aden,  après  Mahé  des  Sey- 
chelles  où  languit  notre  race,  le  voyageur  atteint  Diego-Sua- 
rez;  et,  le  goulet  franchi,  après  un  développement  de  quelques 
milles,  le  paquebot  glisse  harmonieusement  entre  des  navires 
pimpans,  lavés  d'or  par  le  soleil,  où  le  pavillon  aux  puissantes 
couleurs  de  la  France  claque  à  tous  les  mâts.  On  est  aussitôt 
profondément  touché  de  la  beauté  incomparable  de  la  vaste  baie. 
A  quelque  heure  du  jour  qu'on  y  arrive,  c'est  sur  la  rade  une 
sensation  de  largeur,  de  sécurité  et  de  fraîcheur.  Avec  plénitude 
le  littoral  s'arrondit  dans  un  cirque  spacieux  de  collines  bleutées, 
entre  lesquelles  une  mer  lamée  d'argent  par  la  brise  sans  cesse 
renouvelée  prend  toutes  les  nuances  du  vert  au  violet  par  le  tur- 
quoise, évoquant  ensemble  chez  le  voyageur  les  visions  artis- 
tiques et  héroïques  que  les  souvenirs  d'Alger  et  de  Carthage  ou 
l'admiration  des  fresques  de  Puvis  de  Chavannes,  représentant 
Marseille  naissante  et  la  côte  grecque,  ont  condensées  en  une 
image  synthétique  de  port  colonisateur. 

L'antiquité  et  la  modernité  s'y  composent  richement,  et  le 
génie  universel  de  la  France  qu'un  instinct  sûr  d'expansion  mon- 
diale conduisit  aux  points  les  plut^  divers  du  globe,  s'y  manifeste 
dans  cette  impression  d'ensemble.  Sur  les  talus,  Antsirane  (1) 


(1)  C'est  le  véritable  nom  :  Diego  est  le  cmartier  militaire. 


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150  reVub  des  deux  mondes. 

présente  bien  de  loin  l'aspect  général,  gai  et  éclatant,  de  la  ville 
neuve  de  toutes  les  colonies  françaises,  avec  ses  maisons  euro- 
péennes de  brique  et  de  tôle  enveloppées  de  feuillages,  ses  toits 
rouges  semblables  à  des  floraisons  de  flamboyans  sous  le  feuil- 
lage transparent  des  gigantesques  légumineuses.  Mais  c'est  la 
rade  surtout  qui  séduit,  large  et  soyeuse,  et  toute  colorée  de  ce 
cosmopolitisme  naïf  et  pacifique  qui  caractérise  lanimation  de 
nos  ports  français  exotiques  en  contraste  avec  ceux  des  Anglais 
et  des  Allemands. 

Les  bateliers  somalis  y  sont  plus  joyeux  qu'à  Aden  ;  sur  des 
barques  agiles,  des  groupes  de  Sainte-Mariennes,  à  châles  rama- 
ges de  rouge  et  de  vert  comme  des  cargaisons  de  cacatoès,  s'im- 
mobilisent dans  une  voluptueuse  curiosité,  tandis  que  des  piro- 
guiers malgaches  et  des  canotiers  créoles  s'injurient,  en  riant,  de 
vocables  pittoresques;  ils  luttent  à  se  dépasser  les  uns  les  autre? 
à  travers  les  boutres  arabes  arrondis  au  mouillage  sous  les  mâts 
inclinés,  des  boutres  verts  dorés  aux  formes  de  caravelles.  Un 
navire  de  guerre,  svelte  et  blanc,  passe  entre  deux  rafiots  noirs 
des  Messageries.  Les  matelots  &  l'exercice  y  évoluent.  Le  clairon 
Bonne  sur  mer.  Et  dans  ce  paysage  scintillant  où  nos  orienta* 
listes  auraient  la  fortune  de  voir  se  mêler  radieusement,  sous 
une  lumière  poudroyante,  des  barques  antiques  à  voiles  fauve» 
et  de  longs  steamers  écaillés  des  reflets  d'une  eau  miroitante,  le 
drapeau  bleu,  blanc  et  rouge,  qui  vibre  avec  force  dans  l'atmo- 
sphère limpide,  est  la  note  dominante,  la  note  centrale  du  pano- 
rama maritime. 

C'est  au  coucher  de  soleil  que  se  révèle  TAntsirane  exotique. 
Sur  une  terre  de  safran  roux,  elle  apparaît  jaune  et  verte,  couleur 
d'achards  sous  les  lumières  onctueuses  des  tropiques.  Tandis 
que  la  ville  proche  est  dans  ces  colorations  bizarres  et  crues,  au 
loin  tout  est  tendre  et  fin  dans  la  nature  ;  le  ciel  est  violet  sous 
des  nuances  de  paille;  les  montagnes,  de  la  teinte  des  grami- 
nées, sont  si  souples  qu'elles  semblent  se  déformer  k  l'œil  ainsi 
que  des  nuages.  Tout  est  impalpable  comme  sous  une  poudre  de 
riz.  Il  semble  que  le  paysage,  que  Madagascar  s'évapore  en  pous- 
sière, jour  à  jour,  par  Fardeur  du  soleil  pénétrant  et  torréficmty 
sous  la  ventilation  constante  par  laquelle  la  grande  !l«  est  fié- 
vreusement battue  douze  mois  de  l'année. 

Des  quais  d'Antsirane  l'on  a  en  face  de  soi  Diego,  gros  rocher 
plat  couvert  d'arbres  qui  se  relève  aux  extrémités  en  deux  cornes 


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MADAGASCAR.  15{ 

de  terre  fauve.  Il  est  toujours  enveloppé  d'un  vol  de  papangues 
battant  leurs  pesantes  ailes  brunes.  Sur  le  pourtour  du  littoral 
la  verdure  se  ramasse  eh  bosses.  La  côte  est  à  pic.  C'est  la  pre- 
mière ondulation,  rugueuse,  de  la  grande  terre  malgache  qui 
insensiblement  s'élève  vers  le  Sud  d'élargissant  de  plus  en  plus 
en  un  immense  rectangle  montagneux. 

Le  relief  en  est  caractéristique  :  s'il  est  dû  comme  partout  aux 
deux  grands  agens  constitutifs  des  montagnes,  —  la  pression 
interne  (ou  orogénie),  qui  soulève  les  sommetis,  et  l'érosion  qui; 
jmr  un  travail  contraire,  y  creuse  les  vallées,  — il  est  remar- 
quable en  ce  qu'au  lieu  d'être  dû  à  leur  collaboration  millénaire, 
Û  présente  dans  l'ensemble  une  opposition  imposante  et,  si  l'on 
peut  dire,  un  heurt  de  contrastes  intimement  soudés,  les  deux 
agens  s'étant  à  peu  près  partagé  le  pays  en  deux  régions  deve- 
imes  très  différentes;  la  frontière  en  est  une  ligne  qui  va  de  la 
l>aie  de  Mahajamba  au  cap  Sainte-Marie,  et  de  part  et  d'autre 
Tarient  la  nature  de  la  roche,  la  couleur  du  sol,  les  linéamens 
mêmes  du  paysage  (1).  C'est,  d'une  part,  prenant  tout  l'Est  et 
le  Centre  et  s'allongeant  du  Nord  au  Sud  sur  les  deux  tiers  de  la 
superficie,  un  haut  massif  de  gneiss,  formé  par  une  agglomération 
de  plissemens  longitudinaux  parallèles  N.-N.-E. — S.-S.-O.  qu'a 
soulevés  un  mouvement  uniforme  de  pression  latérale  violente; 
le  modelé  de  ce  massif  déchaussé  jusqu'à  la  base,  tout  en  chaînes 
de  mamelons  et  de  pics,  reste  presque  entièrement  tel  qu'il  a 
été  à  Torigine  déterminé  par  le  mouvement  orogénique.  Et  c'est 
d'autre  part,  à  l'Ouest,  la  Haute  Plaine  des  terrains  sédimen- 
taires  tout  en  tables,  en  causses  calcaires  et  en  plateaux  de  grès 
rouges  qui  s'élargit  contre  le  flanc  du  Plateau  Central  ;  elle,  au 
contraire,  est  modelée  par  Térosion  qui  a  encombré  les  cuvettes 
et  les  vallées  primitives,  au  point  de  forcer  les  grands  fleuves  à 
suivre  bizarrement  une  direction  perpendiculaire  à  cjelle  des  val^ 
lées,  car  ils  les  traversent  de  biais  au  lieu  de  les  utiliser  :  ainsi 
elle  a  fait  reculer  le  canal  de  Mozambique  dans  un  large  mouve* 
ment  qui  a  exactement  le  dessin  d'une  lame  qui  se  retire,  et  l'on 
peut  discerner  les  quatre  lignes  parallèles  successives  des  anciens 
rivages,  étapes  de  la  mer  qui  s'avançait  jadis  jusqu'au  Plateau. 

Cette  érosion  extraordinairement  active,  comme  est  tout  phé* 

(i)  Gaatier,  Madagtucar^  estai  de  géographie  physique,  Ghallflunel,  4902. 


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182  .   RlîVUE   DES   DEUX   MONDES. 

nomëne  de  vie  tropicale,  même  de  vie  géologique,  a  donc  retran- 
ché, émoussé  les  crêtes,  comblé  les  vieux  fonds  lacustres,  aplani 
le  pays  au  point  qu'on  a  pu  le  définir  un  vieux  pays  usé  en  voie 
d! effacement.  Cependant  le  relief  demeure  accentué.  Frappante 
antinomie  :  elle  reste  le  fait,  extrêmement  particulier,  d'un  petit 
continent  qui  a  mené,  si  l'on  peut  dire,  une  existence  très  intense 
et  violente,  se  trouvant  être  une  Ile  allongée  et  soumise  ainsi 
plu3  fortement  à  l'action  des  courans  marins  et  des  vents,  dans 
un  Océan  barré  à  l'équateur  et  par  suite  réduit  à  bouillonner 
çur  place  en  des  cyclones  uniques  au  monde. 

Cette  étrangeté  de  la  physionomie  géologique  a  eu  ses  cor- 
respondances dans  la  vie  organique  qui  s'est  développée  sur 
cette  terre.  «  La  nature,  —  a  dit,  dès  le  xvm«  siècle,  le  grand  na- 
turaliste Commerson,  s'y  est  retirée  comme  dans  un  sanctuaire 
particulier  pour  y  travailler  sur  d'autres  modèles  que  ceux  dont 
elle  s'est  servie  ailleurs.  »  Et  les  naturalistes  du  xix'  siècle  qui 
ont  étudié,  avec  passion,  sa  faune  et  sa  flore,  ont  manifesté  le 
même  étonnement.  Les  oiseaux,  remarque  Wallace,  appartiennent 
pour  une  bonne  moitié  à  a  des  genres  particuliers  dont  beau- 
coup sont  extrêmement  isolés.  »  Les  rongeurs,  tels  les  tendreca, 
se  rattachent  à  des  variétés  si  singulières  qu'on  a  dû  créer  pour 
eux  des  familles  spéciales  :  ainsi  les  centètes.  Quand  Milne 
Edwards  a  voulu  qualifier  les  lémuriens,  il  a  dû  constamment 
avoir  recours  &  des  juxtapositions  de  termes  dont  la  contradic- 
tion le  frappait  :  ainsi  le  célèbre  aye-aye,  cet  insectivore  au  doigt 
démesuré  qui  extirpe  les  vers  des  troncs  avec  sa  griffe,  se 
dénonce-t-il  un  chat  plantigrade  y  «  ce  qui  est  une  antithèse;  » 
parmi  les  maques,  les  indris,  qui  n'ont  pas  de  queue  et  redressent 
une  allure  presque  humaine,  se  définissent  absolument  des 
pachydermes  grimpeurs,  ce  qui  n'est  pas  moins  antithétique. 

Pour  expliquer  la  présence  d'animaux  aussi  exceptionnels  sur 
ce  seul  poii^t  du  globe,  on  a  dû  émettre  l'hypothèse  d'un  grand 
continent  ou  d'un  gigantesque  archipel  austral  auquel  on 
a  donné  le  nom  de  Lémurie.  Là  fourmilla  une  faune  particu- 
lière, au  bord  de  grands  lacs,  dont  ceux  d'aujourd'hui,  l'Âlaotra 
et  ritasy,  ne  sont  plus  que  des  résidus,  et  sur  les  rives  desquels 
croissaient  ensemble  des  crocodiles  géans  et  des  tortues  dont  les 
carapaces  mesuraient  près  de  deux  mètres,  des  hippopotames 
trapus  et  de  hauts  épiornis,  oiseaux  aquatiques  dont  les  œufs 
avaient  la  capacité  de  huit  litres  et  demi.  La  vie  animale  y 


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MADAGASCAR.  1S3 

était  et  est  encore  «  d'une  incomparable  richesse,  »  au  point  que 
Madagascar  compte  soixante-six  mammifères  tandis  que  la  Nou- 
velle-Zélande en  a  deux  seulement. 

Et  cette  étrangeté  reste  aujourd'hui  celle  des  paysages,  mornes 
et  éclatans,  et  des  races,  endormies  et  frétillantes,  dans  un  pays 
nu  couleur  d'or  rouge,  à  la  fois  très  pauvre  et  très  riche,  qui  re- 
pousse et  attriste  l'Européen  au  premier  contai»t  et  le  prend  en- 
suite au  point  qu'il  ne  veut  plus  le  quitter.  Elle  se  traduit  dans 
ce  curieux  texte  royal  des  Hovas  : 

«  Madagascar,  terre  paisible  où  Ton  vit  à  peu  de  frais!  Si 
c'est  au  sujet  des  connaissances  et  de  la  science  qu'on  la  juge, 
l'Angleterre  est  son  aînée  par  la  naissance;  l'Allemagne  a  eu 
les  cheveux  coupés  avant  elle  ;  la  France  est  connue  depuis  long- 
temps. Mais  si  l'on  ne  regarde  que  ses  qualités,  c'est  l'œuvre 
naturelle  du  Créateur,  qu'il  serait  dangereux  de  railler.  Terre 
fertile  et  non  aride,  grasse  et  moins  que  maigre,  lustrée  et  non 
terne,  douce  et  jamais  dure,  belle  et  non  desséchée,  elle  est  en- 
viée par  les  autres,  mais  n'envie  personne.  Ceux  qui  la  possèdent 
savent  ce  qu'elle  vaut,  les  étrangers  restent  étonnés  devant  elle. 
Nombreux  sont  les  émigrans  à  la  recherche  d'un  refuge  qui;  dès 
qu'ils  la  connaissent,  y  fixent  leur  demeure.  Elle  n'a  pas  de  dé- 
tracteurs et  ses  admirateurs  sont  légion,  parce  que  ses  cheveux 
sont  luisans.  Voilà  ses  qualités  que  tous  connaissent.  » 

I.    —  LES  PELOUSES  DE    SABLE.    —  LES  PREMIÈRES  ÉMIGRATIONS.   — 
LES  ANTAIMOROS 

Toute  la  côte  malgache  où  viennent  écumer  en  poudre 
d'argent  les  lames  glauques  de  l'océan  Indien,  est  basse  et  blonde 
sous  un  ciel  brouillé  qui  répand  sur  l'étendue  l'aspect  verdàtite 
et  lîvide  de  la  solitude.  La  mer  mousse,  l'air  est  saturé  de  pous- 
sière humide.  Cette  rive,  battue  toute  l'année  par  l'alizé  et  le 
grand  courant  équatorial,  est  empâtée  régulièrement  par  les 
alluvions  qui  sont  refoulées  dans  les  embouchures  et  étalées 
en  flèches  de  gravois  fins.  A  quelques  pas  de  l'Océan,  une  haute 
végétation  couvre  la  bande  de  sable  entre  le  littoral  et  le  cordon 
indéfini  de  lagunes  qui  lé  double  du  Sud  au  Nord.  Elle  se  répartit 
en  deux  sortes  de  paysages  dissemblables  :  d'immenses  fourrés, 
élevés  et  épais,  aux  ramures  sombres  chargées  d'épiphytes;  et 
de  grands  parcs  sauvages,  pareils  à  des  jardins  anglais  de  monde 


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1S4  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

austral,  où  se  disséminent  sur  un  gazon  ras  des  arbustes  gra- 
oieux  et  bizarres  entre  lesquels  paissent  les  troupeaux. 

Le  caractère  du  paysage  est  marqué  par  les  espèces  d'arbree 
qui  y  sont  les  plus  fréquentes  :  vers  le  Sud,  le  pandanus  ou  vacoa, 
le  copalier  et  le  filao  ;  vers  le  Nord,  le  filao  et  le  badamier.  Mais 
c'est  principalement  le  filao  qui  en  donne  Tâme.  Cet  arbre,  unique 
conifère  du  monde  austral,  synthétise  les  originalités  des  coni- 
fères divers  du  monde  boréal.  Avec  le  port  mélancolique  des 
thuyas,  il  inscrit  le  feuillage  du  pin. maritime  dans  le  dessin  du 
cyprès.  Il  est  le  conifère-type  qu'eût  pu  rêver  im  Vinci  pour 
allonger  sous  son  ombre  transparente,  dans  une  atmosphère  mo- 
notone et  languissante,  des  archétypes  d'humanité  australe.  Ber- 
çant à  la  brise  dans  son  feuillage  d'aiguilles  la  mélodie  ryth* 
mique  et  fatiguée  de  la  mer  dont  il  répète  l'infini  bâillement 
harmonieux,  il  répand  dans  le  paysage  une  mélancolie  musicale 
qui  grise.  Il  est  d'une  tristesse  subjugante  quand  il  se  dresse 
au  milieu  des  ravenalas  et  des  pandanus,  arbres  textiles  du  Sud 
qui  forment,  sur  les  replis  des  dunes,  des  paysages  de  haillons 
végétaux  :  portant  sur  eux  toutes  leurs  saisons  en  môme  temps 
au  contraire  des  arbres  d'Europe,  les  pandanus,  dont  les  troncs 
couleur  de  lèpre  se  divisent  en  fourches,  conservent  au-dessous 
de  leurs  touffes  vertes  leurs  lanières  pourries;  les  ravenalas  ne 
se  dépouillent  non  plus  de  leurs  palmes  rouge&tres  qui  pendent 
avec  des  cassures,  et,  par  leur  feuillage  tressé  en  voiles  de 
jonques,^  donnent  ime  impression  de  naufrages  et  d'épaves  de 
verdure;  la  brise  de  la  mer  agite  sur  le  ciel  qu'on  voit  entre  les 
branches  ces  lambeaux  de  feuillages  qui  sont  la  pourriture  du 
temps. 

Derrière  l'abri  que  dressent  contre  le  vent  vacoas,  ravenalas 
et  badamiers,  il  pousse  à  môme  la  vaste  pelouse  de  sable  cal-* 
caire  des  végétaux  espacés  comme  des  animaux  sur  un  pré  eu 
une  vie  domestique  :  des  sagoutiers  trapus  rayonnent  avec  des 
feuilles  très  longues;  les  tacamacas  arrondissent  leurs  masses 
d'un  vert  funèbre  au  ras  du  sol;  des  lianes  crochues  courent  sur 
des  espaces  nus  avec  des  mouvemens  brisés  de  crabes  ;  les  vavon^ 
takas  dans  un  feuillage  recroquevillé  suspendent  leurs  calebasses 
orangées.  De  multiples  allées  naturelles  de  sable  très  blanc 
se  perdent  entre  d'innombrables  bouquets  sombres  à  feuilles  de 
magnolia,  de  jackier  ou  de  laurier-cerise  que  le  printemps  va 
éclairer  des  grappes  d'un  blanc  mat  pareilles  aux  fleurs  de  la 


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budagàscab. 


155 


soariée  et  des  lianes-de-mai,  ou  des  corymbes  marrons  et  rosaires. 
Parfois  un  bœuf  couleur  de  galet,  noir  tacheté  de  blanc,  qui 
paissait  une  herbe  salée,  peureux  des  hommes  comme  un  caïman, 
§e  jette  de  côté  et  disparait  dans  des  fouillis  d'épines. 

Le  long  de  ce  littoral,  le  voisinage  de  l'Océan  entretient 
l'esprit  dans  le  rêve  des  premiers  débarquemens  de  peuples. 

Kmers  nigritisés,  Indo-Mélûiésiens  ou  Nègres  asiatiques  au 
crâne  fort,  à  la  figure  plate  et  ronde,  au  nez  écrasé  à  la  nais- 
sance, aux  lèvres  épaisses^  «  aux  cheveux  en  tête  de  vadrouille,  » 
c'est  sur  cette  côte  Est  que  les  hardis  navigateurs,  projetés  par 
les  vents  alizés  des  Iles  de  la  Sonde  à  travers  Tocéan  Indien, 
atterrirent  à  des  époques  confuses  (1).  Les  praos  (ou  jonques  indo- 
océaniennes) furent  traînées  sur  cette  plage  profonde,  et  les 
hommes,  ies  oreilles  encore  sifflantes  du  bourdonnement  inlas-r 
sable  des  moussons,  durent  demeurer  dans  un  long  étourdisse- 
ment  devant  la  platitude  et  la  torpeur  de  cette  terre,  devant  les 
lagunes  étales  au  ras  des  collines  kimeuses,  illimitées  et  si  vides 
qu'ayant  enlevé  leurs  balanciers,  ils  les  remontèrent  aussitôt  en 
glissant  dans  ces  embarcations  que  l'Océan  avait  ballottées  aux 
crêtes  des  vagues.  Comme  ces  émigrés  arrivaient  avec  le  cœur 
encore  effarouché  par  des  guerres  nationales  et  que  toutes  les 
légendes  ancestrales  avaient  dû  flamber  en  visions  plus  vives 
dans  leurs  sombres  imaginations  d'exilés  durant  les  nuits  sur  la 
mer,  ils  devaient  épier  des  présences  cruelles  dans  le  silence  de 
ce  littoral  où  le  dessin  tournant  des  allées  naturelles,  le  grou- 
pement circulaire  des  arbres,  donnent  une  appréhension  d'huma- 
mté  cachée.  L'ile  était  alors  (2)  habitée  de  tribus  disséminées, 
vestiges  d'une  très  vieille  race  papoue  analogue  aux  plus  anciens 
autochtones  de  l'Australie  et  du  Sud-Afrique,  indigènes  à  gros 
ventres  et  à  jambes  courtes  fuyant  par  ies  huiliers,  dont  les 

(1)  L'obscnrité  qui  enveloppe  l'histoire  d6  cette  époque  vient  de  l'absence  de 
langue  écrite,  de  monumens  originaux  et  même  de  traditions  orales,  car  U  n'en 
existe  que  pour  des  faits  des  époques  rapprochées.  Mais  il  y  a  des  travaux  ethno- 
fraphiqnes  trèi  intéressant  sur  l'origine  des  races.  Antananarivo  Annual  :  articles 
ie  Sihree,  Dahle,  Jorgensen,  etc.  ;  A.  Grandidier,  Mém.  du  Centenaire  de  la  Société 
philomathiqùe  (1888)  et  Ethnographie  de  Madagascar  [les  Origines  des  Malgaches) 
(1901);  JoUj,  N0teë  d'histoire  (Notes,  reconnaissances  et  explorations  du  30  avril 
|(|98);  Berthier,  Rapport  ethnographique  (1898);  Gautier,  Madagascar  (1902). 

(2)  D'après  Flaccourt,  Froberville,  Lacombe,  Girard  de  Rialle,  Dahle,  Jorgensen. 
Bntre  toutes,  l'excellente  étude,  érudite  et  ingénieuse,  de  M.  Bfax  Leclero  sur  Les 
ffeupiadet  de  Madagascar  fait  encore  autorité,  bien  que  datant  de  iSSS. 


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156  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mœurs  Iftches  et  anthropophages  gonflaient  le  cœur  de  mépris 
et  d'horreur.  On  peut  imaginer  les  heures  d'hallucination  où, 
sur  ces  landes  muettes  de  brousse,  les  lignes  rampantes  des 
lianes»  le  passage  des  ombres  derrière  les  bosquets,  le  cliquetis 
de  Talizé  dans  les  feuilles  de  ravenalas  ou  la  plainte  prolongée 
des  filaos,  tout  palpita  d'un  mystère  animal  :  l'attention  pas- 
sionnée tend  alors  Tintelligence  qu'elle  élargit,  et  les  émigrés, 
dans  une  soudaine  illumination,  voieni  profondément  le  pays 
quils  ignorent,  et,  de  ce  contact  violent,  y  restent  attachés.  Ils 
occupèrent  aisément  la  c6te  Est,  repoussant  les  sauvages  dans  le 
Sud  et  le  Centre. 

Vers  le  vu*  siècle,  après  une  immigration  de  tribus  préisla- 
miques qui  fuyaient  le  mahométisme  et  qui  se  perdirent  vite  à 
l'intérieur  de  l'île  (1),  les  Arabes  débarquèrent  sur  cette  côte 
qui  dut  les  séduire  aussitôt,  dans  une  double  émotion  de 
conquête  et  de  nostalgie,  par  sa  double  apparence  de  désert 
ceignant  un  jardin  aux  lignes  capricieuses  d'oasis,  par  l'odeur 
des  dunes  et  la  couleur  des  arbres  pareille  à  celle  des  cyprès. 

Ayant  pour  désert  l'Océan  austral,  pour  simoun  la  mousson, 
pour  tente  la  voile  triangulaire  d'un  boutre  recourbé  en  crois- 
sant et  pour  étoile  du  berger  la  Croix  du  Sud,  les  Arabes  au 
X*,  au  xii«,  au  xiii*  siècle  cinglèrent  encore  vers  Madagascar.  Ils 
l'appelèrent  Komri,'  la  comptant  au  nombre  des  colonies  qu'ils 
échelonnaient  sur  tout  le  pourtour  de  la  mer  des  Indes,  de  Ceylan 
à  la  baie  Delagoa,  littoral  persan,  côte  d'Oman,  Zanzibar,  Mo- 
zambique, les  Comores,  et  que  des  trafics  de  boutres  reliaient  en 
un  immense  empire  de  comptoirs.  L'histoire  a  retenu  le  nom 
de  ceux-là  seulement  qui  débarquèrent  au  xiu*  siècle  :  les  Zafi- 
raminia.  Ils  vivaient  avec  frénésie  les  merveilleux  rêves  de 
découvertes  des  Mille  et  une  Nuits,  se  grisant  d'étendre  par  la 
mer  leur  nomaderie  terrestre.  L'imagination  scintillant  d'idées 
de  trésors  cachés  (2),  l'esprit  ébloui  de  visions  de  montagnes 
d'émeraude  et  de  plages  d'ambre,  portant  des  turbans  colorés  et 
des  armes  incrustées  comme  des  bijoux,  ils  parcoururent  avec 
fièvre  ces  régions  barbares,  sans  se  laisser  dépayser  par  la 
sombre  abondance  des  végétaux  sur  un  ciel  verdi  où  ils  atten- 
daient &  chaque  minute  le  vol  formidable  de  l'épiomis  (l'oiseau 
Rock).  Le  soir,  au  lieu  de   dresser  la  tente,  ils  habitaient  le 

(1)  Flaccourt,  F.  Martin,  Gautier. 

(2)  Cest  dans  ces  parages  du  Sud  qu'on  plaçait  Ophir,  le  Manica 


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MADAGASCAR.  157 

boutre  qu'ils  avaient  traîné  à  Testuaire  du  Mangoro,  et  sous  le 
murmure  magique  des  filaos  dormaient  leur  rôve  antarctique. 
Puis,  à  la  fin  du  xiv®  siècle  (1),  ce  fut  Tarrivée  des  «  grands 
canots,  »  d'une  croisade  de  Musulmans  qui,  envoyés,disaient-ils, 
par  le  khalife  de  la  Mecque,  vinrent  instruire  les  Madécasses.  Le 
chef  de  la  caravane  ayant  épousé  la  fille  d'un  prince  nègre, 
Musulmans  et  Madécasses  vécurent  en  bon  accord  dans  la  vilk  de 
Matitana.  S^adaptant  à  une  vie  plus  agreste  dans  un  pays  de  vé- 
gétaux, le  musulman  renonça  à  la  maison  de  pierre  et  de  chaux 
pour  habiter  la  paillotte  dorée  de  soleil  ;  les  nattes  en  paille  du 
pays,  coloriées  de  dessins  géométriques  et  mosaïques,  supplé- 
èrent aux   tapis^   et  l'ingéniosité  arabe,  pour  économiser  les 
riches  étoffes  de  la  métropole,  déroula  à  la  lumière  les  burnous 
de  toile,  premiers  modèles  des  lambas.  Ce  devint  bientôt  une 
manière  de  capitale  lettrée  :  avec  de  l'encre  extraite  du  cœur  [du 
rotra  (faux  acajou),  avec  une  plume  taillée  dans  le  bambou,  sur 
un  papier  végétal  d'harandrato,  mat  et  rayé  comme  une  feuille 
de  bananier,  les  Malgaches,  sous   la  dictée  des  professeurs  de 
l'Oman  et  de  l'Yémen,  apprirent  &  tracer  les  dessins  contournés 
-de  l'écriture  orientale  :  à  croppetons  sur  des  nattes  propres,  dans 
les  cases  en  ravenala  tressé,  les  enfans  accourus  d'alentour  psal- 
xnodièrent,  en  les  déchiffrant,  les  manuscrits  sacrés.  L'éclat  des 
calottes  brochées  dont  les  Arabes  restaient  coiffés,  la  variété 
polychrome  de  leurs  costumes,  les  bracelets  d'argent  ciselé,  leurs 
<ïolliers  de  métal  massif  et  leurs  anneaux  de  corail,  leurs  pote- 
ries auxquelles  se  mêlaient  parfois  de  fines  cristalleries  persanes, 
le  nombre  de  leurs  femmes    qui   était  la   consécration  de  la 
richesse  individuelle,   avaient  inspiré  vite  aux  Madécasses  le 
goût  des  lettres  qui  initient   au  négoce.  Et  il  y  avait  grand 
trafic  de  manuscrits  :  livres  de  commerce,  de  géographie,  d'élé- 
mentaire astronomie,  répertoires  de  drogues  et  grimoires  de  sor- 
cellerie reliés  dans  du  cuir  de  bœuf  qui  conservait  son  poil,  les 
indigènes  les  feuilletaient,  assis  dans  la  cendre  des  foyers,  tandis 
que   les  femmes,  devant  de  grands  métiers,  copiaient  sur  des 
rabanes  les  polygonies  brillantes  des  soies  indiennes  importées. 
Par  de  grandes  fêtes  auxquelles  ils  avaient  soin  de  laisser  la 
couleur  des  coutumes  locales,  les*  Arabes  séduisaient  les  indi- 

(i)  Outre  les  ouvrages  précédemment  cités,  les  importans  travaux  de  M.  Fer- 
rand  sur  les  Musulmans  à  Madagascar,  3  vol.;  Jully,  les  Immigrations  arabes 
(dans  Bulletin  de  l'Académie  malgache)  ;  Marcband,  A.  de  Madagascar,  1901. 


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158  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gènes  à  des  rites  de  leur  race  tels  que  la  circoncision,  la  distribu- 
tion d'amulettes  coraniques,  des  immolations  de  bètes. 

Seuls,  après  quarante  ans  d'existence  malgache,  quelques 
Arabes  éprouvaient  encore  le  besoin  de  revoir  la  Mecqpie  et  y 
retournaient.  La  plupart  demeuraient  aux  diverses  écbeUes  de  la 
Grande  Ile  et  fondaient  des  races,  soucieux  de  leur  faire  conserver 
leurs  noms  à  travers  les  âges.  Elles  n'ont  point  disparu,  et  beau- 
coup de  peuplades,  dans  les  bananeraies  que  baigne  la  Mananzary, 
dans  les  archipels  de  sonjes  que  circonscrit  le  Mangoro,  gardent 
encore  aujourd'hui,  avec  des  mœurs  et  l'écriture' (sora-bé),  le 
souvenir  légendaire  de  leurs  ancêtres  qui  étaient  «  des  Blancs.  » 

Entre  tous,  les  Ântaimoros,  au  Sud-Est  de  la  Grande  Ile,  se 
montrent  étroitement  fidèles  aux  traditions  arabes.  Au  reste,  ce 
sont  aujourd'hui  les  plus  nomades  [des  Malgaches  :  aventuriers, 
laborieux,  âpres  au  gain  et  finauds  sous  des  traits  convulsés  et 
une  apparence  de  stupidité  qui  les  a  fait  appeler  les  Auvergnats 
de  Madagascar,  ils  quittent  leurs  villages,  s'orientant  vers  le  Nord 
où  ils  vont  chercher  du  travail  jusqu'à  Diego  en  passant  par  Fiana- 
rantsoa  et  Tananarive.  Traînant  des  savates  grossièrement  taillées 
dans  du  cuir  de  bœuf,  portant  au  dos  une  grande  cuiller  de  bois, 
une  marmite  et  un  violon  à  forme  de  calebasse  attachés  à  un 
bambou  strié  de  dessins  géométriques,  car  ils  ont  toujours  eu 
soin  d'acheter  chez  eux  les  objets  usuels,  ces  descendans  d'Arabes 
se  dirigent  en  bande  vers  les  villes  où  les  blancs  développent 
l'animation  du  commerce.  Sur  leur  route,  les  Betsimisarakas 
indolens  et  sceptiques  qui  les  regardent  passer  à  la  file  comme 
des  esclaves,  les  raillent  de  n'être  bons  que  pour  le  travail  et  leur 
jettent  des  injures  qui  font  sourire  niaisement  leur  visage  ca- 
mard.  Puis,  quand  ils  ont,  pièce  à  pièce,  et  en  faisant  des  nœuds 
à  leur  ceinture  pour  compter  les  jours  de  travail,  amassé  de 
quoi  acquérir  d'abord  une  vache,  une  femme  ensuite,  on  les 
voit  redescendre  par  escouades  vers  le  Sud,  rapportant  une 
marmite  en  fer,  un  accordéon,  un  parapluie  rouge  et  parfois 
dans  une  caisse  ou  dans  une  étoffe  les  os  desséchés  de  quelque 
compagnon  de  route  mort  loin  du  cimetière  patriarcal.  Ils 
rentrent  au  village,  parmi  les  gens-du-sable  qui  aiment  l'argent 
et,  dit-on,  le  mettent  en  coiiftnun  sous  la  surveillance  des  vieil- 
lards; mais  point  communistes  en  amour,  car  ils  ont  conservé 
des  Arabes  la  jalousie  qui  fait  que  la  femme  reste  fidèle  à  un 
mai*i  capable,  à  l'occasion,  de  sagayer  l'adultère  et  son  complice. 


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MADAGASCAR.  159 

L'immigration  arabe  ne  s'arrêta  pas  à  cette  côte  car  des  lé- 
gendes des  hants  plateaux  font  monter  jusqu'au  Betsileo  un  prince 
arabe  de  Matitana  qui  y  aurait  fondé  les  premières  familles  de 
chefs.  Un  autre  aurait  atteint  Tananarive  :  ce  serait  «  ce  prince 
tombé  du  ciel,  »  né  d  un  dieu  «  sur  une  montagne  de  TEst  du 
Hangoro,  »  dont  la  tradition  verbale  fait  le  premier  des  An- 
drianas,  de  cette  classe  d'hommes  ingénieux,  forgeant  le  fer  et 
construisant  des  maisons  en  bois,  qui  fut  l'aristocratie  souve- 
raine de  rimerina. 

n.   —  LES  PANGALANES.   —  LA  VIE  BBTSIUISARAKE 

Une , succession  de  grands  lacs  formés  par  les  soulèvemens 
coralliens,  lacs  verts,  la  plupart  ronds  comme  des  bassins,  qu'à 
travers  les  pangalanes  (monticules  sablonneux)  des  canaux  d'eau 
bleue,  droits  comme  des  avenues,  relient  les  uns  aux  autres.  La 
mer  est  proche,  parallèle,  mais  cachée  derrière  une  frontière  de 
bocage  continu  dont  la  ligne  plane  serait  monotone  si,  à  inter- 
valles, ne  pointaient  de  longs  filaos.  Cette  masse  compacte  de 
verdure  lasserait  aussi   la  contemplation  si  quelcjues  feuilles 
rouges  de  badamier,  posées  dans  des  bouquets  clairs,  ne  don- 
naient une  sensation  savoureuse  de  fruits  mûrs,  et  surtout  si 
d'innombrables  branches  mortes,  toute  une  survivance  de  tiges 
blanches  se  tordant  sur  les  formes  rondes  de  la  sylve  printa- 
^ère,  en  maints  endroits  ne  lui  superposaient  un  aspect  étrange 
tl'hiver  diaphane.  Parfois  des  trouées  s'élargissent  en  clairières 
€le  vergers  ;  puis  les  bois  s'épaississent  en  forêts  au  ras  des- 
cjnelles  rampe  une  mince  rive  de  sable.  Sur  sa  blancheur  de 
^haux,  des  bœufs  noirs  sont  allongés  dans  une  lumière  éblouis- 
sante. Puis,  dans  une  anfractuosité,  le  soleil  bleuit,  entre  des 
:imanguiers  lourds  comme  des  blocs  de  malachite,  la  paille  de 
^qpielques  cases  carrées  ;  sur  le  terre-plein,  des  oies,  un  bœuf  cou- 
leur d'acajou  ;  une  femme  décolletée  sort  d'une  porte  et  lève  le 
"pilon  de  riz;  et  des  sentiers,  du  village,  rentrent  dans  les  bois;.» 
<}ue,  si  près  de  la  mer,  les  choses  puissent  offrir  un  aspect  si 
intime  de  vie  cachée  en  profonde  forêt,  on  reste  longuement 
charmé.  Vers  l'intérieur  persiste  une  ondulation  de  collines  in« 
lassablement  rondes,  pelées,  aux  tons  de  brique  et  de  rubis, 
portant  à  leurs  versans  de  grandes  ombres  de  brûlure. 

L'eau  de  ces  lagunes  traversées  inférieurement  par  les  cou- 


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160  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rahs  de  rivières  a  le  charme  de  Teau  vive  et  la  beauté  de  Peau 
morte,' des  teintes  tour  à  tour  foncées  et  électriques.  Que,  les 
berges  se  resserrent  sous  les  arches  d'ombre  de  hauts  manguiers, 
l'eau  s'endort,  à  l'heure  chaude,  dans  un  vert  émeraudé  de  lézard, 
ou  luit  des  bleus  chatoyans  du  martin-pécheur;  des  badamiers, 
qui,  par  la  largeur  de  leurs  feuilles  fraîches  et  par  l'évasement 
gracieux  de  leurs  branches  étagées,  sont  à  la  fois  les  paulownias 
et  les  cèdres  de  la  terre  malgache,  superposent  des  plates-formes 
de  feuillage  d'où  transparaît,  même  sous  un  firmament  assombri, 
une  clarté  et  comme  une  humidité  verte.  Bientôt  les  arbres 
manquent  complètement,  et  il  accourt  de  très  loin  vers  les  rives 
marécageuses  des  bandes  innombrables  de  vacoas  aquatiques 
montés  sur  plusieurs  raciùes,  toute  une  descente  de  végétaux 
échassiers  piétinant  le  paysage,  jusqu'à  l'horizon,  sur  des  pattes 
grises,  en  hérissant  leurs  huppes  de  feuilles  pointues.  De  longs 
barrages  en  roseaux  entrelacés  de  branchages  pour  arrêter  les 
poissons,  dessinent  de  grands  parcs  d'eau  sur  lesquels  veille,  au 
haut  de  frêles  pilotis,  une  paillotte  faite  comme  un  nid  d'oiseau- 
pêcheur  en  feuilles  de  vacoas  que  le  soleil  a  blanchies. 

Et  ce  sont  désormais  les  visions  lacustres  :  surtout  vers  le 
Sud  où  les  bassins  se  creusent  profondément  entre  des  berges 
torses,  l'eau,  noirâtre,  s'épaissit  comme  un  jus  de  feuilles  acres 
et  de  racines  pourries,  des  nuages  se  reflètent  en  colonnes  basal- 
tiques dans  cette  sorte  dé  purin  végétal.  Sous  un  ciel  bleu,  dans 
l'enveloppement  de  la  lumière,  on  respire  une  atmosphère  insi- 
pide et  nauséeuse.  De  cette  onde  que  les  indigènes  ont  nommé 
VEau  Noire  et  qui,  par  endroits,  sous  des  moires  de  lumière,  a 
l'onctuosité  molle  du  miel  malgache,  les  ravenales  avec  des 
lueurs  sur  leurs  troncs  et  leurs  palmes  bleuâtres  aux  revers  mor- 
dorés, les  vacoas  aux  fûts  spongieux,  les  rafias  aux  fibres  cen- 
drées, émergent  sur  l'air  aussi  lourd  que  l'eau.  Autant  les  troncs 
se  confondent  dans  un  fouillis  de  lianes  et  d'herbes  tapissant 
comme  une  mousse  la  surface  liquide  au  point  qu'on  croit  à  des 
plates-bandes  flottantes,  autant  les  tiges  et  la  feuillée  s'ajourent  sur 
ràzur,  y  dessinant  avec  une  bizarrerie  animée  les  plus  curieux 
hérissemens  de  lignes  africaines.  Les  vacoas  laissent  pendre  au 
bout  d'une  queue  torse  un  fruit  rond  à  facettes  jaunes  ;  les  rafias 
élèvent  de  grands  balais  d'épines  qae  la  lumière  dore  comme  des 
dattes  ;  le  ciel  se  pique  à  des  branchages  aigus  et  se  caresse  aux 
courbes  soyeuses  des  palmes;  du  cœur  des  ravenales,  débordant 


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budagâscar.  161 

de  fougères  comme  une  corbeille,  jaillissent  des  flots  d'orchidées 
qui  descendent  jusiqu'à  Teatl  avec  des  fleurs  en  étoiles  blanches... 
Un  sous-bois  paradisiaque  s'enfouit  sous  cette  forêt  amphibie. 
Les  lianes  montent  des  bas-fonds  avec  une  flexuosité  d'anguilles 
et  s'enlacent  en  nageant  aux  tiges  qu'elles  rencontrent;  des 
sangsues  végétales  vivent  sur  des  écorces  flottantes.  Parfoisi, 
derrière  des  roseaux  froissés,  un  indigène  coupe  des  joncs,  et 
l'on  remarque  une  petite  pirogue,  noire  comme  un  tronc  pourri, 
qui  a  enfoncé  sa  proue  dans  les  feuilles.  Alors  on  découvre  danS; 
les  sentiers  d'eau  qui  sinuent  sous  cet  épais  labyrinthe  aquatique, 
beaucoup  de  ces  pirogues,  chargées  de  bottes  de  joncs,  atteïi;- 
dant  en  de  minuscules  estuaires  le  pagayeur  invisible  parmi  les 
arbres.  •  . 

Quand  le  soleil  a  disparu  dans  un  grand  ciel  bleu  où,  du 
couchant,  jaillissent,  comme  un  éventail  de  ravenalas,  des  bandes 
roses  et  vertes  qui  se  courbent  au  zénith,  quand  l'eau  onctueuse 
des  pangalanes  s'endort  dans  le  chenal  élargi,  il  est  harmonieux, 
d'y  voir  glisser  la  brune  pirogue  betsimisare,  —  soit  qu'un  indi- 
gène solitaire;  nu-tête,  dans  sa  tunique  raide  de  rabane,  pagaye 
à  l'arrière,  ayant  les  yeux  sur  les  régimes  de  fruits  d'un  vert 
acre  qu'il  a  coupés  à  des  bananeraies  lacustres,  soit  que  deux 
*  hommes,    boueux  comme  des  pêcheurs,  assis  aux  extrémités,, 
rament  dans  une  barque  chargée  de  ramatoas  (1)  aux  grandd 
châles  dont  les  bouquets  peints   traînent  sur  leau  des  reflets 
rouges  et  jaunes  de  fleurs  4©  balisiers.  Ils  rament,  en  répondant 
P^^  la  cadence  des  palettes  plongées  sourdement  aux  chants  nar 
^''lIard^  des  femmes,  et  ces  gondoles  effilées  passent  des  journées 
s^r  les  canaux,  frôlant  les  berges  jusqu'à  glisser  entre  les  joncs 
^^  i^s  sonjes,  sous  les  feuillages  de  badamiers;  elles  vont,  au  cré 
P^scule,  s'arrêter  à  l'un  de  ces  villages  qu'on  découvre  soudain 
^^  contour,  avec  des  cases  en  paille  montées  et  tressées  comme 
^  ^^   cages  à  poule  sur  une  plate-forme  de  terre  battue  où  lés 
^^tnes,  en  demi-cercle,  pilent  le  riz,  avec  le  grand  mftt  piqué 
^  <^mes  de  bœuf  autour  duquel  les  jeunes  Betsimisarakas  en- 
^^lent  au  clair  de  lune  des  danses  tremblantes  d'oiseau,  traî- 
^^t  des  voix  perdues  soudain  très  proches,  puis  très  lointaines... 
Le  plaisir  de  glisser  sur  l'eau  épaisse,  la  tête  au  soleil,  les 
*^^|)es  allongées  dans  la  pirogue  creuse,  en  silence,  sans  eff'ort, , 

v^)  Femme  mariée.  C'est  un  dos  mots  les  plus  employés  :  on-  prononce  ra/natoUf, 
TOMIS  XXX vil.   —  1907.  il 


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"^^'!'*#!fSI 


162  REVUE  DES  DEUX  HONDES. 

avec,  seulement  de  temps  à  autre,  un  coup  4e  rame  à  enfoncer 
dans  le  fleuve,  est  la  volupté  de  la  vie  betsimisare.  Le  Betsi^ 
misaMka  paresse  sur  l'eau  comme  l'Arabe  fume  le  kif  et  l'Indo- 
Ghinois  l'opium:  c'est  la  douceur  de  la  fainéantise  solitaire,  d'une 
somnolence  lumineuse,  les  yeux  ouverts,  sur  une  mollesse  qui 
coule,  dans  un  froissement  liquide  délicieux;...  c'est  le  spectacle 
de  la  vie  qu'il  voit  double,  dans  sa  réalité,  puis  dans  son  reflet,  avec 
le  doux  égarement  animal,  comme  en  songe,  de  ne  savoir  bientôt 
discerner  l'une  de  l'autre;  c'est  la  jouissance  de  se  laisser  traîner 
par  l'eau  comme  par  la  vie  qui,  pour  le  Betsimisaraka,  coule  aussi 
plate  qu'un  fleuve  entrç  des  rives  basses,  avec  des  ilôts  espacés 
de  joies  naïves  et  touffues,  avec  les  reflets  vifs  des  événemens 
qui  passent  comme  des  nuages  sur  son  âme  marécageuse  et 
claire  sans  plus  laisser  de  trace,...  la  vie  sur  laquelle  il  flotte  sans 
éprouver  le  besoin  de  monter  à  la  source  du  fleuve,  sans  songer 
non  plus  qu'il  se  déverse  quelque  part  :  apathique,  mais  veillant 
toujours,  d'instinct,  à  ne  pas  prendre  pour  un  tronc  mort  le 
caïman  qui  est  venu  respirer  à  la  surface  de  l'onde. 

La  stupeur  poétique  avec  laquelle  il   dort  sa  vie  dans  ses 
rustiques  Venises   de  paradis  terrestre,  son  incorrigible  indo^ 
ience,  —  il  ne  plante  pas  môme  un  bananier  et  laisse  seulement 
pousser  contre  sa  case  quelques  cannes   pour  les  vendre  aux  • 
passans,  vivant  de  pèche,  mangeant  et  buvant  dans  des  feuilles 
de  ravenale^  —  sa  mollesse  à  la  luxure  et  à  l'ivrognerie,  sa  pas- 
sivité bestiale  à  adopter  les  vices  dqs  Européens,  l'ont  fait  con- 
damner par  eux  comme  la  race  malgache  inférieure.  C'est  que  le 
plus  souvent  on  ne  l'a*  connu  qu'à   Tamatave,  dans  la  domes- 
ticité, abruti  par  les  coups  ou  avili  dans  les  sentines,  ou  bien 
sur  la  route  très  fréquentée  d'Andévorante  à  Tananarive.  Mais 
à  l'intérieur  des  forêts  il  garde  une  individualité  poétique  :  sé- 
dentaire et  musicien,  il  est  très  impressionnable  aux  harmonies 
de  la  création  et  particulièrement  au  chant  triste  et  langoureux: 
du  kirombo,  oiseau  d'un  vert  métallique  dont  il  recueille  cer^ 
taines  parties  du  corps  pour  en  composer  des  philtres  amoureux^ 
et  il  conserve  un  folk-lore  fantastique  et  aromatique  de  la  faun^ 
sylvestve,  qui  initie  les  nouvelles  générations  au  mystère  pré' 
sente  par  les  bois  et  les  eaux  à  leurs  ancêtres  exotiques.  Et  sux* 
la  côte  même,  au  bord  des  lagunes  que  n'a  point  ouvertes  l'ac^ — 
tivité  française,  il    n'est  rien  comme  le  passage  silencieux  d< 
piroguiers  betsimisarakas  pour  faire  méditer  avec  sympathie  \i 


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ipl^^p^^ 


MADAGASCAR. 


163 


\ 


destinée  de  cette  race  encore  robuste  qui  n'éprouve  de  passion 
ni  pour  la  guerre  ni  pour  la  richesse,  —  qui  s'affaiblit,  il  est  vrai, 
dans  l'amour,  mais  pousse  l'horreur  de  la  promiscuité  entre 
hommes  et  femmes  jusqu'à  les  séparer  dans  la  mort,  ayant  des 
cimetières  respectifs,  et  celle  de  l'inceste  importé  par  les  Sé- 
mites jusqu'à  ne  pas  se  marier  entre  cousins  germains,  —  qui, 
malgré  tous  les  malheurs  qu'elle  lui  a  coûtés  (1),  conserve  une 
inaltérable  confiance,  —  qui  poursuit  sa  vie  joviale  et  crédule  ' 
dans  des  cases  surélevées  dont  les  cloisons  de  feuilles  sont  cou- 
sues de  lianes,  dont  les  portes  ne  se  ferment  pas,  extrêmement 
propres  à  frotter  la  maison  après  les  repas  et  même  à  se  laver 
les  pieds  avant  d'y  rentrer,  —  et  qui  enferme  ses  morts  dans 
deux  pirogues  renversées  Tune  sur  l'autre  et  reposant  sous  les 
filaos  du  rivage  comme  des  barques  qui  ne  reprendront  jamais 
plus  Teau. 

Même  le  voisin  dangereux  qui  habite  avec  lui  les  bords  des 
lagunes,  le   crocodile,   n'a  pu  réussir  à  lui  6ter  sa  confiance. 
L'indigène  vit  familièrement  à  côté  de  lui,  le  redoutant  et  s'en 
moquant,  habile  à  l'effrayer,  tant  cet  animal  est  capon,  au  point 
de  disparaître  aux  moindres  clameurs  ou  aux  bruits  de  l'orage,  et 
en  même  temps  assez  insouciant  pour  passer  un  gué  sans  prendre 
h  précaution  de  faire  du  tapage  :  aussi,  assez  fréquemment,  un 
indolent  est-il  enlevé  par  la  jambe,  une  femme  occupée  à  laver 
on  on  enfant  puisant  de  l'eau  sont  happés  par  le  bras,  disparais- 
sent le  plus  souvent  sans  pousser  de  cri.  Cela  n'empêche  pas  les 
P^rens  de   revenir   lessiver  au   même  endroit  ou  emplir  leurs 
^^^ches,  en  bavardant  et  riant. 

Lie  crocodile  ne  dévore  pas  à  l'instant  sa  proie  :  il  la  broie 

P^iis  la  dépose  dans  une    anfractuosité   où  il  la  laisse  mariner 

P^^r    revenir  la  savourer  quand  elle  sera  à  point.  Lui-même 

S^ge  une  entêtante  odeur  de  charogne  et  de  vase,  visqueux, 

7^*^,  horriblement  laid  avec  son  museau   effilé  de  bête  antédi- 

^"^enne  soudée  à  un  corps  lourd  de  reptile  aux  mouvemens  de 

^^îsson,  aux  nageoires  torses  et  griffues,  aux  écailles  de  pierre. 

^^ïïime  ce   sont  les  monstres  qui,  aux  origines  des  religions 

^^atiques  et  au  sommet  des  cathédrales  gothiques,  dominent  les 

JtJ)  Histoires  de  Benyowski,  Labigome,  etc.  —  M.  Faucon,  qui  les  a  longtemps 
^'^Wnlêtréi,  Ta  jusqu'à  dire  qu'ils  sont  industrieux,  en  tout  cas  inteliigens,  et 
•*^«nt  appliquer  à  l'agricultufe  des  procédés  nouveaux. 


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164  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

foules;  peut-être  sout-ce  les  animaux  dont  elles  ont  à  se  dér 
fendre  qui  déterminent  la  moralité  des  races  :  hideusement 
traître,  le  crocodile  a  appris  aux  Malgaches  la  méfiance  et  l'hy- 
pocrisie, le  goût  de  la  paresse  dans  la  vase  et  de  la  nourriture 
faisandée.  En  lui,  les  indigènes  subissent  la  force  et  comme  la 
tyrannie  de  la  laideur.  Ils  ont  été  frappés  par  sa  laideur  qu'ils 
copient  dans  leurs  grimaces  de  terreur,  qu'ils  chantent  dans  des 
refrains  h  demi  comiques  composés  pour  être  clamés  quand  on 
traverse  les  rivières  infestées.  Ils  admirent  cette  laideur  comme 
les  Annamites  adorent  le  tigre;  certaines  familles  tiennent  à 
honneur  de  descendre  du  crocodile.  Des  sorciers  et  des, sorcières 
se  font  la  réputation  d'avoir  commerce  avec  lui  dans  les  roseaux, 
ayant  su  patiemment  Tapprivoiser,  peut-être  même  lui  faisant  man- 
ger une  racine  qui  resserre  les  mâchoires.  Ace  sujet,  sur  les  bords 
du  Sakaleony^ou  dans  les  habitations  de  livoulina,  se  débite 
tout  un  folk-lore  curieux  de  légendes  salaces  et  faisandées. 

m.  -—  LES  COLLINES  DE  RAVENALAS 

A  quelques  kilomètres  de  la  mer,  à  l'extrémité  de  la  plaine 
laguneuse  et  couverte  d'une  maigre  couche  d'humus  sous  le- 
quel transparaît  le  sable,  se  soulève  soudain  la  colline  de  terre 
dure;  et,  dès  les  premières  ondulations,  c'est  un  chaos  de  ma- 
melonnemens  aux  lignes  inlassablement  entremêlées,  d  un  aspect 
très  particulier  et  unique  au  monde. 

Un  grand  versant  uniforme  est  incliné  vers  l'océan  Indien  ; 
et,  sur  cette  pente  générale,  mille  crêtes,  variant  de  cinquante 
à  cent  mètres  d'altitude  au-dessus  des  fonds,  se  croisent  ^t  se 
heurtent  en  lignes  inextricables  sans  aucune  symétrie  de  direc- 
tion, bosselant  des  ballons  creusés  sur  une  face  de  vallées  en 
entonnoirs  à  ligne  d'hélice.  Elles  suggèrent  aussitôt  l'idée  que 
ce  n'est  pas  seulement  la  terre  qui  est  ronde,  mais  toute  œu\^re 
des  grandes  actions  terrestres.  Par  l'absence  de  la  végétation, 
on  en  perçoit  en  ce  lieu  les  formes  géométriques  normales.. 
Gomme  dans  les  pays  de  forêt  la  pluie  ravine  le  sol,  ici,  sur  ce 
sol  chauve,  c'est  le  vent,  tournoyant  et  échevelé,  qui  a  modèle 
ce  tourbillonnement  de  rondeurs  rompues  où  cycles  et  hémi- 
cycles s'intersectont. 

Les  croupes  et  la  plupart  des  pentes  sont  nues,  les  fonds 
c.L[»ilonnés  d'un  fouillis  de  végétation  qui  y  sinue  comme  des 


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MADAGASCAR.  165 

rivières  chevelues,  ce  qiii  souligne  partout  de  larges  lisérés  d'an 
vert  métallique  le  dessin  du  paysage  d'or  rouge.  C'est  somptueux, 
et  bientôt  monotone.  Le  premier  plan  est  exclusivement  com- 
posé de  ces  lignes  arrondies,  formant  -à  la  longue  par  l'obses- 
sion des  mêmes  harmonies  un  paysage  lourd  et  balancé  qui  res- 
semble à  la  perspective  d'un  innombrable  troupeau  de  bœufs 
malgaches,  zébus  fauves  à  grosses    bosses  roulantes. 

Les  deux  plantes  qui  caractérisent  la  région  médiane  sont  le 
ravenala  ou  arbre-du- voyageur  et  le  bambou,  l'un  plus  près  de  la 
côte  et  se  glissant  jusque  dans  les  pangalanes,  l'autre  plus  près 
de  la  forêt  dont  même  il  occupe  seul  la  lisière  sur  une  bande 
de  quelques  kilomètres. 

Au-dessus  d'un  tronc  semblable  à  celui  du  bananier,  le  rave- 
nala hérisse  une  roue  de  longues  palmes  que  le  vent  déchiqueté  :: 
d'un  vert  argenté  et  presque  d'airain  dont  Téclat  est  faux,  agité 
perpétuellement  d'un  mouvement  imperceptible  où  sa  surface, 
brisetée,  ondule  en  cliquetant,  il  a  d'abord  im  port  belliqueux 
avec  tout  son  carquois  de  feuilles  barbelées.  Mais,  quand  on  s'est 
familiarisé,  il   vous  surprend  aussi    par  une  grâce   svelte   et 
cocasse  d'oiseau  tropical,  dans  le  frémissement  sauvage  de  ses 
longues  feuilles  pareilles  à  des  pennes.  Vraiment,  ce  n'est  pas 
un  arbre,  c'est  un  ailé.   Souvent  il  est  solitaire  au-dessus  de 
l'herbe  rase  et  grisùtre  où  ne  s'entend  nul  bruit  de  passereau  ni 
d'insecte  dans  cette  terre  sans  chant  et  sans  parfum;  parfois, 
3u-dessus  d'un  buisson,  il  se  perche  haut,  la  queue  déployée, 
Majestueux  et  mélancolique...  Les  bambous  qui,  au  contraire,- se 
fassent  par  toufiFes,  bosquets  et   fourrés,  sont  des  graminées- 
'ongères  qui,  très  hautes  et  longues,  sous  leur  poids  chevelu  se 
penchent,  recourbés  en  crosses  déliées,  inclinés  souvent  jusqu^à 
*^i*re  d'un  port  balayeur  et  pleureur,  mais  sans  l'abandon  plaintif 
^^s  saules  de  Babylone.  Tous  les  matins  ils  sont  ployés  sous  le 
^^^îds  d'une  rosée  pesante  comme  la  pluie,  et  même  au  fort  du 
^^r,  ils  sont  un  souvenir  de  la  pluie,  la  plante-type  d*un  pays 
^^^i  pleure  constamment  sous  les  averses.  Sur  la  terre  flotte  une 
^^ur  amère  de  safrans  mouillés. 

Les  crépuscules  sont  étraugement  assoupissans  sur  ces 
-^ppes  montagneuses  du  monde  austral.  Assis  devant  la  case, 
^^8  les  villages  très  rares,  on  regarde,  enivré  de  monotonie,  les 
^^melonnemens  d'herbe  beige  pommelés  de  verdure  que  le  soir 
^sombrit.  C'est  doux,  calmant,  d'une  mélancolie  de  mélopée, 


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166 


REVUE  bB6   DEUX   MONDES. 


d'une  platitude  eurythmique.  On  finit  par  être  halluciné  à  force 
de  monotonie.  Les  bouquets  de  ravenalas  dans  les  creux  ne 
ressemblent  plus  à  de  la  végétation,  mais  à  des  groupes  de  sau- 
vages, de  Sibux,  se  cachant  dans  les  replis  de  terrain  et  qui 
soudain  s'agitent.  On  comprend  que,  y  guettant  sans  cesse  led 
pillards  de  troupeaux,  les  villageois  y  soient  devenus  une  race 
méfiante  et  énervée. 

Des  massifs  d'arbres  isolés  parsèment  les  approches  de  la 
grande  forêt  :  les  indigènes  les  ont  conservés  'parce  que  tels 
d'entre  eux  sont  peuplés  d'esprits;  dans  d'autres,  ils  déposent  les 
èercueils,  tantôt  enfouis  quand  les  défunts  ne  redoutaient  ni 
l'eau  ni  la  noirceur,  tantôt  posés  sur  la  terre  quand  ils  crai- 
gnaient seulement  les  ténèbres,  tantôt  enfin  perchés  sur  des 
supports  quand  ils  avaient  horreur  et  de  l'obscurité  et  de  l'humi^ 
dite. 


IV.   —  LA  FORÊT  ET  LES  TANALAS 

A  mi-€6te  du  littoral  à  l'arête  médiane  de  l'Ile,  elle  s'étend 
longitudinalement  du  Nord  au  Sud  sur  une  bande  de  cent  cin- 
quante kilomètres  en  moyenne.  La  forêt  malgache  n'est  point 
grandiose,  écrasante  et  étouffante  comme  la  grande  sylve  afri* 
caine.  Elle  est  puissante  par  l'encombrement  des  choses  plutôt 
que  par  leur  épaisseur  :  presque  point  de  vieilles  futaies  ;  une 
multiplicité  d'arbres  le  plus  souvent  minces  mais  très  haut^ 
feuillus,  noueux,  à  ramifications  parasitaires,  même  enchevêtré^ 
dans  un  réseau  de  mousses,  indice  d'une  croissance  lente  et  la- 
borieuse; de  larges  formes,  enfantines  et  tendres,  de  fougères 
arborescentes;  une  fumée  bleue  qui  enveloppe  toujours  l'en- 
semble, fumée  de  bois,  fumée  d'évaporation  qui  dentelle  les 
masses  et  les  lignes  en  interposant  l'image  d'un  minuscule  et 
immense  travail  d'araignées,  —  concourent  &  l'impression  de  la 
mignardise  dans  l'opulence.  La  forêt  malgache  est  tissée  de  fils  : 
fils  débranches,  traînes  de  feuilles,  cordes  de  lianes,  franges  de 
bambou,  passementerie  de  lichens,  guipures  et  entre-deux  de 
mousse  reliant  les  troncs,  grands  câbles  tombant  comme  des  fils 
à  plomb  des  sommets  d'arbres  et  mesurant  la  profondeur  de^ 
bois  en  donnant  la  sensation  de  gouffres. 

Ce  qui  caractérise  la  forêt  malgache,  c'est  qu'elle  edt  une 
forêt  accrochée  sur  un  rempart  immense,  -^  que  ce  soit  au  flanc 


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MADAGASCAR.  167 

4a8  Monts  Batsimisares  ou  de  FÂngavo.  Cela  fait  qu'elle  n'est 
point  monotone  et  plate  comme  celle  des  plaines  françaises  ;  elle 
est  irriguée  d'un  perpétuel  laiissellemenf,  ravinée  de  torrens, 
trouée  d'abîmes,  étagée  par  précipices;  mftme  où  elle  est  douce, 
l'inclination  donne  une  infinie  variété  et  un  pittoresque  mur<- 
murant^  La  différence  des  altitudes  dans  une  même  zone,  les  pé» 
ripéties  des  pentes,  la  dissemblance  des  couches  de  terrain  que 
le  mouvement  géologique  a  mises  à  nu  l'une  par-dessus  l'autre, 
ont  jeté  côte  i  côte  les  essences  les  plus  diverses.  Les  déviations 
du  sol,  eu  les  penchant  Tune  sur  l'autre,  en  forçant  les  plantes 
longues  des  fonds  à  traverser  les  cimes  aplaties  des  arbustes 
poussés  un  peu  plus  haut  et  épanouis  en  largeur,  les  entremêle 
encore.  L'Européen  trouve  exquis  dans  leur  sauvagerie  ces  pré* 
oipices  boisés  où  la  végétation  forte  et  déliée  pousse  dru  ses 
tiges  minces  à  travers  des  frondaisons  grasses.  Les  feuilles 
ovales,  noires  et  espacées,  se  superposent  pour  l'œil  aux  innom- 
brables folioles  qui  au-dessus,  blondies  par  l'atmosphère  flottante 
et  nacrée,  étendent  un  dôme  frémissant.  C'est  d'une  musicalité 
puissaïiteet  suave.  Ces  tons  obscurs  des  limbes  laides  suspen-* 
dent  une  note  d'humus  dans  l'harmonie  aérienne  des  feuillages 
fins...' En  face,  par  delà  le  vide  léger,  s'entrevoient  à  travers  les 
ramages  de  verdure  des  versans  à  pic,  bleus. 

Aux  derniers  gradins  du  terrain  primitif,  se  presse  la  forêt 
vierge  absolument  sans  clairière,  aux  arbres  durs  et  pesans  ea^ 
tremêlés  de  palmiers,  arbres  noueux  superficiellement  enracinés 
à  un  sol  compact  entre  lesquels  se  dispersent  l'ébène,  le  nate, 
le  palissandre,  le  lalona,  l'acajou  et  le  bois  de  rose,  où,  dans  les 
feuillages  inséparables,  s'enfoncent  les  veuves,  roucoulent  plain-» 
tivement  les  tourterelles,  s'appellent  infatigablement  les  coùcals. 
Les  cimes  sont  vertes,  le  sous-bois  d'une  végétation  olivâtre 
pointillée  de  blanc,  le  sol  couvert  de  feuilles  rouilleuses  et 
pourries  :  en  haut  un  éternel  été,  en  bas  un  éternel  automne, 
entre  les  deux  un  immortel,  mais  pâle  printemps  à  nuances  nei- 
geuses. Dans  la  sylve  tropicale,  les  saisons  se  mêlent  comme  les 
essences,  clairsemées  et  permanentes  ;  et  bientôt  on  ne  les  dis- 
tingue pas  plus  l'une  de  l'autre  que  l'on  n'y  reconnaît  les  arbres 
dans  l'universel  hallier. 

La  fougère  arborescente,  —  le  fanjan,  —  est  l'individualité 
gracieuse  de  cette  forêt  embroussaillée  et  an0n3nfne.ll  n'est  rien 
d'aussi  délicat  et  surprenant  :  un  tronc  noir,  comme  fait  de  bois 


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468  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

calciné  et  de  terre  humide,  annelé  dans  le  dessin  des  cottes 
d'armes,  se  prolonge  vers  le  ciel  par  les  feuilles  naissantes  fer- 
mées en  crosses  rigides  tandis  que  les  autres  grandes  ouvertes 
s'éploient  horizontalement  en  une  rosace  de  longues  feuilles 
arquées.  C'est  une  colonne  corinthienne  végétale  dont  les 
acanthes  se  développeraient  avec  l'envergure  du  palmier  et  la 
souplesse  du  bananier.  C'est  le  bananier-fougère,  une  fougère 
paradisiaqpie  compatriote  des  oiseaux  de  paradis»  la  feuille-fleur 
antédiluvienne  des  sous-bois.  Il  ne  charme  point  seulement  par 
la  sveltesse  avec  laquelle  il  s'épanouit  parfois  sous  une  voûte 
de  forêt,  y  ouvrant  autant  de  clarté  verte  qu'un  vitrail  dans 
une  nef.  Mais  c'est  encore  lui,  à  la  lisière  des  plateaux,  qui  met 
la  grâce  animale  de  son  plumage  sur  les  ramilles  sarmenteuses 
où  les  longs  troncs  au  teint  de  lichen  se  perdent  dans  les  buis- 
sons cendrés.  Dès  qu'il  disparait,  la  sylve  est  éteinte  et  triste, 
avec  quelque  chose  de  grisâtre  à  tons  de  champignon,  et  lès 
arbres  sont  pareils  à  de  grands  pédoncules  blancs  supportant  un 
dôme  de  mousse  humide.  Ou  bien,  partout  ailleurs,  elle  reprend 
eette  apparence  de  vaste  travail  comme  artificiel,  tressé,  fait  au 
crochet  et, filigrane,  avec  ces  tiges  qui  ont  toutes  un  mouvement 
grêle  dans  une  tendresse  à  se  rejoindre  et  à  se  tisser  en  claire- 
voie  sur  un  fond  de  brume  transparente  et  passagère,  ou,  là- 
haut,  sur  le  ciel  d'un  bleu  de  soie  de  papillon  ressemblant  à  de 
la  dentelle  de  ciel,  de  travail  d'insecte. 

La  fumée  des  bois  sied  à  ces  feuillages  frileux  et  découpés, 
^-  ces  branches  d'où  pend  de  la  mousse  s'égoultant  comme  des 
lambeaux  de  brume  blanche.  Mais  c'est  la  ravine  qui  est  l'âme 
de: la  contrée  sylvestre  :  sur  ses  versans  se  masse  et  descend: en 
cascade  la  végétation  la  plus  touffue;  dans  le  relief  de  son  lit 
s'accentue  la  sculpture  du  pays;  dans  le  développement  de  son 
cours  serpentant  en  mares  moirées,  puis  précipité  en  hautes 
chutes,  se  transposent  encore  les  deux  caractères  de  cette  région 
de  pentes  rapides  et  de  bas-fonds  forestiers,  où  l'humidité  et  les 
feuilles  croupissent,  Tévaporation  ne  s'effectuant  point  dans  l'air 
saturé  d'eau.  A  la  frontière  des  hauts  plateaux,  affluent  de 
rOnibé,  du  laroka  ou  de  la  Voanana,  elle  se  traine  par  toutes 
les  sinuosités  des  cols,  égrenant  des  bassins  à  fonds  sableux 
entre  les  herbes  raides  et  sous  des  ramées  tortueuses;  avec  son 
eau  terreuse  et  ses  jolis  bassins  allongés  où  se  parsèment  les 
roches  arrondies  dans  leurs  rcQels,  elle   a  Taspect  désertique 


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IGÎ) 

MADAGASCAR. 

des  cours  d  eau  algériens  au  milieu  de  la  brousse  tropicale  : 
elle  a  Toriginalité  d'être  une  oued  en  forôt.  La  couleur  qui  s'in- 
sinue dans  tout  le  paysage  est  jaunâtre  :  si  parfois,  en  des  retraits 
d'ombre,  entre  des  pelouses  d'un  gazon  presque  noir,  se  re- 
cueillent des  baignoires  de  marbre  vert,  le  plus  souvent  s'étale 
une  eau  d'argile  détrempée  de  la  teinte  du  visage  madéca^se,  et 
entre  les  fûts  bistrés  comme  le  galet  restent  suspendus  4^ 
arbres  morts  couverts  de  vieilles  barbes  d'un  jaune  rouie.  Plus 
loin,  là  où  les  pentes  d'abord  modérées  se  brisent  à  angle  droit, 
la  ravine,  reproduisant  dans  son.  lit  le  dessin  des  crêtes  de^  mon- 
tagne à  large  brèche,  se  précipite  en  vertigineuses  cascades  dont 
le  bruit  et  Técume  montent  entre  les  masses  de  verdure.  G^est 
le  torrent  blanc  ruisselant  derrière  les  feuillages  noirs  au  fopd 
des  entonnoirs  à  gradins. 

Ainsi,  tout  le  plateau  central  de  Madagascar  est  soutenu  sur 
une  colonnade  ininterrompue  de  falaises,  hautes  parfois  de  six 
cents  mètres  sur  des  largeurs  à  perte  de  vue  comme  à  la  mu- 
mille  d'Ambininivy  au  Sud  de  Mandritsara,  et  même  de  quator^ 
cents  mètres  à  la  merveilleuse  Montée  d*Ankilsika  sur  la  route 
de  Farafangane  à  Fianar,  que  surplombent  des  festons  gran- 
dioses de  forêt,  que  déchire  une  cascade  de  six  cents  pieds  ton- 
nant dans  des  nuages  de  gouttelettes. 

En  plein  maqpiis,  là  où  seule  la  fumée  des  ronces  qu'on  brûle 
dénoncerait  sa  présence  si  toute  la  sylve  malgache  n'était  conti- 
nueUCTEiènt  boucanée  d'une  vapeur  bleue,  sur  des  terrasses  inac- 
sibles  auxquelles  le  Tanala  lui-même  n'atteint  qu'eu  grimpant 
aux  saillies  des  précipices,  se  cache  le  village  tanala.  11  porte 
souv^t  un  nom  qui  signifie  :  silence  ou  tranquillité.  Les  cases, 
légères  sur  leurs  pilotis,  avec  des  cloisons  tressées  à  damier  sous 
des  chaumes  retombans,  ont,  par  leur  éparpillement  dans  la 
brume  dorée  des  clairières,  des  apparences  de  ruches.  Roussies 
par  les  fumées  épaisses  de  fagots  verts  et  les  ardeurs  du  soleil 
après  les  averses,  elles  conservent  sous  l'humidité  de  la  forêt  une 
fraîcheur  végétale.  Des  hommes  petits,  généralement  nus,  un 
peigne  dans  la  chevelure,  vous  fixant  de  très  beaux  yeux  qui  re- 
gardent comme  d*en  dessous  les  arbres,  y  vivent  parmi  des 
femmes  nues,  tatouées  des  pieds  à  la  tête,  qui  portent  enfoncé 
jnsqu'au-dessus  de  longs  sourcils  arqués  un  bonnet  d'écorce. 
Plutôt  courtes,  de   formes   harmonieusesi  ef  enfantines,  elle^ 


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REVUE  DES   DEUX   MONDES. 


^'accordent  entre  elles  dans  la  polygamie.  La  première,  celle  qui 
se  tient  prête  à  suivre  le  mari  quand  il  partira  en  voyage,  se 
repose  au  hameau,  tandis  que  deux  autres  s'y  occupent  de  la  n^-* 
coite  du  riz  et  du  foyer.  Tout  le  jour,  leur  fidélité  amoureuse 
entoure  le  maître  de  soins  naïfs,  et,  le  soir,  quand  on  n'entend 
plus  dans  les  vallonnemens  obscurs  des  bois  le  glougloutçment 
mélancolique  de  Takafitra,  celles  que  le  désir  du  chef  n'a  paer 
choisies  vont,  sans  désespoir,  s'endormir  sur  les  nattes  de  leur 
case  à  haute  fenêtre  au  lieu  de  porte,  défendues  contre  les 
attaques  des  chiens  errans  et  des  sangliers. 

Le  Tanala  est  heureux  :  il  tt*ouve  toujours  sa  satisfaction  dans 
les  fourrés  où  il  habite  avec  les  pigeons  bleus  et  verts,  les  pintades 
et  les  guêpiers.  Il  faut  à  s«i  narines  évasées  l'odeur  de  l'humus 
et  des  écorces  fragrantes,  à  ses  prunelles  écarquillées  sous  des 
sourcils  buissonneux  les  lumières  tamisées  qui  tombent  de 
branchage  en  branchage.;  il  ne  respire  avec  plaisir  que  quand 
ses  mains  pendantes,  ses  jambes  écartées  se  sentent  près  des 
troncs  auxquels  il  peut  grimper  avec  une  souplesse  de  lémurien,^ 
-^  qui  le  fait  surnommer  babakoto  par  les  Betsileos,  —  pour 
y  rester  voluptueusement  accroché  dans  la  contemplation  deà 
mamelonnemens  moussus  des  cimes.  Il  n'est  point  de  bûcherons 
plus  impitoyables  que  ces  amis  de  la  forêt  :  le  Tanala  ne  s'aper^ 
çoit  pas  qu'il  travaille  quand  il  s'agit  de  saper  un  tronc  avec  sa 
hachette  en  couperet  qui  lui  sert  de  marteau,  de  rabot,  de  scie, 
de  vrille,  de  ciseau,  ou  de  tailler  minutieusement  les  branches  et 
de  fendre  puis  d'amenuiser  le  bois  dur;  s'il  ne  se  sentait  sur* 
veillé,  il  déboiserait  avec  acharnement  des  étendues  considérables, 
trouvant  toujours  assez  de  forêt  pour  soi.  Sa  fierté  n'accepte  pas 
d'autre  sorte  de  labeur  :  pourquoi  l'homme  s'astreindrait*il,  par 
exemple,  à  retourner  des  mottes  avec  l'angady,  quand,  allumant 
le  feu  aux  branches,  il  peut  régarder,  les  bras  ballans,  brûler 
des  versans  entiers  de  coteau  où,  sur  les  cendres  détrempées  par 
les  pluies,  le  soleil  fera  lever  le  riz?  Infatigable  marcheur,  as- 
soupli à  grimper,  aux  jeux  d'adresse  et  aux  danses  à  la  sÀgaie,  il 
parcoui-ra  d'inimagi;iables  distances  pour  aller  gratter  certaines 
racines  ou  cueillir  les  tubercules  dont  il  se  nourrit,  pour  se  porter 
au  col  des  montagnes  d'où  il  épie  la  direction  des  abeilles  qui 
passent,  sachant  distinguer  à  leur  vol  élevé  ou  ras  si  le  miel 
s'élabore  encore  aux  ruches  des  troncs  et  des  rochers  ou  s'il  est 
prêt  à  être  cueilli    Parce  qu'il  aime  errer  et  qu'il  sait  la^  f6rét 


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presque  illimitée,  il  ne  veut  pas  s'astreindre  à  n'en  habiter  qt^'im 
recoin;  en  outre,  épris  d'indépendance,  il  trouve  toujours  un^ 
malice  à  égarer  sa  trace  :  il  est  le  nomade  de  la  forêt.  Ce  coureur 
des  bois  abandonne  aussi  aisément  son  village  de  feuilles  que  le 
coua  le  nid  de  la  dernière  couvée,  traverse  les  rivières,  non  sans 
y  avoir  jeté  un  caillou  pour  chasser  le  sort  de  son  eau  «  claire 
et  bleue,  »  passe  des  nuits  à  la  belle  étoile,  non  sans  nouer  en 
touffe  à  son  réveil  les  herbes  où  il  a  dormi  pour  remercier 
Zaoaahary  (Dieu)  d'avoir  protégé  son  sommeil,  r6de  et  va  élevM 
ailleurs  sa  hutte  nouvelle.  A  ces  tresseurs  de  feuilles  et  de  lianes 
plus  vifs  que  l'oiseau,  deux  jours  suffisent  pour  bâtir  tout  un  vil* 
lage.  On  connaît  encore  peu  Tàme  tanala  car  elle  est  prudente 
et  timorée,  mais  si  Ton  peut  préjuger  de  l'esprit  d'une  peuplade 
aux  cases  qu'elle  construit,  il  faut  reconnaître  à  celle-là  qui  vit 
sous  les  ombres  lisérées  des  bocages,  parmi  les  orchidées  lé- 
gères, le  sentiment  du  gracile.  On  admire  leur»  cases  avec  un 
inlassable  plaisir  de  finesse,  et,  quand  on  vient  de  constater  à 
quel  point  elles  ressemblent  à  de  jolies  cages,  on  remarque 
qu'un  merle  moqueur,  dans  une  corbeille  tricotée,  se  balance  et 
chante  à  la  corne  du  toit.  Le  Tanala  est  musicien  :  une  flûte  de 
bambou  qui  résonne  comme  l'eau  entre  deux  roches  de  ravine 
module  son  plaisir  mélancolique  dans  le  silence  caressé  de  fu-^ 
mées  bleues.  Et,  quand  on  s'enfonce  ds^is  ces  forêts  où  d^invi-* 
siblee  cascades  s'engloutissent  en  bourdonnant  dans  des  gouffres 
de  frondAÎaons,  il  n'est  pas  rare  d'entendre  au-dessus  de  soi,  dans 
le  ciel,  le  son  des  trompes  en  bois  avec  lesquelles  les  Tanalas 
se  signalent  de  village  en  village  et  de  cime  en  cime.  Ce  n'est 
poûoA  une  âme  guerrière  qui  souffle,  car,  ayant  au  plus  haut 
point  le  respect  de»  p^sonnes  et  de  la  liberté  individuelle,  le 
Tanala  est  pacifique;  mais  il  est  farouchement  mépris  de  justice^ 
et,  homme  des  maquis  du  Sud,  ne  sait  point  pardonner  l'offense* 
On  se  pkint  que  U  Tanala,  ne  demandant  rien  à  la  civilisa-» 
tîoiit  '^e  obstinément  notre  contact  et  ne  sorte  pas  de  sa  Torèt. 
(Ma  n'est  point  absolument  vrai^  si  l'on  songe  au  nombre  de  vil* 
lages  qui  suiveni  gracieusement  les  méandres  delà  route  comr 
merciale  de  Fianar  h  Mananzary.  Les  bourjanes  hovas  et  bet- 
sileoe  qui  remontent  du  littoral,  équilibrant  sur  leurs  torses 
Âiaselans  un  bambou  qui  supporte  à  ses  extrémités  de  lourds  sacs 
de  sel,  s'y  arrêtent  pour  manger  une  écuelle  de  riz  et  laver  leurs 
lambas  à' la  ravine.  Et  ceux  qui  viennent  d'Âlakamisy  et  d*Am- 


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472  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

bollimanga-du-Sud,  attelés  à  des  charrettes  d^oies,  y  font  halte, 
mettant  la  volaille  en  liberté.  Les  oies  grasses,  en  s'éparpillant, 
battent  des  ailes  et  prennent  possession  du  village  avec  des  fan- 
fares de  cris;  les  petits  enfans,  tout  nus,  s'apprivoisent  avec  les 
bôurjanes  qu'on  voit  commérer  à  cjiaque  seuil  ;  on  entend  par- 
tout le  bruit  sourd  du  calaou  qui  pile  le  riz  des  voyageurs  ;  une 
abondance  inaccoutumée  de  fumée  enveloppe  le  hameau;  et 
bientM,  dune  porte  où  sont  assis,  en  un  boucanage  bleu,  des 
ramatoas  et  des  hommes,  s'élèvent  des  chœurs  qui  se  super- 
posent clairement  dans  Tair  doux  du  soir,  comme  les  hymnes 
naïfs  de  rhospitalité. 

V.  -^  LE  PLATEAU  CENTRAL  ET  LES  HOVAS 

Le  Plateau  Central,  quadrilatère  dont  les  lignes  Est  et  Ouest 
s'allongent  trè?  droites,  s'exhausse  de  tous  côtés  sur  des  talus  à 
k  pic  de  plusieurs  centaines  de  mètres,  vraie  «  muraille  continue 
à  bastions  et  à  brèches  »  qu'un  système  de  failles  entoure,  en 
sorte  de  fossés,  d'une  ligne  d'abimes.  C'est  là^cfue  les  Hovas,  les 
plus  avisés  et  ambitieux  de  tous  les  Malgaehes,  se  sont  retirés, 
fortifiés,  multipliés,  aguerris,  pour  en  desendre  ensuite,  par  in- 
cursions méthodiques,  attaquer  et  soumettre  les  Sihanakas  au 
Nord,  les  Betsimisarakes  à  TEst,  les  Betsiléos  au  Sud  et  les  Sa- 
kaiaves  à  l'Ouest.  L'intérieur  même  de  leur  Imerina  (Ëmyrne)  se 
creuse  en  une  grande  cuvette  d'alluvions  où  s'étalait  autrefois  en 
lac  l'Ikopa  qui  y  serpente  autour  d'une  éminence  centrale,  Ta- 
nanarive,  citadelle  capitale. 

Autour  de  Tananarive  se  groupent  donc  d'abondantes  ri- 
zières, à  la  fois  grenier  d'alimentation  et  marécages  de  défense 
entre  les  replis  du  fleuve.  Au  delà,  une  zone  de  plissemens 
bas  au  milieu  desquels  se  tapissent  des  villages  espacés,  une  po- 
pulation  clairsemée  :  ce  sont  les  glacis  très  étendus  de  la  province 
de  Tananarive.  Contre  la  muraille  de  pourtour  se  distribuent 
circulairement  toutes  les  autres  provinces  populeuses  de  l'Emyrne, 
marches  gardant  chacune  une  brèche  en  exploitant  les  ri- 
zières des  fleuves  qui  y  passent,  colonies  agricoles  et  militaires 
particulièrement  nombreuses  dans  l'Ouest  où  la  plupart  des  cours 
d'eau  ouvrent  des  passages  par  lesquels  montent  les  brigands 
sakalaves. 

Celui  qui  entre  sur  le  haut  plateau  est  frappé  d'abord  par  la. 


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BfÂDAGASCÀB.  173 

terre/  d'un  rouge  de  brique  :  couleur  de  la  sécheresse  et  de  la 
guenre;  seulement  Tondulation  des  longues  collines,  chatoyant  de 
lumière,  maintiennent  le  paysage  dans  une  domination  constante 
de  douceur.  Les  arbres  ont  disparu  :  en  ce  pays  de  pluies  dilu- 
viennes, les  rizières  sont  seules  à  rappeler  les  nuances  de  la  ver- 
dure ;  les  touffes  de  jonc  qui  hérissent  la  boue  des  raarétoges 
sont  d'un  brun  métallique;  quelquefois,  au  milieu  des  savanes 
grillées  se  trouent,  comme  des  mares  de  feuillages,  les  levakas^ 
fossé?  humides  remplis  par  des  bouquets  d'arbres;  toujours, 
toute  l'année,  c'est  Therbe  vivace  qui  velouté  avec  des  tons  de 
sécheresse  fauve  les  dos  des  collines.  Il  passe  de  grands  souffles 
de  Talizé  glacial  sur  ces  étendues  rases  où,  régulier  et  violent, 
il  a  laissé  son  empreinte  dans  l'éraillement  symétrique  du  sol, 
dans  Tégueulement  des  volcans,  dans  l'orientation  des  maisons, 
dans  la  direction  des  sentiers,  sur  les  arbres  tordus  et  crispés, 
forçant  la  végétation  arborescente  à  se  blottir  sur  les  pentes 
abritées  contre  l'Est.  Le  déroulement  un  peu  tremblant  des 
lignes  nues  sur  le  ciel  donne  froid,  tandis  qu!au-dessous  la  terre, 
avec  tous  ses  tons  de  poterie  cuite,  semble  continuellement  ar- 
d^ite. 

Le  village  hova  est  rouge. 
'  C'est  dans  ces  paysages  de  terre  de  Sienne  empourprée  que 
s'est  élevée  au  soleil  la  case  hova,  pétrie  comme  une  poterie 
arvec  la  boue  du  sol.  Elle  n'a  pas  la  poésie  de  nid  de  la  case  ta- 
nala,  couleur  de  feuille  dans  la  clairière,  ou  du  boui^  betsimi- 
sare  enveloppé  de  bananiers.  Construite  en  pisé  rouge,  parfois 
mauve  (vers  Fenoarive),  plus  haute  que  large  avec  un  petit 
balcon  gris  de  la  teinte  de  son  chaume  et  un  toit  pointu^  elle 
jaillit  droit  du  sol  qui  l'a  produite.  Elle  est  le  centre  d'une 
ÎHunense  muraille  de  terre  qui  s'arrondit  autour  d'elle,  suivant 
souvent  l'inclinaison  d'un  mamelon,  enfermant  parfois  un  verger 
de  manguiers.  L'instinct  hova,  qui  est  de  posséder  et  de  dé- 
fendre aussitôt  sa  propriété,  se  marque  puissamment  à  cet  as- 
pect féodal  de  forteresse  que  prend  sa  maison  dans  sa  ceinture 
craquelée  au  soleil  comme  des  ruines  mexicaines  avec  des  touffes 
d^aloès  piqués  à  la  base  et  déchirée  en  créneaux  sur  le  ciel. 

'  Quand  les  maisons  se  groupent  en  village,  la  propriété  com- 
mune, s'entoure  d'un  double  rang  de  fossés  où  pousse  une  végé- 
tation rebroussée,  au  niveau  du  sol,  selon  la  direction  du  vont, 
et  oii  le  soleil  brille  dans  dos  feuilles  mortes.  La  petite  «nté  s«* 


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i74  REVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

troi^Te  doac  ^wc  un  terre-pleio  pareil  à  un  îlot,  avec  des  portes 
dont  le  cadre  est  fait  de  grandes  tranches  de  pierre  en  menhir 
reliées  fortement  par  des  racines  d'arbres  à  la  terre  en  motte, 
et  un  énorme  disque  de  pierre,  qu'on  poussait  le  soir,  fermait 
cet  enclos  comme  un  parc  contre  les  attaques  nocturnes.  Au 
milieu  du  village  (Soamama),  de  grands  arbres  dont  la  base 
est  enveloppée  de  terre  qui  fait  banc,  avec  quelques  sièges  de 
pierre  en  tronc  de  colonne,  encerclent  une  place  :  c'est  celle 
des  réunions  où  pérore  Téloquence  hova,  non  point  claire  et  à 
facettes  comme  dans  les  agoras  grecques  ceintes  de  murs  cubiques, 
mais  insinuante  et  rampante  comme  les  racines  des  amontanas 
sax^rés  que  Ton  a  portés  là  et  plantés  à  la  création  du  municipe 
et  qui  envahissent  la  place.  Quand  la  cité  couronne  un  rocher, 
un  sentier  tournant  en  labyrinthe  entre  les  pêchers  et  les  man- 
guiers conduit  &  une  terrasse  d'où  les  habitans  dominent  les 
sentiers  de  la  savane  et  découvrent  de  loin  l'ennemi  (ILafv, 
Âmbohimanga). 

Dams  les  plaines,^  au  fond  des  vallées,  le  voisinage  de  la  ri- 
zière quadrillée  avec  régularité  accuse  la  géométrie  des  con- 
structions ho  vas.  Elles  prennent  bientôt  un  caractère  de  b&tisse 
militaire  que  renforce  l'impression  de  campement  donnée  par 
Tabsenee  d'arbres  et  la  perspective  des  étendues  désertes  au  mi- 
lieu desquelles  elles  sont  perdues,  postées  en  sentinelles  comme 
de  grands  bivoua^cs  silencieux  de  guérites  en  boue  aux  contours 
da  la  route.  C'est  surtout  au  soleil  couchant  que  l'on  comprend 
la  beauté  de  ces  villages.  Alors  le  rouge  des  maisons  sur  les  col- 
lines blêmit,  rentre  dans  la  coloration  profonde  du  sol.  Tout 
autour,  les  herbes,  les  arbustes,  la  brousse  s'avivent  d'un  jaune 
d'or.  Le  village  s'appuie,  en  s'y  cachant,  sur  un  flanc  de  col- 
lines k  renflemens  nus  et  lourds.  Et  il  arrive  très  fréquem- 
ment qu'au-dessus  émergent  lentaoïent  des  cumulus  qui,  domi- 
nant ces  mamelons  roux  et  poreux,  prennent  la  consifstance 
de  montagnes  de  marbre,  et  celles-ci,  au  lieu  de  pftlir,  affectait 
sur  leur  bosselage  massif  des  reflets  vermeils.  Il  est  émouvant 
de  voir  le  petit  village  de  l'Emyme,  réduit  à  ne  paraître  qu'un 
soubassement  de  glaise,  supporter  l'édification  gigantesque  de 
ces  nuages.  La  vision  devient  grandiose  et  s'éclaire  à  la  façon 
spacieuse  et  dorée  des  anciens  tableaux  de  bataille  :  avec  env^" 
gure  Tàme  se  déploie  sur  ces  étendues,  rases  comme  des  champs 
de  combat  pour  les  charges  sombres  et  éblouissante»  des  orages. 


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MABAdABCAR.  175 

L'Emjnrney  aussi  bien,  est  peut-ôtre  dans  le  monde  le  plus 
terrible  champ  de  bataille  des  nuages.  Toxâs  les  jours  pendant 
la  moitié  de  Tannée,  des  orages  éclatent  à  midi;  des  pluies 
diluviennes  s'abattent  soudain,  à  faire  déborder  en  quelques  mi-* 
nutes  les  ravines  où  roulent  les  roches  ;  dans  un  fracas  mul- 
tiplia par  tous  les  échos  de  ces  parois  nues  de  montagnes,  la, 
foudre  sillonne  inlassablement  Tespace  pendant  plusieurs 
heures,  incendiant  des  maisons,  tuant  des  hommes  et  des  boeufa 
affolés. 

On  retrouve  dans  la  capitale  Tananarive  les  caractères  du 
village  hova,  mais  royalement  développés.  Elle  est  une  vaste 
eité,  révélant  par  son  originalité  impérieuse  la  puissance  d'une 
authentique  civilisation  et  par  sa  grandeur,  par  la  multipli<^ité 
des  quartiers  toujours  en  construction,  une  importance  qu'ont 
déterminée  toutes  les  conditions,  géographiques,  économiques^ 
politiques.  Cette  civilisation  est  celle  des  Hovas  ou  plus  propre- 
ment Mérinas  (1),  sans  doute  malais,  javanais  ou  cambodgiens 
(présentant  parfois  des  types  japonais  parfaits),  en  tout  cas  apparu 
tenant  au  grand  tronc  mongolique,  les  yeux  allongés  et  bridés, 
les  pommettes  saillantes,  les  cheveux  raides  et  lisses,  le  teint 
cuivré  :  portés  sur  la  côte  malgache  vers  le  xvi*  siècle  et  ne 
pouvant  retourner  à  TOrient  à  cause  des  courans,  ils  souffrirent 
de  la  fièvre  sur  le  littoral,  se  réfugièrent  dans  Tintérieur  et  y 
dominèrent  les  indigènes.  On  a  prouvé  qu'ib  avaient  adopté  U 
langue,  étrangère  pour  eux,  de  ceux  qu'ils  avaient  vaincus  et  qui 
étaient  bien  moins  intelligens  qu'eux  :  nous  en  pouvons  conclure 
qu'ils  (liaient  beaucoup  moins  nombreux,  en  outre  probablement 
sans  femmes.  Il  leur  a  donc  fallu  un  réel  génie  politique  pour 
imposer  aux  populations  autochtones  du  Plateau  Central  qui  vi- 
vdent  dans  une  anarchie  patriarcale  la  monarchie  fortement 
centralisée  Ils  superposèrent  à  l'esprit  malgache  un  esprit  tout 
asiatique,  d'autocratie  et  d'intrigue,  fait  de  souplesse  et  de  per« 
fidie  autant  que  de  servilité  superstitieuse.  Ils  gardèrent  tou- 
jours pour  la  monarchie  un  respect  sacré,  au  point  qu'en  1830, 
lors  des  assassinats  dynastiques,  les  membres  de  la  famille  royale 

(1)  Outre  let  ouvrages  déjà  citée,  notamment  le  très  beau  livre  de  M.  Gautier, 
il  y  a  BUT  les  Hovas  le  précieux  ouvrage  de  Jean  Carol  :  Chez  les  Hovas;  —  du 
k.  p.  Piolet  :  Madagascar  et  les  Hovas  ;  —  le  Madagascar  au  XX*  siècle,  édité  chek 


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17H  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fiii>éilt  noyés' à  raide  de  fourches  en  bois  afin  que  leur  sang 
Bacrè  ne  fût  pas  répandu  par  la  main  d'un  sujet. 

En  considérant  1«  caractère  militaire  et  féodal  des  Hovas,  on 
mesure,  avec  leur  supériorité,  combien  ils  diffèrent  des  autres 
raceà  malgaches,  ainsi  que  de  celles  que  nous  avons  prises  comme 
types  parmi  les  populations  de  la  côte  et  de  ia  forêt,  les  Betsi- 
misarakes  et  les  Tanales.  Mais  quand  on  les  examine  à  l'abandon 
dans'  leurs  cases,  ces  maisons  de  style  cambodgien  dont  l'élé- 
gante simplicité  a  un  dessin  presque  norvégien,  on  est  surpris 
de  les  voir  se  laisser  enfumer  comme  des  sauvages,  leurs  hautes 
formes  blanches  accroupies  contre  le  feu  :  ce  sont  des  frileux, 
sans  cesse  tremblant  dans  leurs  pagnes  trop  légers  et  humides, 
ces  émigrés  qui  n'ont  pu  s'acclimater  ni  à  la  température,  ni 
au  sol,  car  ils  s'impaludent  plus  encore  que  l'Européen,  même 
sur  le  Plateau  Central.  Ils  sont  donc  restés  des  étrangers  mais 
des  maîtres,  car  leur  capitale,  unique  dans  toute  l'Ile,  domine  le 
pays  et  s'attire  l'admiration  de  tous  les  Malgaches. 

Tananarive  est,  par  excellence,  et  à  vous  en  laisser  une  image 
typique  et  obsédante,  la  Ville  Rouge.  La  permanence  des  tons 
pourprés  des  maisons,  leur  architecture  pointue,  les  raidillons 
qui  chutent  entre  de  hautes  parois  de  murs  orange  déchirés  par 
des  touffes  d'aloès,  font  vivre  l'imagination  dans  une  vision  de 
métropole  mexicaine  ou  péruvienne.  Au  milieu  de  ces  maisons 
de- terre  percées  de  rares  ouvertures  sombres  qui  semblait  des 
trous  de  fourmilières,  on  voit  circuler  comme  des  termites  blancs 
mille  petits  points  clairs  qui  se*  déplacent,  se  rejoignent,  se 
croisent;  on  en  voit  dans  les  portes,  on  en  voit  à  la  file  dans  les 
sentiers  &  pic,  on  en  voit  attroupés  sur  la  route  et  au  bord  du 
lac  :  c'est  l'impression  d'une  grande  termitière  rouge  en  travail. 
Elle  est  surtout  frappante  quand  on  découvre  de  haut  le  Zoma 
(marché)  qui,  avec  son  alignement  de  toits  de  paille  d'un  gris  de 
nids  de  guùpe,  grouille  d'un  monde  blanc  de  larves  piquées  de 
tètes  noires. 

Du  haut  du  Rova  (palais),  des  suprêmes  terrasses  de  la  col- 
line de  Tananarive,  on  domine  de  toutes  parts  l'Émyrne,  qui, 
ainsi,  est  bien  «  le  pays  élevé,  d'où  l'on  voit  de  loin,  qui  est  vu 
et  découvert,  »  comme  l'indique  son  nom.  On  est  d'abord  saisi 
d'une  ivresse  grandiose  d'espace  et  de  vent  et,  dans  l'air  toujours 
claquant  de  fortes  bourrasques,  l'on  a  seulement  la  sensation 
vertigineuse  de  dominer  le  royaume  rouge  qui,  tout  nu,  s'étend 


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MADAGASCAR.  177 

3.UX  pieds  comme  ime  proie  facile  aux  conquêtes  et  aux  grands 
travaux.  Quand,  s'attachant  à  examiner  le  pays,  on  se  penche 
pour  mesurer  Tabîme  au  centre  duquel  s'exhausse  Tananarive, 
c'est  la  descente  rocailleuse  d'une  terre  usée  par  le  soleil  que 
retiennent  en  s'y  accrochant  de^  amontanas  trapus  et  des  ayiavys 
à  feuillage  épais  et  endurci  par  la  brise  :  ces  arbres  sacrés, 
admirables  par   leur   ténacité  et  la   rugosité   de  corail    qu'ils 
prennent  à  être  continûment  baignés  dans  les  vagues  de  ces 
vents  siliceux,  contiennent  le  Rova,  barricade    de  végétation 
nationale  à  la  colline  royale.  On  est  là  perché  comme  dans  une 
aire  de  feuillages  religieux.  C'est  à  travers  leurs  branches  qu'il 
faut  regarder  les  plaines  historiques  de  l'Ikbpaetde  Miandrarivo. 
A  l'Est,  du  côté  de  Mazoarivc,  se  convulsé  un  panorama 
.  rouge  de  terres  hérissées  et  déchirées  qui  semblent  saigner,  plus 
vif  chaque  fois  que  le  soleil  sortant  d'une  nuée  d'orage  s'abat 
sur  le  sol,  y  donnant  de  vrais  coups  de  griffe  de  feu.  Par  del^ 
des  villages  arrondis  comme  de  grands  plats  de  terre  cuite  dans 
leurs  enceintes  ocreuses,  monte  une  colline  écarlate  où  les  sen- 
tiers s'incrustent  en  grenat,  où  les  talus  des  terrasses,  les  murs 
d'enclos,  les  saillies  des  maisons  s'accusent  dans  un  relief  pourpre. 
Seuls  des  bananiers  effilochés,  de  maigres  rizières  avec  un  dessin 
^^  pièce  de  tapis-mendiant,  des  vergers  de  lourds  manguiers  dis- 
^^^ïiinent  des  taches  de  végétation  olivâtre.  Le  lac  d'Ambohipo, 
^^^nx  bleu  de  granit,  s'encastre  comme  une  pierre  de  tombeali 
^*^tre  ces  tumulus  d'argile.  Les  étangs  de  Mazoarive,  couleur 
*  ^tephalte,   s'égrènent  comme  un   chapelet  de  menues  mers- 
'^^l'tes.  A  côté,  d'autres  montagnes  sont  taillées  à  la  hache^  cre- 
^^^sées  de  grandes  balafres  où  semble  s'être  caillé  ce  sang  de  la 
^^ï^«  ardente,  ou  bien  ravinées  de  nuances  dorées  ou  cuivrées 
^^iv-ant  l'œuvre  d'érosion.  Et  par  delà  des  carrières  éventrées, 
^^     soulèvent  comme  d'immenses  ruines  mexicaines  des  blocs 
*^^^sifs  de  brique,  de  grandes  falaises  orangées  à  pic,  avec  des 
^^tk:rures  dans  les  remparts  comme  un  travail  sauvage  et  brutal 
^  attaque  et  de  brèches. 

De  l'autre  côté,  à  l'Ouest,  c'est  le  vaste  camp  pacifique  des 

^*î^res  qui  s'étend  jusqu'à  un  horizon  très  reculé  de  montagnes 

^^^•-^.  lignes  de  tentes  par-dessous  des  nuages  enroulés.  On  l'ad- 

^^"^"Te  en  général  quand  le  riz  a  levé  et  qu'il  roule  à  la  brise  ses 

^^ppes  vertes,  mais  il  est  plus  beau  encore  quand,  en  août,  après 

*^^   xude  labour,  se  dessine  militairement  le  réseau  des  rizières 

TOMB  xxxvii.  —  1907.  12 


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Y*i^: 


178  REVUE   DES   DEUX    itfOJNDES. 

autour  du  lac  Anosoy  hexagonal,  quand  TaUuyion  est  soulevée 
et  cassée  en  mottes  épaisses,  quand,  dans  la  terre  noire  retournée, 
les  canaux  rectilignes  luisent  comme  Tacier  des  socs.  Lentement 
la  nutritive  graminée  croit;  sur  la  plaine  rayée  comme  une  soie 
malgache  tes  semis  verts  allongent  leurs  brins,  tressent  leurs 
nuances  émeraudées  et  dorées,  au  milieu  desquelles  les  robes  dea 
indigènes  parsèment  des  points  blancs  piqués  là  dedans  comme 
les  perles  dans  les  rayures  des  très  vieux  lambas  royaux.  Et  c'est 
bien  ainsi,  comme  il  apparaît  par  le  style  des  Tanlara  ny 
andriana^  que  les  yeux  des  monarques  javanais,  aimant  con- 
templer leurs  terres  autant  qu'ils  adoraient  s'envelopper  d'étoffes 
aux  nuances  entre-croisées,  voyaient  leur  immense  et  précieux 
domaine. 

Cette  situation  privilégiée  entre  les  douze  collines  qui  se  sou- 
lèvent au  centre  de  l'Imerina  valut  à  Tananarive  d'être  choisie 
pour  capitale  par  le  roi  Andrianampoïnimerina.  Et  lui-même 
autour  d'elle  soumit  les  provinces  et,  ayant  créé  l'unité  hova^ 
fit  rayonner  la  puissance  hova.  Il  attesta  dans  cette  œuvre  un 
génie  audacieux  et  fécond  qui  sut  donner  à  son  peuple  une  pros- 
périté dans  le  travail  dont  il  garde  fidèlement  le  souvenir»  per- 
suadé qu'elle  ne  reviendra  jamais  plus.  Il  reste  dans  les  mé^ 
moires  pieuses  l'Ancêtre  entre  tous  sacré  ;  il  est  l'expression  la 
plus  haute  du  génie  d'une  race  ab&tardie,  mais  souple  et  riche  de 
miUe  aptitudes.  Sa  vie  est  l'illustration  de  ce  génie,  elle  en  fait 
mesurer  la  variété  ;  et,  en  éveillant  le  respect  pour  un  passé 
admirable,  elle  est  plus  suggestive  que  rien  autre  pour  la  médi^ 
tation  de  l'avenir. 

Il  naquit  à  Ambohimanga  (vers  1745).  L'heure,  le  jour,  le 
mois  l'annoncèrent  «  belliqueux  et  redoutable»  à  la  superstition 
de  tout  le  village.  De  tels  présages  imposent  ordinairement  à 
l'enfant  un  nom  désagréable,  choisi  intentionnellement  asses 
laid  pour  repousser  le  sort.  Il  entra  donc  dans  la  vie  avec  le  nom 
de  Ramboa^  ce  qui  veut  dire  chien^  et  dès  ses  premiers  pas, 
d'heureux  augures  se  levèrent  autour  de  lui.  De  grand b  amonr 
tanas  noirs  au  feuillage  dur,  tordant  des  branches  étendues  et 
pesantes  comme  chargées  de  passé,  portant  cimentés  entre  leur» 
racines  tortueuses  les  fondemens  des  cases  royales  et  dans  leur 
frondaison  des  nichées  d'éperviers,  oiseaux  royaux,  paraissant 
eux-mêmes  être  les  descendans  d'une  puissante  dynastie  végétale, 
ombragèrent  son  enfance  de  petit-fils  de  roi,  tour  à  tour  aussooH 


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■AIUGASGUU  119 

brie  pw  les  m^iaces  innombrables  des  sorciers  prédisant  à 
l'enfant  la  mort  dans  un  fossé  et  éclairée  par  les  paroles  des 
devinf  promettant  à  sa  virilité  le  plus  sublime  des  destins.  Il 
grandit,  sachant  qu'il  portait  «  la  bénédiction  heureuse  de  ses 
ancêtres,  »  mais  la  défendant  par  des  amulettes  sakalaves  dont 
il  était  couvert  contre  un  univers  dangereux. 

Nul  village  n'aurait  pu  mieux  qu'Ambohimanga  former  à  la 
volonté  et  à  l'orgueil  la  jeuue  âme  du  futur  roi  :  il  est  taillé  dims^ 
le  revers  d'un  grand  rocher  qui,  nu  du  côté  de  la  plaine,  hérissé 
seulement  de  erôtes  végétales,  ressemble  de  loin  «  à  la  hure 
sombrement  bleue  d'un  sanglier  qui  renifle  le  sol.  n  Sur  ce  ver* 
sent  où  les  arbres  ont  pu  pousser  parce  qu'ils  y  étaient  abrités 
de  l'alizé,  un  village,  abrité  de  l'ennemi,  a  pu  s'étager  dans  sa 
«•  forêt  bleue.  »  Inrisible  de  toutes  parts,  il  jouit  sauvagement  de 
se  savoir  caché  et  de  découvrir  toute  la  terre  jusqu'au  jisrog 
lumineux  de  l'Ankaratra  posé  sur  les  bosses  de  la  lointain» 
Émyrne,  à  l'Est,  et  jusqu'aux  mamelonnemeM  énormes  et 
(^diirs  des  horizons  sakalaves,  h  TOuest.  On  s'y  cfoit  en  forêt, 
sous  les  ombres  mobiles  des  feuillages,  mais  on  marche  sur  du 
granit  ;  dans  leur  enracinement  au  roc,  les  arbres  ont  pris  une 
dureté  minérale.  A  de  grosses  pierres  maçonnées  furent  ados- 
sées les  maisons  royales  ;  des  escaliers  fouillés  dans  le  granit 
y  accèdent,  et  de  longs  couloirs  sont  tranchés  dans  les  remparts. 
Parmi  les  vieux  arbres  des  ancêtres  qui  ont  triomphé  de  la  ma^ 
tière  ingrate,  au  sommet  des  blocs  lourds  l'enfant  respira  l'ahr 
des  cimes,  laissant  l'espace  dilater  son  âme  tandis  qu'il  avait 
au-dessous  de  soi  le  spectacle  d'ordre  et  de  hiérarchie  que  com- 
posaient les  terrasses  en  escaliers  où  se  rangeait  le  peuple,  au- 
dessous  des  palais  de  chaume^ 

Le  grand-père  s'endormit  dans  la  mort,  après  avoir  indiqué 
Romboa  comme  successeur.  Près  d'un  oncle  qui  disait  ourer^ 
tement  ne  pas^  entendre  «  ramasser  des  sauterelles  pour  les 
enfans  des  autres,  »  le  Chien  souffrit,  dans  une  tension  à  ne 
jamais  se  départir  de  sa  méfiance  et  à  tenir  prête  une  inépuisable 
ressource  de  ruses.  Parce  qu'il  sut  s'arrêter  h  temps  pour  s'êter 
une  épine  du  pied  et  se  dérober  négligemment,  il  revint  sain 
et  sauf  de  promenades  où  son  oncle  avait  décidé  de  le  lancer 
dons  l'atome  ou  de  l'enfoncer  dans  une  rizière.  La  garde  invisible 
d'un  peuple  fidèle  aux  volontés  de  son  grand-père  et  qu'il 
sentait  dévoué  à  son  enfance  harcelée,  encourageait  son  talent  à 


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180  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

défendre  sa  vie.  Un  jour  que  Toncle  excédé,  décrétant  ouverte- 
ment sa  mort,  fit  porter  à  sa  case  le  cercueil  d'argent  qui  devait 
contenir  ses  restes,  on  ne  trouva  plus  Raniboa.  Loin  d'Âmbohi- 
manga,  s'étant  exilé  lui-môme,  il  errait  dans  la  plaine.  Or  il 
advint  qu'il  s'arrêta  près,  d'une  rizière  et  qu'il  y  eut  là  un  homme 
d'Âmbohimanga  pour  lui  dire,  après  l'avoir  interrogé  :  m  Ne  t'en 
va  pas,  tu  seras  roi.  »  Une  révolution  éclata  alors  spontanément 
dans  ce  sombre  village  de  pierre  où  sous,  la  royauté,  une  con- 
spiration emmêlait  depuis  longtemps  de  secrètes  racines.  Le 
Ghien  fut  sacré  roi.  Dans  l'ombre  de  son  avènement,  il  y  eut 
des  meurtres  :  un  de  ses  oncles,  suspect  de  lui  avoir  été  défavo- 
rable, précipité  de  son  lit,  fut  maçonné  dans  un  tombeau  ;  et  le 
peuple  révolté  tira  une  cruelle  vengeance  du  roi  découronné. 
Elle  était  close  la  douloureuse  période  de  sa  vie  que  Ramboa 
décrivait  de  la  sorte  sur  un  rythme  de  lamentation:  «  Il  m'a  fallu 
balayer  l'emplacement  environnant  la  maison.  Il  m'a  fallu  lutter 
contre  ceux  qui  assiégeaient  ma  porte  pour  installer  mon  mé- 
nage. J'ai  vomi  et  le  foie  et  le  fiel  avant  de  pouvoir  acquéril*  ce 
que  je  possède.  J'en  ai  vu  de  dures,  et  j'ai  mangé  la  chair  et 
bu  le  sang  d'animaux  inconnus.  » 

Ramboa  roi,  ainsi  était  accomplie  la  volonté  de  l'aïeuL,  qui  le 
premier  avait  eu  pour  rêve  l'unification  de  l'Émyrne,  le  groupe- 
ment de  toutes  les  collines  puissantes  arrondies  en  cercle  sur 
le  plateau,  et  dont  les  roitelets  ne  cessaient  de  guerroyer  pour 
se  voler  les  troupeaux.  C'était  non  seulement  le  rêve  de  laïeul, 
mais,  pour  ainsi  dire,  la  traditionnelle  aspiration  du  village 
même,  qui,  ayant  déjà  réussi  en  soi  une  concentration  de  coteaux» 
souhaitait  centraliser  la  contrée. 

Derrière  les  cases  royales,  au  sommet  d'Ambohimanga,  il  est 
un  endroit  où  les  arbres  reculant  devant  un  précipice,  l'on  se 
trouve  soudain  par-dessus  l'abime  en  face  d'un  pays  immense  : 
des  vallées  descendent  sur  la  plaine  avec  des  inclinaisons  dé 
lignes. symétriques,  les  mamelons  répètent  des  formes  iden- 
tiques dans  des  ombres  égales  ;  les  collines  courbes  se  subordon- 
nent dcms  une  harmonie  profonde;  les  villages  qu'on  aperçoit 
sur  les  hauteurs  dans  leurs  enclos  d'argile  occupent  une  place 
analogue  :  tout  concorde  au  spectacle  d'une  admirable  unité  de 
terre.  La  nudité  de  l'espace  invite  l'âme  à  le  posséder;  la  dis- 
tance s'efface,  tant  la  limpidité  de  l'air  met  le  rêve  à  portée  de  la 
main.  Le  rouge  avec  ses  chatoiemens  illumine  le   cœur  d'une 


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MADAGASCAB.  181 

convoitise  royale.  Cependant,  des  papangues  montent  des  pro^ 
fondeurs,  montent  et  bercent  au  ciel  de  grands  vols  circulaires 
avec  la  satisfaction  de  planer  sur  un  pays  clair  en  y  guettant 
obliquement  la  proie...  Sur  ce  rocher,  Andriana  venait  souvent 
méditer,  le  regard  bondiss^mt  par-dessus  l'étendue  passive  pour 
se  fixer  passionnément  à  la  colline  obscurcie  en  bleu  par  la  dis- 
tance juste   vis-à-vis   Ambohimanga.   Ce  rocher  bleu    parmi 
dautres  rochers  bleus,  cette  Tananarive  qu'on  appelait   alors 
Alamanga,  il  fallait  se  Tallier  avcmt  d'entreprendre  l'unification 
du  reste...  En  vérité,  nul  spectacle  n'est  plus  propre  à  enivrer 
l'ambition  et  à  la  précipiter  à  l'action  :  cependant,  sept  ans,  pa- 
tiemment, il  prépara  son  œuvre,  se  faisant  des  alliés  des  roite- 
lets de  l'Émyrne,  garcmtissant  par  des  forteresses  l'Ouest  et  le 
Nord  contre  les  attaques  des  Sakalaves  et  des  Sihanakas,   se 
composant  un  conseil  judicieux  et  sûr  de  douze  chefs.  Lorsque 
les  Dieux  et  les  Ancêtres  eurent  indiqué  à  Ramboa  que  l'heure 
était  venue  de  laisser  son  rêve  longtemps  contenu  s'avancer  sut* 
la  plaine,  enhardis  par  leurs  amulettes  sakalaves,  rampant  sous 
ies  broussailles  aux  pentes  boisées  de  Tananarive,  les  guerriers 
d*Ambohimanga,  invisibles,  surprirent  la  ville.  La  petite  vérole 
y  sévissait,  qui  bientôt  décima  les  conquérans;  et  Tananarive 
fuft  perdue.    Mais  le    siège  recommença  :  du  rocher  chauve, 
pendant  trois  mois,  tous  les  jours,  Andriana  surveilla  de  loin 
inaction  de  ses  dévoués  soldats  Tsimahafotsys.  Quand,^du  fond  de 
l'horizon  bleuâtre,  la  nouvelle  brillante  monta  vers  lui  que  la 
^le  avait  été  prise,  sa  poitrine  se  dilata,  il  vit  soudain  clair 
dnus  l'avenir  et  prononça  ces  paroles  qui  élargissaient  encore 
^^  destin  :  «  Ne  pillez  que  les  poulets  ;  le  royaume  est  à  moi 
^i/ous  les  Merina  sont  mes  en  fans.  » 

Maître  de  Tananarive,  il  fit  de  cette  éminence  médiane,  pro- 
^S^e  d'une  part  par  un  bloc  de  monts  effroyablement  abrupts, 
^^f  ^ndue  de  l'autre  côté  par  des  terres  si  planes  et  si  basses  au- 
^'^^sous  d'elle  que  tout  mouvement  s'y  signalait  de  loin  dans  la 
^'^xisparence  de  l'air,  la  capitale  de  toutes  les  collines  environ- 
^^^^K^tes.  Génie  d'espace,  qui  avait  choisi  l'aire  inexpugnable  avant 
^^  rayonner,  il  portait  une  ambition  qui,  analogue  au  vol  de 
^^pervier,  s'étendait  toujours  par  cercles  concentriques.  Le 
^OT?a  royal  était  ^u  milieu  de  Tananarive  ;  Tananarive  était  au 
^^^lieu  de  TÉmyrue  ;  il  fallait  que  l'Émyrne  devînt  le  milieu 
^*  Un  royaume  immense  qui  n'aurait  ((  de  limite  que  la  mer.  » 


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182  REVUE  0BS  DEUX  MONDES. 

Il  se  voyait  roi  d'une  terre  ronde  c<  au  milieu  des  tolreM  des 
eaux.  »  Il  souleva  les  Merinas  casaniers  en  d'innombrables 
guerres.  «  Il  n'y  a  point  de  forêt  que  je  n'aie  traversée^  point  de 
colline  où  je  n'aie  combattu,  point  de  montagne  que  je  n'aie 
escaladée*  »  Le  a  taureau  aux  grands  yeux,  »  comme  il  aimait  à 
se  désigner,  entraîna  ver»  les  plaines  fauves,  par  delà  les  défilés 
des  monts,  jusqu'autour  de  lacs  herbeux,  les  chai^^  de  ses 
«  vieux  taureaux  >i  qui  étaient  ses  chefs.  Et  ce  fut  Tépopée  de  la 
sagaie  à  large  pointe,  de  la  lanee  frémissante,  du  tromblon  à 
crosse  de  fer,  du  lourd  tambour  en  cuir  de  boeuf,  dont  le  mugis^ 
sèment  faisait  fuir  les  races  craintives  devant  les  peuples  du 
centre  riches  en  bétail. 

Ainsi  que  l'avait  prédit  l'augure,  le  moment  vint  oii,  du  haut 
du  Rova,  il  put  s'orienter  dans  son  royaume,  se  tourner  vers  les 
quatre   points   cardinaux    sans  sentir  son  amour  impérial  de 
l'espace  refoulé  par  quelque  frontière  hostile.  Â  l'Est,  les  Beza* 
nozanos  s'étaient  soumis,  lui  envoyant  en  hasîna  (taxe  de  sou- 
mission) ia  chaîne  d'argent  massif.  Au  Nord,   les  Sihanakas 
superstitieux  reçurent  la  loi  qu'il  leur  fit  porter  par  son  sorcier. 
Au  Sud-Est,  par  une  lutte  de  messages  imagés,  par  un  combat 
d'énigmes,  il  assujettit  le  vieux  roi  rusé  du  Vakinankaratn.  A« 
Sud,  par  la  diplomatie,  il  acquit  la  suzeraineté  des  Betsileos,  de 
ces  «  seigneurs  riches  en  bœufs  »  qui  vivent  tranquillement  an 
creux  de  leurs  longues  vallées  douces,  dane  l'ignorance  de  leurs 
richesses.  Quand  il  se  tournait  vers  l'Esté  ver»  le  siUage  ior* 
tneux  de    l'Ikopa   argenté,  il  envisageait   les  Sakalaves,  cette 
race  abondante,  batailleuse  et  fanatique,  d'une  cruauté  léges- 
daire,  qui  occupait  avec  force  tout  le  littoral  que  l'activité  arabe 
reliait  à    la  côte  d'Afrique   par  un   commerce  de  boutre»*  II 
avait  invité  leur  reine  à  monter  en  Émyrne  :  elle  était  entrée 
dans  Tananarive  au  milieu  d'une  innombrable  escorte  de  Saka^ 
laves  qui,   grands,  musclés,  n'avaient  pas  iMssé  de  terrifier 
par  leur  visage  sombre  et  arrogant  les  populations  pâles  da 
l'Émyrne.  Mais  le  peuple  d'Andriana  le   Désiré  apprit  qoe  la 
reine  de  Boina  lui  avait  apporté  en  hommage  des  canons,  dei^ 
fusils,  des  barils  de  poudre,  la  richesse  de  la  cMe.  Et  les  pay» 
s'étaient  liés.  Aux  rois  qu'il  avait  vaincus,  il  avait  demandé  ime 
fille  qu'il  avait  jointe  à  ses  épouses;  aux  roitelets  qu'il  voulait 
s'attacher,  il  avait  donné  des  nièces  en  mariage.  Ainsi  la  terre, 
circulairement,  lui  appartenait.  Et  il  put  dire  :  «  L'Imerina,  I» 


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r^-^:' 


BUDAGASCAR.  t83 

terre  et  le  royaume  sont  à  moi...  mais  je  vais  faire  la  division 
de  la  terre  en  distribuant  proportionnellement  par  lots,  afin  que 
TOUS  fassiez  mon  service  ;  ainsi  je  veux  que  vous  ayez  part  égale, 
6  mon  peuple,  je  vous  donnerai  les  vallées  et  les  marais  parce 
que  c'est  moi  le  Seigneur  de  la  Terre.  » 

Dès  lors,  après  avoir  promené  son  peuple  de  campagne  en 
eàm pagne  en  dehors  de  FÉmyrue,  il  s'appliqua,  avec  autant  de 
passion^  à  Ty  fixer  par  Tagriculture.  Le  temps  de  la  guerre  était 
qIqs;    le  sagayeur  devait  prendre  ïangady  dans  ces  grands 
champs  de  manœuvre  que  sont  les  rizières.  «  Les  guerres  sont 
£ïiies,  le  pays  est  pacifié...  et  d'ailleurs  tant  qu'il  y  aura  des 
liommes  dans  mon  royaume,  je  n'ai  peur  d^aucun  être  vivant,  tf 
Hon  seul  ennemi,  c'est  la  famine,  et  celui  qui  ne  travaille  point 
pactise  avec  l'ennemi  et  lui  ouvre  les  portes  du  pays.  »  Trans^ 
iormant  en  activité  pacifique  la  fièvre  guerrière  de  son  peupla 
encore  surexcité,  il  sut  montrer  au  Merina  la  beauté  martiale  du 
travail  :  «  Plantez  du  riz  et  mettez  beaucoup  de  fumier,  plantez 
aussi  du  manioc,  des  patates,  du  maïs...  Les  racines  de  manioc 
sont  les  colonnes  de  mon  empire,  ce  sont  mes  soldats  dans  la 
bataille  contre  la  famine,  »  Ce  fut  une  organisation  toute  mili- 
taire de  l'agriculture.  Le  chef  de  village,  comme  un  chef  de 
section,  était  responsable  du  labeur  de  ses  hommes,  devait 
régler  sévèrement  leur  vie  dans  les  sillons,  n  Si  vous  voyez  un 
individu  dormir  après  le  lever  du  soleil,  rouez-le  de  coups; 
oelui-là  n'a  pas  le  droit  de  se  reposer,  qui  n'est  pas  capable  de 
planter  un  pied  de  manioc.  »  Tous  les  Merina,  à  cinq  heures 
du  matin,  étaient  debout  dans  les  rizières.  La  loi  avait  prévu 
Wft  cas  de  désertion  :  «  Si  un  homme  veut  changer  de  champs» 
ce  sont  des  prétextes  pour  ne  rien  faire  ;  tous  Jies  champs  de 
mon  royaume   se  valent  ;  les  Merinas  sont  des  œufs  qui  ne 
doivent  pas  changer  de  couveuse.  »  Afin  dé  demeurer  en  relation 
constante  avec  le&  troupes  de  sa  grande  armée  agricole,  il  avait 
ii^stitué  des  inspecteurs  qui  faisaient  des  tournées  générales  et 
^  renseignaient  sur  les  cours  des  marchés  dans  lès  villages. 
S'ils  avaient  monté,  il  convoquait  le  fokon'  olona  :  «  Vous  ne 
Hvaillez,  pas,  les  vivres  sont  hors  de  prix  chez  vous  ;  si  les 
^urs  ne  baissent  pas  rapidement,  je  vous  fais  pilier  par  mes 
^Idatg.  »  Comme  exercices  destinés  à  assouplir  et  à  stimuler 
les  énergies,  il  avait  créé  les  paris  agricoles,  par  quoi  les  vil- 
■%o&  6&  provoquaient,  se  défiaient  au  travail  :  «  Si  vous  tra^ 


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tfcv. 


{84  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

vâillez  plus  que  nous,  disait  Tun  à  Tau tre,  nous  sommes  des 
porcs,  qu'on  nous  lapide!  »  L'enjeu  était  un  bœuf  gi^  qu'on 
ndangedit  en  commun.  A  l'époque  des  semailles,  tous  les  ans, 
une  distribution  solennelle  de  bêches,  que  les  Merina  conser- 
vaient dans  leurs  cases  comme  une  décoration,  lui  permettait  de 
passer  lui-même  la  revue  de  ses  troupes.  Lui  qui,  gradin  par 
gradin,  avait  élevé  son  royaume,  leur  disait  en  remettant  la 
bêche  :  «  Vous  conmiencerez  par  acheter  un  poulet  de  quelques 
sous,  puis  ime  oie,  puis  un  mouton,  un  bœuf,  et,  enfin,  un 
esclave...  Si  je  vous  donnais  de  l'argent,  vous  le  dépenseriez; 
vous  achèteriez  un  lamba  qui  s'userait  vite  ;  au  lieu  de  cela,  jo 
vous  fais  présent  d'une  bêche  :  c'est  elle  qui  vous  nourrira.  » 
Gomme  il  était  resté  foncièrement  fidèle  à  la  tradition  de  rudesse 
ancestrale  au  point  d'interdire  l'accès  de  l'Émyrue  à  l'Européen, 
il  ne  cessait  de  condamner  la  vanité  du  luxe  :  «  Tu  portes  des 
bracelets  aux  chevilles  et  aux  poignets,  des  perles  et  des  rubans 
dans  les  cheveux;  mais,  dis-moi,  que  sert  de  te  parer  ainsi  si  tu 
as  le  ventre  vide?  »  Ainsi  encore,  énergiquement,  il  réagissait 
contre  la  tendance  orientale  des  Merinas  à  se  parer  avec  une  dé- 
licatesse, de  femmes.  Des  comices  immenses  rassemblaient  sur 
les  places  de  Tananarive  tous  les  cultivateurs  et  les  fruits  les 
plus  beaux  du  sol.  «  Je  n'exige  rien,  avait  dit  Andriana,  ce  n'est 
pas  un  iïnpôt;  je  suis  plus  riche  que  vous  et  n'ai  besoin  de  rien. 
C'est  un  témoignage  spontané^d'affection  que  je  vous  demande  : 
le  fruit  de  votre  travail,  rœmTe  de  vos  mains,  voilà  ce  que 
j'aime.  » 

De  tous  les  rebords  de  la  terre  les  Merinas  accouraient  à  ces 
fêtes,  dans  des  iambas  couleur  de  rouille,  la  chevelure  cou- 
ronnée de  fleurs  écarlates,  de  feuilles  et  de  lianes;  les  femmes, 
aux  tresses  lisses  et  lourdes,  venaient  dans  leurs  voiles  blancs, 
laissant  pendre  de  leurs  doigts  des  grappes  pâles  de  daturas  ;  les 
mains  des  enfans  étaient  pleines  de  corolles  rosées.  Dans  un 
palanquin  on  voyait  une  fois  arriver,  soutenu  par  huit  hommes, 
une  racine  de  manioc  énorme  qu'avait  obtenue  l'effort  d'un  plan- 
teur. Lessobikas  de  paille  déversaient  en  piles  sur  les  nattes  fines 
toutes  les  variétés  précieusement  maniées  du  riz  madécasse,  les 
oranges,  les  ananas,  les  mangues,  les  fruits  qui  mûrissent  avec 
les  couleurs  orangées  de  l'aurore  cl  ceux  qui  ont  l'éclat  sombre 
du  soleil  couchant  sur  la  terre  pourpre.  Au  milieu  d'un  peuple 
fervent  qui,  suspendant  son  bavardage  bruissant,  courbait  le 


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MADAGASCAR.  V  485 

dos  en  salutation  devant  son  passage,  Andciana  le  Désiré  distri- 
buait des  cadeaux,  un  pot  de  miel,  un  chapeau  rouge,  un  lamba. 
Du  haut  du  rocher  d'Andohalo  d*où  il  surgissait  «.  comme  un 
taureau  sur  la  plaine,  »  il  parlait  à  la  foule  :  «  Bravo!  vos 
femmes  et  vos  enfans  n'auront  pas  le  ventre  vide!  Il  n'y  a  rien 
Je  tel  que  d'être  plein!  »  Et  il  célébrait  avec  force  la  santé:  «  Je 
suis  heureux  de  vous  voir  luisans  et  gras,  bien  ronds  et  bien 
pleins,  ronds  et  forts.  »  Cét^italord»  qu'il  sentait  que  la  plaio» 
de  rikopa  était  vraiment,  dans  sa  fécondité,  «  le  Ventre  de  l'Ime^ 
rina,  »  et  que  sa  royauté,  s'éievant  puissante  et  pleine  sur  l'éten- 
due de  la  terre  malgache,  était  vraiment  la  «  Bosse  du  Bœuf.  » 

Il  jouit  physiquement  de  cette  domination  qu'on  tient  à  l'or- 
dinaire pour  le  privilège  moral  des  souverains:  du  haut  du  Rova, 
il  domina  son  peuple  sur  une  immense  superficie;  il  put  le  voir  au 
travail' jusqu'aux  horizons,  semé  en  mille  petites  taches  blanches 
sur  les  rizières  qui  reflètent  la  lumière  bleue  du  ciel;  il  put  con- 
templer au-dessous  de  lui  la  paix  et  le  bonheur  de  rÉm}nrne.  Il 
aima  se  sentir  «  le  Père  des  Merinas,  »  se  dire  qu'il  rendait 
«  son  peuple  heureuif,  »  et  qu'il  était  le  '<  Désiré  de  l'Émyrne;  » 
après'  la  loi  du  travail,  il  lui  avait  donné  la  loi  d'amour.  HisKut: 
(c  Un  arbre  seul  ne  fait  pas  la  forêt...  Un  homme  seul  ne  peut  pas 
bâtir  un  tombeau,  ))  il  avajt  ordonné  que  pauvres  et  riches  s'as- 
sociassent pour  aider  celui  qui  élève  sa  maison  ou  coustruit  uh 
tombeau,  que  le  riche  laissât  Tindigent  jouir  de  sa  maison  et  de 
9on  riz,  que  toute  inimitié  disparût  devant  la  mort.  Au  bas  du 
Hova,  sous  des  toits  en  bambou  vivaient  dans  la  tranquillité  ses 
tribus   d'esclaves,   les    descendans    des   Vazimbas  crépus    qui 
avaient  cédé  &  l'audace  et  à  Tingéniosité  des  Merinas  la  richesse 
des  terres.   Il  savait  respecter  et   admirer  en  eux  le  legs  du 
temps  :  «  Ils  sont  à  la  fois  héritage  et  conquête  ;  ils  sont  comme 
des  bijoux  qui  vous  viennent  des  ancêtres ,  comme  un  lamba 
épais  qui  protège  contre  le  froid  et  la  gelée;  quand  il  fait  chaud, 
ils  sont  comme  une  couche  moelleuse  sur  laquelle  on  goûte 
le  repos;  ils  sont  un  ornement  et  une  gloire.  »    . 

Ce  qui  l'empêcha  toujours  de  se  griser  de  sa  grandeur  et  de 
8e  pervertir  en  ces  caprices  tyranniques  et  cruels  où  ses  descen- 
dans  trouvèrent  l'impopularité  et  la  mort,  ce  fut  la  merveil- 
leuse conscience  qu!il  garda  de  la  mission  du  roi  :  la  royauté 
e8t  un  héritage  laissé  par  une  vénérable  série  d'ancêtres  qui  se 
Confondent  dans  le  lointain  des  temps  avec  des  dieux  sévères  et 


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~1P^1^^ 


166  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

bienfaisans;  son  but,  c'est  le  bonheur  du  peuple.  <(  Quand  le  roi 
est  mauvais,  la  terre  se  couvre  de  longues  herbes.  »  Le  souverain 
appartient  au  peuple  :  «  Il  n'a  ni  parens,  ni  frères,  ni  sœurs  ;  ceux 
qui  approuvent  les  lois  sont  ses  parens.  »  Sa  famille  est  grande: 
<(  Il  ne  faut  pas  imiter  Je  petit  insecte  qui  ne  connaît  que  le  trov 
par  où  il  peut  pénétrer  :  ne  fais  pas  comme  celui  qui  n'est  sen*- 
eible  qu'aux  souffrancjes  de  ses  enfans.  »  Mais  tous  doivent  se 
courber  devant  son  autorité  sublime  :  «  On  ne  peut  pas  faire 
avec  lui  comme  le  son  je  qui  veut  dépasser  le  bananier,  ou 
comme  le  rejeton  qui  veut  dépasser  Tarbre  qui  Ta  produit;  on 
ne  saurait  mettre  des  bornes  à  son  autorité^  car  c'est  à  lui 
qu'appartiennent  et  la  terre  et  le  royaume.  » 

Ce  monarque  orgueilleux  qui  vivait  dans  la  contemplation 
quotidienne  d'une  race  qu'il  jtvait  faite  pacifique,  laborieuse  et 
riche,  dans  le  souvenir  de  ses  conquêtes  ascendantes,  dans  la 
vision  d'un  agrandissement  progressif  de  son  royaume  jusqu'à  la 
mer,  habitait,  sur  la  terrasse  du  Rova,  parmi  des  arbres,  une 
petite  case  en  bois  dont  l'intérieur  était  noirci  par  la  suie. 
'  C'est  dans  cette  demeure  sombre  et  vide  comme  un  tombeau 
qu'un  soir,  sentant  que  «  la  maladie  allait  fixer  son  sort,  »  Ân- 
driana  convoqua,  autour  de  son  grand  lit  perché,  ses  femmes  et 
ses  enfans  et,  s'adressant  à  Radama,  dit:  «0  mon  fils  atnél 
Comme  tes  traits  me  charment  !  Tu  ne  ressembles  pas  aux  autres 
hommes!  On  dirait  un  dieu  descendu  du  ciel!...  Je  ne  meurs 
pas  dès  lors  que  tu  vis,  car  j'ai  en  toi  un  taureau  digne  de  me 
succéder...  0  Radama!  voici  que  nous  deux  nous  sommes  inti* 
mement  unis.  Ne  sois  donc  pas  un  indigne  successeur  d'un  père 
parfait  et  de  nos  ancêtres,  car  cette  terre  ne  nous  appartient  pas» 
mais  elle  nous  a  été  donnée  par  Dieu  I  »  Il  affirmait  sa  survi« 
vance  :  «  Les  morts  ont  des  successeurs,  et  les  vivans  repro^ 
duisent  leurs  images  en  enfantant  des  remplaçans.  » 

Ce  que  nous  montre  le  règne  d'Andrianampoïnimerina,  ce  que 
Tananarive,  ville  qui  s'échelonne  par  gradins  de  maisons  su-* 
perposant  leurs  terrasses  jusqu'au  palais  de  la  Reine,  révèle 
d'une  leçon  puissante  et  méthodique,  c'est  la  passion  instinctive 
de  l'imagination  et  de  l'esprit  hovas  à  tout  concevoir  en  hauteur, 
en  étages,  en  amphithéâtre.  La  rizière  hova,  en  escalier  de 
plates-bandes,  s'élève  jusopi'au  coteau  que  commande  la  haute 
case  de  boue  avec  son  balcon.  On  voyait  en  ville,  près  des  mai- 
sons, des  terrasses,  —  fijéréna,  —  où,  au  déclin  du  jour,  les  ci- 


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MADAGASCAR.  187 

tadins   aimaient    à   s'asseoir   pour    regarder  au-dessous  d'aux. 
L'ambaniandre  (1)  a,  pour  ainsi  dire,  i'&me   d'un  habitant  de 
jardins  suspendus  :  il  éprouve  une  très  douce  satisfaction  intel- 
lectuelle à  se  sentir  au-dessus  du  niveau  de  la  plaine,  k  voir  les 
Biouvemens  des  gens  ou  les  jeux  de  la  lumière  se  déplacer  sur 
U  terre.  Porté  dans  le  filanzane,  il  domine  encore  le  sol  qu'il  ne 
touche  pas  des  pieds,  ce  sol  de  l'tle  où  il  monta  aux  cirques  les 
pl\i8  élevés.  ='*• 

Quand  les  Hovas  se  réunissent,  il  est  curieux  de  les  regarder 

se  ranger  d'instinct  en  amphithé&tre.  Qu'il  s'agisse  d'un  bœuf 

fu'oB  va  immoler  sur  une  pelouse,  ils  ne  se  disposeront  pas 

en  cercle   autour  du  spectacle,   mais  ils   vont    asseoir  leurs 

lambas  clairs  l'un  au-dessous  de  l'autre,  au  caprice  pittoresque 

A'un  versant  de  colline,  parmi  des  roches  et  des  arbustes,  et 

s'immobilisent  dans  cet  ordre  oti  on  les  sent  goûter  le  plaisir  de 

^  voir  étages  en  rangs  de  cirque.  De  même,   quand  on  va 

ehanger  de  tombeau  les  restes  des  ancêtres,  les  amis  conviés  par 

la  famille  recherchent  la  pente  d'un  coteau  pour  assister  de 

haut  aux  danses  de  l'adieu.  ATananarive,  qu'un  rassemblement 

se  produise  en  pleine  rue,  on  note  qu'immédiatement  les  enfans 

Tont  formel  un  premier  gradin,  les  adolescens  et  les  feminés  un 

second,  et  les  grands  vieillards  un  troisième.  Lorsque  le  dimanche; 

les  ramatoas  vont  entendre  la  musique  à  la  place  d'Andohalo; 

^  perçoit  le   bien-être,    quasi    artiste,  qu'elles  ressentent  à 

8  asseoir  l'une  au-dessus  de  l'autre  et  k  écouter,  en  ramenant 

«  une  main  sur  le  visage  orangé  un  voile  bleu  pâle  ou  vert  tendre, 

'^   harmonies    d'orchestre    qui   montent    en     superpositions 

aériennes.  L'imagination,  pour  ainsi  dire,  amphithéfttrale  des 

Hovas  a  conçu  le  tombeau  à  l'image  de  la  maison,  de  la  rizière, 

de  la  ville  :  il  est  formé  par  teois  terrasses  surajoutées  au-dessus 

desquelles  se  dresse  une  large  dalle.  Là,  dori::?nt  les  générations 

jûae  au^essous  de  l'autre,  tandis  que  leurs  ombres  séjournent 

™^  J*une  des  trois  zones  circulaires  qui  s'étagent  autour  d'une 

'"^'^«agne  sacrée  de  la  forêt  du  Sud. 

A.  Cette  vision  architecturale  des  choses  correspond  une  men- 

,        foncièrement  éprise  de  hiérarchie  :  comme  la  ville  hova 

^  .^^^  escalier  de  maisons,  la  société  est  une  échelle  de  classes, 

^^iste  un  rapport  si  étroit  entre  la  structure  de  la  ville  et  la 


»)  ïsr 


om  noble  du  Hova;  littéralement  celui  qui  ett  tou$  le  eiel. 

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i88  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

structure  sociale  qu'à  Ambobimanga,  —  le  Versailles  de  la  race 
hova,  —  les  maisons  étaient  échelonnées  d'après  le  rang  social  des 
habitans.  On  comptait  trois  classes  :  celle  des  princes,  celle  des 
nobles  et  celle  des  esclaves,  enfermée  chacune  dans  des  bornes 
infranchissables.  Dans  Tarmée,  dans  le  fonctionnarisme  les 
Hovas  ont  institué  les  honneurs  qui  établissent  des  gradins  :  ces 
honneurs  s'étageaient  jusqu'au  nombre  treize.  Les  titres  com- 
poi^tèrent  toujours  une  idée  de  hauteur  par  rapport  au  ciel  :  ce 
sont  «  les  fils  d'en  haut,  >>  a  les  fils  de  haut  rang,  »  «  ceux  qui 
sont  sous  le  ciel.  »  Le  roi  tenait  le  suprême  échelon  :  «  Tout 
le  royaume  est  une  échelle,  dit  une  poésie  hova,  qui  ne  fait  pas 
broncher  et  qui  ne  fatigue  pas  celui  qui  la  monte.  » 

Ce  penchant  à  aimer  ce  qui  se  dispose,  s'édifie  et  se  classe 
par  étages,  on  le  retrouve  encore  dans  l'habitude  malgache  de 
citer  et  d'évoquer  toujours  les  ancêtres  :  ils  se  conçoivent  pour 
ainsi  dire  en  amphithéâtre  dans  le  temps.  Au-dessus  de  lui,  le 
Hova  place  l'aïeul  et  il  sait  le  nom  de  celui  qui  a  précédé 
Taïeul  :  marche  à  marche,  il  remonte  Tescalier  généalogique. 
Voyez  quelle  architecture  de  souvenir  représente  le  discours 
d'éloge  que  le  peuple  devait  prononcer  à  voix  basse  quand  la 
Reine  traversait  la  ville  :  «  C'était  d'abord  l'énumération  des 
ancêtres  de  la  Reine,  qui  est  la  représentante  de  Radama  1®', 
d'Impoïna,  de  Ralambo  et  de  toute  la  race  des  anciens  rois  ;  on 
invoque  sous  le  nom  d'Andriamanitra  a  le  prince  odoriférant  et 
créateur  »  pour  qu'il  bénisse  la  Reine  ;  on  implore  avec  lui  les 
douze  souverains,  les  douze  villes  sacrées  de  l'Imerina,  le,  so- 
leil, la  lune  et  les  étoiles  et  les  idoles  désignées  chacune  par 
son  nom.  »  C'est  encore  ce  goût,  cette  mégalomanie  d'amphi- 
théâtre qu'on  retrouve  dans  son  amour  des  nombreuses  familles 
qui,  couche  par  couche,  élèvent  le  monument  de  la  race,  dans 
son  désir  de  la  fortune  qui  se  constitue  par  la  superposition 
des  économies  quotidiennes  comme  la  grande  ville  Tananarive 
s'est  constituée  par  la  superposition  d'humbles  cases,  et  enfin 
dans  cette  religion  superstitieuse  du  «  Progrès  »  oii  il  voit  un 
continuel  travail  de  structures  venant  s'élever  sur  ce  qu'ont 
bâti  les  ancêtres,  ime  architecture  du  temps. 

Marius-Ary  Leblond. 


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^W^^" 


LE 

MARTYRE  D'UN  POÈTE 


mCOUia  LENAU  BT  SOPHIE  LŒWENTHAL  (1) 


Il  semble  que  la  partie  autrichienne  do  la  liltérature  alle- 
^^'^^cle  ait  surtout  attiré  l'attention  de  la  critique  française  :  car 
*^  littérature  allemande  a  encore  ses  provinces,  et  le  môme  es- 
V^t  ne  règne  pas  en  Prusse  et  en  Autriche,  en  Souabe  et  sur  les 
*^ords  du  Rhin.  L'Autriche  a  donné  à  TAllemagne,  au  siècle 
dernier,  deux  grands  poètes,  le  poète  dramatique  Grillparzer  et 
'fi  poète  lyrique  Lenau.  M.  Ehrhard  a  écrit  sur  Grillparzer  un 
beau  livre,  qui  a  été  traduit  en  allemand.  Lenau  a  été  l'objet  do 
deux  thèses  de  doctorat,  celles  de  M.  Roustan  et  de  M.  Reynaud, 
l'iuie  plus  biographique,  l'autre  plus  philosophique,  l'une  et 
ra.ulre  très  étudiées  et  très  approfondies  en  leur  genre.  Précé- 
ûbinment  déjà,  M.  André  Theuriet  avait  analysé,  avec  sa  péné- 
tration habituelle,  le  génie  lyrique  de  Lenau;  il  avait  même 
accompagné  son  étude  d'élégantes  traductions  en  prose  et  en 
vers  (2).  Aussi  n'est-ce  point  sur  les  caractères  de  la  poésie  de 
Lenau  que  nous  avons  l'intention  de  revenir  ;  nous  voudrions 

W  Lenau  und  die  Familie  LOwenthalf  BtHefe  und  Gespràche^  Gedichte  und 
EntioUrfe^  mit  BewilUgung  des  Freiherrn  Arthur  von  Lôwenthal;  Ausgabe,  Einlei- 
^^9  Ufid  Anmerkungen  von  Prof.  Dr.  Eduard  Castle;  Leipzig,  1906.  —  Mesalliirt, 
J^^ung  aus  dem  Nachlasê  von  Sophie  LÔventhal-Kteyle,  mit  Bewitligung  des 
iTtf^!^  ^^^^^^  ^^^  Lôvoenthal,  herausgegeben  ton  Prof.  Dr.  Eduard  Castle  ; 
1906. 


W   Vo^es  la  Bévue  du  !•'  septembre  1878. 


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190  RIfiyUE  DBS   DEUX  MONDES. 

nous  arrêter  seulement  sur  un  des  derniers  épisodes  de  sa  vie, 
ses  relations  avec  Sophie  Lœwenthal,  qui  furent  sinon  la  cause, 
ou  Tune  des  causes,  du  moins  le  prélude  de  sa  folie. 

Une  partie  des  Lettres  à  Sophie  avait  déjà  été  insérée  dans  la 
copieuse  et  un  peu  confuse  biographie  de  Lenau,  faite  par  son 
beau-frère  Antoine  Schurz,  et  publiée  en  4858.  Plus  tard, 
en  1891,  le  poète  médecin  Frankl  retira  des  papiers  de  Sophie 
une  série  de  billets  que  Lenau  adressait  à  son  amie  après  une 
visite  ou  une  promenade,  ou  le  matin  au  réveil,  ou  la  nuit  aux 
heures  d'insomnie,  ou  encore  en  voyage,  des  billets  qu'il  lui  re- 
mettait selon  l'occasion,  el  auxquels  elle  répondait.  C'est  une 
sorte  de  conversation  à  distance,  à  laquelle  il  ne  manque  que 
les  réponses,  un  journal  intime  dans  lequel  le  poète  déverse, 
avec  une  entière  sincérité,  toute  sa  passion  et  toute  son  amer- 
tume. Mais  les  deux  publications,  même  celle  de  Frankl, 
offraient  des  lacunes.  Le  professeur  Édoucurd  Castle  nous  donne 
aujourd'hui  un  texte  complet  des  confidences  de  Lenau;  il  y 
joint  des  extraits  d'un  journal  que  Sophie  rédigea  pendant  deux 
années  de  sa  jeunesse.  Enfin  nous  avons  l'unique  ouvrage  de 
Sophie  Lœwenthal,  son  roman  qui  jusqu'ici  était  resté  inédit,  et 
qui  donne  la  mesure  de  son  goût  littéraire.  Nous  savons  donc, 
sur  son  esprit  et  son  caractère,  et  sur  ses  relations  avec  Lenau, 
tout  ce  que  nous  saurons  jamais;  mais  ce  que  nous  savons 
suffit  pour  nous  faire  voir  ce  qui  se  passait  dans  l'ftme  du  pauvre 
poète  pendant  ces  années  de  martyre  où  sombra  son  intelli^ 
gence. 

I 

Au  mois  d'octobre  1833,  Lenau  revenait  à  Vienne,  où  il  avait 
fait  une  partie  de  ses  études.  Jusque-là,  selon  sa  propre  expres- 
sion, c'était  «  le  démon  de  l'inconstance  »  qui  avait  déterminé  sa 
carrière.  Né  à  Csatad,  en  terre  hongroise,  mais  de  parens  alle- 
mands, il  avait  vécu  tour  à  tour  à  Peslh,  à  Tokay,  à  Vienne,  à 
Presbourg,  selon  les  besoins  de  sa  famille,  qui  était  pauvre;  et  il 
s'était  occupé  successivement  de  philosophie,  de  droit,  de  méde- 
cine, même  d'agronomie,  sans  fixer  son  esprit  sur  aucune  étude 
spéciale.  Puis  il  s'était  affilié  à  la  petite  école  poétique  de 
Souabe,  dont  le  siège  principal  était  à  Stuttgart;  il  avait  trouvé 
là  une  revue,  le  Morgenblatt,  et  un  éditeur,  Cotta.  Après  un 


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LE   MARTTRB   d'uII   POÈTE.  191 

voyage  en  Amérique,  où  il  avait  laissé  sed  dernières  illusions  et 
même  une  partie  de  sa  fortune,  il  s'était  encore  une  fois  arrêté  à 
Stuttgart,  où  rattachaient  désormais  de  vives  admirations  et  de 
chaudes  amitiés.  Enfin,  toujours  poussé  par  le  même  démon, 
il  revenait  à  Vienne,  son  autre  patrie  littéraire,  précédé  cette 
fois  d'une  réputation  qui  s'étendait  peu  à  peu  à  toutes  les 
régions  de  TAUemagne. 

Lenau  avait  trente  et  un  ans.  Il  venait  de  publier  son  pre«- 
mier  volume  de  poésies  chez  Cotta.  Il  s'occupait  de  la  composi- 
tion de  Faust;  il  entrait  dans  sa  période  de  maturité  féconde. 
FrankI,  un  des  hommes  qui  l'ont  le  mieux  connu,  trace  de  lui 
le  portrait  suivant  :  «  Lenau  était  petit  et  trapu  ;  il  avait  la  dé- 
marche lente,  presque  paresseuse,  et  la  tête  penchée  en  avant, 
comme  s'il  eût  cherché  quelque  chose  par  terre.  Tous  ses  traits 
avaient  un  air  de  noblesse.  Le  front  était  pâle,  large  et  haut) 
encadré  de  cheveux  bruns,  peu  abondans,  collés  aux  tempes. 
Dans  les  momens  d'émotion,  on  pouvait  voir  une  veine  irritée 
courir  de  haut  en  bas  sur  ce  front...  Ses  grands  yeux  bruns, 
sous  l'empire  de  la  passion,  brillaient  d'un  feu  sombre,  puis, 
soudain  apaisés,  s'arrêtaient  mollement  sur  celui  avec  lequel  il 
s'entretenait  de  questions  sérieuses  concernant  l'art  et  la  vie.  La 
bouche,  largement  fendue,  plutôt  sensuelle  que  noble,  était 
ombragée  d'une  moustache;  il  fallait  que  le  menton  fût  tou- 
jours <c  lisse  conmie  du  velours.  »  Le  nez,  qui  tombait  droit  sur 
la  bouche^  était  d'un  beau  dessin.  Le  vêtement  était  toujours 
simple  et  correct.  Lenau  n'éprouvait  pas  le  besoin  de  parler, 
comme  c'est  souvent  le  cas  chez  les  gens  d'esprit  capables  de 
donner  à  leurs  idées  un  tour  artistique.  Mais  lorsqu'il  était 
entraîné  par  un  sujet  qui  le  passionnait,  il  pouvait  parler  lon* 
guement,  non  sans  énohcer  de  grandes  pensées.  La  voix  était 
alors  lente  et  claire,  les  images  frappantes,  le  tour  original  et 
incisif.  Il  aimait  à  faire  des  poses,  quand  il  développait  une 
idée,  et  des  bouffées  de  fumée  s'échappaient  de  ses  lèvres,  avant 
qu'il  reprit  son  discours.  Alors  il  accompagnait  ses  paroles  d'un 
singulier  mouvement  des  sourcils,  qui  se  relevaient  et  se  con-» 
tractaient^  et  il  roulait  des  yeux,  comme  s'il  voulait,  par  cette 
mimique,  souligner  l'importance  de  ce  qu'il  disait,.,  Il  parlait 
un  pur  allemand,  sans  accent  hongrois  ni  dialecte  autrichien  (1).  n 

(i)  Zur  Biographe  Nikûlaui  Lenau%  Vienne,  iS86,  p.  •• 


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mmf^ 


192  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Ce  portrait,  tracé  d'une  main,  bien  veillante  et  d'une  main  de 
poète,  sembellirait  singulièrement  si  Ton  interrogeait  les 
femmes  qui  avaient  connu  Lenau  à  Stuttgart.  «  Le  cœur  me 
battait,  dit  Tune  d'elles,  comme  dans  l'attente  des  joies  de  la 
veille  de  Noël,  lorsque  j'entrai  dans  le  salon  où  devait  paraître 
Lénau.  La  maîtresse  de  maison  me  mena  au-devant  de  lui,  et 
je  levai  timidement  les  yeux  sur  cette  belle  tète,  sur  ce  visage 
expressif...  »  Elle  parle  «nsuite  de  «  ce  front  noble,  presque 
royal,  »  que  sillonnent  les  rides  de  la  pensée  et  de  la  passion,  de 
ces  yeux  «  dont  elle  a  senti  le  regard  jusqu'au  fond  de  l'ftme ,  » 
de  ce  qu'il  y  a  dans  tout  l'être  à  la  fois  de  doux  et  de  puissant  (1). 
Schwab  assurait,  au  dire  de  sa  femme,  que  ses  poésies  lui  plai- 
saient mieux  quand  elles  étaient  récitées  par  Lenau.  Justinus 
Kemer  et  Karl  Mayer  le  consultaient  et  lui  soumettaient  leurs 
œuvres.  Seul  Uhland,  l'écrivain  le  plus  distingué  de  l'école, 
esprit  ferme,  lucide  et  pondéré,  se  tenait  un  peu  à  l'écart;  tout 
en  reconnaissant  le  génie  de  Lenau,  il  était  choqué  de  ses  airs 
fantasques  et  des  soubresauts  de  son  humeur  capricieuse. 

Le  rendez-vous  ordinaire  du  monde  littéraire  était  la  maison 
Bartmann-Reinbeck.  Le  conseiller  Hartmann  était  un  person- 
nage considérable  dans  la  ville  ;  il  joignait  la  distinction  de 
l'homme  de  cour  à  la  bonhomie  proverbiale  du  Souabe,  il  garda 
jusqu'à  l'extrême  vieillesse  la  lucidité  de  son  esprit  et  l'affabi- 
lité de  ses  manières.  Il  avait  reçu  la  visite  de  Gœthe,  de  Jean- 
Paul,  de  Schelling,  de  Tieck.  L'aînée  de  ses  quatre  filles, 
Emilie,  avait  épousé  George  de  Reinbeck,  un  veuf  qui  avait  près 
de  trente  ans  de  plus  qu'elle.  Reinbeck  était  originaire  de  Berlin; 
il  avait  d'abord  enseigné  l'allemand  et  l'anglais  k  l'École  supé- 
rieure et  au  Corps  des  pages  de  Saint-Pétersbourg,  et,  à  son 
retour  de  Russie,  il  avait  été  nommé  professeur  au  gymnase  de 
Stuttgart;  il  dirigeait  le  Morgenblatt  avec  Haug.  Ce  qu'on  re- 
mai*quait  le  plus  en  lui,  c'était  la  correction  inaltérable  de  sa 
tenue,  qui  le  rendait  presque  ridicule.  Il  avait  de  grandes 
ambitions  littéraires,  et  il  a  rempli  des  volumes  avec  ses 
drames,  ses  nouvelles,  ses  récits  de  voyage,  qu'on  ne  lisait  déjà 
pas  beaucoup  de  son  temps,  et  qu'on  ne  lit  plus  aujourd^ui. 
Sa  femme,  en  qui  revivait  la  simplicité  paternelle,  lui  était  su- 
périeure, quoiqu'elle  n'ait  jamais  écrit  que  des  lettres.  «  Tous 

(1)  Emma  Niendorf,  lênau  in  Schwaben,  Leipzig,  1857,  p.  27, 


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LE  MARTYRE   d'oh   POÈTE.  193 

ces  gens,  écrivait  Lenau  à  son  beau-frère  Schurz,  vivent  en- 
semble dans  nne  méine  maison,  qu'ils  oiit  bâtie  pour  eux,  et  Ton 
ne  saurait  imaginer  quelque  chose  de  plus  aimable  et  de  plus 
intime  que  cette  vie  commune.  » 

Emilie  de  Reinbeck  était  la  plus  sage  de  toutes  ces  femmes 
qui  s'empressaient  autour  du  poète  que  Ton  savait  tourùienté 
d'inquiétudes  chimériques  et  de  maux  réels.  Elle  était  aussi  la 
plus  cultivée;  elle  avait  du  talent  pour  là  peinture;  elle  parta- 
geait les  promenades  de  Lenau,  et  souvent  ils  considéraient  en- 
semble le  même  paysage,  que  chacun  reproduisait  à  sa  manière, 
l'on  avec  la  plume,  l'autre  avec  le  pinceau.  Emilie  n'avait  pas 
d'enfans;  elle  avait  huit  ans  de  plus  que  Lenau,  et  elle  lui  voua 
une  amitié  qu'elle  compare  elle-même  à  l'amour  d'une  mcré.  m  Tu 
sais,  écrit-elle  à  Emma  Niendorf,  que  c'est  devenu  un  besoih 
pour  mon  pauvre  cœur  de  consacrer  à  notre'  ami  tout  l'amour  et 
toute  la  sollicitude  que  j'aurais  voués  à  un  enfant,  si  le  ciel  no 
m'avait  refusé  ce  bonheur.  »  Et  ailleurs  :  «  Dieu  sait  que  sa  santé 
physique  et  morale  me  tient  à  cœur,  à  tel  point  que  je  la  lui 
assurerais  volontiers  par  le  sacrifice  de  ma  vie  (1).  »  Elle  disait 
vrai.  Ce  sera  Emilie  de  Reinbeck  qui,  plus  tard,  au  détriment  de 
sa  propre  santé  et  même  au  péril  de  sa  vie,  gardera  le  poète  ma- 
lade dans  sa  maison,  jusqu'au  jour  où  ses  soins  seront  devenus 
impuissans. 

Il 

Lenan,  pendant  les  séjours  plus  ou  moins  longs  qu'il  faisait 
à  Vienne,  ne  pouvait  manquer  d'être  un  hôte  assidu  du  Café 
d'Argent^  où  se  rencontrait  tout  ce  qui  avait  un  nom  dans  les 
lettres  et  dai^  les  arts.  Là,  dit  Frankl,  se  faisaient  et  se  défai- 
saient les  réputations;  les  débutâns  se  mettaient  sous  l'œil  des 
maîtres;  les  œuvres  manuscrites  recevaient  leur  passeport  pour 
l'imprimeur.  On  causait  poésie,  peinture  et  musique;  on  se  plai- 
gnait de  la  censure  ;  on  parlait  même  politique  à  voix  basse. 
Deux  salles  étirent  réservées  aux  habitués;  ils  trouvèrent  un  jour 
l'installation  mesquine  et  voulurent  se  transporter  ailleui*s;  le 
garçon  leur  fit  observer  qu'ils  ne  pouvaient  quitter  un  lieu  ofi  ils 
avaient  journellement  la  perspective  d'une  couronne  de  lau- 

(i)  lenau  in  Schwaàen,  p.  159  et  SO. 

TOME  X|xvii.  —  1907.  43 


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194  BKVUB  DES  DEUX  MONDES. 

riers  :  cette  ensieigne  décorait,  en  effet,  une  boutique  en  face. 
.  Aux  écrivains  de  profession  se  mêlaient  des  dilettantes,  de  grands 
seigneurs  qui  s'autorisaient  de  leur  conunerce  avec  les  poètes 
pour  faire  eux-mêmes  de  la  prose  médiocre  ou  de  mauvais 
vers,  des  fonctionnaires  qui,  selon  l'expression  de  Platen,  pas- 
saient leur  matinée  dans  une  chancellerie  et  le  soir  allaient 
faire  un  tour  sur  l'Hélicon.  C'est  probablement  au  Café  d'Argent 
que  Lenau  se  lia  d'amitié  avec  Max  Lœwenthal,  qui  l'introduisit 
auprès  de  sa  femme,  «  l'irrésistible  »  Sophie. 

Le  père  de  Sophie,  François^Joachim  Kleyle,  un  Badois,  après 
avoir  terminé  ses  études  juridiques  à  Vienne,  s'était  fait  attacher 
à  la  maison  de  l'archiduc  Charles,  l'adversaire  parfois  heureux  de 
«Napoléon.  Il  était  même  entré  si  bien  dans  la  confiance  de  l'ar- 
chiduc, que  celui-ci  lui  faisait  écrire  ses  Souvenirs  militaires 
sous  sa  dictée.  Il  fut  nommé  conseiller  aulique  et  enfin  élevé  à 
la  dignité  héréditaire  de  chevalier.  Sans  avoir  une  fortune  con- 
sidérable, il  tenait  son  rang  dans  l'aristocratie  viennoise,  tou- 
jours friande  de  fêtes  et  de  divertissemens.  Il  eut  foois  fils  et 
cinq  filles.  On  dit  qu'il  réunissait  plusieurs  fois  par  semaine  ses 
filles  pour  leur  faire  des  conférences  sur  l'histoire  et  les  sciences 
.naturelles.  En  même  temps,  la  mère,  personne  toute  pratique  et 
très  économe,  les  dressait  aux  soins  du  ménage.  Sophie  raconte 
dans  son  Journal  que,  dans  un  diner,  ce  fut  elle  qui  alla  chercher 
le  vin  à  la  cave,  prépara  le  café  et  se  leva  plusieurs  fois  de  table 
pour  assurer  le  service.  En  été,  la  famille  se  transportait  à  Penzing, 
aux  environa^de  Vienne,  où  Kleyle  avait  une  maison  de  campagne. 

Dans  le  salon  de  sa  mère,  c'était  Sophie  qui  attirait  d'abord 
l'attention.  Elle  était  plus  gracieuse  que  belle.  Elle  avait  la  taille 
bien  prise,  des  traits  un  peu  lourds,  des  cheveux  bruns  qu'elle 
arrangeait  en  bandeaux,  des  yeux  bleus,  vifs  et  intelligens.  Elle 
parlait  bien  le  français,  ce  qui  était  l'ordinaire  dans  le  grand 
monde  viennois,  et,  ce  qui  était  moins  commun,  elle  écrivait    - 

bien  l'allemand.  Elle  avait  complété  son  instruction  par  des  lec 

tures;  elle  avait  du  goût  pour  la  poésie  et  la  musique,  et  elle^ 
peignait  des  fleurs.  Elle  se  mêlait  volontiers  aux  conversations^ 
des  hommes,  et  abordait  alors  les  sujets  les  plus  sérieux,  san^s 
affectation  comme  sans  fausse  honte.  Elle  aimait  à  recevoir  de^B 
hommages,  tout  en  sachant,  avec  une  certaine  gr&ce  ironique  ^^ 
tenir  les  adorateurs  à  distance.  Sensée  avant  tout,  et  même 
peu  raisonneuse,  elle  n'était  pas  incapable  d'un  mouvement 


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fl^^^^^^  ' 


LE   MABTTRB  d'un   POÈTE.  195 

passion  on  d'un  élan  d'enthousiasme,  mais  elle  reprenait  vite  son 
empire  sur  elle-même.  Elle  eut/  dans  sa  jeunesse,  ce  qu'on  a 
appelé  une  passion,  ce  qui  fut  plutôt  une  amourette,  à  en  juger 
par  la  manière  dont  elle  eîi  parle  dans  son  Journal.  Ce  qu'on  sait 
maintenant  de  ce  court. épisode  de  sa  vie  jette  môme  un  singu- 
lier jour  sur  son  caractère. 

Sophie  avait  quinze  ans  lorsqu'elle  s'enflamma  pour  Louis 
Kœchel,  précepteur  des  enfans  du  comte  Grunne,  qui  était  aide 
de  camp  de  l'archiduc  Charles.  Kœchel  était  un  homme  instruit 
et  un  esprit  original,  botaniste  distingué,  en  même  temps  que 
grand  connaisseur  en  musique.  Il  avait  donné  à  plusieurs  reprises 
des  marques  d'attention  à  Sophie,  et  elle  s'y  était  montrée  sen- 
sible. Un  jour,  après  une  soirée  passée  au  théâtre,  elle  écrit  : 
«  J'étais  persuadée  que  Kœchel  viendrait  dans  notre  loge,  et  il 
vint  en  effet  à  la  fin  de  la  première  pièce,  une  comédie  insigni- 
fiante. Il  était  si  gai,  si  aimable,  qu'il  m'en  resta  une  impressicm 
agréable  pour  toute  la  soirée.  A  la  sortie,  comme  nous  regagnions 
notre  voiture,  il  marcha  à  côté  de  moi  et  fut  si  animé  que  je  lui 
demandai  ce  qui  lui  était  arrivé  d'heureux.  «  Que  peut^il  m'ar- 
river  de  plus  heureux,  dit-il,  que  d'avoir  passé  une  soirée  en 
▼otre  société?  »  Ma  mère  m'appela  :  il  s'inclina,  avec  une  telle 
expression  de  joie  sur  sa  figure,  que  je  restai  quelques  instans 
^  le  regarder  avant  de  pouvoir  lui  répondre.  »  Elle  ^a  cependant 
des  doutes  qui  la  tourmentent.  Est-ce  bien  à  elle,  ou  n'est-ce 
pcis  plutôt  à  sa  sœur  aînée  que  vont  les  préférences  de  Kœchel? 
«  Si  j'étais  seulement  sûre  qu'il  m'aime,  que  je  lui  suis  chère  I 
Il  est  vrai  qu'il  m*a  quelquefois  serré  la  main,  qu'il  m'a  lancé 
^^  regards  passionnés,  mais  il  ne  s'est  jamais  expliqué.  0  ciell 
^oime-moi  un  signe  qu'il  m'aime,  que  je  puis  espérer;  sinon, 
f^is^moi  savoir  le  contraire,  et  je  me  détacherai  coûte  que  coûte, 
1  entrerai  en  lutte  avec  mon  cœur,  et  dans  cette  lutte  je  triom- 
pherai, je  sens  que  j'en  ai  la  force.  »  Ce  qu'elle  craint  le  plus, 
^  ^t  d'être  méconnue,  ou  négligée,  ou  même  quittée.  Kœchel, 
^*^iis  une  lettre  intime  qui  est  communiquée  à  Sophie,  l'appelle 
^  jour,  d'un  mot  français,  «  la  jolie  maligne,  »  un  mot  qui  pon- 
dit être  un  compliment,  et  dans  lequel  elle  voit  une  injure.  «Me 
Pï^nd-il  pour  une  poupée,  écrit-elle,  pour  un  jouet,  l'amuse- 
ment d'un  instant?...  Malheur  à  la  pauvre  femme  qui  a  pu  s'at- 
^cher  à  un  bonhomme  de  neige  comme  lui,  qui  a  pu  croire  qu'un 
^ïx vive  de  pierre  au  festin  de  la  vie  pouvait  éprouver  un  sen- 


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196  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

timent  humain!  Ainsi  moi  aussi  je  me  suis  laissé  prendre? 
C'est  délicieux  !  Mais  grâces  soient  rendues  au  Créateur,  qui  a 
donné  à  la  plus  faible  de  ses  créatures  une  force  pour  se  déli- 
vrer !  L'orgueil  féminin,  c'est  l'aile  qui  me  portera  désormais.  Les 
natures  molles  succombent,  désespèrent,  aiment  éternellement 
et  infiniment,  et  deviennent  un  objet  de  risée.  Je  veux  être 
payée  de  retour,  être  aimée,  ou  du  moins  estimée.  S'il  ne  peut 
m'aimer,  il  faudra  qu'il  m'estime.  Oh  !  comme  cela  bouillonne 
en  moi  !  Patience,  ma  fille,  il  faut  dormir  là-dessus,  réfléchir,  et 
prendre  ensuite  une  résolution  avec  un  esprit  tranquille.  »  Elle 
prit  le  parti  de  s'ouvrir  à  sa  mère,  qui  lui  représenta  que  Kœchel 
était  un  parfait  ami,  mais  «  qu'elle  était  trop  belle  pour  lui  et 
qu'elle  méritait  mieux.  »  • 

Dans  ses  momens  d'auxiété,  où  elle  doutait  de  son  ami,  où 
elle  s'effarouchait  dans  son  n  orgueil  féminin,  »  elle  avait  des 
accès  de  pessimisme,  qui  la  disposaient  déjà  par  avance  à  goûter 
la  poésie  de  Lenau.  «  J'ai  quinze  ans,  écrit-elle  au  mois  de 
mai  1826;  J'ai  de  bons  et  nobles  parens,  des  frères  et  sœurs  que 
j'aime  et  dont  je  suis  aimée,  et  un  ami  qui  m'est  cher.  Je  mène 
une  vie  fort  agréable;  mon  temps  est  partagé  enti*e  le  travail  et 
le  repos,  entre  les  soins  du  ménage  et  le  culte  des  arts.  Dieu 
m'a  donné  un  esprit  capable  de  penser,  un  cœur  sensible  à  ce 
qui  est  beau  et  bon.  Je  jouis  sans  trouble  du  pur  et  magnifique 
spectacle  de  la  nature.  Je  respire  1  air  vivifiant  de  la  campagne, 
et  j'ai  pour  demeure  la  plus  gentille  cellule  de  l'univers.  J'ai 
pour  compagne  une  sœur  qui  est  comme  mon  autre  moi-même. 
Je  n'ai  aucun  gros  péché  sur  la  conscience.  Et  pourtant  je  me 
sens  souvent  très  malheureuse.  D'où  cela  vient-il?  Je  ne  sais.  Je 
pourrais  rester  des  heures  entières,  le  regard  fixé  devant  moi, 
indifférente  à  tout  ce  qui  se  passe  autour  de  moi,  et  pleurer. 
Alors  j'aspire  au  tombeau,  je  me  dis  qu'il  doit  être  doux  de 
dormir  sous  la  froide  terre,  et  il  me  prend  envie  de  descendre 
tout  de  suite  dans  ma  chambrette  obscure,  loin  de  tout  l'éclat 
qui  brille  sous  le  ciel.  » 

Après  la  confidence  que  Sophie  a  faite  à  sa  mère,  les  notes 
de  son  Journal  deviennent  plus  rares.  Kœchel  se  tient  à  distance.^ 
Il  est  probable  que  la  conseillère  lui  a  parlé  ou  lui  a  fait  parler. 
Mais  Sophie  attribue  sa  réserve  à  l'indifférence,  à  la  froideur.  Ne 
l'a-t^elle  pas  déjà  comparé  à  un  bonhomme  de  neige  ?  «  KœcheL 
est  un  homme  excellent,  cultivé,  spirituel,  mais  il  manque  d^ 


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LE   MARTYRE   d'uN    POÈTE.  197, 

cosuT.  Il  peut  être  là  toute  une  soirée  sans  s'approcher  de  moi, 
sans  me  parler.  Je  suis  certainement,  de  touttô  les  personnes 
présentes,  la  dernière  avec  laquelle  il  se  montre  aimable.  Quand 
nous  sommes  seuls,  il  est  tout  amour.  Il  suffit  de  la  présence 
d'une  tierce  personne  pour  qu'il  soit  tout  de  glace.  On  dirait 
qu'U  a  honte  de  moi,  qu'il  craint  de  laisser  voir  aux  gens  ce  qu'il 
est  pour  moi.  Est-ce  bien?  Cela  peut-il  me  faire  plaisir?  »  Cela 
pourrait  lui  faire  plaisir,  si  elle  tenait  uniquement  à  être  aim<$e, . 
comme  elle  ne  cesse  de  le  prétendre.  Mais:  elle  s'aveugle  sur  elle- 
mâme  ;  elle  confond  les  besoins  de  son  cœur  avec  les  satisfac^ 
tions  de  sa  vanité.  Si  elle  pouvait  regarder  au  fond  de  son  âme, 
elle  verrait  se  dénouer  insensiblement  des  liens  qui  lui  pèsent) 
par  momens  sans  qu'elle  s'en  doute. 

Elle  recule  cependant  devant  le  pas  décisif.  «  Se  quitter  est 
une  triste  chose.  Je  cherche  dans  tous  les  recoins  de  mon  cceur 
mon  esprit  léger,  ma  philosophie:  c'est  en  vain.;  Je  dispute 
contre  ma  raison,  qui  m'abandonne  honteusement:  tout  est 
inutile.  J'ai  éprouvé  toute  ma  vie  une  horreur  indicible,'  une 
crainte  de  mort  devant  ce  mot  :  se  séparer,  se  dire  adieu.  »  La; 
crainte  de  l'adieu  définitif,  alors  môme  qu'intérieurement  on 
s'est  déjà  quitté,  devient  chez  elle  un  trait  de  caractère,  et  nous 
expliquera  le  long  tourment  qu'elle  infligea  plus  tard  à  Lenau,et 
dcmt  elle,  ne  put  s'empêcher  de  ressentir  le  contre-coup. 

Elle  écrit  enfin  à  Kœchel  une  lettre  qu'elle-même  qualifie  de 
très  dure:  «Puisque  vous  me  le  demandez,  et  que  moi-môme 
je  le  trouve  nécessaire,  je  vous  répéterai  mot  pour ,  mot,  aussi 
bien  que  je  pourrai,  ce  qu'a  dit  mon  père.  Si  ces  paroles  vous 
chagrinent,  comme  je  n'en  doute  nullement,  si  elles  vous 
paraissent  dures,  peut-être  môme  étranges,  songez  que  je  ne  fais 
qu'écrire  ce  que  le  plus  doux,  le  plus  sage,  le  plus  juste  des* 
pères  a  dit  à  sa  fille  qu'il  aime,  dans  une  heure  du  plus  intime 
abandon.  »  Elle  énumère  ensuite  les  griefs  de  son  père  contre 
KcBchel  et  contre  elle-même.  Ils  ont  agi  comme  deux  étourdis, 
mais  Kœchel  est  le  plus  coupable.  Qu'a-t-il  à  offrir  à  la  femme 
qu'il  épousera?  A-t-il  jamais  rien  fait  pour  se  créer  une  situation 
dans  le  monde?  Il  est  intelligent  et  capable;  il  n'a  donc  pas  à 
s'inquiéter  pour  lui-même.  Mais  quand  on  vit  au  jour  le  jour, 
quand  on  attend  tout  du  hasard,  on  a  tort  d  attirer  dans  sa  vie> 
une  autre  personne  et  de  u  troubler  la  paix  d'une  famille  hono- 
rable pour  une  amourette  vulgaire.  » 


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198  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Deux  ans  après,  aa  mois  de  mai  1829,  Sophie  Kleyle  épouss 
i     Max  Lœwenthal.  Elle  allait  avoir  dix-neuf  ans,  Max  en  aval. 
f      trente.  Elle  le  refnsa  d'abord,  et  finit  par  l'accepter  sur  les  ii 
i       stances  de  ses  parens;  elle  n'avait  point  de  dot.  Max  Lœwenthafl^t^ 
*        devait  faire  bientôt  une    brillante    carrière  administrative;  im 
/        devint  conseiller  ministériel  et  directeur  général  des  Postes  e^ 
i         Télégraphes.  Pour  le  moment,  il  rêvait  la  gloire  poétique.  KT 
/  avait  fait  jouer,  dès  1822,  sur  le  thé&tre  de  Prague,  une  com^^^ 

j*  die  imitée  de  l'anglais  ;  puis  il  avait  publié,  en  plusieurs  sériet;^^ 

I  ses  impressions  de  voyage  en  France,  en  Angleterre,  en  AlluK  j 

j  magne,  en  Italie  et  en  Suisse  ;  il  avait  écrit  un  drame,  intitaL^^ 

f  les  Calédoniens,  dans  le  goût  d'Ossian;  enfin  il  recueillait  B^^msi 

I  poésies  lyriques,  éparses  dans  les  revues,  pour  les  faire  parali^M^re 

en  volume.  Plus  tard,  d'autres  ouvrages,  lyriques  ou  dran^^a- 
tiques,  devaient  encore  sortir  de    sa  plume.  Lœwenthal  ét^^t 
un  de  ces  amateurs  qui  allaient,  au  Café  d'Argent,  respirer  T^ûr 
des  poètes;  au  reste,  un  galant  homme,  très  bien  vu  dans      L-a 
société  viennoise.  Pourquoi  Sophie  le  refusa-t-elle  d'abord  ?  Ox 
a  pensé  que  c'était  un  dernier  sacrifice  qu'elle  faisait  au  souven-ÏT 
de  Kœchel.  Peut-être  ne  faut-il  chercher  la  cause  de  son  refuis 
que' dans  certaines  idées  romanesques  qu'elle  s'était  faites  sur   M.e 
mariage.  Dans  un  cahier  où  elle  prenait  des  extraits  de  ses  le« 
tures,  quelquefois  en  les  commentant  et  en  les  expliquant,  on 
lit  :  «  Le  mariage,  une  situation  faite  pour  la  vie,  qui  ne  oha^s- 
gera  jamais,  au  milieu  des  changemens  incessans  de  la  natux^i 
humaine  et  des  choses  ;  la  nécessité  de  vivre  dans  le  même  U^^J 
avec  un  autre;  l'obligation  de  mettre  au  monde  des  enfans- 
Les  jeunes  filles  doivent  avoir  plus  de  répugnance  pour  le  ïïb.s 
riage  que  les  hommes.  »  Et  elle  ajoute  :  «  C'est  précisément 
qu'il  y  a  de  lamentable,  que  des  natures  nobles  soient  obligé^ 
de  donner  leur  cœur  à  des  hommes  médiocres*  parce  qu'auc 
autre  n'est  là.  » 

En  pareil  cas,  l'autre  arrive  toujours. 

111 

Les  premières  impressions  de  Lenau,  lorsqu'il  fut  introd 
dans  la  famille  Kleyle-Lœwenfhal,  ne  furent  pas  de  tout 
favorables.  Le  20  septembre  1834,  il  écrit  à  Emilie  de  Reiûl] 
«  Mercredi  prochain,  je   suis  invité  à  Penzing,  où  il  mq^ 


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LE  MARTTftC  d'uN   POÈTE.  199 

donné  de  v6îr  en  plein  jour  la  fameuse  Irrésistible.  Naguère  ce 
bonheur  ne  m'était  échu  qu'à  la  lumière  douteuse  du  soir.  M'^*'  la 
conseillère,  la  mère  de  l'Irrésistible,  est  une  femme  d'humeur 
<  gaie.  Le  ton  de  toute  la  famille  est  celui  de  gens  assez  cultivés, 
mais,  à  ce  qu'il  me  semble,  portés  de  préférence  vers  la  jouis- 
sance légère  et  mondaine.  La  femme  de  Lœwenthal  me  parait 
en  somme  le  membre  le  plus  intéressant  de  cette  très  nombreuse 
maisonnée.  Je  crois  que  je  me  tiendrai  bientôt  à  l'écart  (1).  » 
Deux  jours  après,  il  écrit  à  son  beau-frère  Schurz  :  «  Mercredi 
j'ai  dîné  à  P^nzing  chez  Max.  Lui  et  sa  femme  me  sont  très 
dévoués.  Des  gens  excellens,  distingués.  Le  dimanche  d'après,  j'c^i 
fait  avec  eux  une  promenade  à  Nussdorf.  Beau  clair  de  lune; 
navigation  sur  le  Danube;  gai  souper  sur  le  balcon;  rentrée  à 
minuit.  Cela  n'était  pas  mal.  Mais,  mon  cher  frère,  l'hypocondrie 
pousse  en  moi  des  racines  de  plus  en  plus  profondes.  Rien  n'y  fait. 
Je  sens  en  moi  comme  une  déchirure  qui  s'élargit  sans  cesse.  » 
D  continue  cependant  ses  visites;  il  ne  parle  plus  de  «  se 
tenir  à  l'écatt;    »  il  trouve  même  dans  les  soiréeé  musicales 
de   Penzing   un  apaisement  pour    son  cœur  inquiet  :   «  J'ai 
passé  quelques   soirées  agréables  chez  Lœwenthal  et  Kleyle, 
écrit-41  à  Emilie  le  2i  octobre.  Un  certain  Mikschik  a  joué  des 
morceaux  de  Beethoven  avec  une  profondeur  et  une  énergie 
rares.  Je  suis  bien  vu  dans  la  maison,  et  les  'membres  de  cette 
nombreuse  famille  paraissent  plus  aimables  à  mesure  qu'on  les 
connaît  davantage.    Quant    à  Virrésistiôililé y  il  n'y  a   pas    de 
danger.  » 

11  piffle  trop  de  l'Irrésistible  pour  ne  pas  sentir  déjà  sur  lui- 
même  l'effet  de  sa  puissance.  Au  mois  de.jnai  1835,  il  s'établit  à 
Hutteldorf,  tout  près  de  Penzing,  pour  terminer  le  Faust.  Ses 
visites  deviennent  plus  fréquentes,  et  il  va  sans  dire  que  Sophie 
en  est  l'attrait  principal.  Enfin,  après  avoir  passé  Thiver  k  Stutt- 
gart, où  leretenait  Timpression  de  son  poème,  il  revient  en  Au- 
triche, et  cette  fois  il  demeure  à  Penzing  même.  Aux  yeux  de 
Sophie,  il  est  surtout  encore,  à  ce  moment-là,  un  esprit  supé- 
rieur,  un  maître  en  poésie,  et  même  en  musique  et  en  peinture, 
car  il  lui  a  donné  des  leçons  de  guitare,  et  il  lui  a  fait  dans  une 
lettre  une  dissertation  en  forme  sur  la  peinture  de  fleurs.  Elle 
consentirait  bien  à  le  voir  toujours  ainsi  ;  elle  lui  prêche  la  mo- 

(i)  Schlossar,  Nikolaus  Lenaus  Briefe  an  Emilie  von  Reinbeck  und  deren  Gatten 
G$org  vûn  Reinbeck^  Stuttgart,  1896. 


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200  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dération,  le  renoncement  ;  elle  lui  rappelle  même  la  différence 
de  leur  ftge,  quoique  Lenau  fût  plus  jeune  que  LŒwenthal. 
«  Mes  traits  vieillissans  te  gênent,  dit-il  dans  un  des  premiers 
billets.  Tu  ne  veux  pas  te  l'avouer  à  toi-même,  mais  c'est  ainsi. 
Tu  y  reviens  à  chaque  occasion.  Mon  esprit  n'est  pas  capable  de 
le  fermer  les  yeux  sur  mon  corps.  C'est  actuellement,  comme  je 
Ui  Tai  dit.  mon  dernier  rayon  de  soleil.  Après  cela,  mon  cœur 
aura  sonné  le  couvre-feu.  Ce  n'est  pas  délicat  de  ta  part  de  me 
faire  sentir  constamment  avec  quelle  générosité  tu  consens  à 
oublier  mon  âge.  Je  suis  plus  vieux  que  mes  années  (1).  Les 
passions  ont  rongé  ma  vie,  et  ma  dernière  passion  plus  que  les 
autres.  Ce  n'est  pas  toi  qui  devrais  m'en  faire  souvenir.  Tu  m'as 
fait  rentrer  en  moi-même,  et  je  ne  sais  si  mon  cœur  osera 
jamais  s'ouvrir  à  toi  avec  la  même  confiance.  Je  t'aimerai  éter- 
nellement, mab  j'enfermerai  mon  amour  dans  ma  solitude 
automnale.  » 

Il  faut  croire  que  Sophie  a  changé  d'attitude  et  qu'elle  a 
pris  à  tâche  de  ménager  la  sensibilité  ombrageuse  du  poète, 
car  les  billets  suivans  sont  pleins  d'un  abandon  sans  réserve. 
Lenau,  toujours  poussé  d'un  lieu  à  un  autre,  est  allé  passer  les 
mois  chauds  dans  les  Alpes  autrichiennes.  Il  a  commencé  le 
Savonarole^  sans  que  le  travail  avance  beaucoup.  La  mélancolie, 
la  compagne  fidèle  de  sa  vie,  ne  l'a  pas  quitté.  «  Voici  bientôt 
venir  l'heure  de  notre  promenade  habituelle.  Pense .  à  moi, 
quand  tu  arriveras  près  de  notre  banc.  Je  voudrais  un  jour 
avoir  cette  planche  pour  mon  cercueil.  0  chère  Sophie  I  II  est 
sept  heures,  et  Tobscurité  se  fait  dans  cette  hutte  alpestre. 
J'aurai  ici  de  longues  nuits.  Que  n'es- tu  là!  Je  suis  très  triste.  » 
Et  quelques  jours  après  :  «  Je  ne  pourrai  plus  rester  longtemps 
ici.  Quoique  le  séjour  soit  aussi  tranquille,  aussi  poétique  que 
je  puis  le  désirer,  il  vient  une  heure,  vers  le  soir,  où  rien  ne 
me  satisfait  plus,  où  je  ne  demande  qu'à  être  auprès  de  toi. 
Quand  je  me  promène  dans  ces  belles  régions  montagneuses,  et 
que  je  me  perds  dans  leur  aspect,  ma  pensée  se  reporte  brusque- 
ment vers  toi,  et  je  me  dis  :  «  Que  serait-ce  de  vivre  ici  avec  toi  !  » 

Au  mois  d'août,  il  est  de  retour  à  Vienne.  Va-t-il  y  trouver  le 
bonheur?  Il  y  trouve  bien  Sophie,  qui  lui  tend  la  main  comme 
autrefois  ;  mais  à  côté  de  Sophie  il  y  a  Max,  qui  est  son  ami 

(1)  Lenau  avait  trente- quatre  tôt. 


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^^/■^^, 


LB   BWkRTYRE   d'uN   POÈTE. 


201 


et  qu'il  ne  veut  pas  trahir,  et  les  parens,  à  qui  sa  conduite 
semble  parfois  étrange.  Alors  son  imagination  s'exalte.  Plus  il 
se  sent  à  Tétroit  dans  la  réalité,  plus  il  s'élance  d*un  bond  bardi 
dans  le  rêve.  L'amour  n'est-il  donc  fait  que  pour  ce   monde? 
est-il  même  fait  réellement  pour  ce  monde?  a  Tu  as  raison,  écrit- 
il  en  janvier  1837,  notre  amour  est  un  pacte  pour  l'éternité. 
Aussi  longtemps  que  mon  cœur  ne  sera  pas  desséché,  ne  sera 
pas  mort,  je  t'aimerai  ;  et  aussi  longtemps  que  mon  esprit  ne 
sera  pas  éteint,  je  garderai  ton  souvenir.  Le  dernier  effort  de  ma 
sensibilité,  le  dernier  crépuscule  de  ma  pensée  ira  vers  toi,  ô 
mon   unique    et   incompréhensible   amour!   Si  les    hommes 
savaient  comme  nous  sommes  heureux  dans  notre  amour,   ils  ^ 
n'auraient  pas  le  courage  de  nous  gêner.  Un  tel  bonheur  leur 
apparaîtrait  comme  un  visiteur  étranger  sur  la  terre  :  loin  de  le 
troubler,  ils  le  traiteraient  avec  un  respect  religieux.  Mais  leur 
intelligence  est  fermée,  et   l'étrange  visiteur  n'est  pour  eux 
qu'un  aventurier  bizarre .  Qu'ils  gardent  leur  manière  de  voir, 
qui  ne  dépend  pas  d'eux  ;  et  nous  garderons  notre  bonheur,  qui 
ne  dépend  pas  de  nous  non  plus.  Nous  sommes  saisis  par  le 
courant  :  il  faut  que  nous  suivions,  il  faut.  »  Et  plus  loin  : 
«   L'amour  n'est    pas  fait  seulement  pour  la  propagation  de 
l'espèce,  mais  aussi  et  surtout  pour  la  vie  étemelle  des  indivi* 
dus.  Puisque  l'un  nous  a  été  refusé,  attachons-nous  d'autant 
plus   fermement  h  l'autre.  Tournons  vers  l'intérieur  toute  la 
puissance  de  notre  amour  ;  trouvons  en  nous-mêmes  la  pléni- 
tude du  bonheur,  et  convenons  fidèlement  du  signe  qui  nous 
fera  reconnaître  un  jour  l'un  à  l'autre  et  qui  nous  aidera  à  nous 
retrouver.  Je  veux  bien  modérer  un  peu  les  éclats  de  ma  pas- 
sion ;  je  ne  puis  la  dominer  tout  à  fait.  Je  navigue  sur  la  haute 
mer,  où  l'on  ne  peut  pas  jeter  l'ancre.  »  Et  encore  :  «  Cette 
journée  m'a  appris  une  fois  de  plus  ce  que  tu  es  pour  moi., Pour- 
quoi quelqu'un  est-il  venu  troubler  notre  soirée? Ce  malheureux 
trooble-fète  aura  beau  toute  sa  vie  dépenser  toute  son  amabi* 
lité  pour  moi,  il  ne  pourra  jamais  me  rendre  ce  qu'il  m'a  déro- 
bé aujourd'hui.  Crois-tu  que  je  ne  m'inquiète  pas  de  voir  glisser 
le  temps  cpii  nous  est  donné?  Je  voudrais  retenii*  chaque  instant 
et  le  caresser  et  le  supplier  de  ne  pas  passer  aussi  rapidement 
sur  notre  bonheur.  Mais  le  temps  est  une  chose  froide  et  sans 
&me.  Autrement  il  s'arrêterait,  fixé  dans  un  ravissement  de  joie. 
Mais  il  fuit.  Tu  te  couches,  tu  éteins  ta  lumière,  et  tu  fermes 


'M 


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202  REVUE   DES   DEUX   MONDE». 

tes  yeux  qui,  ime  heure  auparavant,  se  reposaient  sur  moi  avec 
tendresse.  Et  pourquoi  si  vite?  Il  faut  que  l'éternité  soit  belle  au  : 
delà  de  toute  expression  ;  autrement,  il  ne  vaudrait  pas  la  peine 
de  courir  au-devant  d'elle,  loin  de  nos  courtes  joies,  comme 
celle  d'aujourd'hui.  Pour  le  moment,  je  ne  puis  me  représenter, 
le  ciel  autrem^it  que  comme  un  séjour  où  tout  ce  qui  est  ici 
incertain  et  fugitif  deviendra  sûr  et  durable.  » 

L'ftme  tendre  et  molle  de  Lenau  se  transforme  sous  la  se- 
cousse amoureuse  qu'il  éprouve.  Une  religion  nouvelle  se  greffe 
sur  son  amour.  Le  sceptique  devient  un  croyant;  le  pessimiste 
a  des  visions  de  bonheur.  Tout  ce  qui  végète  et  souffre  doit  un 
jour  s'épanouir  dans  la  joie  :  autrement  l'amour  éternel  serait 
un  leurre.  «  J'ai  trouvé  auprès  de  toi  plus  de  garanties  d'une  vie 
éternelle  que  dans  toutes  les  observations  que  j'ai  pu  faire  sur  le 
monde.  Lorsque,  dans  une  heure  fortunée,  je  croyais  avoir 
atteint  le  point  culminant  de  l'amour  et  n'avoir  plus  qu'à  niou- 
rir,  puisque  rien  de  plus  beau  ne  pouvait  suivre,  je  me  faisais 
illusion  à  moi-même  :  chaque  fois  il  venait  encore  une  heure 
plus  belle,  où  mon  amour  pour  toi  s'élevait  encore.  Ces  abîmes 
de  la  vie,  toujours  nouveaux,  toujours  plus  profonds,  me  ga- 
rantissent sa  durée  éternelle.  »  Ces  abîmes  l'attirent;  il  y  plonge  ^ 
sans  cesse  des  regards  éblouis  ;  il  a,  môme  en  présence  de  Sophie, 
des  extases  muettes.  «  Tu  m'as  souvent  demandé  :  <«  A  quoi 
penses-tu  maintenant?  »  Et  précisément,  dans  les  momens  où 
j'étais  le  plus  heureux,  je  ne  pensais  à  rien  du  tout,  mais  j'étais 
absorbé  dans  mon  amour,  comme  on  s'absorbe  en  Dieu  dans  la 
prière.  L'amour  n'a  point  de  paroles,  parce  qu'il  est  supérieur 
à  toute  pensée...  0  Sophie,  il  faut  que  tu  m'aimes  comme  ton 
meilleur  ouvrage.  Mes  joies  et  mes  espérances ,  qui  étaient 
mortes,  se  sont  relevées  en  s'appuyant  sur  toi;  elles  ont  pri& 
une  vie  nouvelle  et  plus  belle.  Tu  es  ma  consolation,  le  foyer* 
où  je  me  réchauffe.  Tu  es  ma  révélation  ;  je  te  dois  ma  récon — 
ciliation  avec  ce  monde-ci  et  ma  paix  dans  l'autre.  »  Sa  religion^, 
déclare-t-il,  est  devenue  inséparable  de  son  amour.  Il  ne  peuV^ 
penser  à  Sophie  sans  penser  à  Dieu. 

Il  croit  maintenant  h  un  Dieu  personnel.  «  Il  est  impossibl^^^ 
que  les  forces  rigides  et  insensibles  de  la  nature  produisent  u^so 
ôtre  tel  que  toi.  Tu  es  l'œuvre  de  prédilection  d'un  dieu  personn^^l 
et  aimant.  »  Il  se  sent  uni  avec  Dieu  dans  un  même  sentiitneD^  -  ' 
c'est  le  dernier  degré  de  cette  élévation  mystique.  «  Je  mê  sis.i 


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Ll  MARTYRE  d'uN   POÂTS.  208 

réveillé  cette  nuit  avec  de  délicieuses  pensées  pour  toi.  La  vo-. 
lonté  de  Dieu  sur  nous  m'est  apparue  tout  d'un  coup^  claire 
comme  le  soleil.  Notre  amour  n'est  qu'une  partie  de  son  propre 
amour.  »  Et  il  ajoute  mystérieusement  :  «  Je  t'expliquerai  cela  un 
jour.  )) 

Cette  métaphysique  de  l'amour  avait  d'autant  plus  besoin 
d'explication,  qu'elle  était  d'un  emploi  difficile  dans  la  vie.  Lenau 
répète  à  satiété  qu'il  n'en  veut  qu'à  l'âme  de  Sophie.  Mais  il 
n'avait  pu  s'empêcher  de  remarquer  que  cette  &me  brillait  dans 
de  beaux  yeux,  qu'elle  mettait  la  grâce  du  sourire  sur  la  bouche, 
et  qu'elle  répandait  un  charme  sur  tous  les  traits.  Sa  part  dans 
la  personne  de  Sophie  était  assurément  la  plus  belle,  mais  pour- 
quoi n'était-ce  qu'une  part?  «  Ce  serait  pécher  contre  ton  âme 
qae  de  ne  pouvoir  me  passer  de  ton  corps,  et  pourtant  ton  corps 
est  si  beau  et  si  plein  d'Ame  en  toutes  ses  parties,  que  je  ne 
puis  m'empècher  de  penser  que  ton  âme  me  serait  plus  intime^ 
ment  unie  si  ton  corps  m'appartenait  aussi.  )>  Cette  idée  le 
hante  au  milieu  de  ses  plus  pures  effusions  mystiques;  elle 
trouble  ses  nuits.  La  sensualité  est  la  pente  dangereuse  du  mys* 
timsme.  «  Je  viens  d'avoir  encore  une  nuit  agitée.  Je  me  suis  . 
reveillé  en  sursaut,  avec  la  sensation  que  je  t'avais  tout  près  de 
moi;  je  croyais  te  tenir  dans  mes  bras,  et  je  restai  longtemps 
sans  savoir  où  j'étais,  sans  savoir  que  j'étais  seul.  »  A  de  cers 
tains  momens^  Lenau  se  rend  bien  compte  de  ce  qui  se  passe  en 
lui  et  du  mensonge  perpétuel  dans  lequel  il  vit.  Il  compare  un 
jour  Sophie  à  George  Sand,  il  la  trouve  même  plus  grande  que 
George  Sand  :  on  ne  peut  s'empêcher  de  le  comparer  lui-même, 
dans  le  dédale  de  sa  fièvre  amoureuse,  à  Alfred  de  Musset.  Ils 
voulurent  l'un  et  l'autre  fidre  entrer  la  poésie  dans  la  vie;  ils 
furent  brisés  l'un  et  l'autre.  c<  Mon  sort,  dit  Lenau,  est  de  ne  pas 
tenir  séparées  la  sphère  de  la  poésie  et  la  sphère  de  la  vie  réelle, 
mais  de  les  laisser  s'entre-croiser  et  se  confondre.  Étant  habitué, 
dans  la  poésie,  à  m'ahandonner  aux  élans  de  mon  imagination, 
j'en  use  de  même  avec  la  vie,  et  il  arrive  que,  dans  des  momens 
d'oubli,  cette  faculté  que  j'ai  trop  cultivée  s'emporte,  dévaste  tout, 
détrait  elle-même  ses  plus  belles  créations.  Je  suis,  en  général, 
un  mauvais  économe;  j'ai  aussi,  dans  l'économie  de  mes  facultés 
intellectuelles,  trop  peu  d'ordre  et  de  mesure.  Tu  as  raison  de 
dire  :  «  U  n'y  a  rien  à  faire  avec  ces  poètes.  »  Je  suis  un  mélan- 
eolique;  la  boussole  de  mon  âme  retourne  toujours  dans  ses 


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'è04 


RBTUE  DES   DEUX   MONDES. 


l 


<• 


osciliationSy  vers  la  doulerur  de  la  vie.  Peut-être  que  la  religion 
et  Tamour  ne  peuvent  me  servir  qu'à  transfigurer  cette  douieuF.  » 
Il  est  sans  cesse  ballotté  entre  la  joie  de  ce  qu'il  a  '  obtenu, 
l'attente  fiévreuse  de  ce  qu'il  désire  encore,  et  le  regret  de  ce  qu'il 
craint  de  n'obtenir  jamais.  c<  C'est  ainsi  que  l'amour  me  pousse 
d'une  furie  dans  l'autre,  des  eniviemens  de  la  joie  aux  abalte- 
mens  du  désespoir.  Pourquoi?  C'est  qu'à  peine  arrivé  au  but  de 
la  volupté  suprême,  si  longtemps  et  si  ardemment  désirée,  il  me 
faut  retourner  en  arrière.  Mon  désir,  n'étant  jamais  satisfait, 
s'égare  et  s'exaspère,  et  se  tourne  en  désespoir.  Ma  tendresse 
pour  toi  est  si  profonde  que  je  ne  veux  pas  t'enfoncer  dans  le 
cœur  Tépine  du  repentir,  et  mon  amour,  éternellement  en  lutte 
avec  lui-même,  éternellement  occupé  à  se  diminuer  et  à  se  tour- 
menter, se  déchire  lui-même  et  devient  une  souffrance  dont,  en 
do  mauvais  momens,  je  souhaite  d'être  délivré  à  jamais.  Voilà 
l'histoire  de  mon  cœur.  » 

On  a  voulu  savoir  jusqu'à  quel  point  Sophie  avait  résisté, 
ou  cédé,  aux  ardeurs  pressantes  du  poète.  Frankl  rapporte 
que  Lenau  déclara  solennellement  au  théologien  Martensen, 
en.  1836,  que  ses  relations  avec  Sophie  Lœwenthal  étaient  ab- 
solument pures.  Ce  qui  était  vrai  en  1836,  le  fut-il  encore 
les  années  suivantes?  Frankl  n'hésite  pas  à  appeler  l'amour 
dé  Lenau  pour  Sophie  «  un  amour  idéal.  »  Mais  ce  qui 
rend  son  témoignage  suspect,  c'est  qu'il  a  cru  devoir  sup- 
primer, dans  son  édition,  un  assez  grand  nombre  de  pas- 
sages qui  pouvaient  donner  lieu  à  une  interprétation  contraire, 
et  que  le  professeur  Castle  a  rétablis.  On  est  déjà  un  peu  étonné 
de  lire,  à  la  date  du  21  novembre  1837  :  «  Je  suis  comme  toi. 
Que  puis-je  écrire?  Après  une  telle  tempête  de  joie,  agiter  de 
faibles  paroles,  que  serait-ce?  Mais  conserve  ce  feuillet,  afin  que, 
dans  une  heure  à  venir,  dans  une  heure  lointaine,  il  te  rappelle 
une  heure  passée,  qui  fut  belle.  Elle  est  passée.  Ce  fut  une  ap- 
parition divine.  Mon  cœur  en  tremble  encore.  Mon  amour  pour 
loi  est  inexprimable.  N'oublie  pas  cette  heure.  Elle  compense 
mille  fois  tout  ce  que  nous  avons  souffert.  Si  tu  n'as  pu  être  en- 
tièrement à  moi,  j'ai  cependant  obtenu  de  toi  plus  que  mes  plus 
beaux  rêves  ne  me  laissaient  espérer.  Que  tu  es  riche!  Que  ne 
jpcux-tu  pas  donner,  puisque  tu  conserves  encore  autant  !  »  Mais 
en  tournant  quelques  feuillets,  on  trouve  le  billet  suivant  : 
«  Ma  main  tremble  et  mon  cœur  bat,  au  souvenir  de  tes  derniers 


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LE   MARTYRE   d'uN   POÈTE.  205 

baiser3.  J'ai  baisé  ton  lit,  pendant  qu,c  tu  étais  partie,  et  jlaurais 
voulu  rester  là,  agenouillé.  Le  lieu  où  tu  dors  a  quelque  chose 
de,  si  douloureusement  doux;  c'est  comme  le  tombeau  de  nos 
miits,  de  nos  chères  nuits  à  jamais  passées.  0  Sophie,  ce  que 
nous  nous  permettons,  nos  baisers  s'évanouiront  aussi;  mais  ce- 
pendant nous  les  avons  eus,  et  ils  se  sont  imprimés  dans  nos 
âmes  pour  toujours  (1)...  »  C'est  après  ces  rares  momens  que  le 
pauvre  poète  regrettait  avec  plus  d'amertume  de  devoir  «  porter 
son  bonheur  sous  le  manteau,  »  quand  il  aurait  voulu  l'étaler  à 
Ja  claire  lumière  du  soleil. 

Il  essaya  plusieurs  fois  de  s'affranchir.  Sophie  ne  lui  venait 
pas  en  aide.  Elle  le  calmait,  aussi  longtemps  qu'elle  le  tenait  sous 
son  empire;  elle  le  retenait,  dès  qu'il  faisait  mine  de  s'éloigner. 
Elle  jouait  avec  l'amour,  comme  elle  av^t  fait  au  temps  de  sa 
jeunesse,  sans  penser  que  cette  fois-ci  le  jeu  était  plus  dange- 
reux. Le  24  juin  1839,  Lenau  eut  l'occasion  d'entendre,  dans  une 
soirée,  la  célèbre  cantatrice  Caroline  Unger,  qui  donnait  alors 
des  représentations  à  Vienne.  Rossini  la  définissait  ainsi  : 
«  Ardeur  du  Sud,  énergie  du  Nord,  poitrine  de  bronze,  voix 
d'argent,  talent  d'or.  »  Quel  effet  ne  devait-elle  pas  produire  sur 
l'âme  vibrante  de  Lenau  !  Il  fut  emporté  dans  un  délire  d'enthou- 
siasme. Dès  le  lendemain  il  écrivit  à  Sophie,  qui  était  aux  eaux 
d'ischi  :  «  Un  sang  tragique  roule  dans  les  veines  de  cette  femme. 
Elle  a  déchaîné  un  orage  chantant  de  passion  sur  mon  cœur.  Je 
reconnus  aussitôt  qu'une  tempête  me  saisissait;  je  luttai,  je 
me  défendis  contre  la  puissance  de  ses  accords,  ne  voulant  pas 
paraître  tellement  ému  devant  des  étrangers.  Ce  fut  en  vain  : 
j'étais  bouleversé  et  ne  pouvais  me  contenir.  Je  fus  pris  alors, 
quand  elle  eut  fini,  d'une  sorte  de  colère  contre  cette  femme 
qui  m'avait  subjugué,  et  je  me  retirai  dans  l'embrasure  d'une 
fenêtre.  Mais  elle  me  suivit,  et  me  montra  avec  modestie  s«  main 
qui  tremblait  :  elle-même  avait  frémi  dans  la  tempête.  Cela  me 
fit  oublier  mon  ressentiment,  car  je  vis,  ce  que  j'aurais  dû  penser 
d'abord,  que  quelque  chose  de  plus  fort  qu'elle  et  moi  avait  tra- 
versé son  cœur  et  le  mien.  »  Le  voilà  encore  une  fois  en  lutte 
avec  «  quelque  chose  de  plus  fort.que  lui;  »  il  ne  résistera  pas. 
Cinq  jours  après,  il  entend  la  priiua  donna  dans  le  Bélisaire  de 
Donizetti.  «  C'est  une  femme  merveilleuse,  écrit-il.  Jamais,  de- 

(1)  Tout  ce  bUlet  manque  dans  Fédition  de  Frankl;  il  en  est  de  même  d'une 
trentaine  d'autres  passages. 


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206  RIYUE  DES  DEUX  MONDES. 

puis  que  j'ai  descendu  ma  mère  dans  la  tombe,  je  n'ai  tant  san* 
gloté.  Ce  n'était  pas  son  rôle  qu'elle  chantait,  c'était  tout  le  destin 
tragique  de  l'humanité  qui  éclatait  dans  ses  cris  de  désespoir. 
Une  douleur  sans  nom  me  saisit.  J'en  tremble  encore.  »  11  ne 
pouvait  manquer  de  la  complimenter.  Elle,  de  son  côté,  lui  as- 
sura que  l'effet  qu'elle  avait  produit  sur  lui  était  son  plus  beau 
triomphe.  Les  jours  suivans,  il  va  ia  voir  après  le  théâtre,  il  dine 
chez  elle^  et  il  trouve  que  la  grande  artiste  est  en  môme  temps 
une  femme  distinguée.  «  Elle  est  très  aimable  en  société,  écrit-il 
à  Sophie,  et  elle  a  des  attentions  particulières  pour  moi  :  il 
faudra  que  tu  la  connaisses,  n 

Mais  Sophie  ne  tenait  pas  à  la  connaître.  A  la  première  lettre 
de  Lenau,  elle  avait  répondu  qu'elle  était  malade.  Puis  elle  lui 
avait  demandé  de  venir  à  Ischl.  Elle  sentait  que  des  hommages 
réciproques  entre  un  poète  et  une  cantatrice  nen  resteraient 
pas  là.  Elle  voyait  se  dresser  -encore  une  fois  devant  elle  ce  mot 
qui  l'effrayait  déjà  dans  sa  jeunesse  et  lui  inspirait  ce  une  indi- 
cible horreur:  »  l'adieu.  Déjà,  en  effet,  Lenau  lui  avait  écrit  qu'un 
projet  de  mariage  était  en  train,  que  Caroline  avait  même  fait 
les  premières  avances,  qu'elle  voulait  le  guérir,  —  elle  aussi, 
après  tant  d'autres  femmes,  —  de  ses  humeurs  noires,  lui  rendre 
la  paix,  le  réconcilier  avec  la  vie  ;  que  c'était  maintenant  à  elle, 
Sophie,  de  montrer  «  de  l'humanité,  »  de  ne  pas  entraver  le 
bonheur  de  deux  êtres,  et  peut-être  le  sien  propre.  Sophie  enga- 
gea Lenau  à  remettre  le  mariage  au  temps  oti  Caroline  serait  libé- 
rée de  ses  engagemens  avec  le  théâtre,  —  pouvait-il,  en  effet, 
être  le  miari d'une  comédienne?  —  ensuite  à  vérifier  sa  propre  situa^ 
tion  financière,  car  il  ne  voudrait  sans  doute  pas  vivre  aux  dé- 
pens de  sa  femme.  C'était  gagner  du  temps.  Dans  l'intervalle,  on 
fouilla  dans  la  vie  de  la  diva;  on  glosa  même  sur  son  âge.  «  Elle 
avoue  trente-cinq  ans,  est-il  dit  dans  les  Notices  de  Max  Lœvtren- 
thal;  des  gens  bien  informés  lui  en  donnent  trente-huit,  d'autres 
même  quarante.  »  Caroline  disait  vrai  :  elle  n'avait  que  trente- 
cinq  ans,  étant  née  en  1805.  Lenau  se  détacha  peu  à  peu,  ou  se 
laissa  détacher.  Frankl  raconte  que,  le  14  juillet  1840,  il  se  pré- 
cipita, sans  se  faire  annoncer,  dans  l'appartement  de  Caroline, 
et  lui  redemanda,  avec  des  gestes  forcenés,  ses  lettres,  qu'elle  lui 
remit  aussitôt,  et  qu'ensuite  il  redescendit  Tescalier  en  dansant 
et  en  se  félicitant  du  succès  de  son  inutile  stratagème.  L'année 
suivante,  Caroline  Unger  épousa  le  littérateur  François  Sabatier, 


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;gr*T 


LE  MARTYRE  d'uN   POÈTE.  207 

le  traducteur  du  Faust  de  Gœthe;  elle  se  retira  du  théâtre,  et 
passa  ses  dernières  années  dans  sa  villa  près  de  Florence,  où  elle 
mourut  en  1877. 

Les  contemporains  de  Lenau  rapportent  qu'il  simula  plusieurs 
fois  la  folie  :  c'était  un  fflcheux  symptôme  et  qui  ne  manquait 
pas  d'alarmer  ses  amis.  Il  se  plaignait  de  maux  de  tête  et  d'in- 
sonmies  ;  il  avait  de  brusques  changemens  d'humeur,  des  explo- 
sions de  joie,  suivies  de  lassitudes  muettes;  une  marche  pro- 
longée lui  coûtait.  C'est  en  cet  état  qu'il  essaya  de  saisir  une 
dernière  fois  le  bonheur  qui  lui  avait  toujours  échappé.  Au  mois 
de  juin  4844,  il  avait  accompagné  les  Reinbeckaux  eaux  de  Bade. 
Or,  un  jour,  il  se  trouva  placé  par  hasard,  à  table  d'hôte,  à  côté 
de  deux  dames  venant  de  Francfort  :  c'étaient  Marie  Behrends 
et  sa  tante.  On  lia  conversation,  et  trois  semaines  après  Lenau  et 
Marie  étaient  fiancés.  Marie  avait  trente-deux  ans  et  demi  ;  elle 
appartenait  à  une  famille  distinguée;  son  père,  qui  était  mort 
l'année  précédente,  avait  été  sénateur  et  syndic  de  la  ville.  Sur 
son  caractère,  il  n'y  a  qu'une  voix;  elle  était  sérieuse,  intelligentOi 
capable  de  dévouement.  Le  sentiment  qui  la  déterminait,  c'était 
à  la  fois  l'admiration  pour  le  poète  et  une  tendresse  compatis^ 
santé  pour  l'homme,  qui  semblait  malheureux  ;  elle  aussi  voulait 
«  le  guérir  (1).  »  Quant  à  Lenau,  l'espérance  lui  rendait  la  santé. 
«  Une  paix  joyeuse,  que  je  ne  croyais  plus  rencontrer  ici-bas, 
s'est  répandue  sur  ma  vie,  »  écrivait-il  à  Emilie  de  Reinbeck. 
Il  avait  h&té  les  fiançailles,  pensant  que  Sophie  s'inclinerait  de- 
vant le  fait  accompli.  Lorsque  à  son  retour  il  entra  chez  elle,  elle 
le  reçut  avec  ces  mots  :  «  Est-ce  vrai  ce  que  les  journaux  annon- 
cent?—  Oui,  répondit-il;  cependant,  si  vous  le  désirez,  le  ma- 
riage n'aura  pas  lieu  ;  mais  je  me  tuerai  ensuite.  »  Il  revint  à 
Stuttgart,  fort  ébranlé  ;  ses  amis  de  Vienne  lui  avaient  représenté 
que  see  ressources  n'étaient  peut-être  pas  suffisantes  pour  fon- 
der un  ménage  ;  un  traité  qu'il  venait  de  conclure  avec  le  libraire 
Cotta  n'était  pas  aussi  avantageux  qu'il  aurait  dû  l'être.  Ses  lettres 
à  Marie  respiraient  toujours  la  même  tendresse.  Mais  les  lettres 
de  Sophie  ne  cessaient  de  le  suivre  ;  elles  l'agitaient,  le  tourmen- 
taient, et  il  finit  par  demander  à  ses  hôtes  de  Stuttgart  de  ne 
plus  les  lui  remettre.  Voici  ce  que  raconte  Emilie  de  Reinbeck  : 
m  II  me  chargea  d'écrire  à  cette  femme  et  de  l'engager  à  garder  ses 

(1)  Toyei  ima  eoiirta  aotibe  de  Marie  Behrends  sur  ses  fiançailles,  avec  les 
letlm  4M  Lsain  loi  adrena,  dans  la  D$uê$eKê  Bumdêcfutu  de  décembre  1883. 


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SCS  HGTUE   DES  DEUX   MONDE». 

missives  pour  elle,  aussi  longtemps  qu'il  serait  malade.  II  avait, 
disait-il»  une  peur  terrible  de  ses  lettres  et  une  grande  répugnance 
pour  ses  déclarations  passionnées.  Elle  avait  été  dévoyée,  ajou- 
tait*iK  par  la  lecture  habituelle  des  romans  français,  qui  lui 
a>nùent  perverti  Timagination.  Elle  entendait  le  posséder  à  elle 
seule  et  ne  permettre  à  personne  de  tenir  la  moindre  place  dans 
son  Cif^ur.  Elle  ne  faisait  que  critiquer  tous  ses  amis  à  lui.  Je 
devais  insister  auprès  d'elle,  l'engager  à  se  ressaisir  et  à  reporter 
son  amour  sur  ses  eîifans.  » 

On  sait  le  reste.  Le  23  septembre,  une  paralysie  faciale  se 
litWlore.  Les  jours  suivans,  l'état  s'aggrave.  Le  malade  ne  dort 
plus,  déraisonne,  parle  de  voyager,  fait  des  plans  d'avenir,  bans 
In  nuit  du  12  au  13  octobre,  il  brûle  les  lettres  de  Sophie,  celles 
d*Émilie  de  Reinbeck  et  d'autres  papiers.  Le  19,  il  se  précipite 
sur  Emilie,  menace  de  l'étrangler,  puis  se  jette  à  ses  pieds  et 
implore  son  pardon.  Trois  jours  après,  le  fou  étant  devenu  dan- 
gereux, on  l'interne  au  château  de  Winnenthal.  En  1847,  conmie 
on  le  trouve  incurable,  il  est  transporté  à  l'asile  d'Oberdœbling, 
prh  de  Vienne,  où  il  attend  huit  années  encore  que  la  mort 
le  délivre.  Sophie  vient  tous  les  quinze  jours  à  l'asile;  on  lui 
entr'ouvro  alors  la  cellule  oti  est  assis,  muet  et  courbé,  son 
ancien  ami  qui  ne  la  reconnaît  plus. 

IV 

Sophie  Loàwenthal,  au  temps  de  ses  relations  avec  Lenau, 
avait  déjà  ses  trois  enfans,  deux  fils  et  une  fille.  L'atné  des  fils, 
Krnest,  fut  tué  à  la  bataille  de  Sadowa.  11  combattait  comme 
officier  dans  Taile  droite  autrichienne,  qui  fut  prise  en  flanc  par 
lu  seconde  armée  prussienne.  Zoé  Lœwenthal  épousa,  en  1852, 
la  baron  de  Sacken,  et  mourut  dix  ans  après,  âgée  de  quarante  ans. 
Le  plus  jeune  des  enfans  de  Sophie,  Arthur,  est  mort  le  14  dé- 
cembre 1905,  après  avoir  mis  ses  papiers  à  la  disposition  du 
professeur  Castle,  qui  en  a  tiré  les  deux  publications  qui  font 
l'objet  de  cet  article.  <«  Ce  livre,  est-il  dit  dans  la  préface  du  pli» 
important  des  deux  volumes,  ce  livre  lui  appartient,  non  seule- 
ment parce  que  son  nom  est  inscrit  sur  le  titre,  mais  parce  que 
chaque  page  est  marquée  de  la  droiture  de  ^on  caractère,  parce 
qu'il  n'a  pas  voulu  que  des  réticences  craintives  ou  des  arrière- 
pensées  pusillanimes  nuisent  à  la  manifestation  delà  vérité,  m 


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LE   MARTYRE   d'uN    POÈTE.  209 

Max  Lœwenlhal,  Tépoux  de  Sophie,  n'a  pas  conquis  la  renom- 
mée littéraire  qull  ambitionnait.  Ses  ouvrages  lyriques,  épiques, 
<lramatiques  sont  aujourd'hui  oubliés,  même  son  drame,  sur 
Charles  XII,  qu'il  avait  pourtant  réussi  à  faire  jouer  sur  le 
théâtre  de  la  Hofburg.  Mais  ses  services  administratifs  ont  été 
récompensés  par  le  titre  de  baron,  qu'il  a  légué  à  ses  descen- 
dans.  Il  est  mort  en  1872. 

Sophie,  plus  sage  que  son  mari,  a  écrit  un  seul  roman,  et, 
«près  l'avoir  écrit,  elle  l'a  mis  dans  ses  archives,  où  sans  doute 
11  dormirait  encore,  sans  le  souvenir  de  Lenau,  qui  continue  de 
planer  sur  l'auteur  et  le  protège  contre  l'oubli. 

Ce  roman,  intitulé  Mésallié,  est   dirigé  contre  l'esprit  de 
«aste,  plus  puissant,  parait-il,  en  Autriche  que  partout  ailleurs. 
On  est  mésallié  non  seulement  lorsque,  appartenant  à  la  classe 
noble,  on  se  marie  dans  la  bourgeoisie,  mais  encore  lorsqu'on 
épouse  quelques  quartiers  de  noblesse  de  moins  que  les  siens. 
On  est  placé  à  un  certain  échelon  social  :  en  descendre,  fût-ca 
pour  les  intérêts  les  plus  sacrés,  c'est  déshonorer  ses  ancêtres  et 
se  dégrader  soi-^même,  c'est  imprimer  une  tache  sur  son  blason. 
Et  la  qualification  de  mésalliance  ne  s'applique  pas  seulement 
à  celui  des  deux  conjoints  qui  descend,  mais  encore  à  celui  qui 
s'élève  ou  semble  s'élever.  Deux  sangs  différens  ne  doivent  pas 
se  mélanger  ;  lé  mélange  ne  pourrait  que  les  corrompre  l'un  et 
l'autre.  Une  jeune  femme  se  dit  mésalliée,  parce  qu'elle  délaisse 
sa  condition  bourgeoise  en  épousant  un  comte.  Une  autre  dit  * 
«  Je  suis  mésalliée  ;  la  mère  de  mon  mari  était  une  demoiselle 
d'origine  commune,  sa  grand'mëre  n'a  pas  de  nom,  tandis  que 
de  mon  c6té  on  pourrait  remonter  jusqu'au  douzième  degré  sans 
trouver  une  tache.  »  Elle  oublie  que  son  père,  le  prince  Roedem, 
^  épousé  une  bourgeoise.  Le  prince  Rœdern  a  pour  sa  femme 
tons  les  égards  d'un  parfait  gentilhomme,  mais  il  a  besoin  de 
toute  sa  ténacité  et  de  toute  l'autorité  de  son  propre  caractère 
X>our  la  faire  agréer  dans  le  monde  oii  il  l'a  introduite.  Ce  qui 
ajoute  à  l'effet  du  récit,  c'est  que  tous  les  membres  de  cette 
Camille  Rœdern  sont  essentiellement  et  foncièrement  bons,  sans 
^rpie  la  bonté  de  leur  nature  ait  pu  détruire  en  eux  la  force  du 
préjugé  ;  le  père  lui-même  parait  par  momens  chanceler  dans 
^es  principes.  Rœdern  a  deux  filles  ;  toute  leur  diplomatie  con- 
siste à  empêcher  leur  frère  de  suivre  l'exemple  du  père  en  épou- 
sant leur  cousine,  la  bourgeoise  Ria,  que  pourtant  elles  aiment 
Tom  XXXVII.  —  1907.  14 


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210  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

comme  une  sœur.  Telles  sont  les  données  primitives  du  roman; 
elles  sont  intéressantes  et  caractéristiques  ;  elles  pouvaient  don* 
ner  lieu  à  d'heureux  développemens,  si  Fauteur  avait  voulu  se 
contenter  d'une  intrigue  naturelle,  simple  et  serrée.  Mais  elle 
perd  de  vue  à  tout  moment  son  point  de  départ,  et  s'égare  dan» 
des  épisodes  romanesques.  Adalbert  Rœdeirn,  le  fils  du  prince, 
rencontre  dans  le  parc  du  chflteau,  à  la  nuit  tombante,  un 
iiiconnu  qu'il  prend  pour  un  rival  ;  il  le  frappe  dû  lourd  pom- 
meau de  sa  canne,  et  lui  fait  au  front  une  profonde  blessure, 
qui  amène  plus  tard  la  folie;  il  s'ensuit  une  séance  en  cour 
d'assises,  où  Ria  sauve  son  cousin  par  une  série  de  ruses  dignes 
d'un  juge  d'instruction.  Un  banquier  dispose  de  son  héritage  par 
un  acte  écrit  de  sa  main;  après  sa  mort,  où  cherche  en  vain 
l'acte  parmi  ses  papiers  ;  on  finit  par  le  trouver  en  rouvrant  le 
cercueil,  dans  une  petite  cassette  qu'une  servante  avait  déposée 
sur  la  poitrine  du  défunt.  Il  est  probable  que  l'auteur,  si  elle 
avait  dû  publier  son  roman,  en  aurait  élagué  ou  redressé  cer* 
tains  détails.  Tel  qu'il  nous  est  donné  aujourd'hui,  il  dénote  de 
l'observation  et  contient  des  traits  de  mœurs  intéressans,  mais 
le  plan  en  est  fort  décousu. 

Sophie  Lœwenthal  est  morte  à  Vienne  le  9  mai  4889,  dans 
sa  soixante^dix-neuvième  année.  Elle  a  occupé  la  dernière  partie 
de  sa  vie  à  élever  les  enfans  de  sa  fille  Zoé,  à  soutenir  une 
salle  d'asile  à  Traunkirchen,  enfin  et  surtout  à  recueillir  et  à 
conserver  tous  les  souvenirs  dc'son  poète,  à  suivre  les  publica-^ 
tions  qui  se  faisaient  sur  lui,  et  auxquelles  elle  collaborait  par- 
fois, soit  par  les  renseignemens  qu'elle  pouvait  fournir,  soit  par 
la  communication  de  pièces  inédites.  A  l'heure  actuelle,  une 
édition  complète  des  œuvres  de  Lenau,  avec  les  variantes  des 
premières  éditions,  les  essais  de  jeunesse  et  la  correspondance, 
est  encore  à  faire.  Quand  elle  se  fera,  Sophie  Lœwenthal  y  aura 
contribué  pour  une  bonne  part  :  ce  sera  son  excuse,  si  elle  en  a 
besoin,  auprès  de  la  postérité. 

A.    BOSSBRT. 


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HEVUE  SCIENTIFIQUE 


LA  VARIÉTÉ  DES  FORMES  VIVANTES 
ET  LA  FIXITÉ  DU  FONDS  VITAL 


H  faut  en  beaucoup  de  choses  distingaer  la  tonne  et  le  tond,  la 

^^^e  et  la  substance,  n  le  faut,  en  particulier,  dans  l'ordre  des 

^^Jets  naturels.  C'est  sous  ces  deux  pohits  de  vue  que  l'on  a  envisagé 

^^  animaux  et  les  plantes.  On  y  peut  considérer  la  tonne  et  la  vie  :  la 

^^  <Iiii  a  pour  support  une  matiàre,  la  matière  vivante  avec  ses  pro- 

^^^tés  statiques  et  dynamiques;  et,  d'autre  part,  la  torme  des  corps, 

p  ^^nflguration  des  édifices  animés  avec  ses  traits  spéciaux  de  sur- 

^^^    ou  d'ossature.  Des  sciences  distinctes  se  sont  établies  sur  cette 

^^^^^ence  de  points  de  vue  :  d'un  c6té  les  sciences  morphologiquei^ 

'^^  que  Vanatomiê,  la  zoologie  et  la  botanique  proprement  dites, 

^^«^hées  à  la  description  des  tormes,  et  d'un  autre  c6té,  ]a  physiologie 

^^^^^aU  qui  envisage  les  manifestations  de  la  substance  vivante, 

r^^t.raction  faite  des  figures  qu'elle  revêt,  qui  étudie,  en  un  mot^  le 

^*^^ae^  pital. 

1^  y  a  plus  de  trente  ans  que  ces  deux  points  de  vue  se  sont  pré- 
^^^^9  comme  distincts  et  séparés,  puisque  c^est  avant  1876  que  Claude 
^^^^^^ard  a  Jeté  les  tondemens  de  la  Physiologie  générale,  et  a  établi 
^^  ^^^  science  sur  cette  distinction  môme.  Il  fallait,  pour  cela,  démon- 
l»^^^^  nettement  l'existence  d'un  fonds  commim  à  tous  les  êtres  vivans, 
{^  ^^^s  partout  reconnaissable  et  partout  conservé,  à  travers  les  va- 
l.^^'^^és  ou  les  variations  morphologiques  ;  et  c'est  bien  ce  qu'a  fait  111- 


^"^re  physiologiste. 

Hfut  donc  entendu  et  convenu,  dés  ce  moment,  que  les  lois  mor- 


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212  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

phologiijnes  devaient  être  compatibles  avec  cette  règle  fondamenlale 
de  ronité  vitale.  La  zoologie  et  la  botanique  d*an  côté,  la  physiologie 
générale,  de  Tautre,  formèrent  des  domaines  distincts,  des  élats  indé- 
pendans,  mais  non  point  ennemis.  Les  doctrines,  les  hypothèses  fon- 
dées sur  la  considération  des  formes,  de  leurs  enchainemens,  de  leur 
succession,  ne  furent  point  considérées  par  les  physiologistes  comme 
contradictoires  au  principe  de  leur  science.  Ceux  d'entre  eux  qui,  sor- 
tant de  leur  compartiment  professionnel,  voulurent  se  mêler  au  mou- 
vement de  leur  temps,  ont  pu  être  transformistes,  évolutionnistes 
selon  Lamarck,  Darwin  ou  de  Yries,  partisans  de  la  ségrégation  ou 
des  mutations  périodiques,  sans  renier  leur  fixisme  physiologique, 
d'ailleurs  relatif  conune  il  sera  dit  tout  à  Theure.  Et,  par  réciprocité, 
les  naturalistes  les  plus  attachés  à  la  doctrine  de  l'évolution  et  à  ses 
différentes  f(#.  mes  ne  furent  point  gênés  dans  leurs  convictions  par 
l'affirmation  d'un  fonds  vital  commun  chez  des  êtres  dont  les  formes 
et  les  degrés  de  complication  structurale  les  intéressaient  seuls. 

Les  biologistes  de  profession  sont  donc  fort  étonnés  de  voir  aujour- 
d'hui des  publicistes  annoncer  la  faillite  du  transformisme.  Et  pour- 
quoi? parce  qu'ils  redécouvrent  la  permanence  du  fonds  vital  sous  le 
déguisement  des  formes  changeantes.  Des  philosophes  peuvent  être 
déçus,  si,  ayant  fait  de  l'évolution,  —  et  de  l'évolution  rapide,  — 
l'unique  loi  du  monde  vivant,  ils  aperçoivent  tout  à  coup  un  ordre  de 
phénomènes  qui  résiste  à  cette  loi  ou,  plutôt,  qui  lui  obéit  plus  lente- 
ment. Les  naturalistes  et  les  physiciens  sont  plus  habitués  à  ces 
restrictions  des  lois  prétendues  d'abord  universelles.  Ils  admettent 
parfaitement  que  le  transformisme  peut  consister  en  une  simple  va- 
riation des  formes  animales.  Ils  ont  appris  jadis,  sans  étonnement 
que  «  ce  qui  change,  ce  qui  se  transforme,  ce  qui  s'adapte,  c'est  la 
forme,  c'est  l'ossature,  c'est  l'apparence  extérieure  des  êtres...  »  n  y 
a  beaux  jours  qu'ils  ont  entendu  des  formules  conune  celle-ci  :  «  Le 
nombre  des  formes  animales  peut  être  infini,  la  matière  dont  elles  sont 
constituées  reste  unique...  »  Avec  les  restrictions  convenables,  rien 
n'est  plus  vrai  que  cette  assertion,  et  rien  n'est  moins  neuf. 

La  fixité  du  fonds  vital,  l'école  nouvelle  ne  l'entend  pas  conune 
nous.  Au  Heu  de  lui  conserver  la  base  solide  des  faits  sur  lesquels 
Claude  Bernard  l'a  établie^  eUel'étaye  sur  des  conceptions  intéressantes, 
mais  singulièrement  fragiles.  Elle  en  fait. un  principe  absolu,  tandis 
que  nous  la  regardons  conmie  une  vérité  relative  dont  il  faut  mesurer 
la  portée  et  tracer  les  limites  avant  d'en  tirer  les  conséquences.     \ 


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REVUE   SCIENTIFIQUE.  213 

Et  il  résnlte  de  tout  cela  (pi'au  Heu  de  faire  bon  ménage  avec  Tin- 
stabilité  des  formes  anatomiques,  la  fixité  du  fonds  vital  en  devient  au 
contraire  la  négation.  Celle-ci  détruit  celle-là  et  subsiste  seule  comme 
règle  et  comme  loi.  Le  transformisme  s'écroule.  L'évolution  dispa- 
raît; elle  n'est  plus  qu'une  erreur  monumentale  de  l'esprit  himiain. 
L'adaptation,  exact  contre-pied  de  la  réalité,  sombre  dans  le  naufrage 
universel. 


Les  physiologistes,  les  disciples  de  Claude  Bernard,  déclinent  toute 
responsabilité  dans  la  catastrophe  philosophique  ainsi  prophétisée. 
Celui  qui  signe  ces  lignes,  en  particulier,  se  défend  d'y  avoir  aucune 
part,  bien  que  l'école  nouvelle,  qui  compte  d'ailleurs  dans  ses  rangs 
des  philosophes  et  des  lettrés  de  marque,  MM.  Jean  Weber,  Jules  de 
Gaultier,  L.  Corpechot,  Paul  Adam,  ait  fait  quelque  bruit  de  sa  pré- 
tendue conversion.  C'est  à  tort  que  l'on  a  interprété  dans  ce  sens  une 
lecture  faite  le  25  octobre  dernier  à  la  séance  annuelle  des  cinq  Aca- 
démies. 

Cette  lecture  était  consacrée  à  un  sujet  plus  modeste.  Il  s'agissait 
d'exposer  les  principes  sur  lesquels  repose  la  cure  par  déchloruration, 
découverte  thérapeutique  récente  due  à  M.  F.  Widal  et  à  ses  élèves, 
MM.  Javal,  Achard,  Ambart.  C'était  une  matière  un  peu  aride  pour  le 
lieu  et  pour  l'auditoire  :  l'auteur  avait  essayé  de  l'élargir,  en  terminant 
son  exposé  par  quelques  réflexions  générales.  Considérant  les.  cellules 
.vivantes  dont  l'assemblage  constitue  les  organismes  supérieurs,  l'au- 
teur comparait  una  fois  de  plus  le  corps  de  l'homme  ou  de  l'animal  à 
une  cité  populeuse  dont  ces  cellules  seraient  les  citoyens  anatomiques. 
«  Si,  d'un  animal  à  Tautre,  ces  organites  élémentaires  sont  assemblés 
en  des  formes  architecturales  différentes,  ils  vivent  pourtant  de  la 
même  manière,  s'alim^tent,  digèrent,  respirent,  excrètent  de  même, 
détruisent  et  édifient  de  la  môme  façon  les  principes  chimiques  im- 
médiats. Le  f(md$  vital  est  commun  à  tous,  et  presque  fixe. 

m  Au  contraire,  les  assemblages  morphologiques  en  organes, 
appareils,  formes  individuelles,  formes  spécifiques,  sont  prodigieu- 
sement diversifiés.  —  Si  l'orr  met  cette  unité  du  fonds  vital  en  regard 
de  l'infinie  variété  des  formes,  des  structures,  des  aspects,  on  ne 
peut  s'empêcher  de  comparer  l'œuvre  de  la  nature  à  celle  d'un  fon- 
deur qui  jetterait  dans  des  moules  spécifiques,  à  chaque  instant  modi- 
fiés et  adaptés  aux  besoins  du  jour  ou  aux  suggestions  de  l'heure 


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r?  -,l^ 


2i4  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

présente,  un  métal  toujours  le  même.  Et,  ainsi,  en  face  du  transfor- 
misme illimité,  effréné,  éperdu  des  formes  zoologiques,  se  dresse 
en  un  saisissant  contraste  la  fixité  relative  du  fonds  physiologique.  » 

Et,  plus  loin,  résumant  sa  pensée  en  une  formule  plus  brère  et 
déjà  employée  d'aOleurs  dans  son  livre  sur  La  Vie  et  la  Mort,  l'auteur 
disait  :  a  Les  êtres  vivans  différent  infiniment  plus  par  leur  morpho- 
logie que  par  leur  physiologie.  » 

C'est  là  une  doctrine  qui  n'est  point  nouvelle.  La  génération  pré- 
sente Ta  reçue  de  Claude  Bernard,  qui  lui-même  ne  l'a  pas  créée  de' 
pied*en  cap,  mais  l'a  coordonnée,  précisée  et  assise  sur  un  fondement 
expérimental  solide.  Les  termes  mêmes  dans  lesquels  elle  est  ici 
exprimée  se  retrouveraient  dans  les  écrits  ou  dans  l'enseignement  du 
vieux  maître  disparu.  Si  cette  manière  de  voir  oppose  la  fixité  relative 
du  fonds  vital  à  la  variété  des  formes  vivantes,  c'est  dans  un  conU'aste 
suggestif  et  non  point  dans  une  contradiction  irréductible  et  dans  un 
antagonisme  imaginaire.  Et,  puisqu'elle  est  détournée  ici,  par  des 
interprétateurs,  de  sa  véritable  signification,  il  importe  de  montrer 
comment  est  entendue  parles  physiologistes  cette  doctrine  de  l'Unité 
vitale  qui  prétend  à  n'être  point  confondue  avec  d'autres  doctrines 
beaucoup  plus  hasardeuses. 

II 

n  y  a  donc  dans  les  êtres  vivans  deux  choses,  la  forme  et  la  vie. 
Cest  cette  formule  même  «  la  Forme  et  la  Vie  »  qu'un  naturaliste  très 
pénétrant,  H.  F.  Houssay,  donnait  pour  titre,  il  y  a  quelques  années,  i 
l'ouvrage  remarquable  dans  lequel  il  a  su  faire  tenir  le  monde  animal 
envisagé  sous  ses  divers  aspects.  La  formule  résume  bien,  en  effet, 
tout  l'animal,  l'être  vivant  tout  entier.  La  première  notion  que  noud 
ayons  des  animaux,  c'est  celle  de  formes  visibles,  individuellement 
discernables  et  reconnaissables.  Elles  sont,  de  plus,  très  diversifiées 
de  l'une  à  l'autre,  du  chien  à  l'oiseau,  au  poisson,  au  ver,  à  l'huître. 

Tout  le  monde  sent  en  outre,  et  plus  ou  moins  vaguement,  que  ces 
êtres  ont  quelque  chose  en  commun  par  quoi  ils  se  ressemblent  entre 
eux  et  diffèrent  des  objets  inanimés;  mais  il  est  aussi  difficile  d'expli- 
quer en  quoi  consiste  cet  attribut  commun  qu'il  est  facile,  au  contraire, 
de  décrire  la  figure,  la  taille,  la  couleur,  c'est-à-dire  les  qualités  de 
la  forme  visible. 

L'histoire  naturelle  s'est  longtemps  bornée  à  cette  dernière  tâche. 
Ellle  se  contentait  de  la  considération  des  formes,  soit  extérieures, 


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RSTUE   SCIENTIFIQUE.  215 

c*e8l-à-dire  d'aspect,  soit  intérieures,  c'est-à-dire  de  structure  :  Fêtre 
vivant  était  décrit  comme  un  édifice,  dont  on  représente  d'abord  l'élé- 
vation en  une  sorte  de  tableau;  puis,  au  moyen  des  plans  et  des 
coupes,  la  distribution  des  parties  et  l'armature  ou  charpente.  La 
zoologie,  la  botanique  ont  été  surtout  des  sciences  anatomiques  ou 
morphologiijues,  c'est-à-dire  attachées  exclusivement  à  la  description 
des  formes. 

Ce  n'est  que  plus  tard  qu'a  pu  être  abordée  l'étude  des  inexpri- 
mables qualités  dont  l'ensemble  forme  le  quid  commune^  le  fonds 
commun  de  l'animalité  :  et  cette  préoccupation  répond  à  la  création 
d'une  science  nouvelle,  la  physiologie  générale,  avec  son  annexe, 
Tanatoinie  générale. 

La  date  de  cette  rénovation  des  études  biologiques  se  place  vers 
le  milieu  du  siôcle  dernier.  Jusque-là,  la  considération  du  fonds  vital 
fut  sacrifiée  à  ceUe  de  la  forme.  Aujourd'hui,  nous  voyons  une  exa- 
gération contraire.  La  forme  est  subordonnée  au  fond  par  H.  Le 
Danteo;  les  lois  morphologiques  sont  sacrifiées  à  la  loi  physiologique 
par  M.  Quinton  et  ses  amis.  Ce  sont  là  des  excès  de  l'esprit  logique,  et 
surtout  de  l'esprit  de  système.  Un  profond  philosophe,  M.E.  Boutroux, 
voit  un  défaut  de  l'esprit  français  dans  cette  inaptitude  à  concevoir 
la  coexistence  des  «  contraires  »  ou  seulement  des  «  divers.  »  Ne 
pouvant  faire  vivre  en  conciliation  ces  idées,  cependant  compatibles, 
de  la  diversité  extrême  des  formes  vivantes  avec  la  constance 
relative  du  fonds  vital,  les  esprits  systématiques  ont  accordé  la  préé- 
minence tantôt  à  l'une,  tantôt  à  l'autre.  Pour  les  anciens,  pour  Aris- 
tote,  l'être  vivant  était  tout  entier  dans  la  forme.  Guvier  a  pensé 
de  même.  Il  disait  :  «  La  forme  des  corps  vivans  leur  est  plus  essen- 
tieUe  que  leur  matière.  »  L'histoire  naturelle^  selon  lui,  devait  raconter 
et  expliquer  «  les  formes  extérieures  et  intérieures  des  végétaux  et  des 
animaux.  » 

Mais,  d'autre  part,  et  en  appliquant  le  critérium  même  de  Cuvier 
et  des  naturalistes,  d'après  lequel  l'importance  d'un  caractère  s'ap- 
précie à  sa  généralité  et  à  sa  constance,  ne  faudra-t-Il  point  dire  que 
le  fonds  vital  relativement  permanent  et  universel  doit  primer  la' 
forme  toujours  mobile  et  changeante?  Ainsi,  suivant  les  temps  et  les 
écoles,  c'est  le  point  de  vue  de  l'histoire  naturelle  que  l'on  voit 
dominer  on  c'est  le  point  de  vue  de  la  physiologie  générale.  Disons 
qu'ils  doivent  se  concilier  et  non  s'exclure. 


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216  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


III 

'  Le  nom  de  physiologie  générale  n'est  pas  significatif;  il  exprime 
mal  la  nature  d*ane  science  alternativement  statique  et  dynamique 
qui  considère  également  Tactivité  et  la  structure  de  la  matière  vivante. 
Son  objet  est  l'étude  de  la  vie,  de  la  vie  considérée  comme  l'attribut 
universel  des  animaux  et  des  plantes,  sans  distinction  de  règne,  d'em- 
branchement, de  classes,  de  familles,  de  genres  ni  d'espèces;  c'est 
l'étude  de  la  vie  élémentaire,   du  fonds  vital. 

Et  d'abord,  il  fallait  établir  l'existence  et  la  nature  de  ce  fonds 
vital,  de  ce  quelque  chose  de  commun  que  le  sentiment  instinctif 
des  honmies  a  soupçonné  et  qui  est  impliqué  dans  l'appellation 
équivoque  d'êtres  vivans  appliquée  aux  animaux  et  aux  plantes. 

Nous  avons  dit  que  Claude  Bernard,  —  dont  le  nom  symbolise  id 
un  groupe  de  savans  dont  il  fut  le  plus  éminent,  —  l'avait  fait.  Déjà 
avant  1868,  «  sous  les  déguisemens  des  formes  vivantes,  il  avait  re- 
connu l'existence  d'un  fonds  identique  (1)  ;  »  son  oreille  exercée  avait 
saisi,  «  à  travers  l'instrumentation  surchargée  de  l'œuvre  vitale,  te 
bourdonnement  reconnaissable  d'un  thème  constant.  »  Dès  cette 
époque,  il  n'avait  plus  qu'à  suivre  les  preuves  d'une  vérité  que  sdn 
intuition  et  son  expérience  lui  avaient  révélée.  Pour  passer  à  la  dé- 
monstration  et  établir  que  les  plantes  et  les  animaux  vivent  de  la 
même  manière,  il  a  su  pénétrer  jusqu'au  fond  intime  des  fonctions 
vitales,  jusqu'aux  conditions  fondamentales  de  la  nutrition,  de  la 
respiration,  de  la  digestion,  et  les  montrer  réalisées  d'une  manière 
identique,  partout  et  toujours,  d'un  bout  à  l'autre  du  règne  vivant» 

•  L'illustre  physiologiste  a  rempli  ce  programme  dans  les  six  années 
qui  s'écoulèrent  de  1869  à  1875,  et  les  résultats  de  ce  travail  considé 
rable  sont  exposés  dans  son  livre  sur  Les  phénomènes  de  la  vie  com^ 
mune  aux  animaux  et  aux  plantes.  U  est  extraordinaire  que  cette  œuvre 
grandiose  où  Cl.  Bernard,  suivant  une  marche  à  la  fois  ferme  et 
savante,  a  déployé  tant  de  ressources,  soit  inconnue  des  écrivains 
d'aujourd'hui  au  point  qu'ils  en  prennent  les  conclusions  pour  te 
pastiche  de  quelque  nouveauté  contestable. 

n  y  a  donc  quelque  trente  ans  qu'ont  été  fixés  les  traits  nécessaires, 
permanens,  communs  aux  êtres  vivans.  Faire  connaître  isolément 
ces  traits  et  les  synthétiser  ensuite  en  un  tout,  c'est  définir  la  vie 

(1)  Revue  physiologique,  mars  1879,  p.  299. 


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f^W^^^: 


REVUE   SCIENTIFIQUE.  217 

^iéinentttire,  le  fonds  vital  universel.  Ce  n'est  pas  le  lieu  d'exposer  une 

^ois  de  plus  ces  notions  devenues  classiq[ues.  Disons  seulement  pour 

tes  résumer,  que  la  communauté  des  phénomènes  de  la  vitalité  chez 

tes  ôtres  vîvajis  repose  sur  la  communauté  de  leur  structure  anato- 

^qvie,  l'analyse  microscopique  ayant  montré  que  tous  sont  résolubles 

^  cellules  ou  organites  élémentaires  équivalens  ;  sur  la  communauté 

"ô  composition  chimiqpie  de  la  matière  vivante,  l'analyse  chimiqpie 

^ya.nt  révélé  l'analogie  de  composition  de  tous  les  protoplasmes;  sur 

'"^e  oommunauté  d'évolution  qui  amène  l'être  à  grandir  et  à  se  déve- 

°Pl>^r  jusqu'à  ce  qu'il  se  divise;  sur  ime  propriété  de  reproduction; 

®   ^i:ifln,  et  surtout  sur  une  propriété  d'accroissement  ou  «  nutrition  » 

V^^  oonsiste  en  une  relation  d'échanges  avec  le  miUeu  ambiant. 

IV 

.  ï-*existence  du  fonds  anatomique  universel  est  affirmée  par  la  doc- 
-  ^^^  cellulaire.  L'animal  ni  la  plante  ne. sont  des  unités  indivisibles, 
^  ^tres  vivans  sont,  formés  d'un  organite,  d'une  cellule  (proto- 
^^^*"C8  et  protophytes)  ou  d'un  assemblage  de  cellules  (métazoaires, 
^^^-phytes)  groupées  suivant  un  plan  qui  préserve  l'animal  ou  la 
^^^^  tjd  de  ressembler  à  une  cohue  désordonnée. 

l^^animal  est  donc  une  «  multitude,  »  selon  le  mot  de  Goethe,  «  une 
c:fen,  »  suivant  l'expression  non  moins  juste  de  Hegel;  une  «  cité,  » 
.  *^^^Xî  une  comparaison  chère  à  Claude  Bernard.  Les  citoyens  de  cette 
^^      ont  en  eux-mêmes  le  ressort  de  leur  vie  qu'ils  n'empruntent  ni 
^^^utîrent  des  voisins,  ni  de  l'ensemble.  Ces  élémens  anatomiq[ues 


i^^ti, 


,  ^nt  de  môme  :  ils  digèrent,  respirent,  se  nourrissent  sensiblement 

^    ^-^même  façon,  comme  le  font  tous  les  hommes  ;  et  c'est  là  1q  fonds 

^'^^^  commun.  Mais  en  outre,  chacun  a  sa  tâche  particulière,  son 

^^^t.^er,  sa  profession,  son  industrie,  ses  talens,  par  lesquels  il  con- 

^^*^xie  à  la  vie  sociale  et  paï*  laquelle  il  en  dépend,  n  est,  en  même 

^,  **^l)s  qu'un  être  autonome,  un  élément  de  l'ensemble,  une  pierre  de 

^ifice  municipal  ou  national.  . 

Kq  acceptant  cette  assimilation  de«  l'être  organisé  à  une  cité,  ce 

j^^^-*^"*  les  citoyens  anatomiques,  comme  nous  les  ayons  appelés,  c'est- 

^^^^e  les  habitans,  envisagés  au  point  de  vue  purement  zoologique, 

^^^  Sont  les  composans  véritablement  actifs,  les  dépositaires  réels  du 

^^s  vital.  La  base  de  l'alimentation  est  la  même  pour  tous  :  il  leur 

^^    ^e  l'eau,  dos  matériaux  azotés  et  ternaires  analogues,  les  mêmes 

^  t^ancos  minérales,  le  même  gaz  vital,  l'oxygène.  Il  n'est  pas  moins 

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^ 


t 


218  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nécessaire  ^e  les  déchets  et  les  matières  usées,  très  semblables  en 
tous  points,  et  toujours  incommodes,  insalubres  ou  dangereux  soient 
enlevés  et  transportés  aux  décharges  et  de  là  hors  de  l'enceinte. 

Et»  d'autre  part,  si  l'animal  est  une  ville,  la  formt  typique  qui  est  ^ 

son  trait  signalétique  par  excellence  est  représentée  par  la  forme  exté- 
rieure de  l'agglomération  urbaine  et  par  son  organisation,  c'est-à^ 
dire  par  l'ensemble  de  ses  institutioiïs,  de  ses  moyens  de  commu- 
nication, de  ravitaillement^  de  ses  conduites  et  de  ses  décharges.  La 
configuration  de  la  ville  dépend  de  mille  circonstances  extérieures, 
du  cours  d'une  rivière  ou  du  transit  d'une  route  où  s'est  établi  le 
premier  fondateur,  de  la  forme  de  la  vallée  et  de  la  disposition  des 
GolUnes  et  de  leur  orientation;  et  quant  à  l'organisation,  elle  est  sou- 
mise à  tant  de  conditions  de  temps,  de  lieu,  de  degré  de  dvilisalion, 
que  la  variété  de  tous  ces  traits  est  bien  propre  à  donner  une  idée  de 
la  variété  et  de  la  mutabilité  des  formes  animales  en  contraste  avec 
rinvariabilité  relative  du  fonds  vital  commun  à  ses  habitans. 

Mais  les  comparaisons  de  ce  genre,  si  elles  ont  l'avantage  de  don- 
ner une  expression  concrète  à  nos  conceptions,  ont  aussi  leur  danger. 
L'image  que  l'on  substitue  à  l'objet  réel  ne  lui  est  jamais  exactement 
superposable  et  risque  d'en  donner  une  idée  fausse.  Ici,  par  exemple,  ^^  ., 

il  n'est  pas  certain  que  le&élémens  anatomiques,  les  cellules  oonsti-  — ^. 

tuantes  du  corps  animal  soient  aussi  indépendantes  les  unes  des  ^^^^ 

autres  que  peuvent  l'être  les  citoyens  d'une  ville.  L'animal  composé,  ,^  ^, 

le  métazoaire,  n'est  ni  quant  à  sa  forme,  ni  quant  à  sa  vie,  une  simple  ^=^  4a 

agglomération  de  cellules  contiguës.  Certains  naturalistes,  comme  ^^.me 

Sedgwick  en  1895,  ont  prétendu  que  le  corps  animal  était  non  pas  un  ^"■^-«n 

agrégat,  mais  un  réseau  dont  les  cellules,  au  lieu  de  rester  indépen- 
dantes, se  rattachaient  les  unes  aux  autres  par  de  grêles  prolonge- 
mens,  par  des  ponts  protoplasmiques.  Et,  de  fait,  on  trouve  une 
disposition  de  ce  genre  dans  les  cellules  sous-épidermiques  et  en        ^m^k^u 
général  dans  les  élémens  du  mésenchyme  anastomosés  en  réseau  :  le  ^^M^  le 

S]Fstème  nerveux,  lui-^méme,  envisagé  dans  sa  totalité,  ne  serait  autre         ^^  -*^® 
chose,  d'après  les  adversaires  de  la  doctrine  du  neurone,  E.  Pflûger,  «  "'^■^•ï*» 

0.  Schmlz  et  d'autres,  qu'une  masse  unique,  une  sorte  d'amide  gigan 


tesque.  Toutefois,  ces  restrictions  à  la  doctrine  cellulaire  ne  peuvent  ^'^^^^t 
avoir  qu'une  répercussion  insignifiante  sur  la  conception  du  fonds  ^Mda 
vital  universel  prouvé  par  l'unité  anatomique  des  êtres  vivans. 


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REVUE   SaENTlFlQUB.  219 


L'unité  ddndqm  des  êtres  yiyaas  n'est  pas  douteuse.  On  peut  résu- 
mer ToBuvre  de  la  chimie  physiologique  depuis  trois  quarts  de  siècle 
en  disant  qu'elle  a  établi  la  très  grande  analogie  de  composition  de 
leur  substance  fondam^dtale.  Cette  identité  essentielle  de  composition 
des  corps  organisés  est  le  meilleur  soutien  de  la  conception  d'un 
fonds  vital  universel.  Historiquement,  elle  en  a,  d'ailleurs,  fourni  la 
première  expression. 

n  y  a  donc  une  matière  vivcmte  :  Buffon  Ta  déclaré  le  premier  ; 
Biais  il  s'en  faisait  une  idée  fausse,  n  croyait  à  une  sorte  de  «  corps 
simple  »  dépositaire  d'un  rudiment  de  vie»  exclusif  aux  animaux  et 
aux  plantes.  Ce  n'est  pas  cela;  ce  n'est  pas  davantage  uil  principe 
immédiat,  une  substance  chimiquement  définie  :  c'est  un  complexe, 
caractérisé  à  la  fois  par  uu  arrangement  physique  colloïdal  encore 
inconnu  et  par  un  mélange  en  proportions  variables  de  certaines 
matières  protéiques  :  c'est  une  sorte  de  constellation  dont  l'analyse 
chimique  ne  sait  recueillir  que  les  débris. 

Cette  matière  vivante,  nommée  protoplasme  par  la  plupart  des  ana- 
tcmiistes ,  peut  être  considérée,  dans  one  première  approximation, 
comme  une  substance  unique,  sans  forme  dominante,  identique  dans 
lee  animaux  et  dans  les  plantes  ;  c'est  en  elle  que  s'incaxne  la  vie  dans 
ce  qu'elle  a  de  simple,  d'universel  et  de  permanent,  la  vie  à  l'état  de 
nudité,  dépouillée  de  tout  attribut  accessoire.  Huxley  en  faisait  «  la 
(hase  physique  de  la  vie.  »  lies  organismes  vivans,  «  leurs  divers 
rouages,  les  cellules,  nous  représentent  seulement  des  moulages  dilTé- 
rens  de  cette  matière  unique  (1).  —  Jetée  dans  différons  moules, 
entourée  d'une  enveloppe,  munie  d'un  noyau,  la  matière  protoplas- 
jnique  constitue  la  base  de  toute  oi^aLlsation  animale  ou  végé- 
tale. » 

n  ne  faut  voir  dans  ces  formules  de  Claude  Bernard  qu'une  pre- 
mière approximation  de  la  vérité  réelle.  Le  protoplasme  n'est  point,  en 
effet,  une  substance  unique,  mais  une  catégorie  de  substances  qui 
pouvait  être  distinguées  et  sériées  et  qui  se  caractérisent  précisément 
par  leur  instabilité,  n  n'y  a  point  un  seul  protoplasme  ;  fl  y  en  a  une 
infinité,  autant  qu'il  y  a  d'individus  distincts  et,  peut-être,  de  parties 
distinctes  dans  l'individu.  Mais  cette  variété  ne  repose  certainement 

(1)  Ce  sont  les  phrases  textueUes  dans  lesquelles  se  traduisait  la  pensée  de  Claude 
Bernard.  Bêoum  philosophique  de  1879,  p.  305  et  407. 


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220  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

que  sur  des  dififérences  extrômement  faibles.  Tous  ces  protoplasmes 
ont  une  composition  très  analogue.  Et  en  négligeant  les  minimes 
variations  individuelles,  spécifiques,  génériques  et  ordinales  il  est 
permis  de  parler  «  au  singulier  »  du  protoplasme  et  de  la  matière 
vivante.  La  ressemblance  chimique  fondamentale  de  tous  les  proto- 
plasmes est  certaine,  et  c'est  ce  qui  autorise  à  décrire  leur  composi- 
tion typique  qui  se  ramène  à  un  mélange  de  matières  protéiquesà 
noyau  hexonique  ou  de  polypeptides.  M.  Le  Dantec  a  insisté  avec 
raison  sur  la  diversité  des  protoplasmes.  Suivant  ce  biologiste,  le 
protoplasme  serait,  en  effet,  individuel.  Pour  parler  conmie  lui,  il 
faudrait  dire  que  la  substance  chimique  de  Pierre  est  non  seulement 
de  la  «  substance  d'honmie,  »  mais,  en  tous  lieux  du  corps,  dans 
toutes  ses  cellules  constituantes,  l'exclusif  protoplasma  de  Pierre, 
différent  de  celui  de  Paul. 

Si  Ton  pousse  les  choses  à  ce  degré,  si  l'on  ferme  les  yeux  aux 
analogies  pour  ne  s'attacher  qu'aux  différences,  si  l'on  se  refuse  à 
abstraire  et  à  généraliser,  on  se  trouvera  donc  conduit  à  admettre  une 
variété  dans  les  protoplasmes,  c'est-à-dire  dans  la  matière  vivante,  qui 
correspondra  à  la  variété  dans  les  formes  vivantes.  Et  ainsi,  s'éva-. 
nouirait,  sur  ce  terrain  spécial,  l'opposition  ou  le  contraste  que  nous 
ne  cessons  de  signaler  depuis  le  début  de  cette  étude  entre  l'unité  du; 
fonds  vital  et  la  multiplicité  des  formes  vivantes.  » 

Mais  ce  serait  un  abus  de  raisonner  de  cette  façon.  L'œuvre  de  la 
science  consiste  à  abstraire  le  détail.  Et  M.  Le  Danteo  lui-même 
pour  arriver  à  la  notion  du  protoplasme  individuel  a  dû  opérer  une 
abstraction  de  ce  genre  :  il  a  négligé  la  diversité  des  protoplasmes 
des  divers  organes. 

L'expérience,  d'ailleurs,  a  prononcé  sur  ce  point.  On  a  comparé 
les  protoplasmes  d'êtres  très  inférieurs,  d'organismes  monocellulaires 
de  champignons  myxomycètes  (asthalium),  de  globules  de  levure  aux 
protoplasmes  de  cellules  libres  (leucocytes)  d'animaux  très  élevés  tels 
que  les  mammifères.  La  nature  des  composans  protéiques  libérés  par 
la  désagrégation  du  protoplasme  a  été  trouvée  la  même  dans  les 
deux  cas  par  Reinke  et  Rodewald.  On  y  a  reconnu  également  les 
mêmes  hydrates  de  carbone,  les  mêmes  graisses,  les  mêmes  sels  mi- 
néraux, les  mêmes  fermens.  On  a  cependant  trouvé  une  différence  : 
mais  elle  est  d'ordre  secondaire.  Elle  porte  non  sur  la  nature  des  sub- 
stances, mais  sur  leur  nombre.  En  passant  de  la  cellule  œuf  à  l'orga- 
nisme adulte,  ou  de  l'organisme  inférieur  à  un  organisme  plus  élevé 
le  nombre  des  substances  protéiques  augmente  par  suite  de  modiûca- 


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nEVUE    SCIKNTIFIQUE.  221 

'dons  dans  les  rapports  (juantitatifs  de  composés  chimiques  d'ailleurs  S 

identiques.  ' 

En  résumé,  la  variation  du  fonds  vital  est  minime  par  rapport  à  ^ 

^îelle  des  formes;  et,  si  Ton  est  transformiste,  on  dira  que  l'évolution 

^ti  protoplasma  est  lente  en  regard  de  celle  des  espèces.  Mais  on  ne 

J>eut  douter  qu'A  y  ait  eu  évolution  progressive,  si  traînante  qu'elle  ait  ' 

étt,  et  une  véritable  adaptation  du  protoplasma  aux  contingences 

extérieures,  depuis  le  temps  où  le  premier  protozoaire  est  apparu  au 

sein  des  mers. 


La  fixité  du  fonds  vital  a  été  déduite  encore  d'un  autre  ordre  de 
considérations  relatives  à  la  composition  de  ce  ({ue  l'on  a  appelé  plus 
ou  moins  exactement  le  «  milieu  vital.  »  Ce  serait  un  nouveau  chapitré 
ï^i'îl  faudrait  ajouter  à  cette  étude.  Nous  ne  nous  refusons  point  à  le 
faire.  Mais  ce  n'est  pas  ici  le  lieu.' Il  s'agit,  en  effet,  de  doctrines  trop 
controversées,  d'interprétations  trop  combattues,  pour  qu'il  y  ait 
intérêt  k  les  développer  devant  le  grand  public.  Il  suffit  d'avoir  rap- 
pelé aujourd'hui  que  la  question  de  la  fixité  du  fonds  vital  a  été  portée 
depuis  bien  longtemps  devant  les  physiologistes  et  les  naturalistes,  et 
<^la   par  des  voies  fort  différentes  de  celles  par  lesquelles  on  l'y 
ramène  aujourd'hui. 

A.  Dasthe. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


Hdéoeiiilm. 

Les  éyénemens  se  sont  précipités  depuis  quelques  jours  très  rapide- 
ment ;  mais  ils  ont  compliqué  la  situation  plus  qu'ils  ne  l'ont  sim- 
plifiée. Le  gouvernement  a  expulsé  Mgr  M ontagnini  et  a  mis  la  main 
sur  ses  archives,  qui  comprenaient  celles  de  Fancienne  nonciature. 
U  a  fait  voter  au  pas  de  course  par  la  Chambre  une  loi  nouvelle, 
qui  n^est  qu'une  improvisation  incohérente  et,  sur  le  point  le  plus 
important,  celui  qui  se  rapporte  aux  édifices  religieux,  inquiétante  et 
obscure,  n  a  procédé  à  la  reprise  des  palais  épiscopaux  et  des  presby- 
tères. Enim  mot,  il  a  changé  brusquement  de  politique,  et  a  remplacé 
la  modération,  ou,  si  Ton  veut,  la  temporisation  dont  il  avait  paru 
faire  le  principe  de  sa  conduite,  par  une  hâte  fiévreuse  de  procéder  à 
des  mesures  d'exécution.  On  a  alssisté  à  Paris,  et  un  peu  partout,  à  des 
scènes  infiniment  pénibles  :  des  prêtres  &gés  et  infirmes  ont  été  expulsés 
de  leurs  demeures  où  ils  avaient  cru,  d'après  des  déclarations  anté* 
rieures,  pouvoir  séjourner  pendant  quelque  temps  encore.  L'Ëglise, 
naturellement,  s'est  émue.  En  signe  de  deuil  sans  doute,  la  messe  d» 
minuit  n'a  pas  eu  lieu  cette  année,  le  jour  de  Noël,  dans  on  grand 
nombre  de  diocèses. Et  pourquoi  tout  cela?  Parce  que  des  instructions 
venues  de  Rome  ont  interdit  aux  membres  du  clergé  de  faire,  pour 
réunir  les  fidèles  dans  les  églises,  la  déclaration  prescrite  par  la  loi 
de  1881.  Aussitôt  le  gouvernement  a  perdu  la  tête,  n  s'est  écrié  qull 
y  avait  là  une  violation  formelle  de  la  loi,  chose  intolérable  et  qui. 
exigeait  des  représailles  immédiates.  Autant  il  s'était  montré  conci'- 
liant,   autant  il  allait  se  montrer  dur,   et  implacable.   Et  il    s'ès^ 
montré,  en  effet,  tout  cela.  Mais  il  y  a  mis  une  grande  maladressa. 


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(ppgç-'rr 


REVUS.   —  CHHONIQUB.  223 

k  moins  ^*il  n'ait  voulu  changer,  non  seulement  de  moyens,  mais 
^  but.  Son  but  avoué  était  hier  l'apaisement  :  on  se  dexpande  ce 
^11  est  désormais. 

n  faut  ici  admirer  le  singulier  illogisme  des  choses  humaines  1 

Pendant  plusieurs  mois,  on  a  entendu  le  gouvernement  dire  très  haut 

qu'il  appliquerait  la  loi  de  1905,  rien  que  cette  loi,  toute  cette  loi.  Elle 

«vait  tout  prévu;  elle  suffisait  à  tout  ;  et,  quoi  qu'on  pût  faire  ou  dire 

i  Rome  ou  ailleurs,  aucime  force  humaine  ne  l'en  ferait  dévier.  Il  y 

^<zrait  eu  quelque  grandeur  dans  cette  attitude,  si  le  gouvernement 

^'y  était  maintenu,  n  aurait  fait  preuve  d'une  belle  possession  de  lui* 

Oftôxne,  si,  en  dépit  de  tout  ce  qui  pouvait  advenir,  il  était  resté  à  la 

auteur  où  il  s'était  placé,  laissant  les  orages  se  former  au-dessous 

^^'^B  qu'aucune  perturbation  inférieure  ne  remontât  jusqu'à  lui  et  ne 

^^t  troubler  sa  sérénité.  On  a  pu  croire,  peudant  quelques  semaines, 

V^'£l    en  serait  ainsi.  M.  Briand  répondait  avec  beaucoup  de  sang-froid 

^^^    «icycliques  du  Saint-Père;  il  donnait  à  la  loi  des  interpréta- 

^oi^s  souples  et  ingénieuses  qui  permettaient  de  l'adapter  à  toutes 

1^8  circonstances;  on  reconnaissait  en  lui  quelques-unes  des  qna- 

^^s  d'un  homme  de  gouvernement;  ses  adversaires  eux-mêmes  ren* 

^^ex^t  justice  à  la  convenance  de  son  langage  et  à  la  modération  de 

ses  a«t6B.  Tout  d'un  coup,  changement  complet  I  M.  Briand  annonce 

^^"^  s'était  trompé  ;  que  la  loi  de  1905  ne  suffit  plus  à  une  situation 

Profondément  modifiée,  et  qu'il  se  voit  obligé  de  procéder  à  des 

''^sxires  de  rigueur.  Sa  parole  même  devient  embarrassée,  hésitante, 

^^^fois  violente.  Que  s'est-il  donc  passé  de  si  considérable?  Nous 

^^ons  dit  :  le  Pape  s'est  prononcé  contre  la  déclaration.  Mais  qu'est- 

^  ^onc  que  la  déclaration?  Est-ce  un  de  ces  actes  essentiels,  impor- 

^^3,  indispensables,  à  l'exécution  desquels  le  maintien  de  la  paix 

^Y^  olique  est  attaché  ?  Non,  c'est  une  formalité  qui  tend  de  plus  en 

^^  à  tomber  en  désuétude,  dont  on  se  passe  dans  beaucoup  de 


#•    •    *   « 
'^^i^^^ 


et  qui,  dans  l'espèce,  est  pratiquement  indifférente.  Elle  ne  peut 
%  ni  bien  ni  mal.  On  comprend  que  le  gouvernement  l'impose, 

^^^me  U  loi  l'y  convie,  lorsqu'il  s'agit  d'une  réunion  publique  exi- 
^^^t^t  de  «sa  part  certaines  mesures  de  précaution.  Mais  en  est-il  ainsi 
f  ^^^^=^^  les  réunions  des  fidèles  dans  une  église?  Les  mœurs  sont  id  plus 
y  _^^^^s  que  tout,  et  elles  apportent  avec  elles  la  meilleure  des  garanties. 
^T^  gouvernement  le  sentait  fort  bien  lui-même  lorsqu'il  se  contentait 
^^^^^^^e  déclaration  annuelle.  Cette  déclaration  n'avait  plus  qu'un  carac- 
^/^"'^  symbolique.  Alors,  demandera-t-on,  pourquoi  le  Pape  l'a-t-il 

^Vasée?  Ce  n'est  pas  à  nous  de  le  dire,  et  nous  aurions  beaucoup  de 


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224  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

peine  à  le  faire.  Si  la  déclaration  n'a  aucune  importance  pour  TËtat, 
elle  ne  semble  pas  en  avoir  davantage  pour  TËglise.  Le  refus  du  Pape 
a  causé  à  peu  près  partout  une  surprise  extrême.  Et  c'est  précisément 
parce  que  la  rupture  définitive  s'est  produite  à  propos  d'un  fait  insi- 
gnifiant en  soi  (ju'on  a  de  la  peine  à  s'explicpier  ce  qu'a  eu  d'impé- 
rieux l'exigence  de  l'Ëtat  et  d'absolu  l'intransigeance  de  l'Église.  Il 
est  bien  difficile  de  s'entendre,  lorsqu'on  est  si  loin  môme  de  se  com- 
prendre. 

Parmi  les  actes  auxquels  le  gouvernement  s'est  laissé  emporter,  il 
n'en  est  pas  de  plus  condamnable,  nous  ne  disons  pas  que  l'expulsion 
de  Mgr  Montagnini,  mais  que  la  mainmise  sur  les  archives  dont  il 
était  le  gardien.  L'expulsion  est  une  mesure  brutale  qui  se  rattache  à 
la  série  de  brutalités  par  leEquelles  M.  Combes  avait  procédé  à  la  rup- 
ture avec  le  Saint-Siège.  Son  moindre  défaut  est  d'ailleurs  d'être  inu- 
tile. S'il  est  vrai  que  Mgr  Montagnini  servait  d'intermédiaire  entre  le 
Vatican  et  le  clergé  français,  on  en  trouvera  aisément  un  autre  qui, 
pour  être  moins  apparent,  n'en  sera  ni  moins  actif,  ni  moins  efficace. 
Le  gouvernement  ne  l'ignore  pas,  mais  il  a  voulu  répondre  par  une 
offense  directe  et  personnelle  à  l'interdiction  du  Pape  relative  à  la 
déclaration.  C'est  de  là  déplorable  poUtique  :  eUe  aggrave  les  choses, 
au  lieu  d'en  atténuer  l'acuité.  Toutefois,  si  le  gouvernement  s'était 
contenté  d'expulser  Mgr  Montagnini,  on  aurait  pu  croire  qu'il  avait 
voulu  donner  satisfaction  à  la  violence  de  quelques-uns  de  ses  amis, 
et  peut-être  se  dispenser  de  faire  davantage  :  mais  alors  il  aurait  dû 
mettre,  en  présence  du  prélat  italien,  les  scellés  sur  les  archives  de  la 
nonciature  et  montrer  par  là  sa  ferme  volonté  de  les  respecter.  Il  a 
fait  le  contraire,  il  s'est  emparé  des  archives.  Nous  savons  bien  qu'il  a 
protesté  de  son  intention  de  ne  conserver  et  de  n'utiliser  de  tous  ces 
documens  que  la  partie  postérieure  à  la  rupture  avec  le  Vatican.  Il  y 
cherchera  sans  doute  les  élémens  d'un  complot  contre  les  lois  du 
pays,  et  il  en  trouvera  certainement  d'aussi  sérieux  que  ceux  sur 
lesquels,  à  la  veille  des  élections  législatives,  il  a  éohafaudé  un  autre 
complot  dont  il  n'a  plus  été  question  depuis.  Quant  à  la  partie  des 
archives  antérieure  à  la  rupture,  le  gouvernement  déclare  qu'elle  est 
sacrée  pour  lui;  il  n'y  touchera  pas;  il  n'y  jettera  pas  les  yeux.  On  nous 
pardonnera  de  ne  pas  dire  ce  que  nous  pensons  de  ces  belles  assu- 
rances :  une  sorte  de  pudeur  nous  retient  à  l'égard  de  Tétranger.  Des 
magistrats  sont  chargés  de  faire  le  triage  des  dossiers  :ils  sont  assistés 
par  un  diplomate  dont  on  se  demande  si  sa  présence  est  une  garantie, 
ou  le  contraire.  A  quoi  bon  insister?  Tout  est  fâcheux  dans  cei  inci- 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  225 

dent,  le  fond  et  la  forme,  n  est  gratuitement  blessant  pour  le  gouver- 
ne fxient  pontifical  ;  il  est  peu  glorieux  pour  le  gouvernement  de  la 
RéjpnMque  j  et  nous  ne  croyons  pas  qu'il  soit  destiné  à  faire  faire  des 
pr^ogrès  au  droit  des  gens. 

l^^e  ministère  ne  s'en  est  pas  tenu  là  :  il  a  déposé  un  projet  de  loi 
do  lit  l'objet  apparent,  et  peut-être  sincère,  est  de  donner  à  l'Église  de 
Fr^Lnee  le  droit  commun  qui  a  été  à  maintes  reprises  revendiqué  pour 
dUo,  et  aussi  de  régler  la  question  des  édifices  du  culte.  De  ce  double 
bvity  il  est  à  craindre  que  le  premier  n'ait  pas  été  atteint;  quant  au 
s^ciond,  il  a  été  certainement  manqué.  Le  projet  de  loi  nous  en  a 
élox^iQé  au  lieu  de  nous  en  rapprocher.  Sauf  sur  un  point,  la  reprise 
i^^ïïx^diate  et  la  dévolution  faite  aux  communes  des  biens  ecclésias- 
^^ï>xes,  ce  projet  est  d'ailleurs  inutile  et  le  gouvernement  pouvait 
sép^uguer  la  peine  de  le  rédiger  :  il  est  vrai  qu'il  ne  s'en  est  pas 
^orijrx^  beaucoup  pour  cela. 

L«  droit  commun  pour  l'Église,  que  de  fois  ne  Va-t-onpas  entendu 

^^^'ïf^^nder  I  M .  Briand  a  eu  cependant  tort  de  due  à  M.  RibolJqu'D  avait 

ét^  X'^clamé  par  lui  et  par  ses  amis.  Rien  n'est  plus  inexact.  C'est  sur- 

^^*  è  droite  qu*on  a  revendiqué  le  droit  commun,  sans  se  rendre  assez 

ï^ett.^naent  compte  de  ce  qu'il  était.  Nous  avons,  ici  môme,  prédit 

^^^^^  catholiques  qju'ils  y  trouveraient  une  déception  :  et  comment  pour- 

^^^^^il  en  être  autrement  dans  un  pays  de  Concordat  séculaire,  où  pas 

^^^   seule  loi  jusqu'ici  n'a  été  faite  en  vue  de  s'adapter  à  la  séparation 

^  ^^ Eglise  et  de  l'État  ?  On  s'en  est  aperçu  tout  de  suite  lorsque  le  gou- 

^^'^Xement,  puisant  dans  le  droit  commun,  en  a  retiré  la  loi  de  1881 

^^^t^ve  aux  réunions  publiques,  et  a  essayé  de  la  mettre  en  harmo- 

r^^      avec  les  conditions  indispensables  à  l'exercice  du  culte.  Il  a 

*A^,  —  pourquoi  ne  pas  le  dire  ? —  donner  à  cette  loi  une  double  en- 

^^  ^^«,  en  supprimant  la  formalité  du  bureau  et  en  décidant  qu'au  lieu 

^^^^^^^e  déclaration  pour  chaque  réunion  publique,  on  se  contenterait 

.     ^^^e  seule  pour  toutes  les  réunions  d'une  môme  année.  On  Ta  fait  à 

^^    bonne  intention,  certes  !  mais  avec  un  complet  insuccès.  11  y 

j      ^Xt  là  une  part  de  fiction,  à  notre  avis  innocente  :  malheureusement, 

ï^ape  n'a  pas  voulu  s'y  prêter.  Et  les  catholiques  n'avaient  pas  tort, 

•^^^  avoir  examiné  la  loi  de  1881  en  elle-même,  de  dire  qu'elle 

^^^alt  pas  été  faite  pour  eux.  Rien  de  plus  juste  :  seulement,  ce  qu'ils 

^'^    dit  de  cette  loi,  les  catholiques  pourront  le  dire  de  toutes  les 

^^^^l^s.  Ce  serait,  par  exemple,  un  vrai  miracle  si  la  loi  de  1901  sur 

^     associations  assurait  d'une  manière  satisfaisante  l'exercice  du 

^^te  :  elle  a  été  faite  par  M.  Waldeck- Rousseau  qui  s'est  bien  gardé 

TOME  iixvii.  —  1907.  iS 


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226  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  la  destiner  à  cet  usage,  car  il  était  tout  autant  que  nous  partisan  du 
Concordat  et  adversaire  de  la  séparation.  La  loi  de  1901  est,  à  quel- 
ques égards,  plus  élastique  et  plus  souple  que  celle  de  1905.  Elle 
permet  au  clergé  de  faire  des  associations  qui  ne  seront  composées 
que  de  deux  personnes,  et  dont  l'action  ne  sera  pas  enfermée  dans  les 
anciennes  circonscriptions  ecclésiastiques.  Elle  lui  permet  en  outre 
de  ne  faire  de  déclaration  que  si  l'association  veut  acquérir  la  per- 
sonnalité juridique.  Elle  lui  permet  enfin  d'échapper,  pour  Tadminis- 
tration  de  ses  biens,  au  contrôle  de  TËtat  que  la  loi  de  1905  avait 
organisé  d'une  manière  fort  tracassière.  Mais  quels  seront  ces  biens  ? 
La  loi  de  1905  les  a  si  étroitement  limités  qu'ils  semblent  condamnés 
à  être  insuffisans.  Quoi  qu'il  en  soit,  voilà  le  droit  commun  :  ce  sont 
les  lois  de  1881  et  de  1901.  Le  gouvernement,  après  avoir  bien  cher- 
ché, n'a  pas  trouvé  autre  chose.  La  loi  qu'il  a  présentée  aux  Chambres 
a  mis  très  généreusement,  mais  peut-être  ironiquement,  tout  ce  droit 
commun  à  la  disposition  des  catholiques.  Y  trouveront-ils  les  res- 
sources dont  ils  ont  besoin  pour  vivre  ?  Nous  en  doutons. 

Un  député,  M.  Guieysse,  a  demandé  qu'à  cette  nomenclature  des 
lois  de  droit  commun  on  ajoutât  celle  de  1 905,  ce  qui  a  été  fait.  Quoique 
cette  ^oi  ne  soit  pas  bonne,  c'est  encore  à  notre  avis  la  moins  mau- 
vaise de  toutes,  pour  la  simple  raison  que  ce  n'est  pas  une  loi  de  droit 
commun  et  qu'elle  a  été  faite  en  vue  d'un  objet  particulier,  l'exercice 
du  culte.  ËUe  s'y  adapte  mal,  mais  elle  s'y  adapte.  Le  malheur  est 
qu'elle  perdra,  par  le  vote  de  la  loi  nouvelle,  une  grande  partie  des 
avantages  qu'elle  présentait.  Elle  opérait,  en  effet,  entre  les  mains  des 
associations  cultueUes  la  dévolution  des  biens  ecclésiastiques  dans 
des  conditions  précises.  Les  édifices  du  culte,  les  églises,  suivaient  le 
sort  de  ces  biens,  non  pas  en  ce  qui  concerne  leur  propriété  qui^res- 
tait  à  l'Ëtat,  aux  départemens  et  aux  communes,  mais  pour  tout  ce 
qui  se  rapporte  aux  conditions  de  leur  jouissance.  De  toutes  ces  dis- 
positions de  la  loi  de  1905,  il  ne  restera  rien  avec  la  nouvelle  loi.  11 
est  difficile  de  sonder  les  dispositions  véritables  du  gouverne  meUt.  On 
sait  que  M.  Briand  avait  fait  un  grand  et  heureux  effort  pour  laisser 
provisoirement  le  sort  des  biens  ecclésiastiques  en  suspens;  mais  il  a 
été  débordé  et  entratné  par  un  mouvement  dont  il  n'était  plus  le 
maître.  Ce  n'est  pas  sans  beaucoup  de  peine  qu'il  était  parvenu  à  arra- 
cher pendant  ime  année  encore  les  biens  des  fabriques  et  des  menses 
épiscopales  à  l'impatience  et  à  la  rapacité  des  radicaux-socialistes  ;  il 
avait  pour  cela  joué  son  portefeuille  ;  mais  il  l'aurait  perdu,  —  et  Dieu 
sait  quelles  mains  en  auraient  hérité  !  —  si,  après  le  refus  de  déclara- 


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REVUE.    —  CHRONIQUE.  227 

lioa  fait  par  le  Pape,  U  avait  persisté  dans  la  même  voie.  Le  nou- 
reau  projet  décide  donc  que  les  biens  de  TÉglise  iront  tout  de  suite 
aux  communes.  Ce  sera  d'ailleurs  pour  elles,  dans  beaucoup  de  cas, 
on  triste  cadeau  de  jour  de  Tan  I  Les  déclarations  antérieures  faites 
à  ce  sujet  par  M.  Briand  restent  vraies.  Les  biens  ecclésiastiques  sont 
encombrés,  alourdis  de  charges  nombreuses  que  les  communes 
devront  remplir,  et,  si  eUes  ne  le  font  pas,  on  tremble  à  la  pensée  de 
tous  les  procès  auxquels  elles  seront  exposées  !  Ce  sont  des  «  nids  de 
vipères,  »  disait  il  y  a  quelques  jours  h  peine  M.  Briand,  en  parlant  de 
ces  biens  équivoques.  Ils  n'ont  pas  changé  de  caractère  parce  que 
le  gouvernement  s'est  cru  obligé  de  changer  de  politique,  et  les 
communes  éprouveront  bientôt  autant  de  regrets  de  les  avoir  reçus 
que  les  paroisses  de  les  avoir  perdus.      , 

Mais  les  radicaux-sodalistes  n'ont  pas  vu  autre  chose  dans  lé  projet 
de  loi.  Tout  ce  qui  se  rapporte  à  l'organisation  de  l'Ëglise  leur  a  semblé 
indifférent,  et  peut-être  n'avaient-ils  pas  tout  à  fait  tort.  Que  les  catho- 
liques s'organisent  suivant  la  loi  de  1881,  ou  suivant  celle  de  1901,  ou 
encore  suivant  celle  de  1905  quand  cette  dernière  sera  allégée  des 
biens  ecclésiastiques,  que  leur  importe?  Ce  que  nous  venons  de  dire 
nous-môme  ne  nous  éloigne  pas  beaucoup  de  la  même  conclusion.  Les 
biens  seuls  intéressaient  les  radicaux  :  ils  voulaient  les  prendre  com- 
plètement, immédiatement!  Ils  ont  même  songé  à  disjoindre  cette 
partie  du  projet  de  tout  le  reste  pour  la  voter  toute  seule,  et  il  a  fallu 
au  gouvernement  un  effort  énergique  pour  s'y  opposer.  Des  intrigues 
très  actives  s'ourdissaient  déjà  dans  l'ombre  contre  lui.  M.  Clemenceau 
y  a  coupé  coiu*t,  au  moins  pour  le  moment,  par  la  manière  brusque 
dont  il  a  pris  à  partie  M.  Pelletan  à  la  tribune,  et  dont  il  a  fait  sentir 
à  la  Chambre  elle-même  les  lanières  de  son  éloquence  sèche  et  tran- 
chante. Mais  on  n'a  pas  pu  empêcher  la  Commission  de  renverser 
l'ordre  des  articles  de  la  loi,  et  de  mettre  au  commencement  tout  ce 
qui  se  rapportait  aux  biens  ecclésiastiques,  avec  l'arrière-pensée  per- 
^tante  que,  ces  dispositions  une  fois  votées,  la  suite  deviendrait  ce 
qu'elle  pourrait.  Ce  calcul  a  d'ailleurs  été  déjoué  :  la  loi  a  été  votée 
tout  entière. 

La  discussion  a  été  courte,  et,  la  droite  ayant  annoncé  l'intention  de 
s'en  désintéresser  après  avoir  protesté,  il  n'y  en  aurait  pour  ainsi  dire 
pas  eu  si  M.  Ribot,  dans  un  discours  bref,  pressant,  éloquent,  n'avait 
pas  éclairé  le  point  le  plus  mal  venu  de  cette  loi  de  circonstance, 
dont  on  ne  saurait  dire,  comme  on  Ta  fait  de  la  loi  de  1905,  qu'elle  se 
suffit  à  elle-même.  Elle  sera  certainement  suivie  de  plusieurs  autres 


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228  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

destinées  à  la  corriger  ou  à  la  compléter.  On  peut  se  résigner  à  la 
perte  des  biens  ecclésiastiques  :  quelle  que  soit  son  étendue,  c'est 
un  malheur  matériel.  Mais  qu'adnendra-t-il  des  églises?  Le  gou- 
vernement de  la  République  ayant  renoncé  à  négocier  directement 
et  ouvertement  avec  le  Papç,  les  deux  puissances  emploient  ce 
que  M.  Briand  a  appelé  le  «  maximum  de  négociations  indirectes  :  » 
c'est-à-dire  que  M.  Briand  fait  des  discours  et  que  le  Pape  fait  des 
encycliques.  Mais  encore  faudrait-il  se  lire  et  tenir  quelque  compte 
de  ce  qu'on  dit  de  part  et  d'autre.  On  ne  le  fait  malheureusement 
ni  à  Paris,  ni  à  Rome,  ce  qui  donne  à  croire  une  fois  de  plus  que 
cette  manière  de  négocier  est  la  pire  de  toutes. 

Le  Pape,  dans  sa  dernière  encyclique,  s'est  prononcé  contre  les 
associations  cultuelle^,  «  tant  qu'il  ne  constera  pas,  d'une  façon  cer- 
taine et  légale,  que  la  divine  constitution  de  l'Ëglise,  les  droits  im- 
muables du  pontife  romain  et  des  évéques  comme  leur  autorité  sur  les 
biens  nécessaires  à  l'Église,  particulièrement  sur  les  édifices  sacrés, 
seront  irrévocablement,  dans  lesdites  associations,  en  pleine  sécu- 
rité. »  Or,  que  deviennent  les  édifices  sacrés  avec  la  loi  nouvelle  ?  Dans 
la  loi  de  1905,  ils  devaient,  comme  les  biens  ecclésiastiques,  être  remis 
aux  associations  cultuelles  qui  se  seraient  formées  conformément  aux 
règles  générales  du  culte,  c'est-à-dire  à  la  hiérarchie  ecclésiastique. 
Désormais,  rien  de  pareil.  Les  églises  sont  remises  à  la  disposition  de 
leurs  propriétaires  qui,  dans  l'immense  majorité  des  cas,  sont  les 
communes.  Elles  resteront,  il  est  vrai,  affectées  au  culte,  jusqu'au  mo- 
ment où  leur  désaffectation  aura  été  prononcée  régulièrement  :  mais  où 
est  la  garantie  que  les  choses  se  passeront  ainsi?  Avec  la  loi  de  1905, 
la  garantie  était  dans  l'article  4  :  cet  article  n'existant  plus  dans  la  loi 
nouvelle,  elle  n'est  nulle  part.  Le  maire  attribuera  l'église  à  un  curé 
quelconque,  celui  qui  lui  conviendra,  en  vertu  d'un  acte  administratif 
dont  le  caractère  et  les  conditions  restent  indéterminées.  Et  quoi 
de  plus  fragile  que  cette  attribution  qui  pourra  être  toujours  révo- 
cable? Il  suffira  que  le  curé  cesse  de  plaire  à  la  municipalité  pour 
qu'on  lui  enlève  son  église.  On  fera  tous  les  quatre  ans  les  élec- 
tions municipales  sur  cette  question,  qui  sera^  dans  quelques-unes  de 
nos  communes  rurales,  une  cause  perpétuelle  d'agitation.  Le  danger 
de  schisme,  que  l'article  4  de  la  loi  de  1905  avait  à  peu  près  conjuré, 
redeviendra  très  menaçant.  Si  le  Pape,  à  tort  ou  à  raison,  n'a  pas 
trouvé  dans  la  loi  de  1905  une  sécurité  suffisante  pour  l'usage  des 
édifices  du  culte,  on  se  demande  comment  il  la  trouverait  dans  la  loi  qui 
lui  succède.  M.  Ribot  a  projeté  sur  toutes  ces  difficultés  une  lumière 


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pl^^^p^"^*^- 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  229 

aveuglante  :  la  réponse  de  M.  Briand  a  été  inintelligible.  —  Vous  de- 
maixdez,  a-t-il  dit,  ce  qu'il  y  aura  à  faire  a  s'il  se  forme  une  association 
de  g^ens  qui  ont  une  arrière-pensée  et  si  le  curé  désigné  par  lé  maire 
est  un  faux  curé!  Dans  ce  cas,  U  y  a  les  affectataires,  il  y  a  les  catho- 
liq^ues,  qui  pourront  faire  ce  qui  est  permis  à  tous  les  citoyens  dont 
les  droits  sont  lésés  :  se  pourvoir  devant  les  tribunaux  et  plaider  leur 
ca.ij.se.  »  — M.  Briand  a  l'habitude  d*énoncer  clairement  ce  qu'il  conçoit 
l>ieri  :  on  ne  saurait  dire  que,  cette  fois,  il  ait  parlé  clairement.  À  ce 
mol  d'  «  affectataires,  »  M.  Ribot  a  demandé  :  «  Qu'est-ce  que  c'est  que 
cela.?  »  et  M.  Briand  a  répondu  :  «  C'est  un  terme  de  droit.  »  Peut- 
être  ;  mais,  s'il  a  un  sens,  ce  terme  de  droit  désigne  les  personnes  à 
qrii  xm  objet  a  été  affecté^  et  on  ne  voit  pas  comment  ces  personnes 
poixiraient  se  plaindre  de  cette  affectation.  Quant  aux  catholiques, 
adlmettons  que  l'un  d'entre  eux  puisse  faire  un  procès  à  un  affectataire 
qni  n'avait  pas  qualité  pour  recevoir  :  sur  quel  article  de  loi  s'appuie- 
ra-t-il?  Il  n'y  en  a  plus  un  seul  qui  impose  au  maire  la  moindre  con- 
dition pour  l'attribution  de  l'église.    Plus  d  article  4!   Plus  môme 
^'article  81  M.  Ribot  a  rappelé  dans  son  discours  que  M.  Clemenceau, 
adversaire  de  l'article  4,  l'avait  attaqué  au  Sénat.  M.  Clemenceau  avait 
^t  pourtant  au  sujet  des  églises  :  «  On  les  attribuera  de  bonne  foi  aux 
^tholiques.  »  De  bonne  foi,  c'est  un  mot  dont  on  aurait  peut-être 
P^  se  contenter;  mais,  après  l'avoir  prononcé  au  Sénat,  M.  Clémen- 
^^u  l'a  laissé  dans  son  discours,  U  ne  l'a  pas  mis  dans  son  projet  de 
1^^-  On  ne  voit  donc,  dans  ce  projet,  ni  quels  sont  ceux  qui  pourraient 
^froduire  un  recours  devant  les  tribunaux  contre  une  attribution  illé- 
^^,  ni  même  comment  cette  attribution  pourrait  jamais  être  illé- 
^1^,  puisque  la  loi  n'y  met  d'autre  condition  que  le  bon  plaisir  du 
^^re.  N'aurait-il  pas  mieux  valu,  puisqu'on  voulait  attribuer  tout  de 
^Wte  les  biens  ecclésiastiques  aux  communes,  borner  à  cela  l'effet  de 
^  loi  nouvelle  et  laisser  tout  le  reste  en  l'état?  Les  églises  demeurent 
^"^ertes.  Les  services  religieux  peuvent  y  être  célébrés  en  vertu  d'une 
^^laration  que  le  gouvernement  fait  faire  par  deux  personnes,  les 
P^^ttiières  venues  :  c'est  le  biais  qu'il  a  trouvé  pour  tourner  la  diffi- 
^l^é  qu'il  s'était  créée  à  lui-même,  et  rien  ne  montre  mieux  le  cas 
^'il convient  de  faire  de  l'inutilité  de  la  déclaration.  Pourquoi  n'en  être 
^^^  resté  là?  Pourquoi  avoir  apporté  à  la  situation  des  complications 
*^oxi\elles?  Les  choses  s'arrangent  mieux  toutes  seules  qu'elles  ne  le 
^^t  sous  l'inspiration,  le  plus  souvent  malencontreuse,  de  ce  qu'oa 
^Pï^Ue  le  législateur. 

^t  nous  en   revenons  à  la  question  que  nous  nous  sommes  déjèr 


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'^-^ 


230  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

posée  :  le  gouyemement  cherche- t-il  une  solution  véritahle?  Se 
propose-t-il  pour  but  l'apaisement?  Dans  ce  cas,  il  s'est  trompé  une 
fois  de  plus.  La  dernière  loi  qu'il  a  imaginée  ne  dénouera  pas  toutes 
nos  difficultés.  On  se  fait,  on  continuera  sans  doute  de  se  faire  de  part 
et  d'autre  beaucoup  de  mal,  et  il  en  sera  ainsi  jusqu'à  ce  que  la 
fatigue  générale,  l'abattement,  l'épuisement,  amènent  des  dispositions 
plus  conciliantes,  n  est  fâcheux  de  devoir  à  de  pareilles  causes  le 
règlement  de  nos  conflits,  plutôt  qu'à  l'esprit  de  tolérance  et  à  la 
raison,  n  est  fâcheux  aussi  de  voir  le  gouvernement  se  départir  de  la 
fermeté  tranquille  qu'il  avait  montrée  jusqu'ici,  pour  céder  aux  exi- 
gences de  ses  amis  avancés  :  cela  peut  le  conduire  loin!  Nous  termi- 
nons mal  l'année;  nous  commencerons  mal  l'année  prochaine;  et, 
quoique  la  date  de  cette  chronique  nous  y  porte,  nous  n'avons  pas  le 
courage  de  faire  des  vœux  qui  auraient  peu  de  chance  d'ôtre  réalisés. 
Que  dire  du  travail  législatif?  La  dernière  crise  ministérielle  y  a 
sans  doute  apporté  quelque  retard  ;  mais  ce  n'est  pas  la  seule  cause 
qui  ait  agi  sur  lui,  tantôt  pour  le  ralentir,  tantôt  pour  le  précipiter, 
toujours  pour  le  troubler.  Jamais  il  ne  s'est  poursuivi  avec  moins  de 
méthode.  On  a  vu,  à  la  Chambre,  la  discussion  du  budget,  ou  du 
moins  de  certains  budgets  spéciaux,  commencer  et  môme  s'achever 
avant  que  les  rapports  aient  été  distribués.  Les  rapporteurs  avaient 
voulu  faire  des  monumens  pour  la  postérité  :  la  Chambre  s'en  mo- 
quait et  s'en  passait.  Malgré  cette  hâte,  —  car  la  discussion  a  été 
menée  tambour  battant,  —  le  budget  ne  sera  pas  voté  à  la  fin  di 
l'année,  et  il  faudra  au  moins  un  douzième  provisoire  :  mauvais 
début  pour  une  législature,  n  est  vrai  que  la  Chambre  s'est  donné 
quelques  distractions,  d'ailleurs  courtes.  Elle  a  discuté  et  voté  en 
deux  séances,  avec  un  dédain  absolu  des  études  et  des  enquêtes  préa- 
albles  les  plus  nécessaires,  l'importante  question  du  rachatdes  chemins 
de  fer  de  l'Ouest,  avant-coureur  d'autres  opérations  du  même  genre, 
n  n'y  a  guère,  dans  l'ordre  économique,  de  résolution  plus  impor- 
tante :  la  Chambre  l'a  prise  sans  savoir  pourquoi,  par  suite  d'une  de 
ces  suggestions  confuses,  mais  violentes  qui  s'emparent  quelquefois 
d'une  foule.  Le  Sénat,  heureusement,  semble  vouloir  procéder  avec 
plus  de  réflexion,  et  M.  le  ministre  des  Travaux  publics  a  perdu  son 
temps  auprès  de  la  commission  des  chemins  de  fer,  lorsqu'il  a  voulu 
hn  expliquer  qu'on  pourrait,  en  bâclant  l'affaire  avant  le  31  décembre, 
frustrer  la  Compagnie  des  avantages  plus  considérables  auxquels  lui 
donneraient  droit  les  plus-values  de  l'année  courante,  si  elles  ser- 
vaient à  établir  les  annuités  qui  lui  seraient  dues.  S'il  y  a  des  raisons^ 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  231 

il  y  a  aussi  des  raisonnemens  d'Etat  :  ils  prendraient  un  autre  nom 
•chez  des  particuliers.  La  commission  du  Sénat  est  restée  insensible  à 
l'intérêt  qu'on  lui  présentait  :  elle  a  voulu  étudier,  consulter,  enquêter, 
^vant  de  conclure.  L'exemple  d'une  loi  sur  les  sociétés  d'assurances 
qui  lui  a  été  aussi  renvoyée  par  là  Chambre  ne  l'encourage  pas  à  tout 
accepter  de  celle-ci  les  yeux  fermés.  Il  n'y  a  qu'un  cri  aujourd'hui 
contre  un  projet  qui  écrase  les  sociétés  françaises  au  profit  des  sociétés 
-étrangères  et  qui  a  besoin  d'être  profondément  remanié.  On  avait 
compté  sur  la  complaisance  du  Sénat  pour  consentir  à  tout.  Il  le  fait 
trop  souvent  lorsqu'il  s'agit  de  lois  politiques,  mais  il  y  regarde  de 
plus  près  lorsqu'il  s'agit  de  lois  économiques  et  financières  :  il  rem- 
plit scrupuleusement  cette  partie  de  son  devoir.  Quoi  qu'il  en  soit, 
le  rendement  législatif  se  réduit  pour  le  quart  d'heure  &  peu  de  chose. 
Rien  n'est  voté  définitivement,  pas  môme  le  budget.  Une  Chambre 
encore  toute  jeune  et  inexpérimeptée  a  des  excuses  :  mais  elle  ne 
pourra  pas  les  invoquer  bien  longtemps. 

A  l'étranger,  l'événement  le  plus  important  de  ces  derniers  jours 
est  la  dissolution  du  Reichstag  allemand.  Bien  que  des  discussions 
ardentes,  violentes  même,  eussent  déjà  eu  lieu  dans  l'assemblée  impé- 
riale à  l'occasion  des  affaires  coloniales,  on  ne  s'attendait  généralement 
pas  à  l'orage  qui  y  a  éclaté  le  13  décembre  ni  au  coup  de  tonnerre  qui 
l'a  terminé.  Faut-il  voir  dans  ce  grave  événement  une  conséquence 
de  Tétat  général  de  malaise  où  est  l'Allemagne?  Faut-il  en  res- 
treindre les  causes  au  mécontentement  causé  par  la  médiocre  gestion 
des  affaires  coloniales?  Il  serait  téméraire  de  le  décider  :  peut-être  y 
a-t-il  eu  de  l'un  et  de  l'autre. 

Le  dénouement  s'est  produit  à  l'occasion  d'un  crédit  supplémen- 
taire demandé  pour  continuer  les  opérations  militaires  engagées 
dans  l'Afrique  occidentale,  crédit  relativement  élevé,  il  est  vrai,  car  il 
était  d'environ  30  millions,  tandis  que  le  crédit  principal,  rapidement 
absorbé  en  moins  de  huit  mois,  était  de  27.  Le  gouvernement  esti- 
mait indispensable  d'entretenir  en  Afrique  un  corps  de  8  000  hommes  : 
îl  y  allait  à  ses  yeux  de  l'intérêt  et  de  l'honneur  du  pays.  Malheureu- 
sement, de  mauvais  bruits  avaient  couru  sur  l'administration  colo- 
niale. Ils  avaient  été  portés  au  Reichstag,  et  il  en  était  résulté  des 
discussions  très  pénibles.  Il  avait  fallu  qu'un  nouveau  ministre  des 
Colonies,  M.  Bernard  Dernburg,  vînt  tenir  tête  aux  critiques  qui  se 
produisaient  de  plus  en  plus  acerbes;  mais  ce  choix  même  avait  été 
-critiqué,  et  M.  Dernburg  avait  eu  beaucoup  à  faire  pour  combattre 


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232  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

une  opposition  qui  grossissait  chaque  jour.  Elle  grossissait  surtout 
d'élémens  empruntés  au  Centre  catholique.  Dans  une  sorte  de  corps 
à  corps  qui  s'était  produit  çntre  M.  Rœren,  membre  du  centre,  et 
M.  Dernburg,  ce  dernier  s'était  laissé  emporter  à  des  paroles  extrôme- 
ment  vives  :  il  avait  même  parlé  de  «  chantage,  »  chantage  politique 
bien  entendu.  Mais  cette  expression,  employée  pour  qualifier  l'atti- 
tude du  centre,  n'avait  pas,  on  le  pense  bien,  calmé  des  esprits  déj^ 
très  échauffés.  Elle  avait  agi  comme  de  l'huile  sur  le  feu.  Quelques 
jours  plus  tard,  la  commission  du  Reichstag  ayant  pris  une  résolution 
défavorable  au  crédit  demandé,  ou  au  chiffre  de  ce  crédit,  l'Empereur 
lûi-méme  avait  écrit  une  lettre  indignée  au  président  de  l'Assemblée, 
M.  Ballèstrem,  membre  du  centre.  C'est,  en  effet,  de  la  défection  du 
Centre  catholique  que  venait  le  danger  parlementaire.  Ce  parti,  le 
plus  important  de  l'Assemblée,  car  il  compte  plus  de  cent  membres, 
après  avoir  longtemps  soutenu  le  gouvernement  et  y  avoir  trouvé 
des  profits  très  appréciables,  passait  peu  à  peu  à  l'opposition,  sans 
que  nous  puissions  dire  avec  certitude  à  quel  genre  de  sentiment 
il  obéissait.  Quoi  qu'il  en  soit  à  cet  égard,  le  gouvernement  a  fini  par 
prendre  ombrage  de  l'importance  du  Centre  et  de  la  manière  dont 
il  en  usait.  Tous  ces  symptômes  ont  été  les  avant-coureurs  de  la  tem- 
pête qui  a  éclaté  subitement.  Elle  a  été  courte,  mais  décisive,  car  elle  a 
emporté  le  Reichstag  tout  entier. 

On  a  pu  voir,  dès  l'ouverture  de  la  séance  du  13  décembre,  que  la 
patience  du  chancelier  était  à  bout.  Il  lui  aurait  été  probablement 
facile,  s'il  avait  consenti  à  louvoyer,  à  faire  quelques  concessions,  à 
user  de  ces  ménagemens  habiles  qui  donnent  de  la  séduction  à  sa 
parole,  de  rallier  autour  de  lui  une  majorité  de  quelques  voix.  Il  a 
mieux  aimé  foncer  sur  l'adversaire,  en  déclarant,  non  sans  véhé- 
mence, qu'une  question  patriotique  était  enjeu;  qu'il  s'agissait  de 
savoir  si  l'Allemagne,  qui  était  une  grande  nation  européenne,  serait 
aussi  une  grande  nation  mondiale  ;  que,  pour  qu'il  en  fût  ainsi,  le  gou- 
vernement seul  pouvait  juger  des  moyens  nécessaires;  qu'il  ne  con- 
sentirait pas  à  ce  qu'on  les  lui  marchandât;  enfin  qu'il  ne  capitulerait 
pas.  On  a  compris  alors  que  la  partie  était  fort  sérieuse;  mais,  de  part 
et  d'autre,  on  s'y  trouvait  trop  engagé  pour  reculer.  C'est  du  moins  ce 
qu'a  cru  la  majorité  du  Centre.  Le  vote  s'est  produit  au  milieu  d'une 
agitation,  d'une  émotion  extrêmes.  Au  dépouillement,  le  gouverne- 
ment était  battu  par  une  dizaine  de  voix.  Aussitôt,  le  chancelier  a 
tiré  de  sa  poche  un  décret  de  dissolution  dont  il  a  donné  lecture  sur 
on  ton  irrité.  Le  sort  en  était  jeté  :  le  gouvernement  prenait  le  pays 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  233 

potur  juge  entre  le  Reichstag  et  lui.  Les  élections  doivent  avoir  lieu 
dans  les  deux  mois,  et  la  nouvelle  assemblée  doit  se  réunir  un  mois 
plus  tard. 

L'Allemagne  est  donc  engagée  dans  une  crise  politique  et  électorale 

dont;  le  dénouement  sera  bientôt  connu  :  en  attendant,  nous  nous 

al>stdendron8  de  le  préjuger.  Nous  avons  déjà  beaucoup  de  peine  avoir 

clsilx^dans  nos  propres  élections  pendant  qu'elles  se  préparent,  et  nous 

noxLs  sommes  plus  d'une  fois  trompés  sur  les  résultats  qu'elles  devaient 

donner  :  ce  serait  s'exposer  à  des  chances  d'erreur  encore  plus  grandes 

<ra.o   d'émettre  des  prévisions  sur  des  élections  étrangères.  Il  est  cer- 

tstlTx   que  le  vote  du  Centre  catholique  a  créé  quelque  confusion.  Le 

O^xitre,  en  effet,  s'est  trouvé  voter  avec  les  socialistes:  c'est  avec  eux, 

los    Polonais,  les  Danpis,  les  Alsaciens-Lorrains,  qu'il  a  fait  la  majorité. 

ï^iax*€  rencontre,  sans  doute  ;  il  ne  saurait  y  avoir  d'alliance  véritable 

^^  durable  entre  les  catholiques  et  les  socialistes  ;  en  tout  cas.  il  n'y 

^^ix    svait  pas  le  13  décembre.  Mais  cette  rencontre  est  de  natureà  jeter 

dvi  trouble  dans  les  esprits,  et  c'est  peut-être  sur  cela  que  le  gouveme- 

^a^oxit  acompte.  M.  de  Bulow,  dans  son  discours,  s'est  effectivement  ap- 

plicjué  à  confondre  les  députés  du  Centre  avec  les  adversaires  de  la  poli- 

^î<iue  d'expansion  et  de  grandeur  nationales,  et  le  premier  cri  qui  a  été 

Vaxicé  dans  l'arène  électorale  a  été  :  Guerre  au  Centre  et  au  socialisme. 

Mais  il  y  a  encore  six  semaines  avant  les  élections  :  d'ici  là,  les  choses 

pourraient  bien  se  modifier  quelque  peu.  Il  est  difficile  de  créer  en 

Allemagne,  c'est-à-dire  dans  un  pays  où  les  intérêts,  les  idées,  les 

préjugés  locaux  conservent  une  grande  force,  un  courant  électoral 

tout  nouveau.  Le  Centre  n'a  d'ailleurs  pas  voté  tout  entier  contre  le 

gouvernement:  celui-ci   doit  donc  faire  des  exceptions  parmi  Jes 

«membres  du  groupe  qu'il  combat.  Enfin  le  Centre  a,  dans  une  partie 

du  pays,  des  attaches  très  puissantes,  et  les  socialistes  commencent  à 

en  avoir  partout  où  il  y  a  du  mécontentement.  L'ordre,  le  plan  de  la 

bataille  pourront  se  modifier  quelque  peu  avant  la  fin.  Ce  serait  déjà 

^  résultat  que  d'avoir  rendu  le  Centre  plus  traitable  :  peut-être  s'en 

^ûtentera-t-OD.  Mais  nous  ne  sommes  qu'au  début  de  cette  grande 

opération  politique,  et  personne  encore  n'a  une  vue  bien  claiie  de  ce 

^^  Peuvent  en  être  les  suites. 

Francis  Charmes. 


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tfis 


ESSAIS  ET  NOTICES 


LA   VIE   ET   L'OEUVRE   D'HÉRAULT   DE   SÉCHELLES 


Les  acteurs  du  drame  révolutionnaire  sont  certains  de  ne  pas  êt^  fe 

oubliés  :  leur  mémoire  est  Fobjet  d'un  culte  public,  leur  figure 
souvent  évoquée  dans  les  discours  de  nos  orateurs,  et  leur  vie  inspi 
de  nombreux  écrits.  Les  historiens  se  plaisent  aujourd'hui  à  reo^: 
stituer  l'existence  que  Ton  menait  sous  la  Terreur,  et  il  seml:^ — -*e 
que  leur  curiosité  soit  tout  particulièrement  attirée  par  le  sangl^L^^^ 
couperet  de  la  guillottine.  C'est  ainsi  que  nous  devons  aux  rechercl^^^s 
de  M.  Emile  Dard  une  nouvelle  biographie  d'Hérault  de  Séchelles  ^^^ 
môme  temps   qu'une    réédition  des    œuvres  littéraires  du  célèbi 
Jacobin  (1). 

«  L'opinion  commune  lui  est  sévère,  —  remarque  M.  Dard 
début  de  son  livre,  —  les  partis  l'ont  traité  tour  à  tour  en  adversai^^^ 
et  en  transfuge  (2).  »  Si  nous  examinons^  avei:  Tattentioa  qu*il  mérit--^' 
l'ouvrage  qui  achève  de  nous  renseigner  sur  le  rôle  du  conventionn^^^ 
nous  verrons  que  «  l'opinion  »  avait  quelque  raison  d'user  de  sévér^^^ 
à  l'égard  de  ce  triste  personnage. 

Hérault  de  Séchelles  n'était  âgé  que  de  vingt-cinq  ans  lorsqu'il  i^«t 
nommé,  le  20  juUlet  1785,  avocat  général  du  Parlement,  grâce  à       ^ 

(1)  Un  épicurien  sous  la  Teireur.  Hérault  de  Séchelles  (1759-1794^,  d'après  ^^ 
documens  inédits,  par  M.  Emile  Dard,  1  vol.  in-8«;  Perrin.  —  Hérault  de  Séche^"^i 
Œuvres  littéraires^  publiées  avec  une  préface  et  des  notes,  1  vol.  in-16;  ibid» 

(2)  Le  lecteur  voudra  bien  se  rappeler  les  articles  si  documentés  que  M.  Er^caesf 
Daudet  a  publiés  ici  sur  le  même  sujet  et  qui  établissent  nettement  qu'HérauB^ 'C  ^'^ 
Séchelles  fut  «  un  apôtre  du  terrorisme  persécuteur  et  brutal.  »  Voyez  àorn^s  la 
Revue  des  1*%  15  octobre  et  15  novembre  1903  :  les  Dames  de  Bellegarde. 


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ESSAIS    ET    NOTICES.  235 

protection  de  la  duchesse  de  Polignac,  sa  cousine.  Une  tradition  veut 
que  la  Reine  broda  elle-même  la  ceinture  noire  qu'elle  offrit  au  jeune 
magistrat.  La  bonne  compagnie  venait  en  foule  au  Châtelet  applaudir 
le  séduisant  orateur  qui  se  réservait  les  «  causes  d'éclat  »  et  les  sou- 
tenait, disent  les  contemporains,  en  «  homme  sensible.  »  Après  avoir 
tenu  des  propos  austères  à  la  tribune,  M.  Tavocat  général  montait  dans 
on  luxueux  carrosse  et  courait  à  ses  plaisirs.  Nous  ne  le  suivrons  pas 
dans  son  boudoir  de  la  rue  Basse-du-Rempart,  —  dont  le  mobilier  trop 
confortable  a  été  consciencieusement  inventorié  par  les  biographes, 
—  et  nous  irons  le  retrouver  de  préférence  dans  son  cabinet  de  tra- 
vail, an  milieu  de  ses  quatre  mille  volumes.  «  Les  orateurs  grecs  et 
latins,  dans  leur  texte  et  dans  les  traductions  de  Tabbé  Auger,  avoisi- 
naient  les  grands  écrivains  du  dernier  siècle,  quatre-vingt-douze  vo- 
lumes de  Voltaire,...  trente-quatre  de  Jean-Jacques  et  cinquante-six  de 
Buffon.  » 

HérauH  avait  une  envie  extrême  àfi  connaître  Thistorien  de  la 
nature  dont  il  relisait  sans  cesse  les  ouvrages.  Il  arriva  à  Montbard  le 
30  octobre  1785,  y  passa  deux  jours,  et  pénétra  dans  le  fameux  sanc- 
tuaire qu'on  a  appelé  «  le  berceau  de  Thistoire  naturelle.  »  Il  nota 
ses  impressions  dans  un  petit  opuscule,  qui  parut  à  la  fin  de 
l'année  1785,  sans  nom  d'auteur,  sous  le  titre  :  Vistte  à  Buffon.  «  C'est 
le  premier  modèle  d'un  genre  qui  a  fait  fortune,  —  dit  M.  Dard,  —  l'in- 
terview irrévérencieuse  des  hommes  célèbres.  »  Bufîon  aurait  donné 
à  son  hête  la  définition  du  génie.  —  Le  visiteur  est  frappé  par  l'attitude 
religieuse  du  châtelain  qui  assiste  tous  les  dimanches  à  la  grand'messe. 
«  Je  tiens  de  M.  de  Buffon,  —  écrit-il,  —  qu'il  a  pour  principe  de  res- 
pecter la  religion  ;  qu'il  en  faut  une  au  peuple  ;  que  dans  les  petites 
villes  on  est  observé  de  tout  le  monde,  et  qu'il  ne  faut  choquer  per- 
sonne. »  Le  savant  lui  montre  des  lettres  de  l'impératrice  Catherine 
en  s'applaudissant  «  d'avoir  été  plus  entendu  par  une  femme  que  par 
ime  Académie.  »  Ici  le  jeune  homme  paraît  sensible  à  la  gloire  «  per- 
sonnifiée »  par  le  vieillard  :  «  Dans  cette  haute  correspondance  de  la 
puissance  et  du  génie,  mais  où  le  génie  exerçait  la  véritable  puis- 
sance, je  sentais  mon  âme  attendrie,  élevée.  »  —  Mais  cette  émotion 
est  de  courte  durée.  A  vrai  dire,  les  pages  que  nous  avons  sous  les 
yeux  témoignent  de  moins  d'enthousiasme  que  d'ironie  et  justifient 
pleinement  la  sévérité  de  Sainte-Beuve,  qui  a  traité  l'auteur  d'  c  espion 
léger,  infidèle  et  moqueur  (1).  » 

(1)  CauMerïes  eu  Lundi,  t.  IV. 


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236  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

L'ouvrage  qui  succède  à  cet  écrit,  et  qui  est  postérieur  de  trois  ans, 
nous  fera  pénétrer  plus  avant  dans  le  caractère  d'Hérault  de  Séchelles. 
Durant  Tété  de  1788,  Hérault  donna  l'hospitalité,  au  château  d'Épone, 
à  un  étrange  personnage  qui  jouissait  alors  de  quelque  célébrité  dans 
les  cénacles  littéraires.  Antoine  de  Lassalle  avait  conçu  au  cours  de 
ses  voyages  une  ingénieuse  théorie  qui  reposait  sur  le  système  des 
compensations.  Il  voulait  prouver  que  l'univers  était  un  immense 
pendule  qui  oscillait  entre  deux  infinis.  «  Tout  oscille,  disait-il, 
tout  balance,  tout  est  alternativement  vainqueur  et  vaincu...  Notre 
âme  est  une  rude  escarpolettelmenée  par  deux  nègres  vigoureux,  n 
La  théorie  était  exposée  dans  un  livre  intitulé  :  La  Balance  natu- 
relle^ ou  Essai  sur  une  loi  universelle  appliquée  aux  sciences,  arts  et 
métiers  et  aux  moindres  détails  de  la  vie  commune.  —  Le  livre  était 
dédié  à  Hérault  de  Séchelles,  l'homme  harmonieusement  balancé,  en 
qui  Lassalle  avait  trouvé  «  l'emblème  vivant  »  de  son  ouvrage. 
Les  idées  matérialistes  dont  était  rempli  ce  traité  donnèrent  lieu 
à  de  nombreuses  discussions  qui  retentirent  sous  les  voûtes  du 
château  d'Épone.  L'avocat  Bellart  rapporte  qu'Hérault,  Ysabeau  son 
secrétaire  et  Lassalle  tenaient  des  propositions  «  à  faire  dresser  les 
cheveux  sur  la  tète...  Le  maître  de  la  maison  se  reposait  des  impiétés 
avec  des  obscénités.  »  Bellart  constate  qu'Hérault  était  «  matérialiste 
au  plus  haut  degré;  »  il  quitta  précipitamment  le  château,  y  ayant  fait 
ime  découverte  qui  le  choqua  fort  :  M.  Dard  nous  laisse  malicieuse- 
ment entendre  qu'il  s'agissait  d'intrigues  amoureuses  au  dénouement 
trop  rapide. 

Quoi  qu'il  en  soit,  c'est  au  sortir  de  ces  discussions  qu'Hérault  ré- 
digea un  petit  cahier  qui  fut  imprimé  dans  les  dernières  semaines  de 
l'année  1788.  Le  Codicille  politique  et  pratique  d'un  jeune  habitant 
d'Épone  est  un  recueil  de  pensées  qui  traite  de  l'art  de  parvenir  et  du 
culte  du  moi.  L'art  de  parvenir  consistera  à  bien  observer  et  à  calculer 
exactement  :  Qui  bene  définit  et  dividit  tanquam  Deus,  Mais  pour 
atteindre  le  but,  il  ne  faudra  pas  craindre  de  s'affranchir  des  préjugés 
et  des  lois.  Le  cynisme  qui  perçait  dans  [cet  écrit  effraya  la  famille, 
de  l'auteur;  l'avocat  général,  soucieux  encore  de  sa  réputation 
consentit  à  ce  que  l'édition  fût  anéantie  avant  que  le  public  n'ait  eu  le 
temps  de  crier  au  scandale.  La  date  où  l'opuscule  fut  composé  en 
constitue  l'hitérét  :  le  Codicille  nous  renseigne  sur  les  méditations  du 
jeune  patricien  quelques  mois  avant  la  chute  de  l'ancien  régime. 
L'ouvrage  n'est  pas  autre  chose  qu'une  «  Théorie  de  l'ambition,  »  et 
c'est  môme  sous  ce  titre  qu'il  fut  réimprimé,  —  d'une  manière  très 


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mm^^^^-^1%1 


ESSAIS    ET    NOTICES.  237 

f3Xitive  du  reste,  —  en  1802  (1).  Quelques  citations  donneront  une 
iciée  plus  exacte  de  ces  maximes  que  n'importe  quel  commentaire  : 

«  L'homme  n'est  grand  qu'en  proportion  de  l'estime  continue  qu'il 
a.  i>our  lui-môme  (IV-xix).  » 

«  11  ne  s'agit  pas  d'être  modeste,  mais  d'être  le  premier  (  Vl-ii).  » 
»  Envelopper  les  fourbes  dans  leurs  propres  filets,  ne  ruser  que 
dans  la  forme,  tenir  registre  des  ruses  qui  auront  réussi  (VI-x).  » 

*<  Se  consoler  des  malheurs  réels  par  un  bonheur  idéal;  se  ré- 
fugier  de  son  cœur  dans  sa  tête  (Vl-xxv).  » 

«    Faire  dire  par  les  autres  le  mal  qu'on  pense  de  ses  ennemis,  en  les 
iouant  des  qualités  voisines  de  leurs  défauts  et  de  leurs  vices  (VII-vi).  » 
«   Donner  toujours,  et  surtout  aux  femmes,  une  haute  idée  de  soi 
par  des  mots  fiers  (X-vii).  » 

«    Louer  ceux  de  nos  émules  que  nous  avons  surpassés  (X-xn).  » 
On  le  voit,  il  suffit  d'ouvrir  ce  testament  philosophique  pour  se 
rendre  compte  qu'il  ne  contient  pas  une  morale  nouvelle  :  on  y  re- 
troxiAre  les  commandemens  du  catéchisme  machiavélique  transportés 
^  l'époque  des  Liaisons  dangereuses. 

I.«es  œuvres  d'Hérault  de  Séchelles  comprennent  encore  des 
^^  flexions  sur  la  Déclamation,  des  Remarques  Sur  la  conversation,  les 
^ét dits  sur  la  Société  d'Olten  (1790),  —  récit  humoristique  d'un  voyage 
6ïi  Suisse,  —  VÊloge  d'Athanase  Auger  (lu  à  la  séance  publique  de  la 
Société  des  Neuf  Sœurs,  le  25  mars  1792),  —  éloquent  hommage 
ï>Bn.du  à  la  mémoire  du  traducteur  de  Démosthène,  —  et  des  Pensées 
^^  anecdotes  qui  renferment  quelques  raisonnemeus  frappans  par  leur 
J^ist^sse. 

^'écrivain  pénétrant,  qui  se  vantait  d'être  un  homme  libre  et  de 

'^^Priser  les  esclaves,  allait  être  amené  tout  naturellement  à  ressentir 

^  premiers  effets  de  l'ivresse  révolutionnaire  :  il  fut  arraché  à  ses 

^^Vatm  ou  à  ses  plaisirs  par  les  clameurs  de  la  foule  qui  se  ruait  vers 

bastille  et  il  pi'it  part  à  l'émeute  d'une  façon  tout  à  fait  scanda- 

^^^e^  L'espace  nous   manque   pour    retracer  en  détail  la  carrière 

j.^érault  de  Séchelles;  nous  chercherons  pourtant  une   querelle  à* 

^^torien  qui  trace  du  personnage  un  portrait  par  trop  flatté  :  il 

c^^^)  Les  titres  des  chapitres  indiquent  les  divisions  du  traité  :  Chapitre  I.  Pré- 
pç^^%  généraux  pour  avoir  du  génie.  —  II.  Choix  de  moyens  et  de  circonstances 
^^/^  «xalter  les  facultés  intellectuelles,  soit  toutes  ensemble,  soit  les  unes  aux 
ho^?*^»  des  autres.  —  II L  Lecture.  —  IV.  Caractère.  —  V.  Connaissance  des 
l^^^*i[ies.  —  VI.  Plan  d'action.  —  VIT.  Conversation.  —  VIIl.  Forme  des  livres.  — 
X|'  ^^yle  des  livres  et  des  discours  publics.  —  X.  Théorie  du  charlatanisme.  — 
V  -«-«^que  des  contractifs. 


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238  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

semble  qu*il  ait  des  trésors  d'indulgence  pour  a  TAlcibiade  de  la 
Montagne  »  et  qu'il  soit  constamment  sous  le  charme  de  la  beauté,  du 
savoir  et  de  l'éloquence  du  cet  ambitieux  politicien  ;  nous  ne  nous 
laisserons  pas  entraîner  de  la  sorte,  et  nous  examinerons  plus  froi- 
dement les  chefs  d'accusation  qui  pèsent  si  lourdement  sur  la  mé- 
moire du  cynique  Jacobin. 

Ëlu  député  à  l'Assemblée  législative  le  16  septembre  17^1,  Hérault 
ne  tarda  pas  à  descendre  la  pente  glissante  qui  conduisait  des  Feuil- 
lans  à  la  Gironde  et  de  la  Gironde  à  la  Montagne.  Un  an  après,  le 
1''  septembre  1792,  il  fut  porté  au  fauteuil  présidentiel.  Les  prisons 
vont  se  remplir  d'innocens,  les  massacres  vont  ensanglanter  la  rue,  et 
celui  qui  est  alors  le  premier  magistrat  de  France  ne  fera  que  de  loin 
en  loin  le  geste  de  calmer  les  assassins.  Le  î  novembre,  l'ancien 
Girondin  fut  élu  par  la  Montagne  président  de  la  Convention  :  il 
témoignait  sa  reconnaissance  en  défendant  Robespierre  contre  Louvet 
et  Barbaroux.  —  Hérault  jugea  prudent  de  s'éloigner  avant  que  le 
procès  de  Louis  XYI  ne  conmiençàt  :  il  se  fit  donner  avec  Philibert 
Simond  une  mission  en  Savoie,  pour  gagner  ce  pays  aux  idées  révolu- 
tionnaires, u  Quelques  semaines  après  leur  arrivée,  —  dit  M.  Ernest 
Daudet,  —  les  citoyens  commissaires  étaient  exécrés  autant  que  re- 
doutés... Absens  de  Paris,  les  représentans  du  peuple  en  mission 
auraient  pu  se  dispenser  de  s'associer  au  vote  de  la  Convention  qui 
prononçait  la  mort  du  Roi.  Mais  ils  revendiquèrent  leur  part  de  res- 
ponsabilité et 's'associèrent  à  ce  crime,  en  écrivant  de  Chambéry  : 
<c  que  leur  vœu^  était  pour  la  condamnation  de  Louis  Capet  sans  appel 
au  peuple.  » 

Le  plus  beau  jour  de  TAlcibiade  de  la  Montagne  fut,  au  dire  de 
M.  Dard,  le  1 0  août  1793.  Hérault,  qui  venait  de  donner  une  Constitution 
à  la  France,  célébra  le  culte  de  là  Nature  sur  la  place  de  la  Bastille.  La 
Bibliothèque  nationale  possède  une  estampe  qui  permet  de  se  repré- 
senter les  scènes  de  folie  auxquelles  donna  lieu  cette  fête  déma- 
gogique. «  Étrange  fête,  écrit  Taine  à  ce  sujet,  et  qui  exprime  bien 
Tesprit  du  temps  :  c'est  une  sorte  d'opéra  que  les  autorités  pu- 
bliques jouent  dans  la  rue,  avec  des  chars  de  triomphe,  des  encen- 
soirs, des  autels,  une  arche  d'alliance,  des  urnes  mortuaires  et  le 
reste  des  oripeaux  classiques.  »  Quelques  jours  après,  Hérault  appre- 
nait que  son  grand-oncle,  M.  Magon  de  la  Balue,  âgé  de  quatre- 
vingts  ans,  avait  été  incarcéré  à  la  Force.  Nicolas  Berryer,  qui  était  lié 
avec  la  famille,  supplie  le  président  de  l'Assemblée,  membre  du 
Comité  de  Salut]  public,  d'intervenir.  Hérault  répond  «  qu'il  se  compro- 


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ESSAIS    ET  NOTICES.  239 

mettraitlui-mémô  en  sollicitant  pour  son  oncle;  qu'il  ne  sauverait  pas  ri 

celui-ci  pour  lequel  il  ne  pouvait]]rien.  »  Berryer  demeura  confondu 

d'une  telle  impassibilité.  ,       ';; 

Une  des  plus  lourdes  charges  qui  pèsent  'sur  le  conventionnel  '  ^ 

est  d'avoir  été  l'ami  de  Carrier  ;  M.  Dard  constate  qu'Hérault  fut  au  ;,^ 

Comité  de  Salut  public  le  correspondant  préféré  du  terrible  proconsul. 
«  J'ai  lu  tes  lettres  au  Comité,  écrit-il,  le  20  septembre,  à  Carrier.  Elles 
sont  pleines  de  vigueur  et  d'énergie.  Continue,\brave  collègue,  c'est 
en  poursuivant  ainsi  les  coquins  et  les  honmies  douteux,  c'est  en 
dém^geant  cette  engeance  que  tu  sauves  la  République.  »  On  sait  le  j} 

moyen  que  Carrier  employa  dans}la|  suite  pour,«c  déménager  »  rapide-  jj 

ment  l'engeance  des  hommes  douteux.  Dans  une  autre  lettre,  Hérault 
donne  à  son]  correspondant  le  conseil  de  «  frapper  en  passant  de 
grands  coups  et  d'«i  laisser  la  responsabilité  à  ceux  qui  sont  chargés 
de  i'exécater.  »  M.  Dard  retrouve  avec  raison  dans  cette  recomman- 
dation hypocrite  la  théorie  dul  charlatanisme]  qui  [fait  l'objet  d'un 
chapitre  du  Codicille. 

À  partir  de  ce  moment,  les  argumens  manquent  à  l'historien  pour 
disculper  le  féroce  Montagnard.  H  nous  le  montre,  menacé  par  l'hosti- 
lité de  Robespierre  et  en  proie  à  son  tour  à  la  terreur.  «  Hérault  était 
devenu,  comme  Hébert,  implacable  par  peur.  »  C'est  par  lâcheté  qu'il 
change  la  Reine  sa  bienfaitrice  qu'un  mois  auparavant  il  avait  eu 
l'intention  de  sauver.  Au  cours  de  sa  mission  dans  le  Haut-Rhin,  s'il  n'a 
pas  «  semé  quelques  guillotines  »  sur  sa  route,  —  comme  le  lui  fait 
dire  FeUer,  dans  la  Biographie  universelle,  —  il  n'en  a  pas  moins 
q>pliqué  à  outrance  les  pires  lois  révolutionnaires  :  il  pressentait  qu'il 
allait  être  sacrifié  avec  Danton  à  la  haine  de  Robespierre  et  de  Saint- 
Jost.  Mallet  du  Pan  notait  'dans  un  rapport  qu'Hérault  u  marchait 
sur  la  lame  d'un  rasoir.  »  Le  suspect  cherchait  en  vain  des  consola- 
tions auprès  de  sa  belle  amie,  M""**  de  Morency,  qu'il  emmenait  souper 
à(Cha01ot,  «  dans  un  petit  pavillon  nommé  l'Amitié.  »  Mais  il  ne 
réussissait  pas  à  lui  cacher  ses  alarmes  :  «^C'est  plutôt  pour  se  tuer, 
écrivait-elle,  qu'il  prend  du|plaisir  ;à  l'excès  que  pour  se  rendre  heu- 
reux. »  Le  16  mars  1794,  le  «  ci-devant  noble  »  Hérault  de  Séchelles 
retrouvait  à  la  prison  du]  Luxembourg  la  bonne  compagnie  qu'il 
avait  [désertée.  Notre  historien  constate  avec  satisfaction  que  l'on 
fit  au  cousin  de  la  duchesse  de  Polignac  «  la  réception  de  l'enfant 
prodigue.  '»  Le  2  avril,  il  comparut  devant  le  tribunal  où  il  rappela 
en  pure  perte  les  services  qu'il  avait  rendus  à  la  nation.  Trois  jours 
après,  il  montaMans  la  même  charrette  que  Danton  et  Fabre  d*£glan- 


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240  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tme.  Son  attitude  fut  celle  de  Tindifférence,  au  témoignage  de  Taca- 
démiden  Ârnault,  qui  rencontra  le  lugubre  cortège  :  «  Il  [Hérault] 
paraissait  enfin  détaché  de  la  vie  dont  il  avait  acheté  la  conservation 
par  tant  de  lâchetés  et  d'atrocités.  L'aspect  de  cet  égoïste  étonnait 
tout  le  monde.  » 

M.  Dard  mentionne  qu'Hérault  relisait  son  Codicille  en  prison  et  y 
apportait  des  corrections.  Nous  regrettons  de  ne  pas  posséda*  ces 
retouches.  C'eût  été  un  document  curieux  que  celui  qui  nous  eût]  ren- 
seignés eur  les  dernières  pensées  de  l'épicurien  qui  venait  de  par- 
courir une  si  rapide  et  si  triste  carrière  :  cet  ironiste  eut  soin,  même 
au  bord  dej'abime,  de  ne  rien  livrer  de  son  âme  et  de  ne  donner 
aucune  marque  de  repentir  qui  pût  modifier,  en  quoi  que  ce  fût, 
son  attitude  de  comédien.  Hérault  de  Séchelles  mérite  d'être  traité 
avec  la  môme  rigueur  que  son  complice  Danton,  dont  on  a  pu  dire  : 
u  Si  nous  étions  condamnés  à  l'admirer  ou  seulement  à  l'absoudre,  il 
faudrait  déchirer  tous  les  codes,  jeter  au  feu  tous  les  livres  de  morale, 
retourner  à  l'état  sauvage,  avec  l'innocence  de  moins  et  la  corrup- 
tion de  plus.  » 

Nous  souhaitons  que  cette  courte  nc^ice  suffise  à  montrer  le  réel 
intérêt  du  livre  de  M.  Dard.  On  ne  saurait  trop  louer  la  bonne  mé- 
thode employée,  qui  consiste  à  situer  le  document  dans  un  tableau 
pittoresque  et  à  dissimuler  ainsi  Teffort  que  la  recherche  a  coûté. 
Soyons  donc  reconnaissans  à  l'historien  de  nous  avoir  fait  pénétrer 
dans  l'intimité  d'un  des  personnages  les  plus  singuliers  qui  aient 
figuré  sur  la  scène  de  la  Hévolution,  et  félicitons-le  d'avoir  réussi  à 
fixer  les  traits  de  l'écrivain  et  de  l'orateur  dans  un  portrait  d'uue 
touche  fine,  élégante  et  légère. 

R.  V. 


Le  Secrétaire  de  la  Rédaction^  gérant ^ 
Joseph  Bertrand. 


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LE  CAHIER  ROUGE 


DE 


BENJAMIN   CONSTANT 


MA   VIE    (1767-1787) 


11(1) 

Ce  fui  à  cette  époque  [1787]  que  je  fis  connaissance  avec  la 
première  femme  d'un  esprit  supérieur  que  j'aie  connue,  et  l'une 
de  celles  qui  en  avait  le  plus  que  j'aie  jamais  rencontrée.  Elle  se 
nommait  M""*  de  Charriëre.  C'était  une  Hollandaise  d'une  des 
premières  familles  de  ce  pays,  et  qui,  dans  sa  jeunesse,  avait  fait 
beaucoup  de  bmiit  par  son  esprit  et  la  bizarrerie  de  son  caractère. 
A  trente  ans  passés,  après  beaucoup  de  passions,  dont  quelques- 
unes  avaient  été  assez  malheureuses,  elle  avait  épousé,  malgré  sa 
famille,  le  précepteur  de  ses  frères,  homme  d'esprit,  d'un  carac- 
tère délicat  et  noble,  mais  le  plus  froid  et  le  plus  flegmatique 
que  l'on  puisse  imaginer.  Durant  les  premières  années  de  son 
mariage,  sa  femme  l'avait  beaucoup  tourmenté  pour  lui  im- 
primer un  mouvement  égal  au  sien  ;  et  le  chagrin  de  n'y  par- 
venir que  par  momens  avait  bien  vite  détruit  le  bonheur  qu'elle 
s'était  promis  dans  cette  union  à  quelques  égards  dispropor- 
tionnée. Un  homme  beaucoup  plus  jeune  qu'elle,  d'un  esprit 
très  médiocre,  mais  d'une  belle  figure,  lui  avait  inspiré  un  goût 

(i)  Voyez  la  Home  du  î"  janvier. 

TOXB  zzxvik  —  i907.  16 


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242  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

très  vif.  Je  n'ai  jamais  su  tous  les  détails  de  cette  passion  :  mais 
ce  qu'elle  m'en  a  dit  et  ce  qui  m'a  été  raconté  d'ailleurs  a  suffi 
pour  m'apprendre  qu'elle  en  avait  été  tort  agitée  et  fort  malheu- 
reuse, que  le  mécontentement  de  son  mari  avait  troublé  l'inté- 
rieur de  sa  vie,  et  qu'enfin  le  jeune  homme  qui  en  était  l'objet 
l'ayant  abandonnée  pour  une  autre  femme  qu'il  a  épousée,  elle 
avait  passé  quelque  temps  dans  le  plus  affreux  désespoir.  Ce 
désespoir  a  tourné  à  bien  pour  sa  réputation  littéraire,  car  il  lui 
a  inspiré  le  plus  joli  des  ouvrages  qu'elle  ait  faits  :  il  est  intitulé 
CalistCy  et  fait  partie  d'un  roman  qui  a  été  publié  sous  le  titre 
de  Lettres  écrites  de  Lausanne.  Elle  était  occupée  à  faire  im- 
primer ce  livre  quand  je  fis  connaissance  avec  elle.  Son  esprit 
m'enchanta.  Nous  passâmes  des  jours  et  des  nuits  à  causer  en- 
semble. Elle  était  très  sévère  dans  ses  jugemens  sur  tous  ceux 
qu'elle  voyait.  J'étais  très  moqueur  de  ma  nature.  Nous  nous 
convînmes  parfaitement.  Mais  nous  nous  trouvâmes  bientôt  l'un 
avec  l'autre  des  rapports  plus  intimes  et  plus  essentiels.  M""'  de 
Charrière  avait  une  manière  si  originale  et  si  animée  de  consi- 
dérer la  vie,  un  tel  mépris  pour  les  préjugés,  tant  de  force  dans 
ses  pensées,  et  une  supériorité  si  vigoureuse,  et  si  dédaigneuse 
sur  le  commun  des  hommes,  que  dans  ma  disposition,  à  vingt 
ans,  bizarre  et  dédaigneux  que  j'étais  aussi,  sa  conversation 
m'était  une  jouissance  jusqu'alors  inconnue.  Je  m'y  livrai  avec 
transport.  Son  mari,  qui  était  un  très  honnête  homme,  et  qui 
avait  de  l'affection  et  de  la  reconnaissance  pour  elle,  ne  l'avait 
menée  à  Paris  que  pour  la  distraire  de  la  tristesse  où  l'avait  jetée 
l'abandon  de  l'homme  qu'elle  avait  aimé.  Elle  avait  vingt-sept  ans 
de  plus  que  moi,  de  sorte  que  notre  liaison  ne  pouvait  l'inquiéter. 
Il  en  fut  charmé  et  l'encouragea  de  toutes  ses  forces.  Je  me  sou- 
viens encore  avec  émotion  des  jours  et  des  nuits  que  nous  pas- 
sâmes ensemble  à  boire  du  thé  et  à  causer  sur  tous  les  sujets 
avec  une  ardeur  inépuisable.  Cette  nouvelle  passion  n'absorbait 
pas  néanmoins  tout  mon  temps.  Il  m'en  restait  malheureusement 
assez  pour  faire  beaucoup  de  sottises  et  beaucoup  de  dettes.  Une 
femme  qui  de  Paris  correspondait  avec  mon  père  l'avertit  de  ma 
conduite,  mais  lui  écrivit  en  même  temps  que  je  pourrais  tout 
réparer  si  je  parvenais  à  épouser  une  jeune  personne  qui  était  de 
la  société  dans  laquelle  je  vivais  habituellement  et  qui  devait  avoir 
90  000  francs  de  rente.  Cette  idée  séduisit  beaucoup  mon  père, 
ce  qui  était  fort  naturel.  Il  me  la  communiqua  dans  une  lettre 


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LE  CAHIER  ROUOB   DE  BENJAMIN  CONSTANT.         243 

qui  contenait  d'ailleurs  beaucoup  et  de  très  justes  reproches,  et 
où  il  finissait  par  me  déclarer  qu'il  ne  consentirait  à  la  prolon-* 
gatronde  mon  séjour  à  Paris  que  si  j'essayais  de  réaliser  ce  pro- 
jet avantageux  et  si  je  croyais  avoir  quelque  chance  de  réussir. 
La    personne  dont  il  s'agissait  avait  seize  ans  et  était  très  jolie. 
Sa  mère  m'avait  reçu  depuis  mon  arrivée  avec  beaucoup  d'amitié. 
Je  me  voyais  placé  entre  la  nécessité  de  tenter  au  moins  une 
chose  dont  le  résultat  m'aurait  fort  convenu,  ou  celle  de  quitter 
une  ville  où  je  m'amusais  beaucoup  pour  aller  rejoindre  mon 
père  qui  m'annonçait  un  grand  mécontentement.  Je  n'hésitai  pas 
&  risquer  la  chose.  Je^commençai,  suivant  l'usage,  par  écrire  à  la 
mère  pour  lui  deipander  la  fnain  de  sa  fille.  Elle  me  répondit 
fort  amicalement,  mais  par  un  refus  motivé  sur  ce  que  sa  fille 
était  déjà  promise  à  un  homme  qui  devait  l'épouser  dans  quelques 
mois.  Cependant,  je  ne  crois  point  qu'elle  considérât  elle-même 
ce  refus  comme  irrévocable  ;  car,  d'un  côté,  j'ai  su  depuis  qu'elle 
avait  fait  prendre  en  Suisse  des  informations  sur  ma  fortune,  et 
de  l'autre,  elle  me  donnait  toutes  les  occasions  qu'elle  pouvait  de 
parler  tètè  à  t^te  avec  sa  fille.  Mais  je  me  conduisis  en  vrai  foui 
A.U  lieu  de  profiter  de  la  bienveillance  de  la  mère  qui,  tout  en 
^^  refusant,  m'avait  témoigné  de  l'amitié,  je  voulus  commencer 
^^  foman  avec  la  fille,  et  je  le  commençai  de  la  manière  la  plus 
^surde.  Je  n'essayai  point  de  lui  plaire  ;  je  ne  lui  dis  pas  même 
^^  mot  de  mon  sentiment.  Je  continuai  à  causer  le  plus  timide* 
^^Ti\  du  monde  avec  elle  quand  je  la  trouvais  seule.  Mais  je  lui 
^^^ivis  une  belle  lettre  comme  à  une  personne  que  ses  parens 
^^^laient  marier  malgré  elle  à  un  homme  qu'elle  n'aimait  pas, 
je  lui  proposai  de  l'enlever.  Sa  mère,  à  qui  sans  doute  elle 
^litra  cette  étrange  lettre,  eut  pour  moi  l'indulgence  de  laisser 
^  ûlle  me  répondre  comme  si  elle  ne  l'en  avait  pas  instruite. 
Ar^*  Pourras  (1  ),  —  elle  s'appelait  ainsi,  —  m'écrivit  que  c'était 
^^s  parens  à  décider  de  son  sort,  et  qu'il  ne  lui  convenait  pas  de 
^c^Yoir  des  lettres  —  d'un  homme.  Je  ne  me  le  tins  pas  pour 
^*  et  je  recommençai  de  plus  belle  mes  propositions  d'enlève- 
^^Xàt,  de  délivrance,  de  protection  contre  le  mariage  qu'on  vou- 

o  ^  Je  me  liai  beaucoup  avec  mon  cousin.  Il  prit  du  go&t  pour  M»*  Pourras. 
y^  *^  père  aurait  voulu  qu'il  nt  un  riche  mariage.  Cette  demoiseUe  avait  une  grande 
^ /'^^^iJie  et  aurait  volontiers  accepté  Benjamin,  mais  M-*  Pourras  avait  l'ambition 
lll^^re  de  sa  fille  une  femme  titrée.  »  Journal  de  Charles  de  Constant.  M.  a  C 
^^Hothèque  de  Genève. 


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1 


2ii  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

lait  la  forcer  à  contracter.  On  eût  dit  que  j'écrivais  à  une  vic- 
time qui  avait  imploré  mon  secours,  et  à  une  personne  qui  avait 
pour  moi  toute  la  passion  que  je  croyais  ressentir  pour  elle  :  et 
dans  le  fait,  toutes  mes  épitres  chevaleresques  étaient  adressées  à 
une  petite  personne  très  raisonnable  qui  ne  m'aimait  pas  du 
tout,  qui  n'avait  aucune  répugnance  pour  l'homme  qu'on  lui 
avait  proposé,  et  qili  ne  m'avait  donné  ni  l'occasion  ni  le  droit 
de  lui  écrire  de  la  sorte.  Mais  j'avais  enfilé  cette  route  et  pour 
le  diable  je  n'en  voulais  pas  sortir.  Ce  qu'il  y  avait  de  plus  inex- 
plicable c'est  qufe,  lorsque  je  voyais  M"'  Pourras,  je  ne  lui  disais 
pas  un  mot  qui  eût  du  rapport  avec  mes  lettres.  Sa  mère  me 
laissait  toujours  seul  avec  elle,  malgré  mes  extravagantes  pro- 
positions dont  sûrement  elle  avait  connaissance,  et,  c'est  ce  qui 
me  confirme  dans  l'idée  que  j'aurais  pu  encore  réussir.  Mais, 
loin  de  profiter  de  ces  occasions,  je  devenais,  dès  que  je  me 
trouvais  seul  avec  M"'  Pourras,  d'une  timidité  extrême.  Je  ne 
lui  parlais  que  de  choses  insignifiantes  et  je  ne  faisais  pas  même 
une  allusion  aux  lettres  que  je  lui  écrivais  chaque  jour,  ni  au 
sentiment  qui  me  dictait  ces  lettres.  Enfin,  une  circonstance  dans 
laquelle  je  n'étais  pour  rien,  amena  une  crise  qui  termina  tout. 
M"'  Pourras,  qui  avait  été  galante  toute  sa  vie,  avait  encore  un 
amant  en  titre.  Depuis  que  je  lui  avais  demandé  sa  fille,  elle 
avait  continué  à  me  traiter  avec  amitié,  avait  toujours  paru 
ignorer  mon  absurde  correspondance  et,  pendant  cpie  j'écrivais 
tous  les  jours  à  la  fille  pour  lui  proposer  de  Tenlever,  je  pre- 
nais la  mère  pour  confidente  de  mon  sentiment  et  de  mon 
malheur  :  le  tout,  je  dois  le  dire,  sans  aucune  réflexion  et  sans  la 
moindre  mauvaise  foi.  Mais  j'avais  enfilé  cette  route  avec  l'une 
et  avec  l'autre.  J'avais  donc  avec  M°'  Pourras  de  longues  conver- 
sations, tète  à  tète.  Son  amant  en  prit  ombrage.  Il  y  eut  des 
scènes  violentes,  etM""*  Pourras  qui,  ayant  près  de  cinquante  ans, 
ne  voulait  pas  perdre  cet  amant  qui  pouvait  être  le  dernier, 
résolut  de  le  rassurer:  Je  ne  me  doutais  de  rien  et  j'étais  un  jour 
à  faire  à  M""*  Pourras  mes  lamentations  habituelles,  lorsque  M.  de 
Sainte-Croix,  —  c'était  le  nom  de  l'amant,  —  parut  tout  à  coup  et 
montra  beaucoup  d'humeur.  M°*  Pourras  me  prit  par  la  main, 
me  mena' vers  lui,  et  me  demanda  de  lui  déclarer  solennellement 
si  ce  n'était  pas  de  sa  fille  que  j'étais  amoureux,  si  ce  n'était  pas 
sa  fille  que  j'avais  demandée  en  mariage,  et  si  elle  n'était  pas 
tout  à  fait  étrangère  à  mes  assiduités  dans  sa  maison.  Elle  n'avait 


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LE   CAHIBR  ROUGE   DE   BE?}JAMIN    CONSTANT.  245 

VU  dans  la  déclaration  exigée  de  moi  qu'un  moyen  de  mettre  fin 
aii3L  ombrages  de  M.  de  Sainte-Croix.  J'envisageai  la  chose  sous 
lira  autre  point  de  vue,  je  me  vis  traîné  devant  un  étranger  pour 
lui  avouer,  que  j'étais  un  amant  malheureux,  un  homme  repoussé 
pcLi-  la  mère  et  par  la  fille.  Mon  amour-propre  blessé  me  jeta 
cla.rrs  un  vrai  délire.  Par  hasard,  j'avais  emporté  dans  ma  poche 
^^M^e  petite  bouteille  d'opium  que  je  trimballais  avec  moi  depuis 
q^^elque  temps.  C'était  ensuite  de  ma  liaison  avec  M"*  de  Char- 
rîère,  qui  prenant  beaucoup  d'opium  dans  sa  maladie,  m'avait 
donné  Tidée  d'en  avoir,  et  dont  la  conversation,  toujours  abon- 
daxàte,  vigoureuse,  mais  très  bizarre,  me  tenait  dans  une  espèce 
d'iv^resse  spirituelle,  qui  n'a  pas  peu  contribué  à  toutes  les  sot- 
tises que  j'ai  faites  à  cette  époque. 

Je  répétais  sans  cesse  que  je  voulais  me  tuer,  et  à  force  de  le 

dii-e  je  parvenais  presque  à  le  croire,  quoique  dans  le  fond  je 

ix^exi  eusse  pas  la  moindre  envie.   Ayant  donc  mon  opium  en 

poche  au   moment  où  je   me   vis  traduit  en  spectacle  devant 

M.  de  Sainte-Croix,  j'éprouvai  une  espèce  d'embarras  dont  il  me 

pajrut  plus  facile  de  me  tirer  par  une  scène  que  par  une  conver- 

sa-tîon  tranquille.  Je  prévoyais  que  M.  de  Sainte-Croix  me  ferait 

des  questions,  me  témoignerait  de  l'intérêt,  et  comme  je  me 

Pouvais  humilié,  ces  questions,  cet  intérêt,  tout  ce  qui  pouvait 

Pi'olonger  la  situation  m'était  insupportable.  J'étais  sûr  qu'en 

avalant  mon  opium  je  ferais  diversion  à  tout  cela  ;  ensuite,  j'avais 

^^puis  longtemps  dans  la  tête,  que  de  vouloir  se  tuer  pour  une 

'^naoïe,  c'était  un  moyen  de  lui  plaire.  Cette  idée  n'est  pas  exac- 

^nxent  vraie.  Quand  on  plaît  déjà  à  une  femme  et  qu'elle  ne 

^^lUande  qu'à  se  rendre,  il  est  bon  de  la  menacer  de  se  tuer 

P?^ce  qu'on  lui  fournit  un  prétexte  décisif,  rapide  et  honorcd)le. 

^is  quand  on  n'est  point  aimé,  ni  la  menace  ni  la  chose  ne 

P'^^duisent  aucun  effet.  Dans  toute  mon  aventure  avec  M"'  Pour- 

^>   il  y  avait  une  erreur  fondamentale,  c'est  que  je  jouais  le 

.  ^*^an  à  moi  tout  seul.  Lors  donc  que  M"**  Pourras  eut  fini  son 

^ïrogatoire,  je  lui  dis  que  je  la  remerciais  de  m'avoir  mis  dans 

^t^^  situation  qui  ne  me  laissait  plus  qu'un  parti  à  prendre,  et  je 

^^î  ma  petite  fiole  que  je  portai  à  mes  lèvres.  Je  me  souviens 

^*^^,dans  le  très  court  instant  qui  s'écoula  pendant  que  je  fis 

J^llç  opération,  je  me  faisais   un  dilemme  qui  acheva  de  me 

^^^ider. 

«Si  j'en  meurs,  me  dis-je,  tout  sera  fini  ;  et  si  Ton  me  sauve, 


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246  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

il  est  impossible  que  M*^*  Pourras  ne  s'attendrisse  pas  pour  un 
homme  qui  aura  voulu  se  tuer  pour  elle.  J'avalai  donc  mon 
opium.  Je  ne  crois  pas  qu'il  y  en  eût  assez  pour  me  faire  grand 
mal  et  comme  M.  de  Sainte-Croix  se  jeta  sur  moi,  j'en  répandis 
plus  de  la  moitié  par  terre.  On  fut  fort  effrayé.  On  me  fit 
prendre  des  acides  pour  détruire  Tefifet  de  l'opium.  Je  fis  ce 
qu'on  voulut  avec  une  docilité  parfaite,  non  que  j'eusse  peur, 
mais  parce  que  l'on  aurait  insisté,  et  que  j'aurais  trouvé  en- 
nuyeux de  me  débattre.  Quand  je  dis  que  je  n'avais  pas  peur, 
ce  n'est  pas  que  je  susse  combien  il  y  avait  peu  de  danger.  Je  ne 
connaissais  point  les  effets  que  l'opium  produit,  et  je  les  croyais 
beaucoup  plus  terribles.  Mais  d'après  mon  dilemme,  j'étais  tout 
à  fait  indifférent  au  résultat.  Cependant,  ma  complaisance  à  me 
laisser  donner  tout  ce  qui  pouvait  empêcher  l'effet  de  ce  que  je 
venais  de  faire  dut  persuader  les  spectateurs  qu'il  n'y  avait  rien 
de  sérieux  dans  toute  cette  tragédie. 

Ce  n'est  pas  la  seule  fois  dans  ma  vie  qu'après  une  action 
d'éclat,  je  me  suis  soudainement  ennuyé  de  la  solennité  qui 
aurait  été  nécessaire  pour  la  soutenir  et  que,  d'ennui,  j'ai  défait 
mon  propre  ouvrage.  Après  qu'on  m'eut  administré  tous  les 
remèdes  qu'on  crut  utiles,  on  me  fit  un  petit  sermon  d'un  air 
moitié  compatissant,  moitié  doctoral,  que  j'écoutai  d'un  air  tra- 
gique ;  M^^'  Pourras  entra,  car  elle  n'y  était  pas  pendant  que  je 
faisais  toutes  mes  folies  pour  elle,  et  j'eus  l'inconséquente  déli- 
catesse de  seconder  la  mère  dans  ses  efforts  pour  que  la  fille  ne 
s'aperçût  de  rien.  M"*  Pourras  arriva,  toute  parée  pour  aller  à 
l'Opéra  où  l'on  donnait  le  Tarare  de  Beaumarchais  pour  la  pre- 
mière fois.  M"*  Pourras  me  proposa  de  m'y  mener,  j'acceptai  : 
et  mon  empoisonnement  finit,  pour  que  tout  fût  tragi-comique 
dans  cette  affaire,  par  une  soirée  à  l'Opéra.  J'y  fus  môme  d'one 
gaieté  folle,  soit  que  l'opium  eût  produit  sur  moi  cet  effet,  soit, 
ce  qui  me  paraît  plus  probable,  que  je  m'ennuyasse  de  tout  ce 
qui  s'était  passé  de  lugubre,  et  que  j'eusse  besoin  de  m'amuser. 

Le  lendemain,  M"'  Pourras,  qui  vit  la  nécessité  de  mettre 
un  terme  à  mes  extravagances,  prit  pour  prétexte  mes  lettres  à 
sa  fille,  dont  elle  feignit  n'avoir  été  instruite  que  le  jour  môme, 
et  m'écrivit  que  j'avais  abusé  de  sa  confiance  en  proposant  à  sa 
fille  de  l'enlever  pendant  que  j'étais  reçu  chez  elle.  En  consé- 
quence, elle  me  déclara  qu'elle  ne  me  recevrait  plus,  et  pour 
m'ôter  tout  espoir  et  tout  moyen  de  continuer  mes  tentatives, 


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LE  CABIER  ROUGE   DE  BENJAMIN  CONSTANT.         247 

elle  fit  venir  M.  de  Charrière  qu'elle  pria  d'interroger  lui-même 
,  sa  fille  sur  ses  sentimens  pour  moi.  M"*  Pourras  répondit  très 
nettement  à  M.  de  Charrière  que  je  ne  lui  avais  jamais  parlé 
d'amour,  qu'elle  avait  été  fort  étonnée  de  mes  lettres,  qu'elle 
n'avait  jamais  rien  fait  et  ne  m'avait  jamais  rien  dit  qui  pût 
m'autoriser  à  des  propositions  pareilles,  qu'elle  ne  m'aimait 
point,  qu'elle  était  très  contente  du  mariage  que  ses  parens  pro- 
jetaient pour  elle,  et  qu'elle  se  réunissait  très  librement  à  sa 
mère  dans  ses  déterminations  à  mon  égard.  M.  de  Charrière  me 
rendit  compte  de  cette  conversation,  en  ajoutant  que,  s'il  eût 
aperçu  dans  la  jeune  personne  la  moindre  inclination  pour  moi» 
il  eût  essayé  de  déterminer  la  mère  en  ma  faveur. 

Ainsi  se  termina  l'aventure.  Je  ne  puis  dire  que  j'en  éprou- 
vasse une  grande  peine.  Ma  tête  s'était  bien  montée  de  temps  à 
autre  ;  Tirritation  de  Tobstacle  m'avait  inspiré  une  espèce  d'achar- 
nement; la  crainte  d'être  obligé  de  retourner  vers  mon  père 
m'avait  fait  persévérer  dans  une  tentative  désespérée  ;  ma  mau- 
vaise tête  m'avait  fait  choisir  les  plus  absurdes  moyens  que  ma 
timidité  avait  rendus  encore  plus  absurdes.  Mais  il  n'y  avait,  je 
crois,  jamais  eu  d'amour  au  fond  de  mon  cœur.  Ce  qu  il  y  a  de 
sûr,  c'est  que  le  lendemain  du  jour  où  il  fallut  renoncer  à  ce 
projet,  je  fus  complètement  consolé.  La  personne  qui,  même 
pendant  que  je  faisais  toutes  ces  enrageries,  occupait,  véritable- 
ment ma  tête  et  mon  cœur,  c'était  M""*  de  Charrière.  Au  milieu 
de  toute  lagitation  de  mes  lettres  romanesques,  de  mes  proposi- 
tions d'enlèvement,  de  mes  menaces  de  suicide  et  de  mon  empoi- 
sonnement théâtral,  je  passai  des  heures,  des  nuits  entières  à 
causer  avec  M"**  de  Charrière,  et  pendant  ces  conversations,  j'ou- 
bliai mes  inquiétudes,  mon  père,  mes  dettes,  M"*  Pourras  et  le 
n^onde  entier.  Je  suis  convaincu  que,  sans  ces  conversations,  ma 
conduite  eût  été  beaucoup  moins  folle.  Toutes  les  opinions  de 
M**  de  Charrière  reposaient  sur  le  mépris  de  toutes  les  conve- 
nances et  de  tous  les  usages.  Nous  nous  moquions  à  qui  mieux 
mieux  de  tous  ceux  que  nous  voyions  :  nous  nous  engouions 
de  nos  plaisanteries  et  de  notre  mépris  de  l'espèce  humaine,  et 
il  résultait  de  tout  cela  que  j'agissais  comme  j'avais  parlé,  riant 
quelquefois  comme  un  fou  une  demi-heure  après  de  ce  qu« 
j'avais  fait  de  très  bonne  foi  dans  le  désespoir  une  demi-heure 
avant.  La  fin  de  tous  mes  projets  sur  M"'  Pourras  me  réunit 
plus  étroitement  encore  avec  M"*'  de  Charrière  :  elle  était  la  seule 


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248  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

personne  avec  qui  je  causasse  en  liberté;  parce  qu'elle  était 
la  seule  qui  ne  m'ennuyât  pas  de  conseils  et  de  représentations 
sur  ma  conduite. 

Des  autres  femmes  de  la  société  où  je  vivais,  les  unes  s'in té- 
ressaut  à  moi  par  amitié  me  prêchaient  dès  qu'elles  en  trouvaient 
l'occasion,  le^  autres  auraient  eu  quelque  envie,  je  crois,  de  se 
charger  de  faire  l'éducation  d'un  jeune  homme  qui  paraissait  si 
passionné,  et  me  le  faisaient  entendre  d'une  manière  assez  claire. 
M°"  Suard  avait  conçu  le  dessein  de  me  marier.  Elle  voulait 
me  faire  épouser  une  jeune  fille  de  seize  ans  assez  spirituelle, 
fort  affectée,  point  jolie,  et  qui  devait  être  riche,  après  la  mort 
d'un  oncle  âgé.  Par  parenthèse,  au  moment  où  j'écris  en  1811, 
Toncle  \it  encore.  La  jeune  personne,  qui  s'est  mariée  depuis  à 
M.  Pastoretf  célèbre  dans  la  Révolution,  par  sa  niaiserie,  a  eu 
quelques  aventures,  a  voulu  divorcer  pour  épouser  un  homme 
que  j^ai  beaucoup  connu,  dont  je  parlerai  dans  la  suite,  et  dont 
elle  a  eu  un  enfant,  a  fait  quelques  folies  pour  arriver  à  ce  but, 
puis,  layant  manqué,  s'est  jetée  avec  beaucoup  d'art  dans  la  pru- 
derie, et  est  aujourd'hui  l'ime  des  femmes  les  plus  considérées 
de  Paris.  A  l'époque  où  M"*  Suard  me  la  proposa,  elle  avait  une 
envie  extrême  d'avoir  un  mari,  et  elle  le  disait  de  très  bonne  foi 
à  tout  le  monde.  Mais  ni  les  projets  de  M"' Suard,  ni  les  avances 
de  quelques  vieilles  femmes  ni  les  sermons  de  quelques  autres, 
ne  produisaient  d'effet  sur  moi.  Comme  mariage,  je  ne  voulais 
que  M-^'  Pourras.  Comme  figure,  c'était  encore  M"*  Pourras  que 
je  préférais.  Comme  esprit,  je  ne  voyais,  n'entendais,  ne  chéris- 
sais que  SI""  de  Charrière.  Ce  n'est  pas  que  je  ne  profitasse  du 
peu  d'heures  où  nous  étions  séparés,  pour  faire  encore  d'autres 
sottises.  Je  ue  sais  qui  me  présenta  chez  une  fille  qui  se  faisait 
appeler  la  comtesse  de  Linières.  Elle  était  de  Lausanne  où  son 
père  était  boucher.  Un  jeune  Anglais  l'avait  enlevée,  en  mettant 
le  feu  à  la  maison  où  elle  demeurait,  où  elle  avait  continué,  après 
avoir  étt*  qui t lue  par  ce  premier  amant,  à  faire  un  métier  que  sa 
jolie  figure  rendait  lucratif.  Ayant  amassé  quelque  argent,  elle 
s  était  fait  épouser  par  un  M.  de  Linières  qui  était  mort,  et  deve- 
nue veuve  et  comtesse,  elle  tenait  une  maison  de  jeu.  Elle  avait 
bien  quarante-cinq  ans,  mais  pour  ne  pas  renoncer  entièrement 
à  son  premier  état,  elle  avait  fait  venir  une  jeune  sœur  d'environ 
vingt  ans,  grande,  fraîche,  bien  faite  et  hôte  à  faire  plaisir.  Il  y 
venait  en  hommes  quelques  gens  comme  il  faut,  et  beaucoup 


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LE   CAHIER  ROUGB  DE   BENJAMIN    CONSTANT.  249 

d'escrocs.  On  y  tomba  sur  moi  à  qui  mieux  mieux.  Je  passais  la 
rooitié  des  nuits  à  y  perdre  mon  argent:  puis,  j'allais  causer  avec 
M"*'  de  Charrière  qui  ne  se  couchait  qu'à  six  heures  du  matin,  et 
Je  dormais  la  moitié  du  jour.  Je  ne  sais  si  ce  beau  genre  de  vie 
parvint  aux  oreilles  de  mon  père,  ou  si  la  seule  nouvelle  de  mon 
peu  de  succès  auprès  de  M"*  Pourras  le  décida  à  me  faire  quit- 
ter Paris.  Mais  au  moment  où  je  m'y  attendais  le  moins,  je  vis 
3,rriver  chez  moi  un  M.  Benay,  lieutenant  dans  son  régiment, 
obctrgé  de  me  conduire  auprès  de  lui  à  Bois-le-Duc.  J'avais  le 
gentiment  que  je  méritais  beaucoup  de  reproches;  et  l'espèce  de 
^liaos  d'idées  où  la  conversation  de  M"*  de  Charrière  m'avait  jeté 
-gX^^  rendait  d'avance  tout  ce  que  je  me  croyais  destiné  à  entendre 
i,:^siippor table.  Je  me  résignai  cependant  et  l'idée  de  ne  pas  obéir 
^  mon  père  ne  me  vint  pas.  Mais  une  difficulté  de  voiture  retarda 
^O^otre  départ.  Mon  père  m'avait  laissé  à  Paris  une  vieille  voiture 
cf^ns  laquelle  nous  étions  venus,  et,  dans  mes  embarras  d'argent, 
J ''avais  trouvé  bon  de  la  vendre.  M.  Benay,  comptant  sur  cette 
^^oiture,  était  venu  dans  un  petit  cabriolet  à  une  place.  Nous 
essayâmes  de  trouver  une  chaise  de   poste  chez  le  sellier  qui 
Ma 'avait  acheté  celle  de  mon  père  :  mais  il  n'en  avait  point  ou  ne 
youlut  pas  nous  en  prêter.  Cette  difficulté  nous  arrêta  tout  un 
jour.  Pendant  cette  journée,  ma  tête  continua  à  fermenter,  et  la 
coi^^ersation  de  M"*  de  Charrière  ne  contribua  pas  peu  à  cette 
'^«•cnentation.  Elle  ne  prévoyait  sûrement  pas  l'effet  qu'elle  pro- 
diiîiait  sur  moi.  Mais  en  m'entre  tenant  sans  cesse  de  la  bêtise  de 
*  espèce  humaine,  de  l'absurdité  des  préjugés,  en  partageant 
^^on  admiration  pour  tout  ce  qui  était  bizarre,  extraordinaire, 
or-îginal,  elle  finit  par  m'inspirer  une  soif  véritable  de  me  trou- 
Vô:»-  aussi  moi-même  hors  de  la  loi  commune.  Je  ne  formai  pour- 
^^-^^t  point  de  projets,  mais  je  ne  sais  dans  quelle  idée  confuse, 
î  ^ïupruntai  à  tout  hasard  à  M"**  de  Charrière  une  trentaine  de 
ioviis.  Le  lendemain  M.  Benay  vint  délibérer  avec  moi  sur  la 
^^^^nière  dont  nous  cheminerions,  et  nous  convînmes  que  nous 
^oiiî5  suivrions  dans  des  voitures  à  une  place  en  nous  y  arran- 
^^ut  du  mieux  que  nous  pourrions.  Comme  il  n'avait  jamais  vu 
f  ^^}^i  je  lui  proposai  de  ne  partir  que  le  soir,  et  il  y  consentit 
^^'lement.  Je  n'avais  aucun  motif  bien  déterminé  dans  cette  pro- 
ÇP^Uion,  mais  elle  retardait  d'autant  un  instant  que  je  craignais. 
^Vdis  mes  trente  louis  dans  ma  poche  et  je  sentais  une  espèce 
^  t^laisir  à  me  dire  que  j'étais  encore  le  maître  de  faire  ce  que 


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2S0  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

je  voudrais.  Nous  allâmes  dîner  au  Palais-Royal.  Le  hasard  fit 
qu'à  côté  de  moi  se  trouva  un  homme  que  j'avais  vu  quelque- 
fods  chez  M"*  de  Bourbonne  et  avec  lequel  j'avais  causé  volon- 
tiers parce  qu'il  avait  assez  d'esprit.  Je  me  souviens  encore  de 
son  nom  que  la  circonstance  où  je  l'ai  vu  pour  la  dernière  fois 
(c'était  ce  jour-là,  le  24  juin  1787)  a  gravé  dans  ma  mémoire.  Il 
s'appelait  le  chevalier  de  la  Roche  Saint- André,  grand  chimiste, 
homme  de  talent,  jouant  gros  jeu  et  très  recherché.  Je  l'abordai, 
et,  plein  que  j'étais  de  ma  situation,  je  le  pris  à  part  et  je  lui  en 
parlai  à  cœur  ouvert.  Il  m'écouta  probablement  avec  assez  de 
distraction  comme  je  l'aurais  fait  à  sa  place.  Dans  le  cours  de  ma 
harangue  je  lui  dis  que  j'avais  quelquefois  envie  d'en  finir  en  me 
sauvant  :  «  Et  où  donc?  me  dit-il  assez  négligemment.  — Mais  en 
Angleterre,  répondis-je.  — Mais  oui,  reprit-il,  c'est  un  beau  pays, 
et  on  y  est  bien  libre.  —  Tout  serait  arrangé,  lui  dis-je,  quand  je  re- 
viendrais. —  Sûrement,  répliqua-t-il,  avec  le  temps  tout  s'arrange.  » 
M.  Benay  s'approcha,  et  je  retournai  finir  avec  lui  le  dîner  que 
j'avais  commencé.  Mais  ma  conversation  avec  M.  de  la  Roche 
Saint-André  iavait  agi  sur  moi  de  deux  manières  :  1**  en  me  mon- 
trant que  les  autres  attacheraient  très  peu  d'importance  à  une 
escapade  qui  jusqu'alors  m'avait  paru  la  chose  la  plus  terrible  ; 
2^  en  me  faisant  penser  à  l'Angleterre,  ce  qui  donnait  une  direc- 
tion à  ma  course,  si  je  m'échappais.  Sans  doute  cela  ne  faisait 
pas  que  j'eusse  le  moindre  motif  pour  aller  en  Angleterre  plutôt 
qu'ailleurs,  ou  que  je  pusse  y  espérer  la  moindre  ressource: 
mais  enfin,  mon  imagination  était  dirigée  vers  un  pays  plus  que 
vers  un  autre.  Cependant,  je  n'éprouvai  d'abord  qu'une  sorte  d'im- 
patience de  ce  que  le  moment  où  ma  décision  était  encore  en  mon 
pouvoir  allait  expirer  ou  plutôt  de  ce  que  ce  moment  était  passé  ; 
car  nous  devions  monter  en  voiture  d'abord  après  dîner,  et  il  était 
probable  que  M.  Benay  ne  me  quitterait  plus  jusque-là.  Comme 
nous  sortions  de  table,  jje  rencontrai  le  chevalier  de  la  Roche, 
qui  me  dit  en  riant:  «  Eh  bien!  vous  n'êtes  pas  encore  parti?  » 
Ce  mot  redoubla  mon  regret  de  n'être  plus  libre  de  le  faire.  Nous 
rentrâmes,  nous  fîmes  nos  paquets,  la  voiture  vint,  nous  y  mon- 
tâmes. Je  soupirai  en  me  disant  que  pour  cette  fois  tout  était 
décidé,  et  je  pressai  avec  humeur  mes  inutiles  trente  louis  dans 
ma  poche.  Nous  étions  horriblement  serrés  dans  le  petit  cabriolet 
aune  place.  J'étais  dans  le  fond,  etM.  Benay,  qui  était  assez  grand  - 
et  surtout  fort  gros,  était  assis  sur  une  petite  chaise,  entre  mess 


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LE  CAHIBR  ROUGE   DB  BENJAMIN  CONSTANT.         251 

îambeSy  secoué  et  perdant  l'équilibre  à  chaque  cahot  pour  donner 

de  la  tête  à  droite  ou  à  gauche.  Nous  avions  à.  peine  fait  dix  pas 

qu'il  commença  à  se  plaindre.  Je  renchéris  sur  ses  plaintes,  parce 

que  ridée  me  vint  que,  si  nous  retournions  à  la  maison/ je  me 

retrouverais  en  liberté  de  faire  de  nouveau  ce  que  je  voudrais. 

En  efifet,  nous  n'étions  pas  encore  hors  de    la  barrière,  qu'il 

déclara  qu'il  lui  était  impossible  d'y  tenir,  et  me  demanda  de 

renvoyer  au  lendemain  et  de  chercher  une  autre  manière  de 

voyager.  J'y  consentis,  je  le  ramenai  à  son  hôtel,  et  me  voili 

chez  moi  à  onze  heures  du  soir,  ayant  dix  ou  douze  heures  pour 

délibérer.  Je  n  en  mis  pas  autant  à  me  décider  à  une  folie  beau* 

coup  plus  grave  et  beaucoup  plus  coupable  qu'aucune  de  celles 

9^®  j'avais  encore  faites.  Je  ne  l'envisageai  pas  ainsi.  J'avais  la 

*^te  tournée  et  par  la  crainte  de  revoir  mon  père  et  par  tous  les 

^phismes  que  j'avais  répétés  et  entendu  répéter  sur  l'indépen-» 

"^nce.  Je  me  promenai  une  demi-heure  dans  ma  chambre,  puis 

pj'enant  une  chemise  et  mes  trente  louis,  je  descendis  l'escalier, 

J®  demandai  le  cordon,  la  porte  s'ouvrit,  je  sautai  dans  la  rue, 

®  i^e  savais  point  encore  ce  que  je  voulais  faire.  En  général,  ce 

^vlx    jjp^'j^   ig  pl^g  ^jj^  ^j^jjg  ^^  ^Jq   ^  prendre  des  partis  très 

^^Urdes,  mais  qui  semblaient  du  moins  supposer  ime   grande 

^^ision  de  caractère,  c'est  précisément  l'absence  complète  de 

.  ^*te  décision,  et  le  sentiment  que  j'ai  toujours  eu,  que  ce  que 

*^  faisais  n'était  rien  moins  qu'irrévocable  dans  mon  esprit.  De  la 

^^te,  rassuré  par  mon  incertitude  môme  sur  les  conséquences 

y^xxe  folie  que  je  me  disais  que  je  ne  ferais  peut-être  pas,  j'ai 

^^*   im  pas  après  l'autre  et  la  folie  s'est  trouvée  faite. 

Cette  fois,  ce  fut  absolument  de  cette  manière  que  je  me  lais* 

f^^    entraîner  à  ma  ridicule  évasion.  Je  réfléchis  quelques  inslans 

" 'îxsile  que  je  choisirais  pour  la  nuit,  et  j  allai  demander  l'hos- 

*^*^^lité  à  une  personne  de  vertu  moyenne  que  j'avais  connue  au 

/^^•^mencement  de  l'hiver.  Elle   me  reçut  avec  toute  la    ten- 

^^^se  de  son  état.  Mais  je  lui  dis  qu'il  ne  s'agissait  point  de  ses 

^^.Tines,  que  j'avais  une  course  de  quelques  jours  à  faire,  à  une 

^^■^quantaine  de  lieues  de  Paris  et  qu'il  fallait  qu'elle  me  pror 

P^^^^t  une  chaise  de  poste  à  louer  pour   le  lendemain,  d  aussi 

^^Xàne  heure  qu'elle  le  pourrait.  En  attendant,  comme  j'étais  fort 

^^Tiblé,  je  voulus  prendre  des  forces,  et  j'en  demandai  au  vin  de 

«Campagne  dont  quelques  verres  m'ôlèrent  le  peu  qui  me  restait 

^^  ia  faculté  de  réfléchir.  Je  m'endormis  ensuite  d'un  sommeil 


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252  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

assez  agité,  et  quand  je  me  réveillai,  je  trouvai  un  sellier  q^^^jjr 
me  livra  une  chaise  à  tant  par  jour,  sans  prendre  d'informé  ^«:::^5 
tions  sur  ma  route,  et  en  se  bornant  à  me  faire  signer  ui;;3ir^i 
reconnaissance  que  je  signai  d'un  nom  en  Tair,  étant  bien  d^^f^^i 
cidé  à  lui  renvoyer  sa  voiture  de  Calais.  Ma  demoiselle  m'ava^^  -^»g 
aussi  commandé  des  chevaux  de  poste.  Je  la  payai  convenabU  ^^/^ 
ment  et  je  me  trouvai  allant  ventre  à  terre  en  Angleterre  av  -^^^-^.ç^ 
vingt-sept  louis  dans  ma  poche,  sans  avoir  eu  le  temps  de  re^^^e^. 
trer  en  moi-même  un  seul   instant.   En  vingt-deux  heures,  jq 

fus  à  Calais.   Je  chargeai  M.  Dessin  de  renvoyer  ma  chais^^se  k 

Paris  et  je  m'informai  d'un  paquebot.  Il  en  partait  un  à  Thei ire 

même.  Je  n'avais  point  de  passeport,  mais  dans  cet  heurenz^ux 
temps,  il  n'y  avait  point  toutes  les  difficultés  dont  chaque  démar(=rhe 
a  été  hérissée,  depuis  que  les  Français,  en  essayant  d'être  libc — es, 
ont  établi  l'esclavage  chez  eux  et  chez  les  autres.  Un  valet  de 
louage  se  chargea  pour  six  francs  de  remplir  les  formalités  nécr  ^s- 
saires,  et,  trois  quarts  d'heure  après  mon  arrivée  à  Cal^a-îs, 
j'étais  embarqué. 

J'arrivai   le  soir  à   Douvres,  je   trouvai   un  compagnoa     ^e 
voyage  qui   voulait  se  rendre  à  Londres,  et  le  matin  du  jo"«Jr 
suivant,  je  me  trouvai  dans  cette  immense  ville,  sans  un  ôt^e 
que  j'y  connusse,  sans  un  but  quelconque,  et  avec  quinze  loi:*^  is 
pour  tout  bien.  Je  voulais  d'abord  aller  loger  dans  une  mais^==^n 
où  j'avais  demeuré    quelques  jours  à  mon  dernier  passage       i 
Londres.  J'éprouvais  le  besoin  de  voir  un  visage  connu.  Il  ï=^y 
avait  pas  de  place  :  mais  on  m'en  procura  une  autre  assez  pr^^- 
Mon  premier  soin,  une  fois  logé,  fut   d'écrire  à  mon  père.      -^^ 
lui  demandai  pardon  de  mon  étrange  escapade,  que  j'excu-^^i 
du    mieux  que  je   pus  ;  je  lui  dis  que   j'avais   horriblenci^ï^^ 
souffert  à  Paris,  que  j'étais  surtout  excédé  des   hommes;  je      ^^ 
quelques  phrases  philosophiques  sur  la  fatigue  de  la  société   ^* 
sur  le  besoin  de  la  solitude.  Je  lui  demandai  la  permission     ^® 
passer  trois  mois  en  Angleterre  dans  une  retraite  absolue,  e*  j® 
finis  par  une  transition  vraiment  comique,  sans  que  je  m'en  af^^**' 
çusse,  par  lui  parler  de  mon  désir  de  me   marier  et  de  vi"^^^ 
tranquille  avec  ma  femme  auprès  de  lui. 

Le  fait  est  que  je  ne  savais  trop  qu'écrire,  que  j'avais  ^^^ 
effet  un  besoin  véritable  de  me  reposer  de  six  mois  d'agitatî^^ 
morale  et  physique,  et  que,  me  trouvant  pour  la  première  ^^^^ 
complètement  seul  et  complètement  libre,  je  brûlais  de  joui:»^ 


<le 


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• 


LE    CARŒB  nnCGE   DE    BENJAMIN    COÎîSTAKT.  233 

cette  positioo  inconnue,  à  laquelle  j'aspirais  depuis  si  longtemps. 
Je  n  avais  aucune  inquiétude  sur  Targent  ;  car  de  mes  quinze 
louis,  j'en  employai  deux  lout  de  suite  pour  acheter  deux  chiens 
et  un  singe.  Je  ramenai  au  logis  ces  belles  emplettes.  Mais  je 
me  brouillai  tout  de  suite  avec  le  sioge.  Je  voulus  le  battre  pour 
le  corriger.  Il  s'en  fâcha  tellement  que,  quoiqu'il  fût  très  pelit,  je 
ne  pus  en  rester  maître,  et  Je  le  rapportai  a  la  boutique  d'ani- 
maux oti  je  Tavais  pris,  où  Ton  me  donna  un  troisième  chien  à 
sa  place.  Je  me  dégoûtai  pourtant  bientôt  de  celle  méuagerie,  et 
je   revendis    deux    de  mes  bêtes  pour  le  quart  de  ce   qu'elles 
avaient  coûté.  Mon  troisième  chien  s'attacha  à  moi   avec   une 
vraie  passion,  et  fut  mon  compagnon  fidèle  dans  les  pérégrina- 
tions que  j  entrepris  bientôt  après.  Ma  vie  à  Londres,  si  ije  fais 
abstraction  de  Tinquietude  que  me  donnait  Tignorance  de  ta  dis- 
position de  mon  père,  n'était  ni  dispendieuse  ni  désagréable  (i). 
Je  payais  une  demi-gui  née  par  semaine  pour  mon  logement,  je 
dépensais  environ  trois  shillings  par  jour  pour  ma  nourriture 
el  environ  trois  encore  pour  des  dépenses  accidentelles,  de  sorte 
que  je  voyais  dans  mes  treize  louis  de  quoi  subsister  pendant 
presque  un  mots.  Mais  au  bout  de  deux  jours,  je  conçus  le  projet 
de  faire  le  lour  de  rAnglelerre,  et  je  m'occupai  des  moyens  d'y 
subvenir.  Je  me  rappelai  Tadresse  du  banquier  de  mon  père.  11 
m'avança  vingt-cinq  louis;  je  découvris  aussi  la  demeure  d'un 
jeune  homme  que  j'avais  connu  et  auquel  j  avais  fait  beaucoup 
d'honnêtetés  à  Lausanne,  quand  je  vivais  dans    la  société    de 
M"**  Trevor.  J'allai  le  voir.  C'était  un  très  beau  garçon,  le  plus 
entiché  de  sa  figure  que  j'aie  jamais  vu;  il  passait  trois  heures  à 
se  faire  coiffer,  tenant  un  miroir  en  main,  pour  diriger  lui-même 
la  disposition  de  chaque  cheveu.  Du  reste,  il  ne  manquait  pu*? 
d'esprit,  et  avait,  en  littérature  ancienne,  assez  de  connaissances, 
comme  presque  tous  les  jeunes  Anglais  du   premier  rang.  Sa 
fortune  était  très  considérable,  el  sa  naissance  distinguée. 

(1)  n  Aimei*row,  malgré  nie?  folies.  Je  suis  un  b^nîiiiibtc  n\y  fond.  EKcu5ei-moi 
prts  de  M.  de  Charrière*  Ne  vous  inquiéieï  ab=oJiimeût  pas  de  ma  situation.  Moi 
le  m>n  amuse  comme  si  c'était  celle  d'un  autre.  Je  ris  penJaut  de<i  beures  ûe  cette 
cotûpUcaUoQ  d^eitravagancei  et  quand  je  me  rcf^arde  dans  le  miroir,  je  me  dis, 
non  paa  *  Atï  l  James  Boacoeîll  lallusioa  à  un  ancien  prétendoDt  de  W*'  de  Ctiar- 
fitre)  mais  i  Ahl  Benjamin,  Benjamin  Constant!  Ma  famille  me  grooderait  bien 
d'^TO if  oublié  le  rfe  el  le  Rebe^que ;  mm^^  je  les  vendrais  à  présent  ihret  ji&fi€e  a 
pitce.  »  Lettre  à  M"  de  Cbarriêre.  M'*  de  Chûtriére  tl  ses  aituSj  par  l'b.  Ggdet^ 
tomt  h  P'  355*  Juilifia,  Gea&vëi  lâû&. 


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REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


Il  s'appelait  Edmund  Lascelles;  il  a  été  membre,  mais  asseï 
obscur,  du  Parlement.  J'allai  donc  le  voir  :il  me  reçut  avec  poli- 
tesse, mais  sans  paraître  avoir  conservé  le  moindre  souvenir  de 
notre  liaison  précédente.  Cependant,  comme  dans  le  cours  de 
notre  conservation  il  me  fit  quelques  offres  de  service,  et  que 
j'avais  toujours  en  tête  mon  voyage  dans  les  provinces  de  l'An- 
gleterre, je  lui  proposai  de  me  prêter  cinquante  louis.  Il  me  re- 
fusa en  s'excusant  tant  bien  que  mal  sur  Tabsence  de  son  ban- 
quier, et  sur  je  ne  sais  quels  autres  prétextes.  Son  valet  de 
chambre,  honnête  Suisse  qui  connaissait  ma  famille,  m'écrivit 
pour  m'offrir  quarante  guinées.  Mais  sa  lettre,  remise  chez  moi 
pendant  une  course  que  je  fis  hors  de  Londres,  ne  me  parvint 
que  longtemps  après  et  lorsqu'il  avait  déjà  disposé  de  son  aident 
d'une  autre  manière.  Il  se  trouva  que  dans  la  maison  à  côté  de 
celle  que  j'habitais,  logeait  un  de  mes  anciens  amis  d'Edimbourg 
nommé  John  Mackay,  qui  avait  je  ne  sais  quel  emploi  assez 
subalterne  à  Londres.  Nous  fûmes  enchantés  de  nous  revoir.  Je 
le  fus  de  ne  plus  être  dans  une  solitude  aussi  absolue  :  et  je  passai 
plusieurs  heures  de  la  journée  ^vec  lui,  quoiqu'il  ne  fût  rien 
moins  que  d'un  esprit  distingué.  Mais  il  me  retraçait  d'agréables 
souvenirs,  et  je  l'aimais  d'ailleurs  de  notre  amitié  commune 
pour  l'homme  dont  j'ai  parlé  en  rendant  compte  de  ma  vie  à 
Edimbourg,  pour  ce  John  Wilde,  si  remarquable  par  ses  talens 
et  son  caractère,  et  qui  a  fini  si  malheureusement.  John  Mackay 
me  procura  un  second  plaisir  du  même  genre  en  me  donnant 
l'adresse  d'un  de  nos  camarades  que  j'avais  connu  à  la  même 
époque*  Cela  me  procura  quelques  soirées  agréables  :  mais  cela 
n'avançait  en  rien  mes  projets.  Il  en  résulta  pourtant  pour  moi 
un  nouveau  motif  de  les  exécuter,  parce  que  ces  rencontres 
m'ayant  vivement  retracé  mon  séjour  en  Ecosse,  j'écrivis  à  John 
Wilde  et  j'en  reçus  une  réponse  si  pleine  d'amitié  que  je  me 
promis  bien  de  ne  pas  quitter  TAngle terre  sans  Tavoir  revu. 

En  attendant,  je  continuai  à  vivre  à  Londres,  dînant  fruga- 
lement, allant  quelquefois  au  spectacle  et  même  chez  des  filles, 
dépensant  ainsi  mon  argent  de  voyage,  ne  faisant  rien,  m'en- 
nuyant  quelquefois,  d'autres  fois  m'inquiétant  sur  mon  père  et 
m'adressant  de  graves  reproches,  mais  ayant  malgré  cela  un 
indicible  sentiment  de  bien-être  de  mon  entière  liberté.  Un 
jour,  au  détour  d'une  rue,  je  me  trouvai  nez  à  nez  avec  un 
autre  étudiant  d'Edimbourg  devenu  docteur  en   médecine  et 


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PPI|.^.Jf*|JA>"' 


LE  CAHIER  ROUOB   DE  BENJAMIN  CONSTANT.         255 

plaoé  assez  avantageusement  à  Londres.  Il  se  nommait  Richard 
Ken.tish  et  s'est  fait  connaître   depuis   par  quelques  ouvrages 
SL&s^z  estimés.  Nous  n'avions  pas  eu  à  Edimbourg  de  liaison  fort 
étfoite,  mais  nous  nous  étions  quelquefois  amusés  ensemble. 
Il  icoe  témoigna  une  extrême  joie  de  me  retrouver,  et  me  mena 
'fcoti't  de  suite  chez  sa  femme  que  je  connaissais  d'ancienne  date, 
pâ.x-ce  que,  pendant  que  j'achevais  mes  études,  il  était  arrivé  avec 
ell^  pour  l'épouser   à  Gretna  Green,  comme  cela  se  pratique 
cfTiSLud  les    parens   ne  veulent  pas  consentir  à   un    mariage. 
I-.^«,3ant  épousée,   il  l'avait  conduite  à  Edimbourg  pour  la  pré- 
s^oxàter  à  ses  anciennes  connaissances.  C'était  une  petite  femme 
xo^oigre,  sèche,  pas  jolie,  et  je  crois  assez  impérieuse.  Elle  me 
T^eçut  très  bien.  Ils  partaient  le  lendemain  pour  Brighthelms- 
ton.e  et  me  pressèrent  d'y  aller  avec  eux,  en   m'y  promettant 
tovites  sortes  de  plaisirs.  C'était  précisément  la  route  opposée  à 
oelleque  je  voulais  entreprendre.  En  conséquence,  je  refusai.  Mais 
je   réfléchis  deux  jours  après  qu'il  valait    autant  m'amuser  là 
^ni'ailleurs,  et  je  me  mis  dans  une  diligence  qui  m'y  ^conduisit 
en  un  jour,  avec  une  tortue  qui  allait  se  faire  manger  par  le 
prince  de  Galles.  Arrivé,  je  m'établis  dans  une  mauvaise  petite 
chambre,    et   j'allai  ensuite  trouver  Kentish,  m'attendant  sur 
^^  parole  à   mener  la  vie  la  plus  gaie  du  monde.  Mais  il  ne 
^^ïiiiaissait  pas  un  chat,  n'était  point  reçu  dans  la  bonne  société 
^'  employait  son  temps  à  soigner  quelques  malades  pour  de 
^^gent,  et  à  en  observer  d'autres  dans  un  hôpital  pour  son  in- 
struction. Tout  cela  était  fort  utile,  mais  pe  répondait  pas  à 
^^s  espérances.   Je  passai  pourtant  huit  à  dix  jours  à  Bright- 
*^^lïxistone,  parce  que  je  n'avais  aucune  raison  d'espérer  mieux 
ailleurs,  et   que  cette  première   expérience   me  décourageait, 
^oîque  à  tort,  comme  on  le  verra  par  la  suite,  de  mes  projets 
^Ur*  Edimbourg.  Enfin,  m'ennuyant  chaque  jour  plus,  je  partis 
subitement  une  après-dînée.  Ce  qui  décida  mon  départ  fut  la 
^encontre  d'un   homme  qui  me  proposa  de  faire  le  voyage  à 
^^oitié  prix  jusqu'à  Londres.  Je  laissai  un  billet  d'adieu  à  Ken- 
tish et  nous  arrivâmes  à  Londres  à  minuit.  J'avais  eu  bien  peur 
^®  nous  ne  fussions  volés,  car  j'avais  tout  mon  argent  sur 
^*^^i  et  je  n'aurais  su  que  devenir.  Aussi  tenais-je  toujours  entre 
^^s  jambes  une  petite  canne  à  épée  avec  la  ferme  résolution 
^^  îxie  défendre  et  de  me  faire  tuer  plutôt  que  de  donner  mon 
^ésor.   Mon    compagnon   de  voyage  qui,  vraisemblablement, 


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REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


n'avait  point  sur  lui,  comme  moi,  toute  sa  fortune,  trouvait  ma 
résolution  absurde.  Enfin  notre  route  s'acheva  sans  que  j'eusse 
occasion  de  déployer  mon  courage.  De  retour  à  Londres,  je 
laissai  encore  plusieurs  jours  s'écouler  sans  rien  faire.  A  mon 
grand  étonnement,  mon  indépendance  commençait  à  me  peser. 
Las  d'arpenter  les  rues  de  cette  grande  ville  où  rien  ne  m'inté- 
ressait, et  voyant  diminuer  mes  ressources,  je  pris  enfin  des  che- 
vaux de  poste  et  j'allai  d'abord  à  Newmarket.  Je  ne  sais  ce  qui 
me  décida  pour  cet  endroit,  à  moins  que  ce  ne  fût  le  nom  qui 
me  rappelait  les  courses  de  chevaux,  les  paris  et  le  jeu  dont 
j'n\ais  beaucoup  entendu  parler  :  mais  ce  n'était  pas  la  saison.  U 
n  y  avait  pas  une  âme.  J'y  passai  deux  jours  à  réfléchir  sur  ce 
que  je  voulais  faire. 

J'écrivis  bien  tendrement  à  mon  père  pour  l'assurer  que  je 
ne  tarderais  pas  à  retourner  auprès  de  lui;  je  comptai  mon 
argent  que  je  trouvai  réduit  à  IGguinées,  puis,  après  avoir  payé 
mon  hôte,  je  m'esquivai  à  pied,  allant  toujours  droit  devant  moi, 
avec  la  résolution  de  me  rabattre  sur  Northampton,  près  d'où  il  y 
avait  un  M.  Bridges  que  j'avais  connu  à  Oxford.  Je  fis  le  premier 
jour  28  milles  par  une  pluie  à  verse.  La  nuit  me  surprit  dans 
les  bruyères  très  désertes  et  très  tristes  du  comté  de  Norfolk  :  et 
je  recommençai  à  craindre  que  les  voleurs  ne  vinssent  mettre  un 
terme  à  toutes  mes  entreprises  et  à  tous  mes  pèlerinages  en  me 
dépouillant  de  toutes  mes  ressources.  J'arrivai  pourtant  heureu- 
âement  à  un  petit  village  nommé  Stokes.  On  me  reçut  indigne- 
ment à  l'auberge  parce  qu'on  me  vit  arriver  à  pied  et  qu'il  n'y  a 
en  Angleterre  que  les  mendians  et  la  plus  mauvaise  espèce  de 
voleurs  nommés  «  Footpads  »  qui  cheminent  de  cette  manière. 
On  me  donna  un  mauvais  lit,  dans  lequel  j'eus  beaucoup  de 
peine  à  obtenir  des  draps  blancs;  j'y  dormis  cependant  très  bien, 
et  à  force  de  me  plaindre  et  de  me  donner  des  airs,  je  parvins  le 
matin  à  me  faire  traiter  comme  un  gentleman  et  à  payer  en 
conséquence.  Ce  n'était  que  pour  l'honneur,  car  je  repai'tis  à 
pied  après  avoir  déjeuné  et  j'allai  à  14  milles  de  là  dîner  à  Lynn, 
petite  ville  commerçante,  où  je  m'arrêtai  de  nouveau,  parce  que 
ma  manière  de  voyager  commençait  à  me  déplaire.  J'avais  eu 
toute  la  matinée  un  soleil  brûlant  sur  la  tête,  et  quand  j'arrivai 
j'étais  épuisé  de  fatigue  et  de  chaleur.  Je  commençai  par  avaler 
une  grande  jatte  de  négus,  qui  se  trouva  prête  à  l'auberge  ; 
ensuite  je  voulus  prendre  quelques  arrangemens  pour  continuer 


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LE   CABIER  ROUGE  DE   BENJAMlNS^ÔJfSTANT,  /        287 


) 


ma   route.  Mais  je  me  trouvai  tout  d'un  coup  complètement 

ivre,  au  point  de  sentir  que  je  ne  savais  plus  ce  que  je  faisais  et 

^jue  je  ne  pouvais  en  rien  répondre  de  moi-même.  J'eus  pourtant 

hissez  de  raison  pour  être  fort  effrayé  de  cet  état  dans  une  ville 

inconnue,  tout  seul  et  avec  si  peu  d'argent  dans  ma  poche.  Ce 

Tn'était  une  sensation  très  singulière  que  d'être  ainsi  à  la  merci 

dlu  premier  venu  et  privé  de  tout  moyen  de  répondre,  de  me 

4léfendre  et  de  me  diriger.  Je  fermai  ma  porte  à  clef,  et  m'étant 

2Linsi   mis   à  Tabri    des  autres,  je  me  couchai   à   terre   pour 

attendre  que  les  idées  me  revinssent.  Je  passai  ainsi  cinq  ou  six 

lieures,  et  la  bizarrerie  de  la  situation,  jointe  à  l'effet  du  vin,  me 

donna  des  impressions  si  vives  et  si  étranges  que  je  me  les  suis 

toujours  rappelées.  Je  me  voyais  à  300  lieues  de  chez  moi,  sans 

liens  ni  appui  quelconque,  ignorant  si  mon  père  ne  m'avait  pas 

ilésavoué  et  ne  me  repousserait  pas  pour  jamais,  n'ayant  pas  de 

quoi  vivre  quinze  jours  et  m'étant  mis  dans  cette  position  sans 

aucune  nécessité  et  sans  aucun  but.  Mes  réflexions  dans  cet  état 

d'ivresse  étaient  beaucoup  plus  sérieuses  et  plus  raisonnables  que 

celles  que  j'avais  faites,  quand  je  jouissais  de  toute  ma  raisola, 

parce  qu'alors  j'avais  formé  des  projets  et  que  je  me  sentais 

des  forces,  au  lieu  que  le  vin  m'avait  ôté  toute  force,  et  que  ma 

^ète  était  trop  troublée  pour  que  je  pusse  m'occuper  d  aucun 

Projet.  Peu  à  peu  mes  idées  revinrent,  et  je  me  trouvai  assez 

Rétabli  dans  l'usage  de  mes  facultés  pour  prendre  des  informa- 

"Ous  gup  \q^  moyens  de  continuer  ma  route  plus  commodément. 

^^*l©s    ne  furent    pas  satisfaisantes.  Je  ne  possédais  pas  assez 

^  ^^gent  pour  acheter  un  vieux  cheval  dont  on  me  demandait 

^^ii^e  louis.  Je  repris  une  chaise  de  poste,  adoptant  ainsi  la  mé- 

^^cie  la  plus  chère  de  voyager  précisément  parce  que  je  n'avais 

P^^Bque  rien,  et  je  fus  coucher  dans   un  petit  bourg   appelé 

^'^^^beach.  Je  rencontrai  en  chemin  un  bel  équipage  qui  avait 

^'^f^^.  Il  y  avait  un  monsieur  et  une  dame.  Je  leur  offris  de  les 

^^Hfiuire  dans  ma  voiture.  Ils  acceptèrent.  Je  me  réjouis  de  ce 

5^^    cette  rencontre  me  faisait  passer  une  soirée  moins  solitaire. 

^^îs  à  ma  grande  surprise,  en  mettant  pied  à  terre,  le  monsieur 

^*  ^^  dame  me  firent  une  révérence  et  s'en  allèrent  sans   dire 

^^t-  J'appris  le  lendemain  qu'il  y  avait  une  mauvaise  troupe 

^    oomédiens  ambulans  qui  jouaient  dans  une  grange:  et  me 

^^ vivant  aussi  bien  là  qu'ailleurs,  je  me  décidai  à  y  rester  pour 

^l^^r  au  spectacle.  Je  ne  sais  plus  quelle  pièce  on  représentait. 

TOME  XXXYII.  —  1907.  17 


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K^^'  ' 


2Î58 


REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


Enfin,  le  jour  suivant,  je  pris  encore  une  chaise  de  poste  et  j  allai 
jusqu'à  Thrapston,  l'endroit  le  plus  voisin  de  la  cure  de  Wadenho 
où  je  comptais  trouver  M.  Bridges.  Je  pris  un  cheval  à  l'auberge 
et  je  me  rendis  tout  de  suite  à  Wadenho. 

M.  Bridges  était  effectivement  curé  de  ce  village,  mais  il 
venait  d'en  partir  et  ne  devait  être  de  retour  que  dans  trois 
semaines.  Cette  nouvelle  dérangeait  tous  mes  plans.  Plus  de 
moyens  d'avoir  l'argent  nécessaire  pour  aller  en  Ecosse,  aucune 
connaissance  dans  les  environs,  à  peine  de  quoi  retourner  à 
Londres  et  y  vivre  quinze  jours,  ce  qui  n'était  pas  même  assez 
pour  y  attendre  la  réponse  de  mon  père.  Il  ne  fallait  pas  déli- 
bérer longtemps,  car  chaque  dînée  et  chaque  couchée  me  met- 
taient dans  une  situation  plus  embarrassante.  Je  pris  mon  parti. 
Je  vis,  en  calculant  bien  strictement,  que  je  pouvais  arriver  jus- 
qu'à Edimbourg  en  allant  à  cheval  ou  en  cabriolet,  seul,  et  une 
fois  là,  je  comptais  sur  mes  amis.  Bel  effet  de  la  jeunesse,  car 
certes  s'il  me  fallait  aujourd'hui  faire  cent  lieues  pour  me  mettre 
à  la  merci  de  gens  qui  ne  me  devaient  rien,  et  sans  une  nécessité 
qui  excusât  cette  démarche,  s'il  fallait  m'exposer  à  m'entendre 
demander  ce  que  je  venais  faire  et  refuser  ce  dont  j'aurais  besoin 
ou  envie,  rien  sur  la  terre  ne  pourrait  m'y  résoudre.  Mais,  dans 
ma  vingtième  année,  rien  ne  me  paraissait  plus  simple  que  de 
dire  à  mes  amis  de  collège  :  «  Je  fais  trois  cents  lieues  pour  souper 
avec  vous  ;  j'arrive  san*  le  sou,  invitez-moi,  caressez-moi,  buvons 
ensemble,  remerciez-moi  et  prêtez-moi  de  l'argent  pour  m'en 
retourner.  »  J'étais  convaincu  que  ce  langage  devait  les  charmer. 
Je  fis  donc  venir  mon  hôte,  et  je  lui  dis  que  je  voulais  profiter  de 
l'absence  de  mon  ami  Bridges  pour  aller  à  quelques  milles  de  là 
passer  quelques  jours,  et  qu'il  eût  à  me  procurer  un  cabriolet.  Il 
m'amena  un  homme  qui  en  avait  un,  avec  un  très  bon  cheval. 
Malheureusement,  le  cabriolet  était  à  Stamford,  petite  ville  à  dix 
milles  de  là.  Il  ne  fit  aucune  difficulté  pour  me  le  louer.  Il  me 
donna  son  cheval  et  son  fils  pour  me  conduire,  pour  retirer  le 
cabriolet  des  mains  du  sellier  qui  avait  dû  le  raccommoder,  et 
nous  convînmes  que  je  partirais  de  Stamford  pour  aller  plus 
loin.  Je  me  réjouis  fort  de  ce  que  mon  affaire  s'était  conclue  si 
facilement,  et  le  lendemain  je  montai  sur  le  cheval.  Le  fils  de 
l'homme  à  qui  il  appartenait  monta  sur  une  mauvaise  petite  rosse 
que  l'hôte  de  l'auberge  lui  prêta,  et  nous  arrivâmes  très  heureu- 
sement à  Stamford.  Mais  là  m'attendait  une  grande  mésaventure. 


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LE   CAHIER  ROUGE   DE   BENJAMIN    CONSTANT.  259 

%Ji  cabriolet  ne  se  trouva  pas  raccommodé.  J'en  cherchai  un 

^utre  inutilement.  Je  voulus  engager  mon  jeune  conducteur  à 

S3ie  laisser  partir  à  cheval.  Il  s*y  refusa.  Peut-être  aurait-îl  cédé  ; 

X^B,\s  au  premier  mot,  je  me  mis  dans  une  colère  furieuse  et  je 

l'accablai  d'injures.  Il  se  moqua  de  moi.  Je  voulus  le  prendre 

"par  la  douceur.  Il  me  dit  que  je  l'avais  trop  mal  traité,  re- 

xnonta  sur  sa  béte  et  me  planta  là.  Mes  embarras  augmentaient 

ainsi  à  chaque  minute.  Je  couchai  à  Stamford  dans  un  vrai 

désespoir. 

Le  lendemain  je  me  déterminai  à  retourner  à  Thrapston  dans 

l'espérance  d'engager  mon  hôte  à  me  trouver  un  autre  véhicule. 

Quand  je  lui  en  reparlai,  je  l'y  trouvai  très  peu  disposé.  Une 

circonstance  assee  bizarre  et  que  je  n'aurais  jamais  devinée  lui 

avait  donné  très  mauvaise  opinion  de  moi.  Depuis  mon  ivresse 

°®    i-ynn,  j'avais  une  sorte   de  répugnance  pour  le  vin  et  de 

crainte  de  l'état  où  j'avais  été  pendant  quelques  heures.  En  con- 

séquence,  pendant  tout  le  temps  que  j'avais  passé  à  l'auberge  de 

Thrapston,  je  n'avais  bu  que  de  l'eau.  Cette  abstinence  peu  usitée 

^^  Angleterre  avait  paru  à  mon  hôte  un  vrai  scandale.  Ce  ne  fut 

pas  l^i  q^i  m'apprit  la  mauvaise  impression  qu'il  en  avait -reçue 

coutr^  moi,  ce  fut  l'homme  qui  m'avait  précédemment  loué  un 

cabriolet,  et  que  je  fis  venir  pour  tâcher  de  renouer  avec  lui 

celte    négociation.  Gomme  je  me  plaignis  à  lui  de  la  conduite 

^  ^^xi  fils,  il  me  répondit:  «  Ah!  monsieur,  on  dit  de  vous  des 

^*^oses  si  singulières  !  »  Cela  m'étonna  fort  et  comme  je  le  pres- 

?^^^  :   «  Vous  n'avez  pas  bu  une  goutte  de  vin  depuis  que  vous  êtes 

jci,  »  répliqua-t-il.  Je  tombai  de  mon  haut,  je  fis  venir  une  bou- 

^^le  de  vin  tout  de  suite,  mais  l'impression  était  faite,  et  il  me 

,      ixxipossible  de  rien  obtenir.  Pour  le  coup,  il  fallut  me  déci- 

^-  Je  louai  de  nouveau  pour  le  lendemain  un  cheval  sous  pré- 

^*^  d'aller  à  Wadenho  voir  si  M.  Bridges  n'était  pas  arrivé.  Le 

^*Vxeur   voulut  que,  de  deux  chevaux  qu'avait  mon  hôte,  le 

^  ^^   mauvais  était  seul  au  logis.  Je  n'eus  donc  pour  monture 

r^  ^ïl  tout  petit  cheval  blanc,  horriblement  laid  et  très  vieux. 

.        partis  le  lendemain  de  bonne  heure,  et  j'écrivis  de  10  à 

^^^Xiilles  de  là  à  mon  hôte  que  j'avais  rencontré  un  de  mes  amis 

^^    allait  voir  les  courses  de  chevaux  à   Nottingham  et  qui 

.    ^Vait  engagé  à  l'accompagner.  Je  ne  savais  pas  les  risques  que 

•.,    Courais.  La  loi  en  Angleterre  considère  comme  vol  l'usage 

^^  cheval  loué,  pour  une  autre  destination  que  celle  qui  a  été 


L 


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-  -y  : 


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REVUE   DES   DEUX    MONDES. 


alléguée.  Il  ne  tenait  donc  qu'au  propriétaire  du  cheval  de  me 
faire  poursuivre  ou  de  mettre  mon  signalement  dans  les  jour- 
naux. J'aurais  infailliblement  été  arrêté,  traduit  en  justice,  et 
peut-être  condamné  à  la  déportation  dans  les  Iles;  ou  tout  au 
moins,  j'aurais  subi  un  procès  pour  vol,  ce  qui,  même  en  suppo- 
sant  que  j'eusse  été  absous,   n'en  ,  aurait  pas  moins   été  fort 
désagréable  et,  vu  mon  escapade,  aurait  produit  partout  où  l'on 
en  était  instruit  un  effet  affreux.  Enfin  cela  n'arriva  pas.  Le  maître 
du  cheval  fut  d'abord   un  peu   étonné.  Mais  il    alla  alors  à 
Wadenho  où  par  bonheur  il  trouva  M.  Bridges  qui  arrivait,  et 
qui,  sur  un  mot  que  je  lui  avais  adressé,  répondit  de  mon  retour. 
Quant  à  moi,  ne  me  doutant  de  rien,  je  fis  le  premier  jour 
une  vingtaine  de  milles,  et  je  couchai  à  Kettering,  petit  village 
du  Leicestershire,  autant  qu'il  m'en  souvient.  Ce  fut  alors  que 
commença  vraiment  et  pour  la  première  fois  le  bonheur  d'indé- 
pendance et  de  solitude  que  je  m'étais  promis  si  souvent.  Jus- 
qu'alors, je  n'avais  fait  qu'errer  sans  plan  fixe,  et  mécontent  d'un 
vagabondage  que  je  trouvais  avec  raison  ridicule  et  sans  but. 
Maintenant  j'avais  un  but,  bien  peu  important,  si  l'on  veut,  car 
il  ne  s'agissait  que  d'aller  faire  à  des  amis  de  collège  une  visite 
(Jie  quinze  jours.  Mais  enfin,  c'était  une  direction  fixe,  et  je  respi- 
rais de  savoir  quelle  était  ma  volonté.  J'ai  oublié  les  différentes 
stations  que  je  fis  en  route,  sur  mon  mauvais  petit  cheval  blanc; 
mais  ce  dont  je  me  souviens,  c'est  que  toute  la  route  fut  déli- 
cieuse.. Le  pays  que  je  traversai  était  un  jardin.  Je  passai  par 
Leicester,  par  Derby,  par  Buxton,  par  Shortley,  par  Kendall,  par 
Carlisle.  De  là  j'entrai  en  Ecosse  et  je  parvins  à  Edimbourg. 
J'ai  eu  trop  de  plaisir  dans  ce  voyage,  pour  ne  pas  chercher  à 
m'en  retracer  les  moindres  circonstances.  Je  faisais  de  trente  à 
cinquante  milles  par  jour.  Les  deux  premières  journées  j'avais 
un  peu  de  timidité  dans  les  auberges.  Ma  monture  était  si  ché- 
tive  que  je  trouvais  que  je  n'avais  pas  l'air  plus  riche,  ni  plus 
gentlemanlike  que  lorsque  je  voyageais  à  pied,  et  je  me  sou- 
venais de  la  mauvaise  réception  que  j'avais  éprouvée  en  chemi- 
nant de  la  sorte.  Mais  je  découvris  bientôt  qu'il  y  avait  pour 
Topinion  une  immense  différence  entre  un  voyageur  à  pied  et 
un  voyageur  à  cheval.  Les  maisons  de  commerce  en  Angleterre 
ont  des  commis  qui  parcourent  ainsi  tout  le  royaume  pour  vi- 
siter leurs  correspondans.  Ces  commis  vivent  très  bien  et  font 
beaucoup  de  dépense  dans  les  auberges,  en  sorte  qu'ils  y  sont 


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LE   CAHIER  nOUGE   DE    BENJAMIN    CONSTANT, 


261 


reçus  avec  empressement.  Le  prix  de  la  dîiiée  et  de  la  coucWe 
est  fixé,  parce  que  les  aubergistes  s'en  dédommagent  sur  le  vin. 
J'étais  partout  considéré  comme  un  de  ces  commis^  et  en  consé- 
quence reçu  à  merveille.  Il  y  en  avait  toujours  sept  ou  huit 
avec   lesquels   je   causais,  et  qui,  lorsqu'ils   découvraient  que 
j'étais  d'une  classe  plus  relevée  que  la  leur,  ne  m'en  traitaient 
que  mieux.  L'Angleterre  est  le  pays  où,  d'un  côté  les  droits  de 
chacun  sont  le  mieux  garantis,  et,  où  de  l'autre  les  différences 
de  rang  sont  le  plus  respectées  :  je  voyageais  presque  pour  rien. 
Toute  ma  dépense  et  celle  de  mon  cheval  ne  «e  montaient  pas  à 
une  demi-guinée  par  jour.  La  beauté  du  pays,  celle  de  la  saison, 
celle  des  routes,  la  propreté  des  auberges,  l'air  de  bonheur,  de 
raison  et  de  régularité  des  habitans,  sont,  pour  tout  voyageur 
qui  observe,  une  source  de  jouissances  perpétuelles.  Je  savais  la 
langue  de  manière  à  être   toujours  pris  pour  un  Anglais,  ou 
plutôt  pour  un  Écossais,  car  j'avais  conservé  l'accent  écossais  de 
ma  première  éducation  en  Ecosse.  J'arrivai  enfin  à  Edimbourg 
le  12  août,  à  six  heures  du  soir,  avec  environ  neuf  à  dix  shil- 
lings en  poche.  Je  m'empressai  de  chercher  mon  ami  Wilde,  et, 
deux  heures  après  mon  arrivée,  j'étais  au  milieu  de  toutes  celleu 
de  mes  connaissances  qui  se  trouvaient  encore  en  ville,  la  saison 
ayant  éloigné  les  plus  riches,  qui  étaient  dans  leurs  terres.  Il 
en  restait  cependant  encore  assez  pour  que  notre  réunion  fiU 
nombreuse,  et  tous  me  reçurent  avec  de  véritables  transports 
de  joie.  Ils  me  savaient  'gré  de  la  singularité  de  mon  expédition, 
chose  qui  a  toujours  de  l'attrait  pour  les  Anglais.  Notre  vie  à 
tous  pendant  les  quinze  jours  que  je  passai  à  Edimbourg  fut  un 
festin  continuel.  Mes  amis  me  régalèrent  à  qui  mieux  mieux,  et 
toutes  nos  soirées  et  nos  nuits  se  passaient  ensemble.  Le  pauvre 
Wilde  surtout  avait  à  me  fêter  un  plaisir  qu'il  me  témoignait  de 
la  manière  la  plus  naïve  et  la  plus  touchante.  Qui  m'eût  dit 
que  sept  ans  après  il  serait  enchaîné  sur  un  grabat  (1)  !  KoHn^  il 
fallut  penser  au  retour.  Ce  fut  à  Wilde  que  je  m'adressai.  Il  me 
trouva  avec  quelque  peine,  mais  de  la  meilleure  grâce  du  moudo, 
10  guinées.  Je  remontai  sur  ma  bête,  et  je  repartis.  J'avais  été 

(1)  a  De  tous  les  amis  que  j'ai  eus,  les  neuf  dixièmes  au  moîQ^  ou  sodI  morU, 
ou  sont  devenus  fous  ou  ont  tourné  détestablement.  On  croirait  que  je  les  a^i 
choisis  à  plaisir,  pour  pouvoir,  en  faisant  beaucoup  de  sottises,  conserver  l'avau- ' 
tage  d'être  encore  le  plus  sage  de  la  compagnie.  »  Lettre  à  Rosalie  de  Cunstint 
(Lettres  de  B.C,  àsafamille^  publiées  par  Jean  H.  Menos.  Paris,  Savine^  lS8tJU 


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REVUE   DES    DEUX   MONDES. 


voir  à  Niddin,  ces  Wauchope  qui  m'avaient  si  bien  accueilli, 
quand  j'étudiais,  et  j'avais  appris  que  la  sœur  ainée  était  dans 
un«  petite  ville,  un  bain,  si  je  ne  me  trompe,  appelé  Moffat. 
Quoique  je  n'eusse  pas  trop  de  quoi  prendre  un  détour,  je  voulus 
pourtant  Taller  voir,  je  ne  sais  pourquoi,  car  c'était  une  per- 
sonne fort  peu  agréable,  de  trente  à  trente-cinq  ans,  laide, 
rouge,  aigre  et  capricieuse  au  dernier  point.  Mais  j'étais  en  si 
bonne  disposition,  et  si  content  de  la  réception  qu'on  m'avait 
faite,  que  je  ne  voulaiô  pas  manquer  une  occasion  de  voir  encore 
quelques-uns  de  ces  bons  Écossais  que  j'allais  quitter  pour  un 
temps  illimité.  En  effet  je  ne  les  ai  pas  revus  depuis.  Je  trouvai 
M*^*  Wauchope,  établie  solitairement  comme  il  convenait  à 
»on  caractère.  Elle  fut  sensible  à  ma  visite  et  me  proposa  de 
retourner  à  Londres  par  les  comtés  de  Cumberland  et  de  West- 
moreland.  Un  pauvre  homme  qu'elle  protégeait  3e  joignit  à  nous, 
et  nous  fîmes  une  course  assez  agréaile.  J'y  gagnai  de  voir  cette 
partie  de  l'Angleterre,  que  je  n'aurais  pas  vue  sans  cela.  Car  j'ai 
une  telle  paresse  et  une  si  grande  absence  de  curiosité  que  je 
uai  jamais  de  moi-même  été  voir  ni  un  monument,  ni  une 
contrée,  ni  un  homme  célèbre.  Je  reste  où  le  sort  me  jette  jus- 
qu'à ce  que  je  fasse  un  bond  qui  me  place  de  nouveau  dans  une 
tout  autre  sphère.  Mais  ce  n'est  ni  le  goût  de  l'amusement,  ni 
lennui,  aucun  des  motifs  qui,  d'ordinaire,  décident  les  hommes 
clans  l'habitude  de  la  vie  qui  me  font  agir.  Il  faut  qu'une  passion 
me  saisisse  pour  qu'une  idée  dominante  s'empare  de  moi  et  de- 
vienne une  passion.  C'est  ce  qui  me  donne  l'air  assez  raison^ 
nable,  aux  yeux  des  autres  qui  me  voient,  dans  les  intervalles 
des  passions  qui  me  saisissent,  me  contenter  de  la  vie  la  moins 
attrayante,  et  ne  chercher  aucune  distraction* 

Le  Westmoreland  et  le  Cumberland  dans  sa  belle  partie,  car 
il  y  en  a  une  qui  est  horrible,  ressemblent  en  petit  à  la  Suisse. 
Ce  sont  d'assez  hautes  montagnes  dont  la  cime  est  enveloppée 
de  brouillards  au  lieu  d'être  couverte  de  neige,  des  lacs  semés 
tilles  verdoyantes,  de  beaux  arbres,  de  jolis  bourgs,  deux  ou 
trois  petites  villes  propres  et  soignées.  Ajoutez  à  cela  cette  lir 
berté  complète  d'aller  et  de  venir  sans  qu'âme  qui  vive  s'occupe 
de  vous,  et  sans  que  rien  rappelle  cette  police  dont  les  cou- 
pables sont  le  prétexte,  et  les  innocens  le  but.  Tout  cela  rend 
toutes  les  courses  en  Angleterre  une  véritable  jouissance.  Je  vis 
h  Keswick,  dans  une  espèce  de  musée,  une  copie  de  la  sentence 


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LE  CAHIER  ROUGE  DE   BENJAMIN    CONSTANT.  263 

ie  Charles  !•'  avec  les  signatures  exactement  imitées  de  tous 
s^s  juges,  et  je  regardai  avec  curiosité  celle  de  Cromwell,  qui, 
Jtascf-u^au  commencement  de  ce  siècle,  a  pu  passer  pour  un  auda- 
^^^^X3et  habile  usurpateur,  mais  qui  ne  mérite  pas  de  nos  jours 
"l^c>'nneur  d'être  nommé. 

^prèsm'avoir  accompagné,  je  crois  jusqu'à  Carlisle,  M"'Wau- 

cno  jje  me  quitta,  en  me  donnant  pour  dernier  conseil  de  ùe 

P'^*s  jfaire  de  folies  pareilles  à  l'escapade  qui  lui  avait  valu  le 

pla^îsir  de  me  revoir.  De  là  je  continuai  ma  route*  ayant  précisé- 

'^^^^O.t  de  quoi  arriver  chez  M.  Bridges,  oîi  j'espérais  trouver  de 

'^P'*^  Telles  ressources,  et  toujours  plus  satisfait  de  mon  genre  de 

^^  >    dans  lequel,  je  m'en  souviens,  je  ne  regrettais  qu'une  chose, 

^  ^t^t  (ju'il  pût  arriver  un  moment  où  la  vieillesse  m'empêcherait 

^    A^oyager  ainsi  tout  seul  achevai.  Mais  je  me  consolais  en  me 

I^'^^^xnettant  de  continuer  cette  manière  de  vivre  le  plus  longtemps 

^^*^   je  pourrais.  J'arrivai  enfin  à  Wadenho  où  je  trouvai  tout 

P^^paré  pour  ma  réception.  M.  Bridges  était  absent,  mais  revint 

^   lendemain.  C'était  un  ficellent  homme,  d'une  dévotion  presque 

^^X^tique,  mais  tout  cœur  pour  moi  qu'il  s'était  persuadé,  sans 

T^^  je  le  lui  dise,  être  venu  tout  exprès  de  Paris  pour  le  voir.  Il 

'^^^    retint  chez  lui  plusieurs  jours,  me  mena  dans  le  voisinage,  et 

^^ï^mit  mes  affaires  à  flot.  Parmi  les  gens  auxquels  il  me  présenta, 

J^     xie  me  souviens  que  d'une  lady  Charlotte  Wentworth,  d'envi- 

•*^^^*:fc-  soixant-dix  ans,  que  je  contemplai  avec  une  vénération  toute 

P^-'K^ticulière,  parce  qu'elle  était  sœur  du  marquis  de  Rockingham, 

^*     <yie  ma  politique  écossaise  m'avait  inspiré  un  grand  enthou- 

^^^^-^me  pour  l'administration  des  Whigs  dont  il   avait  été  le 

Pour  répondre  à  toutes  les  amitiés  de  M.  Bridges,  je  me  pliai 

^^^1^ entiers  à  ses  habitudes  religieuses,  quoiqu'elles  fussent  assez 

^^  fiferentes  des  miennes.  Il  rassemblait  tous  les  soirs  quelques 

J^^xnes  gens  dont  il  soignait  l'éducation,  deux  ou  trois  servantes 

^^^*il  avait  chez  lui,  des  paysans,  valets  d'écurie  et  autres,  leur 

^*s^it  quelques  morceaux  de  la  Bible,  puis  nous  faisait  tous 

^^^ttre  à  genoux  et  prononçait  de  ferventes  et  longues  prières. 

^^^vent  il  se  roulait  littéralement  par  terre,  frappait  le  plancher 

^   Son  front  et  se  frappait  la  poitrine  à  coups  redoublés.  La 

^'^^îndre  distraction  pendant  ces  exercices,  qui  duraient  souvent 

P^'Us   d'une  heure,  le  jetait  dans  un  véritable  désespoir.  Je  me 

^^^is  volontiers  pourtant  résigné  à  rester   indéfiniment  chez 


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S6i 


REVUE   DES   DEUX    MONDES. 


M*  Bridges,  tant  je  commençais  à  avoir  peur  de  me  présenter 
devant  mon  père  ;  mais  comme  il  n'y  avait  plus  moyen  de  pro- 
longer, je  fixai  le  jour  de  mon  départ.  J'avais  rendu  au  pro- 
priétaire le  fidèle  petit  cheval  blanc  qui  m'avait  porté  durant 
tout  mon  voyage  :  une  passion  pour  cette  manière  d'aller  me  fit 
imaginer  d'en  acheter  un  sans  songer  à  la  difficulté  que  j  aurais 
à  le  sortir  d'Angleterre.  M.  Bridges  me  servit  de  caution,  et  je 
me  retrouvai  sur  la  route  de  Londres,  beaucoup  mieux  monté 
et  fort  content  de  mon  projet  de  retourner  de  la  sorte  jusque 
choz  mon  père.  J'y  arrivai,  je  ne  sais  plus  quel  jour  de  sep- 
tembre, et  toutes  mes  belles  espérances  se  dissipèrent.  J'avais 
pu  très  bien  expliquer  à  M.  Bridges  pourquoi  je  me  trouvais  sans 
argent  chez  lui.  Mais  je  ne  l'avais  pas  mis  dans  la  confidence 
que  je  serais  tout  aussi  embarrassé  à  Londres.  Il  croyait  au  con- 
traire qu'une  fois  rendu  là,  les  banquiers  auxquels  mon  père 
avait  dû  m'adresser  me  fourniraient  les  fonds  dont  j'aurais  be- 
soin.  Il  ne  m'avait  donc  prêté  en  argent  comptant  que  ce  qu'il 
me  fallait  pour  y  arriver.  Le  plus  raisonnable  eût  été  de  vendre 
mon  cheval,  de  me  mettre  dans  une  diligence  et  de  retourner 
ainsi  le  plus  obscurément  et  le  moins  chèrement  que  j'aurais  pa 
au  lieu  où  il  fallait  enfin  que  je  me  rendisse.  Mais  je  tenais  au 
mode  de  voyager  que  j'avais  adopté,  et  je  m'occupai  à  trouver 
d  autres  ressources.  Kentish  me  revint  à  l'esprit;  j'allai  le  voir, 
il  me  promit  de  me  tirer  d'embarras,  et  sur  cette  promesse,  je 
ne  m'occupai  plus  que  de  profiter  du  peu  de  temps  pendant 
lequel  je  jouissais  encore  d'une  indépendance  que  je  devais 
reperdre  si  tôt.  Je  dépensai  de  diverses  manières  le  peu  qui  me 
restait,  et  je  me  vis  enfin  sans  le  sol.  Des  lettres  de  mon  père, 
qui  me  parvinrent  en  même  temps,  réveillèrent  en  moi  des 
remords  que  les  désagrémens  de  la  situation  ne  laissaient  pas 
que  d'accroître.  Il  s'exprimait  avec  un  profond  désespoir  sur 
toute  ma  conduite,  sur  la  prolongation  de  mon  absence,  et 
me  déclarait  que,  pour  me  forcer  à  le  rejoindre,  il  avait  dé- 
fondu à  ses  banquiers  de  subvenir  à  aucune  de  mes  dépenses. 
Je  parlai  enfin  &  Kentish  qui,  changeant  de  langage,  me  dit  que 
j'aurais  dû  ne  pas  me  mettre  dans  cette  position  au  lieu 
de  me  plaindre  d'y  être.  Je  me  souviens  encore  de  l'impression 
que  cette  réponse  produisit  sur  moi.  Pour  la  première  fois  je  me 
voyais  à  la  merci  d'un  autre  qui  me  le  faisait  sentir.  Ce  n'est  pas 
que  Kentish  voulût  précisément  m'abandonner,  mais  il  ne  me 


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LE  cànmn  hfiUGE  de  benjamin  co>stant. 


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cachait,  en  m  offrant  encore  ses  secours,  ni  sa  désapprobation  de 
ma  conduite,  ni  la  pitié  qui  le  décidait  à  me  secourir,  et  son 
assistance  était  revt^lue  des  formes  les  plus  blessantes.  Pour  se 
dispenser  de  tne  prêter  un  sol,  il  me  proposa  de  venir  dîner  cbez 
lui  tous  les  jours  et  pour  me  faire  sentir  qu'il  ne  me  regardait 
paa  comme  un  ami  qu'on  invite,  mais  comme  un  pauvre  qu'on 
nourri tj  il  affechi  de  n'avoir  à  dîner,  pendant  cinq  ou  six  jours, 
que  ce  qu'il  fallait  pour  sa  femme  et  pour  lui,  en  répétant  que 
son  ménage  n'était  arrangé  que  pour  deux  personnes.  Je  suppor- 
tai cette  insolence,  parce  que  j^avais  écrit  aux  banquiers,  malgré 
la  défense  de  mon  pOre^et  que  j'espérais  me  retrouver  en  état  de 
faire  sentir  à  mon  prétendu  bienfaiteur  ce  que  ses  procédés 
nViûspiraient,  Mais  ces  malheureux  banquiers  étant,  ou  se  disant 
à  la  campagne,  me  firent  attendre  leur  réponse  toute  une 
semaine.  Celte  réponse  vint  enfin  et  fut  un  refus  formeL  II 
fallut  donc  nr expliquer  une  dernière  fois  avec  Kentish,  et  il  me 
prescrivit  de  vendre  mon  cheval  et  d'aller,  avec  ce  que  j*en  reti- 
rerais p  comme  je  pourrais,  où  je  voudrais.  Le  seul  service  qu41 
moffrit  fut  de  me  mener  chez  un  marchand  de  chevaux  qui  me 
l'achèterait  tout  de  suite.  Je  n'avais  pas  d'autre  parti  à  prendre; 
et  après  une  scène  attendrie  où  je  me  serais  brouillé  tout  à  fait 
avec  lui  s'il  ne  s'était  pas  montré  aussi  insensible  à  mes  re- 
proches  qu'il  Tavait  été  à  mes  prières,  nous  allâmes  ensemble 
chez  rhomme  dont  il  m'avait  parlé.  11  m'oiïrit  quatre  louis  de 
€8  cheval  qui  m'en  avait  coûté  quinze.  J'étais  dans  une  telle 
fureur  qu'au  premier  mot  je  traitai  in  dignement  cet  homme  qui 
au  fond  ne  taisait  que  son  métier,  et  je  faillis  être  assommé  par 
lui  et  ses  gens.  L'affaire  ayant  manqué  de  hi  sorte,  Kentish,  qui 
commençait  à  avoir  autant  d'envie  d'en  finir  que  moi,  m'offrit  de 
me  prêter  dix  guinéesà  condition  que  je  lui  donnerais  une  lettre 
de  change  pour  cette  somme,  et  que  de  plus  je  lui  laisserais  ce 
cheval  qu'il  promit  de  vendre  comme  il  le  pourrait  à  mon  profit. 
Je  n*étais  le  mnître  de  rieu  refuser. 

J'acceptai  donc,  et  je  partis,  me  promettant  bien  de  ne  plus 
faire  d'équipée  semblable.  Par  un  reste  de  goût  pour  les  expédi- 
tions chevaleresques j  je  voulus  aller  à  franc  étrier  jusqu'à 
Douvres.  C'est  une  manière  de  voyager  qui  n'est  pas  d'usage  en 
Angleterre,  où  Ton  va  aussi  vite  et  à  meilleur  marché  en  chaise 
de  poste.  Mais  je  croyais  indigne  de  moi  de  n  avoir  pas  un  che- 
val entre  les  jambes.   Le  pauvre  chien  qui  m'avait  fidèlement 


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RBYUB   DES   DEUX   MONDES. 


accompflgiié  dans  toutes  mes  courses  fut  la  victinie  de  cette  deP' 
ni  ère  folie.  Quand  je  dis  dernière,  je  parle  de  celles  que  je  fis  en 
Angleterre  d'où  je  partis  le  lendemain.  Il  succomba  k  la  fatigue 
h  quelques  milles  de  Douvres.  Je  le  confiai  presque  mourant  à 
un  postillon  avec  un  billet  pour  Kentish,  dans  lequel  je  lui 
disais  que,  comme  il  traitait  ses  amis  comme  des  cbiens,  je  me 
jQattais  qu'il  traiterait  ce  chien  comme  un  ami.  J'ai  appris  plu- 
sieurs années  après  que  le  postillon  s'était  acquitté  de  ma  com- 
mission et  que  Kentish  montrait  le  chien  à  un  de  mes  cousins 
/|ui  voyageait  en  Angleterre,  en  lui  disant  que  c'était  un  gage  de 
ramUié  intime  et  tendre  qui  le  réunissait  pour  toujours  à  moi. 
En  1794,  ce  Kentish  s'est  avisé  de  m'écrire  sur  le  môme  ton,  en 
me  rappelant  les  délicieuses  journées  que  nous  avions  passées 
ensemble  en  1787.  Je  lui  ai  répondu  assez  sèchement,  et  je  n'en 
ai  plus  entendu  parler. 

Au  moment  où  je  mettais  pied  à  terre  à  Douvres,  un  paque- 
bot allait  partir  pour  Calais.  J'y  fus  reçu  et. le  !•'  octobre,  je 
me  retrouvai  en  France.  C'est  la  dernière  fois  jusqu'à  présent 
que  j'ai  vu  cette  Angleterre,  asile  de  tout  ce  qui  est  noble, 
séjour  de  bonheur,  de  sagesse  et  de  liberté,  mais  où  il  ne  faut 
pas  compter  sans  réserve  sur  les  promesses  de  ses  amis  de  col- 
lège. Du  reste,  je  suis  un  ingrat.  J'en  ai  trouvé  vingt  bons  pour 
un  seul  mauvais.  A  Calais  nouvel  embarras.  Je  calculai  que  je 
n'avais  aucun  moyen  d'arriver  à  Bois-le-Duc,  où  était  mon  père, 
avec  le  reste  de  mes  dix  guinées.  Je  sondai  M.  Dessin,  mais  il 
était  trop  accoutumé  à  des  propositions  pareilles  de  la  part  de 
tous  les  a\  enturiers  allant  en  Angleterre  ou  en  revenant  pour 
ôtra  très  disposé  à  m'entendre.  Je  m'adressai  enfin  à  un  domes- 
tique rie  Tau  berge  qui,  sur  une  montre  qui  valait  dix  louis, 
m'en  prôta  trois,  ce  qui  n'assurait  pas  encore  mon  arrivée.  Puis 
je  me  remis  à  cheval  pour  aller  nuit  et  jour, jusqu'à  l'endroit 
où  je  n'avais  à  attendre  que  du  mécontentement  et  des  re- 
proches. En  passant  à  Bruges,  je  tombai  entre  les  mains  d'un 
vieux  maître  de  poste  qui,  sur  ma  mine,  avisa  avec  assez  de  péné- 
tration qu'il  pourrait  me  prendre  pour  dupe.  U  commença  par 
nie  dire  qu'il  n'avait  pas  de  chevaux  et  qu'il  n'en  aurait  pas  de 
plusieurs  jours,  mais  il  offrit  de  m'en  procurer  à  un  prix  exces- 
sif. Le  marulié  fait,  il  me  dit  que  le  maître  des  chevaux  n'avait 
pas  de  voiture.  C'était  un  nouveau  marché  à  faire  ou  l'ancien  à 
payer.  Je  pris  le  premier  parti.   Mais  quand  je    croyais   tout 


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LE    CAHIER  ROUGE  DE    BE»JAMlK    CONSTANT. 


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arrangé,  il  ne  se  trouva  pas  de  posLîllon  pour  me  conduire  et 
je  n'en  obtins  un  qu'à  des  conditions  tout  aussi  exorbitantes. 
J'étais  tellement  dévoré  au  fond  du  cœur  do  pensées  tristes,  et 
sur  le  désespoir  dans  lequel  je  me  figurais  mon  père,  dont  les 
dernières  lettres  avaient  été  décbiranleSj  et  sur  la  réception  que 
j'allais  éprouver,  et  sur  la  dépendance  qui  m*at tendait  et  dont 
j'avais  perdu  l'habitude,  que  je  n'avais  la  force  de  me  fâcher  ni 
de  disputer  sur  rien.  Je  me  soumis  donc  à  toutes  les  friponne- 
ries du  coqpiin  de  maître  de  poste,  el  enfiii  je  me  remis  en 
route,  mais  je  n'étais  pas  destiné  à  aller  vile.  Il  était  environ  dix 
heures  quand  je  partis  de  Bruges  abîmé  de  fatigue.  Je  m'endor- 
mis presque  tout  de  suite.  Après  un  assez  long  somme,  je  me 
réveillai,  ma  chaise  était  arrêtée,  et  mon  postillon  avait  disparu. 
Après  m'ôtre  frotté  les  yeux,  avoir  appeb.%  crié,  juré,  j'entendis 
à  quelques  pas  de  moi  un  violon.  C'était  dans  un  cabaret  oii 
des  paysans  dansaient  et  mon  postillon  avec  eux  de  toutes  ses 
forces. 

A  la  poste  avant  Anvers,  je  me  trouvais,  grâce  à  mon  fripon  de 
Bruges,  hors  d'état  de  payer  les  chevaux  qui  m  avutenl  conduit, 
et  pour  cette  fois,  je  ne  connaissais  personne.  Il  n'y  avait  per- 
sonne non  plus  qui  parlait  français,  et  mon  assez  mauvais  alle- 
mand était  presque  inintelligible.  Je  lirai  une  lettre  de  ma 
poche,  et  je  tâchai  dé  faire  comprendre  par  signes  au  maîtrede 
poste  que  c'était  une  lettre  de  crédit  sur  Anvers.  Comme  heu- 
reusement personne  ne  pouvait  la  lire»  on  me  crut,  et  j'obtins 
qu'on  me  conduirait  jusque-là,  en  promettant,  toujours  par 
signes,  de  payer  tout  ce  que  je  me  trouvais  devoir.  A  Anvers,  il 
fallut  encore  que  mon  postillon  me  prtMM  de  l'argent  pour 
payer  un  bac,  et  je  me  fis  conduire  à  Fiiu berge.  J'y  avtiis  logé 
plusieurs  foie  avec  mon  père.  L'aubergiste  me  reconnut,  paya 
ma  dette  et  me  prêta  de  quoi  continuer  ma  route.  Mais  il 
m'avait  pris  une  telle  peur  de  manquer  d  argent  que,  pendant 
que  l'on  mettait  les  chevaux,  je  courus  cliez  un  négociant  que 
j'avais  vu  à  Bruxelles,  et  que  je  me  fis  donner  encore  quelques 
louis,  quoique,  selon  toutes  les  probabilités^  ils  dussent  nTêtre 
fort  inutiles.  Enfin  le  lendemain,  j'arrivai  ù  Bois-le-Duc,  J'étais 
dans  la  plus  horrible  angoisse,  et  je  restai  quelque  temps  sans 
avoir  la  force  de  me  faire  conduire  au  logement  que  mon  père 
habitait.  Il  fallut  pourtant  prendre  mon  courage  à  deux  mains  et 
iïi'y  rendre.  Pendant  que  je  suivais  le  guide  qu'un  m'avait  donné^ 


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268  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

je  frémissais  et  des  justes  reproches  qui  pourraient  m'être  adres- 
séSy  et  plus  encore  de  la  douleur  et  peut-être  de  Tétat  de  maladie 
causé  par  cette  douleur  dans  lequel  je  pourrais  trouver  mon  père. 
Ses  dernières  lettres  m'avaient  déchiré  le  cœur.  Il  m'avait 
mandé  qu'il  était  malade  du  chagrin  que  je  lui  faisais,  et  que  si 
je  prolongeais  mon  absence,  j'aurais  sa  mort  à  me  reprocher. 
J'entrai  dans  sa  chambre.  Il  jouait  au  whist  avec  trois  officiers 
de  son  régiment.  «  Ah!  vous  voilà?  me  dit-il.  Comment  êtes- 
vous  venu?  «Je  lui  disque  j'avais  voyagé  moitié  h  cheval,  moitié 
en  voiture,  et  jour  et  nuit.  Il  continua  sa  partie.  Je  m'attendais 
à  voir  éclater  sa  colère  quand  nous  serions  seuls.  Tout  le  monde 
nous  quitta.  «Vous  devez  être  fatigué,  me  dit-il, allez  vous  cou- 
cher. »  Il  m'accompagna  dans  ma  chambre.  Comme  je  marchais 
devant  lui,  il  vit  que  mon  habit  était  déchiré.  «  Voilà  tou- 
jours, dit-il,  ce  que  j'avais  craint  de  cette  course.  »  Il  m'embrassa, 
me  dit  le  bonsoir  et  je  me  couchai.  Je  restai  tout  abasourdi  de 
cette  réception  qui  n'était  ni  ce  que  j'avais  craint,  ni  ce  que 
j'avais  espéré.  Au  milieu  de  ma  crainte  d'être  traité  avec  une 
sévérité  que  je  sentais  méritée,  j'aurais  eu  un  vrai  besoin,  au 
risque  de  quelques  reproches,  d'une  explication  franche  avec 
mon  père.  Mon  affection  s'était  augmentée  de  la  peine  que  je 
lui  avais  faite.  J'aurais  eu  besoin  de  lui  demander  pardon,  de 
causer  avec  lui  de  ma  vie  future.  J'avais  soif  de  regagner  sa 
confiance  et  d'en  avoir  en  lui.  J'espérais,  avec  un  mélange  de 
crainte,  que  nous  nous  parlerions  le  lendemain  plus  à  cœur 
ouvert. 

Mais  le  lendemain  n'apporta  aucun  changement  à  sa  ma' 
nière,  et  quelques  tentatives  que  je  fis  pour  amener  une  con- 
versation à  ce  sujet,  quelques  assurances  de  regret  que  je  ha- 
sardai avec  embarras,  n'avaient  obtenu  aucune  réponse  ;  il  ne 
fut,  pendant  les  trois  jours  que  je  passai  à  Bois-le-Duc,  ques- 
tion de  rien  entre  nous.  Je  sens  que  j'aurais  dû  rompre  la  glace. 
Ce  silence,  qui  m'affligeait  de  la  part  de  mon  père,  le  blessait 
probablement  de  la  mienne. 

Il  l'attribuait  à  une  insouciance  très  blâmable  après  une  aussi 
inexcusable  conduite  :  et  ce  que  je  prenais  pour  de  l'indifférence 
était  peut-être  un  ressentiment  caché.  Mais  dans  cette  occasion 
comme  dans  mille  autres  de  ma  vie,  j'étais  arrêté  par  une  timidité 
que  je  n'ai  jamais  pu  vaincre,  et  mes  paroles  expiraient  sur  mes 
lèvres,  dès  que  je  ne  me  voyais  pas  encouragé  à  continuer.  Mon 


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LE    CABIER  nOUGE    DE    eEMA>[l>    CONSTANT, 


269 


arrangea  donc  mon  départ  avec  un  jeune  Barnois,  officier 
son  régiment  (1), 

l  ne  nae  parla  que  de  ce  qui  se  rapportait  \k  mon  voyage,  et 
onlai  en  voiture  sans  une  parole  un  peu  claire  sur  Te'quipée 
je  venais  de  faire  ou  le  repentir  que  j*ea  eus  et  saas  que 
père  m^ût  dit  un  mot  qui  montrAL  qu*îl  en  eût  été  triste  où 
^nteot.  Le  Bernois  avec  qui  je  faisais  route  était  d^ln0  des 
les  aristocratiques  de  Berne.  Mon  père  avait  ce  gouverne- 
en  horreur  et  m'avait  élevé  dans  ces  principes.  Ni  lui  ni 
ne  savions  alors  que  presque  tons  les  vieux  gouverne  mens 
doux  parce  qu'ils  sont  vieux  et  tous  les  nouveaux  gouverne- 
\  durs,  parce  qu*ils  sont  nouveaux.  J'excepte  pourtant  le 
)tisme  absolu  comme  celui  de  Turquie  ou  de  Russie  parce 
ûut  dépend  d*un  homme  seul,  qui  devient  fou  de  pouvoir^ 
>rs  les  înconvéniens  de  la  nouveauté  qui  ne  sont  pas  dans 
i  tu  lion,  sont  dans  Thomme.  Mon  père  passait  sa  vie  à  décla- 
îontre  Taris tocratie  bernoise,  et  je  répétais  ses  déclamations. 
ne  réfli^chîssions  pas  que  nos  déclamations  mêmes,  par 
^eul  qu'elles  étaient  sans  inconvéniens  pour  nous,  se  démon- 
it  fausses;  elles  ne  le  furent  pourtant  pas  toujours  sans 
ivénient*  A  force  d'accuser  dlnjuslice  et  de  tyrannie  les 
rques  qui  n'étaient  coupables  que  de  monopole  et  d'inso- 
,  mon  père  les  rendit  injustes  pour  lui,  et  il  lui  en  coûta 
sa  place,  la  fortune  et  le  repos  des  vingt-cinq  dernières 
^s  de  sa  vie  (2).  Rempli  de  toute  sa  haine  contre  le  gouver- 
nt  de  Berne,  je  me  trouvai  à  peine  dans  une  chaise  de  poste 
un  Bernois  que  je  commençai  à  répéter  tous  les  argumens 
js  contre  la  politique,  contre  tes  droits  enlevés  au  peuple, 
D  Tautorité  héréditaire,  etc.,  ne  manquant  pas  de  promettre 
1  compagnon  de  voyage  que,  si  jamais  Toecasion  s  offrait,  je 
^erais  le  pays  de  Vaud  de  loppression  où  le  tenaient  ses 
atriotes.  L'occasion  s'est  oiïerte,  onze  ans  après.  Mais 
s  devant  les  yeux  lexpérience  de  la  France  où  j'avais  été 

tn  marge  du  manuscrit  se  trouve  ici  la  mentfon  «  argent  renvoyé  et 
*  U  s'agil  sans  doute  des  sommes  que  !uï  avaient  avancé**  ses  amis  en 
rrre, 

tl.  Juste  de  Couâtaat  eut  un  Jong  procts  à  soutenir  contre  les  autorités 
es  des  Pays-Bas,  procès  dans  lequel  Leurs  Exnpllences  do  Brrne  soute- 
ses  ennemis.  11  eomnient;a  pat*  Je  perdre,  mais  le  jujL,^emenî  fut  annulé  eu 
on  le  rétablit  dans  ses  grades.  Benjamin  durait  ce  temps  ne  tressa  de  faire 
>rts  pour  la  défense  de  âon  père. 


k. 


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BBVUK  DES  DEUX   MONDES. 


M 


témoin  de  ce  qu'est  une  révolution,  et  acteur  assez  impuissan 
dans  le  sens  d'une  liberté  fondée  sur  la  justice,  et  je  me  su 
bien  gardé  de  révolutionner  la  Suisse.  Ce  qui  me  frappe,  quan 
je  me  retrace  ma  conversation  avec  ce  Bernois,  c'est  le  peu  d'in 
portance  qu'on  attachait  alors  à  renonciation  de  toutes  les  opi 
nions,  et  la  tolérance  qui  distinguait  cette  époque. 

Si  Ton  tenait  aujourd'hui  le  quart  d'un  propos  semblable 
on  ne  serait  pas  une  heure  en  sûreté.  Nous  arrivâmes  à  Beri 
où  je  laissai  mon  compagnon  de  voyage,  et  pris  la  diligem 
jusqu'à  Ncuchâtel;  jû  me  rendis  le  soir  môme  chez  M""'  d 
Charrière.  J'y  fus  reçu  par  elle  avec  des  transports  de  joie,  < 
nous  recommençâmes  nos  conversations  de  Paris.  J'y  passi 
deux  jourSj  et  j'eus  la  fantaisie  de  retourner  à  pied  à  LausaniK 
W"^*  de  Charrière  trouva  lldée  charmante,  parce  que  cela  cadrai 
disaît-elle,  avec  toute  mon  expédition  d'Angleterre.  C'eût  été,  ra 
sonnablement  parlant,  une  raison  de  ne  pas  faire  ce  qui  pouva 
la  rappeler,  et  d^éviler  ce  qui  me  faisait  ressembler  à  Tenfai 
prodigue.  Enfin,  me  voilà  dans  la  maison  de  mon  père  et  sai 
autre  perspective  que  d'y  vivre  paisiblement.  Sa  maltresse,  qi 
je  ne  connaissais  pas  alors  pour  telle,  tâcha  de  m'y  arranger 
mieux  du  monda  (i).  Ma  famille  fut  très  bien  pour  moi.  Mais  j 
étais  à  peine  depuis  quinze  jours  que  mon  père  me  manda  qu 
avait  obtenu  du  duc  de  Brunswick,  qui  était  alors  à  la  tête  c 
l'armée  prussienne  en  Hollande,  une  place  à  sa  Cour,  et  que  , 
devais  faire  mes  préparatifs  pour  aller  à  Brunswick  dans  le  coi 
rant  Je  décembre.  J  envisageai  ce  voyage  comme  un  moyen  ( 
,  vi\Te  plus  indépendant  que  je  ne  l'aurais  pu  en  Suisse,  et  je  i 
fis  aucune  objection.  Mais  je  ne  voulais  pas  partir  sans  pass( 
quelques  jours  chez  M"""  de  Charrière,  et  je  montai  à  chcv 
pour  lui  faire  une  visîiL\  Outre  le  chien  que  j'avais  été  oblij 
d'abandonner  sur  la  route  de  Londres  à  Douvres,  j'avais  ramer 
une  petite  chienne  à  laquoUe  j'étais  fort  attaché  :  je  la  pris  av< 
moi.  Dans  un  bois  qui  est  près  d'Yverdon,  entre  Lausainne 
Ncuchâtel,  je  me  trompai  de  chemin,  et  j'arrivai  dans  un  vîllaf 
à  la  porte  d'un  vieux  château.  Deux  hommes  en  sortaient  préc 
sèment  avé^  des  chiens  de  chasse.  Ces  chiens  se  jetèrent  sur  n 
petite  bête,  non  pour  lui  faire  du  mal,  mais  au  contraire  p( 


(i)  Marianne  ïtariaj  méDa^ëre  de  M.  Juste  de  Constant,  que  celui-ci  épousa  p 
Ja  suite  lorsqu'il  sUa  s'établir  h  Brévans  près  Uôle. 


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ki^ 


LE  CAHIER  ROUGE   DE  BENJAMIN  CONSTANT.  271 

galanterie.  Je  n'appréciai  pas  bien  leur  motif,  et  je  les  chassai  à 
grands  coups  de  fouet.  L'un  des  deux  hommes  m'apostropha  assez 
grossièrement.  Je  lui  répondis  de  même,  et  lui  demandai  son 
nom.  Il  me  dit,  en  continuant  les  injures,  qu'il  s'appelait  le  che- 
valier Duplessis  d'Épendes,  et  après  nous  être  querellés  encore 
quelques  minutes,  nous  convînmes  que  je  me  rendrais  chez  lui 
le  lendemain  pour  nous  battre.  Je  retournai  à  Lausanne,  et  je 
lacontai  mon  aventure  à  un  de  mes  cousins  en  le  priant  de 
:ni'accompagner.  Il  me  le  promit,  mais  en  me  faisant  la  réflexion 
^'en  allant  moi-môme  chez  mon  adversaire,  je  me  donnais  l'ap- 
parence d'être    l'agresseur,    qu'il    était    possible   que    quelque 
domestique  ou  garde-chasse  eût  pris  le  nom  de  son  maître,  et 
qu'il  valait  mieux  envoyer  à  Épendes,  avec  une  lettre  pour  m'as- 
su  rer  de  l'identité  du  personnage,  et  dans  ce  cas  fixer  un  autre 
iieci  de  rendez-vous.  Je  suivis  ce  conseil.  Mon  messager  me 
'■apporta  une  réponse  qui  certifiait  que  j'avais  bien   eu  affaire 
avec  M.  Duplessis,  capitaine  au  service  de  France,  et  qui  d'ail- 
Ip^rs    était   remplie  d'insinuations  désobligeantes   sur   ce   que 
J  avais  pris  des  informations,  au  lieu  de  me  rendre  moi-même 
*^  lieu  et  au  jour  qui  étaient  fixés.  M.  Duplessis  indiquait  un 
autre  jour  sur  territoire  neuchàtelois. 

^ous  partîmes,  mon  cousin  et  moi,  et  pendant  la  route  nous 

^^^es  d'une  gaieté  folle.  Ce  qui  me  suggère  cette  remarque, 

^st   que  tout  à  coup  mon  cousin  me  dit  :  «  Il  faut  avouer  que  ' 

^<^Us  y  allons  bien  gaiement.  »  Je  ne  pus  m'empêcher  de  rire  de 

7^  <ïxi'il  s'en  faisait  un  mérite  à  lui  qui  ne  devait  être  que  spec- 

^^Vir.  Quant  à  moi,  je  ne  m'en  fais  pas  un  non  plus.  Je  ne 

^     donne  pas  pour  plus  courageux  qu'un  autre,  mais  un  des 

^^^43tères  que  la  nature  m'a  donnés,    c'est   un   grand  mépris 

*^^^^*  la  vie,  et  même  une  envie  secrète  d'en  sortir  pour  éviter 

..^  ^iii  peut  encore  m'arriver  de  fâcheux.  Je  suis  assez  suscep- 

^*^  d'être  effrayé  par  une  chose  inattendue  qui  agit  sur  mes 

^^^J's.  Mais  dès  que  j'ai  un  quart  d'heure  de  réflexion,  je  de- 

^^s  sur   le   danger  d'une  indifférence   complète.  Nous  cou- 

/^^ïnes  en  route  et  nous  étions  le  lendemain  à  cinq  heures 

^     matin   à  la  place  indiquée.  Nous  y  trouvâmes   le  second 

j  ^^  ^.  Duplessis,  un  M.  Pillichody  d'Yverdon,  officier  conmie 

^    en  France,  et  qui  avait  toutes  les  manières  et  toute  l'élé- 

^^^ce  d'une  garnison.  Nous  déjeunâmes  ensemble:  les  heures 

passaient,  et  M.  Duplessis  ne  paraissait  pas.  Nous   l'atten- 


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272 


REVUE   DBS   DEUX   MONDES. 


dîmes  ainsi  inutilement  toute  la  journée  (1).  M.  Pillichod}^  était  en 
fureur  et  s'épuisait  en  protestations  que  jamais  il  ne  reconnaî- 
trait pour  son  ami  un  homme  qui  manquait  k  un  rendez-vous 
de  cette  espèce.  «  J'ai  eu,  me  disait-il,  mille  affaires  pareilles  sur 
le  dos,  et  j'ai  toujours  été  le  premier  au  lieu  indiqué.  Si  Duplea- 
si s  n'est  pas  mort,  je  le  renie,  et  s'il  ose  m'appeler  encore  son 
ami;  il  ne  mourra  que  de  ma  main.  »  Il  s'exprimait  ainsi  dans 
son  désespoir  chevaleresque,  lorsque  arriva  subitement  un  de  mes 
oncles,  père  du  cousin  qui  m'avait  accompagné.  Il  venait  m'arra- 
cher  aux  périls  qui  me  menaçaient  et  fut  tout  étonné  de  me 
trouver  causant  avec  le  second  de  mon  adversaire  sans  que  cet 
adversaire  se  fût  présenté.  Après  avoir  ainsi  attendu  encore, 
nous  prîmes  le  parti  de  nous  en  retourner.  M.  Pillichody  nous 
devança,  et  comme  nous  passions  devant  la  campagne  qu'habi- 
tait M.  Duplessis,  nous  trouvâmes  toute  la  famille  sur  le  grand 
chemin,  qui  venait  me  faire  des  excuses  (2}. 


i't' 


r- 


(i)  Le  duel  avec  M.  Duplessis  finit  par  avoir  lieu,  car  il  se  trouve  mectîontii 
dans  le  Journal  intime  en  ces  termes  :  «  11  y  a  seize  ans  aujourd'hui  (la  date  man* 
que)  que  je  me  suis  battu  &  Colombier  et  très  bien  battu,  avec  M.  Duplessis.  > 

Journal  intime  de  Benjamin  Constant  et  lettres  &  sa  famille  et  à  ses  nmla,  pré- 
cédés d'une  introduction  par  D.  Melegari.  Paris,  OUendorff,  1895. 

(2)  Le  Cahier  Rouge  se  termine  au  milieu  du  récit  de  ce  duel  manqué.  Il  rcsie 
dans  le  manuscrit  plusieurs  pages  vides  qui  font  supposer  que  ce  journal  n*& 
point  été  continué.  Benjamin  Constant  a  d'ailleurs  passé  en  voyage  presqiie  toute 
l'année  1811.  Quittant  Paris  en  janvier,  ses  lettres  sont  datées  successivement  de 
Melun,  Lausanne,  Lyon,  BÂie,  Strasbourg,  Francfort,  Cassel,  et  enfin  depuis  la  Ga 
d*août  du  ch&teau  du  Ilardenberg,  où  il  fit  un  séjour  assez  prolonge  avec  sa 
femme  dans  la  famille  do  celle-ci.  II  est  possible  qu'il  ait  employé  les  loistns  de 
cette  villégiature  pour  rédiger  ces  notes  devant  servir  à  l'histoire  de  sa  vie. 

Il  y  a  lieu  de  supposer  que  c'est  le  Cahier  Rouge  dont  Benjamin  Constant  fit 
présent  à  son  secrétaire  peu  de  jours  avant  sa  mort,  ne  pouvant  autrement 
rémunérer  ses  services.  Les  traees  de  ce  journal  qui  devait  servir  à  la  rédaction  de 
ses  Mémoires,  et  dont  font  mention  I.oôve  Weimars  et  Sainte-Beuve*  se  sont  per- 
dues ;  il  est  probable  qu'il  a  été  racheté  par  M.  Auguste  de  Constant  d'Hermen- 
ches. 

Le  fils  de  ce  dernier,  M.  Adrien  de  Constant,  qui  transcrivit  en  lettres  latines  la 
Journal  intime,  écrit  en  caractères  grecs,  et  qui  y  pratiqua  les  [coupure»  néces- 
saires &  sa  publication,  fait  mention,  dans  une  notice  sur  Benjamin  Constant,  d'un 
autre  journal  rédigé  par  lui  dans  sa  jeunesse.  U  y  serait  question  def  débuts  de 
son  intimité  avec  M"*  de  Staêl,  et  ce  diarium  comblerait  donc  l'intervalle  entre  la 
fin  du  Cahier  Rouge  en  1787,  et  le  commencement  du  Journal  intime,  datant  de 
1804.  Ce  manuscrit,  si  tant  est  qu'il  existe  encore,  doit  se  trouver  entre  les  mains 
des  descendans  de  M.  Adrien  de  Constant. 

Voyez  pour  ces  détails  rintrodaction  du  Journal  intime,  par  D.  Melegari,  p.  vu, 
VIII,  IX,  OUendorff,  Paris,  1895. 


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HONNEUR  MIUTAIRE 


i.(i) 


GUERRE  DITALIE  (1859) 


Oo  De  sait  bien  qu'on  aime  que  loraqu'on 
le  quitte,  qu'on  ett  abnent  ou  qu'on  te  revoit. 
(NapolAon  au  prince  BuokxB.) 


I 


C*était  au  printemps  de  1859.  Après  une  vie  heureiuse,  auroi^e  très 
PïJre  d*un  jour  d'orage,  de  dures  épreuves  commencèrent. 

Nous  étions  cinq  :  un  père  intelligent  et  ferme,  une  mère  aimable, 

^y^pni  judicieux,   de  cœur  parfait;   trois  enfans  dont  deux  fils, 

*®ii  doués.  Jean,  notre  aîné,  sorti  de  Saint-Cyr  en  1857,  faisait  ses 

^i>uts  dans  on  régiment  d'Afrique,  et  Robert,  le  plus  jeune  de 

^^^8,  achevait  à  Brest  sa  seconde  année  d'études  maritimes  sur  le 

^sseau-école  le  Borda.  Je  restais  donc  seule  au  foyer  avec  mes 

tA    ^  ^®*^  époque  ma  famille  habitait  le  Havre,  que  nous  devions  bien- 
^  <Juitter,  car  mon  père,  officier  supérieur,  venait  d'être  appelé  à  l'un 

^  (^)  Sous  ce  titre  qui  semble  bien  le  seui  qui  ieur  convienne,  nous  avons 
iw^^i  les  lettres  écrites  pendant  les  campagnes  d'Italie,  de  Cochinchine  et  la 
I  ^^e  de  4870-1871,  par  trois  vailians  officiers,  le  père  et  les  deux  fils.  Nous  devons 
^  .^^uimunication  de  cette  correspondance,  jusqu'ici  inédite,  à  la  seule  personne 
^ri  ^<>it  restée  de  cette  famille  militaire.  Elle  a  voulu  que  ces  lettres  fussent  enfin 
^^liées,  en  souvenir  des  siens  dont  on  ne  donne  ici  que  les  prénoms,  et  pour  té- 
,l^*6ncr  aussi  de  l'esprit  d'abnégation,  d'héroïsme  et  de  foi  qui  animèrent  les  sol- 
^  d'une  armée  trop  souvent  mal  Jugée,  sinon  calomniée. 

TOMB  xxivii.- —  1907.  13 


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274  HEVUE  ÛB8  DEUX  M0N0E8. 

des  forts  de  Paris.  Il  s'y  rendît  aussitôt  et  nous  allions  le  rejoindre 
lorsque  la  guerre  d'Italie  fut  déclarée. 

Cette  résolution  de  Napoléon  III,  qui  devait  avoir  de  si  graves  con- 
séquences, nous  atteignait  déjà  en  nous  dispersant.  C'est  alors  qa( 
s'ouvrit  la  correspondance  qui  est  la  trame  de  ce  récit  et  son  principal 
intérêt. 

M^^  Le  Brieux  à  M.  Robert  Le  BrieuXy  à  Brest. 

24  avril  1859. 

Notre  père  est  arrivé  hier  soir  à  huit  heures  pour  nous  cher 

cher,  mais  les  bruits  de  guerre  nous  avaient  donné  une  telle  in 

'  quiétude  que  ce  retour  fut  sans  joie.  Cependant  il  nous  rassun 

par  sa  tranquillité  et  nous  causâmes  de  bien  des  choses,  de  to 

surtout. 

A  minuit,  on  lui  apporta  une  dépèche.  En  la  lisant,  il  devin 
très  pâle  et  nous  dit  brièvement:  «  Je  vais  en  Italie,  sous  le 
ordres  du  maréchal  Baraguay  d'Hilliers  qui  commande  le  1"  corp 
d'armée.  Je  pars  à  six  heures  avec  mes  hommes.  » 

C'était  la  foudre  tombant  sur  notre  tète  :  à  six  heures,  toutd 
suite I...  Nous  n'osions  pas  lui  parler,  ni  pleurer;  il  ne  l'aurai 
pas  permis.  Avec  une  surprenante  netteté  de  vues,  il  décida  c 
qui  nous  concernait,  prévoyant  tout.  Ni  ma  mère  ni  moi  nesem 
blions  l'entendre,  le  comprendre,  restant  debout  en  face  de  loi 
inertes,  les  bras  tombés  :  a  Résignez-vous,  dit-il,  comme  je  m 
soumets  moi-môme  ;  vous  ne  voudriez  peut-être  pas  m'empêche 
d'aller  &  mon  devoir?  »  Non,  sans  être  femmes  romaines,  ceti 
pensée  ne  nous  vint  pas. 

L'heure  s'avançait;  il  fallait  pourvoir  aux  préparatifs  d 
départ,  mais,  à  chaque  instant,  on  s'interrompait  pour  lui  d( 
mander  un  conseil,  lui  dire  un  mot  ou  simplement  le  regarder. 
A  Taube,  nous  descendons  avec  lui  sans  savoir  où  il  alla 
et,  inconscientes  comme  des  somnambules,  nous  le  suivons 
l'église  déserte  où  il  entra  en  nous  faisant  signe  :  il  avait  é1 
convenu  avec  Tofficier  porteur  de  la  fatale  dépêche  qu'une  mesî 
serait  dite  à  quatre  heures.  Ce  jour-là,  c'était  la  fête  de  Pâques  !. 

L'église  était  ouverte.  M.  l'abbé  Billard,  depuis  évêque  d 
Carcassonne,  montait  à  l'autel.  A  quelques  pas,  M.  G.  de  Lo. 
capitaine  adjudant-major,  était  agenouillé  à  côté  de  sa  jeun 
femme,  tous  deux  saisis  de  douleur,  mais  pleins  de  foi.  Jamai 


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nONMCUR    MILITAIHÊ» 


27S 


Bravions  autant  senti  le  besoin  du  secours  divin.  Après  la 
«,  nous  rentrons  k  la  maison  pour  le  dernier  adieu.  Je  ne 
dis  rien.,.  A  la  gare,  une  bousculade.  Tous  à  la  fois  les 
its  se  précipitaient  dans  les  wagons,  gais,  criant,  chantaiiti 

Très  graves^  les  officiers  montent  ensuite.  Sans  rien  diro, 
père  nous  serra  dans  ses   bras.  Le  train  s  éloigne,  se  perd 

le  lointain  et  notre  force  se  perd  aussi.  Sur  le  quai  déserl, 

étions  seules^  mornes,  regardant  Thorizon,  ce  grand  vide 
'avait  dérobé.  Au  revoir,  lorsque  j*aurai  l'adresse  de  noire 

je  te  renverrai  afin  que  tu  lui  écrives. 

s  jours  qui  suivirent,  nous  les  avons  passés^  ma  mère  et  moi, 

une  morne  tristesse,  mais  qui  n'était  pas  encore  rangoisse.  Nous 
s  au  bord  de  la  mer  dont  rimmensité  s^harmouisait  avec  nos 
es.  Le  temps  était  beau,  le  ciel  sans  nuages  et  dans  cet  aspect 
aille  des  choses,  je  me  plaisais  à  voir  de  favorables  présages, 
restions  là»  des  journées  presque  entières,  dans  un  grand 
e.  Que  nous  serions-nous  dit?  Il  semblait  néanmoins  que  la  paix 
eure  pénétrait  notre  cœur  lui-même  et,  avec  une  sorte  d'espé- 
,  de  rinfini  de  Tespace  noua  allions  à  Tinflui  de  Dieu, 
le  semaine  après  ledépai't  de  mon  père  nous  quiUons  le  Ha\Te 
it tendre  dans  notre  famille  et  suivre  auprès  d'amis  très  sûrs  la 
le  des  événemens.  Ainsi  qu'on  le  sait,  ces  événemens  se  succë- 
t  avec  promptitude  et  si  cette  guerre  éveilla  les  préoccupa- 
de  quelques-uns,  elle  était  populaire  et  l'intérêt  général  fut 
f. 

s  le  début,  nous  apprîmes  que  mon  frère  aîné  s'embarquait  pour 
L  Aujourd'hui  que  le  temps  a  réalisé  le.  malheur  qui  devait  le 
et  nous  frapper,  il  me  semble  que  nous  n'avons  compris  alors 
ï  seulo  chose  ;  son  avancement,  et  nous  étions  satisfaites  de  le 
3 joindre  son  père  à  qui  ma  mère  écrivit  aussitôt  :  «  Tu  auras 
l'un  à  toi,  ï> 


Jean  Le  Briintx  à  M"^  Le  Brieux. 


Très  chère  mère, 


Oraa,  4  nm  1839. 


m  régiment  est  désigné  pour  prendre  part  îï  la  pierre* 
eu  sommes  fiers,  non  seulement  en  vue  de  ravancement, 
w  les  divers  sentimens  qui  nous  aninu'ut. 


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Goos 


276 


KEVUE   DES   DEUX   MONDES. 


J'en  suis  heureux  tout  le  premier  et  je  ressens  une  joli 
très  vive,  celle  de  retrouver  mon  bien  cher  père. 

Je  réfléchis  que  le  devoir  est  un  composé,  un  ensembh 
sublime  d'abnégation,  de  sacrifice,  c'est  donc  très  noble.  Â  c( 
devoir,  je  suis  prêt.  Soyez  certaines  que  je  l'accomplirai  tou 
entier,  quel  qu'il  soit. 

Malgré  les  marches  rapides,  mon  père  supportait  bien  la  vie  dei 
camps;  plein  de  sollicitude  pour  celles  qui  vivaient  de  sa  pensée,  i 
nous  écrivait  aussi  souvent  que  possible,  et  je  m'empressais  de  com 
muniquer  à  mon  frère  les  lettres  que  nous  recevions. 

A  M.  Robert  Le  BrieuXj  au  ii  Borda.  » 

7  mai  1859. 

La  santé  de  notre  père  ne  semble  pas  souffrir  et  son  mora 
est  bon... 

Voici  ce  qu'il  écrit  :  «  Nous  sommes  partis  de  Cassano  pou 
venir  camper  &  Galiana.  Là,  mon  fils  (1)  est  venu  me  voir  c 
j'ai  été  bien  heureux  de  l'embrasser.  [1  est  resté  avec  moi  un 
partie  de  la  journée.  C'est  une  nature  loyale,  brave,  un  cœu 
chaud,  excellent.  Nous  sommes  heureux  dans  nos  enfans,  et  j 
sens  que  mon  second  fils  ne  me  démentira  pas;  qu'il  soit  pou 
vous  deux  affectueux  et  déférant,  qu'il  se  souvienne  du  bea 
rang  dans  lequel  il  est  entré  au  Borda  et  qu'il  n'en  descend 
pas.  » 

Certes,  le  futur  aspirant  de  marine  devait  justifier  cette  confianc 
On  en  peut  juger  par  cette  lettre,  écrite  presque  en  même  temps  qv 
la  précédente  : 

A  M.  Le  Brieux,  armée  d'Italie^  1^  corps  d'armée. 

Brest,  10  mai  1859. 
Mon  père, 

Permets-moi  de  t'adresser  cette  lettre  qui  te  portera  tout  me 
amour  pour  toi. 

Mon  ambition,  —  ma  volonté  plutôt,  —  est  de  me  montr 

(4)  Son  régiment  faisait  partie  du  2*  corps,  commandé  par  le   général  U 
Mabon. 


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le  de  toi,  mon  cher  père.  Tu  seras  toujours  content  de  noais. 
Bis»  Je  sais  que  mon  frère  est  en  Italie,  Dieu  veuille  qu  il 
te  rejoindre  pour  que  vous  puissiez  ensemble  vous  entre- 
r  de  nous,  de  la  France. 

fe  te  connais  assez,  pour  savoir  que  tu  ne  te  laisseras  pas 
tre. 

>epuis  que  la  ^crre  est  déclarée  h  TAu triche,  il  y  a  dans  ma 
notion  une  fermentation  inouïe.  Peut-ôtre  allons-nous  avoir 
i  h  guerre  avec  TAngle terre  (i),  ce  qui  serait  une  bonne 
re;  pour  nous  marins,  il  y  aurait  du  tirage,  mais  je  crois  que 
i  en  sortirions  vainqueurs.  Tu  me  verras  à  l'œuvre. 
]cris-raoij  mon  père.  Dis-moi  tes  chagrins,  ton  espoir,  — 
nte-moi  vos  batailles,  depeins-moi  vos  projets,  vos  marches, 
succès. 

îourage,  espoir,  force.  La  fin  viendra  bientôt,  et  la  victoire 
i-  Nous  nous  retrouverons  tous  les  cinq  et,  racontant  à  ma 
î,  à  ma  sœur  nos  périls,  nos  soullVances,  nous  les  verrons 
euses  de  notre  retour,  peut-être  fières  de  notre  gloire. 

près  la  lecture  de  ces  lettres,  nous  avions  quelques  heures  relatî- 
nt  heureuses,  moi  du  moins.  Je  le  répète,  nous  n'étions  qu'au 
t  delà  campagne,  et  ma  confiance  en  Dieu  était  absolue  :  j'atten- 
tout  de  Lui.  Un  mot  fier  et  patriotique  m'eulevait  à  des  sommets 
érance  incroyable  que  la  première  rencontre  sur  le  champ  de  ba- 
devait  bientôt  renverser^ 

Borda.  ^  Brest,  18  mai  i$%0. 
Mon  cher  père, 

[a  sûBur  m*ap  prend  que  notre  bien-aimé  Jean  est  auprès  de 
îUe  me  dit  tout  le  bonheur  que  vous  avez  goûté  en  vous 
uvaut. 

u  voisj  mon  excellent  et  cher  père,  que  Dieu  a  écouté  nos 
es,  puisqu'il  a  déjà  soulage!^  ton  cœur  en  te  rendant  un 
s  fils,  avec  qui  tu  puisses  parler  des  tiens  et  de  ta  patrie, 
ju'un  qui  te  comprend  et  qui  a  les  mômes  afl'ectious  que 

s  souffre  de  mon  inaction;  j'appelle  les  années,  le  danger, 
[|ue  tu  saches^  mon  père,  que  je  marche  sur  tes  traces. 

U  te  sou  venait  proJt^abJement  des  bnxiU  qui  s'éUleat  rùpaûduâ  m  133S 


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Gi 


278 


REVUE   DES    DEUX   MONDES. 


Il  paratt  que  TAngleterre  a  envoyé  son  escadre  dans  la  Médi- 
terranée avec  des  plis  cachetés.  Pourquoi?... 

Attendons,  et  nous  verrons  peut-être  des  choses  imprévues. 
Peut-être,  moi  aussi,  j'irai  me  battre,  on  n'est  jamais  trop  jeune 
pour  cela.  Demain  j'aurai  dix-huit  ans.  Du  reste,  c'est  Tâme,  le 
caractère,  la  résolution,  et  non  Tâge  qu'il  faut  considérer. 

A  M.  Le  Brieux,  1*^  corps^  armée  d'Italie. 


Mon  très  cher  père, 


Brest.  —  Borda,  mai  18594 


Bientôt  je  serai  aspirant,  libre  par  conséquent.  Tu  me  don- 
neras ces  conseils  que  tu  sais  si  bien  donner,  afin  que  le 
chemin  de  la  vie  me  soit  moins  difficile  et  me  mène  au  vrai  but, 
au  bien. 

Que  ton  expérience  me  serve.  Rends-moi  sage  par  ta  sagesse. 
Ne  crois  plus  parler  à  un  bambin,  ce  petit  Jean-Bart,  comme 
vous  m'appeliez,  mais  à  ton  fils  de  dix-huit  ans,  demain  officier 
de  marine.  Traite-moi  comme  un  homme,  je  te  comprendrai. 
Aime-moi  comme  ton  enfant,  je  te  le  rendrai.  Oh  I  oui,  père, 
de  tout  mon  cœur. 

Cette  nature  qui  s'annonçait  très  solide,  ces  sentimens  vrais  devaient 
contenter  mon  père  si  ferme  lui-même,  si  affectueux.  Communiquées 
à  ma  mère,  ces  lettres  devenaient  sa  seule  consolation,  et  je  ne  me  las- 
sais pas  de  les  lui  relire.  Nous  avions  un  besoin  réel  de  ces  éclaircies 
dans  notre  sombre  horizon,  car  notre  vie  devenait  de  plus  en  plus 
triste:  «  Aimer  c'est  être  inquiet,  »  dit  saint  Augustin. 

«  n  faut  tout  me  dire  —  écrivait  ma  mère.  —  Le  bien,  le  mal,  vos 
peines,  vos  souffrances,  vos  espoirs.  Pour  nous,  ménagez-vous  tous 
deux,  écrivez-moi,  quand  vous  le  pourrez,  deux  lignes,  quelques  mots, 
ton  nom.  » 

Les  jours  passaient.  Je  pensais  moins  à  la  victoire  qu'au  danger  et 
mon  anxiété  croissait.  Le  théâtre  de  la  guerre  fixait  seul  notre  atten- 
tion. Avec  les  journaux,  les  bulletins,  la  correspondance  avec  mon 
père  et  mon  frère,  nous  pouvions  les  suivre,  presque  jour  par  jour. 
Par  quelles  alternatives  nous  passions  ! 

Si  nous  demeurions  en  France,  nos  âmes  étaient  au  loin,  de  Rivolta 
à  Castel-Nuovo,  au  bord  de  la  Servia  ou  près  du  Mincîo. 

Notre  imagination  se  tourmentait  d'un  mirage  incessant  et  cruel  ; 
lorsqu'il  se  livrait  un  pombat,  nous  y  assistions,  tant  cette  idée  du 


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lîONKEtJp   MîtTTAlRE. 


279 


I  dêvetiaît  intense.  Après  MontebeUo,  ma  mère  écrivait  à  son  (ils  : 
tu  es  blessé»  je  veux,  Je  dois  le  savair.  Je  partirais.  Je  serais  iléjà 
te  si  ton  nom  était  sur  la  fatale  liste.  M""  de  LadniirauU  m'écrit  que 
'es  pas  atteint,  peut-être  m^épargne-t-elle.,.  Oh  lia  paix,  la  paix!  » 
i  aos  craintes  patriotiques  s'ajoutaitp  cela  se  comprendi  une  dou- 
ajguëp  personneUe^  mais  légitiuie.  «  Mon  mari  et  mon  fih,  »>  répé- 
ma  mère*  Chaque  jour,  à  tous  les  courriers,  elle  leur  écrivait  de 
ues  leltres,  dont  les  dernières  révélaient  d'extrêmes  alarmes  :  «  Ou 
ulgairement  qu*il  faut  faire  la  part  du  feu,  HÔÎ  bien,  je  la  fais, 
;  recevez  tous  les  deux  une  blessure,  légère,  je  vais  vous  soigner, 
I  emporter  et  vous  ramener  ici.  Ah!  je  ne  suis  plus  du  tout 
aine,  —  à  peine  Française  1  —  je  ne  désire  que  votre  retour,  pas 
le  uo  retour  glorieux.  Qu'on  me  rende  mon  bien,  voilà  ce  qu'est 
nue  ma  fierté  nationale.  Que  me  fait  la  gloire?.,.  Les  victoires^ 
iais  elles  s'achètent,  les  nctoires,.,  w 

on  mari  la  préoccupait  bien  plus  que  sou  fils  dont  la  jeunesse 
emblait  une  sauvegarde.  Mon  Dieu,  que  nous  étions  loin  du 


A  Af  ""*  Le  Brieux. 

MoDtebelïo,  24  mai  iSS9. 

Ma  chère  femme  et  toi  aussi,  ma  fille, 

foo  officier  de  service  est  venu  hier  me  réveiller  avant  le 
,  me  disant  que  le  maréchal  Baraguay  dllîlliers  voulait  nie 
>r.  Je  descendis  à  moitié  vêtu. 

Vous  et  vos  hommes,  — me  dit-il,  —  devez  prendre  posi- 
dans  le  château  de  Genestello,  vous  y  établir  militairement 

organiser  la  défense. 

Je  vous  préviens  que  vous  serez  probablement  attaqué  dans 
urnée  par  des  forces  de  beaucoup  supérieures  aux  vôtres» 

tiendrez  jusqu'au  bout,  Avez-vous  bien  compris?  — jus- 
I  bouL  —  Ah  î  parfaitement,  monsieur  le  maréchaK  » 
*  partis  aussitôt  Arrivé  au  château,  je  fis  la  reconnaissance 
intérieur,  de  l'extérieur  et  ce  fut  avec  un  vif  f^entiment 
uoil  que  je  reconnus  qu  on  pouvait  y  tenir  longtemps,  La 
ion  militaire  était  magnifique^  j  entrevoyais  déjà  un  peu  de 
9  pour  mes  enfans, 

peine  avais-je  terminé  l'occupation ^  que  je  reçus  Tordre  rte 
er  le  châleau  et  de  me  rendre  à  Montebello.  Voilà  comment 
>tiri  me  couduil.,.  et  m'écunduit. 


>l 


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280 


REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


Après  un  séjour  à  Montebello,  mon  père  arriva  le  soir  du- 29  mai  à 
Bussignano;  le  lendemain,  il  se  trouvait  à  Valenza,  puis  à  Gasale,  à 
Yercelli,  non  loin  de  Robbio.  Il  y  eut  quelques  engagemens  auxquels 
il  prit  part,  sans  en  être  victime.  Un  mot  de  lui  nous  apprenait  sea 
mouvemens,  nous  informait  de  la  direction  que  suivait  mon  frère,  et 
chacune  de  ses  lettres  se  terminait  par  ces  paroles  :  «  être  courageuses 
et  confiantes  en  Dieu.  » 

De  son  côté,  le  général  Mac  Mahon  ayant  jeté  des  ponts  sui  le  Tes- 
sin  le  passait  pour  se  porter  à  Turbigo.  Il  s'approchait  de  Milan,  maû 
avant  d'y  arriver,  les  armées  ennemies  devaient  se  rencontrer  i 
Magenta. 

La  gloire  de  cette  journée  fut  payée  par  bien  des  vies.  Il  faut  avoii 
subi  «  la  loi  d'airain  »  pour  se  rendre  compte  de  ce  que  nous  avons 
éprouvé  aussitôt  après  cette  journée  où  mon  frère  combattit.  Pendan 
quarante-huit  heures  nous  traversâmes  toutes  les  phases  de  l'angoisse 
Enfin  cette  torture  cessa.  Sachant  sain  et  sauf  celui  pour  qui  noui 
avions  tremblé,  nous  retrouvons  des  forces  pour  rendre  grâces  à  Dieu 
mais  si  notre  bien-aimé  Jean  sortit  vivant  de  cette  lutte,  il  en  conser 
vait  une  étrange  amertume. 


A  ikf"'  Le  Brieux. 


Sous  la  tente. 


Ma  mère, 


Je  suis  épargné  et  ne  m'en  réjouis  que  pour  toi.  Qu'ai-j< 
donc  fait  au  ciel  pour  être  jeté  dans  une  carrière  où  on  tue  se 
semblables,  des  frères!...  Donner  la  mort  à  des  êtres  qu  on  vou 
drait  aimer,  crois-moi,  c'est  hors  nature. 

Non  qu'il  sentit  s'ébranler  son  courage,  mais  il  ne  connut  pa 
l'enivrement  qui  transporte  et  enlève  le  soldat.  Son  mérite  et  s 
valeur  se  révèlent  par  la  conception  austère  du  devoir.  «  On  croi 
dans  le  monde  que  la  bravoure  est  une  chose  commime  et  brutale.  Oi 
se  trompe  fort  :  elle  est  rare  et  raisonnée,  il  n'y  a  rien  de  plus  brav 
qu'un  honnête  homme  (1).  » 

Inégalement  épris  de  gloire,  mais  également  épris  d'honneur,  le 
yeux  levés  sur  leur  drapeau,  ils  remplirent  leur  devoir,  le  remplirei 
tout  entier,  dignement. 

En  somme,  quelle  est  la  source  du  courage,  qu'est-ce  qui  l'inspire 
Est-ce  la  générosité  qui  porte  l'homme  au  suprême  sacrifice,  le  don  d 
sa  vie?  Est-ce  l'ambition,  l'enthousiasme,  la  recherche  de  la  gloire 

(1)  Le  lieutenant-colonel  de  Maussion  en  parlant  du  général  Bugeaud. 


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HONNEUR   MILITAIRE.  281 

9fais  le  courage  civique  est,  dit-on,  supérieur  à  l'autre?  Est-ce  la  con- 
science <{ui  tend  à  se  grandir  dans  la  plus  belle  acception  du  mot? 
"^eut-on  savoir  ce  qu'on  vaut,  devant  soi  d'abord  et  devant  autrui? 
ï^egarder  en  face  le  péril,  mesurer  sa  capacité,  sa  résistance  morale, 
^on  endurance  ?  Quelle  énigme,  quel  ensemble  d'impressions  qu'on  ne 
^explique  pas,  puissantes,  fugitives,  mais  déterminantes  !  Est*-ce  une 
^piestion  d'élan  ?  Cependant  nous  voyons  des  homïnes  faits,  ayant  ces 
âJ'deurs,  les  ayant  réelles,  très  chaudes,  très  efficaces. 


Journal  de  mon  père  :  Nous  partons  de  San  Pietro  le  8  juin 
&  S  heures  du  matin.  Arrivée  à  Milan  à  9  heures.  Réception  fré- 
nétique de  la   part    des  habitans  et    surtout    des   habitantes. 
Sapristi,  quelles  belles  têtes!  les  beaux  traits!  On  pressent  le 
fc VI.   de  leur  âme  à  l'éclat  superbe  de  leur  regard.  Quelques-unes 
d'^:i:itre  elles  se  font  un  passage  dans  les  rangs,  —  les  plus  osées 
^ï*=^ Irassent  les  officiers,  —  qui  ne  se.  dérobent  pas.  Nous  avan- 
QO'M^^s  lentement,  notre  chemin  est  couvert  de  fleurs,  mon  cheval 
^    XX  ne  couronne  de  roses  sur  la  tête,  mon  épée  se  trouve  aussi 
^-■^^«cée;  que  n'étaient-ce  des  feuilles  de  laurier! 

Après  avoir  traversé  la  ville^  nous  devions  faire  une.  halte  et 
^^^uile   camper  au  delà  de  Milan.  Il  n'en  fut  pas  ainsi.  L'em- 


^^^as  causé  par  les  troupes  qui  encombrent  la  ville  nous  oblige 

^^ous  arrêter  une  heure  et  demie  dans  une  grande  rue.  Nous 

^^^^^fîtàmes  de  ce  moment  pour  faire  commander  notre  déjeuner 

^^^  un  bon  hôtel,  où  nous  devions  venir  après  avoir  établi  nos 

^^^pes  au  bivouac.  Il  en  fut  autrement. 

Hn  sortant  de  la  ville,  un  officier  d'état-major  vint  me  dire  : 
J  ^Oiis  allons  marcher  à  Tennemi  qui  est  à  trois  lieues  d'ici.  » 
^^    hommes  n'avaient  rien  pris  encore  et  nous  fûmes  médio- 
^^ïrxent  satisfaits  de  cette  nouvelle. 

^ous    partons    en   maugréant    intérieurement.    Après    une 

^^ohe  de  deux  heures,  on  fit  reposer  les  hommes  et  nous  nous 

^^^tmes  en  route,  sous   le  commandement  du  maréchal  Bara- 

?}^^y  d'Hilliers.  Nous  arrivâmes  vers  cinq  heures  au  village  de 

^ï^egnano  occupé  par  environ  5  000  Autrichiens  ayant  derrière 

^^^  "une  réserve  de  10000  hommes. 

^  ^ous  n'avions  ni  déjeuné,  ni  dîné.  Il  faisait  un  temps  affreux. 
^  pluie  tombait  à  torrens,  le  tonnerre  grondait.  Cette  scène 
^^t  quelque  chose  de  lugubre. 

L'attaque  commença  à  cinq  heures  par  nos  tirailleurs,  le 


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282 


REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


canon  se  mit  bientôt  de  la  partie  et  le  combat  s'engagea  toui 
autour  du  village  qu'il  fallut  prendre.  Je  dus  mettre  pied  i 
terre,  lô  terrain  étant  coupé  de  rizières  et  de  fossés  profonds. 

Les  Autrichiens  firent  balayer  la  plaine  par  la  mitraille.  L< 
sifQement  des  projectiles  était  incessant.  En  traversant  un  grani 
champ,  le  général  ***  me  montra  du  doigt  une  ferme-redouU 
qui  faisait  tirer  sur  nous  un  terrible  feu  de  mousqueterie.  J< 
partis. 


II 


A  M"**  Le  Brieux. 


12  Juki,  Melagnano. 


Ma  bien  chère  femme,  et  toi  ma  fille, 

Je  ne  veux  pas  vous  laisser  plus  longtemps  sans  nouvelle! 
de  l'exilé. 

J'ai  bien  hâte  que  cette  guerre  se  termine.  Il  me  semble  qu( 
je  n'aurai  de  bonheur  qu'auprès  de  vous.  Ne  craignez  pas  qu( 
ces  pensées  de  regret  et  d'espoir  m'amollissent.  J*ai  confiance  ei 
Dieu  qui  vient  de  manifester  visiblement  sa  protection,  car  cett 
fois  encore,  j'ai  été  divinement  préservé. 

Une  rivière  et  un  vaste  champ  sillonné  par  les  balles  nou 
séparaient  d'une  ferme-redoute  (Capuccino)  qu'il  fallait  prendri 
et  cette  ferme  surmontait  un  roc.  Nous  étions  mitraillés.  Je  mi 
jetai  &  l'eau  le  premier.  Les  autres  me  suivirent,  mon  cher  e 
brave  L...  à  mes  côtés. 

Ensuite  nous  traversâmes  lestement  le  champ.  Littéralement 
nous  courions  sous  les  balles.  Au  pied  du  mamelon  j'enleva 
mes  hommes  :  «  Mes  enfans,  en  avant!  »  ^ 

Ils  volèrent  avec  un  ensemble  admirable,  j'ouvris  un  feu  trè 
vif  sur  l'intérieur  de  la  redoute  où  se  trouvaient  encore  200  Au 
trichiens  commandés  par  plusieurs  officiers. 

Le  combat  fut  rude.  Dès  que  les  Autrichiens  nous  vîren 
couronner  la  hauteur  et  pénétrer  dans  leur  redoute,  ils  jetèren 
les  armes  et  se  rendirent. 

J'eus  toutes  les  peines  du  monde  à  faire  cesser  le  feu.  M 
Voix  ne  pouvait  se  faire  entendre,  et  une  balle  vint  frapper  1 
commandant  autrichien. 


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HOKKEUR   militaire:. 


283 


Lorsque  jWrivaî  dans  llntérieurde  la  ferme  j'eus  un  nffreui 
i:tacle.  Le  sol  était  couvert  de  morts  et  de  blessés,  borrible- 
it  mutilés  par  nos  grosses  balles. 

Mon  premier  soin  fut  d'établir  une  ambulance.  La  vne  de 
5  ces  malheureux  me  faisait  mal.  Parlant  impai^ftutement 
r  langue,  je  pus  cependant  leur  faire  comprendre  ce  que  je 
drais  entendre,  si  j'étais  ainsi  frappé  loin  de  ma  patrie. 
Les  quatre  officiers  me  rendirent  leur  épée.  Je  leur  serrai  la 
n,  —  un  prisonnier  n'étant  plus  un  ennemi,  mais  un  Infor- 
é;  —  c'est  triste,  c'est  dur,  de  recevoir  Tépée  d'un  officier* 
Lorsque  toutes  mes  dispositions  furent  prises,  mes  prison- 
rs  installés  dans  une  grande  chambre,  et  bien  gardés ^  je  fis 
imer  du  feu  pour  nous  sécher,  apporter  du  pain  et  du  vin, 
nous  n'avions  encore  rien  pris,  — nos  habits  souillés  de  boue, 
hirés  nous  donnaient  quelque  ressemblance  avec  des  bri* 
ds, 

Après  avoir  accompli  ce  coup  de  raain,—  selon  la  modeste  e3:pres- 
i  de  mon  père,  — la  surlendemain  il  nous  écrivait  :  ^«L'Empereur 
it  de  me  nommer  officier  de  la  Légion  d'honneur,  » 
Puis  ses  lettres  devinrent  rares  et  courtes,  trac»^es  soit  pendant 
halte,  soit  sur  le  pommeau  de  sa  selle  :  des  marches  plus  rapides, 
ordres  immédiats,  un  qui-vîve  permanent,  an  un  mot  toutes  les 
ipéUes  de  la  guerre,  demain  ses  deruières  horreurs. 

M,  Lucien  de  F,..^  aide  de  camp,  à  M.  Robert  Le  Brieux, 

au  «  Borda*  » 


Cher  amiral, 


£3  Juin  lassp 


Je  viens  te  parler  de  ton  père.  Son  intrépidité,  sa  vaillance 
sont  dépassées  que  par  sa  modestie.  Ne  souris  pas  de  ce  mot^ 
té  tonne  pas  :    c*est  une  vertu  rare  dans    la  vie,    au  camp 
cime  ailleurs, 

Ta-t'il   écrit?  Sais- tu,    par  ta  mère  ou  ta    sœur,    sa   hdle 
ion?-,.  Si  tu  rignores  encore,  il  faut  que  tu  saches  ce  que 
vu,  c'est  un  exemple. 

ici,  on  ne  s  abuse  pas  sur  les  gens,  on  jauge  les  hommes.  J'en 
ni  quelques-uns,  je  te  réponds  que  parmi  ceux-là,  ton  père 
Tun  des  plus  forts. 


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,yG^gl! 


281  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Le  général  de  Ladmirauli  le  fit  appeler.  Celui-ci,  en  le  voyant 
venir,  alla  au-devant  de  lui  en  disant  :  «  Vous  n'avez  pas  à  me 
remercier  d'avoir  signalé  votre  conduite  à  l'Empereur.  C'est  à 
votre  bravoure,  à  votre  autorité  de  commandement  que  vous 
devez  cette  distinction. 

<c  Je  n'ai  pas  quitté  le  champ  de  bataille.  Je  vous  ai  vu. 

«  Vous  irez  loin,  mon  vaillant  ami.  » 

Il  a  ouvert  ses  bras;  ton  père  s'y  est  abandonné...  Tu  dois 
comprendre  ce  qu'il  éprouvait.  C'était  la  veillée  dés  armes.  Nous 
étions  silencieux  comme  on  l'est  au  moment  des  événemens 
définitifs.  Mais,  bah  !  il  faut  savoir  mourir. 

Le  soir,  dîner  sous  la  tente,  je  rentre  en  possession  de  ma 
gaîté,  de  mon  entrain.  Les  autres  aussi.  Au  dîner,  on  fit  sauter 
le  Champagne,  on  porta  des  tôasls...  Ton  père  était  en  verve. 

Cette  lettre,  nous  Tavons  lue  après  la  bataille  de  Solférino...  Les 
jours  passaient  interminables;  nous  demeurions  ainsi,  inactives  dans 
l'obsession  d'une  seule  pensée,  livrées  à  nos  terreurs  sans  vouloir  nous 
les  communiquer.  Voyez-nous  donc  dans  ces  heures  d'eflroi  où  Ton 
n'ose  ni  se  parler,  ni  se  regarder  dans  la  crainte  d*ajouter  au  trouble 
existant.  Et  ce  n'était  pas  encore  la  désolation  «  au  delà  des  forcés  » 
dont  parle  saint  Paul. 

A  M"^  Le  Brieux. 

23  Juin  1859 

Ma  chère  femme, 

En  allant  à  ce  village  avec  mon  cher  de  L...  j'ai  rencontré  le 
corps  Mac  Mahon.  J'ai  donc  revu  mon  fils.  Nous  avons  passe 
ensemble  une  partie  de  la  journée,  et,  le  soir,  il  est  venu  dîner 
avec  moi.  Avant  de  nous  séparer,  nous  nous  sommes  tendrement 
embrassés  dans  la  prévision  d'une  bataille  prochaine. 

J'ai  profité  de  cette  circonstance  pour  causer  avec  son  colo- 
nel qui  m'en  a  fait  grand  éloge. 

Il  n'y  a  plus  que  quelques  sous-lieu tenans  avant  lui.  Dans 
peu  de  temps,  il  sera  lieutenant  et,  si  la  campagne  dure,  il  ne 
serait  pas  impossible  qu'il  fût  nommé  capitaine  avant  sa  rentrée 
eta  France.  Comme  il  n'a  pas  encore  vingt-deux  ans,  il  aura  peu 
s^tendu  ce  grade. 

^*    Bien  que  celte  campagne  se  fasse  avec  une  activité  incroyable, 
je  m'ennuie  de  n'être  pas  avec  ceux  que  j'aime. 


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HONNEUR   MILITAIRE.  ^  285 

J'en  voie  à  ma  fille  un  bleuet  que  j  ai  cueilli  auprès  de  ma 
tente,  comme  une  caresse  de  celui  qui  soupire  après  le  retour. 

La  même  enveloppe  renfermait  une  lettre  de  Jean,  la  dernière  que 
nous  ayons  reçue  de  lui,  et  se  terminant  ainsi  : 

Toi,  mère,  ma  chère  Providence  sur  terre,  je  t'embrasse  de 
toute  mon  âme,  te  suppliant,  te  conjurant  de  ne  pas  te  tour- 
ipenter  pour  nous.  Les  balles  nous  épargneront  et  Dieu  nous 
réunira  bientôt. 

Ce  qui  ne  fut  jamais. 

III 


Le  26  juin  1859,  dès  l'aurore,  une  grande  victoire,  celle  de  Solfé- 
''iio,  fut  proclamée  dans  la  ville. 

Cette  nouvelle  nous  fit  tressaillir...  Toute  la  journée  se  passa  dans 

^Ue  anxiété  de  ne  rien  savoir  et  d'avoir  tout  à  redouter.  Mais  quelle 

^uit  plus  longue  et  cruelle,  écoulée  tout  entière  dans  les  visions  de 

^  «niort,  impression  impossible  à  rendre,  que  le  silence  et  Tobscurité 

^^^roissaient  encore  (  l  ) . 

N^ous  restions  accoudées  au  balcon...  écoutant  sonner  les  heures... 
.  ^ous  attendions...  quoi?  la  lumière,le  rév^il  humain?  £nse  levant, 
,t  ^^leil  sembla  nous  ranimer,  et  dans  le  lointain  que  nous  creusions 
,  ^^Xà  ardent  regard,  un  point  indéfini  se  mouvait.  C'était  un  employé 
^^  t^ostes  envoyé  bien  avant  la  distribution  :  «  Mesdames,  mesdames, 
^'^^  lettre  d'ItaUe!  » 

.         X^^  voilà,  cette  lettre.  Nous  la  serrions  dans  nos  mains  sans  pouvoir 
^^ cacheter,  tant  nos  doigts  tremblaient.  Avant  ou  après?  Du  père- 
^    ^^u  fils?  Nous  avions  peur,  une  mortelle  peur.  L'écriture  n'était  ni 
^^^  de  mon  père,  ni  celle  de  mon  frère, 

r 

Il  ^'^^  Bans  la  nuit  du  24  au  25,  mon  père  écrivit  pour  ma  mère  ces  dernières 
l^'^^s  au  crayon  :  «  J'allais  sur  une  hauteur  d'où  l'on  étudiait,  avec  la  longue-vue, 
1^  ^    *^ouvemens  de  l'ennemi  ;  —  nous  étions  plusieurs  à  tout  examiner.  11  est  dix 

^^^^'^«s,  la  nuit  est  pure.  Toute  l'armée  est  campée  sur  le  versant  de  la  montagne; 

^^^t:  un  spectacle  qui  nous  émeut  tous.  Les  feux  du  bivouac  sont  allumés.  Adieu» 

^^  ^    Voici  l'ordre  que  nous  recevons  :  Diane  à  deux  heures,  repas  h  2  heures  1  2f. 
^^.^^jrt  à  3  heures.  Où  allons-nous?...  Le  pres^eatiment  d'une  grande  bataille 
^ Weint  mais  me  transporte.  A  vous  tout  mon  cœur.  » 


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286 


REVUE   DES   DEUX  MONDES. 


De  l'ambulance  de  Castiglione,  25  juin  1859. 

Je  VOUS  ai  promis  de  ne  rien  vous  cacher.  La  vîcloire  d'hier, 
si  glorieuse  pour  l'armée  française,  a  dû  être  proclamée  dans  tout 
TEmpire.  Je  ne  vous  en  parlerai  donc  pas. 

Un  infirmier  vous  écrit  sous  ma  dictée,  car  je  n'ai  plus  mon 
bras  droit. 

J'ai  combattu  hier  depuis  six  heures  du  [matin  jusqu'à  onze. 
Je  descendis  de  cheval  k  huit  heures,  et  trois  heures  après  je 
tombai  l'épaule  brisée. 

On  m'a  porté  dans  une  chapelle  près  de  Castiglione,  un  chi- 
rurgien a  sondé  ma  plaie  et  je  fus  conduit  à  l'ambulance  où  le 
docteur  Larrey  (m'a-l-on  dit),  chirurgien  de  TEmpereur,  vient 
de  me  désarticuler  le  bras  (1). 

Ayant  été  chloroformé  je  n'ai  pas  souffert.  Je  vous  demande 
en  grâce  de  ne  pas  trop  vous  tourmenter,  de  vous  résigner  en 
pensant  que  j'ai  échappé  à  la  mort. 

Ne  soyez  pas  ingrates  envers  Dieu  qui  me  permet  de  vivre 
encore  avec  vous.  Remerciez-le  de  sa  protection  pour  nous  deux, 
car  je  viens  d'apprendre  que  mon  brave  et  cher  enfant  est  légè- 
rement blessé  au  poignet  droit,  après  avoir  combattu  toute  la 
journée. 

N'ayez  donc  pas  trop  de  chagrin.  Nous  serons  bientôt  réu- 
nis, car  la  paix  va  se  signer,  une  belle  paix.  0  ma  France,  com- 
bien je  t'aime  davantage  depuis  que  j'ai  versé  mon  sang  pour 
toil 

Je  ne  souffre  pas  beaucoup,  mais  je  suis  un  peu  fatigué  et 
je  vais  fumer  une  pipe. 

Chacun  des  mots  de  cette  lettre  entrait  en  nous  comme  un  glaive. 
Mon  père,  mon  frère... 

Ma  mère  se  montra  ferme  devant  le  malheur,  mais  ce  qu*elle  souf- 
f lit  est  inexprimable.  On  nous  entoura  beaucoup.  «  Songez,  madame, 
lui  dit  le  commandant  J.  T...;  songez  que  vous  êtes  la  femme  d'un 
héros.  »  Et  pendant  un  instant  ses  yeux  brûlés  de  larmes  reprirent 

'  (1)  Par  une  fatalité  inexplicable,  le  service  d'ambulance  n'était  pas  assuré  : 
pas  de  brancards  ni  de  civières,  ni  voitures  affectées  au  transport  des  blessés; 
relevé  par  deux  zouaves,  mon  père  fut  placé  sur  une  échelle  hors  d'usage.  Au 
premiers  pas  les  échelons  cédèrent  I  De  même,  après  l'opération,  on  ne  trouva  m 
.linge,  ni  couverture.  Un  religieux  franciscain  couvrit  mon  père  d'une  chasuble  ou'ii 
apporta  de  son  couvent. 


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HOSBËUR   mUTÂlRB. 


281 


vive  expression,  «  Oui,  oui,  je  suis  la  femme  d'on  héros*  »  Mais 
yon  â'obscuTciesait  bientôt  souâ  la  torture  renouvelée,  et  ma  mère 
ait  sa  fierté  pour  ne  songer  qu^à  sa  douleur,  Néanmoiue  eOe 
ait  à  tout,  *t  II  faut  préveûir  ton  frère  dont  Tinquiétude  doit 
Bxtrôme,  11 

Dépéohô  &u  B&rdaf  27  jota. 

^eux  [jue  nous  aimons  ne  sont  pas  restés  sur  le  champ  de 
tlle,  mais  tous  deux  à  Tambulanco:  mou  père  à  celle  de 
iglione;  Jean,  je  ne  sais  encore.  • 

oiâque  Robert  reçut  la  lettre  de  son  père  que  nous  lui  envoyâmes, 

m  prit  ce  caractère  exceptionnellement  fort,  cette  exquise  bonté  i 
un  mot  de  regret  pour  ce  bras  qm  lui  manque,  ni  de  son  avenir 

L  Nul  retour  personnel  et  a  sa  tendresse  pour  les  siens  s*accroU 
i  compassion  qu'il  leur  inspire,  »» 


A  M"'  Le  Eneux. 


Brescia,  Je  27  [uia  1B50. 


Mes  chères  affections, 


tlier  matin,  le  lendemain  du  soir  oîi  a  eu  lieu  la  désarticula- 
de  mon  bras,  je  me  suis  trouvé  si  mal  couché,  tellement 

mvé  par  Todeur  du  sang  et  les  plaintes  des  blessés,  que  je  me 
fait  transporter  à  Brescia  dans  le  palais  Rossi  où  je  trouve 

\  les  soins  que  vous  pouvez  désirer  pour  moi, 

lai   un   peu  dormi  cette  nuit.  Soyez  tranquilles   sur  moi. 

i  fils  est  blessé  très  légèrement. 


A  M^  Lu  Brieux. 


Brescia,  29  juin  1359. 


Mes  chères  aimées, 


Je  puis  vous  affirmer  que  je  suis  un  des  hommes  les  plus 
reux.  J*ai  métne  au  fond  de  Tàme  un  profond  senti oienÊ  de 
I  et  de  reconnaissance  envers  Dieu.  On  nie  dit  que  dans  un 
is  peut-être  je  pourrai  retourner  en  France  !  Voui>  devez  com- 
ndre  combien  je  suis  joyeux  (?);  pour  comble  de  bonheur,  on 
soigne  comme  une  madone.  Je  me  remettrai  donc  plus  vite. 


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288 


REVUE  DES   DEUX   MONDES. 


Si  Dieu  le  veut,  j'irai  bientôt  Vous  embrasser  et  réclamer  les  soins 
que  votre  tendresse  voudra  prodiguer  à  votre  vieil  invalide. 

Ma  plaie  est  couverte  de  glace  à  cause  de  l'extrême  chaleur, 
et  je  ne  prends  que  des  sorbets.  Je  n'ai  pas  de  fièvre,  ce  qui  est 
surprenant.  Les  contusions  des  jambes,  produites  par  les  éclats 
d'obus,  sont  moins  sensibles,  et  j'ai  un  peu  dormi  cette  nuit. 

Dans  une  quinzaine  de  jours  j'espère  me  faire  transporter  à 
Milan. 

Un  jeune  franciscain  du  couvent  de  Saint-Joseph,  le  frère 
Emilio,  ne  me  quitte  pas.  Il  a  pour  moi  des  attentions  filiales. 

C'est  lui  qid  vous  écrit  sous  ma  dictée.  Il  m'a  procuré  des 
nouvelles  de  mon  cher  enfant  et  de  mon  ami  de  L...,  tous  deux 
blessés  peu  grièvement. 

Merci  de  vo$  tendres  lettres.  Certes,  on  n'est  pas  à  plaindre 
qpuand  on  se  sent  aimé  ainsi.  Cela  me  fait  du  bien  et,  en  attendant 
que  vous  me  guérissiez  là-bas,  vous  me  rende?  bien  heureux 
dans  mon  exil. 

Si  mon  père  écrivait  aussi  fréquemment,  on  doit  pressentir  ce  que 
devaient  être  les  lettres  de  ma  mère  I  Je  ne  puis  les  communiquer,  il 
me  semble  qu'elles  sont  à  celui-là  qui  seul  les  inspirait,  mais  le  cri 
maternel  s'y  faisait  entendre,  angoissé,  profond  :  «  Mon  fUs,  où  est- 
il?...  »  puis  le  lendemain  :  «  L'as-tu  vu,  où  est-il  blessé  ?....  Mon  Dieu, 
quelle  épouvante  me  saisit!  On  ne  trouve  son  nom  sur  aucune  liste 
d'ambulance,  pourquoi?  Je  vais  écrire  à  Paris;  à  Gènes,  où  M.  de 
Cambis  est  intendant  de  l'armée^  n  nous  connaît  assez  pour  m'en- 
voyer  une  dépêche...  Que  pouvons-nous,  pauvres  femmes?  Rien... 
rien...» 

M.  Robert  Le  Brieux  à  M"^  Le  Brieux. 


Brest,  30  juin  1859. 


Ma  mère,  ma  sœur, 


Je  suis  si  seul,  si  affligé  que  je  demande  au  moins  quelques 
lignes  chaque  jour. 

Je  suis  dans  mes  etamens  jusqu'au  cou.  Je  travaille  beau- 
coup, mais  mal,  car  la  bataille  de  Solférino  est  toujours  pré- 
sente à  mon  esprit.  Je  n'ai  plus  d'autre  pensée. 

Je  suis  las  de  cette  vie  solitaire.  Si  ce  chagrin  est  le  premier 
tfue  je  connaisse,  oh  !  qu'il  est  lourd! 


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KOr^NËUa    MILITAIRE. 


289 


A  M*  Le  Brieux  à  Brescia. 

Brest,  ÊcoU  du  Borda,  2  juillet  1&S3* 

ai  beaucoup  souffert  pour  toi,  mon  admirable  père,  j*aî 
'é  Ion  bras  perdu,  ce  bras  qui  nous  portail  tous  les  trois 
d  vlous^  étions  petits  et  que  plus  tard  tu  mettais  à  mon  cou 
ant  nos  promenades.  Ce  pau\Te  bras,  il  me  manque,  mais 
remplacerai  pour  toi, 

codant  mes  congés,  je  serai  toujours  h  tes  côtés  pour 
îr,  en  voyage,  pour  te  soutenir,  te  porter  sll  le  faut;  à 
pour  te  servir.  Pendant  ta  convalescence,  mon  père,  je  te 
lônerai  dans  le  parc;  au  potager,  je  cueillerai  pour  toi  les 
beaux  fruits.  S'il  fait  froid,  je  te  conduirai  dans  les  serres, 
avant  de  te  revoir,  je  sens  tout  mon  chagrin  et  m  en  laisse 
der.  Mon  père,  ne  m'accuse  pas  de  manquer  d^énergie, 
es  enfans  ne  déchoiront  pas.  Je  te  le  promets.  En  le  prou- 
Jean  m*a  ouvert  la  voie^  tes  deux  tils  te  ressembleront, 
père* 

attends  toujours  de  tes  nouvelles^  —  dçs  siennes ,  —  fais- 
domier,  je  t*en  prie.  Mon  père  et  mon   frère  blessés  me* 
ent  seuls  au  cœur,  le  reste  n'est  rieo, 

iB  alarmes  fraternelles,  aous  les  éprouvions  doublement,  ma  mère 
oi.  Pourquoi  ne  recevions-nous  pas  de  lettre  de  notre  pauvre 
?  Lui,  si  soucieux  de  notre  tranquillité  ?...  Chaque  jour  accrois- 
LOtre  anxiété» 

De  mon  père  à  ma  mère. 

n  voyez- moi  souvent  des  lettres,  des  dé  pèches.  Ne  pouvant 
voir^  j'ai  besoin  de  vi\Te  avec  vous  par  la  pensée  et  le  sou- 


ïS  derniers  mots  répondaient  au  vif  désir  de  ma  mère,  qui  vou- 
Uer  en  Italie,  à  Brescia  d'abord,  puis  diercher  mon  frôre,  le  ra- 
r  el  le  soigner  en  même  temps  que  mon  père* 

Ma  mère  à  mon  père. 

'otre  infirmière  sera  moi.  Qui  saura  vous  soigner,  vous  con- 
,  ^  toi  mon  ami  et  toi  mon  fils,  —  vous  guérir,  comme 
TowB  xsxvn,  —  19Ô7.  if 


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Goos 


290 


REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


moi?  Car  j'irai  le  chercher,  mon  fils,  je  le  trouverai.  Quelle  es 
donc  sa  blessure?  dans  quelle  ambulance  Ta-t-on  conduit?...  J 
ne  reçois  rien  de  lui  ni  sur  lui.  J'ai  peur;  pardonne  ce  mot  e 
comprends-le,  c'est  mon  enfant. 

Le  3  juillet,  ma  mère  écrivait  encore  : 

J'envoie  lettres  et  dépèches  à  Milan,  partout  où  il  y  a  de 
hôpitaux,  partout  où  il  y  a  des  blessés.  Il  faut  que  ye  sache  oi 
est  mon  fils.  Je  viens  d'écrire  au  ministre  de  la  Guerre.  Je  veu; 
lui  parler  de  Jean.  Aussitôt  que  j'aurai  sa  réponse,  je  partira 
pour  Paris  et  de  là  pour  l'Italie. 

Non  seulement  ma  mère  ne  put  se  rendre  à  Paris,  mais  sondépai 
pour  Brescia  fut  retardé.  Tous  les  moyens  de  transport  étaient  réseï 
vés  au  service  des  armées  ;  l'intervention  deTImpératrice  put  seule  Iv 
ouvrir  la  route.  La  touchante  prévoyance  de  Sa  Majesté  avait  mêm 
préparé  Tappuî  moral  que  ma  mère  devait  trouver  à  chaque  station. 

Le  6  juillet  à  41  heures  du  matin,  ma  mère  me  quitta,  calm 
comme  on  Test  au  lendemain  des  résolutions  prises. 


IV 


6  juiUet. 


Le  jour  finissait.  On  m'apporta  une  lettre  timbrée  de  Brescia,  d'un 
écriture  inconnue,  signée  d'un  nom  également  inconnu.  Dans  une  i 
ces  émotions  où  les  faits  les  plus  contradictoires  deviennent  admi 
sibles,  je  lus  cette  lettre  qui  me  transporta  de  bonheur.    . 

Jean  vivait  î  On  l'avait  vu. 

Je  télégraphiai  à  toutes  les  gares  du  Sud  et  de  l'Italie  où  deva 
s'arrêter  ma  mère  :  Jean  vil.  Va  être  dirigé  sur  Brescia.  Je  prévien 
Robert,  seul  là-bas  et  tourmenté  comme  moi  :  Jean  vit.  U  n'y  ava 
pour  nous  d'autres  mots  à  entendre  et  à  dire. 

Deux  jours  après,  je  reçus  la  réponse  de  Robert  : 

Quelle   bonne,  adorable  pensée  tu  as    eue,  ma    sœur,  i 

m' envoyer  d'abord  une  dépêche,  puis  cette  bienheureuse  lettre 

C'est  une  résurrection.  Mon  bonheur  est  d'autant  plus  gran 


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^ 


ROl^EUR  BntlTAIRE.  291 

tpjÊ.^  j'avais  perdu  tout  espoir.  Que  Dieu  soit  loué  !  Je  Tai  re- 
m^  jpcié  avec  une  ferveur  que  tu  comprendras. 

Je  ne  vous  avais  pas. tout  dit  afin  de  vous  leurrer  encore,  si 
o'é^^it  possible.  Je  te  confesse  aujourd'hui  que  je  ne  travaillais 
plmiB^s.  Je  ne  pouvais  pas,  pensant  toujours  aux  miens,  à  leurs 
so^cs.  (frances  ;  je  ne  pleurais  pas,  explique-moi  comment  aujour- 
dlsL^i,  dans  ce  grand  bonheur  retrouvé,  j'inonde  mon  papier  de 
»s  larmes.  Malgré  cela,  tu  liras  bien,  n'est-ce  pas? 
Je  t'embrasse  dans  les  transports  d'un  cœur  tout  joyeux 

Depuis  la  commencement  de  la  campagne,  mon  frère  traversait 

>  phase  d'excitation  extrême.  L'exaltation  de  patriotisme,  i  épreuve 

filiaie  et  fraternelle  qu'il  venait  de  subir,  sa  solitude,  le  surmenage 

dee  examens,  c'était  trop  pour  son  âge.  La  nature  qui  revendique  tou- 

joixrs  ses  droits  le  rendait  aujourd'hui  à  ses  forces  ordinaires.  Cet 

*tat  me  préoccupait  et  je  le  calmai  en  lui  écrivant  chaque  jour, 

^*^vai8-je  pas  à  le  tenir  au  courant  de  ce  qui  se  passait  loin  de  nous? 


A  M.  Robert  Le  Brieux^  au  «  Borda,  »> 

9  JoUlet  1859. 

Mon  ami, 

!-•«  voyage  de  notre  mère  s'est  achevé  non  sans  traverses, 

°^^B  son  énergie  et  son  calme  les  ont  aplanies.  Voici  ses  propres 

^^ï^ï^essions  :  «  La  pensée  de  revoir  mon  cher  et  bien-aimé  Jean 

^^   lïiême  temps  que  ton  père  m'a  donné  une  force  qui  peut- 

^^^  m'eût  manqué  sans  cela.  Était-il  sur  la  liste  des  blessés,  l'a- 

^^^  cru  disparu?  comment  expliquer?  Enfin,  remercions  DieudA 

^   Consolation  qu'il  nous  accorde  dans  notre  malheur;  n'est-ce 

*^^^  trop  déjà  que  de  voir  votre  père  atteint  aussi  cruellement  ?  » 

Je  vais  maintenant  te  résumer  la  substance  de  cette  longue 

^Itt*^.  Arrivée  à  Milan  vers  minuit,  s'orientant  avec  peine  dans 

^*-le  ville  inconnue,  sans  guide,  sans  voiture,  se  trompant,  ma 

^^^ï*e  erra  ainsi,  et  atteignit  seulement  à  l'aube  l'hospitalière  de- 

^^Ure  C...  derrière  le  Dôme.  Elle  prit  seulement  le  temps  de  s  y 

^^poser,  ef  malgré  sa   lassitude,  ces   excellens  amis  n'osèrent 

^^Bîster  pour  la  garder  jusqu'au  lendemain. 

Enfin  elle  put  se  faire  conduire  à  Brescia  et  ne  trouva  qu'une 


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292 


REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


mauvaise  voilure,  des  chevaux  fourbus.  Que  lui  importe,  n'est- 
eiie  pas  indifférente  à  ce  qui  la  concerne  seule?  Sur  la  route,  des 
arrêts  fréquens  et  longs  :  un  régiment  [en  marche,  ou  un  c(Mivoi 
de  blessés.  Arrivée  à  Brescia,  elle  descendit  aux  premières  mai- 
sons. Là,  des  ambulances  sur  les  places,  sous  les  voûtes,  partout 
la  douleur,  des  plaintes,  des  appels,  des  cris;  dans  l'ombre  des 
portes,  des  blessés,  des  mourans.  Saisie  d'une  compassion  pro- 
fonde, notre  mère  passait,  disait  un  mot  de  consolation  aux  uns, 
pour  les  autres  une  prière.  Ils  étaient  nombreux,  la  plupart 
jeunes.  —  Si  je  n'avais  pas  su, —  m'écrit-oUe,  —  votre  frère  sauvé 
et  à  l'abri,  je  l'aurais  cherché  là.  Mais  je  souffrais  pour  les 
mères,  les  femmes,  les  sœurs  de  ceux  qui  languissaient  ainsi  on 
mouraient  isolés.  L'air  était  lourd,  le  soleil  d'orage  doublait  la 
fièvre,  hâtait  le  trépas.  Oh  I  la  guerre,  mes  enfans,  c'est  épou- 
vantable ! 

Vers  midi,  ma  mère  atteignit  le  palais  Rossi.  A  cette  heure  de 
sieste,  la  maison  était  close  ;  il  lui  semblait  que  les  pierres  la 
repoussaient,  car  on  tardait  à  lui  ouvrir.  Enfin  introduite,  elle 
fait  prévenir  mon  père  et  attend...  A  la  porte  de  sa  chambre,  une 
pancarte  était  suspendue,  quelques  lignes  en  italien  y  étaieal 
écrites.  Son  attention  ne  s'y  fixe  pas.  «  Je  ne  pensais,  écrit-elle, 
qu'à  votre  père,  séparé  de  moi  seulement  par  une  cloison. 
Lorsque  j'entrai,  il  dit  ou  plutôt  il  murmura  :  «  Ma  femme.  « 
Je  ne  saisis  qu'un  son  faible.  Etait-ce  bien  lui?  Défiguré, 
amoindri...  Combien  il  était  changé  et  qu'il  a  dû  souffrir  sani 
nous  le  dire!  Je  compris  seulement  alors  la  délicatesse. de  soi 
cœur  où  il  trouvait  l'énergie  de  ne  pas  ajouter  ce  tpïïi  suppor- 
tait à  ce  que  nous  éprouvions. 

Ma  fille,  je. n'en  puis  plus.  Je  sens  à  présent  la  fatigue  di 
voyage.  Demain,  je  te  parlerai  de  ton  frère  que  je  fais  cherche) 
et  prévenir;  il  doit  être  dans  une  ambulance  des  environs,  mai 
je  le  veux  ici. 

J'étais  néanmoins  dans  une  sorte  d'apaisement  réparateur.  Malgré 
la  tristesse  que  ma  mère  avait  ressentie  en  voyant  mon  père,  j'étai 
tranquille  de  les  savoir  ensemble.  Je  goûtais  igie  émotion  toute  non- 
velle  comme  si  je  remontais  les  pentes  d'un  obscur  abîme  pour  con 
templer  la  lumière.  Je  ne  m'étais  pas  demandé  tout  d*abord  commen 
et  par  qui  m'était  parvenue  la  nouvelle  heureuse  d'une  simple  blessure 
reçue  par  mon  frère  aîné.  J'avais  cru,  parce  que  je  voulais  croire,  ht 
désarroi  qui  suit  une  campagne,  un  renseignement  inexact,  —  voill 


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HONNEUR   MILITAIRE.  293 

l'oirîgine  de  ce  qui  nous  avait  rendus  si  heureux,  —  et  devait  nous 
reiidre  plus  malheureux  aujourd'hui.  Pour  nous,  cette  paix  dura 
Q^ niques  jours  seulement.  De  ma  fausse  quiétude,  je  retombai  dans 
1^  g-ouffre.  C'était  trop  beau  pour  être  vrai,  et  notre  cœur,  —  broyé 
et  x^avivé,  puis  meurtri  de  nouveau  d'une  immense  douleur,  —  se 
^^^'■^ "tracta  sous  la  main  du  destin  qui  se  jouait  de  notre  paix,  de  nos 
^^S'oisses. 

Le  Frère  Émilio  à  W^  Le  Brietix. 

Couvent  de  Saint-Joseph,  des  Franciscains  de  Brescia, 

14  juiUet  1859. 

Signorina, 

Hon  ministère  est  quelquefois  cruel.  Je  crois  vous  ap- 
pï^^ndre  que  mon  devoir  m'oblige  à  vous  dire  ce  qui  concerne 
^^^ssieurs  vos  parens. 

Lorsque  Madame  votre  mère  entra  auprès  de  Monsieur  son 
^^ï^^tïi,  son  émotion  fut  fort  grande. 

Je  ne  sais  pas  ce  que  Madame  dit  à  Monsieur  son  mari,  car 
^Is    parlaient  fort  bas  et  je  m^étais  mis  à  Técart  d'eux. 

Après,  Madame  me  demanda  pour  écrire  à  Messieurs  ses 
^i^  fans. 

Je  donne  à  Madame  le  carton  où  Monsieur  son  mari  fermait 
s^s  lettres  et  ses  papiers  secrets. 

Madame  lut  ces  lettres.  Je  la  vis  en  tenir  une  plus  que  les 
^^tres,  la  retourner,  la  laisser,  la  relire  et  après  se  mettre  de- 
bout en  jetant  les  mains  sur  sa  figure. 

Je  vois  que  Madame  â  trouvé  la  lettre  de  Monsieur  le  colo- 
^^1  de  Monsieur  son  fils,  trépassé  le  jour  de  la  glorieuse  bataille 
*®  Solférino. 

Madame  ne  savait  pas.  Sur  la  porte  de  Monsieur  son  mari 
^^    avait  écrit  :  Défense  de  parler  à  Monsieur  de  Monsieur  son 

Je  vous  exprime,  sîgnorina,  d'interroger  votre  devoir  sur  ce 
^î  est  propre  à  dire  à  Madame  de  ma  misérable  communiquée 
*^ioint  la  copie  de  lettre  que  Madame  vient  de  lire. 

Mon  cher  ami, 

C'est  avec  une  profonde  douleur  que  je  vous  annonce  que 
^^tre  fils,  sous4ieutenant  au  ...,  après  s'être  bravement  battu 


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REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


pendant  la  journée  du  24,  est  tombé  le  soir,  frappé  morteliemei 
de  deux  balles,  Tune  au  front,  l'autre  au  cœur. 

Après  avoir  combattu  depuis  le  point  du  jour,  à  neuf  heure 
votre  fils  fut  blessé  au  poignet  droit;  aussitôt  après,  le  régîmei 
décimé  quitta  le  champ  de  bataille. 

A.  quatre  heures,  il  s'agissait  de  couronner  Taotion  général 
et  de  s'emparer  du  village  de  Cavriana  où  se  cantonnait  l'ennen 
encore  en  force. 

Le  maréchal  (1)  passant  à  cheval  nous  cria  :  Des  hommes  t 
bonne  volonté!  On  comprend  ce  mot  et  parmi  ceux  qui  se  lèvei 
fut  votre  vaillant  fils  qui  prit  son  sabre  de  la  main  gauche.  Il  fi 
une  des  dernières  victimes. 

C'était  un  brillant  officier  que  ses  soldats,  ses  camarades  < 
ses  chefs  ont  pleuré. 

Il  n'est  point  de  mots  pour  une  telle  douleur.  Si  une  semblab 
souffrance  m'étreignait,  que  devait  être  celle  de  sa  m^re.  Je  v 
sa  torture  comme  je  vis  ce  champ  de  bataUle  où  finissait  not 
bonheur. 

Il  me  restait  on  pénible  devoir  à  remplir.  L'enfant  qui  nous  éti 
conservé,  comment  Ta  vertir  et  l'épargner?...  Que  faire...  une  dépèch 
une  lettre  ?  Je  partis  pour  Brest. 


En  vingt-quatre  heures  je  traversai  la  France,  et  au  Borda  je  réel 
mais  mon  frère.  A  ma  vue  il  chancela.  —  «  Papa  est  mort?  —  Non.  - 
Mon  frère?  »  Je  me  tus,  il  comprit. 

Son  visage  fut  subitement  creusé  et  comme  rayé  de  pleurs  :  * 
ti  Ma  sœur,  emmène-moi.  » 

Nous  restons  ainsi  tous  deux,  nous  isolant  sur  ce  vieux  bateau  ses 
blable  à  une  ruche,  tant  il  y  avait  de  jeunes  gens  allant  et  venant  pa 
tout,  jusque  dans  les  vergues.  Nous  causions  tout  bas,  navrés,  ma 
soulagés  d'être  ensemble^  plus  unis  encore  par  notre  malheur  commi 
que  par  les  souvenirs  de  notre  enfance. 

Après  le  premier  saisissement,  il  se  laissa  raisonner.  «  Oui,  je  re 
terai,  il  le  faut;  mais  ne  dis  pas  à  papa  que  tu  m'as  trouvé  si  faible. 

Faible,  non,  mais  touché  jusqu'au  fond  de  l'âme.  Il  me  fut  pénib 

(1)  Canrobert. 


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m^Hjy^^^s^^. 


HONNEUR   MILITAIRE.  295 

A&  le  goiiter  ainsi,  non  que  je  doutasàe  de  sa  solidité,  mais  de  le  voir 
eoKE^mencer  déjà  cette  vie  d'isolement  à  laquelle  il  était  destiné. 

Je  partis,  seule  aussi.  Pour  la  première  fois,  mon  beau  pays  de 
Praxice  me  sembla  moins  beau  malgré  sa  splendeur  d'été.  Cependant 
ce-tt:^  splendeur  était  réelle,  Sjaperbel  La  merveilleuse  harmonie  des 
do^ixz  et  de  la  terre  était  si  complète  que  j'en  fus  pénétrée,  presque 
firoissée.  Plus  cette  évidence  me  saisissait,  plus  vivement  j'en  souf- 
frais, impression  de  l'être  moral  étreint  du  plus  cruel  chagrin  en  pré- 
seràce  des  choses  qui  ne  sentent  rien  et  qui  ne  changent  pas. 

r^on  seulement  les  choses,  mais  les  hommes  me  blessaient  par 
leiix-  joie  bruyante.  Un  tel  triomphe,  la  paix  conclue  par  la  France  (i), 
les  transportaient  et  m'auraient  naguère  exaltée.  Mais  aujourd'hui 
xnon  âme  était  moins  ouverte  aux  enivremens  de  la  gloire  nationale, 
—  J 'en  savais  le  prix;  —  nous  l'avions  payée  de  notre  sang. 

Combattue  par  des  sentimens  si  divets,  j'avais  hâte  d'arriver  et  de 
n^vre  dans  cette  région  sauvage  où  j'avais  passé  une  partie  de  mon 
eurance,  coin  perdu  au  bord  de  la  Suisse,  entre  les  grands  monts  et  un 
large  cours  d'eau.  J'y  avais  autrefois  vécu  des  jours  très  heureux  avec 
me^  parens  et  mes  deux  frères.  , 

L'aîné,  tendre  et  déjà  sage,  surveillait  «  les  petits  »  comme  il  nous 
appelait.  —  «  Ne  les  suis  donc  pas  toujours,  disait  ma  mère.  —  Mais 
8*ils  se  noyaient,  qui  les  sauverait?  »  C'est  alors  que  s'éveilla  en  son 
cœur  maternel  cette  prédilection  pour  lui  dont  son  amour  nous  ména- 
geait les  nuances.  Ainsi  tous  mes  souvenirs  jaillissaient  du  passé, 
^^XQine  cette  rivière  jaillissait  de  sa  source  inépuisable.  Devant  ces 
eaux  qui  fuyaient  rapides,  je  songeais  aux  générations  qui  se  suc- 
^dent  et  disparaissent  comme  ces  flots,  alors  que  la  nature  reste  in- 
^Qsible  à  tout  tressaillement  humain. 

VI 

Non  moins  indifférent,  le  temps,  lui  aussi,  poursuit  sa  marche. 
^^  frère  Robert  achevait  péniblement  ses  études,  mais  l'effort  der- 
^^  lui  valut  un  succès. 

A  M.  et  Af"**  Le  Brieux,  à  Brescia. 

Août  1859. 

Mes  bien  chers  parens, 

J'ai  quitté  Brest  hier  matin  et  depuis  quelques  heures  seulement 
ï^  Btiis  dans  notre  famille  de  ***.  Sans  vous,  que  ce  retour  me  fut 

U)  Signée  le  8  juillet. 


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296  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

pénible  !...  Ici  nous  sommes  bien  tristes.  Tous  ceux  qui  te  con- 
naissent, mon  père,  et  qui  t'aiment  par  conséquent ^  sont  très 
émus.  Ton  énergie  et  ta  valeur  excitent  la  sympathie  et  l'admi- 
ration générales.  A  Téglise  du  village,  il  y  a  eu  un  service  pour 
notre  chère  malheureuse  victime  de  Cavriana;  on  le  plaignait, 
lui  si  jeune,  d'avenir  si  beau.  Quelle  belle  un  I  —  mourir  sur 
le  champ  d'honneur  !  —  S'il  devait  nous  être  ravi  aussitôt,  il 
était  juste  qu'il  le  fût  ainsi.  Je  l'envie  d'être  mort  pour  sa 
patrie. 

il/*"*  I^  Brieux  à  31"*  Le  Brieux. 
Mes  enfans, 

Quand  vous  reverrai-je?  quand  parlerai-je  avec  vous  de  moB 
cher  perdu  ?  Ici  je  n'ose  pas  prononcer  son  nom  ni  le  pleurerj 
cela  pourrait  émouvoir  votre  père.  Sa  convalescence  ne  fait  paî 
de  progrès.  Son  désir  de  retour  est  extrême;  malgré  cela,  il  s'as- 
sombrit. Les  médecins  remarquent  cette  prostration  sans  en  dé 
couvrir  la  cause.  La  plaie  est  saine:  bellacame,  disent-ils. 

La  position  horizontale  lui  est  insupportable,  et  cependani 
il  ne  peut  quitter  son  lit.  Il  parle  de  sourdes  douleurs  dans  1( 
dos  et  plusieurs  chirurgiens  le  visitent  chaque  jour.  L'Empe- 
reur a  fait  prendre  de  ses  nouvelles.  Le  général  de  LadmirauH 
et  le  Père  Souaillard  (dominicain)  sont  venus  le  voir.  Il  est  de 
plus  en  plus  sombre  ;  cet  état  si  contraire  à  sa  nature  m'in- 
quiète beaucoup. 

Deux  jours  après,  je  recevais  la  lettre  suivante  : 

1-  août  1859. 

Mes  enfans, 

Après  avoir  ausculté  votre  père,  on  a  reconnu  la  présence 
d'une  balle,  celle-là  même  qui  a  brisé  l'humérus  et  l'omoplate 
Il  est  question  de  l'extraire;  le  pauvre  patient,  admirable  de  force 
morale,  d'acceptation  chrétienne,  ne  se  plaint  pas  et  demande 
que  cette  seconde  opération  se  fasse  sans  retard  aujourd'hui 
même. 

Ce  matin,  les  deux  chirurgiens  habituels  ont  extrait  une 
balle  énorme,  déformée,  à  laquelle  adhèrent  des  parcelles  de 
drap,  de  toile  et  d'os.  Votre  père  ne  voulut  ni  qu'on  l'endormît, 


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HONNEin^   MILITAIRE. 


297 


ni  qu'on  le  soutînt.  L'incision  fut  large  et  profonde.  «  Fôuillezi 
docteur,  disait-il,  je  ne  souffre  pas,  »  —  et  il  frémissait. 

Pour  l'extraction,  on  l'avait  appuyé  sur  son  lit,  le  dos  en 
pleine  lumière.  A  ce  moment  le  maréchal  Baroguay  d'Hilliers 
entra  :  Pardon,  monsieur  le  maréchal,  dit-il. 

—  Allez,  allez,  mon  cher,  les  Autrichiens  ne  vous  ont  jamais 
vu  ainsi,  c'est  l'essentiel,  et  j'avais  hâte  de  savoir  le  résultat; 
permettez- vous,  madame,  que  je  reste? 

Il  resta,  et  après  l'opération,  ils  s'embrassèrent, 

—  Je  voudrais  vous  serrer  dans  mes  bras,  dit  le  maréchal  à 
votre  père,  maisf  deux  pauvres  manchots  comme  vous  et  moi  ne 
font  plus  ce  qu'ils  veulent.  Contentons-nous  d'une  bonne  acco- 
lade, ce  qui  vaut  bien  quelque  chose,  entre  hommes. 

A  cette  lettre  succéda  un  silence  de  quarante-huit  heures,  puis 
quelques  lignes  :  le  même  abattement  s*accusait  chez  mon  père,  chose 
inexplicable  avec  une  âme  aussi  fortement  trempée.  Chacun  s'en  pré- 
occupait et  je  proposai  d'envoyer  mon  frère,  mais  sa  présence  dlait 
être  inutile. 

Revenant  un  matin  d'un  service  funèbre,  ma  mère  acheta  une 
branche  d'héliotrope  qu'elle  lui  donna.  «  —  Cela  ne  te  rappelle-t-il 
pas  le  grand  massif  qui  est  devant  le  salon?...  — Oh!  ce  parfum,  » 
dit  mon  père  très  ému.  Saisissant  la  fleur,  il  la  baisa.  — <c  Ma  France, 
ma  France,  »  répétait-il  en  mordant  les  feuilles  et  la  tige. 

Tout  s'expliquait.  Il  mourait  de  nostalgie.  «  Il  faut  partir  au  plus 
tôt,  ordonnèrent  les  médecins;  demaiu  si  c'est  possible.  » 

Quatre  jours  après,  mon  père  et  ma  mère  arrivaient  à  Paris  où 
j'étais  depiiis  la  veille  ainsi  que  mon  frère.  Le  lendemain,  12  août, 
Tarmée  française  faisait  sa  rentrée  triomphale.  Aucun  de  nous  n'y 
assista. 

Enveloppé  d'an  burnous  blanc,  mon  père  nous  apparut  horrible- 
ment maigri,  son  visage  était  anguleux  et  aminci.  Quoique  bien  faible, 
il  se  tenait  très  droit,  sa  démarche  était  lente  et  comme  spectrale.  Nous 
étions  bouleversés,  nousn'osioDs  l'embrasser.  Parlerai-je  de  ma  mère? 
«  Mon  fils,  nous  disait-elle,  je  voulais  le  ramener  en  France,  ce  fut  im- 
possible. On  l'avait  déposé  en  dehors  du  cimetière  de  Cavriana  avec 
deux  autres  officiers,  j'obtins  de  les  faire  inhumer  à  l'intérieur.  On  ne 
put  reconnaître  ni  lui  ni  les  autres.  Pour  tous  les  trois,  je  fis  mettre  une 
seule  croix  avec  ces  mots  :  «  Tombés  au  champ  d'honneur.  »  Étôit-ce 
bien  lui?...  L'irréparable  fait  ne  pouvait  encore  la  pénétrer.  C'est 
Thistoire  de  toutes  les  guerres,  —  et  l'espérance  de  toutes  les  mères. 
—  Un  homme  pris  pour  un  autre,  un  nom  à  la  place  d*un  autre  nom. 


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298 


REVUS  PBS  PEUX  M0NPE3. 


Diapârti  peut-ôtre.  Qui  ne  sait  cela  dans  le  désordre  qui  soit  ane  ba- 
taille ?  Son  cœur  s'obstinait  malgré  tout,  malgré  la  lettre  suivaute 
écrite  par  son  lieutenant-colonel  et  qui  ne  laissait  plus  d'espoir  : 


Mon  cher  ami, 


Paris,  Val-de-GMce,  29  août  1859, 


J'ai  souffert  si  atrocement  que  je  n'ai  pas  pu  jusqu'ici  vous 
écrire.  Votre  fils  est  mort  à  la  tôte  de  sa  compagnie,  comme 
savent  mourir  les  braves .  Avec  quel  courage  ^  quel  entrain  il  i 
rempli  son  devoir  1 

Dès  le  premier  moment  il  a  inspiré  à  ses  hommes  ime  cou- 
hance  solide  qui  ne  s'est  pas  démentie  jusqu'au  moment  où  i 
est  tombé  pour  ne  plus  se  relever. 

Par  sa  belle  conduite  pendant  l'action,  Le  Brieui  s'était  ac 
quis  des  droits  incontestables  à  la  décoration  de  la  Légion  d'hon 
neur* 

n  n'y  avait  que  quelques  momens  que  je  venais  de  le  lu 
dire  devant  tous,  lorsqu'il  a  été  frappé. 

Votre  fils  n'a  pas  souffert.  Vous  l'avez  bien  pleuré,  c'étai 
justice,  car  c'était  un  excellent  cœur,  une  intelligence  Torte,  m 
officier  de  valeur  et  d'avenir. 
Croyez... 

Et  nous  restions  silencieux,  plus  désolés.  «  Est^il  vraiment  mor 
ainsi,  sans  souflfïir  7  Si  Ton  me  trompait,  disait  ma  mère,  je  veu: 
savoir.  » 

Alors  nous  allons  à  Bourges  où  était  son  réfpment;  elle  arrêtait  lei 
soldaU*  «  Ah  I  ce  petit  lion,  qu'il  était  brave  et  âer  1  disalL  Tun.  —  l 
nous  enlevait,  ajoutait  un  autre.  —  Est-il  tombé  detix  fois  frappé?  E 
ils  répondaient  :  *—  Oui.  —  «  Ils  essaient  de  me  tromper,  ils  m'on 
reconnue  pour  sa  mère.  Va  leur  parler,  »  me  suggéra-t-elle.  —  E 
j'allais  leur  parler.  »  —  Il  est  mort  tout  de  suite,  frappé  id,  »  —  disai 
un  caporal  en  touchant  son  front.  Un  sergent  parlait  d'une  baUe  a; 
cœur,  et  nos  cœurs  de  plus  en  plus  déchirés  se  fermaient  à  tout< 
consolation.  Nous  y  pensions  toujours,  et  dans  îe  dur  présent  et  dauj 
le  passé  heureux.  Je  le  vois  encore  lorsqu'il  sortit  de  Saint-Cyr,  pim 
pant  dans  son  uniforme  qu'il  portait  avec  la  crânerie  de  ses  dix-neu 
ans,  et  ensuite  à  Marseille,  s'embarquant  pour  TAfrique,  libre,  heu 
reux.  Qui  m'aurait  dit  alors  que  cette  Méditerranée,  si  belle  soua  let 
ardeurs  du  ciel  de  Provence,  cette  mer  bleue  qui  remportait  si  loii 
de  noua  ne  le  ramènerait  jamais  I 


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HOISNKUR   MIUTAIRE.  299 

• 


CAMPAGNE  DE  GOGHINGHINE  (1859-1861) 

SoQ  caractère  se  dessine  et  se  précise  au- 
tant par  ce  qui  lui  manque  que  par  ce  qu*il 
possède. 

YlBGILB. 

1 

s 

Trois  mois  après  Ids  événemens  dont  on  vient  de  lire  le  récit,  moD 
^r^re  cadet;  mon  seul  frère,  reçut  Tordre  d'embarquer  pour  les  mers 
dô   Chine. 

Son  départ  était  prévu,  mais  une  destination  aussi  lointaine  nous 
iet.3.  dans  de  grandes  perplexités,  d'ordre  différent. 

Assurément  il  était  bien  trempé.  Cependant  il  lui  manquait,  comme 
i  tout  adolescent,  la  maturité  physique  et  morale  qui  achève  Thomme, 
et  l'on  peut  dire  que  ses  facultés  l'exposaient  autant  qu'elles  le  distin- 
guaient. Là  était  notre  souci. 

Son  ingénuité,  —  le  terme  est  exact,  — n'excluait  pas  les  passions. 
A^u  contraire,  il  était  capable  des  plus  fortes,  et  Ton  pouvait  à  cet  âge 
^^  nioins  redouter  la  témérité  de  Télan.  Si  l'éducation  avait  agi  sur 
'^f  elle  ne  l'avait  pas  affiné  au  point  d'altérer  sa  virilité  originelle. 
•  Que  les  circonstances  le  poussent,  ce  sera  un  caractère.  » 

Ouverte  et  heureuse,  sa  physionomie  rayonnait  des  ihouvemens  de 

^Oie.  Incapable  de  feindre,  on  pouvait  suivre  sur  son  front  la  nature 

^   Ses  pensées.  Une  joie  ressentie  ou  simplement  espérée  éclairait 

^ïi  visage,  de  même  qu'une  amertume  réelle  ou  seulement  imaginaire 

Pft.lissait,  et  des  rôves  heureux  il  tombait  aux  ténèbres. 

f^hysiquement  je  n'en  puis  guère  parler.  Le  souvenir  n'est-il  pas 

p^  portrait  embelli?  Je  le  trouvais  charmant  et  n'étais  pas  la  seule... 

P^^ia,  ce  qu'on  veut  savoir  d'un  homme,  c'est  son  être  moral;  l'intel- 

S^ïice  importe  plus  que  la  beauté. 

XJn  matin  d'octobre,  sous  un  ciel  gris  el  bas,  il  s'en  alla,  lui,  notre 

^Von  de  soleil,  notre  bonheur;  U  était  tout  cela  pour  nous  et  il  em- 

^^^tait  tout.  Au  moment  de  le  quitter,  mon  père  l'attira  près  de  lui  et, 

^^^  on  regard  où  son  âme  passa  tout  entière,  il  lui  adressa  ces  seuls 

^^^Is:  «  Sois  fort,  équitable,  sage.  »  Lorsque  sa  mère  l'embrassa,  elle 

5^^ça  sur  son  front  le  signe  de  la  croix,  bénédiction  maternelle  et 

^"^^^e  qu'il  se  rappela  toujours  :  ce  qui  est  sacré  ne  s'efface  jamais. 

"Tout  au  chagrin  de  nous  quitter  et  d'imposer  aux  siens  son  propre 

^^^ïifice,  Robert  eût  voulu  peut-être  retarder  ce  <[ue,  dans  les  trans- 


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300  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ports  de  sa  quinzième  année,  il  avait  A  ardemment  désiré.  Je  l'en  vis 
souffrir  mais  aussi  se  maîtriser: 


Au  revoir,  maman,  ne  pleure  pas  ainsi,   et  embrasse-mi 
sans  chagrin.  Tu  le  sais,  j'ai  mon  étoile,  elle  me  ramènera  a 
jour  joyeux  du  retour,  pensons-y  et  ne  soyez  pas  toujours  dai 
les  larmes,  je  vous  en  conjure,  elles  pourraient  me  gagner, 
que  tu  ne  voudrais  pas,  mère. 


Au  colonel  de  Gouyon  de  Beaucof'ps. 


Mon  cher  ami, 

Le  départ  de  mon  fils  date  d'hier  et  me  voilà  dé  nouv^^-^u 
dans  le  chagrin.  Qui  m'aurait  dit  que  nous  éveillions  en  lui  c^  •^'e 
vocation  lorsque  autrefois,  vous  et  moi,  à  Lorient,  l'emportiez^ :»s 
sur  notre  dos  dans  la  mer? 

Je  le  sais,  ce  qui  m'appartient  appartient  à  la  France.  Je  1^' 
donne  tout,  jusqu'à  mes  enfans.  Je  trouve  cela  dur. 

Encore  brisé  de  mes  blessures  (celle  de  mon  bras  droit  i^" 
guérissable),  je  n'ai  pu  Tembarquer  moi-même. 

Le  reverrai-je?  et,  s'il  revient,  reviendra-t-il  indemne  de  c^^^ 
première  rencontre  avec  la  vie?  Conservera-t-il  cette  absol""^® 
droiture,  cet  attrait  original  dont  sa  mère  est  si  fière? 

Que  Dieu  le  protège  et  le  garde  tel,  et  que  sa  divine  bonté,  ""^ 
j'allais  dire  sa  justice,  —  nous  le  ramène  un  jour. 

Je  compte  sur  votre  jeune  ami  pour  le  guider,  l'éclairer,  *^ 
préserver.  Nous  sommes  heureux  de  le  confier  à  des  mains  blXM^^^^^ 
loyales  (1). 

On  le  voit,  mon  père  ne  vivait  que  de  la  patrie  et  de  la  fannUJ^' 
N'aime-t-on  pas  mieux,  —  ou  plus  encore,  —  à  mesure  qu'on  sacr^^^ 
davantage?  Aussi  ce  culte  de  la  France  se  retrouvait-il  en  lui  d'aut^»-^^ 
plus  fort  qu'il  lui  abandonnait  son  enfant. 


(1)  M.  de  K...,  sans  être  officier  de  marine,  fut  chargé  d'une  fonction  dap^^**" 
vernement  et  sur  le  vaisseau  qui  le  transportait  il  vivait  avec  l'état-major,  d^-^^ 
le  même  esprit  de  camaraderie. 


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HONNEUR   MILITAIRE.  301 

M**  Le  Brieux  à  Monseigneur  Plantier,  évéque  de  Nîmes. 

Monseigneur,       • 

Mon  fils,  à  qui   vous  avez  témoigné  tant  de  bienveillance, 

^vî^But  de  me  quitter  et  mon  amour  ne  peut  rien  contre  sa  vo- 

lonB^té.  Il  a  fait  preuve  de  cette  qualité  que  vous  vouliez  bien  lui 

rec^onnaître,  —  la  fermeté, —  mais  j'ai  compris  tout  son  chagrin 

lor-cqu'il  m'a  dit  adieu.  Je  n'oublierai  jamais  ni  l'expression  de 

sojQ  regard,  ni  l'émotion  de  sa  voix  à  ce  moment. 

Cette  mer  qui  l'emporte,  je  la  redoute  comme  une  ennemie. 

I-i^5S  naufrages,  les  climats  meurtriers,  —  les  guerres  possibles  (1), 

les  maladies,  tout  m'épouvante.  A  ces  terreurs  se  joint  une  autre 

crainte.  Son  enthousiasme  l'exalte  et  l'excite  ;  mais  il  ignore 

1^    prudence  nécessaire  à  tout  contact.  Je  crains  ce  qui  pourrait 

•e  troubler. 

Cependant  nous  avons  un  appui  dans  la  personne  de  M.  de 

^*"  présenté  par  un  ami  de  mon  mari.  Il  a  une  distinction  rare 

^^s  des  formes  très  simples;  c'est  aussi  un  Breton,  un  cœur 

^  ^^.  Il  n'a  que  vingt-huit  ans,  mais  ses  principes  de  religion  et 

il®  morale  sont  solides.  Je  puis  le  regarder  comme  le  soutien  et 

^^^Lemple  de  Robert;  car  il  y  a  de  bonnes  contagions.  Il  va  en 

^uiixe  sur  la  Renommée  et  nous  recourons  à  tputes  nos  influences 

Poix^r  que  mon  cher  enfant  embarque  avec  lui.  Si  cela  est,  ils 

ï^itteront  Brest  le  mois  prochain,  pour  revenir  après  trois  ans, 

^*    liieu  le  veut.  J'ai  été  trop  frappée  dans  mon  fils  aîné  pour 

t^y^   encore  en  confiance,  et  si  la  Chine  nous  est  aussi  fatale  que 

*-^lie,  que  deviendrai-je  ?  Faut-il  donc  donner  le  jour  à  des 

^'^^ns;  les  chérir  et  les  perdre?... 

II 

A  mon  père  y  à  ma  mère. 

Permettez-moi  de  vous  embrasser  comme  je  le  faisais  naguère 
^^  tant  de  bonheur. 

En  arrivant  à  Brest,  j'ai  rendu  visite  au  vice-amiral,  préfet 

^^     Cl]  A  cette  époque,  la  guerre  de  Chine  préoccupait  peu  les  esprits,  on  en  parlait 
^^'enjent. 


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302  REVUE  DES  DEUX  M0NPE8. 

maritime,  auquel  j'ai  parlé  de  mon  désir  d'embarquer  sur  la 
Renommée.  Grande  fut  ma  frayeur  lorsqu'il  me  dit  que  tous  les 
aspirans  étaient  désignés  et  que,  pour  cela,  il  eût  fallu  un  ordre 
spécial  du  ministre.  J'étais  furieux. 

En  le  quittant,  je  me  rendis  chez  le  major  général  qui  me  Gt 
1  accueil  le  plus  affable.  Du  diable  si  je  savais  pourquoi,  lorsqu'il 
m'apprend  qu'une  dépêche  ministérielle  de  ramiral  Hamelin 
ordonne  mon  embarquement  sur  la  frégate  que  je  visais,  J  en  fus 
très  heureux.  Je  révais  beau,  en  fumant  ma  cigarette;  j'aurais 
voulu  exprimer  cette  joie,  ne  fût-ce  qu'à  un  camarade. 

M'élant  présenté  au  commandant  de  ma  frégate,  ]  en  reçus 
un  aussi  bienveillant  accueil. 

Je  commence  demain  mon  service,  je  m'ennuyais  déjà. 

Ne  vous  préoccupez  pas  de  mon  moral.  Il  est  bon.  C'est  vrai» 
notre  séparation  m'a  beaucoup  coûté  et  me  coûte  encore  beau- 
coup. Mais  il  y  a  les  lettres,  puis  encore  des  lettres,  et,  quand 
çUes  manquent,  il  y  a  la  pensée. 

Oui,  je  songe  au  bonheur  que  j'aurai  à  vous  retrouver  dans 
trois  ans  ;  je  vous  en  supplie,  ne  vous  inquiétez  pas  de  moi  ;  pen- 
sons ensemble  au  retour,  à  la  joie  immense  d'être  réunis.  Vous 
verrez,  alors  votre  midshipy  avec  de  la  barbe,  un  vrai  loup  de 
mer. 


La  frégate  s'armait  lentement  au  vif  déplaisir  de  I*aspirant.  L^ennuî^ 
son  démon  familier,  le  hantait  déjà  pour  ne  jamais  le  quitter. 

J'ai  hâte  d'en  finir.  Les  journées  sont  interminables.  Nous 
ne  faisons  rien  que  surveiller  l'armement  de  la  frégate,  rembar- 
quement du  charbon,  du  vin,  scruter  les  noires  profondeurs  de 
la  cale  avant  de  l'abandonner  aux  rats,  car  i)  faut  s'assurer  que 
les  s>outes  sont  en  bon  état. 

Heureusement,  ce  service  ne  durera  pas  longtemps.  Une  fois 
en  pleine  mer,  nous  remplirons  les  fonctions  qui  conviennent  à 
un  officier  de  vaisseau. 

Le  commandant  a  reçu  à  mon  sujet  une  lettre  de  Tamirale 
Baudin  et  m'a  félicité  à  cette  occasion.  Gela  me  contrariait  excès-* 
sivement,  car  c'est  à  vous,  à  vous  seuls,  mes  amis  les  meilleurs, 
que  doivent  revenir  ces  flatteuses  paroles,  à  vous  à  qui  je  dois 
ce  qui  embellit  ma  vie. 


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HOWEUR  MÎUTAIRB,  308 

Eorives-moi  souvent.  Pout  bien  faire  il  faut  que  je  sois  heu- 
reux et  mon  bonheur  est  en  vous. 

Le  môme  courrier  nous  apportait  une  lettre  de  son  commandant, 
dont  voicries  dernières  lignes  : 

Ainsi  disposé  k*  se  bien  conduire,  ferme  et  résolu,  il  arrivera 
de  bonne  heure.  On  peut  beaucoup  attendre  de  son  intelligence, 
de  son  sens  du  devoir.  Je  me  connais  en  honunes.  Celui-ci  est 
solide,  j'en  réponds. 

Il  n'a  qu'à  se  montrer,  —  disait  sa  mère,  —  pour  se  rencire 
sympathique. 

Jusqu'ici,  elle  supportait  bien  Téloignement  de  son  fils;  mais 
foialles  seraient  ses  pensées  au  moment  du  départ?  Ainsi  que  les 
marins  au  début  de  leur  carrière,  notre  futur  amiral  attendait  ce  jour, 
rêvait  à  «  Taurore  de  sa  destinée,  »  comme  s'U  devait  se  plaire  dans 
Texil  ou  s'y  accoutumer. 

Le  9  novembre,  à  midi  seulement,  nous  avons  appris  que 
B0U3  partions  le  soir  môme,  à  trois  heures.  Tous  nous  nous 
attendions  à  cette  nouvelle  ;  cependant  elle  a  produit  sur  moi  un 
étrange  effet. 

Je  ne  pouvais  me  faire  h  cette  idée  que,  dans  troid  heures, 
j'allais  quitter  mon  beau  pays.  Je  ne  sais  quel  serrement  de 
cœur  se  fit  en  moi  sitôt  que  je  vis  qu'il  fallait  m'éloigner  de 
cette  chère  France,  où  je  laissais  ma  famille  qui  m'a  témoigné 
tant  d'amour  intelligent,  tant  de  soins  dévoués,  et  où  j'ai  tra- 
vaillé pour  me  faire  ce  que  je  suis. 

Ce  que  je  vous  raconte  là  vous  paratt  probablement  un  peu 
niais  et  vous  vous  dites,  peut-être,  que  je  ne  fais  que  répéter  ce 
qui  se  trouve  dans  tous  les  livres  de  marine.  Mais  si  vous  aviez, 
conune  moi,  abandonné  la  France  et  les  vôtres,  vous  verriez, 
vous  sentiriez  par  vous-mêmes  ce  que  j'éprouve. 

Ayant  terminé  les  derniers  préparatifs,  je  me  rendis  à  la 
cale.  C'est  là  que  je  ressentis  les  plus  fortes  émotions.  Je  voyais 
arriver  les  officiers  de  la  Renomméey  jusqu'à  des  matelots  ayant 
leur  famille  avec  eux;  qu'ils  étaient  heureux!... 

Quanta  moi,  je  n'avais  qu'une  chose  à  embrasser,  c'était  la 
terre.  Je  l'ai  embrassée.  Je  n'ai  pas  regardé  si  on  me  voyait. 


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304  REVUE  DES  '  DEUX  MONDES. 

Qjael  est  donc  le  poète  qui  a  dit  :  La  patrie  est  ce  coin  mysté 
rieux  de  l'âme  où  Thomme  et  la  terre  se  parlent  d'amour? 

Je  restais  là  immobile,  élargissant  nion  âme  et  mon  regara 
pour  mieux  saisir  et  garder  ce  que  je  voyais  pour  la  dernière- 
fois,  afin  d'emporter  infinissable  en  moi,  inoubliable,  le  soif  ^^ 
l'espace,  la  lumière,  les  cieux,  tout  ce  qui  constitue  la  Patrie^^  ^e. 
Vous  trois,  aimez-moi,  écrivez-moi. 

Nous  aurions  dû  être  avec  lui  jusqu'à  ce  moment,  comment  noc^r-^Qg 
être  refusé  cette  joie?, Surtout,  pourquoi  ne  la  lui  avoir  pas  donnée?-.    ^... 
Regrets,  reproches,  remords,  tout  est  vain,  stérile,  alors  qu'il  a  f^^^    fa 
paru.  C'était  avant  qu'il  fallait  l'aimer:  après,  qu'importe? 

Cette  heure  devait  trop  .tôt  sonner.  L'ineffable  sagesse  qui  no^^^us 
laisse  ignorans  de  l'avenir,  noUs  livrait  à  des  préoccupations  dczz^DQt 
quelques-unes  devaient  nous  charmer.  Craindre,  attendre,  espérer  ^z=Jd 
vie  humaine  s'écoule  dans  ces  alternatives.  En  ce  moment  c'é^=dt 
Tattente  des  nouvelles  de  l'absent.  Quelle  est  la  mère,  la  femme  oi^hl  la 
sœur  d'un  marin  qui  n'a  comme  nous  dirigé  ses  pensées,  ses  regai^Kxis 
vers  les  pays  inconnus  ? 

Lorsqu'on  se  trouve  en  face  de  quelque  chose  de  nouveau,  qui  ne 
sait  ce  que  notre  imagination  peut  se  créer  de  fausses  idées,  de  tz.^r- 
reur?  Un  ciel  sans  étoiles  me  semblait  menaçant;  les  tempêtes,  les 
cyclones,  les  récifs,  les  naufrages,  les  requins...  J'avais  la  crainte  ^es 
plus  petits  incidens  et  ces  puérilités  faisaient  sourire  les  miens.  Ils 
voyai^ent  mieux  et  plus  loin.  Ce  à  quoi  je  ne  pensais  pas,  c'était  ^  la 
guerre  (et  fatalement  il  y  allait  !).  Mes  parens  avaient  tous  les  troubles, 
toutes  les  inquiétudes  et,  sans  la  chercher  dans  sa  mémoire,  mon  pôr« 
répétait  tristement  cette  strophe  que  chantaient  naguère  mon  frère  et 
ses  amis  : 

Où  sont-ils  les  marins  tombés  dans  les  nuits  noires  ? 
0  flots,  que  vous  savez  de  lugubres  histoires  ! 
Flots  profonds  redoutés  des  mères  à  genoux... 
Vous  vous  les  racontez  en  montant  les  marées 
Et  c'est  ce  qui  vous  fait  ces  voix  désespérées 
Que  vous  avez  le  soir  quand  vous  venez- vers  nous. 

III 

Le  départ  de  uobert  précéda  le  nôtre.  Mon  père  se  rendit  à  Roue?^ 
où  se  trouvait  son  régiment,  et  nous  l'y  suivîmes.  Ce  régiment  vint    ^ 
sa  rencontre.  Il  eut  alors  une  heure  vraiment  heureuse,  et  son  cœ\J^ 
battit  avec  transport.  Entouré,  acclamé,  il  s'élança  sur  son  cheval;  1^ 


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HONNEUR  MILITÂIRB.  305 

musique  joua  ses  fanfares  de  triomphe,  et  les  soldats  marchaient  allè- 
grement. Les  officiers  supérieurs  s'étaient  groupés  autour  de  leur 
camarade.  Hélas!  le  membre  perdu  enlevait  au  vaillant  mutilé  l'équi- 
libre nécessaire,  il  fléchissait.  Mettant  pied  à  terre,  d'amères  pensées 
couvrirent  son  front  de  tristesse. 

Sur  la  grande  place  où  se  trouvait  notre  demeure,  les  bataillons  se 
rangèrent,  manœuvrant  sous  le  commandement  de  mon  père.  L'alté- 
ration profonde  de  sa  voix  nous  frappa,  et  nous  sentîmes  que  quelque 
chose  d'étrange  se  passait  en  lui.  £n  effet,  il  venait  de  comprendre 
la  nécessité  de  renoncer  à  cette  vie  qu'il  avait  aimée  avee  le  double 
sentiment  «  de  la  passion  et  du  devoir.  »  Cette  résolution  soudaine 
fut  absolue. 

Vinrent  les  amertumes,  la  fin  de  tout  ce  qui  enflamme  le  cœur  du 
soldat.  Vint  la  nuit  des  impuissans  regrets,  l'irréparable  ;  une  exis- 
tence désormais  sans  intérêt,  voilà  ce  qui  suivit  et  ce  qui  dura.  Aimant 
les  siens  d'un  amour  sans  limite,  mon  père  s'enferma  dans  cet  horizon 
pins  étroit,  de  nouveaux  devoirs  s'imposent,  «  d'autant  plus  sacrés 
qu'ils  se  montrent  plus  austères.  » 

Rompant  avec  le  passé,  qui  lui  fut  si  cher,  il  en  parlait  peu,  appor- 
tant dans  cette  acceptation  d'un  fait  très  dur  la  fermeté  de  son  carac- 
tère. Je  ne  dirai  pas  qu'il  se  résigna  ni  qu'il  eut  «  le  courage  allègre; » 
mais  ce  qu'il  faut  affirmer,  c'est  qu'un  sentiment  religieux  ne  fut  pas 
étranger  au  calme  supérieur  qui  le  soutint  alors.  Cette  force  nouvelle 
ne  devait  jamais  se  démentir. 

Le  maréchal  Baraguay  d'HUliers,  le  général  de  Ladmirault  se  réu- 
nirent pour  modifier  une  résolution  qui  fermait  son  avenir  militaire. 
Cette  décision  était  très  regrettable,  il  faut  le  reconnaître.  Mon  père  n'y 
changea  rien. 

Calme  et  sérieuse,  notre  vie  morale  s'alimentait  de  souvenirs  et 
d'espoirs,  ceux-ci  arrivant  par  delà  l'Océan,  chaude  clarté  capable  de 
nous  réjouir,  car  il  n'est,  parai t-il,  si  triste  saison  qu'un  rayon  ne 
colore, 

La  première  lettre  de  Robert  nous  parla  de  Ténériffe  : 

Nous  n'y  descendons  pas.  Le  temps  menace.  La  petite  viUe 
espagnole  de  Santa-Cruz  n'est  d'ailleurs  qu'une  baie  sans 
intérêt. 

N'en  parlons  pas;  revenons  à  mon  bateau,  à  ses  habitans. 
Savez-vous  ce  qu'est,  sur  un  bâtiment,  le  «  carré?  »  Tout  à  la  fois 
salle  à  manger,  salon,  fumoir;  aspirans  et  enseignes  y  vivent 
ensemble,  c'est  là  où  se  forment  les  plus  durables  amitiés  du 
marin,  et  quelquefois  aussi  où  naissent  ses  plus  tenaces  anti- 
pathies. 

TOME  XXXVII.  —  1907.  20 


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REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


Le  contact  permanent  d'êtres  différens,  de  nature,  d*origin( 
goûts,  peut  amener  ce  résultat. 

A  l'époque  ou  mon  frère  y  vivait,  rien  ne  lui  révélait  les  pos 
Jités  fâcheuses  dont  je  parle;  d'un  caractère  heureux,  très  gai,  1 
veillant  quoique  susceptible,  il  voyait  plutôt  la  surface  que  le  1 
o&  qui  est  le  privilège  de  cet  âge,  et  c'était  son  premier  essai  d 
sociale  et  personnelle. 

Le  carré  était  également  fréquenté  par  l'aumônier  du  bord  : 
de  la  Renommée,  jeune  et  bien  élevé,  était  en  bonne  intelligence 
ke  Midships:  sa  présence  n'apportait  aucune  contrainte  à  la  j 
mais  en  modérait  toutefois  les  démonstrations. 

Notre  abbé,  —  écrivait  Robert,  —  est  un  excellent  pi 
soucieux  de  ses  devoirs,  convaincu,  très  strict  dans  ce  qi 
garde  son  ouaistère,  mais  son  bon  esprit  est  dégagé  de 
caractère  d'intolérance. 

Nous  causons  très  ouvertement  avec  lui,  il  partage  nosi 
notre  gatté  et  nos  cigarettes,  mais  jamais  il  n'accepte  les  : 
spiritueux  que  nous  nous  offrons  aux  fêtes  carillonnées. 

Malgré  les  ressources  de  l'esprit  et  de  la  jeunesse,  on  s'enn 
souvent  au  carré.  —  «  Cette  vie  monotone  me  lasse,  »  i 
Robert. 

Ce  qu'O  fallait  à  cet  être  de  vigueur  et  de  ressort,  c'était  Tai 
On  le  verra  au  feu,  d'une  bravoure  froide,  plus  rare  que  l'élan, 
avant  de  donner  sa  mesure  sur  le  champ  de  bataille,  on  put  jug 
quel  dévouement  courageux  il  était  capable. 

L'occasion  s'en  présenta  dès  le  début  de  la  traversée. 

A  Ténériiïe,  —  écrivait-il,  —  le  gros  temps  nous  s 
éprouver  des  avaries.  Nous  avons  la  poulaine  défoncée  i 
mou  dans  notre  gréement. 

Notre  poste  offrait  le  spectacle  d'un  désordre  affreux 
coussins  roulaient  par  terre  avec  ceux  de  nous  que  rendait 
pables  le  mal  de  mer.  Nos  boites  à  claques  allaient  choque] 
pile  d'assi elles.  Nos  sextans,  par  esprit  d'imitation,  roulaiei 
milieu  des  conserves  de  sardines  et  autres  précieuses  chos 
ce  genre. 

La  brise  augmentant  de-fureur,  et  nous  faisant  petits  d( 
la  colère  aérienne,  notre  voilure  diminua  successivement 
qu'à  ce  que  trois  ris  fussent  pris  dans  les  huniers. 

Ce  jour-là,  j'étais  de  quart  de  quatre  à  huit  heures  du  soi 


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HONNEUR   MILITAIRE.  307 

voulant  pas  me  laisser  pincer  par  le  mal  de  mer,  je  montai  sur  le 
gaillard  d'avant  pour  respirer  à  pleine  poitrine. 

Souvent  des  paquets  de  mer  embarquaient  par-dessus  le  bord. 
Le  roulis  était  très  fort  et  il  m'est  arrivé  plus  d'une  fois  dé 
rouler  jusqu'à  ce  que  le  parapet  m'arrêtât.  L'homme  qui  était 
en  vigie  à  mes  côtés  ne  voulut  pas  se  tenir  debout  comme  moi, 
et  une  demi-heure  après  que  j'eus  quitté  mon  quart,  ce  mal- 
heureux, assis  sur  les  bastingages,  tomba  à  la  renverse  I  On 
vira  de  bord  aussitôt,  des  bouées  de  sauvetage  furent  jetées,  mais 
la  nuit  était  noire;  cependant  le  vent  faiblit. 

n  n'en  dit  pas  davantage .  Voici  ce  qu'un  lieutenant  de  vaisseau, 
—  M.  Regrény,  je  crois,  —  écrivit  : 

Le  danger  était  trop  grand  encore  pour  que  le  commandant 
crAt  pouvoir  donner  des  ordres.  Donc,  chacun  était  libre. 

Notre  aspirant  se  jeta  dans  une  embarcation  et,  par  son 
exemple  téméraire,  entraîna  deux  matelots.  «  Nage,  nage, 
garçons!  »  A  ils  ramaient  ferme>  les  braves  garçons,  enlevés  par 
leur  officier.  Haletant,  celui-ci  les  excite,  et  leur  regard,  — à  tous 
trois,  —  trompé  par  une  fausse  apparence,  restait  attaché  sur  le 
point  qu'ils  cherchaient  à  atteindre.  «  Courage,  courage,  criait 
le  sauveteur,  nous  arrivons  !  »  Sa  voix  s'étranglait.  Beau  de  sa 
volonté,  il  se  jette  à  l'eau,  s'élance  vers  l'infortuné  qu'il  croit 
élreindre.  Il  n'étreignit  que  le  vide,  une  épave  seule  sur- 
nageait... Ainsi  restaient  infructueux  ses  périlleux  efforts,  le 
matelot  avait  à  jamais  disparu. 

On  tient  moins  à  l'existence,  —  écrivait  mon  frère  quelques 
jours  après,  —  lorsqu'on  la  voit  inutile  aux  autres.  Quel  début 
dans  ma  carrière  I  A  quelque  distance,  un  être  en  péril,  et  je 
n'ai  pu  le  sauver I  Qu'était-il?  un  inférieur  soit,  mais  un  homme. 
L'équipage  et  nous,  ne  sommes-nous  pas  solidaires?  et  nous  ne 
pouvons  pas  abandonner  nos  matelots.  Moi  son  officier,  n'avoir 
pu  l'arracher  à  une  semblable  mort  !  Quelle  fatalité  si  réelle,  si 
frappante!  Je  ne  m*en  consolerai  jamais. 

n  ne  connaissait  pas  assez  la  vie  pour  savoir  qu'on  se  console  de 
blendes  choses!... 

Il  faut,  —  lui  répondit  son  père,  —  devenir  plus  fort  que  le 

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ÎLEVL'E    DES    DEUX   MONDES. 


chagrin,  savoir  le  porter  et  non  se  laisser  porter  par  lui.  Cecî( 
pour  toute  Ion  existence. 

A  regretter  l'impossible  on  s'use  inutilement  :  Ténerf 
tombe.  A  ton  âge  et  dans  ta  position^  on  n'a  plus  le  droit  d'écoul 
sa  seule  sensibilité.  Pour  agir^  il  faut  savoir  employer  toutes  é 
ressources,  acquérir  un  sang^froid  nécessaire  àTaction. 

N'ou\Te  jamais  la  porte  au  découragemenL  Travaille-toi,  sa 
relâche.  Sois  calme  et  paiieniy  exerçant  la  maîtrise  nécessai 
à  ton  perfectionnement  moral* 

Sois  heureux,  mon  cher  entant,  afin  que  nous  puissonâlè 
encore. 

Mon  père  en  parle  k  son  aise,  —  répondait  mon  frère,  — 
n'ai  pas  comme  lui  un  long  acquis  de  douleur 

Le  temps  consolateur  devait  atténuer  ces  souvenirs,  la  jeuness 
une  lelle  mobilité  tf esprit!  La  solitude  des  quarts  de  nuit  qui* 
dit'ûD,  la  retraite  la  plus  j>ï'û fonde,  plaisait  ii  mon  frère  d'une  nali 
tout  à  la  fois  méditative  et  active.  A  ces  heures  tranquilles,  les  f; 
tomes  familiers  prenaient  aspect  de  vie,  s'allongeaient,  grandîssaie 
chers  revenans  des  lointains. 

D'autres  apparitions,  celles-ci  radieuses,  idéales,  s'élevaient  < 
petilt^s  vagues  phosphorescentes.  Des  traits  à  peine  entrevus, 
parfum^  un  son  de  voix...  que  sais-je?  Ce  n'était  rien,  mais  à  ce 
dislancGjC^était  tout,  car  un  amour  qui  s'ignore  s'alimente  de  bien  [ 
de  chose.  Certaines  impressions  de  jeunesse  sont  si  vives  qu'on 
porte  à  jamais  la  marque.  Le  cadre  austère  où  se  mouvait  notre  ma 
favorisait  ces  souvenirs  flottans,  les  entretenait  dans  le  clair-obsi 
où  s'attardent  les  rêveurs.  Le  silence  des  mers  et  de  la  nuit  le  pi 
geait  dans  l'inûni  des  songes,  mais  Téclat  du  jour  le  rendait  à  la 
commune,  k  son  devoir. 

A  ce  devoir,  —  écrivait  M.  de  K***,  —  il  est  le  premier.  Il 
fait  obéir,  se  fait  aimer,  grand  art  parmi  nous;  puis  il  est  gai, 
alors  le  carré  tout  entier  se  livre  à  la  joie  la  plus  étourdissan 

Le  mois  dernier,  on  vous  a  raconté,  madame,  comment  ro 
brave  enfant  s'est  risqvié  à  une  mort  à  peu  près  certaine  pc 
sauvar  un  pauvre  diable  qui  s'est  noyé  à  quelques  brassées  de 
frégate.  Mais  votre  fils  sest  emballé  et  au  péril  de  ses  jou 
bravant  les  grandes  lames  encore  furieuses,  il  a  poursaivn  p< 
dant  une  heure  le  couvre-chef  du  matelot^  mirage  auquel  i'in< 
périence  est  sujette. 


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HONNEUR   MILITAIRE.  309 

Ce  matin,  —  écoutez  bien,  madame,  —  ce  matin,  dîs-je,  nous 
étions  un  peu  partout,  lorsqu'on  bat  un,  ban.  Nous  voici  tous 
sur  le  pont,  donnant  à  notre  tenue  un  coup  de  fion  (excusez- 
inoi,  madame),  car  un  ban  est  chose  sérieuse.  L'équipage  se  met 
en  rang,  Tétat-major  en  avant,  et  tous,  en  silence,  nous  atten- 
dons la  grrrande  révélation. 

Est-ce  un  changement  de  direction,  un  attentat  à  la  vie  de 
^Empereur?  Rien   de  tout  cela,  c'était  mieux.   Le  comman- 
darki  tenait  une  lettre  du  ministre  de  la  Marine  félicitant  votre 
6ïs  au  sujet  du  sauvetage  qu'il  tenta  et  que  vous  savez. 

Après  nous  en  avoir   fait  la  lecture  à  haute  et  intelligible 

voi  X,  —  tout  se  passe  très  bien   chez  nous,  —  le  commandant 

vÎ3::^t  serrer  la  main  de  l'intéressé  :  «  —  Vous  ne  chômez  pas,  mon- 

si^^r,  »  lui  dit-il,  faisant  allusion  à  un  premier  sauvetage  (1). 

De  celui-là  vous  n'en  saviez  rien,  madame,  et  ne  connaîtriez 

psKs  davantage  le  dernier  sans  ce  bavard  qui  vous  écrit  aujour- 

d^ïxui,  d'abord  parce  qu'il  est  loquace  (défaut  rare  chez  les  Bre- 

U>x^),  et  qu'ensuite  il  tient  beaucoup  à  vous  faire  plaisir,  ce 

gr^.nd  plaisir  d'orgueil  et  d'amour  des  mères.  Suis-je  dans  le 

vx^,  madame  ?  Si  oui,  veuillez  me  le  dire  et  agréer  tous  mes 

respects. 

£t  ma  mère  répondait  aussitôt  à  ce  jeune  homme  qui,  si  fièrement, 
fusait  battre  son  cœur  :  «  Sans  lui,  disait-elle,  je  ne  saurais  rien  de 
ï^obuii.  »  On  peut  donc  s'imaginer  combien  étaient  longues  et  fré- 
^n^ates  ses  lettres  à  son  fils.  La  leçon  s'unissait  à  la  tendresse  et  sa 
PluQie  courait  alerte,  ailée.  «  Ne  lui  donne  pas  tant  de  conseils,  » 
^^Sgérait  mon  père;  mais  ce  que  femme  veut,  elle  le  veut  bien,  — ma 
^ère  surtout,  —  et  la  fine  pointe  d'acier  continuait  sa  course  rapide. 
f^©n  de  plus  indépendant  que  ce  charmant  esprit  qui,  suivant  son 
*dée,  recommandait  aimablement  qu'on  fût  bien  raisonnable,  enfer- 
^^t  dans  ces  quatre  syllabes  mille  choses  délicates  et  sous-enten- 

Quel  vif  souci  était  le  sien  au  sujet  des  îles  «  parfumées,  encban- 
^^s,  1»  ou  les  vaisseaux  font  escale!  Cela  s'appelle  les  relâches.  Pour 

(1)  «  Au  port  de  Brest,  écrit  M.  H...,  un  homoie  tombé  h  la  mer  d'un  chaland 
^*^costé  le  long  du  bord  allait  périr,  lorsque  mon  ami  sauta  sur  le  chaland,  de  huit 
^^^i^s  de  haut.  Bien  qu'étourdi,  il  se  précipita  à  l'eau  et  sauva  le  matelot.  H  eût 
^  trop  long  pour  son  dévouement  de  descendre  par  les  échelles  sur  le  chaland, 
p  iour-l&,  son  courage  ne  fut  pas  impuissant.  Con\|)ien  il  fut  heureux...  heureux 
î^qu'aux  larmes.  »  —  «  Dans  son  existence,  me  disai^il,  il  s'exposa  sept  fois 
^^^  sauver  ses  semblables.  •  —  Colonel  P.„ 


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3!0 


RETUE   DES   DEUX    MONDES- 


ma  mère,  ce  dernier  mot  était  lourd  de  menaces,  car  les  orficiers  àî 
marine  que  nous  connaissions  se  plaisaient  malicietisement  à  lui 
dépeindre  les  écueils  de  ces  rives  perfides,  autrefois  habitées  par  les 
fiirénes  de  la  fable,  et  ils  appuyaient '^sur  certains  souvenirs,  glissani 
flUT  d'autres. 

Alors,  songeuse  et  préoccupée,  ma  mère  revenait  à  M,  doit-».: 
n'avait-elle  pas  confié  son  fils  autant  à  sa  conscietice  qu'à  son  affec 
tîon?ll  était,  en  effet,  beaucoirp  plus  complet  que  mon  frère.  «  Veille; 
sur  lui,  écrivait-elle  à  Mentor,  me  pardonnerez-vous  de  prendre  si  àb 
lettre  votre  bonne  volonté?  » 

Non  seulement  M.  de  K...  devint  son  confident,  mais  son  complia 
dans  cette  oeuvre  de  protection  occulte.  J^aurais  voulu  lire  les  lettrei 
que  lui  adressait  ma  mère,  —  dont  l'esprit  très  cultivé  était  fin  e 
solide,  le  cœur  lumineux,  pénétrant,  —  vraies  lettres  de  femme  don 
Tun  et  Tatitre  gardaient  le  secret.  Mais  ce  mystère  n'était  pas  g 
profond  que  le  voUe  n'en  fût  parfois  soulevé.  Voici  une  lettre  écrit 
du  large  et,  malgré  sa  longueur,  je  la  cite  tout  entière  : 

En  mer. 
Madame, 

Puisque  vous  m*honorez  si  particulièrement  de  votre  con 
Bance,  je  vais  vous  parler  en  marin,  non  sans  atténuer  la  har 
diesse  de  notre  langage. 

Eh  bien  !  monsieur  votre  fils  s'est  grisé  hier  (le  mot  fatal  es 
écrit)  et  grisé  très  joliment. 

Nous  nous  sommes  arrêtés  à  Gorée,  8  heures  passées  à  terr 
en  relâche  1  En  cinq  minutes,  des  chevaux  furent  commandés 
sellés,  enfourchés.  C'est  le  «  lâchez  tout.  »  Une  fois  lancés,  nou 
chantons  des  airs  d'opéras,  —  d'opéras  très  comiques,  ameutan 
les  populations. 

Noue  filons  ventre  k  terre*  Pour  arriver?  Non,  mais  poo^ 
courir,  vivre  dans  Tespace,  respirer  l'odeur  des  prés,  être  em 
porté»  -  Quelle  furia!...  Nous  avions  grand  air,  madame,  qm 
vous  en  semble? 

On  pouvait  nous  prendre  pour  des  échappés  de  Charenton 
En  effetj  un  vaisseau  n  est-il  pas  l'asile  de  ces  détraqués  qui  n< 
connaissent  ni  l'intrigue  ni  le  trafic,  assez  fous  pour  quittm 
plaisirs,  famillcj  pairie,  et  voguer  sur  les  mers,  prodigues  d<t 
leur  vie,  parlant  de  Dieu  et  de  la  France  aux  races  jaunes^ 
cuivrées  ou  noires? 

Je  reviens    à  mes..,  chevaux,  fourbus,  blancs  d'écume,  à 


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HONNEUR   MILITAIRE.  311 

demi  morts.  Cet  emportement  à  dos  d'animal  ayant  cessé  de 
plaire,  les  plaisirs  champêtres  et  gastronomiques  leur  succé- 
dèrent. 

Madame,  ce  fut  délicieux,  j'allais  dire  idéal,  mais  la  fin 
prouverait  le  contraire.  Dès  ce  moment,  mon  rôle  de  mentor 
devint  absolument  platonique. 

Vous  n'avez  jamais  vu,  madame,  je  l'espère,  le  carré  dé- 
barqué? Jugez-en.  On  se  roule  sur  le  gazon,  on  mange  de  la 
prairie  ;  nous  récitons  des  vers  à  la  plus  humble  fleur.  On  dit 
des  bêtises  grosses  comme  notre  bateau  ;  plus  c'est  bête,  plus 
on  rit,  et  sans  le  vouloir  nous  avons  infiniment  d'esprit,  ayant  le 
bon  goût  de  rire  de  nous  avant  que  les  autres  s'en  mêlent. 

Hier,  chacun  a  divagué.  Nous  avons  déjeuné  par  terre,  couchés 
dans  l'herbe.  Oh  !  madame,  que  nous  sommes  mal  élevés  lorsque 
vous  n*êtes  pas  làl  II  faut  l'avouer,  ce  fut  une  véritable  dé- 
bauche, la  première  que  votre  fils  ait  faite;  mais,  je  l'affirme, 
on  n'eut  pas  à  riniljer.  Il  était  d'une  gaîté  folle,  communicative. 
C'était  bien  innocent,  mais  voici  qui  l'est  moins.  Il  se  grisa  d'une 
coupe  de  Champagne. 

En  réalité,  ce  qui  l'enivrait,  mon  fistaud,  c'était  le  grand 
soleil,  la  terre  où  il  marchait,  —  c'était  sa  joie,  sa  liberté,  —  il 
s'excitait  de  son  beau  rire  franc. 

A  l'unanimité  on  but  à  la  France,  à  nos  foyers.  Oh  I  ces  sou- 
venirs de  France!  ces  choses-là,  madame,  nous  montent  du  cœur 
au  cerveau,  l'exaltent...  et  tout  est  dit. 

Votre  fils  sentit  cela  d'une  étrange  façon,  ce  que  voyant,  et 
pour  qu'il  ne  s'attendrit  pas  davantage,  on  lui  donna  du  Moêt 
avec  beaucoup  de  mousse. 

Ce  qu'il  nous  amusa,  nous  les  anciens  I  II  vint  tour  à  tour 
nous  saluer,  faisant  à  celui-ci  un  souhait  de  tempérance,  à  celui-là 
une  déclaration  d'amour,  s'interrompant  pour  exécuter  un  pas  de 
zéphyr,  mais  restant  toujours  élégant.  On  ne  s'encanaille  pas, 
madame,  dans  la  marine  impériale;  on  y  est  bête,  mais  voilà 
tout. 

Veuves  de  leur  contenu,  les  bouteilles  à  col  doré  volent  en 
l'air,  moins  haut  cependant  que  notre  raison. 

Vint  le  moment  psychologique  :  il  fallut  remonter  à  cheval. 
Pour  nous  en  imposer,  monsieur  votre  fils  sauta  lestement  sur  le 
sien...  Voilez-vous  la  face,  madame,  il  se  mit  en  selle  en  face 
de  la  croupe... 


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312  REVUE  DES  DEUX  MÛHDES. 

Voilà,  foi  de  galant  homme,  comment  se  passa  cette  pu 
mière  relâche.  Mais  croyez-en  mon  expérience,  les  retâcheî 
c'est  comme  les  années»  elles  ae  suivent  et  ne  se  ressemble! 
pas. 

Les  courriers  suivans  apportèrent  d'autres  lettres  qui,  elles  ne 
plus,  ne  ressemblaient  pas  à  celle-ci.  Plus  de  mousse  de  champa^i 
de  gazon  fleuri,  de  fines  griseries  d'esprit.  De  nouveau  le  génie  <le  1 
guerre  se  dressa  devant  nous.  Après  qualgiies  mois  de  trêve,  i'ancie 
tourment  allait  recommencer. 


IV 

Les  souvenirs  de  la  campagne  de  Chine,  où  Français  et  Angla 
combattirent  ensemble,  me  sont  si  pré  s  en  s  que  je  pourrais  en  ra 
peler  toutes  les  péripéties.  Mais  le  cadre  de  ce  récit  ne  doit  enferm 
qu'un  fait,  xm  nom. 

Commencée  en  1858,  cette  campagne,  d'un  caractère  pariîcuîi 
et  avec  des  difficultés  exceptionneUes,  ne  pouvait  se  poursuivre  et 
terminer  avec  la  rapidité  de  la  guerre  d'Italie.  Les  anxiéti^s  de  ceU 
d,  les  malheurs  qui  en  furent  la  conséquence,  nous  impressionoaîe 
encore  profondément,  et  nous  étions  aussi  trop  satisfaits  des  lenteu 
de  Faction  pour  partager  l'impatience  de  Robert.  De  cette  lente 
nous  voulions  bien  augurer;  mais  le  calme  relatif  dans  lequel  no 
vivions  à  cette  heure  n'était  pas  exempt  de  crainte;  chacun  de  no 
faisait  effort  pour  se  donner  mutuellement  T espérance  et  la  foi 
l'avenir  :  par  une  convention,  une  entente  tacite,  nous  résernons  n 
idées. 

Non  seulement  en  France,  mais  au  point  même  où  se  conlinuaie 
les  mouvemens,  rincertitude  persistait  et  chacun  sVn  plaignait.  « 
faut  reconnaître,  écrivait  un  officier,  que  cette  guerre  est  faite  po 
désarçonner  Thomme  le  plus  patient.  Si  le  Céleste-Empire  garde  si 
secret,  les  alliés  aussi  gardent  le  leur,  v 

—  Oui,  ajoutait  mon  frère,  je  suis  en  Chine,  irrité  d'y  être  sa 
avoir  rien  à  y  faire.  Je  m'ennuie  à  mourir. 

Nous  recevions  les  journaui  français  et  anglais,  —  des  cari 
étaient  sur  nos  tables,  et  ces  cartes  nous  indiquaient  la  configuraîi 
du  pays  lointain,  les  points  où  se  portaient  Tarmée  alliée  et  ] 
flottes.  En  dehors  de  cette  question  d'Extrême-Orient,  tout  nous  c 
venait  indifférent,  nous  était  distant.  Et  il  fallait  vingt-six»  vingt-hi 
jours,  —  un  mois,  —  pour  la  traversée.  Que  de  choses  pouvaie 
s'être  passées  entre  le  départ  et  Tairivée  de&  courriers  I 


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HONNEUR  HILITiaRB.  313 

Ce  que  nous  connaissions  des  débuts  de  la  guerre,  de  ses  compli- 
cations, ajoutait  à  nos  craintes.  Ma  mère,  qui  s'alarmait  des  événe- 
mens  et  même  des  choses,  savait  que  les  canaux,  appelés  là-bas  des 
arroyos,  avaient  des  bords  dangereux,  pouvant  abriter  des  caïmans; 
de  plus,  les  rives  des  cours  d'eau  si  nombreux  dans  ces  régions 
étaient  un  fouillis  de  plantes  souples  et  impénétrables  à  rœil.  Mon 
frère  nous  en  avait  décrit  l'aspect  enchanteur,  surprenant,  tout  nou- 
veau pour  lui.  Mais  quelle  facilité  pour  les  surprises,  les  embuscades 
<l*ennemis  toujours  prêts  à  l'attaque  perûde,  pouvant  frapper  sûre- 
ment et  se  dérober  aussitôt  I  «   Ce  sont   des  fourbes,  —  écrivait 
Aobert,  —  Us  l'ont  été,  ils  le  sont,  Us  le  seront  toujours;  —  au  fait, 
comment  les  juger?  ils  n'ont  pas  notre  &me.  » 

Non  sans  motif,  nous  redoutions  la  cruauté  de  ces  peuples  ayant 
^ixtes  les  finesses,  les  ruses  des  races  orientales.  Les  Français,  — 
^'^^^ent  les  Annamites,  —  sont  des  lions,  mais  nous  sommes  des 


Rade  de  Che-Fou,  12  juillet  1860. 

Mes  chers  aimés, 

ï^isqu'ôn  ne  me  dit  rien  de  personne,  j'augure  que  vous  allez 
^^s  bien.  Quant  à  moi,  je  me  porte  divinement.  Nous  sommes 
^*^^îxitenant  très  occupés,  c'est  ce  qu'il  me  faut. 

^ïoutes  les  forces  navales  et  terrestres  sont  réunies  ici,  et  cet 
^Pp^reil  de  force  est  très  beau  à  voir. 

Après  leur  arrivée,  les^  troupes  ont  débarqué  et  établi  leur 

i^^*^pement  dans  une  petite  presqu'île,  en  se  groupant  auprès 

^^X^e  grande  tour  carrée  qu'on  avait  d'abord  prise  pour  un  fort, 

^Jxii  n'est  qu'un  tombeau  do  mandarin. 

Il  est  arrivé  à  ce  sujet  une  chose  assez  drôle.  Lorsque  les  pre- 

^^^^Ts  bâtimens  abordèrent  à  Che-fou,  l'amiral  Protêt  qui  les  com- 

^^^Xidait  prit  cette  tour  grise  pour  un  fort  sérieusement  gardé.  Les 

^^loupes  portèrent  sur   le  rivage   les   troupes  de    débarque- 

^^Xit. 

Pigurez-vous  le  désappointement  général  quand  on  vit,  au 
^^ïtimet  de  la  tour,  flotter  le  pavillon  français  sans  qu'un  seul 
^^Xap  de  fusil  se  fit  entendre. 

Tout  notre  vocabulaire  de  jurons,  —  et  je  vous  assure  qu'il 
^  ^n  a,  —  témoigna  de  notre  colère.  Je  vous  en  épargne  l'énu- 


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314 


RBVUE   DES   0£tJX   HÛNDEB. 


mération  à  cause  de  mes  dames  les  plus  chères  qui  me  renie- 
raient- 
Lés  malheureux  Chinois,  bien  loin  de  songer  à  la  défense  de 
leur  territoire,  avaient  à  peine  aperçu  les  troupes  que^  remplis  de 
terreur^  ils  fuyaient  à  toutes  jambes. 

I  En  descendant  à  terre  pour  étiiblir  leur  camp,  uos  soldats  trou- 

(  vèrent  les  maisons  ouvertes,  abandonnées  pet  leur  instinct  de  pil- 

!  lagô  put  se  satisfaire.  On  y  mit  bon  ordre. 

Tranquillisés,  les  Chinois  revinrent  petit  à  petit  retrouver 

'  leurs  pénates  et  organisèrent  tout  de  suite  un  marché,  car  ils 

sont  très  rapaces,  et  chttque  matin  nos  cuisiniers  vont  s'appro\i- 

(  sionner  chez  eux.  Voilà  le  vrai  tempérament  chinois.  Ainsi  que 

les  fils  d'Israël  les  plus  avisés,  ils  préfèrent  la  proie  de  largenl 

,  &  Tombre  de  Thonneur. 

Il 

A  cette  lettre  en  succéda  une  autre,  —  ou  plutôt  elles  furenl  toutei 
deux  apportées  par  le  môme  paijuebot;  —  mon  père  trouva  déplacé 
la  ton  de  cette  dernière. 


Chère  mère, 

Je  suis  chef  do  gamelle  comme  tu  es  maîtresse  de  maison, 
je  te  plains. 

L-u  Lat/ie  du  carré  me  donne  un  souci  extraordinaire-  Pas 
moyen  de  varier;  de  plus,  la  vie  animale,  comme  nous  disons 
humblement,  est  fort  chère  maintenant. 

Naguère  on  avait  vingt-cinq  poulets  pour  deux  piastres  et 
tout  était  dans  les  mômes  proportions;  mais  depuis,  ces  coquins 
ont  haussé  leurs  prix,  ce  qui  me  met  dans  rembarras,  car  souvent 
nos  ressources  ne  sont  pas  au  niveau  de  notre  appétit. 

Comment  se  nourrir  convenablement,  aujourd'hui  que  les 
poulets  valent  de  75  à  90  centimes  ?  Il  faut  reconnaître  qu'ils 
sont  énormes. 

Hier,  j'ai  pu  offrir  à  mes  camarades  un  potage  à  la  tortue,— 
(imitation  Champeaux), —  et  un  plat  royal,  des  nids  d^hirondelles^ 
Mais  à  certahis  jours,  notre  table  est  d'un  frugall..-  la  salade, 
c'est  du  gazon,  très  bonne  quand  même. 

Une  autre  cause  de  souci  est  mon  maître  coq.  Comme  il  ûô 
^  peut  rendre  son  tablier,  je  le  soupçonne,  ayant  fait  sauter  toutes 

t 

i 

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HONNEUR  MIUTAIBS.  315 

les  anses  de  tous  nos  paniers,  de  majorer  cruellement  les  prix. 
Ah!  ah  I  je  veux  dire  à  ma  sœur  que  je  crois  voir  poindre, aux 
côtés  est  et  ouest  de  mon  visage,  des  favoris  I  Qu'elle  ne  me  com* 
plimente  pas  trop,  ces  favoris  naissans  manifestent  une  tendance 
au  blond  roux  !  gare  à  moi,  quand  elle  me  verra  ainsi  !  Est-ce  le 
voisinage  de  nos  alliés  qui  leur  donne  ces  tons  chauds  ?  ne  me 
prenez  pas  pour  un  fils  d'Albion,  je  vous  en  prie;  néanmoins 
ceux  qui  sont  ici  sont  fort  bien  soùs  tous  les  rapports. 

«  —  A  quoi  pensa-t-ll?  s'écria  mon  père.  Q  va  se  battre  et  nous  conte 
des  balivernes.  —  J'en  suis  enchantée,  reprit  ma  mère,  cela  prouve  la 
liberté,  Télasticité  de  son  esprit,  n  me  platt  ainsi.  » 

Mes  chers  aimés,  nous  approchons  du  moment  où  les  affaires 
graves  vont  commencer.  Le  25  juillet,  après  avoir  embarqué, 
nous  rejoindrons  la  flotte  anglaise  qui  se  trouve  à  vingt  heures 
d'ici,  et  alors  nous  irons  tous  ensemble  débarquer  sur  un  point 
que  personne  autre  que  l'amiral  et  le  général  ne  connaît. 

Toujours  est-il  qu'on  ne  pourra  débarquer  au  Peï-ho,  car 
avant  d'arriver  au  fort,  il  faudrait  marcher  pendant  trois  milles 
dans  une  vase  où  l'on  risquerait  d'enfoncer  jusqu'à  la  tète. 

On  a  reformé  les  compagnies  de  débarquement.  La  marine 
française  fournira  un  bataillon  composé  de  six  compagnies. 

Ce  bataillon  de  marine  est  attaché  à  la  deuxième  brigade 
commandée  par  le  général  CoUineau.  Je  fais  partie  d'une  des 
compagnies  et  les  hommes  qui  la  composent  appartenaient  à  la 
NémésiSf  depuis  longtemps  dans  les  mers  de  Gochinchine.  C'est 
pour  moi  un  grand  avantage,  car  les  autres  compagnies  n'ont  pas 
encore  vu  le  feu.  Quelle  joie  d'y  conduire  ces  hommes  aguerris, 
résistans,  tous  bravesl      ' 

Il  est  temps  que  je  prenne  contact  avec  l'ennemi.  Ne  vous 
alarmez  pas  à  l'avancé.  Je  prie  Dieu,  non  d'é<^rter  de  moi  tout 
danger,  mais  de  faire  briller  en  vous  l'espérance  qui  est  en  moi. 

Lorsque  le  service  n'exige  rien,  je  trouve  le  temps  long.  Ah  ! 
noble  Shakspeare,  comme  tu  savais  lire  dans  notre  esprit  en 
é^Yant:  The  souh  joy  in  doing. 

Cette  guerre,  —  ajoutait  M.  de  K...,  —  est  le  mystère  de 
l'avenir.  Quand  et  comment  finira-t-elle?  Assurément  la  paix  nous 
coûtera  cher. 


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316 


BEVUE  DES  BEtJI  MONDES, 


Je  suis  content  de  votre  fils  et  je  puis  vous  dire  à  son  BTije 
ce  qu'un  de  vos  auteurs  préférés  disait  du  sien  :  u  C'est  un  beai 
jeune  homme  qui  croit  en  Dieu  et  n'a  pas  peur  du  canon.  ^^Celu 
qui  vous  occupe  si  chèrement  gurde  toute  son  ardeur,  je  devrai 
dire  toute  sa  fougue,  sHrritant  parfois,  d'une  manière  que  je  m 
puis  traduire,  des  ohstacles  qui  le  séparent  de  son  but. 

Vous  comprenez,  que,  dans  cet  état  de  fièvre,  les  lectures 
la  musique,  les  aquarelles,  les  fusains  soient  Tobjct  d'un  dédaii 
jusqu'ici  inconnu. 

J*ai  le  vif  regret  de  vous  annoncer,  madame,  que  mon  sei 
vice  me  sépare  momentanément  de  lui.  Je  ferai  tout  au  mondi 
pour  ne  pas  le  perdre  de  vue  et  je  vous  le  ramènerai  fortifié  pa 
Tépreuve.  Si  j  ai  embarqué  avec  un  enfant^  je  rentrerai  avec  ui 
homme.  Attendez- nous,  madame^  dans  la  belle  et  sainte  espé 
rance. 

Une  aussi  fâcheuse  nouvelle  nous  troubla,  mais  nous  préoccupi 
davantage.  L'aîné  était  si  nécessaire  à  Tautre.  «  Me  voiià  sans  alfec 
tien,  —  écrivait  Robert*  —  Je  l'aimais  tout  en  le  craignant.  Sa  niisoi 
m'orientait,  son  entrain  chassait  mes  découragemens.  Cet  ami  suie 
parfait  sera  toujours  mon  modèle  et  restera  toujours  mon  ami 
Entre  cœurs  comme  les  nôtres,  ramitié  ne  cesse  pas.  Vous  ne  pou?e 
savoir  combien  je  me  sens  plus  seul,  plus  loin,  car  lui  c'était  un  pei 
vous*  Il  me  faudrait  une  bonne  bataille  pour  m'occuper*  j> 


Ctmp  de  Tieti-Tsin,  ^  siptembre  ISfia. 

Le  Peï-ho  a  fié  pris  le  21  août. 

Les  Anglais  et  la  brigade  CoUineau  se  sont  dirigés  sur  iefori 
nord  de  Takou,  Pendant  ce  temps j  les  canonnières  françaises  el 
anglaises  forçaient  Tenir ée  de  la  rivière,  détruisant  les  estacades 
admirablement  faites  où  Tennemi  devait^  selon  les  Chinois, 
s  abîmer  infailliblement. 

Pendant  que  les  canonnières  les  démolissaient,  les  troupes, 
prenant  le  fort  à  revers,  ne  tardèrent  pas  à  déployer,  sur  ces 
forts  si  redoutables,  les  pavillons  alliés.  La  garnison  de  celui 


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HONNEUR   MILITAIRE.  317 

.u  avait  attaqué  se  composait  de  Félite  des  troupes  tartarcs. 

succès  leur  fit  comprendre  qu'il  leur  serait  impossible  de 

eux  défendre  les  autres  forts.  Us  nous  les  abandonnèrent. 

Nous,  compagnies  de  débarquement,  fûmes  mises  en  garni- 

on  dans  ces  forts.  Une  fois  établis,  nous  y  avons  vécu  d'une 

içon   très  agréable,  comparativement  à  notre  vie  précédente. 

fous  avons  trouvé  des  glacières,  et  les  Chinois  de  Takou  nous 

approvisionnent  de  vivres  moyennant  quelques  vieux  habits  et 

ie  vieilles  peaux  de  mouton.  En  up  mot,  nous  nageons  dans 

'abondance. 

Le  Peï-ho  occupé,  il  ne  restait  qu'une  ressource  qui  était 
'obtenir  un  traité.  En  conséquence  on  partit  immédiatement 
oiir  Tiepi-Tsin  avec  les  ambassadeurs. 

Les  mandarins,  plénipotentiaires  (je  ne  sais  quels  sont  leurs 
*tres),  vinrent  s'entendre  avec  le  baron  Gros  et  lord  Elgin. 

Les  clauses  du  traité  furent  établies.  Quand  il  s'est  agi  d'ap- 
poser les  sceaux  du  souverain,  ces  coquins-là  nous  ont  appris 
^'ils  ne  les  avaient  pas  et  qu'ils  n'étaient  pas  plénipotentiaires 
^   l'Empire  (7  septembre). 

Flien  n'était  donc  terminé  et  immédiatement  les  troupes  se 
''^i  ^î  gèrent  sur  Pékin . 

Ce  mouvement  hardi  révolta  les  Célestes.  La  violation  du 
Jtroit  des  gens^  crie  vengeance,  et  nous  sommes  tous  enfiévrés  à 
^^  f^ensée  d'un  certain  nombre  de  Français  et  Anglais  victimes 
^  ^^»^ne  trahison  odieuse  et  probablement  de  la  cruauté  la  plus 
^^^'tï^ême. 

31.  Parker,  vice-consul,  le  consul  anglais  et  un  Français  de 
S^^^de  race,  M.  d'Escayrac-Lauture,  chef  d'une  mission  d'explo- 
^^*-ion  et  un  autre  Anglais,  M.  Wade  ou  Varde  allant  à  Tong- 
^*^^ou,  suivis  d'une  escorte  de  15  à  18  hommes,  furent  emmenés 
^*     ^aits  prisonniers  (18  septembre). 

Réclamations  ardentes  de  la  part  des  chefs  alliés,  fallacieuses 

^^*<:iinessesdes  Tartares.  Voilà  où  nous  en  sommes.  Une  telle  action 

^ Vit  des  représailles,  et  la  barbarie,  la  cruauté  avec  lesquelles 

^^^^ent  traités  les  prisonniers,  sont  odieuses  et  révoltantes,  leur 

^^Xaffrance  me  fait  mal.  Nous  arrivons  à  Pékin,  décidés  à  tout, 

artillerie  établit  ses  batteries. 

Brûlera-t-on  la  capitale  du  Milieu,  ne  la  brûlera-t-on  pas? 
'^at  is  the  question.  Je  crois  qu'on  la  brûlera.  La  vengeance 
^^^U8  enflamme,  nous  sommes  prêts  à  tout. 


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318  REVtJK   DES    DEUX   MONÛES. 

L'Empereur  a  fui.  Les  Tartares  sont  en  nombre  bien  supé- 
rieur au  nôtre.  Qu'importe,  nous  nous  précipitons  pour  les 
réduire  à  zéro...  Ils  ont  disparu...  Nous  nous  reprécipitons  à  leui 
poursuite,  mais  vainement  —  point  d'ennemis.  —  Dans  cett^ 
course,  la  colonne  arrive  en  face  du  Palais  d'Été  de  i'Empereui 
(  Yuen-Min-Yuen) . 

Quand  je  dis  nous,  c'est  par  confraternité,  pure  alliance  dJ 
sentimens,  car  je  parle  des  terrestres  seulement.  Les  marin 
rentrent  sur  leurs  bateaux,  où  ils  apprennent,  que  ce  ou  ca 
palais  de  l'Empereur  ont  été  envahis  les  7  et  8  octobre.  Le 
troupes  du  général  Cousin-Montauban  y  campent  !...  —  Pas  d< 
I  commentaires,  s'il  vous  plaît. 

Que  de  trésors  jetés  au  vent...  Que  de  perles,  de  laques,  di 
jades,  des  merveilles  d'art,  d'antiquité,  que  de  richesses  entassée 
depuis  des  siècles,  dans  ces  palais,  résidence  préférée  des  souve 
rains. 

On  affirme  que  l'ordre  de  destruction  fut  donné  par  loii 
Elgin. 

Rien  n'était  lamentable  et  curieux  comme  ce  pillage.  J'ai  vi 
des  soldats  anglais  payer  deux  ou  trois  piastres  des  bijoux  d*uii 
valeur  inestimable. 

Avec  nos  économies,  pauvres  midships,  nous  leur  av^ 
acheté  quelques  objets  et  j'emporte,  pour  mes  dames  les  pllo 
chères,  un  petit  cloisonné  ancien,  portant  le  chiffre  impérial 
Elles  y  mettront  des  violettes  en  se  disant  que  je  l  ai  payé  d 
mes  deniers,  car  nos  mains,  —  à  nous,  marins,  —  sont  nettes 
!  C'est  pourquoi  je  me  permets  de  vous  tendre  les  miennes. 

Cependant  nous  ne  sommes  pas  venus  en  Chine  pour  voî 
saccager  des  palais,  mais  pour  sentir  l'odeur  de  la  poudre. 

Les  réclamations  réitérées  pour  la  remise  de  nos  prisonniers 
l'approche  des  forces  en  vue  de  la  capitale,  la  menace  de  ra&e 
la  demeure  impériale  de  Pékin  hâtèrent  les  conclusions  de  h 
paix.  MM.  d'Escayrac-Lauture,  Parker  et  quelques  soldats  furen 
rendus  aux  alliés,  mais  les  autres?...  et  ceux  que  je  viens  d^ 

f  nommer  donnèrent  à  comprendre  les  cruautés  odieuses,  les  mu 

tilations,  les  injures...  Je  vous  le  répète,  de  tels  faits  crieo 
vengeance. 

Après  une  négociation  honorable  chez  les  alliés,  tortueux 
de  la  part  de  l'ennemi,  des  traités  d'amitié,  de  commerce  et  di 
navigation  furent  enfin  ratifiés.   Notre   ambassadeur,  le  baroï 


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HONNEUR  inUTAM,  9{9 

Gros,  joignit  à  sa  fermeté  une  dignité  très  remarquable.  Le  d 
Slgin  pour  l'Angleterre,  le  prince  de  Hong,  représentant  de 
Vempereur  de  Chine,  signèrent,  le  25  octobre  1860,  la  conYen- 
tion  de  Pékin. 

Les  cimetières,  les  églises  furent  rendus  aux  catholiques,  dans 

cette  ville  de  Pékin,  ennemie  irréductible,  et  au  milieu  d'une 

population  foncièrement  hostile   aux  Européens,  le  chant  du 

Te  Deum  se  fit  entendre  dans  la  cathédrale.  Nous  y  avons  tous 

assisté  avec  un  bonheur,  une  fierté  qui  se  pressentent  plus  qu'ils 

ûe  s'expriment.  C'est  une  vraie  gloire  française,  mais  la  vieille 

haine  de  l'ennemi  se  retrouvera,  toujours,  toujours  :  l'avenir  le 

prouvera. 

L'armée  et  la  flotte  anglaises  se  séparèrent  de  notre  armée  et 
^^    notre  flotte.  Nos  forces  se  divisèrent  en  deux  escadres.  La 
P'^emière  commandée  par  le  vice-amiral  Protêt  resta  en  Chine 
Poiii-  le  maintien  des  conventions. 

La  seconde  devint  le  corps  expéditionnaire  de  Cochinchine 
«oixa  l'autorité  supérieure,  —  et  générale,  ^-  de  l'amiral  Chamer 
L©  'v^ice-amiral  Page  eut  le  commandement  de  la  flottille  et  mit 
®^^tt  pavillon  sur  la  Renommée,  Je  vis  à  l'ombre  de  ses  plis,  moi, 
cli^  tâf  aspirant,  en  passe  de  devenir  quelqu'un,  de  faire  quelque 
^*^ose  pour  mon  pays,  de  l'honorer!... 

"Tout  est  prévu,  ordonné.  Aucune  hésitation  dans  le  plan, 
^^^^iine  confusion  dans  les  services.  Sans  irrésolution  on  peut 
^l^rde  l'avant  et...  vaincre. 

Si  je  n'étais  venu  ici  que  pour  ajpprendre  mon  métier,  ce  serait 
^^J^  une  belle  avance.  La  valeur  dé  mes  chefs,  la  précision  de 
^^^^ï*  parole,  leur  sang-froid  donnent  confiance  et  m'en  imposent. 
^^"^s  en  jugez,  j'ai  le  feu  sacré...  et  je  ne  puis  voir  sans  admi- 
^^tîon  nos  officiers  donner  des  ordres  sages  et  sûrs,  régner 
^^^  ieur  autorité,  leur  capacité,  le  beau  dédain  de  leur  existence, 
^t  entière  soumise  au  devoir.  J'ai  eu,  avec  M.  de  Surville, 
^^^   conversation  qui  me  prouve  sa  valeur,  l'élévation  de  son 

*^^,  la  hauteur  de  ses  vues. 
I        A.utour  de  moi  des  officiers  de  vaisseau  plus  jeunes,  parmi 
^Y^^î>iels  La  Roncière  que  vous  connaissez  (1),  combien  d'autres! 
I      '^udra  valoir  ce  qu'ils  valent,  devenir  ce  qu'ils  sont.  Vivent 
ï^rance  et  la  marine  ! 

d)  Je  ne  sais  si  c'est  bien  ce  nom-là. 


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320 


REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


Notre  flotte  est  imposante.  Le  commandant  général  fa 
débarquer  Tarmée  de  terre  et  je  vais  marcher  avec  ma  con 
pagnie.  / 

Je  suis  heureux  et  je  veux  vous  le  dire  avant  Tattaque. 

Malgré  la  rude  température  de  l'hiver,  l'expédition  poursuit  se 
cours.  Les  fleuves,  les  canaux  charriaient  des  glaçons,  ce  qui  renda 
la  navigation  lente  et  difficile  ;  les  travaux  excessivement  durs  i 
furent  pas  arrêtés  néanmoins.  Les  hommes  et  le  matériel  de  gneri 
furent  transportés  sans  interruption,  mais  au  prix  de  quelles  son 
frances  !  A  cette  rigueur  de  la  saison  devait  succéder  bientôt  une  teu 
pérature  opposée  et  extrême.  «  Le  soleil  fut  aussi  un  ennemi  redoi 
table.  » 

L'armée  de  terre  commandée  par  le  général  Gousin-Montauba 
entra  dans  Saïgon  où,  depuis  un  mois,  le  commandant  d'Axiès,  cap 
tainede  vaisseau,  tenait  en  échec  une  nombreuse  armée  annamit 
alors  qu'il  n'avait  que  800  hommes  et  la  garnison  espagnole,  200 
peine.  C'était  un.e  sorte  de  captivité  étroite  et  périlleuse. 

Le  7  février  1861,  la  frégate  amirale  jeta  l'ancre  devant  Saïgon.  A 
moment  de  débarquer,  le  commandant  en  chef  (i)  remit  ses  pouvoii 
à  M.  de  Surville,  capitaine  de  vaisseau.  Aussitôt  à  terre,  il  établit  so 
quartier  général  dans  un  espace  étendu  nommé  «  la  plaine  d( 
Tombeaux;  »  sur  cette  plaine  s'élevaient  quatre  pagodes  ou  redoute 
nous  appartenant  et  conservant  de  nombreux  vestiges  de  leurs  posseï 
seurs  précédons.  L'armée  y  fut  cantonnée  ainsi  que  les  services  qi 
devaient  la  soutenir.  Armée  restreinte  quant  au  nombre  (S),  ma 
admirable  :  une  poignée  de  héros. 

La  concentration  des  forces  était  au  point  voulu.  De  son  côt< 
l'ennemi  achevait  des  travaux  considérables  devant  lesquels  de  mi 
diocres  courages  auraient  cédé.  Leurs  retranchemens  s'appelaient  le 
lignes  de  Ki-oa  ou  Ki-hoa. 


VI 


Le  24  février  à  quatre  heures  du  malin,  le  clairon  sonne. 
Il  faisait  nuit  noire  ;  lorsque  le  soleil  éclaira  l'horizon,  ses  rayon 
tombèrent  sur  la  colonne  en  marche.  «  Si  l'attaque  est  vive,  la  résis 

(1)  Est-ce  l'amiral  Gbarner  ou  le  vice-amiral  Page?  —  la  lettre  ne  donne  anca 
nom. 

(2)  4  000  hommes  :  infanterie  artillerie,  marins  fusiUers  et  environ  150  Espa 
gnols. 


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HONNEUR   MILITAIRE.  321 

tance  sera  forte  et  soutenue.  »  Les  retranchemens  furent  enlevés 
d'assaut  avec  intrépidité,  un  élan  superbe,  malgré  une  si  longue 
approche  à  découvert. 

Le  combat  dura  jusqu'à  neuf  heures  et  la  victoire  fut  chèrement 
payée.  Les  blessés  furent  conduits  à  l'ambulance  ^e  Gho-Quan, 
quelques-uns  à  l'hôpital  de  Saïgon. 

Aussitôt  après  Faction,  M.  Manein,  ingénieur  hydrographe  levant 
le  plan  de  la  bataille,  s'approcha  des  morts  laissés  momentanément 
sur  le  terrain.  Il  vit  que  l'un  d'eux  respirait  encore  (l).  Le  sang  coulait 
de  ses  lèvres.  M.  Manein  l'emporta  dans  ses  bras.  C'était  mon  frère. 

A  huit  heures  et  demie,  —  écrit  M.  H...,  lieutenant  de  vais- 
seau, —  à  la  fin  de  l'action,  il  avait  reçu  au  flanc  gauche  une  balle, 
qui,  après  avoir  froissé  les  enveloppes  cardiaques,  se  logea  sur 
le  diaphragme  (d'où  elle  ne  put  jamais  être  extraite).  Dans  la 
salle  où  on  le  déposa,  les  médecins  allaient  rapidement  de  l'un  k 
l'autre,  obligés  souvent  de  négliger  un  homme  qu'ils  considé- 
raient conime  perdu  pour  donner  leurs  soins  à  ceux  qu'ils  espé- 
raient sauver. 

En  passant  près  de  lui,  le  chirurgien,  M.  Le  Noury,  se 
pencha  et,  ayant  examiné  sa  blessure,  s'éloignait  en  lui  mur- 
murant un  adieu,  lorsque  le  pauvre  blessé,  qui  comprenait  tout 
ce  qui  se  passait  autour  de  lui,  eut  la  force  de  faire  un  mouve- 
ment de  la  main  comme  pour  un  appel  suprême,  assez  à  temps 
pour  être  aperçu  du  chirurgien  qui  revint.  Mon  ami  était  sauvé 
grâce  k  son  énergie. 

La  France  retentit  de  ce  fait  d'armes.  Les  journaux  donnèrent  le 
chiffre  des  combattans,  nommant  les  officiers  blessés  ou  morts.  Parmi 
les  premiers  nous  vîmes  le  nom  de  Le  Brieux,  précédant  ces  mots  : 
a  blessé  très  grièvement.  »  Comprenez,  si  vous  pouvez,  ce  qui  se 
passa  en  nous.  Figurez-vous  les  heures  qui  suivirent,  puis  les  jour- 
nées, puis  les  semaines...  Nous  avons  vécu  ainsi  pendant  un  mois, 
trente  jours. 

La  vie  semblait  suspendue  à  un  seul  espoir,  et  cet  espoir  s'affaiblis- 
sait avec  le  temps  qui  passait.  <c  S'il  est  mort,  j'en  mourrai,  »  disait 
mon  père. 

Qaant  à  ma  mère,  je  n'ai  pas  d'expression  pour  peindre  son  tour- 

(1)  Faut-il  croire  aux  pressentimens  ?  Le  matin  de  ce  jour  il  disait  à  un  de  ses 
camarades  de  colonne  :  «  J'aurai,  comme  mon  père,  le  bras  emporté.  »  C'est  en 
ronlant  faire  de  sa  main  un  abri  contre  les  rayons  du  soleil  qui  l'aveuglaient, 
qall  découTrit  sa  poitrine. 

TOVB  XXXYIT.  —  i007.  21 


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322 


REVUE    DES   DEin    MONDES. 


ment.  Depuis  son  retour  d'Italie ,  elle  était  dans  une  sorte  d'accable- 
meat  ressemblant  à  de  llndifférence  religieuse.  La  douleui^  ravait 
séparée  du  ciel,  elle  y  revint  par  la  douleur:  elle  priait  et  pleurait. 
Une  nouvelle  blessure  ravive  toujours  les  blessures  anciennes  et, 
Gonime  Tapôtre,  elle  demandait  *  à  Dieu  de  lui  épargner  la  tribulatlDn 
qu'elle  pouvait  encore  supporter.  »> 

Les  paquebots  se  succédaient  sans  rien  nous  apporter  et,  lorsqu'ils 
étaient  annoncés,  ma  mère  ne  pouvait  maîtriser  une  anxiété  bien  com- 
préhensible; loin  de  la  satisfaire,  les  courriers  aggravaient  son 
angoisse.  Les  journaui  seuls  donnuient  leurs  nouvelles.  Les  Débati 
reproduisaient  une  correspondance  dont  une  phrase  noue  bouleversa  : 
rt  Tous  les  blessés  ont  pu  être  transportés  des  ambulances  à  bord,  à 
reiception  d'un  officier  de  la  Benommêe,  aspirant  de  deuxième  classe, 
dont  Tétât  est  très  grave.  » 

Mon  père  partit  aussitôt  pour  Paria  afin  de  connaître  la  source  de 
cette  nouvelle  et  se  renseigner  au  ministère. 

Le  lendemain  môme  de  son  départ,  notre  vieux  domestique 
vint  de  très  bonne  heure  frapper  chez  ma  mèra:  w  Madame,  un 
employé  de  la  poste  apporte  une  lettre  de  Chine,  non  afiranchia.  Le 
voicL  » 


Ambu  lance  de  Saigon,  26  féviier  1S$L 


Mou  père, 


Quelle  bonne  nouvelle!  je  suis  blessé  très  I<^gèremenf,  Je 
suis  en  pleine  convalescence  (1).  Une  balle  s  est  logée  chez  moi 
sous  i'aisselle  gauche  ;  que  personne  ne  s'inquiète* 

Soyez  tous  aussi  heureux  que  moi.  Il  est  certain  que  jt-  vais 
rentrer  en  France  et  il  est  probable  que  J'aurai  la  croix*  Avant 
vingt  ans,  la  croix  I 

Je  suis  fatigué.  A  bientôt. 

Quelles  paroles  pourraient  exprimer  ce  qui  se  passa  en  nons? 

L'écriture  était  très  changée,  à  peine  formée,  les  mois  finissant  par 
un  trait.  Eh  bien  i  malgré  cela,  —  tant  on  a  besoin  d'espérer  î  —  nous 
ne  réfléchissions  pas,  voyant  le  fait  seul  :  H  existait!  Cependant,  que 
d'indicÊs  auraient  dû  ouvrir  notre  âme  à  VeiTroi  î  Mais  non.  c'est 
incroyable. 

(i)  U  écrivait  donc  cette  lettre  non  datée   le  soir  ua  te  lendemaiit  de  la  ba^Qt. 


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HOimEUR   MIUTÀIRB.  323 

Mon  père  revint  le  lendemain,  nous  Ini  avions  télégraphié  la  lettre 
tout  entière.  A  son  retour,  nous  en  recommençâmes  la  lecture  ;  l'émo- 
tion qui  nous  avait  saisies  toi;it  d'abord  ne  nous  permettait  pas  de  nous 
apercevoir  que  notre  sécurité  était  sans  doute  exagérée.  Hais  ses 
réflexions  très  justes  réveillèrent  nos  soupçons.  Le  pauvre  enfant  nous 
avait-il  bien  tout  dit  ?  N'avait-il  pas  seulement  voulu  écarter  de  nous 
les  angoisses  de  la  vérité?  N'avions- nous  pas  trop  aveuglément 
accepté  une  réalité  si  conforme  à  nos  ardens  désirs?  Qu'était  cette 
réalité,  et  depuis  l'envoi  de  cette  lettre,  que  s'était-il  passé?  Qu'avions- 
nôus  à  espérer?  Qu'avioûs-nous  à  craindre  ? 


Hôpital  de  Saigon,  26  mars  1861. 
'    Madame, 

Si  je  ne  vous  ai  pas  écrit  plus  tôt,  c'est  que  l'aile  de  la  mort 
m'a  effleuré  (1). 

Parlons  de  votre  jSls.  Si  vous  l'aviez  vu  allant  au  feu!... 
Une  inflexible  résolution  se  révélait  dans  toute  sa  personne. 
Impossible  de  décrire  ce  qui  se  passe  en  nous  à  ce  moment.  C'est 
effroyable,-  c'est  suprême.  Je  ne  dis  pas  assez,  car  c'est  un  mys- 
tère. 

Le  matin  du  24  février,  en  pleine  nuit,  nous  nous  rencon- 
trons, lui  venant  de  Tune  des  pagodes,  moi  de  Saigon.  «  Em- 
brasse-moi, »  lui  dis-je.  Nous  tombons  dans  les  bras  Tun  de 
l'autre.  Poor  dear.  Cela  dura  une  seconde. 

L'action  s'engagea  terrible,  meurtrière,  et  se  termina  vers 
9  heures,  au  moment  où  le  soleil  dardait  ses  feux.  Dans  la  jour- 
née, j'allai  à  l'ambulance  et  jetai  un  regard  autour  de  moi  sur 
quelques  malheureux  frappés  mortellement  ou  défigurés  par 
d'atroces  blessures.  Les  balles  annamites  sont  faites  en  grande 
partie  de  petits  fragmens  ou  lingots  de  métal  qui  déchirent  par 
des  hachures,  —  ils  emploient  un  engin  redoutable  nommé  gin- 
gol,  bourré  de  ces  fragmens.  Du  reste  ils  sont  bien  pourvus 
d'armes. 

Je  ne  le  vis  pas.  Mais  quel  spectacle  I  Que  de  râles,  que  de 
souffrances  !  L'air  était  lourd,  comme  imprégné  d'odeur  de  sang, 
la  chaleur  suffocante. 

(1)  Combien  furent,  comme  lui,  victimes  de  l'implacable  soleil  de  Cochincbinet 


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324 


REVUE    DES    DEUX    MONDES, 


Il  en  arrivait  toujours.  Je  vis  apporter  un  être  inamnié. 
C'était  lui. 

Par  une  protection  manifeste  de  la  Providence,  il  avait 
échappé  à  la  mort  épouvantable  d'un  blessé  oublié  sur  le  champ 
de  bataille.  Deux  médecins,  dont  Tun  est  son  ami  (Le  Noury  , 
sondèrent  la  blessure  :  «  Il  est  perdu,  dirent-ils  ensemble,  la 
balle  a  perforé  le  poumon  gauche.  >> 

Si  je  vous  dis  cela,  madame,  c'est  pour  vous  faire  sentir  qu'il 
est  revenu  de  bien  loin,  et  que  la  bonté  de  Dieu  est  iné- 
puisable. 

Il  passait  de  syncope  en  syncope.  Tout  à  coup  ouvrant  les 
yeux,  il  prononça  ce  seul  mot  ;  Maman,  De  nouveau  il  perdit 
connaissance  et  lorsque  Té vanouissement  cessa,  il  murmura  dans 
un  sifflement  de  sa  poitrine  trouée  : 

—  Ils  en  mourront  tous  les  trois,  je  veux  leur  écrire  encore 
une  fois,  ces  pauvres  chers.  —  Et  le  drapeau?.-, 

—  Vainqueur,  répondis-je. 

Avec  quelle  peine  il  traça  quelques  lignes.  Sa  pauvre  lettre 
(s  il  Tavait  su)  n  a  pu  partir  par  le  premier  courrier,  et  les  jour 
naux  ont  dû  vous  apprendre  Taffaire  de  Ki-Oa.  Quelle  torture 
pour  vous  tous!„ 

Vous  savez  que  Tabbé  Ricardi  est  avec  nous.  Aussitôt  après 
Tarrivéede  votre  fils  à  Thôpital,  il  vint  auprès  de  luij  ils  resté 
rent  longtemps  ensemble,  causant  tout  bas. 

Je  vous  le  répète,  vous  reverrez  votre  fils,  bien  faible  encore, 
mais  vous  le  re verrez.  On  va  rembarquer  sur  la  Dryade  qui 
part  dans  vingt -quatre  heures. 

J^aurais  désiré  partir  avec  lui,  mais  mon  état  semble  s^aggra- 
ver»  Si  je  reviens  en  France,  vous  voudrez  bien,  madame^  nu 
recevoir* 


n  ne  re\int  pas  en  France.  Lldéal  qui  Tavait  soutenu  le  porta  au 
dessus  de  la  détresse  humaine,  A  trente  ans,  plein  d'avenir,  d  espé- 
rance, admiré^  aimé  pour  ses  qualités  et  ses  dons  plus  encore  que  poui 
sa  rare  beauté,  il  mourut  seul,  absolument  seul,  sans  avoir  les  conso 
lations  de  l'amitié,  ni  celles  de  la  religion»  ni  sépulture  en  terre  natale, 
Excepté  Dieu,  tout  M  manqua. 

A  peine  arrivé  en  France,  mon  frère  apprit  cette  fin  si  dure.  Il  s« 
révolta  ;  «  Cela  blesse  plus  qu'une  balle*  »> 

Ce  fut  par  celte  dernière  lettre  que  nous  apprîmes  la  transport  àt 


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|P(|PFÎ?^T^^'''  ■ 


HONNEUR   MÎLITAIRB.  325 

Robert  sur  la  Dryade.  Sa  fièvre  ne  cessait  pas.  «  n  mourra  pendant  la 
traversée,  »  disait  le  médecin  du  bord. 

Commandé  par  M.  de  Surville,  pour  qui  Robert  avait  un  sentiment 

de  particulière  estime  et  d'admiration,  le  bâtiment  devait  relâcher  k 

Aden  où  il  arriva  un  soir.  Aussitôt  l'ancre  jetée,  les  dépêches  furent 

remises  au  commandant;  le  lendemain,  à  quatre  heures  du  matin, 

-W.  de  Surville  entra  dans  la  cabine  de  mon  frère  :  «  Je  vous  réveille 

*iop  tôt,  lui  dit-il,  mais  c'est  un  bon  réveil.  »  Et,  détachant  sa  croix,  il 

-l 'embrassa  :  «  Je  vous  donne  l'accolade  que  reçoit  de  son  parrain  tout 

cAevalier  de  la  Légion  d'honneur. 

«  —  Commandant,  je  voudrais  le  faire  savoir  à  ma  mère.  Si  je 
jQsoxirs  avant  d'arriver  en  France,  ma  famiUe  aura  eu  cette  joie.  » 
m  se  trompait,  rien  ne  pouvait  nous  réjomr  s'il  n'existait  plus. 
IN'ous  avons  de  nouveau  connu  les  alternatives  de  l'attente.  Nous 
alia^^nes  le  chercher  à  Toulon.  Lorsque  le  sémaphore  eut  signalé  son 
t>^  ^-i  ment,  nous  montâmes  dans  le  canot  amiral  mis  à  notre  disposi- 
^o^«^^  par  le  préfet  maritime.  Le  vaisseau  s'approchait,  mais  lente- 
'^^^^■=^t,  très  lentement.  Nos  cœurs  battaient  à  se  rompre.  Il  était  sur  le 
P^^^"^^t,  regardant  ardemment  cette  terre  bénie,  cette  terre  de  France  qui 
^^^-^^'■tle  recevoir.  Ignorant  notre  présence,  il  ne  nous  cherchait  pas. 
'^^-■^^si,  lorsqu'il  nous  aperçut,  un  cri  d'indicible  joie  traversa  l'espace  : 
^^^^^  été  le  bonheur,  mais  il  était  étonnamment  changé,  —  pour 
^^itres  que  nous,  méconnaissable,  u  Je  le  sauverai,  »  dit  ma  mère. 


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L'OMBRE  S'ETEND  M  LA  MONTAGNE 


TBOISIÈMB   PARTIS  (1) 


I.   —  APRÈS  LE  DÉPART 

A  rheure  où  la  sirène  de  k  Bretagne  annonçait  le  départ  d 
Havre,  un  commissionnaire  déposait  un  palmier  chez  M"*  Jaff( 
en  insistant  pour  qu'on  le  remît  sans  tarder  à  la  destinatairi 
Une  heure  sonnait.  On  prenait  le  café  au  petit  salon.  M"*  Stor 
avait  déjeuné,  —  par  exception,  car  d'habitude  elle  ne  se  levai 
qu'après-midi.  Irène  cachait  sa  profonde  tristesse  sous  le  masqui 
de  sérénité  dont  elle  savait  couvrir  son  visage.   La  femme  d^^ 
chambre,  une  Normande  à  mine  futée,  nommée  Jenny,  s'em— 
pressa  d'apporter  la  plante  dans  son  cache-pot  enrubanné,  avec^ 
cet  air  sournois  que  prennent  les  domestiques  quand  ils  croien^ 
deviner  les  secrets  de  leurs  maîtres. 

—  C'est  pour  madame,  dit-elle  ;  l'homme  a  recommandé  dm^ 
donner  tout  de  suite. 

Doucement  surprise  par  ce  prolongement  de  l'adieu,  Irène 
sentit  si  attendrie,  qu'elle  eut  peine  à  refouler  ses  larmes.  L 
autres  comprirent  de  môme,  excepté  M"**  Storm  qui  ne  pensarn 
pas  au  départ  de  Lysel  : 

—  Une  belle  plante  !  remarqua-t-elle.  Le  ruban  aussi  est  tn 
bien.  De  chez  qui  ? 

Elle  s'approcha,  lut  la  signature  du  fournisseur  sur  les  ail_ 
d'un  papillon  blanc,  l'approuva. 

—  Mais  il  n'y  a  pas  de  carte  !  fit-elle  encore. 

(1)  Voyez  la  Revue  du  15  décembre  1906  et  du  1"  janvier. 


'éiti 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  327 

Irène  promenait  ses  doigts  sur  les  feuilles  vertes,  comme  elle 
aurait  caressé  les  ailes  d'un  oiseau  familier. 

—  Il  n'y  en  a  pas  besoin,  dit-elle. 

M"'  Storm  la  régarda,  comprit,  réprima  un  sourire.  Son  jeu 
de  physionomie  n'échappa  point  à  M.  Jaffé,  qui  posa  sur  elle 
son  regard  tranquille  et  dit,  de  la  voix  dont  il  aurait  donné  un 
renseignement  de  bibliographie  ou  de  statistique  : 

—  M.  Lysel  a  tenu  à  nous  rappeler  l'heure  de  son  départ,  je 
suppose. 

—  Oui,  répondit  Irène. 
M"*  Storm  ajouta  : 

-r-  C'est  très  amical  de  sa  part. 

Anne-Marie  s'était  approchée  de  la  fenêtre,  et  tambourinait 
contre  les  vitres.  M.  Jaffé  ouvrit  une  revue,  puis  la  referma. 
Irène  restait  auprès  de  la  plante.  Il  y  eut  un  silence  embarrassé. 
Pour  en  rompre  la  gêne,  M"'  Storm,  cédant  à  une  inconsciente 
liaison  d'idées,  se  mit  à  parler  d'une  représentation  de  Tristan 
ob  elle  se  trouvait  l'avant- veille,  dans  la  loge  de  l'ambassadeur 
d'Autriche.  Au  cours  de  sa  vie  nomade,  elle  avait  rencontré 
Wagner,  Liszt,  Hans  de  BOlow,  les  Wesendonk,  et  «  ce  pauvre 
Schnorr,  »  le  Tristan  idéal,  mort  de  son  rôle.  En  parlant  du 
spectacle,  elle  évoquait  leurs  figures,  qui  sortaient  lentement  de  sa 
méaioire  affaiblie.  Le  souvenir  d'une  promenade  en  bateau  sur  le 
lac  de  Zurich,  avec  son  premier  mari,  surgit  de  ce  lointain  passé  : 

—  En  ce  temps-là,  je  ne  connaissais  pas  encore  «  Richard.  » 
Quelqu'un  me  le  montra,  en  disant  :  «  C'est  un  musicien  exilé, 
qui  a  du  génie  et  qu'on  siffle  partout  !  »  Quelle  figure  il  avait  ? 
Heuh  !  c'était  un  petit  maigre,  le  menton  en  galoche,  la  barbe 
en  collier.  Pas  beau,  mais  du  caractère.  «  Mathilde  »  le  buvait 
des  yeux.  Elle  était  assez  jolie,  elle,  et  pas  du  tout  mal  habillée. 
C'était  le  temps  des  crinolines.  Je  me  suis  rappelé  tout  cela 
quand  on  s'est  mis  à  publier  leurs  lettres... 

Anne-Marie  avait  quitté  la  fenêtre,  et  écoutait  de  toute  son 
attention.  Elle  était  ardemment  curieuse  de  ces  «  histoires 
vraies  »  qu'on  cache  aux  jeunes  filles.  L'éclat  du  nom  de  Wagner 
augmentait  lïntérôt  de  celle-ci. 

—  Elles  m'ont  fait  de  la  peine,  ces  lettres!  poursuivit  la 
vieille  dame  avec  condescendance.  Positivement.  J'avais  des 
illusions  :  je  m'attendais  à  mieux.  Quand  on  a  tant  de  génie,  on 
en  doit  mettre  partout,  même  en  amour,  ne  trouvez-vous  pas  ? 


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328  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Moi,  i^aurais  cru  qu'ils  s'étaient  aimés  davantage,  ces  deux-la- 

M.  Jaffé  avait  depuis  un  moment  Taîr  absent  qu'il  prenait  ^ 

quand  il  tenait  à  rester  en  dehors  de  la  conversation.  Son  visage  ^ 

renfrogné  désapprouvait  :  il  n'admettait  pas  qu'on  touch&t  à  de  ^ 

tels  sujets  en  présence  de  sa  fille;  mille  fois  il  l'avait  dit  à  ,^ 

M"'  Storm  ;  comme  elle  recommençait  toujours,  il  la  soupçon-  ,^. 

nait  d'y  mettre  une  certaine  malice.  D'autre  pari,  dès  qu'il  s  agis-  ^^ 

sait  d'histoire  ou  de  psychologie,  sa  passion  de  vérité  l'empê-  —5- 

chait  de  laisser  passer  sans  la  rectifier  une  assertion  qu'il  jugeait  J^£t 

fausse.    C'est  pourquoi,  tout  en  désirant  qu'on   parlât  d'autre  ^rre 

chose,  il  répondit: 

—  J'ai  aussi  lu  cette  correspondance,  madame  :  je  dois  vous        ^xuis 
dire  que  je  ne  partage  pas  votre  avis. 

—  Oh!  moi,  je  n'en  ai  lu  que  dos  morceaux...  Quelques  ^^^es 
pages  par-ci  par-là...  C'est  la  comtesse  X...qui  me  l'avait  prêtée  :  •  ^e* 
elle  en  est  folle,  vous  savez!...  Qui  est-ce  qui  a  le  temps  de  lire  ^'^jre 
de  si  gros  livres  ? 

—  Je  l'ai  lu  d'un  bout  à  l'autre,  sans  le  trouver  trop  long..  ^^  ^g. 
Le  sentiment  ne  m'y  a  pas  paru  trop  inférieur  à  l'œuvre  qu'ir^^^^^'ii 
a  inspirée.  C'est  un  cas  plutôt  rare  :  les  romans  vécus  novL^jcM-^us 
semblent  presqpe  toujours  au-dessous  des  fictions  où  ils  se  son^csr^Dnt 
cristallisés... 

Et  M.  Jaffé  cita  des  exemples,  —  Rousseau  et  M"'  d'HouaLP-^uou- 
detot,  Lamartine  et  Graziella,  George  Sand  et  Alfred  de  MusseV~^>^et, 
—  avec  cette  méthode  impeccable  dont  il  ne  s'écartait  jamai^-K-^stis, 
quelque  sujet  qu'il  traitât.  Ses  propos  ennuyaient  toujoun^-M-^^rs 
M"'  Storm,  qui  n'avait  jamais  su  voir  en  lui  que  le  savant  IC  le 

plus  insipide  du  monde  ;  elle  l'interrompit  en  bâillant  : 

—  Il  est  beaucoup  plus  difficile  de  vivre  que  d'écrire,  mon  chef^^  ^>-^er  ! 
Jamais,  dans  ses  soixante-quinze  ans  de  frivolité,  elle  n'ava-^^^^ait 

prononcé  une  parole  aussi  profonde.  M.  Jaffé  en  resta  tout  ab^^^KJbA^ 
sourdi. 

—  C'est  vrai,  approuva-t-il,  c'est  parfaitement  vrai  ! 

—  C'est  trop  vrai,  renchérit  la  vieille  dame,  qui  était  décid-B£^^^ 
ment  en  veine  de  philosophie. 

Une  rentrée  de  Jenny  empêcha  la  conversation  de  poursuiv    ^^Te 
cet  essor  inattendu  :  la  maîtresse  de  musique  de  mademoiselle 
attendait.  En  l'annonçant,  la  Normande  embrassa  la  scène  d'^K-^ 
de  ses  insupportables  regards  curieux,  discrets,  renseignés,  in^o^ 
lens.  Irène  le  surprit,  et  se  sentit  rougir. 


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l'ojjbre  s'étend  sur  i.a  montagne.  329 

—  J'y  vais  !  dit  Anne-Marie. 

Elle  aurait  voulu  rester  encore.  Mais  son  père  lui  faisant  signe 
de  suivre  Jenny,  elle  obéit.  Sa  grand'mère  la  rappela  pour 
Tembrasser. 

—  Quand  tm  auras  fini  ta  leçon,  je  serai  partie  .  Tu  viendras 
me  voir? 

—  Oui,  bonne  maman,  bientôt!... 

M"*'  Storm  ne  prolongeait  jamais  plus  que  de  raison  ses 
visites  chez  les  JafTé.  Condamnée  à  choisir  entre  deux  manières 
de  s'ennuyer,  chez  eux  en  leur  compagnie  ou  seule  chez  elle, 
elle  résolvait  le  problème  en  alternant.  Dans  son  petit  entresol  de 
l'avenue  du  Bois-de-Boulogne,  qu'elle  louait  en  garni  depuis  une 
dizaine  d'années  pour  s'épargner  les  embarras  d'une  installation, 
le  mouvement  du  dehors,  le  bruit,  la  perspective  animée  la  dis- 
trayaient un  peu  ;  chez  sa  fille,  à  qui  ne  l'attachait  aucune  sym- 
pathie en  dehors  des  liens  du  sang,  elle  ne  se  trouvait  jamais 
tout  à  fait  à  l'aise,  et  la  présence  de  son  gendre  lui  produisait 
une  impression  désagréable.  Voyant  qu'il  allumait  une  cigarette, 

—  signe  qu'il  ne  se  presserait  pas  de  se  retirer  dans  son  cabinet, 

—  elle    se  décida  à    battre  en   retraite.  Une    tentative  pour 
entraîner  Irène  fut  repoussée. 

—  Non,  maman,  je  reste,  aujourd'hui  ! 

La  vieille  dame  raconta  les  visites  qu'elle  ferait  dans  son 
après-midi.  Le  nombre  de  ses  relations  diminuait  avec  les 
années.  Il  lui  en  restait  juste  assez  pour  loccuper  quelques 
heures  de  temps  en  temps  :  elle  n'en  faisait  pas  moins  grand 
état  de  leurs  prétendues  exigences. 

—  Je  serai  bien  fatiguée  quand  j'aurai  fini  ma  tournée  !  sou- 
pira-t-elle  en  partant. 

Irène  la  reconduisit,  et  en  revenant,  trouva  son  mari  debout 
devant  le  palmier  de  Lysel,  qu'il  contemplait  d'un  air  pensif. 
Elle  s'arrêta  en  face  de  lui,  dé  l'autre  côté  de  la  table.  Ils  res- 
tèrent ainsi  quelques  secondes,  séparés  par  la  plante  comme  par 
la  pensée  de  l'absent.  M.  Jaffé  eut  sans  douté  le  sentiment  de 
cet  inquiétant  obstacle  :  il  détourna  les  yeux,  comme  s'il  cher- 
chait un  prétexte  pour  s'éloigner,  et  s'en  fut  jeter  dans  la  che- 
minée la  cigarette  dont  il  avait  à  peine  tiré  trois  ou  quatre 
bouffées.  Quant  à  Irène,  elle  gagna  lentement  sa  place  habi- 
tuelle, au  coin  du  canapé,  prit  son  éternelle  broderie,  disposa 

soies,  parut  s'absorber  dans  son  ouvrage.  M.  Jaffé  l'observa 


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330  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

un  moment,  cherchant  sur  ce  visage  fermé  la  trace  des  én^^^i3- 
tions  profondes  et  cachées  que  révélait  à  peine  Timperceptilu^  ^^ 
frémissement  des  lèvres  ;  puis  il  se  rapprocha  d'elle,  et  dit  de  ^^«i 
voix  grêle,  ferme,  insistante  : 

—  C'est  bien  à  une  heure  précise  que  M.  Lysel  a  dû  s'emb  ^3fc.:r- 
quer,  n'est-ce  pas  ? 

Irène  fit  un  signe  affirmatif. 

—  Il   l'a  dit  l'autre  jour  :  je   l'avais  retenu.  Donc,    CGi^^'t^ 
plante?... 

Irène  murmura  : 

—  C'est  son  adieu. 

—  Son  adieu  ? 
Elle  pensa  qu'il  demandait  le  vrai  sens  de  ce  mot,  et  s'e 

pressa  d'expliquer-: 

—  Oui.  Pour  cinq  mois. 
Elle  ajouta  : 

—  J'espère  bien  qu'il  reviendra.  .^^^it 

—  Moi  aussi:  je  ne  lui  veux  aucun  mal,  au  contraire,  d^ 
paisiblement  M.  Jaffé. 

Puis,  ayant  toussé,  il  reprit: 

—  Je  souhaitais  seulement  que  vous  eussiez  avec  lui,  ava 
son  départ,  l'explication  que  nous  avions  jugée  nécessaire... 
opportune. 

Irène  se  tut. 

—  J'espère  que  vous  l'avez  eue? 
Elle  fit  signe  que  non. 

—  Non?...  Vous  aviez  pourtant  reconnu,  avec  moi,  qu'elE^ — ^*^^ 
est  indispensable... 

Un  éclair  de  révolte  brilla  dans  le  regard   d'Irène  :  pou- 
quoi  choisissait-il  un  moment  si  douloureux  pour  revenir  si 
les  choses  dites?  Les  cœurs  blindés,  pensa-t-elle,  ont  seuls 
pareilles  brutalités  :  il  devrait  la  laisser  souffrir. 

—  En  effet,  en  vous  écoutant,  fit-elle,  il  me  semblait 
vous  aviez  raison*. 

—  En  m'écoutant?...  Serait-ce  à  dire  que   maintenant?^' 
Irène  I... 

—  Ah  !  maintenant  1 . . . 
Le  regard  de  M.  Jaffé,  ce  beau  regard  de  chercheur  à  la  T<^^^^ 

naïf  et  sagace,  essaya  vainement  d'ouvrir  les  barrières  ferm»^^^ 
du  front  indéchiffrable.  Irène  expliqua  : 


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l'ombre   s'ÉIEISO   SUR'  LA   MONTAGNE.  331 

—  Vous  savez  que  nos  idées  dépendent  des  événemens. 

—  C'est  vrai,  concéda-l^il.  Du  moins  dans  une  certaine  me- 
sure. Mais  où  sont  les  événemens  qui  ont  pu  modifier  les  vôtres  ? 

—  Vous  ne  les  devinez  pas  ? 

—  Non. 

—  Quand  nous  parlions  de  Lysel,  il  y  a  quelque  temps,  nous 
parlions  d'un  homme  heureux.  Pourtant,  puisqu'il  fallait  lui 
faire  mal,  je  vous  priai  de  me  laisser  choisir  mon  heure,  n'est-il 
pas  vrai? 

—  Vous  avez  eu  plusieurs  semaines  pour  la  trouver. 

Elle  se  leva,  toute  frémissante,  et  plus  vibrante  à  chaque 
phrase  : 

—  Quelles  semaines  !  s'écria-t-elle.  Les  plus  cruelles  de  sa 
vie!...  Celles  où  il  a  été  frappé  dans  sa  meilleure  amitié,  puis 
dans  l'œuvre  où  il  avait  mis  tout  son  génie...  Hugo  Meyer  ago- 
nise ;  vous  avez  vu  Wallenrod  s'effondrer  sous  la  sottise,  Tinjus 
tice,  l'envie...  Vous  l'avez  vu... 

—  Je  comprends  que  Lysel  soit  très  affecté  de  tout  cela, 
repartit  posément  M.  Jaffé.  Toutefois,  son  ami  semblait  hors  de 
danger,  avant  de  commettre  une  grosse  imprudence;  et  je  ne 
vois  pas  en  quoi  le  regrettable  insuccès  de  son  opéra  peut  in- 
firmer la  justesse  de  nos  conclusions? 

—  Mais  quand  aurais-je  pu  lui  parler,  si  même  j'avais  encore 
l'intention  de  le  faire?  Entre  ses  répétitions  qui  l'épuisaient?.. 
Dans  les  courts  instans  qu'il  me  donnait  en  quittant  le  chevtBt 
de  son  ami  ?...  Au  moment  où  la  fortune  lui  tournait  le  dos?... 
En  lui  disant  adieu,  peut-être?...  En  lui  disant  adieu!...  Vous 
voyez  bien  que  l'heure  n'est  pas  venue  ! 

—  Quand  on  attend  son  heure,  on  est  sûr  de  ne  jamais 
l'entendre  sonner,  dit  M.  Jaffé  en  plissant  le  froijit.  On  a  tou- 
jours un  motif  pour  remettre  encore... 

—  Quand  cela  serait?... 

Une  fois  de  plus,  les  caprices  de  la  logique  féminine  boule- 
versaient les  arrangemens  de  la  sagesse.  M.  Jaffé  n'aurait  jamais 
supposé  que  sa  femme,  ayant  reconnu  l'excellence  de  ses  argu- 
mens,  pourrait  agir  en  sens  inverse  des  conclusions  qu'il  en  avait 
tirées  selon  les  lois  du  raisonnement.  Il' la  considéra  donc  avec 
stupéfaction,  et  balbutia,  comme  un  élève  mis  en  déroute  par 
une  question  captieuse  : 

—  Mais  alors...,  alors... ,  qu'est-ce  que  vous  comptez  faire? 


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332  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Je  ne  sais  pas.  Il  est  parti  pour  des  mois.  Que  vous  faut 
il  de  plus,  à  cette  heure? 

Ces  incohérentes  réponses  rompaient  un  réseau  serré  d 
déductions,  de  calculs.  Déconcerté,  M.  Jaffé  n*en  jugea  pas  moin 
sans  colère,  parce  qu'il  était  sans  passion.  Peut-être  même  so 
large  esprit  compréhensif  admira-t-il  la  vigueur  d'un  sentimei 
si  contraire  à  la  raison,  plus  puissant  qu'elle,  pareil  à  ces  force 
de  la  nature  que  nous  croyons  toujours  domptées  et  qui  ne  1 
sjDut  jamais. 

—  Cependant!  fit-il  en  se  remettant...  L'action  doit  suivre  1 
décision.  A  moins  qu'on  ne  change  d'avis,  toutefois...  Et  j'espèi 
que  ce  n'est  pas  votre  cas...  Je  l'espère  beaucoup,  car  autrement, 
ah!  notre  situation  respective  ne  serait  plus  la  môme!... , 

Quoiqu'il  gardât  son  ton  doctrinaire,  sa  voix  devenait  pli 
brève,  trahissant  un  peu  d'impatience. 

—  Je  le  pense  bien,  dit  Irène. 

—  Vous  le  pensez  bien!...  Mais  alors,  ma  chère  amie,  pe 
mettez-moi  de  vous  demander  ceci  :  que  croyez-vous  donc  qu'el 
sera? 

—  Je  ne  sais  :  j'attends. 
Elle  eut  un  grand  regard  qui  s'enfuit  dans  l'espace,  et  ajoute 

—  Et  je  vous  assure  que  je  n'y  pense  guère.., 
M.  Jaffé,  de  plus  en  plus  surpris,  gronda  presque  : 

—  La  question,  pourtant,  vaut  qu'on  s'en  occupe! 

—  Elle  est  très  simple...  Vous  m'avez  demandé  de  faii 
une  chose  que  je  n'ai  pas  faite...  Et  je  ne  pourrai  pas  la  faire. 
Je  ne  le  pourrai  jamais!... 

Irène  s'était  rassise.  Son  masque  tombait  :  affaissée,  elle  offra 
l'image  d*un  être  dont  la  passion  a  dissous  les  forces,  et  qui  s'abai 
donne.  Son  mari  la  plaignit  peut-être;  mais,  comme  il  aimait  à 
répéter,  il  était  un  être  de  raison,  dont  les  motifs  ne  fléchissaiei 
pas  au  vent  des  émotions. 

—  Je  crains  que  vous  n'ayez  pas  assez  pensé  à  notre  conve 
^                           sation,  dit-il.  On  croirait  même  que  vous  l'avez  oubliée.  Voi 

savez  si  je  respecte  la  liberté  de  chacun  :  c'est  pourquoi  je  i 
vous  l'ai  jamais  rappelée.  J'attendais  que  vous  me  dissiez  :  «  Noi 
sommes  délivrés.  »  J'attendais  cela  de  votre  bon  sens  :  j'éta 
seulement  surpris  d'attendre  si  longtemps.  Rien  ne  justifie  v( 
lenteurs,  quoi  que  vous  en  sembliez  croire.. • 
Elle  interrompit  : 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne. 


333 


—  Je  ne  chei^che  pas  à  les  justifier. 
M.  JafFé  acheva  son  raisonnement  : 

—  Entre  la  décision  que  nous  avions  prise,  l'échec  de  son 
éra  et  la  rechute  de  son  ami,  M.  Lysel  a  vécu  comme  tout  le 
)nde,  pendant  plusieurs  semaines.  Vous  n'aviez  donc  aucun 
)tif  d'atermoyer.  J'entends,  aucun  motif  extérieur...  Votre 
blesse  me  surprend  :  vous  avez  passé  le  moment  de  la  vie  que 
roman  peut  accaparer... 

Elle  interrompit  encore  : 

—  Vous  me  l'avez  déjà  dit;  mais  le  roman  est  de  tous  les  âges. 

—  Non,  répliqua-Wl  plus  sévèrement  :  il  y  a  un  âge  où  l'on 
partient  aux  réalités  ! 

Elle  essaya  de  sourire,  en  redressant  son  visage  si  jeune 
is  la  couronne  des  cheveux  gris. 

—  Alors,  il  faut  croire  que  je  n'y  suis  pas  encore... 

M.  Jaffé  la  regarda  avec  une  surprise  dont  beaucoup  de 
âmes  se  seraient  offusquées  jusque  dans  leur  désespc>ir.  Ses 
IX  s'arrondirent  derrière  les  lunettes,  sa  figure  prit  une  er- 
^ssion  de  candeur  stupéfaite,  dont  l'accent  contrastait  avec  la 
ivité  du  moment. 

—  Vous  êtes,  dit-il,  au  dernier  point  d'où  l'on  peut  encore 
^isir  librement  sa  route  :  l'âge  de  votre  fille,  sinon  le  vôtre, 
us  en  avertit.  Vous  n'avez  pas  eu  le  courage  de  vous  expliquer 
îc  M.  Lysel  avant  son  départ.  C'est  une  faiblesse  excusable, 
Q  absence  vous  offre  une  occasion... 

Elle  acheva  : 

—  ...  d'être  lâche,  de  frapper  de  loin! 
Il  corrigea  : 

—  Je  voulais  dire  :  une  occasion  d'exécuter  sans  scène  \io- 
ite  un  plan  sagement  mûri,  ou,  si  vous  préférez,  de  porter  un 
jp  nécessaire,  que  la  distance  atténuera...  11  n'y  a  aucune 
iheté  à  profiter  d'un  concours  de  circonstances  qui  nous  sont 
érables  à  tous,  —  si  du  moins  vous  êtes  résolue.  Pour  moi, 
le  suis,  ma  chère  amie... 

Il  s'arrêta  deux  secondes,  pour  assurer  sa  voix  qui  tremblait 
peu  : 

—  Oui,  je  suis  résolu.   Si   vous    refusez   de  rompre   avec 
Lysel  avant  son  retour,  nous  reprendrons  chacun  notre  li- 

rté.  Nous  la  reprendrons  ouvertement,  comme  nous  pouvons. 
faire  sans  nous  mentir  l'un  à  l'autrei  puisque  nous  nous 


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334 


REVUE  DES  DEUX   MONDES. 


étions  liés  à  cet  effet  par  un  engagement  que  je  vous  rappelle... 
A  ces  mots,  il  tira  de  sa  poche  le  papier  qu'ils  avûeat  signé 
jadis  en  riant  de  la  précaution,  et  le  mit  sous  les  yeux  d'Irène. 
C'était  une  feuille  jaunie,  pliée  en  quatre,  où  M"*  Jaffé  reconnut 
son  écriture  de  jeune  fille,  allongée,  rapide,  ferme,  qui  avait 
peu  changé.  Pires  de  vingt  années  en  avaient  usé  les  plis  :  vingt 
années  de  vie  commune  où,  de  mois  en  mois,  de  jour  en  jour, 
la  distance  s'était  élargie  entre  leurs  deux  âmes,  où  ils  avaient 
marché  côte  k  côte  conmie  deux  étrangers  partis  pour  le  même 
voyage,  qui  échangent  quelques  paroles  aux  relais,  se  prêtent  un 
mutuel  appui  aux  pas  difficiles,  jusqu'à  ce  qu'ils  arrivent  ensemble 
au  carrefour  où  bifurquent  leurs  chemins... 

—  Je  ne  signerais  certes  pas  ce  papier  aujourd'hui,  dit 
M.  Jaffé,  non,  certes,  je  ne  le  signerais  pas  :  j'ai  appris  qu'il 
est  des  liens  qu'il  faut  infrangibles.  Mais  c'est  peut-être  parce 
que  nous  l'avons  signé  que  ces  liens  se  sont  relâchés  entre  nous  : 
l'idée  que  nous  nous  faisons  de  nos  devoirs  nous  aide  à  les  rem- 
plir ou  à  nous  en  dégager  ;  celle  que  nous  avons  de  nos  droits  est 
presque  toujours  excessive. 

Il  toussa  légèrement,  et  reprit  : 

—  Quoi  qu'en  pense  votre  générosité,  l'heure  est  propice  à 
ce  suprême  arrangement.  L'absence  de  M.  Lysel  vous  facilite  la 
rupture,  si  c'est  le  parti  que  vous  choisissez.  Si,  au  contraire, 
vous  repoussez  ce  parti,  elle  nous  aiderait  à  dissoudre  sans  bruit 
notre  ménage...  Remarquez  que  je  n'exclus  pas  cette  seconde 
solution,  tant  je  respecte  votre  liberté.  Mais  je  n'en  vois  pas 
une  troisième,  et  ne  puis  que  vous  laisser  le  choix... 

Irène  ne  se  fût  jamais  attendue  à  une  telle  injonction,  qui, 
soulevant  la  poussière  des  années,  la  remit  brusquement  en 
face  de  sa  jeimesse  : 

—  C'est  vous  qui  me  rappelez  cela  !  s'écrîa-t-elle.  C'est  vous 
qui  exhumez  ce  papier!  Vous!...  Pourtant,  vous  savez  bien  que 
je  n'ai  jamais  songé  à  m'en  servir!... 

—  Je  le  sais,  Irène,  et  je  sais  pourquoi.  Bien  des  choses  vous 
arrêtaient  :  l'estime  où  vous  me  tenez,  la  pitié,  un  peu  d'affec- 
tion, je  veux  croire...  Votre  fille,  cela  va  de  soi...  Peut-être 
aussi  la  reconnaissance  de  M.  Lyisel,  que  j'ai  reçu,  son  point 
d'honneur,  le  sentiment  qu'il  serait  odieux...  Peut-être  eniîore 
une  certaine  crainte  de  l'opinion,  dont  on  n'est  jamais  aussi 
détaché  qu'on  se  le  figure!...  En  signant  cela,  —  il  agita  dédai- 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne. 


33S 


usement  la  feuille  jaunie,  — ^  nous  avions  cru  nous  élever 
haut,  au-dessus  des  préjugés,  au-dessus  des  lois.  Il  parait 
leurs  vieilles  entraves  sont  solides ,  puisqu'elles  nous  ont 

nus  quand  même,  rivés  Tun  à  l'autre  malgré  notre  liberté 

prit,  plus  fortes  que  votre  passion  et  que  ma  fierté...  Quelle 

n,  ne  trouvez-vous  pas? 

[1  redressa  sa  taille  un  peu  voûtée,  qui  s'affaissait  depuis  un 

nent;  ses  yeux  brillèrent;  sa  voix  prit  cet  accent  qui  révèle 
conviction  lentement    acquise,   que  rien   ne  saurait  plus 

inler  : 

—  Je  ne  parle  pas  pour  vous  seule,  Irène,  je  parle  aussi 
r  moi.  Car  moi  aussi,  j'ai  manqué  de  courage.  Plus  d'une  fois, 
pensé  à  briser  notre  chaîne.  Je  n'ai  pas  pu.  J'ai  craiùt  le 
t,  les  troubles  d'un  divorce.  J'avais  peur  de  vieillir  seul, 
lez-vous  tout  savoir?  J'ai  eu  peur  de  perdre  votre  présence, 
B  que  vous  me  gardiez  d'affection  !...  Et  j'ai  accepté,  comme 
3-même,  cette  espèce  de  compromis  tacite  et  sans  signature, 
t  la  secrète  hypocrisie  a  été  plus  forte  que  la  franchise  de 
e  absurde  papier  I...  Soyons  francs  jusqu'au  bout,  main- 
int  :  nous  comptions  sourdement  sur  le  temps  pour  dénouer 
lœud  qui  nous  étranglait...  Nous  étions  trois  :  toutes  sortes 
[chances  pouvaient  surgir...  Et  les  années  ont  passé,  et  le 
ps,  .qui  ne  respecte  rien,  a  respecté  cette  œuvre  hybride, 
t  de  nos  faiblesses  et  de  nos  silences  I...  Et  moi,  pour  que  je 
ne  enfin  la  paresse  de  ma  volonté,  il  faut  que  je  lise  dans 
^eux  de  notre  fille  l'ordre  impérieux  d'agir... 

1  se  leva,  comme  pour  mieux  résister  à  l'agitation  qui  colo- 
ses  pommettes  et  donnait  à  sa  voix  grêle  des  vibrations 
nnues;  debout  devant  sa  femme,  il  continua  : 

—  Oh!  vous  m'entendez  bien,  ce  n'est  pas  k  son  établis- 
ent  que  je  pense  :  si   peu  que  je  connaisse  le  monde,  je 

où  s'arrêtent  ses  sévérités!...  Mais  à  présent  qu'elle  peut 
prendre,  et  juger,  je  ne  veux  pas  laisser  sous  ses  yeux  le 
songe  de  notre  vie...  Je  ne  veux  pas  cela!...  Â  cette  âme 
dépend  de  nous,  nous  devons  toute  la  vérité,  puisque  nous 
ons  pas  d'autre  loi,  pas  d'autre  vertu,  pas  d'autre  Dieu  !...  Si 
5  vous  ne  pouvez  pas  sacrifier  ce  que  votre  âge  admet  encore 
assion,  suivez  votre  cœur,  en  pleine  lumière,  jusqu'au  bout! 
s  à  Anne-Marie  :  «  Je  quitte  ton  père,  que  je  n'aime  plus, 
r  un  autre  homme,  que  j'aime,  —  que  j'ai  aimé  toute  ma 


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Goos 


336 


RE^^E    DES    DEEÏ    MONDE!  > 


vie,,,   a   Choisissez  ce  parti,  si  vous  voulez...  Vous  le  pout^ 
encore  :  usez  de  la  liberté  qui  vous  restée-»  Choisissez I.,. 

11  se  tutj  sans  qu'Irène  essayât  de  répondre.  Il  reprit  son 
attitude  habituelle,  un  peu  timide,  un  peu  effacée;  et  il  conclut, 
d'une  voix  plus  basse,  dont  l'imperceptible  tremblement  trahis- 
sait seul  son  émotion  réprimée  : 

—  Quant  à  moi,  ma  résolution  est  prise;  si  M,  Lysel,  à  sou 
retour,  reprend  le  chemin  de  la  maison,  je  désire  rester  seul  au 
foyer,  avec  ma  iille, 

A  peine  s'étaît-il  un  instant  départi  de  la  sérénité  hautaine 
qui  faisait  partie  de  son  être  :  soit  qu'elle  lui  fût  naturelle,  ou 
qu'il  Teût  acquise  en  poursuivant  ces  travaux  de  psychologie  et 
d'histoire  qui  nous  instruisent  sur  les  ressorts  secrets  et  tts 
conséquences  éloignées  de  nos  actes.  A  cette  heures  il  semblait 
déjà  l'avoir  recouvrée;  il  termina  Tentretien  par  le  mot  qui 
revenait  le  plus  souvent  dans  sa  bouche  : 

—  Vous  réfléchirez!... 

Réfléchir!.,.  Toutes  les  réflexions  d'Irène,  et  depuis  long- 
temps, n'avaienl-elles  pas  abouti  au  point  même  où  son  mari 
voulait  la  conduire?  Pourtant  elle  se  mit  à  recommencer  k 
procès  qu^elle  croyait  jugé»  Que  signifiait  au  juste  Tétonnante 
générosité  de  M.  Jaffé?  Quelle  ironie  mettait-il  dans  son  sou- 
dain désintéressement?  Ahl  s'il  avait,  dix  ans  plus  tôt,  rappela 
leur  étrange  contrat!,..  Mais,  en  s'y  reportant  à  cette  heure 
tardive,  il  devait  le  sentir  comme  elle  :  rien  ne  déferait  plus 
Tœuvre  de  la  vie,  qui  les  avait  rivés  l'un  à  lautre  sans  unir 
leurs  cœursjrienne  prévaudrait  plus  contre  les  forces  gardiennes 
du  foyer.  Vis-à-vis  de  leur  fille,  de  lui,  d'elle-même,  des  juges 
anonymes  qui  guettent  nos  défaillauces,  avec  ses  cheveux  déjà 
blanchis,  à  quelques  années  de  Tâge  où  l'amour  meurt  avec  la 
beauté,  —  à  quoi  lui  servirait  larrêt  de  justice  qui  la  rendrait 
libre?  Quel  usage  ferait-elle  de  cette  liberté,  qui  n'appelât  le 
blâme,  la  honte,  les  railleries  sur  sa  fille  et  sur  elle,  qui  ne  rava- 
lât à  ses  propres  yeux  sa  belle  affection?  Les  choses  qui  n'arri- 
vent  pas  à  leur  heure  ne  devraient  plus  arriver  :  elles  n'appor- 
tent que  la  vaine,  la  torturante  reconstruction  de  ce  qui  aurait 
pu  êtrCj  et  n'a  pas  été... 

Elle  revînt  caresser  les  feuilles  du  palmier,  du  même  geste 
doux,  lent,  araicaL  Comme  s  il  eût  pu  la  comprendre,  elle  lui 
parlait  : 


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LOarSKË   SÉTE^D    SUR    LA   MONTAGPWi^ 

Trop  tard!...  Il  est  trop  tard!,..  Trop  tard  pour  le  bon- 
:rop  tard  pour  Tamour  triomphant  î...  Trop  tard  aussi  pour 
té,  pour  la  seule,  —  celle  où  Tâme  consent  à  l'âcLioD!„. 
iisoDgeoù  j'ai  vécu,  je  tomberai  dans  un  autre  mensonge, 
et  te  mon  masque,  ce  sera  pour  en  mettre  un  autre  sur 
isage,  puisque  je  garde  intact,  au  fond  de  moi,  lamour 
ïs  lè%Tes  renient.  Mon  geste  change j  et  je  suis  la  même, 
npe  les  antres  en  me  trompant  :  j  enfouis  dans  l'ombra 
le  ma  fierté.  Je  me  câche  de  ma  fille  au  lien  de  réclairer.,, 
et  je  connais  la  malheureuse  idole  à  qui  je  Tais  immoler 
eur  :  c'est  celle  dont  Falliage  est  fait  des  conventions  et  des 
îâ,  de  Thypocrisie  et  de  Tintérôt,  celle  qui  impose  son 
aédiocre  aux  âmes  basses,  aux  cœurs  rampans  !  Je  le 

I  me  prosterne  quand  même*  Le  sacrifice  sera  stérile 
tous  ceux  qu'on  accomplit  sans  foi-  Et  c'est  sans  foi  qu© 
frapper  la  victime î.„ 

f  versa  quelques  larmes,  les  essuya,  resta  longtemps 
Lésitant  devant  cette  résolution  déjà  prise,  puis  abandon- 
['il  fallait  reprendre.  Plus  elle  la  repoussait,  plus  elle 
lit  nécessaire.  Dans  la  révolte  de  son  être,  elle  y  pliait 
e.  Et  car  tes  j  ce  n*était  pas  «  réfléchir  :  n  c'était  suivre  la 
ue  montrait  le  doigt  du  Destin^  s'incliner  à  Tordre  des 

rentrer  dans  cette  harmonie  où  se  fondent  les  disso- 
de  toutes  les  vies,  passer  sous  le  joug  où  s'humilient 
Irs  impuissans,  nos  volontés  faibles.  Soit  pour  chercher 
ment  dans  un  acte  mécanique,  soit  pour  laisser  son  esprit 
mr  l'Océan  moins  orageux  qu  elle  le  steamer  emportant 
l'elle  ne  re verrait  plus,  elle  reprit  son  canevas,  ses  soies, 
iiille.  Ses  doigts  tremblaient:  ils  s'assurèrent.  Son  visage 
t  tranquille.  Son  attention  s'absorba  dans  les  points 
qui  dessinent  lentement  des  feuilles  ou  des  fleurs.  Elle 
t  la  plus  paisible  des  travailleuses,  quand  reparut  Jenny, 
Dt  une  carte, 

ladame  recevra-t-elle?...  J'ai  dit  que  je  ne  savais  pas  si 
ïi  «  • 
e  avait  à  peine  réprimé  un  geste  (Vhumeur.  Son   visage 

en  lisant  sur  la  carte  le  nom  de  M""'  Michel  Teîssier, 
uit  certainement,  je  reçois!.,, 

e  les  êtres  qui  ont  traversé  des   émotions  voisines  ou 
de  niaax  à  peu  près  pareib,  il  existe  souvent  une  latente 

II  mvii,   -  isîû7-  22 


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338 


REVUB  BES   DEUX   MONDES. 


sympathie  que  le  hasani  d'une  rencoEtre  ou  d'une  parole  peut 
rendre  efficace.  Qui  a'a  jamais  rencontré,  an  bord  des  chembs 
de   la  vie,  quelque   iucoQnn  dont   il   devine  la  détresse  pour 
l'avoir    éprouvée  ?  Qui  n'a  voulu  porter  à  quelque  blessé  b 
baume  d'une  pitié  renseignée  par  de  douloureuses  expérieiicesî 
et  combien   souvent  de   tels  sentimens  sont  arrêtés  dans  leur 
essor  par  la  prudence  ou  la  méfiance,  par  la  crainte  de  se  tromper 
d'adresse  ou  par  celle  de  n'être  pas  compris  !  M'^''  Teissier  n'éetmu- 
geait  avec  Irène  que  des  \nsites  espacées,  et  la  connaissait  peu: 
mais  elle  Tavait  entendu  quelquefois  nommer  en  même  tettip& 
que  Lysel,  dans  ces  conversatîbns  averties  où  la  ânesse  desPari- 
sîemies  évente    tons  les  secrets;   elle  lavait   involonlairemeût 
observée,  le  soir  de  PFa/Z^Tiro^/j  pendant  que  des  regards  curieuï 
la  cherchaient  à  côté  du  vaincu;  elle  avait  lu  dans  un  journal 
du  matin  un   «  écho  n   mentionnant  le  départ  de  LyseL  C'^t 
pourquoi  elle  venait,  poussée  par  un  de  ces  mouvemens  de  coeur 
qui  ne  trompent  pas.  Elle  venait,  avec  la  douleur  de  sa  vie 
d  amour  et  de  déceptions,  avec  le  regret  de  s^  vaines  audaces, 
avec  son  âme  dévastée,  puis  ennoblie,  par  le  jeu  cruel  des  expia* 
lions»  Elle  venait,  incertaine  de  ce  qu'elle  dirait,  pressentant  en 
M*"*  Jaffé  une  de  ces  fières  natures  qui  n'ont  aucun  besoin  de 
se  répandre  en  confidences,  sûre  pourtant  que  sa  visite  serait  *a^ 
lu  taire.  Pas  un  mot  n'en  révéla  la  vraie  intention.  Mais  par 
delà  les  choses  indifférentes   dont  causèrent  les  deux  femmes» 
chacune  entendit  I  autre  penser  et  souffrir.  Quand  elle  se  leva  par 
partir,  Blanche  savait  que  le  même  orage,  qui  avait  bouleversé 
Ba  jeunesse,  grondait  dans  ce  cœur  si  proche  ;  Irène,  en   h  rP- 
conduisant,  connaissait  la  blessure  que  voilait  la  sérénité  du  vi- 
sage- Sur  le  seuil,  la  main  dans  la  main,  elles   échangèrent  un 
regard  plub   éloquent  que    les  pîiroles.   Celui   dlrène   disait". 
«  Vous  n'êtes  donc  pas  heureuse,  vous  non  plus,  après  ce  que 
vous  avez  fait  pour  /nî,  ce  qu'iV  a  fait  pour  vous!...  »  —  «^  No 
cherchez  pas  le  bonheur,  répondait  celui  de  Blanche  :  la  vie 
étant  ce  qu  elle  est,  vous  ne  pourriez  ni  le  donner  ni  te  r&ce* 
voir.  ^ï 

Et  c'était  pout-ôtre  à  celte  nouvelle  amie  autant  qu'à  elle- 
même  que  songeait  Irène,  quand  ses  yeux  se  mouillèrent  encow 
en  se  posant  sur  le  palmier,  vert  et  tranquille  dans  son  cach«- 
pot  enrubanné  :  dernier  gage  d  amour  qui  survivrait  à  rimmû- 
lation  de  lamgur.. 


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LOMBHE    s'étend    SUB    LA    ïifOT^TAGNB. 


339 


n.  —  AU  win 

les  journaux  qu'apporte  un  pilote  h.  rentrée  da  port, 
[LpprJt  la  mort  de  lliigo  Meyer-  Le  déchirement  était  dès 
ups  accomplif  la  nouvelle  prévue  :  elle  n'en  assombrit  pas 
ces  heures  du  débarquement,  oU  Ton  éprouve  à  retrouver 
\  ferme  des  sensations  de  convalescent.  Peu  de  jours  plus 
i  première  lettre  d'Irène  lui  apporta  les  détails  de  cette 
e  plaignit  de  sa  perte  :  une  fois  de  plus,  à  travers  la  dis- 
1  sentît  glisser  sur  tui^  comme  un  souffle,  cette  fidèle  sym- 
sur  laquelle  il  comptait  dans  toutes  ses  détresses.  La  lettre 
e  revînt  encore  longuement  sur  Farai  perdu  :  souvenirs 
Iques  rencontres,  impressions  de  belles  choses  qui  finis- 
B  la  vie  qui  s'attriste  en  avançant.  Puis  il  y  eut  une  inter- 
i.  Vers  le  milieu  de  décembre,  arriva,  sans  envoi  d'au- 
ï  nouvel  ouvrage  de  M.  JalFé,  V Essai  sur  les  fondement 
torale  sùciak.  Ce  court  billet  d'Irène  raccompagnait  ; 
isez  ce  li\Te^  mon  ami,  je  croîs  qu'il  vous  étonnera.  On 
aaîL  jamais  ceux  qu'on  voit  chaque  jour  :  il  y  a  en  eui 
ïfondeurs  qu'on  peut  côtoyer  toute  la  vie  sans  en  rien 
omme  ces  précipices  pleiiiïî  d'ombre  qu*un  sentier  longe 
jues  mètres  du  bord.  Un  rayon  de  lumière  les  frappe 
ioup  :  le  promeneur  est  surpris  de  ce  qui  se  cache  dans 
\\  pour  peu  que  les  jeux  des  brouillards  et  de  la  lumière 
propices  à  ce  prestige,  il  y  décou^T^e  sa  prupre  image  si 
quement  allongée  qu'il  la  reconnaît  à  peine  ou  quU  en 
,  Vous  rappelez-vous  que  nous  avons  eu  ce  spectacle , 
ae  de  nos  courses  autour  de  la  Dent  du  Midi  ?  Vous 
iz-vous  notre  émotion,  presque  notre  effroi,  à  reconnaître 
oin  au-dessous  de  nous,  nos  deux  ombres  dans  un  halo? 
trouvé  aujourd'hui  la  sensation  singulière  :  jVn  suis 
frayée  que  lorsque  j'étais  auprès  de  vous,  et  que,  malgré 
îrtige.  Je  voulais  me  pencher  pour  mieux  voir,  n 
el  aimait  peu  les  ouvrages  abstraits  :  il  ouvrit  pourtant 
me,  en  lut  quelques  pages,  se  fatigua.  Un  seul  fragment 
ton  attention,  dans  le  c!ni pitre  intitulé  la  Famille ^  par  la 
e  quHl  en  eut  :  Jafîé,  dont  il  croyait  Tesprit  révolution- 
y  démontrait  que  les  principes  de  la  morale  usuelle > 
&  arbitraires  qu'ils  nous  paraissent,  reposent  sur  une  con- 


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3iO 


fiEVUE  DES   ÙZVX  MONDES. 


naissance  minxi lieuse  de  renchaînement  des  causes  et  des  effets 
dans  la  vie  des  individus  et  dans  celle  de  l'espèce .  Mais  il  éUil 
à  ce  iïiomenl*lÊi  trop  occupé  pour  sattarder  à  cette  impressiaD. 
«  M.  Jaffé  fleviendrait-il  conservateur?  »  se  demanda-t-il;  et  il 
ferma  le  li\Te,  qu'il  oublia.  Deux  semaines  passèrent  sans  nou- 
velles; puis  une  lettre  arriva  de  Véronej  racontant  le  départ  de 
Paris,  donnant  le  plan  du  voyage  commencé.  11  écrivit  trois 
fois  sans  rien  recevoir.  Enfin,  une  courte  lettre»  datée  de  Sienne, 
lui  apporta  des  réflexions  sur  la  sincérité  des  anciens  peintre* 
toscans;  en  post-scrîptum,  cette  phrase  énîgmatique  répofiiiait 
à  ses  plaintes  : 

a  Je  vous  mesure  la  correspondance,  dites-vous?  C'est  peut- 
être  pour  vous  accoutumer  k  moins  compter  sur  moi*  » 

Cette  phrase  Vinquiéta  :  il  y  reconnut  une  expression  qu'Irène 
avait  employée  dans  leur  entretien  d'Umspunnen  ;  il  lui  senjblfl 
que^  pendant  que  son  corps  agissant  et  insensible  roulait  parle 
monde,  sa  véritable  vie  se  poursuivait  de  Tautrc  côté  de  l'Océan, 
indépendante  de  sa  volonté,  soumise  à  des  accidens  qui  la  modî- 
f] aient,  la  déroutaient,  la  transTormaient  sans  qu'il  y  pût  rieo. 
Du  reste,  la  fatigue,  les  déplacemens,  les  concerts  Tem péchaient 
de  suivre  aucune  réflexion.  S'il  recevait  peu  de  lettres,  cellt^ 
qu'il  écrivait j  plus  fréquentes,  étaient  brèves,  sans  intimité: 
quelques  lignes  crayonnées  en  hâte,  sur  du  papier  à  en-tête  d'au 
hôtel  ou  d'un  cluh,  dans  un  hall  tapageur  ou  dans  un  salon  de 
lecture  enfumé.  «  Cinq  mois  rayés  de  notre  existence  !  »»  *e 
disait-il  parfois.  Un  wagon -salon  remportait  de  ville  en  ville. 
comme  un  phonographe.  Il  y  couchait  plus  souvent  qu'à  Thételt 
remisé  dans  un  coin  de  gare,  parmi  les  sifflets  et  la  îumée. 
Arrivé  parfois  dans  tel  endroit  un  quart  d'heure  avant  son  con- 
cert, il  en  repartait  une  heure  après,  accaparé,  absorbé,  anéanti 
par  les  exigences  d'une  de  ces  «  tournées  >*  qui  ravalent  la  vt<^ 
des  artistes  modernes  et  leur  apportent  plus  de  dégoût  encore 
que  d'argent. 

La  "  tournée  «  de  Lyscl  appartenait  à  deux  imprésarios,  Maï 
et  Blackmann  :  pendant  plusieurs  semaines,  en  dehors  An  fléfité 
d'inconnuiîî  qui  venaient  le  saluer  après  chaque  concert,  ilm  ^'it 
à  peu  près  qu'eux  et  son  pianiste  accompagnateur. 

Celui-ci,  —  un  jeune  ïSaxon  nommé  Weisskind,  aux  chavflo^ 
paies,  au  teinl  d'enfant  en  nourrice,  — ^ne  songeait  qu'à  «  décn>* 
cher  >i  en  Amérique  une  situation  qui  lui  permît  d'y  faire  v<^^r 


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pp^-^^^- 


l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  341 

sa  fiancée  de  Dresde  ou  de  Leipzig  :  toutes  ses  conversations 
aboutissaient  k  Taveu  de  ce  rêve,  et  dès  qu'il  débarquait  dans 
^uie  ville  nouvelle,  il  y  flairait  le  vent.  Bon  exécutant  d'ailleurs, 
aux  doigts  infatigables,  il  vouait  aux  maîtres  une  ferveur  d'ascète 
et   partageait  les  fureurs  de  Lysel  quand   il  fallait  inscrire  au 
pi'ogramme   quelque  niaiserie  à  succès.  —  Max,   avec  qui   les 
deux  artistes  avaient  traité,  était  un  ancien  agent  électoral  de' 
^exiQ  ensuite  entrepreneur  de  publicité,  puis  de  spectacles  :  après 
avoir  travaillé  jadis  pour  un  candidat  à  la  Présidence,  promis  en 
^Ckxx  nom  la  lune  aux  nègres  de  la  Louisiane,  traîné  de  force  des 
paysans  à  l'urne  sacrée,  il  avait  lancé  successivement  un  savon,  des 
pilules  contre  l'obésité,  un  rasoir  mécanique,  plusieurs  machines 
agricoles  ;  maintenant,  il  montait  des  panoramas,  organisait  deb 
eixipositions,  des  concerts,  des  récitals  ou  des  conférences,  pro- 
menant de  ville  en  ville  des  artistes,  des  orateurs,  des  monstres^ 
<i^s  tableaux, 'des  animaux  savans.  Avec  sa  charpente  de  co- 
losse, ses  épaules  carrées,  ses  mains  énormes  aux  poignets  cerclés 
l'or,  sa  figure  rasée  et  lippue,  sa  tignasse  noire,  luisante  de  cos- 
Qiétique,  c'était  un  gaillard  brutal  et  cynique,  rompu  aux  ruses 
épaisses  de  son  métier.  Autour  de  ses  «  sujets,   »  hommes  ou 
^étes,  il  montait  un  de  ces  «  battages  »  qui,  dans  l'autre  hémi- 
^Pbère,  disqualifieraient  jusqu'à  des  chiens  savans,  mais  qui 
Partent  sur  ce  public  pressé,  naïf,  aux  gros  appétits.  De  récens 
^^ccès  lui  donnaient  une  confiance  illimitée  en  son  adresse  :  il 
''^vait  un  trust  de  F  art,  où  il  eût  accaparé  le  talent  conmie  d'au- 
^res  le  fer  ou  le  sucre.  Il  avait  revendu  à  Blackmann  la  «  tour- 
née »  de  Lysel,  en  se  réservant  une  part  sur  les  recettes.  Comme  il 
^^pectait  la  loyauté  de  cet  associé,  —  blond,  rouge,  apoplectique, 
~|^  tnenton  pourvu  d'une  barbiche  de  chèvre,  dévot  et  buveui 
^  ^u,  —  il  l'accompagnait  ou  le  surprenait  partout,   tombant 
^^ï*  la  caisse  aux  momens  les  plus  imprévus,  et  criant  comme 
1^^  sourd  en  faisant  ses  comptes  devant  la  face  impassible  de 
^^tre.  Ces  deux  négriers  s'accordaient  pour  traiter  Lysel  comme 
^ô  boîte  à  musique  qui,  ime  fois  remontée,  dévide  ses  mor- 
^^Ux  et  les  recommence,  jusqu'à  ce  que  son  cylindre  se  dé- 
^^que  ou  que  sautent  en  trop  grand  nombre  les  pointes  de 
^^tal  qui  marquent  les  notes.  Ils  connaissaient  juste  assez  les 
^^îtres  pour  exclure   des  programmes  certaines  œuvres   qui 
^^nuyaient  le  public  :  ainsi,  le  concerto  de  Beethoven  et  celui 
^^  Brahms  étaient    nommément  interdits   par  une  clause  du 


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342 


EEVUE   0ES   lïmii    MONDES. 


traité.  Kn  revanche,   Lyscl   avait  dû  émailler  son   réperloilft 
d'iiû  nombre  suffisant  de  barcarolles,  de  berceuses,  de  sérénades, 
de  pages  d'album  et  autres  balivernes,  et  aussi  de  morceaux  de 
i^irtuositéj   tels  que  le   Trille  du  diable,  la  Polonaise  en  ri  de 
Vieuxlemps  ou  le  Rondo  capriccioso  de  Saint-Saëns  ;  on  ne  l«ti 
concédait  que  deux  de  ses  propres  compOi>itions  par  conoerl;ce 
fut  à  grand'peine  qu'il  sauva  quelques-uns  de  ses  ouvrages  pré* 
férés  :  des  suites  de  Bach,  des  sonates  de  Mozart,  de  Beethoven» 
ou  tie  ces  vieux  maîtres  oubliés  comme  Biber,  Lectair,  Tartini, 
Porpora,  qui  écrivaient  au  temps  même  où  les  illustres  luthîen 
de  Venise,  de  Crémone  ou   de  Brescia  construisaient  leurs  plu* 
nobles  in^trumens;  et  parmi  les  œuvres  modernes,  la  puis«ftnte 
Sonate  en  la,  de  Brahms,  et  ce  rutilant  concerto  de  Jaques- Dtl- 
crozBt  qu'Alfred  Marteau  a  si  superbement  créé.  Il  les  exécnts 
dans  ces  vastes  salles  où  TEurope  envoie  la  fleur  de  ses  ariisteif 
devant  un  public  inj^atiable,  rrémissant  de  bonne  volonté,  oi- 
rieux,  ignorant,  afTanié,  impressionnable;  à  la  Carnegie  Hall, de 
New-York^  sonore,  sobrenienl  décoVée,  où   se  rencontrent  l69 
élégantes  habillées  par  leis  faiseurs  parisiens;  à  l'Auditorium,  dô 
Chicago,  où  une  foule  plus  fruste,   bruyante,  vibrante,  s'étage 
ftur  trois  immenses  amphiihéàtres;  à  la  Music  Hall  de  Bostoîîr 
où  il  eut  la  surprise  de  trouver  un  orchestre  parfait,  et  joua 
devant  une  société  plus  raffinée,  un  peu  pédante,  qui  lécoula 
dans  un  silence  quasi  religieux,  intelligent  et  froid.  Tantôt  il 
jouait  seul,  avec  Weisskînd,  tantôt  dans  un  concert  classique  ôû 
philharmonique,   tantôt  en  compagnie  d'artistes  de    passtag©  ' 
au  gré  de   Blackmaun,  qui  ne   le  consultait  pas.  Soutenu  par 
cet  air  excitant  qui  semble  décupler  les  forces  humaines,  il  brava 
la   fatigue  pendant  prés  de   cinq  mois.  L'ennui,   le  spleen,  le 
heimweh,  la  solitude,  el,  pire  que  tout,  lïnsuppurlable  coiupa- 
gnie  de  ses  deux  maîtres,  l'excédaient  en  ses  rares  heures  d« 
loisir,  pendaai  les  mornes  dimanches  où  le  repos  de  ce  peuple 
laborieux  paraît  plus  lourd  que  le  travail. 

Il  allait  toujours,  alerte,  valide,  infatigable.  Dans  la  dftî^ 
nière  quinzaine  seulement,  il  a*aperçut  d'une  certaine  faible*^ 
de  la  main  gauche,  qui  le  préoccupa  :  tantôt  la  raideur  i^ 
poignet  gênait  les  mouvemens  des  doigts;  ou  c^étalt  une  dou- 
leur lancinante  qui  rayonnait  dans  la  main;  ou  les  phalange-* 
craquaient,  comme  dés^arlicuîées;  ou  le  bras  s'ouvrait  ma!  «ft 
sankylosait,  connue  un  compas  rouillé.  L'idée  de  la  dyskinésiê 


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l'ohbrk  s'êteîïd  sur  la  MOî^TAGSE, 


343 


ra.  Il  se  rappela  la  vieillesse  de  Vieuxtemps.  Mais  TelTort 
çciice  chassaient  la  douleur  :  elle  se  dissipait,  revenait, 
it  encore,  eonime  uo  bruit  importun  dont  roreille  ne 
it  pas  h  se  délivrer  tout  à  fait,  comme  uu  de  ces  soucis 
et  persistans  qui  flottent  au  gré  des  incidens  journaliers 

fixer  dans  lesprit  ni  le  quitter  tout  à  fait»  A  mesure  que 
le  approchait,  cette  obsession  se  noyait  dans  Timmenae 
u  retour,  qui  croissait  avec  la  fuite  des  heures  :  il  repoussa 
îment  les  propositions  de  Max  qui,  jaloux  des  sacrifices 
:kmanu,  méditait  de  rexploiter  encore,  et  tout  seul; 
Ah!  non,  nonL<,  Pas  pour  tout  Tor  du  KlonJykeL.. 

forces  défaillaient  quand  il  donna  son  centième  et  der- 
ncért  à  la  Carnegie  Hall,  la  veille  du  départ.  U  y  joua  la 
abandonnée  de  Tartîni,  la  grande  chacone  de  Bach,  un 
ique  Aria  de  Tenaglia,  une  courte  et  pimpante  sonate  de 
Dj  une  Rhapsodie  de  Dvorak  et  deux  de  ses  Mazurkas 
les  :  il  voguait  déjà  vers  T Europe,  ne  tenait  plus  au  sol 
Biin  que  par  Tattente  d  une  dernière  lettre  dlrène  et  d'un 
*amme  qui  lui  mettrait  Tesprit  en  repos  pour  la  traversée, 
concert  fut  suivi  d'un  banquet  d'adieu  que  lui  oiTrit,  au 
olilan  Club,  un  des  amateurs  fastueux  qui  lavaient 
é.  M,  H,  L.  Beackock.  Des  artistes,  des  gens  du  monde, 
lomates,  des  journalistes  y  étaient  conviés,  11  en  vint  de 

et  de  Philadelphie,  de  Washington  et  de  Chicago  :  cm 
s  d'acier  ne  connaissent  pas  d'obstacles;  la  distance  est 
li  les  arrête  le  moins;  Il  la  franchissent  aussi  volontiers 
a  plaisir  que  pour  une  affaire. 

;lub  est  Tun  des  plus  beaux  de  T Amérique.  Avec  ses  puis- 
limensions,  qui  rappellent  celles  de  certains  édiiices  rô- 
le grave  équilibre  de  ses  proportions,  ses  sobres  ornemens, 
ite  majesté  de  ses  marbres,  il  ferait  peut-être  des  ruine» 
nggestives  que  celles  d'un  temple  antique.  Intact,  solide, 

tlenri,  il  n'est  qu'une  belle  construction  de  plus,  dans 
moderne  où  il  s'en  fait  le  plus, 

arrassé  par  des  nègres  adroits  de  son  pardessus,  de  son 
I,  de  sa  canne,  Ly.sel  traversa  de  vastes  salles  où  des  mes- 
'asés,  enfoncés  dans  d'énormes  fauteuils,  lisaient  dlnter- 
is  gazettes  en  s'en  vélo  ppant  dans  la  fumée  bleue  de  leurs 
V  :  dernière  vision  pour  lui  Je  ce  monde  composite, 
eux  et  splénétique,  tp^ii  cherche,  dans  les  raflinemens  du 


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344 


RKVUE   DES   DEUX   MONDES, 


bien -être  >  la  compensatîoD  de  son  incessante  dépense  d'énergie* 
i^  Dans  huit  joursj  je  reverrai  des  Européens!  >î  songea-Uil  sb 
notant  au  passage  ces  figures  el  ces  attitudes.  Et  sa  malice  aou- 
lîgna  des  traits  qui  offensaient  son  goût  ;  le  laisser  aller  dei 
poses,  l'égoïsine  indifférent  des  regards,  la  dureté  ou  parfois  U 
vulgarité  des  physionomies.  «  Jamais  nous  ne  nous  entendroûi 
tout  à  fait  avec  ces  gens-là,  >>  se  dit-il  encore.  Mais  dans  le  sâbn 
où  Tattendait  son  hôte,  entouré  d'un  état-major  de  faux-cols 
éclatansj  de  petits  nœuds  de  cravates  à  bouts  carrés,  d*habils 
irréprochables  ornés  de  ces  emblèmes  cpii  remplacent  les  déco* 
rations  aux  boutonnières,  il  eut  la  surprise,  il  eut  FémoUonde 
distinguer,  parmi  des  Heurs  et  des  couronnes,  un  écusson  où  k 
drapeau  des  États-Unis  se  croisait  &vec  celui  de  la  Pologne. 

A  voir  ainsi  le  drapeau  vaincu  de  la  nation  détruite  frate^ 
niser  avec  celui  du  peuple  glorieux  et  fort,  à  voir  Taigle  blanc 
planer  dans  le  ciel  constellé  de  la  jeune  République,  Ljsel 
éprouva  un  tel  élan  de  reconnaissance,  que  les  impressions  pé- 
nibles de  son  voyage  se  dissipèrent  aussitôt.  A  Theure  même  où 
la  vieille  Europe  le  rappelait  plus  fort  que  jamais  de  toutes  ses 
voix  si  chères,  il  sentit  intensément  ce  qu'il  y  a  de  grand,  de 
noble  et  de  généreux  dans  le  monde  différent  qui  Tavait  parfois 
irrité,  —  qu'il  se  prit  à  aimer  tout  h  coup.  Ces  hommes  âpres  à 
la  lutte,  rudes  à  la  curée,  tenaces  dans  leurs  intérêts^  mais  dé- 
voués jusqu'à  ta  moelle  au  corps  social  dont  ils  sont  les  nerfs  et 
les  muscles,  savent  ce  que  vaut  une  patrie  :  leur  instinct  ûi- 
tional  venait  de  trouver  le  plus  sûr  moyen  d'honorer  Thôte  qui 
n'en  avait  plus.  Sans  doute,  leurs  esprita  restés  frustes  n'avaient 
pas  toujours  saisi  les  subtilités  de  son  art;  mais  leurs  ccfiiîâ 
avaient  deviné  la  secrète  aspiration  du  maître  de  Waltenrod,  dfii 
Mazurkas  héroïques^  de  la  Prière  après  la  défaite.  Aussi  sa  miîtt 
serrait-elle  avec  une  chaleur  inaccoutumée  celles  de  tous  (3^ 
convives,  parmi  lesquels  il  reconnut  à  peine  quelques  figurer 
Qu'importait  qu*etles  fussent  étrangères?  Il  voyait  planer  au- 
dessus  d'elles  laiglc  abandonné,  qui  na  plus  un  palais,  plus  un 
bastion,  plus  un  navirejCt  subsiste  pourlant  dans  quelques  cœurs 
fidèles. 

M.  Beackock  lui  offrit  le  bras,  à  la  mode  américaine,  pour 
passer  à  table.  Les  invités  suivirent  par  couples,  avec  ce  sérieux 
que  les  citoyens  de  l'Union  apportent  à  leurs  moindres  actes, d4s 
qu'ils  revêtent  ud  caractère  officiel  ou  public.  Un  orchestre  caché 


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L  OMBRE   s'étend   SUR   LA  MONTAGNE. 


345 


a  marche  des  chevaliers,  de  Wallenrod.  Et  la  salle  à 
fut  un  émerveillement.  Des  guirlandes  de  fleurs  japo- 
ftux  tons  éclatans,  montaient  jusqu'au  plafond,  feston- 
tutour  des  lustres;  sur  la  table,  des  amoncellemens  de 
kde  Parme  s'écroulaient  autour  des  corbeilles  de  ces  roses 

horticulteurs  de  la  Nouvelle-Amérique  appellent  des 
.  Le  menu  promettait  les  plus  délicates  friandises  de  la 
américaine,  —  huîtres  Blue-Point,  tortues  vert  clair, 
ir  planche,  thérapin  à  la  Maryland,  canards  canvass^  — 
aient  arroser  les  vins  des  plus  glorieuses  années  du  Rhin^ 
ronde  et  de  la  Bourgogne,  des  plus  illustres  cuvées  de  la 
gne.  Mais  quand  Lysel  jeta  les  yeux  sur  le  vélin,  il  n'y  vit 
iouble  emblème,  les  deux  drapeaux  amicalement  croisés, 
lotion  qu'il  en  montra  donna  le  ton  à  ces  toasts  où  ex- 
es  Américains.  Pour  un  soir,  l'aigle  blanc  reprit  son  vol  : 
pays  où  des  races  disparates  se  fondent  en  une  race  nou-  ' 
irmi  ce  peuple  conquérant  que  Tâpre  ambition  person- 

distrait  jamais  de  îïdéal  national,  Lysel  eut  l'illusion 
ine  patrie.  Pour  la  première  fois,  il  sentit  qpie  son  effort 
t  la  persistance  de  cette  àme  éparse  dans  tous  les  pays, 
aima  davantage  son  art,  puisque  .cet  art  pouvait  la  main- 
la  défendre.  Mille  souvenirs  se  levaient  dans  sa  mémoire  : 
at  ses  soirées  d'enfance,  sous  la  lampe  familiale,  pendant 
te  dont  son  père  suivait  en  frémissant  les  convulsions  ; 
dit  vibrer  l'écho  des  désastres  dont  les  journaux  appor- 
es  récits  incertains  ;  il  maudit  une  fois  de  plus  les  noms 
ibles  vainqueurs  qui  marchaient  dans  le  sang  et  Tin- 
il  revit  certaines  figures  depuis  longtemps  oubliées,  qui 
it  autour  du  drapeau  :  ce  lieutenant-colonel  X...,  si  râpé, 
eux,  avec  ses  impériales  teintes,  sa  longue  redingote  aux 
s  frottées  d'encre  pour  en  dissimuler  l'usure,  son  pantalon 
lave,  ses  irréprochables  souliers  vernis,  sa  démarche  ar- 
de  vieux  beau  cachant  ses  rhumatismes  :  un  héros,  ce- 
;,  vaincu  en  Hongrie,  aux  côtés  de  Bem,  après  l'avoir  été 
gne,  sous  Dembinski;  —  cette  comtesse  B...,  ridée  conmie 
ome  trop  longtemps  conservée,  toujours  somnolente  dans 
es  démodées  :  une  ancienne  amazone  qui  avait  tenu  la 
ne  avec  son  mari,  tué  d'une  balle  au  front  à  côté  d'elle, 
te  coup  de  feu  contre  les  cosaques;  —  ce  prince  V..., 
présent   et  gardant  de  hautes  allures  sous  le  bagout  de 


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U6 


REVUE    DES    DEUX    MONDES, 


courtier  d'assurances  qu'il  était  dcïvenu  :  un  héros  aussi,  x^^. 
jadis  six  heures  à  cheval  avec  une  halle  dans  Tépaule;  et  daulrei 
encore»  des  héros  toujôurSj  épaves  des  dernières  déroules,  déchus 
dans  la  lutte  misérable  contre  le  besoin ,  restés  fiers  quand 
même  de  leurs  anciens  exploits,  gardant  au  fond  d'eux  côoime 
une  flamme  de  courage  et  de  foi.  Aux  anniversaires  solenm^s, 
ils  trinquaient  avec  du  Champagne  d'épiciers,  en  jurant  de  recon- 
stituer leur  pays.  Leurs  fils  reprendraient-ils  la  tâche?  LyBcl^  ne 
connaissant  guère  ses  jeunes  compatriotes^  Tignorait;  mais  son 
cœur  s'exaltait  au  milieu  de  ces  hommes  qui  parlaient  si  fière- 
ment de  leur  patrie. 

Il  ne  possédait  à  aucun  degré  ce  don  d'improvisation  queU 
vie  publique  développe  dans  les  démocraties  r  pourtant,  qnaiirt 
M.  Beackok  et  trois  ou  quatre  des  convives  Teurent  éloquemmeat 
ou  spirituellement  congratulé,  il  dut  se  lever  pour  répondre. 
Tr^s  pâle,  plus  timide  qu'un  écolier,  il  réussit  à  peine  à  balbu- 
tier quelques  mots  de  remerciemens.  Puis  la  pensée  qu'il  avait 
sa  manière  à  lui  de  s  exprimer,  lui  rendit  courage  : 

— ^  .*.  J'aime  mieux  répondre  à  tant  de  cordialité  selon  mes 
moyens  et  dans  ma  langue,  acheva-t-il  en  appelant  du  regard 
Weisskind  au  piano. 

Et  il  prit  son  Montagnana. 

Un  sentiment  de  modestie  Tempécha  de  jouer  de  sa  propre 
musique.  11  joua  un  morceau  peu  connu,  qu'il  aimait  et  qui  par- 
tout avait  reçu  bon  accueil  :  cette  belle  Sonate  en  ui  mineur  de 
Bibcr,  si  riche,  variée,  colorée,  romanesque,  où  ce  précur^^ur 
du  vieux  Bach  semble  presque  un  contemporain  de  Schumann 
et  de  Chopin.  Il  exécuta  avec  une  ampleur  superbe  le  court  iargn 
lia  début,  dont  la  gravité  hiératique  surprit  les  auditeurs  ea 
tmm  de  vider  leurs  dernières  coupes  de  Champagne;  puis  il  eu* 
U'vn.  \ti passficaii/e,  d'une  verve  tantôt  pittoresque,  tantôt  énaou* 
vante,  avec  le  chant  plaintif  de  ses  variations  sur  deux  cordes* 
1!  s^ibandonnait  à  ronlraîneraent  du  rythme  tour  à  tour  sonore 
nu  langoureux,  au  charme  des  beaux  sons  que  dégageait  son  splen^ 
dide  instrument,  chef-d'œuvTe  du  vieux  luthier  trop  Ioogt<*nfip4 
méconnu.  Un  accent  de  rhérolsme,  évoillé  par  la  vue  de  Taigle 
blanc,  se  mêlait  à  la  marche  grave.  Ses  doigts,  libres,  paptdeii^ 
vivans,  couraient  avec  une  merveillru^o  agilité  sur  les  cordes, 
ttnnt  xh  animaient  et  sont  eu  nient  h^s  plus  furtîvea  vibrations-  Il 
lança  avec  une  irréï^istihle  expression  la  phrase  pathétiquif  en 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  347 

cuietffio,  qui,  délivrée  de  raccompagnement,  éclate  à  la  fin  de  la 
petssacaille,  comme  une  plainte  ardente,  comme  un  chant  nostal- 
gîqne  à  donner  le  frisson.  Puis,  comme  il  attaquait  les  vocalises 
qui  la  suivent,  son  index  se  raidit  brusquement,  resta  suspendu, 
paralysé,  tandis  que,  sous  Tarchet  lancé,  le  violon  rendait  un 
son  grinçant  et  faux.  Il  pâlit,  balbutia  : 

—  Je...  ne  peux  plus!... 

Ses  yeux  hagards  firent  le  tour  de  la  tablé.  On  crut  un  ins- 
tant qu'il  allait  se  remettre  en  position.  Mais  il  se  laissa  tomber 
sur  sa  chaise,  presque  hors  de  sens.  Les  convivçs  étaient  debout, 
l'entouraient  : 

—  Qu'y  a-t-il?...  Vous  avez  mal?...  Qu'est-ce  donc?... 
Lysel  n'en  pouvait  plus  douter  :  c'était  la  crampe,  —  le  mal 

teirible  qui  arrache  à  l'artiste  son  instrument  et  fait  de  lui  un 
l^ois  aphone,  une  corde  brisée,  une  voix  éteinte.  Il  contemplait 
^  pauvre  main,  toute  pareille  à  elle-même  en  apparence,  qui 
Il  était  plus  qu'un  membre  stérile,  tiraillé  par  la  névralgie;  il 
louerait,  la  refermait,  remuait  les  doigts,  suivait  la  trace  de  la 
douleur  qui  partait  de  l'extrémité  de  l'index,  montait  au  poignet, 
^yonnait  dans  le  métacarpe  et  dans  l'avant-bras.  Incapable  de 
"OHiiner  sa  détresse,  il  se  décomposait  devant  cette  table  fas- 
*^ôixse,  ces  guirlandes  de  fleurs  rares,  ces  surtouts  d'argent,  ces 
^'^^  d'or  et  de  rubis  qui  miroitaient  dans  le  cristal  des  verres, 
^^tour  de  lui,  quelques-uns  murmuraient  : 

—  Il  se  frappe  l'imagination  :  ce  n'est  qu'une  crampe. 
"Weisskind  corrigea  : 

—  La  crampe... 

Lui  seul  comprenait,  connaissant  le  danger  terrible  qui  plane 
^1^*  tous  les  artistes.  Les  autres  s'étonnaient  plutôt  de  voir  Lysel 
**  I>eu  maître  de  lui;  et  il  y  avait  un  singulier  contraste  entre 
^^^^  robustes  hommes,  fils  vigoureux  d'une  terre  nouvelle,  trempés 
^^Xcime  l'acier  pour  la  défense  et  pour  l'attaque,  et  ce  malheureux 
^^^c  sa  faiblesse  d'enfant,  ses  nerfs  de  femme,  qui  s'effondrait 
^^  les  regardant  de  ses  yeux  supplians,  où  montaient  des  larmes. 
^^  avait  découvert  un  médecin,  dans  une  des  salles  du  club.  Il 
^^^.mina  le  doigt  dur  et  crispé,  la  main,  le  bras,  frappa  sur  les 
^*>  pressa  les  muscles,  fit  jouer  les  articulations,  et  donna 
^^resse  d'un  spécialiste,  en  disant  avec  tranquillité  : 

—  Peut-être  que  cela  passera... 

Des  voix  affirmaient  autour  de  lui  : 


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348 


REVUE   DES   DEUX   MO^DEâ. 


—  Oiiîj  sûrement,  certaine  ment,  cela  passera! 
Lysel  s'écria,  d'an  ton  désespéré  : 

—  Non,  non,  cela  ne  passera  pas!,,. 

Il  venait  de  revoir,  comme  dans  une  vision  qui  s'efface, 
montagne  blanche  qu'enveloppaient  les  nuages  et  la  nuil; 
même  temps,  les  paroles  que  lui  avait  arrachées  ce  spectac 
et  que  la  voix  tant  aimée  d'Irène  avait  répétées  sur  un  ton  pi 
phétique,  bourdonnèrent  dans  ses  oreilles;  et  ses  voisins  Tentï 
dirent  murmurer,  en  passant  la  main  sur  son  front  ; 

—  L'ombre  s'étend, •-  L'ombre  s'étend  sur  toutes  choses!,,. 


îlï.    —  LÀ   LETTRE  d'iRÈNE 


Ce  fut  Max  qui,  le  lendemain  matin,  conduisît  Lysel  chez 
spécialiste  indiqué.  Mêmes  questions,  môme  examen  des  arlicu 
lions  et  des  muscles.  Puis  le  praticien  proposa  un  traitemi 
électrique* 

—  Mais  je  pars  tout  à  Theure  ! 

Il  se  rabattit  sur  des  douches,  eu  attendant,  recommar 
surtout  un  repos  intransigeant.  Malgré  les  questions  anxieu 
de  son  client,  il  refusa,  impénétrable,  de  se  prononcer  sur 
gravité  du  mal,  sa  durée,  ses  chances  de  guérisou. 

—  J'aurais  mieux  fait  de  ne  consulter  qu'en  Europe,  dit  Lj 
à  son  compagnon  dans  le  car  qui  les  emportait  en  sifflant  : 
les  rails.  Les  réticences  de  cet  homme  vont  me  lourmcE 
pendant  la  traversée. 

Max  riait,  d'un  rîre  bon  enfant  qui  découvrait  ses  dents  d'og 
conteut  de  Tidéc  qui  lui  traversait  Tesprit,  et  qu'il  ne  so  fît  auc 
scrupule  d'exprimer; 

—  Si  cet  accident  vous  était  arrivé  deux  mois  plus  1 
quelle  affaire,  hein?,,.  Vous  figurez-vous  ça?,..  Quelle  lessi 
pour  nous  deux  !.,, 

Lysel,  fâché,  se  récria: 

—  Pour  moi,  c'est  à  peu  près  la  môme  chose  î,..  Songez  ( 
je  ne  pourrai  peut-être  plus  jamais  jouer,  plus  jamais!...  Si  c 
la  crampe,  elle  est  incurable.  Vieuxtemps,,, 

11  s'interrompit  à  ce  nom  :  Vieux  temps  était  mort  pa 
1  y  tique.  Si  ces  douleurs  mystérieuses,  si  ce  brusque  ai 
de  quelques  muscles  annonçaient  l'horrible  mal,  Thorri 
fin?,- 


^ 


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L*OMBRE   s'étend   SUR  LA   MONTAGNB. 


349 


Sais-je  même  si  ce  n'est  pas  pire?  s'écria-t-il  avec 
>oir. 

sa  grosse  main  lourde,  Max  lui  frappa  sur  l'épaule  : 

Hé  !  tranquillisez-vous,  mon  cher  maître  !  On  guérit  de 
es  maux,  quand  on  veut  guérir.  Ces  artistes  sont  tous  les 
s  !  Ah  !  je  les  connais,  moi  qui  en  ai  tant  vu  1  C'est  leur 
latïon,  qu'ils  devraient  soigner  :  elle  leur  fait  plus  de  mal 
:outes  les  maladies!  Allez,  allez,  dans  deux  ans,  nous 
menceronsi  •  ^, 

-dessus,  pour  achever  de  réconforter  Lysel,  il  se  mit  à  ra- 
'  ses  déconvenues  avec  certains  de  ses  sujets:  un  ténor 
X  avait  subitement  perdu  la  voix,  dans  l'incendie  d'un  hôtel 
adelphie  : 

La  peur,  mon  cher,  la  peur!...  Penh!... 
le  danseuse  avait  disparu  avec  un  cow-boy,  à  San- Francisco, 
lieu  d'une  tournée  magnifique.   Un  pianiste  avait  pris  le 
s  en  débarquant:  impossible  de  lui  faire  donner  un  seul 
(iquante  concerts  de  son  engagement. 

Et  toutes  les  salles  étaient  retenues  ! 

sel  écoutait  d'une  oreille,  ne  pensant  qu'à  son  mal. 

Mais  le  pire  qui  me  soit  arrivé,  c'est  avec  Panache!... 
he,  vous  savez  bien?...  Non?  Vous  n'avez  jamais  entendu 

de  lui?...  Pas  possible!...  Le  singe-homme,  ça  ne  vous 
in?...  Il  a  eu  un  pendant  qui  a  fait  son  tour  d'Europe,  un 
lé  Consul:  mais  Panache  était  plus  fort!...  Il  se  conduisait 
e  comme  un  gentleman...  Mieux  que  moi,  ma  parole!... 
is  aviez  vu  sa  distinction  ! . . .  Il  mettait  des  gants,  il  fumait. . . 
lit  du  violon,  lui  aussi...  Pas  comme  vous,  bien  entendu; 
>our  un  singe,  c'était  gentil...  Je  l'avais  payé  vingt  mille 
Sy  et  il  les  valait...  C'était  une  fortune:  il  m'appartenait, 
comprenez!...  Pas  de  procès,  pas  de  dédits,  pas  d'histoires, 
..  Beaucoup  de  gens  le  prenaient  pour  un  homme.  Pour- 
1  n'était  qu'un  animal:  et  comme  tel,  hors  la  loi...  Admi- 

hein?...  Seulement,  il  est  mort...  La  phtisie,  cher  mon- 

Une  maladie  humaine.  On  l'a  soigné  comme  vous  ou 
il  a  eu  les  premiers  médecins  du  pays.  Rien  n'y  a  fait.  Et 
^ais  pas  eu  le  temps  de  l'assurer!...  J'ai  tâché  de  rattraper 
le  chose  sur  son  agonie  :  un  spectacle  qui  en  valait  un 

je  vous  en  réponds!...  Il  fallait  le  voir  ramener  ses  cou- 
res sur  son  menton!...  Si  vous  aviez  vu  ce  geste,  il  vous 


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350 


REVUE   DES   DEUX   âfONDES. 


aurait  lire  des  larmes!,..  Et  ses  regards!.*.  Quels  regards!^. 
Mais  on  trouvait  ça  trop  triste  :  à  la  Hu,  il  n  y  avait  plui^  que  moi 
qui  venais  le  voir!...  Et  j'y  raetlais  du  senlinient!... 

Max,  qui  arrivait  à  son  point  d'arrêt,  se  leva  eu  ajoutant  : 

—  Vous  du  moLOS,  ûioa  cher  maître,  vous  avez  a tteu du  la  fin, 
pour  avoir  la  crampe!... 

Et,  ayant  ëerré  la  main  de  sou  compagnon,  il  sauta  du  car, 
qui  reprit  son  vol  tapageur. 

a  Où  est  le  temps,  songeait  Lysel  en  filant  Je  long  de  Taveuuc, 
où  est  le  temps  où  les  artistes  >  bonne?  gens  désintéres^é^i 
vivaient  et  mouraient  dans  leur  province,  tenaient  les  orgues 
dans  IV^glise  de  leur  baptt^me,  à  côté  du  cimetière  qui  recueil* 
lerait  leurs  dépouilles^  produisaient  dans  la  joie  sans  songer  au 
sort  de  leurs  œuvres,  les  léguaient  insouciamment  à  la  post*^- 
rite,  et  surtout,  ignoraient  jusqu'il  re.\it*letjce  des  dollars  qu'on 
récolte  en  faisant  concurrence  aux  singes  savans?  Où  est  le  temps 
Où  ils  restaient  pauvres,  sans  autre  besoin  que  de  répandre  leur 
génie,  sans  autre  dt^sir  que  d'être  écoutés  pur  quelques  âmes  peri- 
îïives?  0  vieux  maîtres  dont  on  retrouve  peu  à  peu  les  ouvrages, 
et  vous  dont  les  noms  sont  perdus,  non  Teffort,  vous  qui  n'au^0^ 
pas  la  reconnaissance  des  hommes,  mais  qui  avez  eu  le  travail, 
vous  tous  dont  la  gloire  anonyme  se  perd  dans  celle  de  notre 
art  magnifique,  qui  nous  rendra  votre  candeur,  votre  simplicîlét 
Klles  furent  la  source  de  votre  génie  :  qu'eussiez- vous  fait,  forcés 
de  vivre  commo  nous?  » 

En  raisonnant  ainsi,  il  arrivait  au  coin  de  la  trente- troisième 
rue.  Il  descendit  et  gagna  l'hôtel  Waldorff,  où  il  occupait  uue 
chambre  au  onïî^nie  étage.  La  lettre  d'Irène,  la  lettre  tant  atten- 
due, venait  d'arriver.  II  l'ouvrit  dans  un  grand  élan  de  joie: 
c'était  la  dernière,  enfin,  celîe  qui  ne  précédait  plus  que  de 
quelques  jours  l'heure  bénie  du  revoir.  Elle  disait  : 

f  Asjîzse,  jeudi. 

H  Je  VOUS  écris  pour  la  dernitTe  fois,  mon  ami.  Qaand  ces 
lignes  VOUS  parviendront,  voub  serez  à  la  veille  de  quitter  le  sol 
américain.  J'ai  tardé  jusqu'à  présent  à  vous  dire  ce  qui  me  coûtt 
tant  à  dire,  —  ce  t[ui  cependant  doit  être  dit  :  je  craignaiJ 
d  ajouter  a  ne  peine  Iruji  lourde  h  la  fatigue  que  vos  lettres  trahît 
saient;  Je  tâchais  de  vous  habituer  peu  à  peu,  par  la  rareté  des 


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L  OMBaS    8'ÉTEIiD    SUR   LA   M0T4TA&NE. 


351 


me»,  à  vous  passer  de  moi.  Mais  Theurô  du  retour  va  son- 
:  je  ne  puis  remettre  davantage*  Mon  bon ^  mon  fidèle  ami, 
onnez-moi!  Je,  ne  vous  attendrai  pas  à  Paris  comme  vous 
ériez,  vous  ne  recevrez  pas  la  dépêche  que  vous  me  de- 
dez.  Jusqu'au  moment  où  j'écris  ces  lignes j  nous  sommes 
fs  unis  malgré  la  distance;  quand  elles  passeront  sous  vos 
:  bien-aimés,  nous  serons  séparés  par  quelque  chose  de  plus 
orable  que  l'espace.  J*aurai  quitté  cette  ville:  je  ne  vous  dis 
où  je  serai j  je  vous  supplie  de  ne  pas  vous  eu  informer, 
lez  seulement  que  notre  voyage  se  prolongera  longtemps 
re  :  je  ne  rentrerai  que  lorsque  je  vous  supposerai  plus  cou- 
ux  contre  le  chagrin,  consolé  par  la  tuile  des  jourSj  persuadé 
la  réflexion  que  j'agis  pour  notre  bien  commun  ;  je  ne  ren- 
li  que  quand  je  me  sentirai  moi-même  assez  forte  pour  vous 
ir  sans  trouble,  —  si  nous  nous  revoyons.  J'ajoute  que  tout 

a  été  concerté  avec  mon  mari,  dont  le  concours  est  indis- 
iable  h  mon  plan  de  guérison.  U  a  beaucoup  souffert  par 
e  faute  :  je  ne  m'en  serais  jamais  douté^  tant  son  visage  et 
arole  savent  garder  les  secrets  de  son  cŒur,  si  nous  n'étions 
rés  ensemble,  lui  et  moi,  par  des  voies  différentes,  à  la  même 
Uusion  :  Turgence  de  changer  notre  vie,  pour  la  rétablir  dans 
érité.  Vous  connaissez  mes  raisons  :  à  quoi  bon  vous  les 
iter?  vous  nWez  sûrement  rien  oublié  de  nos  entretiens.  Voua 
^Dsez  avec  douleur,  j'en  suis  sûre  :  guidé  par  votre  souffrance 
ne,  vous  reconnaîtrez  Timpérieuse,  Tinvincible  nécessité  des 
ifs  auxquels  j'obéis.  Ce  sera  pour  vous,  comme  ce  fut  pour 
,  le  commencement  de  la  consolation  :  rien  n'apaise  nos 
îltes  comme  le  sentiment  de  Yinévitable;  notre  égoïste  vo- 
é  s  y  détend  en  capitulant. 

ti  En  lisant  ces  lignes,  mon  ami,  je  sais  que  vous  m'accablr-z 
reproches.  Vous  me  trouvez  lâche.  Vous  pensez  à  tout  ce  (]iiq 
s  avions  si  durement  conquis  sur  nous-mêmes  et  sur  la  vie, 
)tre  énergie  pour  braver  les  circonstances  adverses,  aux  saeri- 
9  intimes  dont  nous  avons  payt^  notre  affection.  Vous  me 
;z  d'ingratitude,  ne  pouvant  m 'a  ce  user  d'iuconfi  tance.  Vous 

reprochez  de  mal  récompenser  votre  longue  fidélité,  votre 
Iresse  loyale,  l'amour  profond  que  vous  m'avez  voué  peu- 
t  tant  d'années.  Ne  me  condamnez  pas!  J'ai  longtemps,  — 
[>  longtemps  résisté  à  la  poussée  intérieure  qui  m'emporte  à 
m.  Si  j  ai  traversé  une  période  dlvresse,  cette  période  où  les 


~M 


3S2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

regards  troublés  ue  distinguent  plus  la  réalité  des  choses,  il  y  a 
déjà  longtemps  qu'avec  une  douloureuse  clarté,  je  nous  vois 
flotter  tous  deux  dans  l'erreur  et  lè  mensonge;  Terreur,  oui,  mou 
ami,  l'erreur  de  croire  qu'on  peut  impunément  substituer  la  règle  ^Je 
qu'on  se  fait  soi-même  de  son  amour  à  celle  où  l'expérience  des  ^»^ 
siècles  a  emprisonné  l'amour  ;  et  le  mensonge,  ou  plutôt  la  .^^a 
longue  chaîne  de  mensonges  dont  cette  erreur  initiale  multiplie  ^^£e 
et  soude  les  anneaux.  Je  ne  puis  plus  me  leurrer  des  spécieux ^^cr^m 
argumens  que  le  cœur  invoque  pour  justifier  ses  faiblesses  :  mxWMLmul 
sophisme  n'a  plus  le  pouvoir  de  me  tromper.  C'est  pourquoi  jo  ^  je 
vous  dis  adieu.  Cette  vérité,  que  vous  n'aimez  pas  assez,  m'inond^^^^.de 
de  ses  rayons  :  aucune  dialectique  ne  saurait  plus  l'obscurcir  ilmim:  ni 
la  réfuter.  Ses  ordres  éclatent  à  mon  oreille  :  mesurez  leur  puis^^^is- 
sance  au  chagrin  que  je  vous  cause  pour  leur  obéir  I 

<(  Ne  croyez  pas  toutefois,  mon  ami,  que  je  renie  rien  df>      de 
notre  passé.  Je  n'ai  pas  un  remords  :  nous  n'avons  pas  à  en  avoiM:^ çpir. 
Je  pense  avec  une  douceur  infinie  à  l'entente  de  nos  deux  cœujm:  m.mMTs 
si  séparés  et  si  proches,  si  bien  faits  pour  n'être  qu'un,  qui  on:       ne 
cesseront  d'être  un  que  parce  que  j'écris  ces  lignes  et  que  von^'^^ioas 
les  lirez.  Ce  fut  ainsi,  et  c'était  bien.  Si  le  passé  était  à  revivr^-^Mrsre, 
je  n'y  voudrais  pas  changer  un  seul  trait.  Oui,  j'ai  la  fierté  dE>        de 
penser  que  je  ne  voudrais  rien  changer  à  notre  vie.  Quand  on    .^zsi  a 
eu  ce  que  nous  nous  sommes  donné  Tun  à  l'autre  à  trave: ^^^ers 
tant  d'obstacles,  on  ne  voit  derrière  soi  que  de  la  lumière  et  c^       de 
la  beauté.  Mais  pour  rester  dans  ce  chemin,  il  faut  la  force  c^      de 
la  jeunesse,  son  irréflexion.  J'approche  de  l'âge  où  une  temumi^^^^e 
n'est  plus  que  mère,  où  je  verrai  ma  fille  commencer  sa  yr^^^^ie 
d'amour.  Ah  !  je  sais  bien  ce  que  je  lui  souhaite  !  Et  je  suis  -s^  à 
celui  où  Ton  a  soif  de  lumière  et  d'harmonie  :  j'entends  des  di^£-^" 
sonances  qui  échappaient  jadis  à  mon  oreille,  je  distingue  d  -^^^ 
ombres  que  mes  yeux  ne  voyaient  pas.  C'est  pourquoi  je  voi 
écris  ceci  et  disparais  pour  un  temps  de  votre  vie. 

«  Pour  un  temps!...  Je  désire  que  nous  nous  revoyions 
jour,  je  sais  que  vous  le  voudrez  aussi.  Quand  ce  jour  viendr^=^ 
le  temps  aura  fait  son  œuvre  :  sa  clémence  habituelle  ne  not 
manquera  pas.  Vous  aurez  compris  :  votre  jugement  sera  solic 
et  sûr.  J'ai  confiance  en  votre  équité  :  après  la  première  doi 
leur,  après  la  première  révolte,  elle  vous  fera  reconnaître  çu" 
le  fallait^  que  j'avais  raison.  Alors,  la  métamorphose  sera  cou 
plète,  nous  serons  devenus  l'un  et  l'autre  ce  que  nous  devos 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne. 


3S3 


ttîr,  nos  volontés,  —  notre  volonté  aura  conjuré  Terreur 
otre  cœur.  Il  n'y  aura  plus  entre  nous  que  l'exacte  dose 
itié  que  nous  permet  la  destinée.  Je  n'enlèverai  aux  miens, 
vous,  aucune  parcelle  de  ce  que  je  leur  dois.  Vous  ne  me 
erez  rien  de  plus  que  ce  que  je  puis  recevoir.  Il  n'y  aura 
m  angle  de  notre  cœur  que  nous  soyons  obligés  de  cacher  : 
li  tant  de  honte  d'en  avoir  dû  cacher  le  plus  beau,  et  j'as- 
avec  tant  de  force  à  cette  heure  où  il  ne  sera  plus  qu'un 
sil  transparent!  Ah!  mon  bon,  mon  cher  ami,  tâchez 
ler  assez  la  vérité  pour  vous  réjouir  de  l'avoir  reconquise, 
^ra  votre  consolation  ! 

La  blessure  que  je  vous  fais  n'a  du  moins  rien  d'empoi- 
é.  Il  y  a  tant  d'amours  qui  finissent  dans  la  jalousie,  la  ran- 
,  la  haine  ou  le  remords  !  Rien  de  semblable  entre  nous  : 
savez  qu'aucun  souvenir  n'effacera  jamais  le  vôtre  ;  je  sais 
nulle  autre  ne  sera  jamais  pour  vous  ce  que  j'ai  été.  Notre 
8  cœur,  ou  du  moins  notre  vie  d'amour,  finit  ici.  J'ai  rempli 
!  la  vôtre,  vous  avez  rempli  toute  la  mienne.  Mon  seul 
d  est  de  durer  plus  qu'elle.  J'ai  souvent  espéré  que  la  mort 
largerait  de  l'interrompre  à  l'heure  opportune,  et  j'aurais 
X  aimé  cela.  Mais  on  ne  peut  pas  compter  sur  la  mort  : 
pourquoi  j'accomplis  cette  t&che.  Mon  ami,  pardonnez  à  la 
qui  vous  frappe  !  Et  sentez  à  travers  l'espace  la  tendresse 
ie  que  je  mets  dans  mon  adieu  !  » 

ysel  lut  et  relut  ces  lignes,  sans  en  comprendre  tout  le  sens, 
en  accepter  l'arrêt.  Mille  projets  contradictoires  se  bous- 
ent  dans  son  esprit.  Il  maudit  la  distance  qui  l'empêchait 
mrir  sur  les  traces  d'Irène,  —  et  il  aurait  manqué  l'heure 
âpart  si  Weisskind  n'était  venu  le  chercher  pour  le  conduire 
>rt.  Le  pianiste  restait  en  Amérique,  ayant  trouvé  une  place 
un  conservatoire  de  l'Ouest.  Il  était  heureux  :  sa  fiancée 
ait  par  un  prochain  bateau.  Il  fit  un  affreux  calembour  : 
Je  vous  ce  accompagne  »  pour  la  dernière  fois  ! 
.ysel  n'en  sourit  même  pas,  et  le  suivit  sans  l'entendre,  sans 
ipondre.  Les  formalités  du  départ  s'accomplirent  mécanique- 
,.  Bientôt,  il  vit  s'éloigner  la  rive  américaine,  formidable  et 
idide. 

l'était  la  fin  d'un  jour  d'avril.  Dans  la  rude  lumière  du  prin- 
is  hâtif,  qu'un  rapide  crépuscule  éteindrait  bientôt,  presque 
seul  coup,  d'énormes  bâtisses  dressaient  leurs  carcasses  de  fer 
TOM»  XXXVII.  —  1907  23 


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354 


REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


encore  dégarnies,  ou  leurs  vingt-cinq  étages  dont  les  vitres  s'al- 
lumaient aux  rayons  du  soleil  oblique  ;  des  rues  enchevêtrées, 
d'aspect  étroit,  fuyaient  vers  le  centre  invisible,  qui  déversait  sur 
le  port,  par  ces  minces  canaux,  une  foule  toujours  plus  compacte. 
La  fantastique  armature  du  pont  de  Brooklyn,  où  couraient  dans 
la  fièvre  des  myriades  de  points  noirs,  les  formidables  entasse- 
mens  des  docks  criblés  de  ballots,  de  machines,  d'objets  déformés 
par  la  distance  et  méconnaissables,  la  forêt  des  cheminées,  des 
mâts  aux  voiles  pliées  pour  l'escale  ou  gonflées  pour  le  départ, 
les  pavillons  agitant  dans  l'air  les  couleurs  des  nations,  toute 
cette  œuvre  humaine  multiforme,  prodigieuse,  féerique,  mêlée 
aux  flots  de  la  mer  bleue,  aux  vagues,  aux  nuages,  aux  lignes 
lointaines  des  collines  ou  des  dunes,  entourant  la  large  bouche 
de  l'Hudson  ou  se  perdant  au  loin  vers  l'infini  caché  de  la  ville, 
donnait  au  paysage,  à  mesure  qu'il  s'éloignait,  un  aspect  tita- 
nesque,  tragique  et  déchiqueté  :  comme  si  ces  constructions  iné* 
gales,  dont  on  ne  distingua  bientôt  plus  que  la  ligne  irrégulière 
et  les  ombres  fuyantes,  n'étaient  déjà  que  les  vestiges  abandonnési 
d'un  monde  détruit.  Cependant,  des  acclamations  éclatèrent,  sa — . 
luant  au  passage  la  Liberté  colossale  qui  tend  à  l'Europe  sa  torch 
illusoire.  Elles  arrachèrent  Lysel  à  sa  morne  contemplation 
Liberté  I  qjxe  fait-elle  donc,  dans  un  monde  où  le  cœur  enchaîni 
meurt  ou  se  vide  sans  avoir  brûlé  de  toute  sa  flamme?... 


IV.   —  LA  LETTRE  DE  LYSEL 


((  Je  crayonne  ces  lignes  dans  ma  cabine,  Irène.  Les  lirez-voi 
janiais?  Je  ne  les  écris  pas  pour  discuter  votre  lettre  :  à  quoi  bo 
L'on  ne  mesure  les  obstacles  à  son  amour  que   lorsqu'il 
affaibli  :  le  vôtre  doit  l'être,  puisqu'il  capitule  devant  la  vie;  '. 
mien  n'a  rien  perdu  de  sa  force  :  il  serait  prêt  à  tout  brave 
J'écrie  pour  rester  auprès  de  vous,  malgré  vous,  pour  que  voi 
sentiez  ma  pensée,  dont  vous  ne  voulez  pas,  dans  les  lieux  inconn 
où  vous  la  fuyez,  pour  vous  confier  ma  tristesse  comme  auti 
fois  quand  vous  m'écoutiez,  pour  échapper  à  mon  éternelle  so 
tude  :  cette  solitude  d'où  votre  tendresse  m'avait  tiré,  où  vol 
volonté  me  replonge.  Et  je  vous  écris,  après  avoir  erré  jusqu'à^ 
fin  du  jour  parmi  les  passagers. 

«  Sont-ils  réels?  Je  ne  sais  pas.  Il  me  semble  qu'il  n'^ 
que  des  fantômes,  autour  de  moi,  comme  si  la  vie  s'était  r^^ 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  35S 

^^  de  tous  les  êtres  depuis  qu'il  n'y  a  plus  d'amour  dans  votre 

<^  Aa  moment  où  la  rive  américaine  achevait  de  s'effacer  à 
^  horizon  des  flots  apaisés,  je  me  suis  entendu  appeler  par  mon 
nottà; 

«  —  Monsieur  Lysel,  me  reconnaissez- vous? 

«  C'était  une  jeune  fille.  Je  ne  me  souvenais  pas  de  l'avoir 

J^^ïuds  vue.  Elle  me  dit  qu'elle  s'appelait  Maud  Weddinghouse, 

^^     xn'avait  rencontré  à  Baltimore,  dans  une  maison  luxueuse, 

*^^^pitalière  aux  artistes.  Elle  est  très  jolie.  Ses  beaux  yeux  ajou- 

T^^ottt  :  «  Gomment  peut-on  m'oublier?  »  Il  paraît  que,  ce  soir-là, 

J  ^"v^ais  joué  ma  chère  sonate  de  Biber.  Je  ne  m'en  souvenais  pas 

^^>^antage.  Elle  voulut  me  présenter  à  sa  famille.  Je  me  laissai 

^*^*e.  Ils  sont  là  toute   une  tribu,  qui  se  rend  gaiement  en 

:J^^^»)pe  :  mère,  oncle,  sœurs,  frères,  cousins,  je  ne  sais  com- 

-^^x.  Ils  rient,  babillent,  gazouillent,  plaisantent  et  jouent,  entre 

^^^-^  ou  avec  des  compatriotes  plus  folâtres  que  ces  marsouins 

^ï^^^^  suivent  parfois  les  vaisseaux.  L'oncle,  le  colonel  Fryar,  est 

^^*^  ancien  aide  de  camp  du  général  Lee.  Il  a  une  jeune  femme 

^^^^  belle,  très  gâtée,  élégante,  indolente,  langoureuse  comme 

y*^^^e  créole.  (Elle  est  de  la  Nouvelle-Orléans.)  Ils  m'ont  assis  à 

^Xu-  table,  entre  elle  et  miss  Maud.  Je  n'ai  pas  entendu  la  moi- 

^^^  de  ce  qu'on  me  disait.  Je  répondais  à  peine.  Ils  ont  dû  me 

^^^'^uver  sauvage   et   grossier.  Pourtant,  après  le  dîner,  on  m'a 

^^^^nduit  dans  le  salon  du  colonel,  où  l'on  m'a  présenté  des   al- 

^^>ims.  Le  coup  de  l'autographe.  Les  tiraillemens  de  ma  main, 

^^^ndant  que  je  m'exécutais,  m'ont  alors  rappelé  une  chose  qui 

^^e  tourmentait  avant  votre  lettre,  et  que  vous  ne    savez  pas 

encore  :  j  ai  la  crampe,  Irène,  je  ne  suis  peut-être  plus  qu'un 

infirme  ;  peut-être   mes  doigts  ne  courront -ils  plus  jamais  sur 

\es  cordes  ;   peut-être    n'éveillerai-je   plus    les    âmes   de  mon 

^uarnerius  et  de  mon  Montagnana;  peut-être  vais-je  perdre  ma 

>iroix  au  moment  où  je  vais  cesser  d'entendre  la  vôtre... 

«  Maintenant,  je  suis  seul,  j'ai  quitté  ces  étrangers.  Les  rc- 
trouverai-je  demain?  Ou  seront-ils  fondus  dans  le  brouillard  qui 
montait  ce  soir  de  TOcéan?...  » 

«  C'est  comme  je  vous  le  disais  hier,  Irène  I  Sans  vous,  le 
monde  est  une  lanterne  magique,  que  le  montreur  a  oublié 
d'éclairer.  Aucune  forme  ne  se  dessine  :  à  peine  si  Ton  distingue 


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356  REVUE   DES    DEUX   MONDES. 

des  taches  fantoinatiq[U6s  sur  ce  fond  obscur.  Ce  qui  est  se  con- 
fond avec  ce  qui  n'est  pas.  Est-ce  que  je  vis  encore,  parmi  tant 
de  spectres?  Est-ce  que  je  suis  sûr  de  mon  être?  Comment  puis-je 
aller,  venir,  causer,  avec  Tidée  que  je  ne  vous  verrai  plus?  Car, 
quoi  que  vous  disiez  à  la  fin  de  votre  lettre,  je  ne  vous  verrai 
plus.  Je  ne  pourrai  jamais  avoir  pour  vous  les  yeux  que  vous 
voulez;  et  si  vous  avez  désormais  pour  moi  ceux  que  vous  dites, 
j'aime  mieux  n'en  plus  rencontrer  le  regard.  Alors,  laissez-moi 
végéter  parmi  ces  fantômes  ! 

«  A  la  fin  de  la  matinée,  Maud  est  venue  me  tenir  compagnie, 
sur  le  pont,  pendant  que  je  regardais  la  mer.  Elle  a  une  belle 
voix  émouvante.  Elle  sait  dire  de  jolies  paroles.  La  plupart  de 
ses  compagnes  de  route  sont  déjà  malades,  le  roulis  étant  assez 
fort.  Elle  résiste.  Elle  m'a  expliqué  qu'on  résiste  à  tous  les  maux 
par  la  volonté.  Voilà  qui  vous  conviendrait,  n'est-ce  pas?  Elle 
soutient  aussi  que  le  mal  n'existe  pas,  ou  que  du  moins  on  peut 
toujours  le  changer  en  bien,  moyennant  un  léger  effort.  C'est 
une^  théorie  américaine.  On  l'appelle  la  mind-cure.  Miss  Maud 
est  une  fervente  de  la  mind-cure.  Elle  lit  de  gros  livres  qui  en 
rapportent  les  miracles  :  on  guérit  des  paralytiques  et  des 
ivrognes,  on  transforme  la  tristesse  en  joie,  le  désespoir  en  séré- 
nité, on  se  délivre  de  ses  maladies,  de  ses  soucis,  de  ses  chagrins. 

«  —  Mais  vous,  mademoiselle,  lui  ai-je  dit,  vous  n'avez  cer- 
tainement jamais  eu  besoin  de  Isl  mind-cure  :  vous  ignorez  l 
maux  qu'elle  supprime.  C'est  peut-être  pour  cela  que  vous  croye: 
tant  à  son  efficacité. 

«  Elle  a  un  peu  rougi,  et  m'a  répondu  : 

«  —  Tout  le  monde  a  de  petits  malheurs,  de  petits  malaises  :  j 
crois  à  la  mind-cure  dans  les  grandes  choses,  parce  que  je  V\ 
éprouvée  dans  les  petites.  Et  puis,  tout  le  monde  aussi  renconti 
des  gens  qui  ont  besoin  d'un  secours  en  esprit.  Alors,  c'est  pou 
eux  qu'on  agit  :  on  sent  leur  mal,  on  leur  donne  la  force  d'; 
résister. 

«  Elle  a  dû  me  trouver  l'air  sceptique;  elle  a  ajouté,  en  m0 
regardant  de  ses  beaux  yeux  limpides  : 

«  —  Si  vous  étiez  malade,  par  exemple,  ou  si  vous  aviez  ui^ 
grand  chagrin,  je  crois  que  je  pourrais  beaucoup  pour  vous. 

«  —  Comment  cela? 
—  Rien  qu'en  vous  persuadant  qu'il  faut  accepter  ce  qui  est, 
sans  se  tourmenter,  parce  que  tout  est  bien  I 


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/ 


l'ombre  s'étend  sur  la  montagne. 


357 


K  N*est-ce  pas  à  peu  près  ce  que  vous  me  dites,  Irène?  Vous 
w,  vous  voulez  qu'on  «'incline  à  sa  destinée.  Miss  Maud 
ne  convaincra  pas  davantage!  Elle  semblait  attendre  une 
Sdence.  Je  ne  lui  en  ai  fait  aucune.  Qu'est-ce  que  cette 
mt,  avec  son  âme  d'aurore,  peut  savoir  de  mon  couchant? 
îst-ce  que  son  petit  cœur  innocent  peut  deviner  des  orages 
ni  en?  Aucun  des  lourds  problèmes  que  vous  avez  cru  résoudre^ 
ne  disant  adieu,  n'existe  pour  elle.  C'est  une  petite  chose 
lide,  l'ombre  d'une  fleur  qui  glisse  sur  mon  chagrin, 
c  Sa  jeune  tante,  M""*  Fryar,  est  bien  différente.  Pendant 
le  colonel,  dont  la  grosse  figure  est  toujours  congestionnée, 
e  des  cock-tails  ou  joue  au  pocker,  elle  traîne  à  sa  suite  un 
ège  de  soupirans.  Quand  elle  traverse  le  pont,  tous  les  hommes 
e  tournent:  on  devine  que  leur  gorge  se  sèche  rien  que  de 
îontrer  le  regard  de  ses  yeux,  qu'elle  le  sait  et  qu'elle  en  est 
^I  À  la  fin  de  l'après-midi,  elle  a  quitté  sa  cour  pour  venir  se 
ncer  dans  un  rocking-chair  à  côté  du  mien.  Jamais  elle  ne 

préoccupée  de  l'action  de  l'âme  sur  le  corps,  celle-là!  Elle 
)ense  à  soulager  les  maux  de  personne  :  je  suis  sûre  qu'elle 
connaît  d'autre  sentiment  que  l'orgueil  de  sa  beauté,  et  le 
>in  continuel  d'en  exercer  la  puissance.  Sa  volont»^  doit 
un  faucon  bien  dressé,  qui  fond  sur  sa  proie  dès  qu'il  y  voit 
r.  Elle  parle  peu.  Elle  ne  dit  que  des  choses  insignifiantes. 

les  dit  d'une  voix  impérieuse,  irrésistible,  qui  s'adresse  à 
itinct.  Ses  gestes  sèment  le  désir;  ses  attitudes,  ses  regards, 
sourires  l'enveloppent  de  volupté.  Elle  est  restée  près  d'une 
re  avec  moi.  Comme  je  ne  disais  rien,  elle  parla  plus  que 
kbitude.  Elle  parla  même  beaucoup.  Mon  indifl*érence 
^nnait.  Â  la  fin,  elle  m'a  lancé  de  sa  voix  de  commande- 
it: 

K  —  Vous  jouerez,  ce  soir,  n'est-ce  pas?...  Pour  moi 7... 
[<  Son  indiscrétion  m'a  tout  à  coup  rappelé  mon  autre  tour- 
it,  cette  crampe  dont  la  terreur  me  poursuivrait  toujours,  si 
louvais  penser  à  autre  chose  qu'à  votre  lettre,  Irène  !  Aussi 
sd-je  répondu,  sans  ménagement  : 

K —  Non,  madame,  je  ne  fais  pas  de  musique  entre  mes 
certs! 

K  Elle  s'est  levée  comme  une  impératrice  à  qui  son  cham- 
an  manquerait  de  respect,  et  m'a  foudroyé  des  yeux  en  s'éloi- 
nt.  C'est  une  créature  violente ,  tenace,  dominatrice ^  exi- 


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358 


BEVUE    DES    DEUX    MOND^. 


géante  et  perfide,  Aphrodite,  Astarté,  Vénus  Yerlîcordia.  Mais 
pas  plus  que  les  autres»  elle  ne  peut  rien  sur  moiL,.  n 

«  J'ai  passé  deux  jours  dans  ma  cabine,  fuyant  ces  gens  trop 
bruyans  pour  ma  tristesse  ;  je  me  sui^  mis  à  lire  le  livre  dtr 
M,  Jafl'é>  Vous  savez  que  je  ne  suis  ^uère  philosophe,  comiae 
vous  dites;  aussi  auraisje  eu  beaucoup  de  peine  à  fixer  mon 
attention  sur  ces  longues  pages,  sans  Imtérêt  direct  qu'elles  ont 
pour  moi.  Je  comprends  pourquoi  vous  m'en  recommandiez 
la  lecture!  Fatigué  par  ma  tournée,  je  n'avais  fait  qu'y  jeter  les 
yeux.  Si  je  Ta  vais  commencé  avant  votre  lettre,  je  n  aurais  peut- 
être  pas  été  au  delà  de  la  préface-  tandis  que  je  Tai  lu  jusqu'au 
bout,,. 

«  Ce  sont  vos  idées  dont  il  s'est  emparé,  Irène  I  A  moins  qu'il 
ne  vous  ait  inculqué  les  siennes...  Vous  êtes  très  près  de  lui 
très  loin  de  moi.  Commnnt  ce  déplacement  s'est -il  accompli 
sans  que  je  m'en  aperçoive?  Depuis  deux  ou  trois  ans^je  vous 
voyais  changer  sur  beaucoup  de  points;  je  ne  comprenais  pas  tout 
le  sens  de  ce  travail  îu  té  rieur,  comme  j'ignorais  ce  qui  se  pas- 
sait  dans  l'esprit  de  M.  JafTé,  Je  Tai  toujours  tenu  pour  un  homme 
terriblement  logique,  —  la  logique  incarnée.  Je  rauraiscru  inca- 
pable de  se  contredire  :  or,  son  nouvel  ouvrage  est  en  contradic- 
tion llagrante  avec  les  précédens.  Pendant  toute  sa  carrière j  il  a 
été  le  champion  de  ce  qu'il  appelle  encore  «  les  droits  de  la 
personnalité  humaine,  i>  J'abondais  dans  son  sens.  Vous  aussi. 
Peut-être  ses  écrits  ont-ils  contribué  à  fixer  Tidée  que  nous 
a\dons,  vous  et  moi,  de  ces  droits  de  la  personnalité^  et  qu'ils 
ont  ainsi,  dans  une  certaine  mesure,  conditionné  notre  vie. 
Voici  que,  dans  son  ellorl  acUu^l  pour  les  concilier  avec  ceux  de 
la  *f  collectivité,  »  —  oli  !  comme  je  déteste  le  mot  et  la  ehosel 
—  il  les  immole  enlièrement.  En  vain  se  débat-il  pour  paraître 
d'accord  avec  lui-même  :  l'individu,  —  son  idole  d  autrefois,  — 
s'anéantit  dans  sa  divinité  nouvelle  :  l'ensemble,  Tespèce,  tarac#« 
On  u  existe,  à  Fen  croire,  que  pour  i^  l'organisme  social  ;  »  s'il 
défend  la  famille  (dont  il  voulait  jadis  réduire  Tau  to  ri  té),  c'est 
parce  quelle  est,  comme  le  soutiennent  certains  qu'il  a  com- 
battus  jadis  et  dont  il  se  réclame  aujourd'hui,  la  tt  cellule 
constitutive  n  de  cet  ^-  organisme,  »  Dîeu  1  que  ces  métaphores 
m'agaceut  !  De  conibitMi  d  idées  fausses  elles  sont  le  véhicule!  J  ai 
réceuimenl  senti  frissonner  mon  âme  nationale,  en  revoyant  le 


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L*OMBRB   s'étend   SUR  LA  MONTAGNE. 


359 


drapeau  polonais  :  c'est  que  Tamour  de  la  pairie  est  encore  de 
l'amour.  Mais  qu'est-ce  que  cet  «  organis\ne  social  »  auquel  il 
faut  se  dévouer?  Je  n'en  sais  rien,  Irène,  ni  vous,  ni  lui,  ni 
personne.  Je  soupçonne  que  c'est  un  mot,  rien  de  plus,  un  de 
ces  mots  creux  qui  servent  à  exprimer  les  conceptions  incohé- 
rentes et  passagères  dont  peu  d'années  font  justice  ! 

«  Dans  cet  ordre  d'idées,  oti  vous  suivez  l'auteur,  vous  devez 
admirer  le  chapitre  sur  la  famille  et  le  devoir  social.  Moi,  je  le 
trouve  absurde,  à  cause  de  ce  paragraphe  où  la  passion  est  dé- 
crite comme  une  force  «  centrifuge,  »  qu'il  importe  de  réprimer, 
«  dans  l'intérêt  commun.  »  —  «  Gomme  l'ivrognerie  !  »  est-il  dit 
aussi.  Vous  approuvez  la  comparaison  ?  Alors,  vous  devez  approu- 
ver encore  Tapologie  de  la  «  morale  traditionnelle.  »  Il  me  semble 
que,  dans  sa  Théorie  des  Révolutions^  si  je  ne  me  trompe, 
M.  Jaffé  démontrait  que  toutes  les  prescriptions  de  cette  morale 
reposent  sur  les  intérêts  matériels  les  plus  bas,  quand  ce  n'est 
pas  sur  les  intérêts' possessifs  les  plus  féroces.  Pourquoi  sont- 
elles  devenues  tout  à  coup  «  la  sauvegarde  de  la  dignité 
humaine?  »  Pourquoi,  sinon  parce  que  M,  Antonin  Jaffé  veut 
résilier  une  sorte  de  contrat,  que  ses  précédentes  doctrines 
avaient  sanctionné  ? 

«  C'est  pour  cette  même  raison  que  l'espèce,  la  race,  l'en- 
semble, sont  institués  en  une  manière  de  religion,  en  une  divi- 
nité tyrannique  et  insatiable.  Nous  avons  fait  assez  de  sacrifices 
à.  cette  divinité-là  pour  nous  croire  en  règle  avec  elle  1  L'espèce, 
la  rac6)  l'ensemble  !  Vous  demandez-vous,  ][rène,  ce  que  repré- 
sentent ces  termes  abstraits?  Des  riens,  des  fantômes,  des 
ombres  pareilles  à  celles  des  voyageurs  et  des  matelots  qui  glis- 
sent sur  le  pont  pendant  que  je  vous  écris  ;  des  millions  de  pe* 
tites  ombres  falotes,  inconnues,  indifférentes,  fluides;  des  ombres 
qui  disparaissent  après  leurs  «  trois  petits  tours,  »  comme  dans 
la  chanson  enfantine.  Dans  l'étemelle  fluctuation  de  leur  néant, 
il  n'y  a  qu'une  seule  vérité  :  c'est  qu'elles  s'unissent  selon  les 
lois  de  l'amour,  qui  seules  sont  inscrites  dans  le  Code  de  la 
nature  et  seules  sont  éternelles.  C'est  ma  vérité:  ce  n'est  plus  la 
TÔtre.  Je  ne  désespère  pas  de  vous  y  ramener.  Ce  fut  longtemps 
celle  de  M.  Jaffé.  Il  la  renie.  Que  diront  de  cette  palinodie  ceux 
^i  se  sont  nourris  et  leurrés  de  ses  anciens  livres?  » 

«  Je  suis  remonté  sur  le  pont.  La  foule  des  passagers  s'est 


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360  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

éclaircie  :  beaucoup,  malades,  restent  dans  leurs  cabines,  comme 
moi  pendant  ces  deux  jours.  Au  lunch,  il  n'y  avait  autour  de 
notre  grande  table  que  le  colonel,  sa  femme,  miss  Maud,  et  deux 
des  jeunes  gens.  Pendant  que  nous  prenions  le  café,  notre  capi^ 
taine  s'est  approché.  Un  gentleman  que  je  ne  connais  pas  me  l'a 
présenté  le  plus  correctement  du  monde;  et  il  m'a  prié  de  jouer, 
le  soir,  au  profit  de  la  caisse  de  secours  des  matelots.  Miss  Maud 
a  appuyé  sa  requête  : 

((  —  Ce  sera  un  tel  plaisir  pour  nous,  de  vous  entendre  encore 
une  fois  ! 

«  M""*  Fryar  a  répoQdu  à  ma  place,  en  me  jetant  un  mauvais 
regard  : 

«  —  Malheureusement,  M.  Lysel  ne  fait  pas  de  musique  entre 
ses  concerts. 

«  Il  m'a  bien  fallu  avouer  mon  mal,  quelque  humilié  que 
j'en  fusse.  Personne  n'a  rien  dit  :  peut-être  parce  que  les  Améri- 
cains ne  parlent  pas  de  leurs  affaires  de  santé,  ou  parce  qu'on 
a  cm  que  je  donnais  un  prétexte.  Le  capitaine  s'est  éloigné  sans 
insister;  je  suis  resté,  très  piteux,  au  milieu  des  dîneurs,  qui 
parlaient  poliment  d'autre  chose.  Plus  tard,  vers  le  soir,  comme 
je  me  retrouvais  seul  avec  miss  Maud,  elle  m'offrit  de  me  guérir 
par  sa  méthode. 

((  —  Il  faut  la  foi,  lui  dis-je  :  je  ne  l'ai  pas. 

<c  —  J'en  aurai  pour  deux,  fut  sa  réponse. 

Elle  m'expliqua  son  traitement  :  elle  resterait  auprès  de 
moi,  tranquille,  sans  parler,  en  invoquant  contre  mon  mal  les 
forces  inconscientes  qui  sont  en  nous,  pour  notre  préservation 
et  notre  conservation.  Et  elle  me  montra  là-dessus  un  gros  livra 
de  William  James  sur  Y  Expérience  religieuse^  où  je  crois  qu'elle 
a  puisé  presque  toutes  ses  théories.  —  Peu  à  peu,  me  dit-elle  à  peu 
près,  ces  forces  triompheront;  votre  volonté,  restaurée  par  elles,  "^ 

chassera  la  douleur;  vous  cesserez  de  souffrir,  ou  de  penser  à  ^ 

votre  mal,  et  vous  retrouverez  l'usage  de  votre  main  I  —  Elle  était  ^ 

bien  jolie  en  parlant  ainsi,  la  gentille  petite  prêcheuse  !  Pour-  « 

tant,  je  n'ai  pas  accepté.  Mon  refus  manquait  de  galanterie,  ne  j 

trouvez- vous  pas?  Une  Française  s'en  serait  offensée.  Elle  m'a 
dit  gravement  : 

«  — Eh  bien  !  j'essaierai  de  vous  guérir  sans  votre  aide,  même 
quand  je  ne  vous  verrai  plus  ! 

«  A  ce  moment,  j'ai  pensé  à  mon  autre  mal,  le  plusdoulou- 


« 

^ 

^ 

^ 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne. 


3ffl 


X,  celui  que  vous  m'avez  fait,  qu'elle  ignore  et  ne  pourrait 
iprendre.  Le  soleil  tombait  à  l'horizon,  derrière  nous,  dans 
i  mer  agitée,  qu'il  incendiait.  Une  (ois  de  plus,  je  me  suis 
pelé  notre  soirée  d'Umspunnen,  cette  soirée  qui  me  haute 
ime  si  le  signe  de  ma  destinée  s'était  alors  dessiné  sur  les 
ûers  de  la  Jungfrau  ;  je  lui  ai  dit  : 

«  —  Pouvez-vous  empêcher  la  lumière  de  mourir,  comme 
va  mourir  tout  à  l'heure  ?  Pouvez-vous  empêcher  l'ombre 
tume  de  s'étendre  sur  la  mer  ? 
«  Elle  a  réfléchi  un  instant,  et  m'a  répondu  : 
<(  —  On  ne  peut  arrêter  ni  la  nuit  ni  la  mort  ;  mais  on  doit 
ire  qu'elles  sont  toutes  deux  belles  et  reposantes,  qu'elles 
ment  quand  il  le  faut,  que  nous  devons  les  aimer  comme 
aime  la  lumière  et  la  vie,  en  bénissant  Celui  qui  nous  les 
oie. 

«  Et  je  n'ai  pas  pu  lui  dire  ce  que  je  pensais  :  que  j'entrerais 
j  regret  dans  l'ombre  de  la  mort,  mais  que  je  ne  puis  sans 
ûUir  de  tristesse  renoncer  à  la  seule  lumière  qui  réchauffe 
1  crépuscule...  » 

«  J'ai  reçu  votre  lettre,  Irène.  Je  la  sais  par  cœur.  Malgré 
i,  j'y  découvre  toujours  des  choses  nouvelles.  Vous  dites  que 
s  auriez  mieux  aimé  que  la  mort  se  chargeât  de  nous  séparer, 
3que  la  séparation  devenait  nécessaire.  Vous  ne  me  convaîn- 
;  jamais  de  cette  nécessité,  je  vous  le  répète!  En  revanche, 
rois  avec  vous  que  cette  tâche  méchante  n'appartenait  qu'à  la 
rt.  Vous  vous  êtes  manqué  à  vous-même  en  l'usurpant.  Il  y 
3S  choses  qu'on  ne  doit  pas  demander  à  la  vie,  je  vous  Tac- 
le  :  ainsi  en  était-il  du  bonheur  complet  que  nous  n'avons 
ais  réalisé.  Mais  il  y  a  aussi  des  nœuds  que  la  mort  seule 
t  trancher,  —  et  le  nôtre  était  de  ceux-là.  Nous  devions 
ndre  son  appel.  Il  serait  venu  :  elle  frappe  plus  souvent  trop 
que  trop  tard.  Elle  nous  aurait  fait  grâce  quelque  temps 
3re;  peut-être  aurait-elle  choisi  l'heure  la  moins  cruelle, 
nous  eût-elle  emportés  ensemble,  comme  il  arrive,  dit-on, 
Iquefois.  Mais  il  ne  fallait  pas  toucher  nous-mêmes  à  notre 
inée,  il  fallait  la  laisser  s'accomplir  en  dehors  de  notre 
>nté.  Dans  toute  votre  lettre,  Irène,  il  n'y  a  que  cette  seule 
ase  que  je  veuille  retenir.  Je  l'interprète  ainsi  :  jusqu'à  la 
't,  malgré  la  vie...» 


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362 


REVUE    DES    DEUE   MONDES. 


«  Gommfi  on  doit  atterrir  au  petit  jour,  on  s'est  dit  adîen  ce 
soir,  eotre  passagers.  Je  crois  qu'à  ce  momaût,  nous  nom 
sommes  tous  aperçus  que  nous  n'étions  vraiment  que  des  incoBnuSï 
impénétrables  les  uns  aux  autres,  La  bonne  Maud  m'a  souri 
avec  un  peu  de  mélancolie,  et  m'a  dit  : 

i<  —  Tâchez  d'avoir  un  tout  petit  grain  de  foi  :  vous  verrei 
qu^en  pensant  à  vousj  je  vous  ferai  du  bien. 

ff  Et  puis,  au  dernier  moment  ; 

«  —  A  Parisj  nous  descendons  à  Thôtel  X,..,  maman  et  moi. 
C'est  un  hôtel  très  américain.  Venez  nous  voir, vous  croifeiquiï 
c'est  encore  l'Amérique  1 

«  M"''  Fryar,  quand  j  ai  pris  congé  d'elle,  a  planté  son  regard 
dans  le  mieo^  et  m'a  dit  : 

«  —  Moi,  je  suis  au  Grand-llôtel.  Je  compte  sur  vous. 

tt  II  me  semble  que  ces  deux  femmes  représentent  tout  c« 
qu'un  homme  peut  attendre  de  la  femme  :  Tune  promet  la  paix 
d'uû  heureux  loyer  où  la  fuite  des  jours  est  tranquille,  lautra 
offre  l'orage  et  la  volupté.  A  les  voir  si  rapprochées,  et  si  diffé- 
rentes, on  pense  que  la  vie  est  riche  infiniment,  qu  aucune  don* 
leur  ne  saurait  la  briser,  qu'elle  répand  sur  nous,  comme  une 
urne  intarissable,  des  promesses  et  des  désirs  qui  se  renouvel- 
lent aussi  longtemps  que  nous  pouvons  nous  prêter  h  ses  méta- 
morphoses. Peut-être  aurais-je  pu  choisir  entre  les  deux  ;  mes 
rebuffades  ont  imprcs,j5ionné  M""*  Fryar,  et  j'attire  cette  boone 
petite  âme  de  Maud  par  le  chagrin  qu'elle  pressent  en  moi. 
Peut-être  vous-même  m  auriez- vous  engagé  k  choisir.  J'ai  seule- 
ment pensé  que^  demain,  ces  deux  passantes  vont  s  évanouir 
comme  les  autres  dans  le  crépuscule  du  matin,  d'un  matin  gris, 
d'un  matin  triste,  —  du  matin  qui  aurait  pu  être  celui  du  jour 
radieux  où  je  vous  eusse  revue.,. 

«  Vous  seule  êtes  vraie,  Irène,  et  je  teuds  en  vain  les  maiiïi 
vers  vousl  *> 

«  Je  poursuis  cette  longue  lettre,  Irène,  sans  savoir  encore  fi 
je  vous  renverrai.  Les  figures  de  la  traversée  se  sont  dispersées 
eu  touchant  la  côte  d'Europe  :  les  unes  à  SouLhampton,  d'autï*es 
au  Havre,  d'autres  à  la  gare  de  TOuest,  où  j'en  ai  vu  glisser 
deux  ou  trois  dans  Tentassement  des  bagages.  Maintenant,  je  re- 
trouve des  figures  mieux  connues  dont  plusieurs  m'étaient  fasii- 
lîères,  autrefois. 


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l'ombre  s'étend  suh  la  montagne. 


363 


K  J'ai  revu  Louise  :  ma  tristesse  et  mes  devoirs  d'amitié  s'ac- 
laieot  à  me  cooduire  d'abord  auprès  d'elle-  Ce  o'est  pas  aaus 
le  que  je  l'ai  découverte  :  elle  n  a  plus  ni  son  appartement  ni 
nom.  Elle  na  phis  rien,  elle  existe  à  peine.  Le  pauvre  Hugo, 
s  son  igtiorance  des  gens  et  des  choses,  a  négligé  de  prendre 
tine  disposition  pour  lui  assurer  ravenîr.  Aussitôt  sa  dernière 
le  remplie,  elle  a  été  chassée  par  des  héritiers  inconnus, 
)urus  du  fond  de  TAIsace  pour  rafler  l'argent ,  les  meubles, 
bibelots,  les  papiers.  Ils  ont  couronné  leur  œuvre  en  lui 
ïnt  défense,  par  exploit  d'huissier,  de  porter  le  nom  de  celui 
Taimait  tant!  Tout  cela,  au  nom  de  ces  lois  dont  M.  Jaffë 
plaît  maintenant  à  démontrer  ta  sagesse.  Elle  s*est  alors 
ivée  à  ta  rue  :  Isa  associations  mutuelles,  dont  Hugo  fut 
nbre,  ne  pouvaient  rien  pour  elle,  parce  qu'elle  neat  pas  <*  la 
ve.  »  Elle  a  partagé  toute  Texistence  du  vieux  maître,  elle 
remplie,  "elle  s'est  donnée  jusqu'à  Tâme,  elle  s'est  épuisée  à 

chevet  pendant  sa  longue  maladie,  elle  lui  a  fermé  les  yeux. 
nporte!  L'état  civil  n  ayant  pas  inscrit  leur  union  sur  ses 
istres  sacrés,  elle  n'est  qu  une  «  concubine,  »  et  voit  se  dresser 
tre  elle,  avec  la  paperasserie  qui  représente  Tordre  social^ 
règlemens  qui  le  soutiennent,  les  groupemens  qui  le  corri* 
t  ou  le  complètent,  tout  son  outillage,  tous  ses  appareils, 
ï  ses  organes.  Une  fois  de  plus,  je  me  suis  indigné  contre 
pocrisie  de  ces   institutions,  oîi  le  mensonge  des  formes  et 

apparences  prime  la  vérité  des  senti meils  et  des  faits.  Et 
s,  j  ai  pensé  que  vous  n'auriez  point  partagé  ma  colère  :  vous 
avez  acceptées,  vous  vous  inclinez  devant  elles,  vous  nous 
•ifiez  tous  les  deux  à  leurs  exigences.  Pendant  qu'elles  pas- 
t  entre  nous  comme  une  lame  froide  pour  nous  séparer,  vous 
ïs  peut-être  :  «  C'est  justice!  »  Et  vous  appelez  cela  les 
>ûs  de  la  vie!,,.  Ah!  la  vie  m  apprend  autre  chose,  Irène! 
î  m'apprend  la  révolte  :  si  je  forme  un  dernier  vœu,  c'est 
li  de   la  braver.  Il  eût  été  si  facile  de  lui   résister,  à  nous 


H  Je  me  suis  arrêté  hier  sur  un  thème  qui  m'aurait  conduit 
6  vaines  plaintes... 

i<  Ma  seconde  visite  fut  pour  mon  médecin.  Il  ne  veut  pas 
ectricité,  lui  :  des  massages,  des  frictions,  des  douches.  Mais 
st  d'accord  avec  l'autre  pour  exiger  le  repos  complet,  A  peine 


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cogle 


364  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

me  permet-il  d'écrire  un  peu.  Il  me  défend  de  jouer.  Il  m*a  s 
tout  défendu  de  penser  à  mon  mal...  A  quoi  donc  veut-il  tji^^^'^^  ™ 

je  pense?...  Je  ne  pouvais  lui  dire  :  «  Si  je  ne  pense  pas  à  c^^  ^ 
mal-là,  cher  monsieur,  cpi'on  peut  combattre,  que  vous  cvoy^^^  . 
guérissable,  —  je    penserai  à   l'autre,   toujours,   à  celui  qii-^TI^^ 


échappe  à  votre  diagnostic,  et  à  votre  thérapeutique,  et  qui 

plus  terrible,  et  qu'aucun  médecin  ne  saurait  attaquer...  »  Ets.^     -*^ 

j'avais  ainsi  parlé,  cet  homme  eût  été  fort  surpris. 

«  En  rentrant  chez  moi,  j'ai  regardé  mes  violons,  ces  vieuac-^-^^ux 
amis,  —  ces  derniers  amis  qui  m'ont  tant  de  fois  consolé  et  n^-CK  ne 
chanteront  peut-être  jamais  plus  sous  mon  archet  :  mon  cher^^-c^ier 
Giuseppe  del  Gesù,  avec  sa  belle  volute  ouvragée  qui  me  fait-i-^^'aif 
toujours  penser  à  des  omemens  de  Bemin  ;  mon  Montagnana.i^-^3a, 
dont  vous  aimiez  le  son  puissant,  qui  a  été  mon  fidèle  com  .tf=M^^- 
pagnon  de  voyage;  mon  Maggini,  plus  sévère,  qui  convenait  s^^     s\ 
bien  aux  grands  morceaux   du  vieux  Jean-Sébastien.   C'est  s^^     ^^ 
affreusement  triste,  Irène,  tout  ce  qui  finit!  Ce  moment  oii  h^M^^^ 
vie  se  désagrège,  où  Ton  voit  disparaître  ses  amis,  où  Ton  sea^cr*^*^* 
mourir  des  morceaux  de  soi-même,  ses  nerfs,  ses  muscles,  so«:  -^"   ^ 
cerveau,  où  les  forces  diminuent,  où  le  cœur  même  ne  bat  plu 
avec  la  même  vigueur!  De  quelle  triple  cuirasse  d'indifférence- 
il  faut  être  ceint,  pour  .pouvoir  vieillir!  Et  c'est  ce  crépuscule 
c'est  ce  moment  où  tout  s'assombrit  que  vous  choisissez  poi 
m'abandonnerl...  » 

«  Vous  m'avez  défendu  de  chercher  à  vous  rejoindre.  C'est* "^ 
bien,  Irène,  je  reste  ici.  J'ai  voulu  du  moins  savoir  où  vous  êtes  :    ^ 
serait-ce  vous  désobéir?  Je  suis  donc  allé  chez  votre  mère,  qui      ^-^^ 
revient  de  Nice  ou  de  Monte  Carlo.  Il  n'y  a  jamais  eu  beaucoup        ^^  \ 
de  sympathie  entre  elle  et  moi.  Mais  à  qui  m'adresser?  Elle  est  -^ 

un  peu  malade,  et  ne  sort  pas  :  un  rhume.  Rien  de  grave,  je  ^ 

pense.  Elle  a  paru  fort  surprise  que  j'ignore  votre  résidence. 
«  Vous  ne  savez  donc  pas  où  ils  sont,  Lysel?  »  J'ai  lu  dans  ses 
yeux  cette  pensée  :  «  Ce  grand  amour  finit  comme  les  autres!  » 
Et  j'ai  deviné  qu'elle  pensait  cela  avec  une  satisfaction  mali-  ..  jt 

cieuse  :  nous  l'avons  beaucoup   étonnée,   parce  cpi'elle  n'avait  ^^i 

jamais  conçu  un  attachement  comme  le  nôtre;  son  étonnement 
cesse;  elle  se  réjouit  de  nous  voir  rentrer  dans  la  loi  commune.  ^ 

Du  reste,  elle  ne  s'est  pas  fait  prier  pour  me  renseigner,  et  m'a  ^ 

dit  qu'elle  vous  crpyait  à  Ravenne.  Il  est  vrai  qu'elle  a  aussitôt 


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l'ombre   8*ÉT£ND   sur   LA  MONTAGNE. 


365 


té  :  «  Je  n'en  suis  pas  sûre,  je  ne  garantis  rien,  il  y  a  plu- 
[*s  jours  que  je  suis  sans  nouvelles.  »  Si  bien  qu'en  la 
tant,  je  la  soupçonnais  de  m'avoir  donné  un  faux  renseigne- 
t,  dans  l'idée  que  vous  m'aviez  «  lâché,  »  —  comme  elle 
se  dire,  —  et  que  j'allais  vous  poursuivre  et  vous  obséder, 
oici  que  je  reçois  ces  fleurs,  qui  viennent  de  vous,  et  con- 
ent  ce  qu'elle  m'a  dit  !  Qui  m'enverrait  des  fleurs,  sinon  vous? 
s  les  reconnais  bien,  celles-là  :  ce  sont  les  petites  orchidées 
âges  qui  poussent  dans  la  pinète.  Vous  les  avez  cueillies 

les  vieux  pins  solennels ,  dans  ce  magnifique  paysage  que 
le  souviens  de  vous  avoir  vanté.  Que  veut  dire  cet  envoi?... 

Ce  n'est  pas  la  première  fois  que  vous  empruntez  ainsi  pour 
parler  le  langage  des  choses.  Vous  rappelez-vous,  pendant 

premier  voyage  d'Amérique,  cette  boucle  de  cheveux  que 
i  m'avez  envoyée  sans  y  joindre  un  seul  mot?  Nous  étions 
rés  comme  aujourd'hui,  —  à  ceci  près  que  nous  étions 
lord  pour  trouver  la  séparation  nécessaire,  et  qu'en  comptant 
elle  pour  régler  notre  cceur,  nous  sentions  bien  qu'elle  ne. 
ait  entre  nous  que  l'Océan.  Pourtant,  j'étais  inquiet,  des  chi- 
is  m'assaillaient,  je  voulais  savoir  ce  qui  se  passait  en  vous. 
}mpis  alors  notre  vœu  de  discrétion  :  je  voxm  écrivis  avec 
d'abandon,  je  vous  dis  mon  tourment.  Cette  boucle  de  che- 
:  fut  la  réponse.  Elle  est  là,  je  la  regarde,  je  la  baise,  je  lui 
mde  ce  qu'il  faut  penser  de  ces  fleurs,  si  leur  message  est 
ème  que  celui  qu'elle  m'apporta  jadis.  C'est  que  je  ne  suis 

sûr  de  comprendre  ;  les  années  ont  passé,  vous  n'êtes  pas 

à  fait  la  même,  votre  volonté  a  mis  entre  nous  quelque 
e  de  plus  que  l'espace. 

Connaissez- vous  la  belle  légende  de  la  pinète,  Irène?  C'est 
3nte  de  Boccace.  Le'marquis  Asmadei  me  l'a  conté  autrefois, 
adei  est  un  charmant  Ravennate  que  vous  voyez  certaine- 
Lent  s'il  est  en  ce  moment  dans  son  beau  vieux  palais  :  sa 
on  est  hospitalière ,  et  il  est  un  guide  incomparable.  Nous 
i  promenions  sous  les  pins  augustes,  dans  ce  sublime  décor 
istesse,  de  poésie  et  de  majesté.  Voici  Thistoire  en  deux  mots  : 
ntôme  d'un  chevalier  brun  poursuit  celui  d'une  belle  jeune 
qu'il  évenire,  lacère,  livre  à  ses  chiens,  et  qui  ressuscite  pour 
mmencer  éternellement;  il  s'était  suicidé  pour  elle;  au  lieu 
aimer,  Tindiff'érente  s'était  réjouie  de  sa  perte;  c'est  pourquoi 
istice  divine  l'a  livrée  à  sa  vengeance.  Asmadei  est  un  fantai- 


i 


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366  REVUE   DBS  DEUX  MONDES. 

siste  pittoresque  et  audacieux.  Je  me  rappelle  qu'il  me  répéta 
plusieurs  fois  une  phrase  du  texte ^  qui  signifie  que  la  pauvre 
fille  avait  cru  bien  faire  en  désespérant  ce  malheureux  par  sa 
cruauté,  et  qu'en  conséquence,  elle  ne  s'était  ni  repentie,  ni 
confessée  de  ce  crime.  En  sorte,  concluait  Asmadei,  qu'elle 
expiait  ainsi  une  erreur  où  l'avait  poussée  la  fausse  morale  du 
monde.  Et  j'entends  encore  la  voix  ironique  de  mon  compagnon 
répéter  :  «  La  morale,  cher  mopsietir,  la  morale  !  Vous  voyez, 
c'est  pour  avoir  trop  écouté  la  morale  qu'elle  est  déchirée  p; 
les  deux  mâtins;  tandis  que  si  elle  avait  écouté  l'amour...  AhE 
cher  monsieur,  vous  qui  êtes  jeune, écoutez  toujours  l'amour...  «■ 
«  Peut-être  Asmadei  vous  a-t-il  raconté  cette  belle  légende^ 
Et  j'imagine  qu'il  vous  en  a  de  même  montré  la  leçon  :  il  est  d^ 
ces  hommes  qui  osent  tout  penser,  tout  dire,  qui  sont  très  pr( 
fonds  sur  un  ton  léger.  L'avez-vous  comprise,  Irène?  En  ay< 
vous  senti  l'étemelle  vérité,  —  tellement  plus  humaine  que  cell 
qui  vous  attire  vers  le  renoncement  et  l'oubli  !  Est-ce  parce 
vous  l'avez  sentie  que  vous  m'avez  envoyé  ces  fleurs,  —  cueilli 
aux  lieux  mêmes  oCi  coula  le  sang  de  cette  cruelle?...  Ces  fie 
silencieuses  m'appellent-elles  auprès  de  vous?  ou  ne  sont-ell 
qu'une  parcelle  de  votre  pensée  que  vous  m'envoyez  comme 
aumône?...  Je  veux  le  savoir.  Hélas!  et  je  ne  peux  pas  li: 
dans  votre  âme!...  Ces  pages,  que  j'hésitais  à  vous  envoya 
vont  partir  :  elles  vous  diront  qu'on  n'arrache  pas  un  amomimi-^^ 
qui  ne  veut  pas  mourir.  Je  vous  les  adresse  ici,  chez  vous.  Elle^^-^* 
suivront.  Vous  me  répondrez.  Vous  voyez  que  je  suis  le  même.  —  ^^' 
Je  le  resterai  toujours.  Voulez-vous  être  seule  à  changer?  » 


.A  peine  sa  lettre  partie,  Lysel  reçut  ce  télégramme,  de 
Jaffé  : 

«  Madame  Jaffé,  gravement  malade,  désire  vous  voir.  Venez 
à  Ravenne,  casa  Baronio,  via  Romoio  Gesso.  » 

Avant  de  prendre  l'express  du  soir,  il  put  encore  courir  chez 
M"*  Storm  :  elle  était  plus  souffrante,  ne  savait  rien,  ne  son- 
geait pas  à  partir. 

Edouard  Rod. 
{La  dernière  partie  au  prochain  numéro.) 


^£^' 


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S!fié.*-->  ''■'■ 


UN  HISTORIEN  BELGE 

^^  GODEFROID  KURTH 


Ce  fut  grande  fêle  à  Liège,  un  jour  de  leté  dernier.  Des  ou- 

"^^riers  et  des  savans,  des  prêtres  et  des  hommes  politiques,  ap- 

;^ortaient^  à  M.  Godefroid  Kurth  l'hommage  de  leur  gratitude. 

-Avant  qu'il  ne  descendît  de  la  chaire  d'université  qu'il  occupait 

^vec  éclat,  il  semblait  que  l'État  et  l'Église,  que  l'aristocratie 

intellectuelle  et  la  démocratie  catholique,  voulussent  l'honorer 

^'un  dernier  applaudissement.  On  célébrait  les  services  rendus 

^ar  M.  Kurth  à  l'enseignement  universitaire,  à  l'histoire  nationale 

^t  générale,  à  la  philosophie  catholique  de  l'histoire,  à  la  cause 

-^u  relèvement  populaire  :  la  science,  la  foi,  la  plèbe,  manifes- 

"^antes  augustes,  auxquelles  jadis,  d'un  même  élan,  il  avait  donné 

^ut  son  cœur,  le  félicitaient  et  le  remerciaient. 

On  l'acceptait  tout  entier,  tel  qu'il  était;  et,  tel  quel,  on 
l'admirait  et  on  l'aimait.  Pas  plus  qu'on  n'eût  pu,  dans  la  pre- 
mière moitié  du  siècle  passé,  scinder  la  personnalité  d'un 
Gœrres,  on  ne  se  fût  risqué  à  mutiler  l'originalité  de  M.  Kurth 
en  laissant  dans  l'ombre  les  fragmens  de  son  rôle  et  les  traits  de 
sa  physionomie  auxquels  lui-même  attachait  le  plus  de  prix. 
Soit  que  dans  les  textes  il  cherchât  l'histoire,  soit  qu'ensuite 
dans  l'histoire  il  discernât  des  leçons  de  Dieu,  soit  qu'enfin  dans 
ces  leçons  mêmes  il  trouvât  un  programme  pour  l'orientation  de 
la  démocratie,  M.  Godefroid  Kurth  n'aurait  pas  supporté  qu'en 


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'368 


REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


lui,  entre  le  professeur  et  le  chrétien,  aucun  cloisonnement  fac- 
tice fût  dressé;  il  n'aurait  pas  souffert  davantage  qu'on  empri- 
sonnât sa  gloire  dans  le  calme  des  bibliothèques,  où  son  imagi- 
nation excelle  à  reconstruire  le  passé,  et  qu'on  jetât  je  ne  sais 
quel  voile  pudique  sur  la  turbulence  des  meetings^  où  parfois 
son  éloquence  fit  le  geste  de  construire  l'avenir.  M.  Godefroid 
Kurth  ne  pouvait  consentir  à  être  fêté,  qu'à  la  condition  de  n( 
laisser  infliger  aucune  brisure,  ni  même  aucun  morcellement, 
l'unité  de  sa  vie. 

Sur  les  vieux   triptyques  rhénans,  de  belles  silhouettés  d 
saints  batailleurs,  éclairant  d'une  lumineuse  auréole  Tobscuri 
menaçante  de  leurs  armes,  m,ontent  la  garde  autour  du  Chris 
et  puis,  brusquement,  renvoient  l'œil  du  fidèle  vers  la  tache  c 
traie  du  tableau,  vers  le  Dieu  qui   les  enrôle  au  service  de  so 
règne.  Professeur,  M.  Godefroid  Kurth  a  l'air  d'être  descendu  di 
l'existence  comme  y  descendirent  les  saint  Georges  et  les  sai 
Géréon,  équipés  et  mobilisés  par  la  peinture  allemande.  Ceu: 
ci  tenaient  Tépée,  il  tient,  lui,  des  documens ;  mais  c'est  lemê] 
combat  qu'il  livre,  avec  d'intrépides  parades,  qui  lui  assuré 
une  place  très  originale  parmi  les  historiens  contemporains, 
combat,  d'ailleurs,  est  franc  et  loyal;    M.    Kurth  est  un  inat 
quable  érudit  ;  et  parmi  les  nombreux  disciples  qu'il  eût  voua, 
conduire  à  confesser  sa  foi,  il  n'en  est  aucun,  du  moins,  qui    i 
confesse  sa  bonne  foi. 

I 

Il  n'y  avait  pas  en  Belgique,  à  proprement  parler,  un  en&^> 
gnement  supérieur  de  l'histoire,  lorsque  M.  Godefroid  Kurth  ,  i' 
y  a  quelque  trente  ans,  commença  d'occuper  une  chaix"^- 
M.  Michel  Bréal  qui,  vers  cette  époque,  explorait  les  universités 
belges,  constatait  que  les  cours  d'histoire,  destinés  aux  étudi^-^^^^ 
de  première  année,  ne  faisaient,  en  définitive,  que  prolon^'^i' 
d'une  façon  toute  superficielle  l'enseignement  secondaire,  ce  c|7^«ï© 
là-bas  on  nomme  l'enseignement  moyen  (1).  Les  impressions  ^^ 
M.  Michel  Bréal  étaient  confirmées  par  l'aveu  même  des  spécia- 
listes bruxellois.   «  L'histoire,  écrivait  l'un  d'entre  eux,  est      là 

\ 

(i)  A   Godefroid  Kurth,  professeur  à  l'Université  de  Liège,  à  l'occasion     ^ff 
XXV*  anniversaire  de  la  fondation  de  son  cours  pratique  d'histoire,  p.  171  (Li^^c, 
Poncelet,  1899). 


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M.    GODEFROID   KURTH. 


36è 


Cendrillon  de  la  famille;  on  lui  ferme  l'accès  du  doctorat  (1).  » 
C'étaient  là  des  regrets  furtifs  ;  le  soupir  qui  les  ponctuait  sem- 
blait y  mettre  un  terme;  et  la  disgrâce  de  Thistoire  se  prolon- 
geait. Mais  lentement,  discrètement,  dans  ime  chambrette  de 
l'université  de  Liège,  un  jeune  professeur  préparait  la  revanche 
de  Cendrillon. 

M.  Godefroid  Kurth,  au  cours  d'un  voyage  d'Allemagne,  avait 
observé  de  près  l'ingénieuse  façon  dont  l'élite  des  historiens 
d'outre-Rhin  savaient  associer  leurs  élèves  à  leurs  fouilles  et  à 
leurs  efforts  critiques.  Il  avait  pénétré  dans  les  «  séminaires  »  où 
M.  Droysen  faisait  étudier  les  sources  de  la  connaissance  du 
xvii*  siècle,  où  M.  Wuttke  dirigeait  des  recherches  sur  le  passé^ 
des  Slaves,  M.'Brandes  sur  l'histoire  germanique,  M.  Voigt  sur 
la  paléographie,  M.  Curtius  sur  la  mythologie  dans  Tart  (2).  Au 
demeurant,  il  connaissait  le  mécanisme  de  notre  École  pratique 
des  Hautes  Études,  vaste  chantier  ouvert  par  Victor  Duruy  pour 
que  tes  jeunes  travailleurs  y  saisissent,  sur  le  vif,  la  science  en 
construction,  et  donnassent  à  leur  tour,  sans  délai,  leur  coup 
d'épaule  et  leur  Coup  de  main.  M.  Godefroid  Kurth  estima  qu'à 
Liège  ces  exemples  pouvaient  être  imités. 

Il  ne  demanda  rien  à  TÉtat.  Deux  mots  à  un  appariteur, 
pour  qu'on  lui  réservât,  chaque  semaine,  tel  jour,  à  telle  heure, 
une  petite  salle  de  l'université  :  le  premier  cours  d'exercices  his- 
toriques tenté  dans  une  faculté  de  philosophie  belge  était  créé. 
C'est  à  la  suite  de  Liège  que  les  diverses  universités  belges  ont 
introduit  sur  leurs  programmes  certains  travaux  techniques 
d'émdition;  des  mémoires,  signés  des  meilleurs  élèves,  et  dé- 
brouillant quelques  points  de  détail  dans  le  vaste  mystère  de 
rhistoire,  ont  depuis  vingt  ans  fait  honneur  à  la  science  belge. 
Pour  ressaisir  plus  tard  les  débuts  de  cette  école  historique,  qui 
promet  d'être  féconde,  il  faudra  remonter  jusqu'à  Tinitiative 
toute  modeste,  toute  généreuse,  absolument  inoffensive  pour  le 
budget,  qui,  dès  1874,  portait  M.  Godefroid  Kurth  à  réunir  au- 
tour de  lui  quelques  jeunes  hommes  de  ses  cadets,  et  à  leur 
apprendre,  par  la  pratique,  comment  le  passé  se  retrouve,  s'ex- 
hume et  s'étudie  (3). 


(1)  A  Godefroid  Kurlh,  p.  171  :  le  mot  est  cité  par  M.  le  professeur  Frédéricq,  de 
/TJniversité  de  Gand,  dont  tout  le  discours.est  un  hommage  à  l'initiative  de  M.  Kiirth. 

(2)  Kurth,  Revue  de  Vinslruction  publique  en  Belgique,  1815,  XIX,  p.  88-100. 

(3)  A  Godefroid  Kurih,  p.  14-31. 


ToaiB  XXX  vn.  —  1907. 


24 


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370  HETUS  DEâ   DKtnt   MONDES. 

L^  sociétés  savantes  qui,  dans  chaque  province  de  Belgique, 
cultivent  avec  attrait  les  souvenirs  d'un  autre  âge,  bénéfi- 
cièrent à  leur  tour  de  ces  doctes  innovations  :  les  opuscules 
qu'elles  mirent  sous  presse  devinrent  plus  conformes  à  ce 
qu'exige,  aujourd'hui,  une  sévère  méthode;  sur  l'appel  de 
M.  Godefroid  Kurth,  elles  songèrent  à  recueillir  les  vieilles 
chansons,  les  archaïques  légendes,  les  vestiges  d'usages  et  de 
traditions  populaires,  et  devinrent  ainsi  des  centres  pour  l'étude 
du  fotk-iore,  cet  inestimable  appoint  des  humbles  à  l'édifice  de 
riiistoire  sociale  (1). 

Le  couronnement  de  ce|progrès  fut  la  fondation  par  M.  Gode- 
froid  Kurth,  en  l'année  1899,  des  Archives  liégeoises^  qui  sont, 
"en  Belgique,  la  première  revue  critique  s'occupant  du  passé  de 
la  nation:  il  était  naturel  que  Térudit  qui,  vingt-cinq  ans  aupa- 
ravant, avait  ouvert  pour  quelques  étudians  privilégiés  un  labo- 
ratoire d'histoire,  parachevât  son  œuvre  en  critiquant,  mois  pu 
mois,  les  publications  des  historiens. 

Mais  à  mesure  que  se  développait,  dans  l'enseignement  et 
dans  les  sociétés  provinciales,  ce  labeur  patient  et  prolongé,  il 
convenait  qu^une  sanction  officielle  y  fût  offerte.  Les  universités 
commencèrent  d'attacher  plus  d'importance  et  d'accorder  une 
part  plus  large  à  des  travaux  qu'autrefois  aucun  diplôme  notable 
ne  récompensait  :  un  doctorat  en  sciences  historiques  fut  in- 
stitué. Le  crédit  de  l'histoire,  relevé  par  M.  Godefroid  Kurth,  était 
consacré  par  TÉtat  belge. 

II 

Certains  professeurs,  et  non  des  moindres,  dédaignant,  ou 
peu  s'eu  faut,  d'être  eux-mêmes  auteurs,  mettent  tous  leurs 
soins  &  former  des  disciples  dont  les  livres  leur  seront  légitime- 
ment dédiés  ;  il  suffit  à  leur  joie,  noble  et  sereine,  défaire 
souche  d'une  famille  d'esprits  qui  se  commettront,  eux,  avec  le 

(1)  Kurth,  ht  folk'lore  et  les  sciences  historiques,  p.  4  et  sniy.  (Bruges,  De 
Planoke,  188S}.  Autant  M.  Kurth,  pour  ce  genre  de  recherches,  témoigne  de  con- 
Ûajice  &UX  Sociétés  savantes,  autant  il  se  défie  des  maîtres  d'école.  «  Par  la  natun 
d«â  fonctions  qu'il  est  appelé  à  remplir,  expliqne-t-il  très  finement  (p.  13),  U 
maltrË  d'école  est  en  quelque  sorte  l'ennemi  des  traditions  populaires.  U  y  a  vae 
ef^pôce  d'hostilité  entre  lui  et  elles,  parce  qu'il  les  considère  comme  l'expressiofl 
d'un  état  social  antérieur  qu'il  est  en  train  de  faire  disparaître»  lui,  dans  sofi 
Yiliage.  * 


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M.   eODBFROID  KUETH. 


371 


vaste  public.  C'est  ainsi  qu'en  France  notre  enseignement  géo- 
graphique fut  renouvelé,  ou,  pour  mieux  dire,  créé  de  toutes 
pièces,  au  cours  des  vingt  dernières  années,  par  des  spécialistes 
qui  ont  eux-mêmes  fort  peu  écrit,  et  dont  l'œuvre  immense  n'est 
connue  que  d'un  petit  nombre.  L'école  historique  belge  a 
préféré  d'autres  allures  :  dès  Torigine,  M.  Godefroid  Kurth  se 
préoccupa  de  publier.  Son  activité  fut  tçUe,  qu'en  1892  déjà  l'on 
jugeait  indispensable  de  dresser  un  catalogue  de  tous  les  livres 
et  articles  signés  de  lui  (1);  aujourd'hui,  après  quatorze  ans,  le 
catalogue  mériterait  d'être  doublé. 

Les  «  on-dit  »  de  Thistoire,  les  légendes  sans  fondement, 
dont  la  vie  est  d'autant  plus  dure  que  la  polémique  les  exploite, 
ont  trouvé  dans  M.  Godefroid  Kurth  un  ennemi  tenace  et  victo- 
rieux. C'est  assez  de  l'avoir  feuilleté,  pour  évincer  à  jamais 
Topiniàtre  historiette  d'après  laquelle  un  certain  concile  de 
Mâcon  aurait  contesté  que  les  femmes  eussent  une  &me  (2),  et 
pour  écarter  sans  recours  le  grief  que  souvent  l'on  fait  aux  croi- 
sades, d'avoir  importé  la  lèpre  en  Europe  (3).  Il  ressort  avec 
évidence,  des  recherches  de  M.  Godefroid  Kurth,  que  certains 
de  nos  féministes,  qui  d'ailleurs  ne  croient  pas  toujours  à  l'âme 
des  hommes,  font  à  l'Église  un  procès  inique  lorsqu'ils  l'accu- 
sent d'avoir  mis  en  doute  l'âme  des  femmes  ;  et  si  quelques-uns 
de  nos  hygiénistes  sont  enclins  à  s'emporter  contre  les  croisades 
pour  faire  oublier  ou  pardonner  leur  impuissance  à  l'endroit  de 
la  lèpre,  M.  Godefroid  Kurth  leur  énumérera  savamment,  non 
pas  seulement  les  textes  antérieurs  aux  croisades  dans  lesquels 
il  est  question  de  lépreux,  mais  encore  les  multiples  léproseries 
fondées  par  l'Église  occidentale  dans  les  siècles  qui  précédèrent 
Godefroid  de  Bouillon.  M.  Kurth  est  un  excellent  reviseur  de 
procès  historiques,  non  moins  expert  à  débusquer  l'erreur  de  ses 
retranchemens  qu'à  débusquer  la  vérité  de  ses  cachettes. 

Une  de  ses  trouvailles,  amusante  à  mentionner,  lui  vaut  une 
impérissable  gloire  locale  :  voilà  vingt-trois  ans  seulement  que, 
grâce  à  lui,  la  ville  de  Liège  sait  enfin  pourquoi  elle  s'appelle 


(1)  Universilé  de  Liège;  manifestation  en  l'honneur  de  M,  Godefroid  Kurth, 
il  mars  i89i  :  Liber  memorialis^  publié  par  le  comité  organisateur,  p.  43-52  (Liège, 
VailUat-Carmanne,  1892). 

(2)  Bévue  des  Questions  historiques,  LI,  1892,  p.  554-560. 

(3)  Kurth,  La  lèpre  en  Occident  avant  les  croisades  (compte  rendu  du  2*  congrès 
scientifique  international  des  catholiques,  5*  section.  Pans,  1891). 


i\ 


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372  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

Liège.  Avec  une  belle  fougue,   il  réfuta  les  subtiles  et  pénibl^^  ^^ 
hypothèses  des  vieux  étymologistes  ;  les  Liégeois  apprirent,  poii^^^^j 
toujours,  que  leur  cité  s'appelait  tout  d'abord  viens  Leudicus^c^      ^ 
qui  était  la  façon  germanique  de  dire  vicus  pttblicusy  et  que  ^       ^ 
mot   se    transforma    progressivement    en   Leudium,  Leugiur  ^k^f^ 
Legium^  et  puis  en  Legia^  pour  la  commodité   des  poètes  ^^^m\xl 
voulaient  loger  le  nom  de  Liège  dans  leurs  dactyles;  et  ce'^^a-./^ 
provocante  énigme  fut  décidément  résolue  (1). 

Mais  M.  Kurth  a  fait  plus  et  mieux,  que  d'émonder  de  qiJ^K^e/. 
ques  excroissances  la  frondaison  de  l'histoire,  ou  de  débrouiM.  Jof 
plusieurs  de  ces  devinettes  par  lesquelles  le  passé  semble  défie:x*/a 
présent;  il  a  tracé,  pour  la  recherche  et  l'interprétation  des évéue- 
mens  historiques,  certaines  routes,  qui  font  avenue  vers  des  hori- 
zons nouveaux.  Si  l'on  nous  demandait  quelles  sont  les  thèses, 
avancées  par  M.  Kurth,  auxquelles  les  historiens  ne  sauraieixi 
refuser  leur  attention,  sinon  leur  créance,  volontiers  nous  le^ 
ramènerions  à  trois,  dont  la  première  concerne  les  rapports 
primitifs  entre  la  langue  et  la  nationalité,  la  seconde,  les  caraco  ^ 
tères  de  la  conquête  franque,  et  la  troisième,  les  sources  épique  ^ 
de  notre  ancienne  histoire  de  France. 

L'ouvrage  de  M.  Gode  froid  Kurth  sur  La  frontière  lingui^'^ 
tique  en  Belgique  et  dans  le  nord  de  la  France  (2)  donne  une  rar»^^ 
leçon  de  sagesse  et  de  sagacité  à  cette  catégorie  spéciale  de  savaiu^^^ 
qui  «  documentent  »  à  l'avance  les  revendications  des  chance^-  ^ 
leries,  et  qui  sont  tout  prêts  à  baptiser  allemande  toute  terre  0^*^ 
l'on  à!}i  Ja^  ou  bien  italienne  toute  terre  où  l'on  dit  si.  M.  Kurtl»-  f 
qui  revendique  en  ce  moment  même  une  certaine  autonomL  ^ 
linguistique  pour  les  Belges  de  langue  allemande  voisins  d^^^^ 
provinces  rhénanes,  ne  voudrait  certes  pas  être  confondu  av^^^ 
ces  fourriers  de  l'Empire,  qui  s'appellent  les  pàngermaniste^^- 
Tout  au  contraire,  tandis  qu'au  delà  du  Rhin  le  pangermanisme^» 
au  delà  des  Alpes  l'irrédentisme,  appuient  jsur  des  argumens  cM-^ 
linguistique  leurs  turbulentes  aspirations,  le  livre  de  M.  Kur^-b 
établit  avec  netteté  que  l'introduction  de  pareils  argumens  da*^^ 
les  débats  de  politique  internationale  est  d'une  date  singuliè^""^* 
ment  récente. 

Remontant  à  dix  et  quinze  siècles  en  arrière,  M.  Kurth  cci^tï' 
state,  chez  les  peuplades  d'alors,  le  «  manque  absolu  de  patr^îo* 


(i)  Kurth,  Les  Origines  de  la  ville  de  Liège  (Liège,  Grandmont-Douders,  185^)« 
C2}  Bruxelles,  Société  belge  de  librairie,  1898,  2  vol. 


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H.    GODEFROLD   KURTH. 


373 


h'sme  linguistique  »  et  Tindifférence  complète  pour  le  langage, 
devenu,  à  l'époque  moderne,  Tun  des  signes  les  plus  caractéris- 
tiques d'une  nationalité.  Belges  et  Gaulois,  au  temps  de  César, 
parlaient  des  idiomes  différens  :  ils  s'unirent  pourtant  contre 
Rome.  Inversement,  Éduens  et  Séquanais,  qui  usaient  de  la 
même  langue,  se  traitaient  en  frères  ennemis.  L'époque  méro- 
vingienne et  l'époque  carolingienne  nous  font  assister  à  un  cer- 
tain nombre  de  partages  de  territoires  :  jamais  on  ne  se  préoc- 
cupa de  grouper  les  populations  d'après  la  langue  qu'elles 
parlaient,  même  lorsque  ce  groupement  semblait  tout  indiqué.  Il 
n'est  pas  jusqu'au  fameux  partage  de  Verdun,  de  Tannée  843,  où 
l'on  ne  soit  frappé  de  l'absolu  mépris  dans  lequel  furent  tenus 
les  intérêts  linguistiques. 

Tout  le  long  du  moyen  âge,  l'histoire  de  Belgique,  telle  que 
l'interprèteM.  Godefroid  Kurth,  conduit  aux  mêmes  conclusions. 
Le  patriotisme  flamand  fut  le  mênie  à  Lille,  à  Douai  et  à  Orchies, 
où  l'on  parlait  français,  qu'à  Bruges  et  à  Ypres,  où  Ton  parlait 
flamand;  s'il  y  eut  dés  partisans  de  la  France  en  certain  nombre 
dans  une  ville,  ce  fut  au  cœur  du  pays  de  langue  flamande,  à 
Gand  ;  et  les  mêmes  bourgeois  de  Bruges  qui  devaient,  au  début 
du  xiY*'  siècle,  être  les  champions  de  la  liberté  flamande  dans 
les  plaines  de  Gourtrai,  signaient  en  français,  en  1298,  un  acte 
officiel  de  leur  commune. 

Le  XV*  siècle,  où  l'esprit  d'autonomie  des  vieilles  populations 
flamandes  entre  en  lutte  contre  la  maison  de  Bourgogne,  voit 
sourdre  une  certaine  opposition  des  langues;  mais  encore  cette 
opposition  n'a-t-elle  rien  de  systématique;  et  pas  un  instant, 
durant  toute  cette  guerre,  la  question  linguistique  ne  fut  posée 
d'une  façon  formelle.  Même  aux  heures  les  plus  graves  des 
siècles  qui  suivirent,  la  langue  française  ne  fut  jamais  considé- 
rée comme  le  symbole  de  la  domination  étrangère  ;  et  les  bour- 
geois qui,  sous  la  Révolution,  travaillèrent  le  plus  vigoureuse- 
ment contre  les  Jacobins,  restèrent,  en  même  temps,  les  agens 
les  plus  énergiques  de  la  «  francisation.  »  Voilà  comment 
l'histoire  locale,  observée  de  très  près,  peut  amener  à  résipis- 
cence,  ou  tout  au  moins  à  réflexion,  les  théoriciens  plus  ambi- 
tieux qu'attentifs,  qui  volontiers  attribuent  à  l'émulation  des 
idiomes  Finimitié  des  peuples  et  qui  se  servent  de  la  linguis- 
tique comme  d'un  tremplin  politique. 


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11 


374 


REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


III 


Une  autre  théorie,  dont  on  ne  saurait  trop  dire,  après 
ans  d'usage  et  d'abus,  si  elle  appartient  plutôt  à  la  politique  ^z^n 
plutôt  à  rhistoire,  a  reçu  de  M.  Kurth  une  sérieuse  atteinte  .* 
c'est  la  théorie  des  races.  L'œuvre  d'Augustin  Thierry  en  ét^^*t 
tout  entière  pénétrée,  et  non  point  seulement  ses  Bécits  des  ierm.f^ 
mérovingiens  ou  son  Histoire  de  la  conquête  de  f  Angleterre  jchot 
les  Normands^  mais  encore  son  Essai  sur  V histoire  de  la  forrrutr- 
tion  et  des  progrès  du  Tiers-État.  «  Que  trouvons-nous  dans  c^ 
livre,  disait  naguère  M.  Ferdinand  Brunetière,  si  ce  n'est  l'his^ 
toire  de  la  société  gallo-romaine  défendant  ses  arts  etsesmœurr^ 
contre  ses  conquérans  germains,  leur  disputant,  leur  reprenai:^-^ 
l'un  après  l'autre  les  biens  qu'ils  lui  avaient  ravis,  et  dans  I--^ 
première   ardeur  d'une  grande  révolution,  revendiquant,  pou 
s'en  armer  à  son  tour  contre  eux,  cette  diversité  d'origine  don 
on  avait  fait  pendant  douze  cents  ans  le  titre,  la  justification 
l'instrument  de  sa  servitude  (1).  »  Mais  Augustin  Thierry  ton 
Je  premier,  —  M.  Brunetière    s'empressait  de   l'ajouter  à  s —      ^ 
décharge,  —  avait  senti  que,  dès  le  vi*  siècle,  le  caractère  origin^i^^ 
de  la  période  mérovingienne  consistait  dans  «  un  antagonism 
de  races,  non  plus  complet,  saillant  et  heurté,  mais  adouci  déj- 
par  une  foule  d'imitations  réciproques,  nées  de  l'habitation  siu^ 
le  même  sol  ;  »  et  c'est  ainsi  qu'il  semblait,  d'un  geste  timide  m^ — ^ 
précis,  inviter  des  successeurs  moins  systématiques,  ou  mieu 
défendus  contre  ce  qu'il  appelle  lui-même  la  (c  passion  politique, 
à  étudier  plus  à  fond  comment,  sous  les  Mérovingiens  même 
l'in^uence  de  la  race  avait  été  contre-balancée  par  certains  faii 
et  par  certaines  idées. 

Dès  1872,  à  la  suite  de  quelques  recherches  sommaires  si 
notre  histoire  mérovingienne,  M.  Godefroid  Kurth  rédigeait 
proposition  suivante,  qu'il  s'offrait  à  soutenir   de  son  miei 
devant  un  jury  d'examen  :  «  La  conquête  de  la  Gaule  par  I 
Francs  n'a  pas  entraîné,  du  moins  dans  les   provinces  nes-B-^* 
triennes,  l'occupation  du  sol  par  Taristocratie  franque  (2).  »  L^^sî 
nombreux  travaux  de  détail  auxquels  plus  tard  il  s'est  consa.^^^ 


(1)  Voyez  la  Revue  du  15  novembre  1895,  p.  474. 

(2)  Kurth,  Caton   V Ancien,  étude    biographique^  p.  195  (Liège,  Julu^Hann^ 

1872). 


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M.    GODEFHOTD   KURTH- 


375 


précisent  et  justifient  cette  propos! lion.  En  Auverg^ie,  par 
exemplci  M,  Ivurth  étudie  les  111  nomsdhabitans  que  les  textes 
nouF  livrent  pour  une  certaine  période  ;  il  en  conclut,  laborieu- 
sementj  que  la  conquête  franq^ue  n  a  pas  introduit  dans  ce  pays 
un  contingent  appréciable  de  Barbares  (]).  11  relève,  ensuite,  tes 
noms  des  comtes  et  des  ducs  qui  administraient  TAuvergne  au 
VI*  siècle,  et  cette  liste  lui  donne  la  preuve  qu'à  part  deux  ans 
d'état  de  siège,  T  Au  vergue,  pendant  plus  de  cent  ans,  fut  gou- 
vernée par  des  indigènes  gallo*roniains  (2).  Du  Plateau  central^ 
il  émigré  en  Touraine  :  il  enregistre,  là  encore,  tous  les  noms 
de  comtes  et  tous  les  noms  de  ducs  qui,  de  Tan  500  à  Tan  600, 
présidèrent  aux  destinées  de  ce  pays;  il  demande  à  ces  fonction- 
naires leur  filiation,  leurs  antécédens,  et  cette  enquête  Tamène 
à  conclure  qu'à  l'exception  d*un  seul,  fils  d'un  esclave  gallo- 
romain,  ils  furent  probablement  tous  recrutés  dans  la  bonne 
société  indigène  par  la  condescendance  courtoise  du  conquérant 
germanique  (3).  Alors  survient  sous  la  plume  de  M.  Kurth,dan3 
une  étude  d'ensemble  sur  la  nationalité  des  comtes  francs  au 
vi*  siècle,  cette  conclusion  plus  générale  ;  <t  Dès  le  premier 
jour,  le  gouvernement  franc  s  est  confié  à  ces  peuples  qu'il 
venait  de  mettre  sous  son  autorité,  et  les  a  appelés  au  partage 
de  ses  plus  hautes  attributions  politiques  (4).  ^  Si  d'ailleurs, 
comme  il  l'établit  dans  un  travail  très  fouillé  qui  s'intitule  La 
France  et  fc  Francs  dan^  la  langue  politique  du  moyen  dge,  la 
différence  des  noms  est  un  indice  tout  &  fait  insuffisant  pour 
distinguer  le  barbare  franc  et  l'indigène  gallo-romain,  et 
s'il  apparaît  au  contraire  qu'entre  sujets  des  rois  mérovingiens^ 
les  noms  germaniques  et  les  noms  latins  s'échangeaient  avec 
une  extrême  facilité,  c'est  la  preuve^  d'après  M.  Kurth  (5),  que 
la  fusion  des  deux  races  fut  complète  et  intime. 

(i\  Kurtii,  Itfs  nathnaiiiéê  «n  Auvergne  au  VF*  sicvle  {Hei^uû  d'AuvÊrgnfff 
novembre-décembre  1900). 

(2)  Rurtti,  L^M  ducs  et  les  comtes  d'Auvergne  au  VI*  siècle  {Remie  d'Auvergne 
septembre- octobre  19(^0), 

(3)  Kurth,  Les  comtes  et  les  ducs  de  Tours  au  VI*  siècle  (Bulletin  de  t'Ac^déune 
r&jfale  tU  Belgique,  décembre  1900). 

(4j  Kurtîi,  î^e  la  nûtionalilé  de&  comtes  Frani^  att  VI*  siècle  {Mélanges  Paul 
Faàrt,  Pwis^  Picard ,  i902}, 

(5}  Ktirth,  Hevue  des  QuetH^as  haioriques,  h\U,  lii95,  p,  337-3l»iL  —  -  S'il  n'est 
|>Ji^  |)Êrtnis  de  {^rendre  pour  Francs,  ju$r|u'à  fireiive  du  ci^ûtraire»  it^  pei^oimageA 
des  temp^  mérovjngiea^  qui  portent  des  nom^  barbare^i  &t  pour  Gaulois  ct^ux  qui 
portent  des  noms  romaini^j  ThUtoirâ  de  ces  temps  eut  imposslbie.  »  La  phrase  est 
d*Aa|pi£tin  Tluarry  {RéciU  des  temps  mirouingiens,  U»  p.  63,  n.  2),  et  tout  lelTûrt 


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'•^fp 


376  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Car  la  conquête  franque,  telle  qu'il  la  définît,  ne  fut  pas,  ^ 

proprement  parler,  une  spoliation  :  les  indigènes  restèrent  er^^  ^^ 
possession  de  leurs  biens;  les  terres  du  fisc,  les  domaines  abamrmiju^ 
donnés,  suffirent  aux  convoitises   des  nouveaux  venus.    «  YXZ^Dq 
vainqueurs  et  de  vaincus,  il  n'en  fut  pas  un  instant  question;  yy 

y  eut  des  Francs  de  la  veille  et  des  Francs  du  lendemain,.  q^ 

rien  de  plus.  La  seule  barrière  qui  séparât  les  deux  races,  c'ét^^^^y 
la  différence  de  religion  ;  mais  le  baptême  de  Clovis  et  de  ^^s^ 
fidèles   vint  bientôt  la  renverser.  Alors  de  fréquens    maria^^gg 
rapprochèrent  et  confondirent    la  famille    germanique    et        Ja 
famille  romaine  :  au  bout  d'une  ou  deux  générations,   to^^^ 
trace  d'une  différence  d'origine  avait  disparu  (1).  » 

En  Burgondie,   en  Wisigothie,  royaumes  ariens,  les  vaio-- 
queurs  se  distinguaient  des  vaincus,  pesaient  sur  eux,  les  oppr#  ' 
maient  :  c'était  «  une  soudure  maladroite  d'élémens  hétérogèn^^^ 
et  incompatibles,  qui  ne  tenaient   ensemble  que  par  l'inquiè^^ 
sollicitude  d'un  seul  homme,  et  dont  la  dislocation  commença^^^ 
d'ordinaire  sous  ses  propres  yeux.  »  Le  royaume  franc,  au  con  -^ . 
traire,  offrait  le  spectacle  d'une  «  fusion  si  harmonieuse  et  8-^^=^ 
profonde  que  toute  distinction  entre  les  matériaux  qui  entraien  -^^ 
dans  l'œuvre  disparaissait  dans  son  unité  absolue  (2).  » 

Nous  voilà  loin,  singulièrement  loin,  des  vieilles  affirmation^ 
d'Augustin  Thierry,  d'après  lesquelles  «  l'orgueil,  chez  le^^r-^^ 
Francs,  était  plus  fort  et  plus  hostile  aux  vaincus  que  chez  le^^^ 
autres  Germains;  »  nous  voilà  loin  de  ce  système,  plus  poli-^  *' 
tique  que  scientifique,  d'après  lequel  «  le  mépris  intraitable  àes^^^^ 
derniers  conquérans  de  la  Gaule  pour  qui  n'était  pas  de  leur  rac^-^^*® 
aurait  passé,  avec  une  vieille  portion  des  mœurs  germaniques^^  ^^» 
dans  les  mœurs  de  la  noblesse  du  moyen  âge  (3).  »  M.  KurtE  -^" 
accuse  Augustin  Thierry  d'avoir  <c  passé  à  côté  d'une  des  plu 
magnifiques  révélations  de  Thistoire  sans  même  s'en  aper 
voir  (4)  ;  »  et  le  somptueux  ouvrage  qu'il  consacre  à  Clovis 
un  éloquent  exposé  de  cette  révélation. 

De  deux  races,  Clovis  n'en  fit  qu'une;  ce  fut  là  son  chcs^-^^^" 

de  M.  Rurth  tend  au  contraire  à  démontrer  que  cette  simplicité  d'interprétai 
n'est  pas  permise  ;  que  la  réalité  est  beaucoup  plus  confuse  ;  et  que,  dans  cette  c- 
fusion  même,  l'histoire  de  ces  temps  prend  un  aspect  nouveau. 

(i)  Kurth,  Clovis,  p.  266-267  (Paris,  Marne,  1895). 

(2)  Kurth,  Ibid.,  p.  584. 

i3)  Augustin  Thierry,  Récita  de»  temps  mérovingiens ,  I,  p.  195. 

(4)  Kurth,  Revue  des  Questions  historiques,  LVII,  1895,  p.  399. 


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M.    GODEFROIO  KURTH. ,  377 

d'œuvre.  M.  Kurth  contemple  cette  fusion,  il  l'admire,  il  en  rap- 
porte l'honneur  aux  deux  principes  de  l'unité  religieuse  et  de 
l'égalité  politique  (1).  Pour  s'être  courbé  devant  ces  deux  prin- 
cipes, pour  avoir  courbé  devant  eux  les  deux  races  auxquelles 
il  commandait,  Glovis  est  célébré  par  «M.  Kurth,  en  des  termes 
sur  lesquels  nous  aurons  à  revenir,  comme  le  «  créateur  de  la 
société  politique  moderne  (2).  »  Ce  serait  donc,  si  l'on  peut  ainsi 
dire,  en  antagonisme  avec  la  notion  de  race,  que  la  société  po- 
litique moderne  se  serait  fondée*;  et  l'on  discerne  dès  mainte- 
nant que  si  le  royaume  catholique  du  converti  Glovis  était  in- 
contestablejment  plus  «  moderne  »  que  les  États  voisins  où 
régnaient  des  Ariens,  M.  Kiurth  cherchera  dans  l'idée  catholique 
les  motifs  de  cette  supériorité. 

Sans  se  formuler  à  eux-mêmes  la  théorie  des  races  avec  la 
rigueur  parfois  cynique  qu'affiche  une  sociologie  récente,  les  bar- 
bares, livrés  à  leurs  instincts  inconsciens,  en  auraient  volontiers 
épuisé  les  conséquences  lea  plus  monstrueuses  :  l'Église  franque 
eut  cette  gloire,  aux  regards  de  M.  Kurth,  de  réduire  ou  d'an- 
nuler l'influence  de  la  race,  et  de  réaliser  ainsi,  —  nous  repre- 
nons ici  une  expression  de  M.  Brunetière,  —  «  l'objet  propre 
de  la  civilisation  (3).  »  Et  si  désormais  il  est  constant  que  la  per- 
sonnalité des  diverses  races  juxtaposées  dans  le  royaume  franc 
fut  contenue  et  mortifiée,  d'une  façon  durable,  par  les  évêques 
auxquels  obéissait  un  roi,  et  qu'un  facteur  moral,  l'Église,  anni- 
hila ce  facteur  matériel  qu'était  la  race,  il  est  interdit,  par  cela 
naême,  d'échafauder  à  l'avenir  des  interprétations  de  l'histoire  de 
France,  en  vertu  desquelles  les  luttes  civiles  ou  sociales  de  qua- 
torze siècles  s'expliqueraient  par  l'hostilité  durable  entre  certains 
atavismes.  Notre  nation  serait  au  contraire,  de  toutes  les  nations 
du  monde,  celle  dont  les  destinées  furent  le  plus  indépendantes 
de  l'idée  de  race  :  le  coup  d'œil  enquêteur  jeté  par  M.  Gode- 
froid  Kurth  dans  les  lointaines  profondeurs  du  passé  éclairerait 
l'un  des  traits  les  plus  frappans  et  les  plus  personnels  de  l'his- 
toire de  France. 

(1)  Kurth,  Clovis,  p.  585. 

(2)  Kurth,  Ibid,,  p.  583. 

(3)  Voyez  la  Revue  du  15  novembre  1895,  p.  475.  —  De  môme,  c'est  au  nom  de 
ridée  catholique  que  M.  Kurth,  tout  jeune,  dans  une  série  d'articles  sur  Sitting 
Bulli  que  publiait,  en  1879,  la  Revue  Générale  de  Bruxelles,  attaquait  en  termes 
véhémens  la  politique  de  destruction  suivie  par  les  Américains  contre  la  rcce 
rouge,  et  saluait  les  miseioimaires  belges  qui  s'étaient  dévoués  à  cette  race. 


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378 


REVUE   DES    DEUX   MONDES. 


IV 


Mais  en  même  temps,  —  et  c'est  là  peut-être  le  plus  be^^-^sati 
titre  scientifique  de  M.  Godefroid  Kurth,  —  il  a  su  retrouver,  ,^  ^,  j 
travers  la  période  mérovingienne,  un  caractère  commun  à  n^^ciaaos 
annales  primitives  et  aux  annales  des  autres  peuples;  il  défila  Jqj^ 
ce  caractère  en  un  mot,  il  l'appelle  «  Tépopée.  »  Le  terme  ^      es^ 
susceptible  d'équivoque,  et  Ton  croirait  à  tort  qu'aux  rega^czz^d^ 
de  M.  Kurth  tous  les  récits  mérovingiens  qu'il  signale  com^^-iï^g 
fictifs  devraient  prendre  place  dans  le  catalogue  de  notre  litté    jîïj* 
ture  épique.  Il  a,  tout  le  premier,  souvent  protesté  contre  c^^tte 
exagération.  «  J'ai  qualifié  épique,  écrit-il,  tout  récit  qui  a  pa^^së 
par  la  bouche  du  peuple  et  qui  s'y  est  transformé  selon  les  lois 
ordinaires  qui  régissent  ce  genre.  Que  les  traditions  qui  n.otm-s 
ont  fourni  les  récits  légendaires  des  Francs  soient  en  langa^^^ 
rythmé  ou  non  rythmé,  cela  n'a  pour  l'histoire  qu'une  impo^^' 
tance  secondaire  {{), 


Que  les  anciens  Germains  eussent  des  chants  dans  lesquels  il^^^^ 
célébraient  leurs  dieux  et  leurs  héros,  tacite  déjà  l'affirmait.  Leur^  ^ 
spontanéité  poétique   survécut  aux   invasions  :  les   tradition^  -^ 
épiques  des  Ostrogoths  se  perpétuaient  dans  Tépopée  germa-^  -^^" 
Aique,  où  le  personnage  de  Dietrich  von  Bern  apparaît  comm€^^^ 
un  lointain  revenant  de  ce  peuple  disparu;  celles  des  Lombarde -'^^^ 
se   condensèrent,   toujours   toufi'ues,   toujours  vivantes,  dan^^-^-^ 
l'œuvre  historique  de  Paul  Diacre;  celles  des  Saxons  furent  exploi-^^^*' 
tées  par  le  moine  Widukind,  et  il  ne  tint  pas  aux  eflForts  du  ror^^^^^* 
Alfred  le  Grand  que  les  chants  archaïques  des  Anglo-Saxon^-^^*^* 
ne  fussent  conservés  avec  une  tenace  piété.  Se  pourrait-il  que  ^^-^®» 
seuls  entre   les  barbares,  les  Francs  n'eussent  pas  trouvé  d^-fc^^® 
charme  à  se  redire,  de  bouche  en  bouche,  de  grandioses  et  tra-^t^*^*' 
giques  histoires?  Ils  chantaient,  nous  le  savons,  lorsque,  ar^^^  ^^ 
iv«  siècle,  l'empereur  Julien  leur  donnait  assaut  ;  ils  chantaien^K'j^*^* 
au  V*  siècle,  au  soir  de  malheur  où,  dans  les  plaines  de  l'Artoir^^^^^» 
Aétius  les  surprenait  au  milieu  d'un  festin  de  noces.  Ils  exa^  ^^â^' 
talent,  plus  tard,  leur  roi  Clotaire  11,  dans  certains  vers  dont  uw  m^wane 
vie  de  saint  nous  a  conservé  l'échantillon. 

Dès  1846,  ces  indices  occupaient  sans  doute  la  pensée  de  Fa^i-  "ao- 

(i)  Kurth,  les  Éludes  franques,  p.  8-9  (Mémoire  lu  au  congrès  bibliographie^  ^i?ir^ 
international  tenu  sous  les  auspices  de  la  Société  bibliographique ,  1898). 


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H.   GODEPROID  KimtR.  379 

riel  :  il  expliquait  en  effet,  dans  son  Histoire  de  la  poésie  proven- 
çale^ que  les  Francs  du  vi®  siècle  avaient  nécessairement  possédé 
certaines  traditions  nationales  sur  leurs  '  origines,  que  ces  tradi- 
tions s'étaient  propagées  dans  les  sphères  gallo-romaines,  et  que 
les  premiers  chroniqueurs  les  avaient  enregistrées  ou  s'en  étaient 
inspirés.  Telle  était  aussi  l'impression  d'Ampère;  telle,  encore, 
celle  d'Auguste-Guillaume  Schlegel.  Il  leur  paraissait  vraisem- 
blable que  Grégoire  de  Tours,  que  Frédégaire,  que  le  moine  neus- 
trien  qui  écrivit  la  Geste  des  Francs  (1),  firent  passer  dans  leurs 
chroniques  beaucoup  de  ces  inventions  poétiques  que  prolongeait 
autour  d'eux  la  fidélité  des  lèvres  humaines. 

Mais  trop  érudits,  trop  distant,  trop  exclusivement  intellec 
tuels  pour  prendre  vraiment  contact  avec  la  foule  anonyme, 
Grégoire  et  Frédégaire,  ainsi  que  le  moine  qui  leur  succéda, 
risquaient  de  comprendre  assez  mal  les  traditions  à  demi  bar- 
bares dont  cette  foule  était  dépositaire.  Il  n'y  a  pas  de  pires 
contresens  que  ceux  que  commettent  les  savans  :  ils  étaient  ex- 
posés à  ces  contresens. 

De  toutes  pièces,  aujourd'hui,  l'historien  doit  reprendre  lem 
besogne,  et  s'efforcer,  sous  le  vernis  de  leur  prose,  de  retrouver 
la  poésie  qu'ils  disloquaient,  résumaient,  corrigeaient  et  massa- 
craient. C'est  à  quoi  s'essaya,  dès  1856,  un  jeune  professeur 
allemand,  M.  Junghans.  S'attaquant  à  l'histoire  traditionnelle  de 
Cbildérie  et  de  Clovis,  il  y  démêla  ce  qui  était  chants  populaires 
et  ce  qui  était  faits  historiques.  Mais,  en  dépit  du  sérieux  appui 
que  prêta  plus  tard  à  ces  conclusions  M.  Gabriel  Monod,  il  sem- 
blait que  leur  originalité  même,  qui  en  faisait  le  prix,  nuisit  à 
leur  crédit  et  provoquât   une   invincible   défiance  :   les  Henri  ^^ 

Martin  et  les  Leopold  Ranke  continuèrent  d'admettre,  en  bloc,  ^^ 

comme  intégralement  vraies  ou  peu  s'en  fallait,  toutes  les  don- 
nées des  chroniques  sur  l'époque  mérovingienne.  Lorsque  enfin 
le  livre  de  M.  Pio  Rajna  :  Délie  origini  delfepopea  francese,  pu- 
blié à  Florence  en  1884,  eut  embelli  d'un  portique  nouveau  l'his- 
toire littéraire  de  la  France  en  affirmant  l'existence  d'une  épopée 
banque,  mère  de  l'épopée  française,  il  convenait  qu'un  histo- 
rien, feuilletant  de  page  en  page  Grégoire  de  Tours,  Frédégaire  || 
et  la  Geste  des  Francs,  suivit  comme  à  la  piste,  dans  ces  chro- 
niques cmnpassées,  les  apports   de  l'imagination  populaire,  et 

(1)  Rurtb»  Étude  critiqiie  sur  le  Gesta  Regum  Francoimn  (Bulletins  de  l'Aca- 
démie royale  de  Belgique^  1889). 


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3H0  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

s'efiForçàl  de  faire  le  départ  entre  la  poésie  et  Thistoire.  M.  Kurth 
s'y  acharna,  et  publia  V Histoire  poétique  des  Mérovingiens  (1). 

Assurément  dans  un  tel  travail  il  entre  une  vaste  part  d'hy- 
pothèse personnelle, ou,  si  l'on  veut,  d'arbitraire;  mais  M.  Kurth 
a  réussi  à  limiter  cet  arbitraire  en  multipliant  les  rapproche- 
mens  ingénieux  entre  les  légendes  mérovingiennes  et  les  autres 
légendes  germaniques,  anglo-saxonnes  et  Scandinaves.  Retrouve- 
t-il,  dans  l'immense  folk-lore  de  la  barbarie,  un  épisode  qui, 
par  les  procédés  d'invention,  de  narration,  d'amplification,  rap- 
pelle le  déroulement  de  quelque  récit  mérovingien,  tout  de  suite 
son  œil  éplucheur  s'arrête  et  s'attache,  et  soupçonne  le  chroni- 
queur gallo-romain  d'avoir  simplement  reproduit  certaines  tra- 
ditions orales,  rythmées  et  non  rythmées,  qui  circulaient  parmi 
le  peuple  franc.  L'imagination  de  M.  Kurth  se  fait  le  témoin  des 
imaginations  barbares;  elle  les  regarde  à  l'œuvre,  occupées  à 
tisser  sur  un  maigre  canevas  d^histoire  la  flamboyante  tapisserie 
des  légendes. 

La  psychologie  de  leurs  héros  est  assez  sommaire  :  on  les  fait 
volontiers,  dans  la  légende,  plus  perfides,  plus  sanguinaires,  plus 
criminels  qu'ils  ne  le  furent;  le  barbare  qui  s'éleva  au-dessus 
de  son  peuple  est  en  général,  dans  les  poèmes  dont  il  devient 
l'objet,  rabaissé  au  niveau  de  ce  peuple,  c'est-à-dire  qu'involon- 
tairement ceux  qui  le  chantent  le  diminuent,  comme  s'ils  avaient 
besoin  de  le  faire  semblable  à  eux  et  médiocre  conmie  eux  pour 
prendre  goût  à  le  chanter. 

La  philosophie  de  l'histoire  est  à  l'avenant  de  la  psychologie; 
elle  se  résume  en  une  application  très  brutale  et  très  enfantine 
de  la  loi  du  talion.  Tout  crime,  pour  les  barbares,  est  une  ex- 
piation d'un  crime  antérieur;  il  suffit  qu'ils  voient  un  acte  san- 
guinaire pour  en  imaginer  un  a^utre,  dans  le  passé;  ainsi  Pexige 
la  représaille  providentielle;  du  sang  est  versé  parce  qu'on  ne 
sait  quel  autre  sang  criait  vengeance;  ce  qu'on  ne  sait  pas,  on 
l'invente;  et  la  légende  s'allonge,  frissonnante,  à  travers  une 
longue  série  de  meurtres. 

C'est  en  appliquant  à  l'histoire  de  Clovis  et  ïe  sainte  Clo- 
tilde  ces  procédés  de  critique,  que  M.  Kurth,  le  premier,  a  sup* 
primé  de  la  vie  de  ces  personnages  certaines  pages  qui  la  ter- 
nissaient :  après  l'avoir  lu,  il  est  difficile  de  n'être  pas  convaincu 
que  les  faits  de  vengecmce  ou  de  cruauté  qui  leur  furent  à  tous 

(l)  Paris,  Picard,  1893. 


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M.    60DEFR0ID   KURTH.  3St 

deux  imputés  pai»  les  chroniques  sont  éclos,  tout  d'une  pièce, 
dans  Timagination  des  rapsodes  francs.  La  mort  tragique  de 
Sigismond,  roi  des  Burgondés,  frappa  ces  consciencieux  rap- 
sodes :  pour  la  faire  comprendre  et  se  l'expliquer  à  eux-môoies, 
ils  l'encadrèrent  dans  un  cycle  de  légendes  antérieures,  dont  a 
pâti,  pendant  des  siècles,  le  renom  de  Clovis  et  de  son  épouse. 
Qu'on  cesse  donc  d'alléguer  ces  légendes  pour  avancer  que 
Clovis  fut  un  médiocre  chrétien  et  Clotilde  une  médiocre 
sainte  :  tout  ce  qu'elles  prouvent,  c'est  que  l'idéal  chrélien  de- 
meurait encore  sans  prise  sur  les  cerveaux  qui  les  forgeaient, 
et  sans  attrait  pour  les  lèvres  qui  les  chantaient.  L'histoire  do 
Chilpéric,  de  Frédégonde,  de  Brunehaut  (1),  comporte  et  exi^e 
de  pareils  émondages. 

Le  procédé  rappelle  celui  des  BoUandistes  ou  de  Mgr  Du- 
chesne  lorsque,  malicieusement  blottis  derrière  le  pupitre  d'un 
bon  moine  hagiographe,  ils  surprennent  et  dénoncent  les  pieuses 
industries  par  lesquelles  le  pauvre  homme  se  donne  rillusion 
de  grandir  un  saint.  De  part  et  d'autre,  la  tâche  de  Térudition 
critique  consiste  à  reconstituer,  si  l'on  peut  ainsi  dire,  les  phases 
du  travail  auquel  s'est  livrée  l'imagination  du  peuple  ou  l'ima- 
gination du  moine;  lorsque  la  reconstitution  est  achevée, l'œuvre 
même  de  ces  imaginations  s'écroule,  et  c'est  un  allégement  pour 
rhisloire.  Le  patient  abbé  Gorini  s'évertuait,  il  y  a  soixante  ans, 
&  plaider  les  circonstances  atténuantes  pour  les  taches  de  sang 
que  Clotilde  avait  sur  les  mains;  M.  Kurth,  par  le  jeu  même  de 
sa  méthode,  a  trouvé  une  façon  plus  expéditive  de  les  laver;  et 
si  la  critique  s'est  montrée  souvent  impitoyable  pour  tant  d  anec- 
dotes parasites  qui  enjolivent  l'histoire  de  certains  saints,  vuili 
que  succombent  devant  elle,  dans  V Histoire  poétique  des  Méro- 
vingiens y  les  récits  importuns  qui  donnaient  une  mauvaise  idée 
de  sainte  Clotilde  (2).  L'hagiographie  conservatrice  cherchait  à 
la  sainte  des  avocats;  mais  Thistoire  critique,  avec  M.  Kurth, 
délivre  une  ordonnance  de  non-lieu. 

Au  terme  de  ce  vaste  ouvrage,  si  le  champ  de  Thistoire  pro- 
prement dite  semble  s'être  appauvri  et  rétréci,  le  champ  de  This- 

(1)  Rurth,  jRetme  des  Questions  historiques,  L,  1891,  p.  1-79. 

(2)  «  La  critique  historiq,ue,  observe  à  ce  propos  M.  Kurth  lui-même^  n'est  pad 
toujours  cette  force  purement  négative  redoutée  des  hagiographes  crédules;  ea 
détruisant  des  légendes  invétérées,  U  lui  arrive  parfois  de  réédifler  une  vèritu  pli  us 
belle  que  la  légende.  »  (Sainte  Clotilde,  p.  169-160,  8*  édit.  Paris,  LecolTrâ,  190^^, 


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382  REVUB  DE8  DEUX  MONBBS. 

toire  littéraire,  au  contraire,  est  agrandi  et  comme  prolongé  dans 
un  archiuque  lointain  ;  et  nous  remontons,  à  la  suite  de  M.  Kurth, 
jusqu'à  l'époque  où  des  poètes  francs,  déambulant  à  travers 
la  Nettstrie,  s'en  allaient  réveiller  et  féconder  l'esprit  gallo- 
romain  (1)  :  de  cette  fécondation,  l'épopée  carolingienne  serait 
née  (2).  Ce  seraient  les  chantres  de  Ghildéric  et  de  Glovis,  de 
Clotaire  et  de  Dagobert,  qui  auraient  familiarisé  les  Gallo- 
Romains  avec  la  forme  de  l'épopée;  et  beaucoup  de  motifs 
épiques,  beaucoup  de  moules  poétiques,  dont  ces  aèdes  avaient 
usé,  seraient  passés,  directement,  dans  le  bagage  des  jongleurs 
qui  célébrèrent  Charlemagne  à  la  barbe  fleurie. 

II. serait  donc  aussi  légitime  de  discerner  dans  notre  littéra- 
ture primitive  l'élément  germanique  qu'il  serait  arbitraire  de 
vouloir  ressaisir,  dans  les  populations  de  la  France  mérovin- 
gienne, une  race  romaine  et  une  race  germaine  réciproquement 
hostiles;  et  c'est  précisément  parce  que  le  germanisme  ne  garda, 
dans  l'intime  fusion  des  races,  aucune  personnalité  politique, 
qu'il  eut  la  bonne  fortune,  à  la  faveur  même  de  cette  fusion, 
d'exercer  une  influence  littéraire  durable.  M.  Godefroid  Kurth 
n'évince  la  thèse  «  germaniste  »  du  domaine  de  l'histoire  poli- 
tique que  pour  la  réintégrer  dans  le  domaine  de  l'histoire  litté- 
raire ;  et  si  d'autres  chercheurs  s'engagent  dans  les  voies  cpi'il 
dessiné,  on  parviendra  peut-être  à  trouver,  entre  la  littérature 
de  l'ancienne  France  et  celle  de  l'ancienne  Germanie,  des  rap- 
ports autrefois  insoupçonnés. 

Gaston  Paris  déclarait,  dès  1865,  que  l'épopée  carolin- 
gienne n'est  pas  «  une  de  ces  plantes  étrangères  qui  naissent  en 
une  nuit  sur  une  place  vide  ;  qu'elle  ne  fut  qu'un  anneau  dans 
une  chaîne  ;  qu'un  moment  dans  une  série,  et  qu'elle  fut  déter- 
minée et  préparée  par  des  végétations  puissantes,  enracinées 


(1)  Ce  qa'était  l'esprit  gaUo-romain  avant  cette  fécondation,  il  le  faut  désormais 
étudier  dans  le  volume  intitulé  :  Les  Derniers  écrivains  profanes  (Paris,  Leroux» 
1906)»  par  lequel  M.  René  Pichon,  entreprenant  une  œuvre  neuve  et  de  vraie 
portée,  inaugure  une  série  d'études  sur  l'histoire  de  la  littérature  latine  dans  les 
Gaules.  «  La  littérature  gallo-latine,  écrit  M.  Pichon,  est  donc  bien  l'origine  rée&e, 
quoique  lointaine,  de  la  nôtre,  et  ce  serait  à  peine  user  d'une  formule  paradoxale 
que  de  l'intituler  la  littérature  française  avant  les  Francs.  >»  Et  tout  son  volume 
est  plein  d'ingénieux  aperçus  par  lesquels  il  s'essaie  à  montrer  dans  la  littérature 
gaUo-latine  «  une  esquisse  anticipée  de  notre  littérature  à  nous,  teUe  qu'eUe  a  été 
dans  sa  période  la  plus  classique  et  la  plus  véritablement  nationale.  » 

(S)  Cf.  Gaston  Paris,  Esquisse  historique  de  la  littérature  /française  on 
dge,  p.  35-3$  (Paris,  Golin,  1907). 


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M.    GODEFROID   KX7RTH.  383 

dès  longtemps  dans  le  sol  (1)...  »  Une  illustration  de  cette  hypo- 
thèse était  donnée,  en  1877,  par  Arsène  Darmesteter  ;  il  re- 
trouvait dans  le  Floovant,  chanson  de  geste  du  xu*  siècle,  des 
traits  de  l'histoire  de  Dagobert,  et  croyait  pouvoir  conclure  : 
«  Il  y  a  eu  un  cycle  épique  mérovingien.  Les  légendes  mérovin- 
giennes ont  revêtu  la  forme  de  chants  populaires.  Le  cycle  caro- 
lingien s'est  formé  sur  le  type  du  cycle  mérovingien.  Le  cycle 
mérovingien  est  venu  se  perdre  dans  le  cycle  carolingien  à  la 
manière  d'un  fleuve  se  perdant  dans  un  lac  que  lui  seul  ali- 
mente (2).  »  Ce  furent  quinze  années  fécondes,  dans  la  carrière 
philologique  de  M.  Godefroid  Kurth,  que  celles  durant  lesqudles 
il  fut  à  la  recherche  de  ce  fleuve  pour  en  épier  les  sources  et  les 
bras,  les  méandres  et  les  débouchés. 

Philologue,  il  l'était  ;  mais  cela  n'eût  point  suffi.  L'imagina- 
tion seule  sait  lire  les  œuvres  de  l'imagination  :  s'il  n'y  avait  en 
M.  Kurth  un  poète,  V Histoire  poétique  des  Mérovingiens  n'aurait 
peut-être  jamais  vu  le  jour;  assurément,  du  moins,  elle  ne  serait 
pas  ce  qu'elle  est.  Et  ce  que  nous  entendons  ici  par  poète,  ce 
n'est  point,  à  proprement  parler,  le  versificateur,  encore  qu'en 
son  temps  M.  Kurth  ait  fait  des  vers.  M.  Kurth  est  poète  parce 
qu'il  voit  grand  et  parce  qu'il  voit  haut,  et  parce  qu'à  certaines 
heures,  déposant  la  loupe  du  philologue,  il  ramasse  sous  ses 
regards,  sans  nulle  tension,  sans  nul  essoufflement»  l'innom- 
brable paysage  de  l'histoire  ;  M.  Kurth  est  poète  parce  que,  chez 
lui,  à  côté  de  Tesprit  d'analyse,  qui  obéit  aux  textes,  plane  et 
triomphe  l'esprit  de  synthèse,  qui  commande  aux  faits. 


La  cime  du  haut  de  laquelle  il  ordonne  les  faits,  et  les  groupe, 
et  semble  presque  les  diriger,  n'est  autre  que  l'idée  chrétienne  : 
de  tout  temps,  M.  Kurth  l'a  considérée  comme  une  sorte  de 
point  culminant,  qui  détermine  et  sépare  les  deux  versans  do 
l'histoire.  «  Nous  ne  pouvons  apprécier  équitablement  Gaton, 
disait-il  déjà  dans  son  premier  essai,  qu'en  le  replaçant  dans  son 
véritable  milieu.  Depuis  le   jour  où,  du  haut  du  Calvaire,  le 

(1)  Oaston  Paris,  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  445  (Paris,  1865);  et 
Cf.  BsquisMe  historique,  6p.  32  et  soiv. 

^2)  Darmesteter,  De  Floovant  vetustiore  gallico  poemate,  p.  110  et  113  (Paris, 
iSTÏ). 


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384  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Sauveur  des  hommes  a  répandu  sa  lumière  dans  le  monde,  un 
abîme  inûni  a  été  creusé  entre  les  chrétiens  et  les  peuples  qui 
sont  assis  à  l'ombre  de  la  mort  ;  et  l'historien  ne  serait  pas  digne 
de  son  nom,  s'il  n'accordait  largement,  aux  hommes  de  par  delàj 
le  bénéfice  des  circonstances  atténuantes  (1).  » 

Avant  le  christianisme,  après  le  christianisme  :  c'est  ainsi  que 
l'instinct  populaire  a  scindé  l'histoire  universelle,  et  M.  Kurlh 
aime  cette  coupure.  Ne  considérant  pas  comme  une  civilisation 
véritable  l'état  social  dans  lequel  l'esclavage  servait  d'assise  aux 
jouissances  intellectuelles  ou  matérielles  d'une  oligarchie,  il 
professe  que  christianisme  et  civilisation  sont  synonymes.  »  Un 
peuple  est  d'autant  plus  civilisé,  qu'il  se  laisse  pénétrer,  et  indi- 
viduellement et  socialement,  par  la  loi  morale  du  christianisme. 
Dès  lors,  faire  le  tableau  complet  de  l'histoire  d'un  peuple,  c'est 
descendre  dans  les  profondeurs  de  la  conscience  religieuse  de  ce 
peuple,  pour  y  voir  naître  et  se  développer  l'idée  qu'il  se  fait  de 
ses  fins  dernières  et  de  sa  raison  d'être  ici-bas,  ainsi  que  de  ses 
relations  avec  ses  semblables  et  avec  Dieu  (2).  »  Il  en  est,  d'ail- 
leurs, de  l'étude  des  individus  comme  de  l'étude  des  nations  : 
«  Les  historiens,  dit-il  encore,  qui  ne  consentent  pas  à  descendre 
dans  le  tréfonds  religieux  des  grands  personnages  de  rhistoire, 
se  condamnent  à  ne  jamais  les  comprendre  et  à  en  tracer  des 
portraits  inexacts  (3).  »  Ainsi  toute  biographie,  qu'elle  ait  pour 
objet  un  homme  ou  un  peuple,  exige  une  certaine  auscultation 
de  la  conscience  religieuse. 

Les  deux  volumes  que  M.  Kurth  intitule:  Les  origines  de  la 
civilisation  moderne  (4),  étudient  la  conscience  humaine  entre 
Constantin  et  Charlemagne,  le  fait  religieux  avec  lequel  se  ren- 
contra cette  conscience,  et  les  conséquences  sociales  d'une  telle 
rencontre,  ébauchée  pour  l'éternité.  Ce  sont  des  pages  vibrantes 
et  triomphantes.  ' 

Sous  ce  titre,  d'autres  écrivains  abriteraient  l'histoire  de  la 
Renaissance  et  retraceraient  les  épisodes  politiques  qui  mar- 
quèrent la  réaction  de  l'absolutisme  contre  la  théocratie,  ou  les 
soubresauts  de  l'esprit,  complice  de  la  chair,  contre  lesimportu- 

(1)  Kurth,  Caton  VAncieny  étude  biographique,  p.  190. 

(2)  Rurth,  Archives  belges,  1899,  I,  p.  24. 

'3)  Kurth,  Nolger  de  Liège  et  la  civilisation  au  X*  siècle,  I,  p.  384,  n.  2  (Paris, 
Picard,  1905). 

(4)  Paris,  Retaux,  3*  édlt.,  1898. 


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M.    ÛODEFROID    EUHTH.  385 

ni  tés  du  vieil  ascétisme.  Ils  taxeraient  sans  doute  M.  Kurth 
d'audace  ou  de  sans-gêne  pour  le  geste  superbe  avec  lecpiel  il 
s'approprie  et  baptise  le  mot  "  moderne.  »  Ils  lui  objecteraient  le 
découpage  tradiliounel  qui  sépare  l'une  de  Vautre  deux  longues 
tranches  de  vie.  Tune  affublée  du  nom  de  moyen  âge,  et  l'autre 
toute  parée  de  la  flatteuse  épithète  d*âge  moderne.  Et  cette 
réserve  faite,  ils  reconnaîlraient  au  surplus  que  l'ouvrage  de 
M.  Godefroid  Kurth  est  de  nature  à  satisfaire  les  juges  les  plus 
divers,  et  que  nulle  part  on  ne  trouverait  un  tableau  plus 
large  et  en  même  temps  plus  fouillé,  plus  exacte  et  en  même 
temps  plus  coloré,  de  Thistoire  du  monde  entre  le  iv*  et  le 
vin*  siècle. 

Mais  M.  Godefroid  Kurth ^  après  un  bref  merci  pour  leurs 
éloges,  s'attachera,  surtout,  à  défendre  son  titre  contre  leurs 
chicanes.  Car  son  titre,  c'est  à  quoi  il  tient  le  plus,  afin  de  bien 
signifier  qu'avec  les  effets  sociaux  de  rincarnalion  du  Christ  la 
civilisation  moderne  commença.  M,  Kurth  s  en  va  réveiller  dans 
sa  tombe,  pour  achever  dele  réduire  en  poussière,  le  malheureux 
savant  en  us  qui  jadis,  par  un  artifice  de  manuel,  propagea 
Tappellatian  de  *(  moyen  âge.  »  Il  s'appelait  Christophe  Keller  et, 
sous  le  nom  de  Cellarius,  travaillait  pour  un  éditeur  d^Iéna  : 
c'est  avec  son  Hhtoria  medn  aevi^  publiée  en  1688,  que  le  terme 
«  moyen  âge  »  fit  son  entrée  dans  le  monde  (1),  et  le  monde, 
d'abord,  reçut  assez  fraîchement  le  nouveau  venu,  puisque  l'Aca- 
démie française,  greffière  de  Tusage,  différa  jusqu'en  1835 
radmission  franche  et  définitive  d'une  telle  locution  dans  son 
dictionnaire  (2).  M.  Godefroid  Kurth  en  est  Tennemi,  et  très 
hautement  il  dît  pourquoi. 

Loin  que  le  moyen  âge  soit  intermédiaire  entre  la  civil îaatton  antique  et 
la  civiljsdlioii  moderne,  le  moyen  âge  est  lui-même  le  commencement  de  la 
civilisation  moderne.  Loi^i  qu'il  faiUe  faire  desceudre  le  point  de  départ  de 
celle-ci  aussi  bas  que  l'époque  de  la  Heaaissaiice,  il  faut  constater  au  con- 
traire qu'elle  sort  du  christianisme.  Elle  commence  au  moment  où^  la  civi- 
Usation  païenne  de  Home  se  trouvant  par  terre,  il  fut  possible  d'édifier  sur 

(1)  Kurth,  Qu'est-ce  que  le  mo^en  df^e  ?  p.  37  (Paris,  Bloud). 

(2)  Les  cinq  premièras  éditions  du  die tîono aire  de  l'AcadÉmie  française  conUen- 
neul au  mot v  moyen  âge  »  larticle  suivant  r  «  Ou  appelle  autheurs  du  moyen  4ge 
les  autheurs  qui  ont  écrit  depui»  la  décadence  de  Tempire  romain  jusque  vers  Le 
X*  eiëde  ou  environ^  p  Cest  i^eulement  dans  la  d*  édition  (1S^5)  qu'on  lit  :  o  Moyen 
àg^t  ^^  temps  qui  s^est  écoulé  depuis  la  cbate  de  l'empire  romain^  eu  475,  jusqu'à 
la  prise  de  Cunstautiuople  par  Mahomet^  en  1453.  * 

TOME  ï 3:1  Vil.  —  1907,  iiS 


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386  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ses  raines  des  sociétés  nonyelles,  qui  se  trouyèrent  être  par  leur  principes  ^^  p^ 
sin9n  par  leurs  élémens  matériels,  des  sociétés  chrétiennes.  Ces  société^W^#  ^lès 
subsistent  toujours  sur  la  base  qu'elles  reçurent  alors,  c'est-à-dire  celle  d.^>  ^  ^^ 
la  morale  du  christianisme.  Inaugurées  par  les  siècles  qu'on  dit  du  ™<^y^^^"^^yeu 
Age,  elles  sont  continuées  par  ceux  qu'on  appelle  modernes  et  contempoc^^^  ^po« 
rains.  Tout  ce  que  la  société  moderne  possède  de 'durable  et  de  fécond  e^  ^^ 
fait  d'institutions  comme  en  fait  d'idées,  plonge  ses  racines  dans  les  fiant 
mystérieux  des  premiers  siècles  chrétiens  (i). 


Ainsi  M.  Kurth  ne  capitulera  pas  :  ses  deux  volumes  contf-.^^^'^ 
nueront  de  s'appeler  les  Origines  de  la  civilisation  modenm^L.  //^, 
«  Voilà  quatorze  siècles,  écrit-il  encore,  que  le  principe  civi  Jmr-iJi. 
sateur,  incarné  dans  la  société  européenne,  ne  cesse  de  la  faço^zz^n- 
ner  à  l'image  de  la  société  éternelle  qu'elle  porte  dans  son  sei 
Et  qu'en  a-t-il  fait?  La  plus  grande,  la  plus  belle,  la  plus  heurei 
de  toutes  les  sociétés  humaines.  Nier  ce  caractère  de  la  civili  ^^.^i- 
tion  moderne,  ce  serait  nier  l'évidence.  Refuser  d'en  faire  honn^«^r 
au  principe  chrétien,  ce  serait  un  véritable  aveuglement  (2).  ** 

En  regard  de  l'antiquité,  c'est-à-dire  du  paganisme,  il  conss:^  -^^" 
dère  le  christianisme  comme  le  fait  moderne  essentiel.  En  fac^^^ 
de  l'arianisme,  qui  «  fut  la  forme  sous  laquelle  se  produisit  "^^ 
parmi  les  Germains  l'influence   corruptrice  de   la  société  an-^^^^" 
tique  (3),  »  il  considère  l'Église  catholique  comme  l'institutioïC^^^ 
moderne  par  excellence.  La  belle  histoire  de  Gaedmon,  le  pâtr^^^-* 
anglo-saxon,  que  dans  un  rêve  Dieu  fît  poète  et  qui  dès  lorSjg:  -^^' 
devant  l'abbesse  Hilda,  chanta  toute  la  suite  de  la  religion  depui^s-^-^^ 
le    commencement  des    créatures  jusqu'au  dernier  jugements:  "^^' 
apparaît  à  M.  Kurth  comme  le  symbole  même  des  «  origines  d^^^^ 
la  littérature  modt^rne  (4),  »  fille  et  disciple  du  Verbe.  Glovi^-^"^^ 
et  Clotilde,  saint  Boniface  (5)  et  Notger  de  Liège,  auxquels  i:^ 

(1)  Rurth,  Qti^est-ce  que  le  moyen  dge?^,  40-41.  —  De  cette  doctrine  historiqu^-^^^^^J^* 
de  M.  Kurth,  on  devinera  sans  peine  que  certaines  conclusions  pédagogiques  doi^^^^^.?^ 
vent  résulter,  et  que  M.  Kurth  est  un  partisan  très  déterminé  des  «  humanit^^^-^^. 
chrétiennes.  ■•  En  1901  et  1902,  il  a,  dans  deux  brochures,  dénoncé  comme  «  pleiiy^^^*^ 
de  dangers  »  la  méthode  qui  consiste  «  à  mettre  des  esprits  d'adolescens  en  ^i^^^^^^^^û 
tact  avec  le  monde  antique.  •  On  pourrait  croire  dès  lors  que  lorsque  M.  KniP  ^^B-^^tH 
touche  à  l'histoire  de  la  Renaissance,  ses  sympathies  iraient  au  rigorisme  de  Sav»^^^-^^^^^' 
narole.  Il  n'en  est  rien  pourtant;  il  prend  contre  Savonarole  le  parti  des  papes  c^     ^^^  "" 
XVI*  siècle  {L'Église  aux  toumans  de  l'histoire  y  p.  120  et  sulv.).  Et  si,  dans  ■        ^^^  ^* 
pensée  tout  d'une  pièce  et  de  si  ferme  allure,  il  est  possible  de  surprendre  qndq:^^''^^^ 
incertitude  et  quelque  flottement,c'est  au  sujet  de  la  Renaissance  et  de  l'humanism*"^^^^'"^ 

(2)  Kurth,  Les  Origines  de  la  civilisation  moderne,  I,  p.  31. 

(3)  Kurtb,  Ibid.,  I,  p.  311. 

(4)  Kurth,  Ibid,,  II,  p.  m. 

(5)  Kurth,  Saint  Boniface,  3*  édit.,  Paris,  Lecoffre,  1902. 


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M.    GODEFROm  KURTH.  387 

a  consacré  d'attachans  ouvrages,  sont  pour  lui  pins  authenti- 
quement  modernes  que  les  légistes  et  les  humanistes.  Il  ne 
connaît  pas  de  synchronisme  plus  mémorable  que  la  rencontre 
d'événemens  qui  marqua  l'année  529;  ici  sa  pensée  médite,  sa 
plume  s'émeut  : 

«  Pendant  que  Justinien  fermait  à  Athènes  le  dernier  sanc- 
tuaire de  la  philosophie  païenne,  la  sagesse  chrétienne  élevait  le 
sien  dans  les  montagnes  du  Samnium,  et  offrait  aux  amans  de 
la  perfection  des  conseils  et  des  préceptes  que  Socrate  avait 
ignorés.  C'est  en  cette  année  que  le  diacre  Benott,  ascète  qui, 
dès  l'enfance,  avait  fait  avec  la  solitude  un  pacte  presque  surna- 
turel, gravissait  le  mont  Gassin,  y  détruisait  un  bois  sacré  avec 
un  temple  d'Apollon,  ^et  dressait  sur  leurs  ruines  ce  monastère 
fameuxy  devenu  la  métropole  religieuse  de  la  plus  grande  famille 
d'ftmes  que  l'Eglise  ait  abritée  dans  son  sein.  Si  Ton  considère 
d'un  c6té  la  stérilité  de  la  philosophie  païenne,  qui  n'a  exercé 
sur  la  vie  sociale  aucune  influence  appréciable,  et  de  l'autre  la 
fécondité  de  l'ordre  bénédictin,  dont  les  colonies  ont  occupé  et 
civilisé  tout  l'Occident,  il  ne  sera  peut-être  pas  téméraire  de 
considérer  cette  année  529  comme  marquant  un  des  points  culmi- 
nans  qui  séparent  le  monde  nouveau  du  monde  antique  (1).  » 

Dans  l'armature  de  l'histoire  universelle,  telle  que  M.  Kurtb 
la  conçoit,  il  n'y  a  pas  place  pour  trois  compartimens  :  Thuma- 
nité  n'a  eu  que  deux  &ges  et  n'en  aura  jamais  que  deux;  et  le 
chronographe  byzantin  qui  jadis  inventa  l'ère  chrétienne  nom- 
bra  les  années  jusqu'à  la  fin  des  siècles.  Entre  ces  deux  âges, 
l'opposition  est  «  nette  et  brusque  :  rien  de  plus  vif  que  Tarète 
de  la  ligne  de  faite  qui  les  sépare...  Ce  qui  distingue  ces  deux 
sociétés,  c'est  leur  conception  de  la  vie,  c'est  la  réponse  qu'elles 
font  l'une  et  l'autre  au  problème  de  l'existence...  Le  bonheur  du 
païen  n'est  pas  possible  sans  Imfortune  obligatoire  de  la  majo- 
rité du  genre  humain.  Le  chrétien  ne  peut  être  vraiment  heu- 
reux que  s'il  fait  participer  à  son  bonheur  la  plus  grande  partie 
de  ses  semblables  (2).  » 

n  s'en  faut  de  beaucoup,  d'ailleurs,  que  notre  historien  consi- 
dère l'ère  chrétienne  comme  le  développement  logique  et  presque 
notécanique  du  grand  fait  religieux  qui  en  est  le  point  de  départ; 

(1)  RurUi,  Les  Origines  de  la  civilisation  moderne,  II,  p.  34-38. 

(2)  Rurth,  L'Église  aux  loumans  de  Thistoire,  p.  3,  4  et  8  (BraxeJIés,  So«îélé 
belge  de  librairie,  1900). 


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388  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'acte  d'autorité,  nous  allions  presque  dire  de  souveraineté,  P^-^^p^^ 
lequel  il  déclare  synonymes  le  mot  «  chrétien  »  et  le  mot  «  m^  -•^^riio. 
deme,  »  ne  détourne  pas  l'attention  de  M.  Kurth  de  tout  ^ 
qu'il  y  a  de  capricieux,  de  fortuit,  d'indocile,  dans  le  déroula .^^j^^ 
ment  de  notre  civilisation.  L'ère  chrétienne  n'est  point  une  ligr^^  oq 
droite;  l'ère  chrétienne  a  ses  tournais,  et  Tun  des  tl ivres  W         /^ 
plus  originaux  de  M.  Kurth,  —  celui  qu'il  faudrait  choisir,  pew-^seï//. 
être,  si  dans  son  œuvre  on  n'en  voulait  lire  qu'un  seul,  —  ncz^  o^^ 
donne  précisément  la  substance  d'un  cours  qu'il  donnait  en  l^SL^gg 
à  r<t  Extension  universitaire  pour  femmes  »  d'Anvers,  et  dr     mis 
lequel  il  parlait  de  t Église  aux  tournans  de  r histoire. 

Il  y  dit  avec  sagacité,  et  avec  éloquence,  par  quels  coups  de 
barre  l'Église  sut  conduire  l'humanité  à  travers  vingt  sièc?/^ 
d'histoire;  comment,  n'étant  au  début  qu'une  «  juiverie,  »  ei^^f 
s'ouvrit  aux  Gentils  ;  comment,  naturalisée  romaine,  elle  s'ouvr  \ 
aux  barbares;  comment,  enclavée  dans  la  féodalité  qui  voulas^^^^^ 
en  faire  «  une  religion  de  chapelle  castrale,  »  elle  fit  craque^"^ 
l'édifice  et  se  dégagea;  comment,  sous  Léon  XllI,  «  détachants 


cause  de  celle  d'une  classe  qui  voudrait  la  rendre  solidaire  d'elle^^  ' 
l'Église  répondit  à  cette  classe  comme  aux  juifs,  comme  *^^"^^ 
Romains,  comme  aux  féodaux,  comme  à  tous  les  revenans  ^y0'^^ 
passé,  et  conclut  un  pacte  avec  les  forces  vitales  du  xx«  siècle  (1)  ;  it 
et  comment  enfin  ces  divers  coups  de  barre,  surprenans  parfois-* ^^^ 
pour  les  contemporains  comme  le  seraient  des  coups  d'État,  sotu^^^r 
comme  la  conséquence  d'une  seule  et  même  maxime  de  cod^::^^'^" 
duite,  d'un  seul  et  même  programme  de  vie.  Je  ne  sais  aucur^^^^^^ 
li\Te  qui  donne  une  impression  plus  frappante  au, mélange  dE^  de 
variété  et  d'unité,  de  souplesse  et  de  stabilité,  qui  distingue  T  la 
politique  romaine. 

VI 

«  L'Église,  disait  M.  Godefroid  Kurth  au  terme  de  ces  coi 
rences,  apporte  un  programme  à  ces  masses  populaires  qui 
lèvent  et  qui  cherchent  leur  voie  (2).  »  A  Liège  même,  ce 
gramme   faisait  alors  grand   bruit,  et  l'une  des  voix  les 
retentissantes  qui  l'annonçaient  à  la  foule  n'était  autre  que 
de  M.  Kurth. 

(1)  Kurth,  L'Église  aux  tournans  de  Vhistoire,  p.  18,  33,  34,  65  et  153. 

(2)  KuPth,  Ibid.,  p.  153. 


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M.    GODEFROID   KUHTH,  389 

Dès  Faonée  1892,  il  s'était  enrôlé  parmi  les  réformateurs  qui 
TOul&ieEt,  au  cœur  de  la  mêlée  sociale^  répercuter  et  développer 
la  parole  de  Léon  XHI.  11  s'en  était  allé,  tout  de  fruité,  dans  sa 
ville  natale  d'Arlon,  pour  faire  ses  premières  déclarations.  C'est 
sous  les  tilleuls  d'Arlon  qu'au  xvii"  siècle  étaient  éclos  les  rêves 
sociaux  du  bon  savetier  Henri  Buscli,  fondateur,  dans  notre 
Paria,  de  l'Institut  des  «  frères  cordonniers  »  et  des  frères  «  tail- 
leurs... (1).  îi  M.  Godefroid  Kurlh  aimait  k  se  rappeler  cet 
exemple  de  véritable  démocratie,  lorsqu'il  exposait  à  son  tour 
les  revendications  d'aujourd'hui.  Il  les  formulait  en  ces  termes  : 

Dans  Tordre  économique  :  réorganisation  des  forces  du  travail  au  moyen 
de  corporations  appropriées  aux  besoins  de  la  société  moderne,  et  qui  per- 
mettront à  la  classe  ouvrière  de  débattre  librement  arec  les  patrons  les 
conditions  du  contrat  de  travail  en  dehors  de  toute  intervention  de  VËla(- 

Dans  l'ordre  politique  :  réorganisation  de  la  société  politique  sur  la  base 
d'uiip  réforme  qui  assurerait  à  la  classe  ouvrière  sa  légitime  part  d'intlueDce 
dans  tes  affaires  publiques,  au  moyen  de  la  représentation  des  intérêts  {%}. 

Ce  programme  fut  le  premier  acte  par  lequel  M.  Godefroid 
Kurth  se  rangea  dans  le  parli  belge  de  la  «  démocratie  chré- 
tienne. >)  Trois  mois  après,  passant  de  la  ihéorie  à  raction, 
îl  annonçait  sa  collaboration  au  journal  liégeois  Le  Bien  du 
Peuple f  dans  une  lettre  où  Ton  discernait  très  clairement  com- 
ment la  poussée  môme  de  toutes  ses  expériences  d'historien 
jetait  M*  Kurth  dans  les  meetinffs  populaires. 

«  Que  la  classe  ouvrière,  énrivait-il  au  chanoine  Pottier, 
puisse  être,  dans  une  nation  civilisée,  un  organisme  influent  et 
respecté,  jouissant  de  ses  droits  propres  et  sachant  à  Toccasion 
les  défendre:  c'est  ce  que  démontre  à  suffisance  l'histoire  de 
notre  régime  communal  au  moyen  ûge.  Pourquoi,  sous  une 
forme  appropriée  aux  besoins  d'une  société  plus  vaste  et  plus 
complexe,  ne  redeviendrait-elle  pas  au  xx*^  siècle  ce  qu'elle  était 
dès  le  xm*^?  Pourquoi,  au  souffle  créateur  de  Tesprit  catholique, 
les  innombrables  atomes  populaires  qui  tourbillonnent  aujour- 
d'hui dans  le  vide  ne  se  reconstitueraient-ils  pas  en  un  corps 
organisé  et  vivant,  assez  fort  pour  ne  pas  devoir  le  respect  de 
ses  droits  primordiaux  a  la  charité  d'un  patron  ou  à  l'humanité 
de  quelque  société  anonyme  (3)?  » 

(1)  Kurtt,  DtuUGk-Bel^ien,  If,  p.  97  {Arlon,  WUIema,  1900). 
(2y  Le  Lu^emhûurg^  5  novemlJre  5892. 
(3)  L*  Bien  dupeupht  ^2  janvier  18^3. 


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390-  REVUE   DES   PEUX   MONDES. 

Ce  n'est  point  ici   le  lieu  de  redire  quel  aspect  offrit,  ent»',^:!^!^ 
1893  et  1898,  la  chrétienté  liégeoise,  avec  quelle  impétuost^^git^ 
d'allure  la  «  démocratie  chrétienne  »  marchait  à  la  conquête  ^        •  j^ 
peuple,  et  comment,  de  toutes  parts,  des  inquiétudes  la  c^^^cer- 
naient.  M.  Kurth  promenait  parmi  les  mineurs,  parmi  les  arni::^::^^^. 
riers  et  autres  gens  de  métier,  une  sorte  d'université  populaisr^S/^. 
il  s'en  allait  sur  les  estrades  faubouriennes,  célébrant  le  ierri^ozops 
où  les  pauvres  du  Christ  étaient  grandis  et  défeûdus  par  les  en^^sei 
gnemens  sociaux  de  l'Évangile.  La  «  démocratie  chrétienne  i  ■  i  j  se 
présentait  aux  suffrages  populaires,  pour  ramener  ces  ancL  ^^ns 
temps.  Elle  parlait  d'un  retour  au  Christ,  aux  revendications  de 
justice  que  l'Évangile  inspire,  aux  corporations  que  pendant  cï^s 
siècles  l'Église  avait  bénies.  Où  tendaient  ces  propos,  dans       ^* 
c<  libérale  »  ville  de  Liège  ?  Présageaient-ils  une  réaction,  ou  bi^^*^ 
une  révolution  ?  Les  intérêts  alarmés  crièrent  à  la  révolutîo^^^'^ 
M.  Kurth  vécut  alors  quelques  années  d'une  vie  intense,  tou  -^T^ 
mentée,  bientôt  endolorie  ;  dans  certaines  bagarres  électorale^^^^^ 
la  colère  lui  arracha  des  invectives  restées  légendaires;  et  V^^      rà 
la  «  démocratie  chrétienne  »  liégeoise  s'effaça,  ni  victorieuse  ^^^^j^ 
vaincue  ;  elle  dut  concéder  à  des  raisons  d'ordre  le  sacrifice  dr^-^  ^ 
ses  traits  les  plus  accusés,  de  ses  formules  les  plus  abruptes  ^^'^^ 
dans  la  chrétienté  liégeoise,  l'ordre  recommença  de  régner... 

M.  Kurth,  alors,  s'en  fut  prêcher  son  «  christianisme  social  i^ 
dans  les  congrès  eucharistiques.  Lorsqu'il  y  proclame  que  «  ^^^^^^ 
sanctuaire    de  Jésus-Christ   doit    être    toujours    le    palais   di^-*-^^ 


peuple  (1),  »  ou  lorsqu'il  y  célèbre  le  banc  de  communion  comm»  m^^^y 
«  le  trône  de  l'égalité  humaine  (2),  »  on  sent  passer  dans  sa  voir-^^^^^ 


le  frémissement  du  tribun,  qui,  dans  les  tavernes  liégeoises,  ^ 
sa  seule  apparition,  disculpait  l'Église  romaine  d'être  la  citadel^^-*'"® 
des  privilégiés.  Son  auditoire,  alors,  était  tout  le  peuple  dt^  ^® 
Liège,  et  les  susceptibilités  politiques  s'insurgeaient.  Elles  o^^^^* 
aujourd'hui  désarmé,  et  peu  leur  importe  que  les  congressiste-^ ^'^ 
applaudissent,  puisque  le  peuple  n'entend  plus. 

Mais  la  pensée  de  M.  Godefroid  Kurth  is'en  va  toujours  ^  a" 
peuple:  il  l'affirmait,  avec  une  émotion  solennelle,  dans  la  {^~:Méte 
qui  lui  fut  offerte  il  y  a  quelques  mois.  «  Y  a-t-il  dans  TÉgL^^^i^ 


(1)  Kurth,  VEueharistie  et  VArt  chrétien,  p.  12  (Bruxelles,  impr.  de  Dure/i^-^-^w^^ 
1898). 

(2)  Rurth,  L'Eucharistie  et  la  ciuilisation  {Revue  apologétique,  16  juillet    ^^^ 
p.  158). 


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y 


M.    60DEFR0ID   KURTH.  391 

catholique,  demandait-il,  une  source  de  justice  suffisante,  pour 
que  la  justice  sociale  réclamée  par  les  générations  qui  se  lèvent 
s'y  puisse  déployer  à  son  aise  et  sans  entraves?  »  M.  Kurth 
répondait  oui  ;  et  il  continuait: 

La  démocratie  chrétienne  sera  le  lien  vivant  et  fécond  entre  l'Église 
catholique  et  le  xx*  siècle.  Pour  nous,  notre  démocratie  est  une  dilatation 
nouvelle,  upe  expansion  de  l'esprit  de  l'Évangile;  elle  représente  un  stade 
nouveau  dans  cette  ascension  continue  des  classes  populaires,  qui,  depuis 
la  fondation  du  christianisme,  a  fait  monter  le  monde  ouvrier  de  l'esclavage 
au  servage,  du  servage  à  la  liberté,  et  qui,  interrompue  pendant  les  siècles 
stériles  de  la  Renaissance  païenne,  l'acheminera  désormais  à  la  reconstitu- 
tion et  à  la  bourgeoisie  du  travail...  Nous  avons  vu  telles  de  nos  idées,  flé- 
tries il  y  a  vingt  ans,  devenues  des  lois...  Nous  ne  nous  reposerons  pas  aussi 
longtemps  qu'il  y  aura  dans  les  relations  sociales  un  progrès  à  réaliser, 
aussi  longtemps  que  Ywmra  vorax,  dénoncée  par  la  grande  voix  de 
Léon  Xin,  gardera  une  seule  des  grifiTes  cruelles  qu'elle  plonge  dans  la  chair 
et  le  sang  du  peuple,  aussi  longtemps  qu'il  y  aura  cette  fièvre  de  la  jouis- 
sance et  ce  cri  de  misère  imméritée  (1). 

De  vifs  applaudissemens  éclataient.  Il  y  avait  là  M.  Beemaert, 
ministre  d'Etat  :  il  venait  de  saluer  en  M.  Kurth  «  le  penseur 
généreux,  toujours  préoccupé  de  Tamélioration  du  sort  des 
masses,  dévoué  au  progrès  sous  toutes  ses  formes,  songeant  à 
tout  sauf  à  lui-même.  »  M.  Kurth,  tout  de  suite,  témoignait  que, 
dans  la  fête  même  dont  il  était  le  héros,  il  songeait  à  tout  sauf  à 
lui-même;  c'est  par  un  cri  de  revendication  sociale  qu'il  voulait 
que  la  manifestation  fût  close  ;  le  a  cercle  démocratique  chrétien 
Sainte-Véronique  »  prenait  le  nom  de  «  cercle  Godefroid  Kurth  ;  w 
et  c'était  une  joie  pour  M.  Kurth,  en  ce  jour  où  Ton  rendait 
hommage  à  ses  visions  d'historien,  de  proclamer  que  c<  l'union 
de  la  science  et  de  la  démocratie  sous  les  auspices  de  l'Évangile» 
était  «  la  grande  œuvre  de  ce  temps.  » 

VII 

Catholique  et  démocrate,  démocrate  d'ailleurs  parce  que  ca- 
tholique, M.  Godefroid  Kurth  éprouve  un  attrait  spécial  pour 
l'histoire  même  de  la  Belgique,  sa  patrie  ;  et  c'est  dans  le  passé 
de  la  Belgique  qu'il  retrempe  son  énergie  passionnée.  Aimant  le 
peuple  avec  l'ardente  charité  d'un  chrétien,  avec  l'imaeinative 

(1)  La  Dépêche  de  Liège,  18  Juillet  1906. 


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'\^f^ 


392  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tendresse  d'un  Michelet,  il  est  heureux  de  s'attarder  en  un  lo^^rnaDi^g 
tête-à-tête  avec  la  démocratie  vraiment  chrétienne  des  â^  -^ges 
vraiment  chrétiens;  à  travers  le  moyen  âge,  c'est  elle  qu'il  chères— rche 
et  qu'il  trouve,  c'est  elle  qu'il  écoute  et  qu'il  fait  parler. 

Dans  Arlon,  son  berceau,  un  calvaire  se  dresse  sur  le  marcl^^— i^-. 
ce  calvaire,  auprès  duquel  prêcha  saint  Bernard,  fut  au  xii*  siè^^S^c/e 
l'emblème  et  le  palladium  des  libertés  communales  (1).  Liè^rZOge, 

sa  ville  d'adoption,  fut,  sous  l'hégémonie  des  princes-évêqc ^es, 

«  une  des  nations  les  plus  libres  de  l'Europe  (2);  »  Liègej,^    de 
l'aveu  de  Mirabeau,  jouissait  déjà  de  toutes  les  libertés  pour    des- 
quelles Mirabeau  fit  en  France  la  Révolution.  Entre  ces  dLetn^ 
villes,  plus  près  d'Arlon  que  de  Liège,  les  vallées  de  la  Semc::^^*^ 
et  de  la  Ghiers,  tout  le  long  du  moyen  âge  et  presque  jusqu'à  n  ' 
jours,  furent  comme  un  champ  d'expériences  où  régnait  et  pr- 
spérait  la  démocratie  chrétienne.  Il  y  avait  là  soixante-dix  vT 
lages  où  la  loi  de  Beaumont  était  en  vigueur  :  ils  formaiec 
comme  une  vaste  famille  dont  les  membres  se  sentaient  unis  pau 
des  liens  de  fraternité;  la  Pentecôte  était  le  jour  de  vote,  or-^^ 
chaque  village  élisait  ses  magistrats.  M.  Godefroid  Kurth  sui^  ^ 
dans  leurs  églises  ces  paysans   d'autrefois;  il  s'édifie   de  lexi^^-^^ 
«  mystérieux  colloque  avec  l'Esprit  du  Seigneur;  »  il  sent  autou:^-^^ 
d'eux,  «  présent  et  invisible,  cet  élément  divin  qui  est  au  tonm  -^^ 
de  toute  législation  humaine  et  qui  ne  s'en  laisse  pas  expulse ^^^' 
impunément;  »  et  puis,  dépouillant  leurs  votes,  il  introduit  dan-^^^^^ 
le  sanctuaire  le  nouveau  mayeur  et  enregistre,  au  nom  de  Thi^^  ^^' 
toire,  le  serment  prêté  devauit  l'Eucharistie  par  cet  élu  du  peupl^^^® 
et  du  Ghrist  (3). 

«  Un  arrière-neveu  de  ces  pauvres  manaps  peut  rappel^^-'^' 
avec  quelque  fierté  ces  souvenirs  patriotiques,  et  il  est  beau  poiz:^"^^ 
un  chrétien  de  voir  l'Église  catholique  recevant  sous  son  patr^ -"Zo- 
nage et  entourant  de  son  prestige  la  liberté  des  classes  popi^^^DU- 
laires  (4).  »  Dans  ces  lignes,  qui  datent  de  1881,  M.  Kurth  s'e^  ""est 
exprimé  tout  entier  :  elles  montrent  comment,  chez  lui,  \M^  les 
souvenirs  personnels,  les  impressions  érudites,  TenthousiasuK:  ^me 
religieux,  mûrissaient   une   certaine   conception   du  problèjr^^iDe 


(1)  Deutach'Belgien,  II,  1900,  p.  91. 

(2)  Kurth,  Catalogue  de  Vexposilion  de  Varl  ancien  au  pays  de  Liège,  intrtw         ^Im 
lion  historique,  p.  x  et  xxv  (Liège,  Bénard,  1905). 

(3)  Rurth,  La  loi  de  Beaumont  en  Belgique ^  Étude  sur  le  renouvellement  ac 
des  justices  locales,  p.  1,  12,  25,  26,  29  (Bruxelles,  Uayez,  1881). 

(4)  Kurth,  Ibid,,  p.  29. 


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I 


M.    nÔDEFROlD   KURTH.  39  S 

social.  Jusqu'à  son  dernier  souffle,  ses  regrets  et  ses  espoirs  s'atta- 
cheront à  une  forme  d'état  social  dans  laquelle  les  «  manans,  » 
pleinement  affranchis  de  Mammon,  pourront  réaliser  le  règne  de 
Dieu.  Les  rêves  sociaux  de  M.  Kurth  ne  sont  que  des  réminis- 
cences, jalouses  de  s'incarner  à  nouveau  :  leur  point  d  attache 
est  dans  le  passé;  c'est  sur  les  ailes  mêmes  de  l'histoire  qu'ils 
prennent  essor  ;  les  années  peuvent  succéder  aux  années,  durant 
lesquelles  il  leur  sera  difficile  ou  presque  impossible  de  toucher 
au  sol;  mais  toujours  soutenus  par  l'histoire,  ils  continuent  de 
planer  sans  fatigue,  patiens  comme  elle,  patiens  comme  Dieu. 

L'histoire,  encore,  soutient  et  fortifie  les*  aspirations  reli- 
gieuses de  M.  Kurth  :  à^'époque  même,  déjà  bien  lointaine,  où 
il  compromettait  son  avenir  universitaire  en  'écrivant  un  roman 
contre  la  loi  scolaire  élaborée  par  le  parti  libéral  (1),  M.  Kurth 
trouvait,  dans  l'histoire,  des  motifs  d'affirmer  la  vocation  catho- 
lique, de  son  pays.  Il  y  a  chez  lui  un  orgueil  de  terroir  gui 
l'amène  à  revendiquer  pour  les  Belges  le  droit  de  partager  avec 
nous  quelques-unes  de  nos  gloires,  et  des  plus  pures.  A  l'en- 
tendre, c'était  un  Belge  que  Clovis,  et  c'était  un  Belge  que 
Charlemagne  (2).  Belge  authentique,  d'ailleurs,  ce  Godeïroid  de 
Bouillon  qui  mit  en  branle  le  cortège  des  croisades.  Est-ce  à  ta 
vocation  des  Belges,  ou  bien  à  celle  des  Français,  que  s'ap- 
pliquent ces  graves  documens  qui  jettent  un  éclat  singulier  sur 
la  prédestination  du  peuple  franc,  la  lettre  de  saint  Rémi  à 
Clovis,  la  lettre  de  saint  Avit  à  Clovis,  le  prologue  de  la  loi  Sa- 
lique?  M.  Godefroid  Kurth  considère  les  mots  :  «  Vive  le  Christ 
qui  aime  les  Francs  !  »  comme  le  «  premier  cri  par  lequel  l'âme 
belge  s'est  affirmée  (3).  »  Plus  en  avant  dans  le  cours  des  siècles, 
il  attribuerait  volontiers  aux  évoques  de  Belgique,  comme  Guîzot 
jadis  aux  évêques  de  France,  l'honneur  d'avoir  fait  leur  pays. 
Interpellant  Liège,  la  ville  «  libérale,  »  qui  n'eut  jamais  avant 
lui  un  seul  historien  sérieux,  il  aime  à  lui  rappeler  qu'elle  n'était 
rien  avant  que  saint  Lambert  y  fût  tué,  et  que  la  ferveur  des 
multitudes,  s'attachant  au  tombeau  du  saint,  conduisît  les 
évêques  de  Maestricht  à  faire  de  ce  hameau  leur  résidence  (4); 

(i)  Jeanne  ou  la  loi  de  malheur  (sous  le  pseudonyme  de  Victor  d'BîDsetiane). 
BruzeUes,  Âlbanel,  1884. 

(2)  Kurth,  Manuel  <ï histoire  de  Belgique, 'l^éàii.t  p. 31  (Namur,  Lambert  de  RoUin). 

(3)  Kurth,  La  patrie  belge,  p.  3-4  (Namur,  Picard-Balon,  1898),  reproduit  dftoa 
la  revue  Les  Questions  actuelles,  du  12  août  1905. 

(4)  Kurth,  La  commune  de  Liège  dans  l'histoire,  p.  3  (Liège,  Desoer,  itÛ6), 


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394  REVUB  DBS  DEUX   MONDES. 

et  puis,  en  deux  volumes  qui  sont  la  consécration  de  son  ens 
gnement,  M.  Godefroid  Kurth  sauve  de  Toubli  un  grand  évêqi 
du  x«  siècle,  Notger,  fondateur  de  cet  État  liégeois  où  il  fit  bc 
vivre  sous  la  crosse,  et  créateur,  à  Liège,  d'un  grand  foy- 
d'études  où  venaient  s'éclairer  toutes^les  nations  (1).  En  mêi 
temps,  il  lève  un  coin  du  voile  qui  recouvre  la  personnali 
du  <c  bienheureux  Jean,  »  TAngelico  liégeois,  digne  de 
moire  et  de  respect  parce  qu'il  fit  «  naître  à  Liège,  sous 
auspices  de  la  religion  et  à  l'ombre  du  sanctuaire,  le  grand 
national  (2).*  »  Mais  il  faut  encore  que  la  cité  liégeoise,  qu'elle 
ait  cure  ou  non,  accepte  une  autre  gloire  :  M.  Kurth  rappe^l 
avec  complaisance  que,  née  d'un  mouvement  de  ferveur,  ^\ — 
compta  plus  qu  aucune  autre  cité  dans  l'histoire  de  la  fervet 
éclose  sur  une  tombe  de  martyr,  elle  sut  imposer  à  l'univer 
entier  les  propres  initiatives  de  sa  piété,  en  faisant  admettr-^ 
dans  la  liturgie  catholique  la  fête  de  la  Trinité  et  la  JFête^ 
Dieu  (3).  M.  Kurth  s'émeut  en  songeant  que  Liège  intervint  ainsi: 
dans  les  rapports  de  la  terre  et  du  ciel  ;  et  son  attachement  poui^^-^^ 
cette  ville  adoptive  est  comme  scellé  par  son  ardente  dévotion.^  ^^' 
Car  il  est  pieux  et  veut  qu'on  le  sache  ;  il  est  pieux,  d'une^^^^ 
piété  que  l'histoire  alimente,  d'une  piété  que  le  passé  satisfait,  ^  ^' 
que  le  présent  chagrine,  et  que  l'avenir  rassure  ;  d'une  piété,  ^  ^' 
enfin,  qui  ne  fait  qu'un  avec  son  patriotisme.  C'est  en  replaçant^^-J 
la  Belgique  de  jadis  dans  le  cadre  de  la  vieille  chrétienté,  qu'iL^  ^ 
aime  la  Belgique  et  qu'il  enseigne  à  l'aimer  ;  c'est  en  admirant,  .^-— » 

dans  la  Belgique  de  jadis,  l'épanouissement  de  la  liberté  chré- 

tienne  et  de  l'amour  chrétien,  qu'il  a  été  amené  à  écrire  un  Ma 
nuel  cC histoire  de  Belgique  récemment  prôné  par  M.  Beernaerl 
comme  un  «  merveilleux  abrégé  de  l'histoire  nationale  (4).  » 
le  Manuel^  de  nombreux  enfans  de  Belgique  connaîtront  désor- 
mais le  nom  et  l'âme  de  M.  Godefroid  Kurth  ;  ils  s'accoutumeront, 
à  la  suite  de  Fauteur,  à  confondre  dans  un  même  attachement  1 
Christ,  la  démocratie,  et  les  Belges  fils  des  Francs.  Dans  sa 
traite  de  Bome,  où  le  gouvernement  de  Bruxelles  vient  de  Ta] 
peler  à  diriger  un  institut  historique,  M.  Kurth  pourra  goûl 
de  poétiques  émotions  en  songeant  qu'à  l'école  de  son  imagi— 

(1)  Rurth,  Notger  de  Liège,  I,  p.  299  et  345. 
(SJ  Rvrth,  Le  peintre  Jean,  p.  12-13  (Liège,  Gormaux,  1904). 
(3)  Kurth,  Catalogue  de  V exposition  de  Vart  ancien,  p.  i. 
<4)  La  hépëche  de  Liège,  18  juiUet  1906. 


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M.    aOÛEPROID    EOHTB. 


39S 


natîoB  1^  Imagmations  enfantines  s*é veillent  et  tressaillent^  là- 
bas,  dans  son  pays* 

Dans  Téclat  de  sa  gloire  d'historien^  se  souvient-il  encore  des 
aspirations  d'un  autre  ordre  auxquelles,  en  1874,  s'abandonnait 
sa  vingt-huitième  année?  Il  publiait  cette  année-là,  avec  une  de 
ses  parentes^  une  Anthologie  belge;  il  ne  visait  à  rien  de  moins, 
—  sa  préface  en  témoi^ait,  —  qu^à  »  tirer  les  lettres  belges  de 
leur  assoupissement...  Oui  ou  non,  demandait-il,  aurons-nous 
une  littérature  nationale ^  expression  de  notre  pensée  nationale? 
Ou  bien  le  peuple  belge  tra verser a-t-îl  rhiatoire  sans  que  nul 
monument  littéraire  apprenne  à  la  postérité  que  lui  aussi  a  vécu, 
souffert,  pensé,  et  levé  ses  yeux  plus  haut  que  la  terre  et  que 
les  soucis  de  la  vie  positive  (1)?  »  Je  n'oserais  affirmer  qu'en 
1874  la  voix  du  jeune  professeur  fut  entendue;  et  lui-même,  re- 
nonçant bientôt  à  l'essai  qu'il  projetait  sur  les  lettres  belges,  fit 
&  l'histoire  vœu  de  fidélité. 

Mais,  quelques  années  plus  tard,  Tefflorescence  littéraire  de 
la  Jeune  Belgique ^  exposée  dernièrement  au  public  français  par 
le  critique  délicat  et  renseigné  qu'est  M.  Eugène  Gilbert,  com- 
mençait de  justifier  et  d'exaucer  tardivement  les  juvéniles  aspi- 
rations de  M.  fiode froid  Kurth.  Il  est  permis  de  penser  que^  parmi 
les  œuvres  littéraires  dont  s'honore  à  bon  droit  la  Belgique  con- 
temporaine, les  plus  originales  et  les  plus  éniinentes  sont  celles 
qui  5*imprègnent  de  la  saveur  du  terroir  et  de  la  senteur  du 
passée  et  qui  surprennent,  dans  les  accens  séculaires  des  vieux 
beffrois,  les  échos  amortis  des  croyances  et  des  passions  de  jadis. 
Mais  si  cela  est  rrai,  si  ce  qui  fait  le  prix  de  beaucoup  d  œuvres 
littéraires,  sur  les  bords  de  l'Escaut  ou  de  la  Meuse,  en  est  Ife 
caractère  indigène  et  traditionnel,  historique  et  terrien.  Ton  peut 
dire  que  M*  Godefroid  Kurth,  par  sa  vie  de  travail,  de  rêve  et 
de  prière,  par  rassimilation  constante  de  son  âme  à  l'àme 
héroïque  des  grands  âges  chrétiens,  et  par  l'élan  vigoureux  dont 
lui  sont  redevables  les  études  d'histoire  nationale,  a  lorgement 
contribué  à  préparer  aux  littérateurs  une  somptueuse  matière 
d'art,  la  plus  précieuse  peut-être  qu'ils  pussent  souhaiter. 

Georges  Goyau. 

(i>  Anîkùî&fiie  beige,  par  Amélie  S truman- Picard  et  G.  Rurth,  p.  6  (BruxetUa, 
irajlâllti  iS74), 


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POÉSIES 


RETOUR   EN    FORÊT 

J'ai  quitté  le  plateau  rocheux  de  la  colline. 
Et  voici  qu'au  détour  du  sentier  m'apparaît, 
Sous  le  blond  poudroiement  du  soleil  qui  déclinai 
Le  royaume  onduleux  de  l'antique  forêt. 

La  profonde  futaie  et  les  gorges  mouillées 
Par  les  ruisseaux  fumant  à  la  fraîcheur  du  soir; 
Le  vieux  moulin  blotti  dans  un  creux  de  feuillées, 
Dont  Teau  bleue  à  bruit  sourd  tombe  du  déversoir; 

La  clairière  fleurie  où  rougissent  les  fraises, 
La  prairie  enclavée  au  milieu  des  halliers, 
Les  murgers  surplombant  ainsi  que  des  falaises 
Une  mer  de  verdure  étalée  à  leurs  pieds; 

Rien  de  toi  n'a  changé,  forêt  de  ma  jeunesse  I 
Telle  tu  fus  jadis,  telle  je  te  revois, 
Et  ta  sauvage  odeur,  comme  une  charmeresse, 
Ressuscite  à  mes  yeux  les  étés  d'autrefois. 

Tu  restes  toujours  belle,  et  ta  grâce  est  la  même. 
Depuis  les  anciens  jours,  moi  seul  ai  dû  changer. 
Car  lorsque  je  reviens  vers  toi,  tes  bois  que  j'aime 
Me  regardent  passer  ainsi  qu'un  étranger. 


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J 


P|pfpi!^PH(IT 


POÉSIES.  397 

Et  pourtant,  ô  forêt,  longtemps  je  fus  ton  hôte. 

Alors,  sous  les  gaulis  et  les  épais  couverts. 

Tes  arbres  avec  qui  je  vivais  côte  à  côte 

Me  tendaient  leurs  rameaux  comme  des  bras  ouverts. 

J'étais  ivre  d'air  pur,  de  sève  et  de  rosée, 
Mes  lèvres  se'  frôlaient  aux  bourgeons  demi-clos, 
Et  je  mêlais  un  peu  de  mon  âme  grisée 
  l'âme  frissonnante  et  frêle  des  bouleaux. 

Je  savais  les  plus  beaux  cantons  de  ton  domaine, 
Et  je  reconnaîtrais,  moi,  maintenant  encor 
La  place  où  j'ai  premier  trouvé  la  marjolaine 
Et  près  des  trèfles  d'eau,  les  balsamines  d'or. 

Heureuses  fleurs  des  bois,  digitales  vermeilles, 
Muguets  au  teint  de  lait,  ophrys  mystérieux 
Aux  fantasques  profils  de  mouches  ou  d'abeilles, 
Véroniques  mirant  dans  le  ciel  vos  doux  yeux; 

Si  vous  perdez,  l'hiver,  vos  corolles  fanées. 
Vous  ignorez  le  deuil  des  déclins  sans  retour  ; 
Vous  mourez  pour  renaître,  et  les  neuves  années 
Vous  rendent  vos  parfums  et  vos  robes  d'atour. 

Mais  nous,  quand  la  jeunesse  a  pris  son  vol  sonore, 
Nous  ne  retrouvons  plus,  pour  guérir  notre  ennui. 
Ni  les  émois  d  avril,  ni  les  levers  d  aurore. 
Et  nos  chemins  douteux  s'enfoncent  dans  la  nuit... 

0  surprise!...  Tandis  que  le  brouillard  bleuâtre 
Se  balance  au-dessus  des  roseaux  de  Tétang, 
Là-bas  monte,  câline,  une  chanson  de  pâtre, 
Et  mon  cœur  ranimé  tressaille  en  l'écoutant. 

C'est  le  même  refrain,  qu'en  alignant  les  meules, 

Les  filles  de  mon  temps  chantaient  à  plein  gosier... 

Elles  sont  aujourd'hui  de  tremblantes  aïeules 

Et  chauffent  leurs  doigts  gourds  aux  charbons  du  brasier; 


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398  RBYUE  DES  DEUX  MONDES. 

Mais  ce  couplet  naïf  que  la  brise  m'apporte 
Avec  la  suggestive  odeur  des  feûaîsons, 
*  Me  les  a  fait  revoir  —  roses,  la  mine  accorte, 
Alertes  comme  aux  jours  de  leurs  jeunes  saisons. 

Il  me  semble  qu'aux  sons  berceurs  du  chant  rustique^ 

La  fée  Illusion  a  comblé  le  fossé 

Qui  séparait  le  lourd  présent  mélancolique 

Des  rivages  joyeux  et  lointains  du  passé. 

L'homme  ne  vieillit  pas  tout  entier.  La  mémoire 
Par  un  fil  enchanté  le  ramène  aux  matins 
Où  ses  vingt  ans,  épris  de  tendresse  et  de  gloire, 
Vers  rinconnu  marchaient,  allègres  et  hautains; 

Et  c'est  encore  un  peu  de  sève  prin tanière 
Qui  lui  revient,  ainsi  qu'on  garde  au  bout  des  doigts 
Là  poussière  de  l'aile,  un  instant  prisonnière. 
D'un  papillon  d'azur  envolé  dans  les  bois... 


CHANSONS    DANS    LES    BOIS 


Le  coq  chante  et  le  ciel  se  dore» 
Quelle  est  cette  brune  aux  yeux  clairs 
Qui  sort  de  l'ombre  des  bois  verts 
Et  descend,  pareille  à  Paurore? 
Elle  est  plus  droite  qu'un  roseau 
Et  plus  fraîche  qu'avril  nouveau. 

Elle  vient  s'asseoir  sous  un  frêne 
Où  la  rivière  va  coulant. 
A  ses  bruns  cheveux  dont  le  vent 
Fait  courir  l'odeur  par  la  plaine, 
J'ai  reconnu  ma  mie,  ô  gai  ! 
Baignant  ses  pieds  dans  Teau  du  gué... 


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POÉSIES. 

Maudite  cent  fois  la  rivière 

Qui  nous  sépare^  ô  mon  trésor  l 

Àfln  de  gagner  Tautre  bord, 

Que  ne  suis-je  grive  ou  verdière? 

Je  m'envolerais  près  de  toij 

Plus  fier  et  plus  heureux  cpi'uB  roî  î 

Je  te  prendrais  par  ta  main  blanclie 
Et  nous  irions  en  des  vergers 
Pleins  de  jasmins  et  d'orangers. 
Ce  serait  comme  un  beau  dimanche 
Où  [es  carillons  d'alentour 
Sonneraient  nos  noces  d'amour... 


399 


!i 

Ma  belle  amie  est  un  Jardin^ 
Un  jardin  d'œillets  et  do  roses; 
La  rose  blanche  est  sur  son  sein, 
L'œillet  rougit  ses  lè\Tes  closes* 

Mais  la  Seur  qui  Ûenril  ses  yeux, 
Nul  n^a  pu  la  nommer  encore  ; 
Elle  vient  des  mystérieux 
Pays  où  croît  la  mandragore. 

Elle  est  chatoyante  parfois 
Comme  un  arc-en-ciel  qui  si  ri  se  ^ 
Verte  comme  la  source  aux  bois. 
Ou  bleu  noir  comme  une  merise. 

Dis-moi.  qui  t*a  fait  de  tels  yeux  ? 
Quel  sorcier,  belle  entre  les  belles, 
A  mis  tant  de  charme  amoureux 
Dans  le  velours  de  tes  prunelles? 

Ton  regard  verse  dans  mon  cœur 
Un  philtre  de  mai  qui  meni^Te, 
Et  je  goûte  en  plein  la  saveiiri 
L'exquise  volupté  de  vivre* 


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d 


400  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Je  me  sens  devenir  plus  doux 
Envers  les  hommes  et  les  choses. 
Dévotement,  à  deux  genoux, 
Je  bénis  la  terre  et  les  roses  ; 

Les  roses  blanches  de  ton  sein. 
Ta  bouche,  rose  cramoisie, 
Aux  baisers  sucrés  comme  un  vin 
D'Âlicante  ou  de  Malvoisie. 

Je  bénis  le  son  de  ta  voix... 
Dès  qu*à  mon  oreille  il  arrive, 
Je  crois  entendre  au  fond  des  bois 
L'allègre  chanson  de  la  grive. 

Je  bénis  tes  yeux,  clair  miroir... 
Lorsqu'ils  s'allument  sous  les  voiles 
De  tes  cils  soyeux,  je  crois  voir 
Un  ciel  où  dansent  les  étoiles. 

Je  te  bénis  toi-même  enfin. 
Toi  dont  le  cœur  aux  portes  closes 
Pour  moi  s'est  entr'ouvert  soudain. 
Comme  un  grand  jardin  plein  de  roses  I 

III 

Demain  j'épouse  ma  mie  I 
Sa  porte  est  toute  fleurie 
De  muguets  et  de  lilas; 
Déjà  mon  cœur  qui  s'abuse 
Croit  ouïr  la  cornemuse 
Sonner  l'aubade,  là-bas. 

Pour  tromper  l'heure  trop  lente. 
Vers  la  forêt  verdissante 
Je  m'enfuis...  Dans  le  chemin, 
Les  violettes  précoces 
Chuchotent  :  «  Ce  sont  tes  noces  * 
Qu*on  célébrera  demain...  » 


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POÉSIES. 

Tout  chante  sur  mon  passage  ; 
Le  rossignolet  sauvage. 
Les  arbres,  la  terre  et  l'eau* 
Le  ciel  rit,  le  vent  s'arrête; 
On  dirait  que  pour  ma  fête 
Le  soleil  s  est  fait  plus  beau... 

Cbez  nous  la  nuit  me  ram^ue; 
Maïs  jY  rentre  avec  ma  peine, 
1ms  et  la  tête  à  Fenvers. 
Au  lit  où  je  vais  ni*é tendre, 
Le  sommeil  tarde  k  me  prendre; 
Je  languis^  leâ  yeux  ouverts... 

Tout  à  coup,  je  vois  paraître 
Un  rayon  k  la  fenêtre  : 
Est-ce  enfin  le  point  du  jour? 
Hélas  I  non,  ce  n'est  qu'un  rêve, 
C'est  la  lune  qui  se  lève 
Et  qui  claire  dans  la  court 

0  lune,  lune  menleusej 
Descends,  ii*es-tu  pas  honteuse 
D'aller  à  si  petits  pas? 
Là-haut,  qu'attends4u,  seuleltfi? 
Si  j'avais  mon  arbalète, 
Je  te  jetterais  à  bas!... 

LE    VAL    D'AMOREY 

La  ferme  au  fond  du  val  chauffe  au  soleil  levant 

Ses  bàtimens  trapus,  sa  toiture  en  auvent 

Et  son  jardin  clos  de  plant  vif,  où  les  légumes 

Foisonnent  en  dépit  de  la  froideur  des  bruraes. 

Devant  elle,  une  gorge  allonge  entre  deux  bois 

Les  ondulalions  de  ses  pâtis  étroits. 

Et  s*infléchit  au  gré  d'un  ruisselet  fantasque. 

Qui  tantôt  en  droit  fil  part  et  court  comme  un  Basqub, 

Et  tantôt,  paresseux,  s*atontit  et  s'endort 

Sous  le  voile  mouvant  des  reooncules  d*or. 

TOIIK  ÎXIVIL  —  f907.  05 


40i 


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"'"^^ 


402  REVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

Intime  promenoir,  aux  moites  paysages  1 
Pour  en  goûter  le  charme  et  les  grâces  sauvages, 
Il  est  bon  d'y  venir  par  un  matin  d'été. 
L'aube  mouille  la  prée;  on  se  croit  transporté 
Au  pays  d'Arcadie  ou  de  Tempe  la  fraîche. 
Éblouis  de  lumière  au  sortir  de  la  crèche, 
Les  troupeaux  du  fermier,  —  chèvres,  vaches  et  bœa — 
Égratignent  de  leurs  sabots  le  sol  tourbeux, 
V    Tandis  qu'un  jeune  pâtre,  accroupi  dans  les  prèles. 
Façonne  avec  des  joncs  un  piège  à  sauterelles. 
Percée  en  plein  taillis  et  bordant  le  ruisseau, 
Une  fuyante  allée  arrondit  son  berceau 
Où  des  papillons  bleus  l'essaim  dansant  s'agite. 
Là,  couché  ^ur  la  mousse  ainsi  qu'un  lièvre  au  gîte. 
J'écoute  en  rêvassant  les  glouglous  familiers 
D'une  source  filtrée  aux  tiges  des  ronciers, 
Et  l'éveil  des  oiseaux  qu'attire  son  eau  vive  ; 
Trilles  des  loriots,  arpèges  de  la  grive, 
Babil  de  l'effarvatte  et  des  merles  siffleurs 
Résonnent  dans  l'air  pur  que  parfument  les  fleurs 
Des  tilleuls  et  l'exquis  bouquet  du  chèvrefeuille. 


Cependant  qu'an  soleil  la  forêt  se  recueille, 
Voici,  le  nez  au  vent  et  la  queue  en  plumeau, 
Maître  renard  en  train  de  gagner  son  housteau; 
Le  jarret  las,  après  sa  course  matinale. 
Il  coupe  lentement  l'allée  en  diagonale; 
Moi,  je  repense  à  Jean  La  Fontaine,  et  le  vois 
Flânant  par  les  sentiers  de  ses  bois  champenois. 
Écoutant  tout  pensif  la  rumeur  éloignée 
D'un  chêne  qui  s'affaisse  au  choc  de  la  cognée; 
Épiant  quelque  vol  de  ramiers,  ou  parmi 
Les  herbes  du  chemin  un  convoi  de  fourmi... 
Peu  à  peu,  remontant  jusqu'aux  âges  antiques, 
Je  revis  avec  vous,  Divinités  rustiques. 
Qui  régniez  sur  les  eaux,  les  prés  et  les  ravins, 
Naïades  aux  yeux  pers,  *iEgipans  et  Sylvains. 
La  chaleur  de  midi,  plus  pesante,  me  plonge 
En  un  sommeil  fleuri  d'images,  —  et  je  songe  : 


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{"oésiEs.  403 

Un  vieux  Faune  lascif  bondit  comme  un  chevreau 
Vers  la  source  où  là  nymphe  efl'arée,  hors  de  Teau 
Saute,  éclabousse  Tberbe  et  va  parmi  les  saules 
Cacher  la  nudité  de  ses  blondes  épaules*** 
0  doux  ressouvenirs  des  poèmes  latins! 
Mirages  évoqués  par  la  senteur  des  thyms, 
Effluves  capiteux  et  subtils  de  la  sève 
Que  la  verte  ^ison  extravase!*».  En  mon  rèvB» 
Sous  les  hêtres  j  entends  des  soupirs  et  des  heurts: 
Tac!  tae!  tacK,.  On  dirait  qu'une  Dryade  en  pleurs 
Frappe  du  doigt  l'aubier  qui  la  retient  captive... 
LId  chant  monte  là-bas,  sa  musique  m'arrive 
A  travers  les  halliers  et  le  lierre  grimpant. 
Est-ce  dans  les  roseaux  la  flûte  du  dieu  Pan?„. 

Illusion,  hélas!..,  Seul^  un  grand  pic-épeiche^ 
FouîHaDt  à  coups  do  bec  une  écorce  revêchei 
M'a  tiré  de  mon  somme  avec  son  cri  brutal. 
L'invisible  flûteur  jouant  au  fond  du  val, 
C'est  un  petit  berger  qui  soufflt^  à  perdre  haleine 
Dans  soD  chalumeau  fait  d'une  paille  d'à  veine. 
Jusqu'aux  derniers  arceaux  du  chemin  vaporeux 
Mon  beau  songe  païen  s*est  enfui,  plus  peureux 
Que  la  nymphe  surprise  en  son  bain  et  transie. 
Mais  le  réel  possède  aussi  sa  poésie, 
Oui  reluit  d'une  saine  et  robuste  beauté. 
Dans  les  clartés  d'argent  de  ce  matin  d  cHé, 
La  forêt  qui  descend  vers  la  vallée  étroite, 
Les  sinueux  détours  du  ruisseau  qui  miroite^ 
L'aigre  sifflet  du  pâtre  et  les  troupeaux  blottis 
A  Tombre  ou  piétinant  tes  gazons  du  pâlis, 
Tout  le  frais  paysage  a  des  couleurs  d'idylle 
Et  me  touche  le  cœur  comme  un  vers  de  Virgilo. 

sous    LE   TILLEUL 

La  rougeur  du  soleil  couchant  s'est  assourdie. 
Voici  rheure  indécise  où  le  ciel  laisse  voir, 
Par  endroits,  sa  couleur  de  turquoise  verdie 
Dana  le  cadre  mouvant  du  feuillage  plus  uoir. 


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404  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Amis,  laissez-moi  seul...  Dans  Therbe  de  la  berge. 
Au  pied  de  ce  tilleul  en  fleur  je  m'étendrai, 
Lorsque  vous  reprendrez  le  chemin  de  Tauberge, 
Vous  n'aurez  qu'à  sonner  du  cor,  et  je  viendrai.  •• 

Le  grand  arbre  a  son  fût  déjà  noyé  dans  Fombre, 
Mais  un  reste  de  jour,  là-haut,  éclaire  encor 
La  cime  parfumée  et  verte,  aux  fleurs  sans  nombre, 
Où  s'attarde  un  dernier  bourdon  d'abeilles  d'or. 

0  magique  pouvoir  des  sons  et  des  arômes, 
Tu  réveilles  au  fond  des  cerveaux  engourdis 
Tout  un  essaim  chantant  d'invisibles  fantômes. 
Toute  la  floraison  morte  du  temps  jadis  ! 

Le  tilleul  répandait  la  même  odeur  suave 

Quand  j'allais  à  vingt  ans  sous  ses  branches  m'asseoii 

Et  la  même  rumeur  mêlée  à  la  voix  grave 

De  l'heure  s'envolait  dans  4a  vapeur  du  soir. 

Tandis  qu'à  l'horizon  naît  la  première  étoile, 
Là-bas,  j'entends  bruire  ainsi  qu'aux  anciens  jours 
Les  haletans  métiers  des  vieux  tisseurs  de  toile, 
Et  les  rires  d'enfans  aux  portes  des  fauboui^s. 

Pareils  à  la  couleur  du  ciel  mélancolique, 
Pareils  à  ces  parfums  par  la  brume  empor,tés, 
Je  sens  sourdre  en  mon  cœur  le  regret  nostalgique 
Et  les  remords  confus  des  printemps  avortés... 

LE   BON    QITE 

La  riante  maison,  avec  son  frais  décor 
De  grimpante  verdure  où  la  rose  fleuronne. 
Est  déjà  loin...  En  moi  son  charme  reste  encor. 
Doux  comme  les  parfums  de  la  lande  bretonne. 

Toujours  devant  mes  yeux  j'ai  le  jardin  d'automne, 
Le  fort  abandonné,  la  plage  au  sable  d'or 
Et,  des  rocs  de  Porsic  aux  grottes  de  Gador, 
La  mer  qui  s'ensoleille  et  bleuit  et  moutonne. 


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PPP!^^"* 


POÉSIES.  405 

Mais  surtout  je  revois,  dans  les  pampres  rougis 
Des  vignes  vierges,  ceux  qui  font  de  ce  logis 
Le  royaume  du  bon  accueil  et  du  bien-ôtre. 

Vive  l'hôte  chez  qui  Ton  aime  à  revenir! 
Car  le  gtte  n'est  rien,  c'est  Ja  grâce  du  maître 
Qui  l'embaume  h  jamais  au  fond  du  souvenir. 


LA   COIFFE    LORRAINE 

Bonnet  de  mon  pays,  blanche  coiflFe  lorraine, 

Nos  filles  aux  yeux  bleus  étaient  fières  jadis 

Du  double  rang  neigeux  de  tulles  arrondis, 

Qui  couronnait  leur  front  comme  un  bandeau  de  reine. 

Maintenant  tu  n'es  plus  en  honneur...  A  grand'peine^ 
On  te  revoit  encore  au  fond  d'un  vieux  logis. 
Sur  la  tête  de  quelque  aïeule  en  cheveux  gris, 
Assise  auprès  de  l'àtre  et  tricotant  sa  laine. 

0  coiffe  que  portait  Jeanne  de  Vaucouleurs 
Lorsque  les  Voix,  au  seuil  du  verger  domestique, 
La  poussaient  au-devant  des  Anglais  ravisseurs. 

Les  femmes  d'à  présent  te  trouvent  trop  antique!... 
Et  voilà  que  leurs  fils  ne  se  rappellent  plus 
La  France  mutilée  et  les  terroirs  perdus. 

LE   SABOT   DE    VÉNUS  (1) 

0  Cypripède,  fleur  bizarre, 
La  plus  cachée  et  la  plus  rare 
Qui  croisse  en  nos  bois,  les  savans 
T'ont  donné  Vénus  pour  marraine, 
Une  humble  Vénus,  souveraine 
•         Dont  les  hêtres  sont  les  servans. 

Ophrys  Cypripedium,  l'une  de  nos  plus  belles  et  de  nos  plus  rares  orcbidde» 
me». 


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406  REVUE   DE8  DEUX  MONDES.^ 

Ton  nom  latin  et  symbolique, 
Demi-païen,  demi-rustique, 
Évoque  la  fraîcheur  d*un  val 
Où  les  bergères  et  les  fées, 
D'un  rayon  de  lune  coiffées, 
Viendraient  la  nuit  mener  leur  bal. 

Gomme  autrefois  la  Fleur  qui  chante, 
Fantasque  et  merveilleuse  plante, 
Que  de  gens  t'ont  cherchée  en  vaini 
Tes  amoureux,  que  rien  n'arrête, 
Ont  pour  découvrir  ta  retraite 
En  vain  fouillé  combe  et  ravin. 

Un  jour  cependant,  à  l'orée 
D'une  forêt  inexplorée, 
Pleine  d'antiques  tumulus, 
Sur  un  tertre  de  terre  noire 
Je  t'ai  vu  surgir  dans  ta  gloire, 
Étrange  Sabot  de  Vénus. 

Là,  depuis  des  siècles  sans  nombre, 
Tu  t'épanouissais  à  l'ombre 
Des  murgers  moussus  et  croulans  ; 
Au  temps  des  légions  romaines, 
Là,  tu  grandissais  sous  les  chênes 
Hantés  de  souvenirs  troublans. 

Car  c'est  au  fond  de  ces  futaies, 
'Que  nos  aïeux  porteurs  de  braies 
Atta^quèrent  César  vainqueur, 
Et  que,  dans  le  choc  des  mêlées, 
Leur  sang  rouge  en  larges  coulées 
Éclaboussa  l'arbre  et  la  fleur. 

Toi,  bravement,  pour  ta  défense, 
Pointant  ta  feuille  en  fer  de  lance. 
Tu  haussais  le  frêle  étendard 
De  ton  éclatant  cimier  jaune, 
Et  tu  semblais  une  amazone 
Farouche,  qui  brandit  son  dard... 


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POÉSIE,  407 

Et  te  voici,  comme  au  vieil  â^e. 
Toujours  belle,  toujours  sauvage^ 
Mais  la  forôt  dort  k  Teutour, 
Et  tu  répands,  magicieune, 
Avec  plus  de  grâce  sereine 
Ta  capiteuse  odeur  d'amour  1 

Maintenant  que  je  t'ai  conquise, 
A  Taspect  de  ta  forme  exquise. 
Ma  passion  s^avîve  encor. 
Pourtant,  plus  craintif  et  plus  tendre, 
C'est  à  peine  si  j*ûse  étendre 
Ma  main  vers  tes  corolles  d'or* 

Devant  toij  je  reste  eu  extase*.* 
Le  ruisseau  chante,  Toiseau  jasej 
Un  soupir  monte...  Je  crois  voir 
La  plante  changer  de  figure 
Et,  nu  sous  la  feuîllée  obscure, 
Un  corps  féminin  se  mouvoir- 

La  blanche  vision  s  élève. 

Floue,  imprécise  comme  un  rêve, 

—  Mais  quel  rêve  et  combien  heureux  I  — 

Ëoucles  flottantes,  clair  sourire, 

Blonde  vapeur  où  Ton  respire 

Le  parfum  épars  des  cheveux..* 

Sur  les  crosses  de  la  fougère 
La  forme  dansante  et  légère 
M'enivre  d'un  regard  câlin; 
Ainsi,  jadis,  dit  la  légende, 
Dans  les  bois  de  Brocélîande 
Viviane  enchanta  Mer  Un.,  « 

LES    CHANSONS    DO   SOIR 

La  lune,  de  vapeurs  cernéf>, 
Se  lève.  Las  de  leur  journèû, 


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■1^ 


1 


408  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Les  gens  aux  portes  vont  s'asseoir. 
Viens,  parmi  les  joncs  et  la  mcnihe, 
Auprès  de  Pécluse  dormante, 
Écouter  les  chansons  du  soir. 


Délicatement  assourdie 
Et  fluide,  leur  mélodie 
S'accorde  avec  le  jour  qui  meurt. 
Et  leur  musique  qui  nous  berce 
Est  infinie  et  plus  diverse 
Que  les  herbes  des  prés  en  fleur. 

Entre  les  vannes,  Teau  blutée 
S'égoutte;  sa  plainte  flûtée 
Monte  sous  l'arche  du  vieux  pont; 
Sur  les  fléchissantes  aigrettes 
Des  roseaux  le  chœur  des  rainettes 
Ainsi  qu'un  écho  leur  répond. 

Gris  des  loirs  maraudeurs  de  pêches, 
Rumeurs  des  brebis  dans  les  crèches 
Et  des  bœufs  quittant  Tabreuvoir, 
Frissons  des  mouvantes  ramures. 
Souffle  onduleux  des  moissons  mAres; 
0  discrètes  chansons  du  soirl.. 

Là-bas  encor,  très  loin,  écoute 
Ce  chant  d'un  piéton  sur  la  route... 
La  voix  qui  s'en  va  dans  la  nuit 
Semble,  en  s'y  perdant  afi'aibliei 
L'adieu  plein  de  mélancolie 
D'une  Eurydice  qui  s'enfuit. 

Et  voici  qu'à  cet  instant  même. 
Tout  au  fond  de  mon  cœur  qui  t'aime. 
Une  chanson  murmure  aussi  : 
Complainte  sourde  et  monotone, 
Disant  les  déclins  de  l'automne. 
L'âge  plus  lourd  et  le  souci 


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pifiT^^'- 


POÉSIES.  409 

Des  décrépitudes  fatales... 

Dans  les  jardins  des  capitales, 

Tels  ces  roulemens  de  tambour, 

Avisant  la  foule  attardée 

Que  la  grille  déjà  gardée 

Va  se  clore  au  tomber  du  jour... 

Mais  qu'importe!...  J'ai  ta  tendresse. 
Et  je  retrouve  ma  jeunesse 
Dans  tes  yeux,  comme  en  un  miroir. 
0  mon  amie,  et  la  meilleure, 
Savourons  le  charme  de  l'heure, 
Écoutons  les  chansons  du  soir... 

Oui,  peu  me  chaut  que  je  vieillisse. 

Si  cet  inespéré  délice 

M'est  conservé  jusqu'à  la  fin  ; 

Si,  durant  la  suprême  étape, 

Avec  toi  j'épuise  la  grappe 

Du  bonheur  goûté  grain  à  grain. 

Ta  main  blanche,  fidèle  et  forte 
Me  conduira  jusqu'à  la  porte 
Qui  s'ouvre  sur  l'inconnu  noir, 
Et  j'aurai  la  douceur  d'entendre, 
,  Avec  l'adieu  de  ta  voix  tendre, 
La  dernière  chanson  du  soir. 

André  Theuriei-. 


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LA  CRISE  SARDINIÈRE 


«  La  Faim  est  venue  faire  son  tour  en  Bretagne,  —  la  Faiit:^^^^^^ 
Noire  !  Ses  os  saillent  à  travers  sa  peau  ;  —  ses  dents  claquen- 
avec  le  bruit  que  font  les  galets  —  roulés  sur  la  grève  par  une 
grande  marée.  —  Blême  est  sa  face  et  ses  yeux  brillans  hi^ 
donnent  l'aspect  d'un  spectre  horrible.  —  Sur  sa  tête  une  coiffe 
sale,  autour  de  son  corps  une  guenille  —  et  sur  le  front  une 
mèche  de  cheveux  gris  embroussaillés,  —  elle  est  venue,  Ih 
mégère  impitoyable,  malédictions  et  souffrances  plein  sot 
tablier...  » 

L'étrange  et  sinistre  complainte  !  D'où  sort  cette  voix  grelot- 
tante? De  quel  romancero  de  misère  ?  Ainsi  devaient  chanter,  a^ 
temps  des  grandes  famines  médiévales^  les  successeurs  effla 
qués  des  Gwenc'hlan  et  des  Taliésin.  M.  Le  Carguet,  l'auteur  d« 
beau  poème  dont  j'ai  traduit  les  premières  strophes,  est  pous 
tant  de  nos  contemporains  immédiats.  Son  bardit  porte  la  dat 
de  décembre  1902;  il  s'appelle  An  Naon-Du,  la  Faim  Noire, 
un  titre  qui  fait  froid  aux  os.  Mais  voici  quatre  ans  passés  qu'o 
ne  pêche  plus,  —  ou  presque  plus,  —  de  sardines  en  Bretagne. 
1901  déjà,  le  poisson  avait  «  donné  (quelques  inquiétudes.  »  L- 
bancs  de  sardines  rallient  généralement  nos  baies  au  commencr^^  ' 
ment  de  juin  et,  cette  année-là,  ils  ne  les  visitèrent  qu'à  la  ^3 
de  juillet.  En  1902,  ce  fut  plus  grave  encore  :  tout  juin  et  juiLl 
s'écoulèrent  sans  sardines.  Les  bateaux,  pour  être  plus  vite  ren A^ 
sur  la  g  leurre  (lieu  de  pêche),  passaient  la  nuit  au  large.  Mais   -^f 
mauvaise  chance,  la  bodj,  démon  femelle  assez  mal  défini  €X^^ 


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LA    CRISE  SARBINlàRE.  411 

hante  eertains  bords  4'où  on  ne  l'expulse  qu'à  coups  de  trique 
et  d'exorcismes,  semblait  s'être  multipliée  et  avoir'  pris  posses^ 
sion  de  toutes  les  barques  à  la  fois.  Massés  sur  les  jetées,  les 
dunes  et  les  falaises,  usiniers,  soudeurs,  saleurs  en  vert,  friteuses^ 
commises j  etc.,  tous  ceux  qui  vivent  de  la  mer,  et  qui  quelque- 
fois en  meurent,  suivaient  d'un  œil  anxieux  tes  évolutions  de  la 
flottille  de  pôcbe  :  si  les  mâts  s'abattaient,  si  les  barques  demeU'- 
raient  immobiles,  c'est  que  la  sardine  avait  enfin  quitté  les  pro- 
fondeurs. Les  mâts  ne  s'abattaient  pas;  les  barques,  sous  leur 
misaine  et  leur  taillevent,  continuaient  à  sillonner  la  grise  im- 
mensité. Elles  rentraient  avec  le  flot,  la  cale  vide  comme  au 
départ.  Changer  de  méthode  et  peut-être  de  terrain  de  pèche, 
recourir  aux  engins  perfectionnés,  sennes  Belot,  filets  toumans 
Eyraud,  Guézennee  ou  autres,  prohibés  par  l'administration  sur 
la  demande  des  pécheurs  eux-mêmes,  personne  n'y  songeait  ou 
ne  voulait  y  songer  parmi  les  intéressés.  Il  était  plus  coimmode, 
phiB  conforme  aussi  à  la  résignation  bretonne,  de  s'en  remettre 
au  ciel  et  d'attendre  le  salut  d'un  miracle.  L'action  syndicaliste, 
qui  procède  par  étapes,  ne  s'était  pas  encore  manifestée  dans  les 
ports  sardiniers  sur  le  terrain  religieux  :  des  pèlerinages  furent 
oi^anisés  aux  principaux  sanctuaires  du  littoral  ;  Mgr  Dubillard 
se  rendit  à  Audieme,  à  Douarnenez  et  à  Goncameau  pour  bénir 
la  mer.  Et  il  sembla  d'abord  que  les  prières  de  l'évêque,  son 
geste  auguste  avaient  conjuré  le  mauvais  destin.  Le  30  août»  une 
barque  d'Audieme  rallia  le  port  avec  2000  sardines.  L'équipage 
chantait,  agitait  ses  bérets,  était  ivre  de  joie.  Toutes  les  usinée 
arborèrent  leur  pavillon  :  la  sardine  était  de  retour  ! 

Le  lendemain,  elle  avait  disparu,  soit  qu'elle  eût  regagné  le 
large,  soit  qu'elle  eût  replongé  dans  les  profondeurs... 

On  la  revit  encore,  de  temps  à  autre,  dans  quelques  baies,  au 
voisinage  de  certaines  îles  :  apparitions  éphémères,  que  suivaient 
de  longues,  dlnterminables  éclipses  où  s'épuisaient  les  dernières 
ressources  des  pêcheurs.  Â  la  mi-novembre  enfin,  il  fallut 
quitt»  tout  espoir.  En  cinq  mois  de  campagne,  des  patrons 
avaient  gagné  40  francs...  Mais  à  quoi  bon  poursuivre?  Tout  a 
été  dit  sur  la  misère  des  sardiniers  bretons  et  vendéens,  misère 
quelque  peu  enflée  par  la  plume  complaisante  des  reporters,  et 
qu'on  a  ensuite  trop  rabaissée  aux  proportions  d'un  simple  inci- 
dent économique.  21000  pécheurs,  15000  cuiseuses  et  huileuses, 
3000  soudeurs,  manœuvres,   employés  et  ouvriers  divers,  soit 


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4i2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

environ  40  000  travailleurs  de  la  mer  et  les  familles  de  ces  tra- 
vailleurs sont  menacés  dans  leur  gagne-pain  :  voilà  le  fait  brutal. 
Et  je  sais  qu'il  a  des  précédens.  La  crise  dont  nous  souffrons 
n'est  que  la  répétition,  —  en  pire,  —  des  crises  de  1860  à  1863 
et  de  1879  à  1887.  En  1887  particulièrement  la  fabrication  cou- 
rante des  produits  de  qualité  moyenne  fut  bien  près  de  sa  ruine. 
Elle  se  releva  par  la  suite,  mais  elle  y  eut  quelque  peine. 
Il  n'est  point  sûr  qu'elle  ait  la  même  chance  cette  fois- ci. 

I 

La  cause  principale  de  ces  crises,  qui  sévissent  périodiquement 
sur  notre  industrie  sardinière,  réside  dans  l'extrême  irrégularité 
du  rendement  de  la  pêche.  Plusieurs  années  se  passent  quelque- 
fois, nous  venons  d'en  donner  des  exemples,  sans  qu'on  revoie  la 
sardine  dans  nos  baies.  Pourquoi  ces  fugues  soudain  es,  suivies 
de  ces  brusques  retours?  On  ne  sait  trop.  Il  n'est  même  pas 
prouvé  ({ue  la  sardine  émigré  et  il  se  pourrait  fort  bien  qu'elle 
se  bornftt  à  prendre  ses  quartiers  d'hiver  dans  les  grandes  pro- 
fondeurs du  large. 

Entre  les  écailles  des  premières  sardines  capturées  en  mai,  on 
a  pu  observer  «  la  présence,  soit  de  vase,  soit  de  petites  éponges, 
soit  de  crustacés  minuscules.  »  M.  Portier,  après  Pouchet  et 
avec  MM.  Giard,  Bouchon- Brandely,Biétrix,  Fabre-Domergue,  de 
Seilhac,  etc.,  se  croit  autorisé  à  en  conclure  qu'au  moment  de  sa 
disparition,  «  la  sardine  n'émigre  pas  vers  les  pays  chauds,  mais 
qu'elle  reste  sous  la  même  latitude,  gagnant  seulement,  soit  la 
haute  mer,  soit  les  profondeurs,  d'oîi  elle  revient  ensuite  au  fur 
et  à  mesure  que  la  température  s'élève  sur  nos  côtes  (1).  »  Tout 
au  moins  semble-t-il  que  les  variations  atmosphériques,  qui 
n'ont  aucun  effet  sur  la  sardine  méditerranéenne,  laquelle  se 
pêche  hiver  comme  été,  exercent  une  action  sensible  sur  la  sar- 
dine vendéenne  et  bretonne  :  si  la  température  marine  tombe 
au-dessous  de  12<^  G.,  cette  sardine  s'engourdit  et  ne  «  travaille  * 
pas.  Il  semble  bien  aussi  que  les  vents  de  terre  prolongés 
chassent  le  poisson,  tandis  que  les  vents  de  mer  le  ramènent  ; 
qu'un  certain  calme  des  eaux  lui  est  nécessaire  ;  qu'il  se  dirige 
de  préférence  vers  les  baies  oîi  le  plankton  abonde.  Mais  ce  ne 

(1)  Conférence  faite  à  la  Sorbonne,  par  M.  Portier,  de  la  Faculté  des  Sciences, 
le  4  février  1904. 


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LA  CRISE   SARDIMlftRE.  413 

sont  point  là  des  certitudes,  M.  Portier  le  reconnaît,  et  la  thèse 
de  l'émigration  périodique  des  sardines  conserve  de  nombreux 
partisans. 

La  thèse  de  la  «  diminution,  »  plus  contestable,  n'est  guère 
défendue  aujourd'hui  que  par  les  pêcheurs.  Un  document  offi- 
ciel, cité  par  le  regretté  Georges  Pouchet,  signalait  déjà  «  onze 
causes,  reconnues  comme  pouvant  contribuer  à  la  diminution 
de  la  sardine.  »  On  s'en  est  pris  à  tout,  au  Gulf-Stream,  aux 
chalutiers  à  vapeur,  à  l'éruption  du  Mont-Pelé,  aux  goémoniers, 
aux  bélugas,  aux  filets  de  dérive,  voire  aux  pauvres  diables  qui 
traînent  sur  la  côte  leurs  dragues  à  chevrette  pour  gagner 
quelques  sous.  On  a  surtout  fait  valoir  le  grand  argument:  «  Plus 
on  pêche  de  sardines,  moins  il  en  reste.  »  Et  cet  argument  peut 
sembler,  à  première  vue,  lumineusement  décisif  :  scientifique- 
ment, il  n'en  est  pas  de  plus  faux.  L'Océan  est  une  matrice  iné- 
puisable et  Pouchet  avait  raison  de  dire  qu'on  ne  le  dépeuple  pas, 
comme  on  dépeuple  une  rivière  ou  un  lac.  La  jalousie  et  l'esprit 
de  routine  ont  mal  servi  en  cette  occasion  les  pêcheurs  sardi- 
niers. Ils  ont  cru  qu'en  obtenant  l'interdiction  de  la  senne  Belot 
et  des  autres  engins  perfectionnés  dont  l'usage  commençait  à  se 
répandre  sur  nos  côtes,  ils  donneraient  plus  de  régularité  au  ren- 
dement de  la  pêche  :  or,  ce  rendement  n'a  jamais  été  plus  capri- 
cieux que  depuis  1878,  date  de  l'établissement  de  la  réglementa- 
tion. On  a  vu  le  mille  de  sardines,  en  1882,  monter  à  50  francs  : 
on  l'a  vu  descendre,  en  1888  et  1898,  à  un  franc.  Encore  les 
usines  n'acquéraient-elles  qu'une  partie  de  la  pêche  :  le  reste  pour- 
rissait au  soleil;  les  cultivateurs  du  voisinage  venaient  le  chaîner 
à  quai  pour  l'épandre  sur  leurs  terres  en  guise  d'amendement. 
A  Douarnenez,  en  1897,  de  dépit,  de  colère,  les  pêcheurs  reje- 
tèrent à  l'eau  toute  leur  cargaison,  —  600000  sardines.  A  Gama- 
ret,  ils  hissèrent  une  boule  noire  à  l'entrée  du  port,  signe 
qu'aucune  barque  ne  prendrait  plus  la  mer,  qu'on  préférait  le 
chômage  au  salaire  dérisoire  des  fabricans  de  conserves.  Au- 
dierne,  Loctudy,  le  Guilvinec  décrétèrent  la  grève.  Des  troubles 
éclatèrent  même  çà  et  là.  Les  soudeurs  s'en  mêlèrent  :  un  jour, 
à  Douarnenez,  l'usine  de  Trancbe-Montagne  fut  prise  d'assaut, 
saccagée,  incendiée.  Les  émeutiers  avaient  arboré  le  drapeau 
rouge  ;  debout  sur  la  toiture  de  l'usine,  un  clairon  sonnait  la 
charge... 

Jusqu'en  ces  dernières  années  pourtant,  usiniers  et  p6cheur<« 


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4i4  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

supportaient  sans  trop  se  plaindre  les  aléas  du  métier  et  l'extrême 
mobilité  des  cours  :  les  années  d'abondance  alternaient  avec  les 
années  de  disette  et  en  corrigeaient  les  effets  ;  il  arrivait  même 
que  la  crise  tournait  à  l'avantage  des  deux  parties  (1).  Un  patron 
sardinier,  à  moins  de  frais  et  avec  moins  d'efforts  qu'aujour- 
d'hui, en  ces  âges  fortunés,  gagnait  bon  an  mal  an  de  18  à 
1 800  francs  dans  ses  cinq  mois  de  campagne  ;  le  simple  pécheur 
de  6  à  800  francs.  Mais,  —  premier  point  à  noter,  —  Tunel 
l'autre  n'étaient  pas  encore  ce  qu'ils  sont  devenus  si  complètement 
depuis  :  à  savoir  de  simples  ouvriers  d'industrie,  pratiquant  en 
quelque  sorte,  suivant  l'expression  de  Pouchet,  l'extraction  d'une 
matière  première.  Du  jour  où  on  supprima  les  presses  à  sardines, 
l'usine,  la  «  friture,  »  comme  on  dit  sur  la  côte,  devint  la  seule 
ou  presque  la  seule  clientèle  du  bateau  sardinier.  Or  l'usine  a  de 
gros  frais  généraux;  sans  parler  des  dépenses  de  premier  éta- 
blissement, le  charbon,  les  approvisionnemens  d'huile  d'olive  et 
d'arachide,  la  fabrication  et  le  sertissage  des  boites  gravent  lour- 
dement son  budget.  De  plus,  il  lui  faut  produire  coûte  que  coûte, 
même  en  mauvaise  année,  pour  exécuter  des  commandes 
acceptées  sur  la  prévision  d'une  pêche  moyenne.  Le  poisson  est 
payé  en  conséquence.  Bref,  le  prix  du  mille  de  sardines  ne  dé- 
pend plus  seulement  de  la  rareté  et  de  la  qualité  du  poisson, 
mais  aussi  des  besoins  des  usines  et  de  la  nature  de  leurs  enga- 
gemens  (2). 

Ces  usines  mêmes  se  sont  multipliées  à  l'excès  :  de  Trozouls 
(baie  de  Lannion)  aux  Sables-d'Olonne,  on  en  compte  tout  près 
de  180,  qui  «  versent  annuellement  aux  pêcheurs  de  six  de  nos 
départemens  de  10  à  12  millions  de  salaires,  procurent  bon  an 
mal  an  2500000  francs  aux  soudeurs,  3000000  aux  femmes, 
300000  aux  autres  ouvriers,  faisant  subsister  ainsi  environ 
40  000  familles,  soit  une  population  de  200  000  individus  (3),  » 
Et  sans  doute  on  a  péché  de  tout  temps  la  sardine  sur  nos  côtes; 
mais  c'est  en  1828  seulement  qu'un  industriel  lorientais  du  nom 
de  Blanchard  tenta  d'appliquer  à.  l'industrie  sardinière  les  pro- 
cédés découverts  par  Appert  en  1804  pour  la  conservation  des 
substances  animales  et  végétales.  Enhardis  par  son  succès,  les 
Sables  (1832),  Belle-Isle  (1834),   la  Turballe  (1841)  fondèrent 

(1)  Cf.  Rapport  Fabre-Domergue  «t  Potlgny.  (Voyez  plus  loin.) 

(2)  Toat  ce  raisonnement  de  Pouchet  est  resté  inattaquable. 

(3)  Cf.  Louis  Ropers  :  La  Crise  $a  rdinière,  Paris,  1906. 


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LA  caisB  sARDUfiteB.  ils» 

Tun  après  Tautre  des  «  confiseries  »  de  sardines.  Jusqu'en  1870 
cependant,  le  nombre  de  ces  établissemens  n'excéda  pas  trente 
ou  quarante  pour  l'ensemble  du  littoral  :  le  nombre  des  barques 
employées  à  la  pèche  sardinière  était  lui-même  en  rapport  avec 
ces  commencemens  ipodestes  d'une  industrie  qui  devait  prendre 
BB  subit  développement  entre  1888  et  1901.  Du  coup  aussi,  les 
barques  triplèrent  ;  la  population  maritime,  insuffisante,  fit  appel 
aux  recrues  de  l'intérieur.  Â  Concameau,  en  temps  de  pèche, 
k  moitié  des  équipages,  jusqu'à  la  crise  dernière,  était  composée 
de  journaliers  agricoles  qui  retoiirnaient  aux  champs,  la  saison 
finie  ;  Vhinterland  de  Crozon  dirigeait  chaque  année  sur  Douar- 
nenez  un  millier  de  volontaires,  qu'on  appelait  les  «  hirondelles 
crozonnaises,  »  parce  que  leurs  migrations  coïncidaient  avec 
celles  de  ces  oiseaux.  Sur  nombre  de  points  cependant  (Gamaret, 
Audierne,  Pénmarc'h,  Concameau,  etc.),  l'émigration  se  faisait 
sans  esprit  de  retour,  et  c'est  ainsi  encore  que  Tréboul,  Le  Guil- 
vinec,  simples  hameaux  la  veille,  devenaient  des  centres  de 
pèche  importans.  Â  lui  seul,  entre  1870  et  1901,  l'arrondisse- 
m^it  de  Quimper,  en  très  grande  partie  maritime,  voyait  sa 
population  passer  de  130000  à  194  000  unités. 

On  ne  prit  point  garde,  dans  les  débuts,  aux  dangers  de 
cette  sorte  de  rushy  de  poussée  fiévreuse  des  champs  vers  la  mer  : 
la  pèche  était  abondante  ;  il  y  avait  «  du  poisson  pour  tout  le 
monde,  »  et,  si  intensive  que  fût  l'émigration,  il  restait  encore 
à  l'agriculture  plus  de  bras  qu'elle  n'en  pouvait  employer.  La 
fragilité  du  raisonnement  ne  se  décela  que  plus  tard  et  quand 
l'émigration,  la  multiplication  des  usines  eurent  insensiblement 
fait  leur  œuv^e  et  modifié  profondément  le  régime  quasi  patriar^ 
cal  de  l'ancienne  industrie  sardinière.  Comme  Ta  très  bien  vu 
M.  Auguste  Dupouy,  «  où  quelques  centaines  de  milliers  de 
sardines  alimentaient  facilement,  jour  par  jour,  une  demi-dou- 
zaine d'usines,  il  en  faut  maintenant  des  millions;  ofi  le  chômage 
n'atteignait  que  peu  de  familles,  il  sévit  sur  des  villes  entières  ; 
il  faut,  —  beaucoup  plus  qu'autrefois,  —  pour  nourrir  une  po- 
pulation très  dense,  pour  alimenter  les  usines  nouvelles,  que 
la  pèche  soit  générale,  régulière,  ininterrompue.  »  Enfin  la 
concurrence  étrangère,  aux  aguets  et  toujours  prête  à  tirer  parti 
des  moindres  fléchissemens  de  la  production  indigène,  est  venue 
compliquer  encore  le  problème.  Tant  que  nos  industriels  mono- 
polisaient la  fabrication  et  la  vente  des  conserves  de  sardines, 


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416  RBYUE  DBS  DEUX  MONDES. 

ils  pouvaient  sans  danger,  si  la  rogue  était  chère,  rare  le  pois- 
son, surélever  leurs  prix  en  conséquence.  Cette  faculté  précieuse 
leur  a  été  ôtée  et,  dans  les  années  de  crise^  il  leur  faut  vendre 
k  perte  pour  ne  point  s'aliéner  une  clientèle  que  circonvient  de 
plus  en  plus  la  concurrence  étrangère.  Les  États-Unis,  par 
exemple,  qui  fondaient  en  1875,  à  Eastport,  leur  première  confi- 
serie de  sardines  à  la  moutarde,  en  possèdent  aujourd'hui  une 
soixantaine ,  produisant  environ  1 500  000  boites  par  an.  Ces 
conserves  baibares  flattent  agréablement  les  palais  transatlan- 
tiques; mais  les  établissemens  de  la  baie.  Passamaquoddy 
fabriquent  aussi  pour  l'exportation-  des  conserves  dites  à  rhuiie 
d'olive,  dont  beaucoup  sont  vendues  sous  étiquette  française: 
«  Paul,  à  Nantes,  »  «  Pierre,  à  Bordeaux,  »  etc.  Or,  l'huile  de 
coton  et  le  lard  fondu  y  remplacent  trop  souvent  l'huile  d'olive 
annoncée  sur  la  boite;  et,  pareillement,  les  sardines  y  sont 
souvent  subrogées  par  des  sprats.  Il  n'en  faut  pas  moins  comp- 
ter avec  la  concurrence  américaine,  comme  il  faudra  compter 
quelque  jour,  sur  les  marchés  extérieurs,  avec  les  sardines  japo- 
naises et  norvégiennes,  dont  plusieurs  marques  figuraient  hono- 
rablement à  la  dernière  Exposition  de  Liège  ;  peut-être  même 
avec  les  sardines  hindoues  (1)  et  marocaines  dont  la  pèche  est 
très  active  déjà  et  le  deviendra  bien  davantage  quand  la  sardine 
confite  se  sera  substituée  dans  les  ports  du  Maghreb  et  da 
Malabar  à  la  sardine  fraîche  ou  pressée.  Mais  le  grand  danger 
qui  menace  notre  industrie  nationale,  il  est  à  nos  portes  et,  par 
surcroît  de  malechance,  c'est  nous  qui  l'avons  créé. 

En  1879  ou  1880,  des  Grésillons  (pêcheurs  de  Groix),  sur- 
pris par  une  tempête,  durent  «  chasser  »  devant  le  temps  jusque 
sur  les  côtes  du  Portugal  et  y  relâcher.  A  leur  grand  étonne- 
ment,  ils  virent  qu'on  y  péchait  à  l'aide  de  madragues  et  de 
cercles,  presque  en  tout  temps  et  en  quantités  prodigieuses, 
des  sardines  qui  ressemblaient  fort  aux  sardines  des  côtes  bre- 
tonnes. Ils  en  achetèrent  à  vil  prix  un  plein  chargement  et  rac(m- 
tèrent  en  Bretagne  qu'ils  avaient  fait  cetle  pêche  miraculeuse 


(i)  Une  usine  française  pour  les  conserves  de  sardines  fut  fondée,  il  y  a  quel- 
ques années,  à  Mahé  par  M.  A  mieux,  et  la  direction  de  cette  usine  confiée  à 
un  Breton,  M.  de  la  tiaye-Jousselin.  Mais,  transités  à  fiombay,  fante  de  .ligna  de 
navigation  directe  entre  les  Indes  françaises  et  la  métropole,  les  produits. de  cette 
usine  étaient  frappés  à  l'importation  de  droits  de  douane  excessifs  :  Fusine  fût 
fermée. 


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LÀ  CRISE   SARBimÈRE.  417 

dans  les  parages  de  Tile  d'Yeu.  On  les  crut  d'abord.  Mais,  à  la 
longue,  le  secret  transpira.  Les  Grésillons  avaient  pris  l'habitude 
de  ne  plus  pécher  eux-mêmes  la  sardine  et  d'aller  s'approvi- 
sionner en  Portugal.  Un  fabricant  les  y  suivit  :  la  main-d'œuvre 
était  pour  rien  là-bas  ;  il  y  établit  une  usine  de  conserves.  D'autres 
l'imitèrent.  Les  «  fritures  »  portugaises  sont  aujourd'hui  en 
pleine  prospérité  ;  mais  elles  ont  porté  un  coup  fâcheux  à  nos 
industriels.  Le  seul  Setubal,  avec  ses  91  bateaux  montés  par 
780  marins,  «  sulnl  à.  alimenter  pendant  neuf  mois  de  l'année 
37  usines  pourvues  d'un  outillage  perfectionné  et  qui  peuvent 
traiter  la  sardine  en  quelque  quantité  qu'on  la  pêche.  »  De  fait, 
chacune  de  ces  usines  fabrique  en  moyenne  de  15  à  20000  boites 
par  jour.  Les  usines  espagnoles  ne  sont  pas  moins  florissantes. 
Pourtant  les  conditions  de  la  poche  espagnole  se  rapprochent 
beaucoup  des  nôtres  :  si  les  pécheurs  portugais  se  passent  de 
rogne,  les  pécheurs  de  Vigo,  de  la  Gorogne,  de  Santander,  de 
Bilbao,  de  Gijon,  de  Larédo,  de  Saint-Sébastien,  etc.,  y  font  de 
plus  en  plus  appel.  De  1900  à  1905,  la  consomma tiqn  de  cet 
appât  de  provenance  norvégienne  a  plus  que  doublé  en  Espagne  : 
MM.  Fabre-Domergue  et  Potigny  évaluent  cette  consommation 
à  15000  barils,  représentant  2  millions  de  kilogrammes,  et  con- 
statent qu'il  y  a  là  pour  nos  pécheurs  «  une  cause  de  renchéris- 
sement très  appréciable  ajoutée  à  celle  résultant  de  l'augmenta- 
tion du  nombre  des  barques  sardinières,  puisque  ces  deux  causes 
ont  toutes  deux  pour  effet  d'accroître  les  demandes  faites  au 
centre  de  production.  »  Il  est  remarquable,  d'ailleurs,  que  la 
rogue  norvégienne  n'a  pas  plus  échappé  à  la  spéculation  d'un 
côté  des  Pyrénées  que  de  l'autre  :  on  cite  chez  nous,  avec  indi- 
gnation, certaine  année  où  le  baril  de  cet  appât  s'est  vendu 
130  francs  aux  pécheurs  ;  en  Espagne,  le  même  baril  se  vendait 
Tan  passé  350  pesetas,  soit  environ  275  francs.  Rien  n'y  fait 
cependant.  Et  le  poisson  lui-même  peut  tomber  à  vil  prix,  des- 
cendre à  0  fr.  60  le  mille,  pour  s'élever  dans  les  années  les  plus 
exceptionnelles  à  6  francs  et  se  luAur  dans  les  années  moyennes 
à  3  francs,  la  production  est  si  abondante,  grâce  au  libéralisme 
de  la  législation  maritime,  à  la  puissance  des  engins  et  à  la 
longue  durée  de  la  campagne  de  pêche  (neuf  mois  de  l'année  au 
lieu  de  quatre  et  demi  chez  nous),  la  «  capacité  d'absorption  » 
des  usines  si  merveilleusement  appropriée  au  développement  de 
cette  production,  leur  outillage  si  perfectionné,  leurs  économies 
TOMi  XXXVII.  —  1907.  27 


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418        ^         REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  main-d'œuvre  si  grandes,  que  tout  le  monde,  fabricans, 
pêcheurs,  ouvriers,  y  trouve  son  compte  à  la  fin.  Pour  toutes 
ces  raisons  et  quelques  autres  encore,  les  usines  espagnoles  et 
portugaises  sont  très  supérieures  aux  usines  françaises.  Que 
reste-t-il  donc  à.  celles-ci?  Simplement  la  qualité  de  leurs  pro- 
duits. 

Nulle  sardine  ne  vaut  la  sardine  bretonne  et  vendéenne; 
lexquise  finesse  de  sa  ohair,  l'excellence  de  Thuile  employée 
danâ  nos  usines,  le  mode  de  cuisson,  jusqu'aux  soins  apportés 
à  la  fabrication  et  au  sertissage  des  boites,  tout  conspire  à  faire 
prévaloir  dans  l'estime  des  gourmets  la  sardine  indigène,  —  au 
moins  la  sardine  «  de  luxe,  »  —  sur  la  sardine  d'origine  étran- 
gère. Encore  faut-il,  pour  que  nos  produits  gardent  leur  renom, 
qu'ils  ne  soient  pas  «  adultérés.  »  Or,  ils  Tétaient  trop  fréquem- 
ment jusqu'ici.  Des  industriels  peu  scrupuleux  n'hésitaient  pas 
à  «  dépoter  »  les  boites  de  sardines  étrangères  pour  en  «  rem- 
poter »  le  contenu  dans  les  boites  françaises.  Une  fraude  non 
moins  fréquente  consistait  à  coller  des  étiquettes  françaises  sur 
les  boîtes  «  blanches  »  (c'est-à-dire  ne  portant  aucune  mention 
d'origine)  qui  avaient  passé  la  frontière.  Le  consommateur,  dans 
les  deux  cas,  sur  la  foi  des  bottes  ou  des  marques,  croyait  man- 
ger des  sardines  vendéennes  ou  bretonnes  et,  ne  trouvant  point 
qu'elles  fussent  supérieures  aux  sardines  espagnoles  ou  portu- 
gaises, finissait  par  préférer  ces  dernières  qui  lui  étaient  livrées 
à  bas  prix. 

II 

La  pêche  de  la  sardine  se  fait  sur  nos  côtes  à  l'aide  de  grandes 
barques  non  pontées,  de  sept  à  huit  tonneaux,  gréées  en  chasse- 
marée  et  montées  généralement  par  cinq  hommes  et  un  mousse. 
Neuves,  ces  barques  reviennent,  barre  en  main,  à  i  500  ou  2000  fr. 
Grosse  somme  déjà  :  nous  n'avons  là  cependant  que  le  prix  de  la 
coque  et  des  agrès,  auquel  il  convient  d'ajouter  celui  de  la  rogue 
et  des  filets  spéciaux  pour  la  sardine.  Ces  filets  coûtent  entre  60 
et  80  francs  pièce,  et  il  en  faut  une  douzaine  par  bord.  Ce  sont 
de  grands  quadrilatères  longs  de  quinze  mètres  et  hauts  de  six: 
ou  huit,  la  ralingue  supérieure  garnie  de  lièges,  la  ralingue  in- 
férieure de  plombs  ou  de  pierres  qui  les  maintiennent  verticale- 
ment dans  l'eau.  La  dimension  du  tour  de  maille  est  calculée 


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Là  crise  sàrbiniéius.  419 

diaprés  les  dimensions  minima  et  maxima  de  la  sardine  et  va  de 
46  à  7 S  millimètres.  Le  poisson  se  doit  prendre  par  les  ouïes  : 
que  la  maille  soit  t^op  étroite,  il  tourne  l^de;  trop  large,  il 
passe  au  travers.  D'où  la  nécessité  d'avoir  à  bord  un  certain 
nombre  de  filets  de  '«  moules  »  différens. 

Acquisition  dispendieuse,  d'autant  que,  vienne  une  bour- 
rasque, et  le  filet  est  perdu  ;  il  y  suffit  de  moins  quelquefois, 
d'un  «  béluga  »  qui  s'amuse  et,  en  trois  coups  de  queue,  déchire 
toute  cette  dentelle.  Le  filet  à  sardines  est  tissu  d'un  fil  aussi 
mince  que  possible;  pour  le  rendre  moins  visible  encore,  on  le 
passe  au  sulfate  de  fer  qui  lui  donne  la  teinte  bleutée  de  l'eau 
de  mer.  Telle  est  la  défiance  de  ce  capricieux  petit  poisson  qu'il 
n'est  sorte  de  précaution  qu'on  ne  doive  prendre  pour  éviter  de 
l'efl'rayer.  pne  fois  sur  la  gleurre^  les  mâts  sont  abattus,  les  filets 
immergés.  Silence  complet  sur  toute  la  ligne;  tandis  que  deux 
hommes  de  l'équipage,  les  «  teneurs,  »  saisissent  leurs  lourds 
avirons  de  vingt  pieds  et  se  mettent  à  «  nager  »  doucement, 
presque  sans  bruit,  pour  «  tenir  la  barque  bout  au  vent,  »  le 
patron  se  poste  sur  la  «  chambre  »  et  sonde  les  profondeurs  de 
cet  œil  aigu  du  marin  qui  vaut  les  meilleurs  télescopes.  Égrenés 
jusqu'à  l'horizon,  sept,  huit  cents  bateaux  sont  là.  quelquefois  à 
la  file  et,  dans  la  grise  immensité,  toutes  ces  hautes  silhouettes 
patronales,  debout  à  l'arrière  des  barques  et  se  découpant  en  vi- 
gueur sur  le  ciel,  ont  moins  l'air  d'interroger  la  gleurre  que  de 
célébrer  quelque  office  mystérieux.  De  fait,  la  pèche,  il  y  a 
quelques  années,  débutait  comme  une  cérémonie  religieuse  : 
dans  le  Finistère,  par  un  grand  signe  de  croix  du  patron  et  une 
brève  oraison  que,  tète  nue,  répétait  tout  l'équipage;  dans  le 
Morbihan,  par  une  aspersion  d'eau  bénite  sur  les  engins  et  sur 
la  mer.  Ces  usages  n'ont  peut-être  pas  complètement  disparu  et 
il  y  a  encore,  en  Bretagne,  des  bateaux  «  chrétiens.  »  On  com- 
mence à  les  compter,  cependant  (1).  Le  gamblot  (sorte  de  grande 
cuiller  en  bois)  d'une  main,  chaque  patron  puise  tour  à  tour  dans 
un  des  deux  baille ts  posés  près  de  lui.  L'un  des  baille ts  est 
chargé  de  gueldre,  l'autre  de  rogue.  C'est  avec  ce  dernier  appât 
qu'on  prend  la  sardine  ;  mais  il  coûte  extrêmement  cher. 
Aussi  nos  pécheurs  en  sont-ils  très  ménagers.  Avant  de  s'en 
servir,  ils  veulent  savoir  si  l'emplacement  est  bon.  Ils  com- 

(i)  An  15  août  dernier,  me  dit-on,  sur  le  passage  de  la  procession,  nn  tiers  seu 
lement  des  barques  de  Douarnenez  était  pavoisé. 


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420  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mencent  donc  par  jeter  un  peu  de  gueldre  dans  l'eau.La  gueldre, 
sorte  de  bouillie  fabriquée  sur  place  avec  des  crevettes  grises  et 
des  mysis  piles,  a  la  propriété  de  faire  «  lever  »  le  poisson.  On 
s'aperçoit  rapidement  de  ses  effets  à  certains  éclairs  argentés  qui 
raient  les  profondeurs  et  aussi  aux  bulles  d'air  {bouffies  ou 
berven)  que  la  vessie  natatoire  de  la  sardine  laisse  échapper  en 
«  levant.  »  Il  est  temps  alors  de  jeter  la  rogue.  A  petites  poi- 
gnées, en  l'émiettant  entre  ses  doigts,  le  patron  la  laisse  filer  à  l'ar- 
rière. La  sardine,  avidement,  se  jette  sur  l'appât;  les  mailles  du 
filet  la  saisissent  par  les  ouïes.  Quand  le  patron  juge  la  charge 
suffisante,  il  hèle  ses  hommes  pour  retirer  le  filet  et  en  immerger 
un  second.  Les  coups  de  filet  de  5  et  6000  sardines  ne  sont  pas 
rares;  on  en  cite  où  grouillaient  jusqu'à  20000  sardines.  Les 
pécheurs  ont  un  terme  spécial  pour  désigner  ces  coups  de  filet 
miraculeux  :  ils  disent  que  le  poisson  est  «  fou.  »  Ce'  n'est  pré- 
cisément plus'le  cas  aujourd'hui,  où  il  se  montre  d'une  sagesse 
qui  frise  l'indifférence.  Sitôt  le  second  filet  immergé,  les  pé- 
cheurs procèdent  rapidement  au  depescage  (démaillage)  du  pre- 
mier. Deux  hommes,  —  un  pêcheur  et  le  mousse,  —  prennent  le 
filet  brasse  à  brasse  et  le  secouent  pour  faire  tomber  le  poisson. 
Si  celui-ci  résiste,  on  l'arrache  d'un  coup  sec,  quitte  à  laisser  la 
tète  dans  les  mailles.  Cette  sardine  ététée  ne  sera  pas  vendue; 
elle  servira,  le  soir,  pour  la  coiriade  du  bord. 

Trois  heures  suffisent  généralement  à  la  pèche;  mais  il  faut 
compter  avec  le  retour.  Vraie  course  au  clocher!  Les  barques, 
toutes  voiles  dehors,  détalent  vers  l'usine.  Aux  premiers  arrivés 
les  meilleurs  prix.  Tant  pis  pour  les  retardataires,  qui  trop  sou- 
vent, si  la  récolte  fut  i^opieuse,  devront  se  contenter  de  salaires 
dérisoires.  J'ai  vu  des  bateaux  s'en  revenir  ainsi  avec  60000  sar- 
dines ;  mais  j'ai  vu  aussi,  à  Douarnenez,  toute  la  flottille  (800  ba- 
teaux) s'en  revenir  à  vide,  sauf  deux  équipes  qui  avaient  péché 
on  ne  sait  comment,  de  droite  et  de  gauche,  quelques  sardines 
de  raccroc.  Le  baril  de  rogue  s'est  épuisé  peu  à  peu  ;  la  sardine 
était  là  pourtant,  comme  en  témoignaient  les  «  croix  »  des 
mouettes,  les  plongeons  répétés  des  godes,  la  couleur  de  la 
mer.  D'où  vient  qu'elle  soit  restée  inselisible  à  toutes  les  sollici- 
tations? Mystère  encore!  On  n'a  pas  ménagé  Tappftt;  mab  à 
certains  jours,  on  ne  sait  pourquoi,  la  capricieuse  ne  veut 
entendre  à  rien,  fait  grève,  refuse  de  «  travailler,  »  pour  parler 
comme  les  pêcheurs. 


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LA   CRISE   SARDINIÈRE.  421 


III 


Le  pis  est,  nous  l'avons  dit,  que  cette  rogue  coûte  extrême- 
ment cher.  Il  y  a  rogue  et  rogue  sans  doute  :  la  rogue  de 
morue,  la  rogue  de  hareng,  la  rogue  de  maquereau,  etc.  Dans 
les  rognes  de  morue  mêmes,  fabriquées  avec  le  contenu-  des 
ovaires  et  des  intestins  de  ce  poisson,  il  faut  distinguer  les  rognes 
norvégiennes,  américaines  et  françaises. 

La  valeur  marchande  de  ces  rognes,  comme  leur  qualité,  est 
très  variable.  De  1885  à  1902,  les  prix  de  la  rogue  norvégienne, 
particulièrement,  n'ont  pas  cessé  de  s'élever.  On  en  a  vu  les  rai-, 
sons  plus  haut  :  ^^  exigences  nouvelles  de  la  pêche  (3500  ba- 
teaux) ;  2^  achats  espagnols.  Pour  comble  de  malchance,*  en 
même  temps  que  les  besoins  de  la  consommation  augmentaient, 
la  production  norvégienne  tombait  insensiblement  de  41000  à. 
28000  barils  (chiffre  donné  par  M.  Landrieu).  Les  marchands  de 
Bergen  ne  sont  guère  plus  de  six  ou  sept,  fortement  syndiqués 
et  qui  se  savent  les  maîtres  du  marché  :  il  n'est  point  à  croire 
dans  ces  conditions  qu'ils  ramènent  jamais  leurs  prix  aux 
moyennes  d'il  y  a  vingt  ans  (36  francs).  La  rogue  américaine  de 
Glocester,  dont  on  se  sert  depuis  1903  à  Gamaret  et  à  Morgat, 
aurait  donné  de  bons  résultats  ;  mais  son  prix  de  revient,  à  cause 
de  l'élévation  du  fret  et  des  droits  de  douane,  ne  serait  pas  inférieur 
de  plus  de  10  francs  à  celui  de  la  ^ergen  de  troisième  qualité 
qui  lui  demeure  préférable.  La  rogue  française,  qui  bénéficie  à 
TimportaUon  d'une  prime  de  20  francs  par  100  kilogrammes, 
nous  arrive  d'Islande  et  de  Terre-Neuve.  Par  malheur,  les  goé- 
lettes qui  l'apportent  ne  rallient  la  France  qu'en  septembre; 
cette  rogue  n'est  donc  utilisable  que  l'année  suivante  ;  sa  produc- 
tion est  du  reste  insuffisante  et  on  lui  reproche  avec  raison  d'être 
«  trop  légère,  de  ne  pas  couler  assez  vite.  »  Reste  la  rogne  de 
hareng  et  de  maquereau  (1),  de  production  trop  restreinte  aussi, 
dont  la  première,  vendue  30  francs  le  baril,  est  d'une  prépara- 
tion trop  souvent  défectueuse;  dont  la  seconde,  beaucoup  plus 
appréciée,  mériterait  qu'on  en  développât  la  fabrication. 

En  attendant  et  de  l'avis  des  intéressés  eux-mêmes,  la  rogue 
norvégienne  l'emporte  sur  toute  la  ligne  et  nos  pêcheurs  restent 

(1)  La  rogue  de  maquereau  est  surtout  employée  par  les  Vendéens. 


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422 


REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


à  rentière  discrétion  du  syndicat  de  Bergen.  Non  qu'on  n'ait 
essayé  à  plusieurs  reprises  de  les  soustraire  à  ce  servage  écono- 
mique, en  substituant  à  la  rogue  quelque  succédané  moins  coû- 
teux. Tourteaux  d'arachide  et  de  colza,  pâtes  de  sauterelles  et 
.de  hannetons,  bouillie  de  thon  cuit,  farines  saumurées,  rogue 
hétérogène,  morphirogue,  rogue  mixte,  etc.,  etc.,  on  ne  compte 
pas  les  inventions  des  chercheurs  de  similirogues  (1).  Plus  ré- 
cemment encore,  M.  Fabre-Domergue,  s'engageant  dans  une  voie 
nouvelle,  essayait  d'attirer  la  sardine  au  moyen  d'un  projecteur 
à  l'acétylène  dissous.  Il  ne  parait  pas  que  cette  tentative  d'éclai- 
rage à  bon  marché  (2  francs  la  séance)  ait  beaucoup  ému  la 
gent  aux  fines  écailles.  Peut-être,  si  TÉtat  ne  se  décide  pas  à 
donner  plus  d'élasticité  aux  lois  qui  réglementent  la  pêche  sar- 
dinière, devra-t-on  chercher  la  solution  du  problème,  non  dan» 
un  monopole  d'État,  comme  le  propose  V Humanité ,  mais. dans 
la  création  de  nouveaux  centres  de  production  de  rogue  française 
et  spécialement  de  rogue  de  maquereau  et  de  hareng  (2).  Il  serait 
bon  aussi  que  la  Fédération  des  syndicats  locaux  ou  ces  syndi- 
cats eux-mêmes  fussent  mis  en  mesure  de  servir  d'intermédiaire 
unique  entre  le  pêcheur  et  le  producteur  de  rogue  ;  si  ce  der- 
nier biais,  dont  veulent  bien  s'accommoder  les  fabricans,  ne  peut 
rien  sur  la  spéculation  étrangère,  il  arrêterait  du  moins  la  spé- 
culation intérieure.  Et  ce  serait  un  premier  résultat. 

C'en  serait  un  second  et  plus  appréciable  encore,  si  Ton  pou- 
vait arracher  le  pêcheur  sardinier  à  l'auberge  qui  l'empoisonne 
et  l'exploite.  Comparée  à  la  vie  du  «  terreneuvas  »  et  de  T  «  is- 
landais, »  la  vie  de  ce  pêcheur  est  peut-être  «  une  partie  de 
plaisir.  »  Tout  est  relatif.  En  mer  six  jours  sur  sept,  le  pêcheur 
sardinier  couche  à  bord,  non  dans  un  hamac  ou  sur  un  mate- 
las, mais  sur  son  banc,  en  plein  air,  roulé  dans  un  bout  de  voile 
ou  de  prélart.  Le  temps  d'apporter  sa  pêche  à  l'usine,  d'avaler 
«  une  goutte  »  et  le  voilà  reparti.  Pour  nourriture,  chaque  soir, 
une  soupe  au  poisson  nommée  cotriade;  le  matin,  un  quignon 
de  pain  bis  frotté  de  saindoux  ;  pour  boisson,  —  car  le  pécheur 
sardinier  est  généralement  sobre  à  bord,  —  l'eau  de  la  baille.  Il 


(1)  Au  Congrès  de  1905,  VUnion  des  fabricans  a  fondé  un  prix  de  25000  francs 
destiné  à  récompenser  l'inventeur  d'une  rogue  artificielle  pouvant  rempUeer  la 
rogue  naturelle. 

(2)  Aussi  bien  est-ce  à  cette  solution  que  semble  s'être  arrêté  le  ministre  de  la 
Marine  (Déclaration  faite  par  M.  Thomson  à  la  séance  du  16  mars  1906). 


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LA    CRISE    SARDINIÈRE.  423 

se  rattrape  le  samedi  soir,  quand  il  rallie  la  terre  pour  a  rendre 
le  devoir  »  à  sa  femme,  suivant  son  amusante  expression,  et 
o'est  que  le  cabaret,  quoi  qu'il  dise,  dans  ses  préoccupations, 
passe  avant  le  devoir  conjugal.  Ils  sont  là,  ces  cabarets,  alignés 
en  rang  d'oignons  le  long  des  quais,  tous  semblables  les  uns 
aux  autres,  tous -aussi  fétides  les  uns  que  les  autres,  malgré  la 
diversité  de  leurs  enseignes  :  A  l'abri  de  la  tempèlCy  Au  retour 
du  péchetir^  A  la  descente  des  marins j  etc.  ;  ils  montent  la  garde 
devant  le  port;  ils  surveillent  le  mouvement  des  bateaux,  prêts  à 
happer  leur  proie,  sitôt  qu'elle  a  pris  terre. 

A  trois  sauts  débarque 
On  trouv*  le  cabaret, 

dit  une  cbanson  de  sardinier.  Le  taudis  est  à  deux  comparti- 
mens,  Tun  où  Ton  consomme,  l'autre  où  le  patron  règle  les 
oomptes  de  l'équipage,  défalcation  faite  au  préalable  de  ce  qui 
revient  au  débitant  pour  les  dettes  contractées  par  le  bateau.  Car 
le  débitant  n'est  pas  seulement  débitant;  presque  partout  il  est 
encore  banquier.  Mais,  banquier  avisé,  ce  n'est  pas  aux  marins 
qu'il  fait  une  aVance,  c'est  au  bateau  lui-même,  représenté  par 
le  patron.  Certains  de  ces  bateaux,  pour  achats  de  filets  ou  de 
rogue,  réparations  d'avaries,  etc.,  etc.,  sont  hypothéqués  de 
sommes  importantes  pouvant  atteindre  500  francs.  Du  débitant 
au  pêcheur  ainsi  les  liens  se  multiplient  et  se  resserrent;  le 
débitant  tient  le  pêcheur  par  son  crédit  et  par  ses  avances. 
Coûte  que  coûte,  comme  le  débitant  ne  prend  pas  d'intérêt  sur 
l'argent  prêté,  il  faut  qu'il  se  rattrape  sur  la  boisson,  et  croyez 
qu  il  se  rattrape  largement.  Ne  cite-t-on  pas  un  de  ces  coquins 
surnommé  Paotr-ar-chopy  l'homme  à  la  chopine,  «  dont  les 
bateaux-cliens,  dit  le  docteur  Mével,  sont  tellement  nombreux 
qu'il  passe  cme  partie  de  son  temps  à  marquer  les  rations  bues 
par  td.  ou  tel  équipage?  »  Un  vrai  type,  ce  Paotr-ar-chop,  avec 
son  collier  de  barbe  blanche,  sa  mâchoire  édentée  et  la  fluxion 
perpétuelle  de  sa  joue  gauche,  soulevée  par  une  énorme  chique. 
Son  corps  légèrement  voûté  trahit  l'homme  qui  s'est  plus  d'une 
foi^  courbé  vers  la  mer  pour  relever  des  filets  ou  des  casiers;  il 
est  marin  à  ses  heures  en  effet,  et  il  ne  devient  débitant  que  du 
samedi  au  dimanche.  Il  faut  le  voir  alors,  notant  d'une  grosse 
écriture  tremblée,  sur  un  registre  crasseux,  les  chopines  ven- 
dues et  les  menues  sommes  avancées  aux  équipages.  Le  Gobseck 


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424  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

et  le  Cerizel  de  Balzac  pâlissent  à  côté  de  ces  ignobles  usuriers 
du  prolétariat  maritime. 

D'après  une  statistique  du  docteur  Mével,  Taugmentation  des 
cabarets,  de  1889  à  1899,  aurait  été  de  43  à  Douarnenez,  de  35 
à  Concarneau,  de  16  à  Âudierne.  Douarnenez,  Goncarneau  et 
Âudierne  sont  les  trois  principaux  ports  sardiniers  bretons.  En 
dix  ans  aussi,  la  consommation  de  Talcool  pur  aurait  augmenté 
de  près  d'un  quart  dans  les  deux  premiers  de  ces  ports  et  ne 
serait  restée  à  peu  près  stationnaire  qu'à  Audierne,  où  il  lui 
était  difficile  d'augmenter,  ayant  atteint,  dès  1892,  19  lit.  4S  par 
habitant.  Je  renvoie  à  l'émouvante  thèse  du  docteur  Mével  (1) 
le  lecteur  que  ne  laissent  point  indifférent  les  progrès  de  l'alcoo* 
lisme  chez  les  pécheurs  sardiniers  :  il  y  verra  que  le  fléau 
nWète  point  ses  ravages  aux  pécheurs  et  qu'il  a  sa  répercussion 
douloureuse  sur  la  race,  sur  ces  tristes  «  enfants  du  samedi,  » 
comme  on  les  appelle,  voués  à  la  scrofule,  au  rachitisme  et  à 
toutes  les  dégénérescences.  Diminution  dans  la  natalité,  aug- 
mentation dans  la  mortalité  des  enfants  de  0  à  un  an,  augmen- 
tation parallèle  du  chiffre  des  réformés,  au  point  que  la  moyenne 
des  dix  dernières  années  est  deux  fois  plus  forte  que  celle  des 
dix  années  précédentes,  voilà  les  effets  de  cette  triste  in'curie  de 
l'État  à  l'égard  de  nos  populations  maritimes  et  en  particulier 
de  cette  funeste  loi  sur  la  liberté  du  commerce  des  liquides  qui 
a  été  le  signal  de  notre  décadence  physiologique. 

Et,  il  faut  bien  le  reconnaître,  dans  cette  décadence,  les  usi- 
niers et  les  mareyeurs,  en  ce  qui  regarde  au  moins  les  pêcheurs 
de  la  côte  bretonne,  pouvaient  revendiquer  jusqu'ici  une  assez 
large  part  de  responsabilité.  Leur  rôle  n'était  pas  moins  démo- 
ralisateur que  celui  des  aubergistes,  et  il  n'avait  pas,  comme  lui, 
Texcuse  de  l'ignorance.  Usiniers  et  mareyeurs  avaient  pris  la 
funeste  habitude,  «  connaissant  la  propen^on  du  marin  sardi- 
nier pour  l'alcool,  de  se  faire  concurrence,  non  à  coups  de 
pièces  d'argent,  mais  à  coups  de  chopines  et  de  bouteilles  d'eau- 
de-vie.  »  Par  exemple,  un  bateau  sardinier  étletit-il  en  vue?  Du 
plus  loin  que  leur  voix  portait  les  usiniers  ou  leurs  «  commises  » 
lui  jetaient  un  prix  :  «  5  francs,  disait  Tun.  —  Et  une  chopine! 
criait  un  second.  —  5  fr.  25  !  criait  un  troisième  —  5  francs  et 
deux  chopines!  »  reprenait  le  premier.  Ils  ne  criaient  même  pas 

(1)  Cf.  V Alcoolisme  chez  le  pêcheur  breton. 


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LA   CRISE   SARDINIÈRE.  425 

toujours  ;  ils  faisaient  le  geste  de  lever  le  coude  :  le  pêcheur 
avait  compris  et,  dans  l'espèce  d'hypnose  où  le  plongeait  la 
pensée  de  ces  deux  chopines  fascînatrîces,  n'hésitait  pas  à  pré- 
férer un  prix  inférieur  accompagné  d'une  abondante  distribution 
d'eau-de-vie  à  un  prix  supérieur,  mais  sans  accompagnement 
d'eau-de-vie. 

Chaque  année,  dans  les  trois  ports  d'Audierne,  de  Concar- 
neau  et  de  Douarnenez,  il  était  distribué  de  la  sorte  par  les  ma- 
reyeurs et  les  chefs  d'usine  pour  75  000  francs  d'alcool  pur! 
Enfin,  les  efforts  personnels  de  M.  de  Thézac,  sa  propagande  in- 
lassable et  l'appui  qu'elle  rencontra  dans  les  maisons  Ouizille, 
Rodel  et  Ghancerelle  décidèrent  quelques  fabricans  de  conserves 
à  suppi^imer  ce  honteux  système  de  prime.  Mais  n'est-ce  point 
trop  déjà  qu'il  ait  duré  jusqu'en  1904  et  que  plusieurs  ports 
hretons  (Étel,  Quiberon,  Belle-Isle,  Âudierne,  etc.)  ne  s'en  soient 
pas  complètement  affranchis  ? 

IV 

Justement  émus  par  la  gravité  des  événemens,  quelques-uns 
de  ces  fabricans  avaient  adressé,  l'année  précédente,  à  tous  leurs 
confrères  de  Bretagne  et  de  Vendée,  un  pressant  appel  «  afin  de 
constituer  un  groupement  d'études  pour  la  recherche  des  re<- 
mèdes  susceptibles  d'atténuer  la  crise  sar/linière.  »  La  plupart 
des  intéressés  répondirent  à  cet  appel.  Trois  congrès  furent 
tenus  ;  trois  remèdes  proposés,  dont  deux  ont  été  adoptés  par  les 
pouvoirs  publics  : 

1<>  Organisation  du  crédit  maritime  ; 

2^  Protection  des  produits  français. 

Je  parlerai  plus  loin  du  troisième  remède,  qui  est  la  condi- 
tion du  succès  des  deux  autres,  qu'il  eût  donc  fallu  adopter  le 
premier  et  auquel  on  ne  recourra  probablement  pas.  Les 
pécheurs  y  sont  hostiles  :  il  suffit,  —  et  la  crainte  de  s'aliéner 
une  clientèle  électorale  de  cette  importance  retiendra  longtemps 
nos  députés. 

Sur  le  premier  des  remèdes,  en  effet,  tout  le  'monde  était 
d'accord.  Les  usiniers  consentaient  à.  n'être  plus  qu'usiniers  et 
reconnaissaient  qu'il  appartient  aux  seuls  pêcheurs  de  traiter, 
soit  directement,  soit  par  l'intermédiaire  de  leurs  syndicats, avec 
les  producteurs  de  rogue  et  les  fabricans  d'agrès  et  d'engins. 


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426  RETUB  DBS  DEUX  MONDES. 

Encore  les  pécheurs  ne  pouvaient-ils  user  de  la  permission  que 
si  le  Parlement  faisait  pour  eux  ce  qu'il  avait  fait,  douze  ans  plus 
tôt,  pour  les  petits  et  moyens  agriculteurs  :  le  crédit  maritime 
apparaissait  comme  le  corollaire  naturel  du  orédit  agricole; 
grâce  à  l'organisation  de  ce  crédit,  disait  dans  son  très  remar- 
quable rapport  M.  Pierre  Baudin,  nos  pêcheurs  sortiraient  de 
leur  longue  minorité  économique;  ils  se  procurerai^it  sans 
peine  les  avances  nécessaires  à  l'acquisition  de  leurs  appâts  et 
à  la  recojQstitution  de  leur  matériel  ;  là  où  il  existe  des  syndicats, 
ces  groupemens  prendraient  conscience  de  leur  véritable  rôle  et 
trouveraient  un  juste  emploi  de  leur  activité,  etc.,  etc. 

La  Chambre  s'est  rangée  à  l'avis  de  son  éminent  rapporteur. 
EDe  a  décidé  que  les  sociétés  de  crédit  maritime  pourraient  être 
dorénavant  formées  par  la  totalité  ou  une  partie  des  membres 
d'un  ou  plusieurs  syndicats  professionnels;  elle  a  bien  spécifié, 
sans  doute,  que  ces  sociétés  auraient  pour  objet  exclusif  de 
faciliter  ou  de  garantir  les  opérations  concernant  les  industries 
maritimes,  mais  elle  les  autorise  à  recevoir  des  dépôts  en 
comptes  courans  avec  ou  sans  intérêt,  à  se  charger  des  recou- 
vremens  et  des  payemens,  à  contracter  les  emprunts  néces- 
saires pour  constituer  ou  augmenter  leurs  fonds  de  roule^ 
ment,  etc.  La  nouvelle  loi  est  donc  aussi  libérale  que  sage,  et  il 
faudrait  seulement,  pour  qu'elle  portât  ses  pleins  effets,  que  les 
sardiniers  de  Bretagne  ne  confondissent  pas  deux  choses  très 
différentes  :  le  prêt  et  le  don.  Il  y  a  là,  j'en  ai  peur,  une  nuance 
que  ne  saisiront  pas  tout  de  suite  ces  braves  gens.  L'État-Provi- 
dence, depuis  cinq  ou  six  ans,  est  un  dogme  fort  répandu  sur  la 
côte  bretonne  et  qui  n'a  pas  peu  contribué  à  détacher  les  pêcheurs 
de  leur  confiance  héréditaire  en  Dieu  et  en  ses  saints. 

La  loi  votée  sur  le  rapport  de  M.  Roch  pour  la  protection 
des  conserves  de  sardines  indigènes  ne  saurait  éveiller  de  sem- 
blables appréhensions.  Aux  conserves  de  sardines,  l'article  pre- 
mier a  cru  devoir  ajouter  les  conserves  de  légumes  et  de  prunes. 
Rien  de  mieux,  et  voilà  trois  industries  qui,  du  même  coup, 
se  trouvent  enfin  sérieusement  défendues  contre  la  concurrence 
du  dehors.  Dorénavant,  sur  chaque  récipient  de  conserves  étran- 
gères, l'indication  du  pays  d'origine  devra  être  inscrite  <c  par 
estampage  en  relief  ou  en  creux,  en  caractères  latins  bien  appa- 
rens  d'au  moins  cpiatre  millimètres,  au  milieu  du  couvercle  ou 
au  fond  et  sur  une  partie  ne  portant  aucune  impression.  »  La 


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LA   CRISE   SARDINIÈRE.  427 

même  indication  devra  figurer  en  lettres  adhérentes  sur  les 
caisses  et  emballages  servant  aux  expéditions.  De  plus,  et  en  ce 
qui  concerne  spécialement  les  sardines  d'origine  étrangère,  les 
boîtes  de  conserves  de  ces  sardines  d'un  poids  supérieur  à  un 
kilogramme  seront^  en  vertu  de  Tarticle  2,  prohibées  à  l'entrée, 
exclues  du  transit,  de  l'entrepôt  et  de  la  circulation. 

L'intervention  du  législateur  s'est  également  exercée,  tout 
récemment,  en  faveur  des  ouvrières  occupées  dans  nos  usines 
pendant  la  saison  de  pèche.  VUnion  des  fabricans  n'avait  pas 
appelé  sur  ce  point  lattention  des  pouvoirs  publics  :  il  avait 
pourtant  quelque  importance,  sinon  pour  la  solution  de  la  crise, 
au  moins  pour  la  pacification  des  esprits.  Les  ouvrières,  occupées, 
dans  les  usines,  au  séchage,  h,  la  cuisson  et  à  la  mise  en  boîte 
des  sardines,  les  «  friteuses,  i>  comme  on  les  appelle  familière- 
ment, sont  au  nombre  d'environ  15000.  Rien  qu'à  Douarnenez, 
pour  trente  usines,  on  en  compte  plus  de  HOO,  fédérées  en  un 
syndicat  qui  obéit  au  mot  d'ordre  des  gréviculteurs  parisiens.  Ce 
syndicat,  en  1908,  décréta  une  première  fois  la  grève,  parce  que 
les  fabricans  ne  voulaient  pas  remplacer  le  travail  au  mille,  qui 
stimule  l'initiative,  par  le  travail  à  l'heure  payé  0  fr.  2S  et  qui 
ne  profite,  remarque  le  D'  Laumonier,  qu'aux  paresseuses  et  aux 
maladroites.  La  grève  fut  courte  :  elle  se  termina  par  la  victoire 
du  syndicat*.  Ces  choses-là  se  passent  en  Bretagne  et  il  faut  faire 
effort  pour,  y  croire.  Des  Bretonnes,  ces  syndicalistes,  ces  révo- 
lutionnaires? Des  Bretonnes,  et  nous  en  verrons  bien  d'autres. 
Cependant,  le  touriste  qui  se  hasarde  dans  les  petites  rues  tor- 
tueuses d'Âudieme  ou  de  Douarnenez  s'arrête  quelquefois,  surpris 
par  l'étrangeté  d'un  chœur  de  voix  féminines  qui  éclate  derrière 
les  murs  sombres  d'une  grande  bâtisse  aux  airs  de  caserne.  Le 
chant  n'a  rien  de  rauque  ni  de  discordant  :  l'instinct  mélodique 
du  peuple  breton  supplée  à  son  ignorance  du  solfège,  et  les 
sardinières  particulièrement,  qui  sont  d'excellentes  chanteuses 
font,  valoir  avec  beaucoup  d'art  les  vieux  gwerz  populaires  et 
les  refrains  de  café-concert  dont  s'accommode  indifféremment 
leur  éclectisme  musical.  Quoi  qu'elles  chantent,  d'ailleurs,  félici^ 
tons-nous  ;  dans  le  métier  de  friteuses,  on  ne  chante  que  quand 
on  travaille.  Le  chômage  seul  est  silencieux.  Quelques-unes  de 
ces  filles  parviennent  sur  la  fin  de  leur  carrière  au  grade  de 
commises-surveillantes;  d'autres,  installées  dans  de  petites  ba- 
raques, sur  les  quais,  entre  des  piles  de  jetonsi  sont  commises- 


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428  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

acheleuses,  c'esl-à-dire  chargées  de  recevoir  et  de  compter  les 
panerées  de  200  sardines  apportées  par  les  mousses.  Mais  la  plu- 
part se  contentent  d'étêter  les  sardines,  de  les  vider,  puis  de  les 
jeter  dans  des  cuves  de  saumure,  d'où  elles  les  retirent  au  bout 
d'une  heure  pour  les  laver  et  les  faire  sécher  à  Pair  libre,  sur  des 
grils  en  fil  de  fer.  Ce  bain  de  soleil  communiquera  au  poisson  la 
rigidité  nécessaire.  Après  quoi  on  le  plongera  dans  Thuile  bouil- 
lante, puis  on  procédera  à  sa  mise  en  boite  :  assises  en  rangs 
parallèles  le  long  des  établis,  les  friteuses,  méthodiquement,  dis- 
posent dans  leurs  cercueils  en  fer-blanc  les  petits  cadavres 
argentés.  Il  ne  reste  plus  qu'à  livrer  la  boite  au  soudeur  qui 
assurera  sa  fermeture  hermétique. 

Dans  les  années  moyennes,  à  cette  besogne,  les  friteuses 
peuvent  gagner  jusqu'à  400  francs.  Mais,  dans  les  mauvaises 
années,  leur  gain  tombe  à  25  francs,  à  13  francs  (chiflFres  d'Au- 
dierne  et  du  Guilvinec  pour  1902).  Beaucoup  de  sardinières, 
par  surcroît,  viennent  de  lïntérfeur  des  terres.  Elles  y  retournent, 
la  saison  terminée.  Leur  maigre  salaire,  Tincertitude  de  la  pêche 
les  exposaient  jusqu'ici  à  tous  les  hasards  d'une  vie  misérable, 
loin  du  foyer  natal.  J'ai  vu  de  ces  pauvres  filles,  à  Douarnenez, 
qui  passaient  la  nuit  sur  le  môle,  en  plein  air,  serrées  les  ui)es 
contre  les  autres,  comme  des  perdrix  à  la  poudrée,  sans  autre 
abri  que  le  parapet...  C'était  au  cœur  de  l'été  sans  doute.  L'air 
était  tiède,  le  ciel  étoile.  Mais  il  y  avait  aussi  des  nuits  où  le  vent 
de  mer  et  la  pluie  faisaient  rage.  Quoi  !  disait-on,  à  défaut  de 
chambre,  pas  un  dortoir,  pas  même  un  hangar  où  se  mettre  à 
couvert  des  intempéries  de  la  saison!  Et  dans  quel  granit  sont 
donc  taillées  ces  parias  de  l'industrie  sardinière  pour  résister 
à  un  pareil  régime?  Quelques  usiniers  charitables  leur  ouvrirent 
enfin  des  refuges.  Premier  progrès.  Le  décret  du  28  juillet  1904 
en  réalisa  un  second,  quand  il  détermina  les  conditions  d'hy- 
giène où  doivent  se  trouver  les  locaux  affectés  au  couchage  du 
personnel  dans  les  établissemens  visés  par  la  loi  du  12  juin  1893  : 
ces  locaux  «  doivent  »  être  largement  aérés  et  munis  de  fenêtres 
et  autres  ouvertures  à  châssis  mobiles  donnant  directement 
sur  le  dehors  ;  si  ce  sont  des  dortoirs,  ils  «  doivent  »  avoir  une 
hauteur  moyenne  de  2'',60  au  moins;  le  sol  «  doit  »  en  être 
formé  d'un  revêtement  imperméable,  les  murs  peints  à  la  chaux 
une  fois  par  an  et  recouverts  d'un  enduit  permettant  un  lavage 
efficace;  la  literie  «  doit  »  être  maintenue  dans  un  état  constante 


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■  -é 


LA    CRISE    SARDINIÈRE.  429 

de  propreté,  les  draps  blanchis  une  fois  par  mois,  les  matelas 
cardés  au  moins  tous  les  deux  ans.  Il  «  doit  »  s'y  trouver  des 
lavabos,  à  raison  d'un  au  moins  pour  six  personnes,  avec  savon 
et  serviettes  individuelles... 

Des  dortoirs  de  cette  sorte,  parfaitement  «  confortables,  » 
viennent  d'être  installés  à  la  Turballe,  à  Belle-Ile,à  Quiberon,  etc.  ; 
ils  seront  prêts  pour  la  prochaine  campagne.  À  la  bonne  heure  I 
Reste  h  savoir,  il  est  vrai,  si  on  aura  l'occasion  de  les  inaugurer. 
Les  sardinières  supposent  des  sardines.  Mais  les  sardines  conti- 
nuent h  bouder  les  filets  de  nos  pêcheurs.  Et  c'est  que,  des  trois 
remèdes  préconisés  par  V Union  des  fabricanSy  le  Parlement, 
comme  je  l'expliquais  plus  haut,  n'a  pris  en  considération  que 
les  deux  premiers,  dont  l'efficacité  était  subordonnée  à  l'adop- 
tion du  troisième.  Or,  précisément,  de  ce  troisième  remède,  les 
pécheurs  ne  veulent  pas  entendre  parler. 


n  est  donc  bien  terrible,  ce  remède?  Jugez-en.  V Union  des 
fabricans  ose  réclamer  le  retour  de  la  législation  maritime  à  un 
régime  plus  libéral  en  ce  qui  concerne  l'emploi  des  engins  de 
pêche.  Les  sennes  et  filets  roulans,  par  exemple,  sont  interdits: 
elle  demande  que  l'interdiction  soit  levée.  On  comprend  les  hési- 
tations du  ministre. 

De  sa  réponse  pourtant  dépend  la'  résurrection  ou  la  ruine 
définitive  de  l'industrie  sardinière.  Car,  s'il  est  exact  que  la  sar- 
dine ne  c<  travaille  »  plus,  ne  «  maille  »  plus,  il  ne  s'ensuit  pas 
que  la  sardine  fasse  défaut  sur  nos  côtes.  Au  contraire  et,  dans 
les  pires  années,  en  1902,  en  1905,  les  pêcheurs  ont  encore  dit, 
en  débarquant  les  mains  vides  :  «  Jamais  on  n'a  vu  autant  de 
poisson  (1)!  »  Par  surcroit,  ce  poisson,  il  semble  aujourd'hui 
prouvé  qu'on  pourrait  le  capturer,  sinon  sans  rogue,  du  moins  à 
peu  de  frais,  avec  des  sennes  d'une  certaine  dimension,  ces 
mêmes  sennes  qui  furent  en  usage  chez  nous  de  1874  à  1878  et 
que  les  pêcheurs  espagnols  et  portugais  se  sont  empressés 
d'adopter.  La  senne  Belot,  par  exemple,  vaste  nappe  de 
i  600  mètres  de  long  et  de  30  mètres  de  haut,  permet  de  prendre 
jusqu'à  100  000  sardines  d'un  coup.  Eh!  mais,  direz-vous,  la 

(i)  Cf.  Aug.  Dupouy,  la  Crise  sardinière  {Pages  libres,  10  janvier  1906). 


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430  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

voilày  la  solution  rêvée,  idéale  !  Pas  encore.  La  grande  senne  Belôt 
coûte  très  cher,  près  de  1 000  francs.  Elle  requiert  la  collaboration 
de  trots  fortes  chaloupes;  enfin,  il  est  vrai  qu'elle  prend  beaucoup 
de  poisson,  mais  elle  en  prend  trop,  justement  :  tassées,  écrasées, 
les  sardines  ne  sont  plus  a  marchandes  »  au  sortir  du  filet.  On 
conçoit  donc,  à  la  rigueur,  que  la  grande  senne  Belot  ait  été  in- 
terdite :  nos  pêcheurs  lui  voulaient  mal  de  mort  et  n'ont  eu  de  ^ 
cesse  qu'ils  n'aient  obtenu  sa  condamnation  officielle. 

Le  malheur  est  qu'ils  ont  exigé  et  obtenu  en  même  temps  la  ^^^^ 

condamnation  de  la  petite  senne  Belot,  du  filet  Eyraud,  du  filet  -^^d 

Guézennec  et  du  filet  tournant  qui,  de  dimensions  beaucoup  plus  <^^.8 

restreintes,  avaient  toutes  les  qualités  de  la  grande  senne  Belot  .^r^.^t 

sans  présenter  aucun  de  ses  inconvéniens.  L'emploi  de  ces  en-  ._^. 

gins,  à  la  requête  pressante  des  pécheurs,  n'en  fut  par  moins  dé-         ^- 

fendu  dans  la  baie  de  Douarnenez  par  décret  du  10  octobre  1878.  ^  -^3. 

Ce  décret  ne  visait  qu'une  portion  très  limitée  du  littoral.  Aussi,  ,^.  -^  ii 
à  la  fin  de  Tannée  1881,  trois  pêcheurs  de  Penmarc'h,  «  lassés  ^^^  :^s 
de  ne  rien  prendre,  »  et  se  souvenant  des  pêches  abondantes  qu'on  ^r—im-  <#xi 
obtenait  de  1874  à  1878  avec  les  petites  sennes  Belot,  cousirent    ^^M^^mz^t 

leurs  filets  les  uns  aux  autres  et  obtinrent  par  cet  ingénieux  pro-    ^* 

cédé  des  sennes  improvisées  qui  firent  tout  de  suite  merveille.      —  ^5- 
A  cette  nouvelle,  dit  M.  Le  Gall,  voilà  la  fièvre  qui  «  s'empare 
des  autres  pécheurs  de  Penmarc'h  et  de  Saint-Guénolé  :  ils  courent 
à  Douarnenez  et  enchérissent  à  tel  point  sur  les  vieilles  sennes 
des  pêcheurs  de  cette  ville  qu'ils  en  arrivent  à  payer  des  800  et  des 
900  francs  des  engins  sans  grande  valeur,  dont  le  fil  était  presque 
pourri.  Ils  font,  néanmoins,  une  excellente  opération  commer- 
ciale (1).  »  De  fait,  les  ports  de  Saint-Guénolé  et  de  Penmarc'h- 
furent  les  seuls  du  littoral  breton  qui  échappèrent  à  la  cris^ 
sardinière  de  1881  et  1882.  Gros  émoi  chez  les  pêcheurs  dem^ 
ports  voisins,  touchés  dans  leur  amour-propre  plus  encore  qu^ 
dans  leurs  intérêts  :  ils  crièrent  au  privilège,  et  l'interdictiom 
édictée  pour  la  baie  de  Douarnenez  fut  étendue  au  quartier  d'An— 
dierne,  puis  peu  à  peu  au  reste  du  littoral.  UUnion  des  fabri^ 
cans  essaya  vainement  de  ramener  les  pouvoirs  publics  à  une 
plus  équitable  appréciation  des  choses.  Tout  ce  qu'elle  obtint  fut 
la  nomination  d'une  commission  d'enquête  composée  de  MM.  Vail- 
lant, professeur  au  Muséum,  Fabre-Domergue,  inspecteur  des 

(1)  Cf.  Th.  Le  Gall,  FIndustrie  de  la  pêche  dcuu  les  parts  sardiniers  bretons. 
Bennes,  1904. 


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LA   GRISE   SARDINIÈRE.  .431 

pèches  maritimes,  et  Canut,  directeur  de  la  station  de  pisciculture 
de  Boulogne-sur-Mer  :  cette  commission,  à  qui  Ton  retirait  d'une 
main  les  crédits  qu'on  lui  accordait  de  l'autre,  dut  interrompre 
ses  travaux  devant  l'hostilité  des  pécheurs.  Mieux  encore  que  dans 
l'affaire  du  vapeur  René-André,  affrété  en  1903  par  les  fabricans 
pour  des  expériences  au  large  de  Concarneau  et  dont  les  amarres 
furent  coupées,  l'équipage  mis  en  interdit,  sans  que  la  justice 
recherchât  les  délinquans,  on  vit  là  dans  quel  esprit  de  déconcer- 
tante partialité  les  pouvoirs  publics  entendent  procéder  au  règle^ 
ment  de  la  question  sardinière  :  tous  leurs  soins  tendent,  non  à 
relever  cette  industrie,  mais  à  ne  pas  s'aliéner  les  pécheurs. 
Aussi  bien,  l'enquête  touma-t-elle  brusquement  (1905)  :  un  des 
commissaires,  M.  Fabre-Domergue,  venait  d'être  expédié  en  Por- 
tugal et  en  Espagne,  i^vec  M.  Potigny,  pour  y  étudier  «  les  modes 
de  pèche  de  la  sardine.  »  Peut-être,  par  ce  biais,  espérait-on 
gagner  un  an  ou  deux  et  donner  à  la  sardine  le  temps  de  venir 
à  résipiscence.  C'est  alors  que  VUnion  des  fabricans,  en  vue 
d'une  expérience  qu'elle  restait  seule  à  vouloir  organiser,  s'avisa 
de  tirer  parti  d'un  récent  arrêt  de  la  cour  de  Rennes  qui  décla- 
rait «  qu'on  ne  saurait  de  plein  droit  assimiler  k  fa  senne  les 
filets  ordinaires  même  reliés  entre  eux  et  formant  sennes.  »  S'ap* 
puyant  sur  cet  arrêt,  VUnion  s'entendit  avec  un  de  ses  membres, 
M.  Dupouy,  de  Saint-Guénolé,  petit  port  finistérien  qui,  ainsi 
que  Kerity,  par  grand  hasard,  n'était  pas  hostile  à  une  certaine 
liberté  du  régime  des  pêches.  Les  patrons  sardiniers,  an  début, 
marquèrent  bien  quelques  craintes  :  l'administration  de  la  marine 
n'allait-elle  point  leur  chercher  noise,  si,  de  leurs  filets  attachés 
bout  &  bout,  ils  faisaient  une  senne  ou  un  filet  tournant?  On  led 
rassura  par  une  brève  exposition  de  la  nouvelle  jurisprudence 
et,  comme  il  leur  demeurait  une  inquiétude  sur  les  conséquences 
de  leur  initiative,  les  fabricans  prirent  l'engagement,  «  en  cas 
d'abondance  du  poisson,  d'établir  un  prix  minimum  et  d'indi- 
quer en  même  temps  les  quantités  maxima  que  chaque  usine 
pouvait  travailler,  de  façon  que  les  pêcheurs  pussent  s'en- 
tendre pour  limiter  leur  pêche.  » 

Sur  ces  bases  loyales,  l'expérience  fut  tentée  et  elle  réussit 
au  delà  de  toute  espérance:  certains  bateaux  vendirent  pour 
800  francs  de  poisson  en  une  semaine.  Résultat  d'autant  plus 
remarquable  que  les  essais  (c  étaient  faits  avec  des  équipages 
encore  insuffisamment  expérimentés  pour  l'emploi  des  filets  tour- 


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432  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

nans.  »  MM.  Fabre-Domergue  et  Potigny,  entre  temps,  avaient 
déposé  leur  rapport  de  mission  en  Portugal  et  en  Espagne,  rap- 
port que  l'administration  de  la  marine,  quand  elle  en  connut  les 
conclusions,  ne  mit  aucun  empressement  à  publier.  Ces  conclu- 
sions ne  différaient  pas  beaucoup  en  effet  4e  celles  qu'avait 
adoptées  VUniondes  fabricans;  on  les  pressentait  favorables  à  la 
thèse  de  la  liberté  du  régime  des  pêches  et  l'on  ne  se  trompait 
pas,  conmie  il  apparut  dans  la  séance  du  16  mars  1906,  où  le 
ministre  dut  reconnaître  lui-même  «  la  nécessité  de  rechercher 
par  des  essais  nombreux  (ces  essais  n'étaient-ils  donc  pas  déjà 
faits?)  un  engin  du  type  des  filets  espagnols  permettant  aux 
pêcheurs  un  gain  mieux  approprié  à  leurs  efforts.  »  M.  Thomson 
ajoutait  bien,  et  assez  raisonnablement  d'àillehrs,  que,  s'il  était 
indispensable  que  les  pêcheurs  renonçassent,  «  dans  \^  mesure 
du  possible,  à  leurs  anciens  engins  »  et,  «  abandonnant  une  rou- 
tine funeste,  »  fissent  l'expérience  d'  «  engins  nouveaux,  »  une 
réforme  de  l'usine  n'était  pas  moins  indispensable. 

«  Il  n'est  pas  admissible,  disait-il,  qu'où  s'efforce  de  restreindre 
la  pêche  et  d'éviter  qu'il  y  ait  un  nombre  trop  considérable  de 
poissons  à  usiner.  C'est  le  contraire  qui  doit  se  produire,  et,  si 
l'industrie  sardinière  prend  en  ce  moment  en  Espagne  un  mer- 
veilleux développement,  c'est  précisément  parce  qu'on  y  orga- 
nise les  usines  pour  mettre  en  œuvre  toute  la  quantité  de  pois- 
sons qu'on  peut  pêcher.  On  narrête  pas  à  un  moment  donné  la 
pêche  sous  prétexte  de  maintenir  certains  prix,  en  menaçant  les 
pêcheurs  de  ne  plus  leur  acheter  de  poisson.  » 

Cela  est  vrai  ;  mais,  pour  que  les  fabricans  puissent  donner 
toute  l'extension  convenable  à  leurs  usines,  il  faut  qu'ils  ne  soient 
plus  exposés,  quand  ils  font,  comme  en  Espagne  et  en  Portugal, 
une  économie  compensatrice  de  main-d'œuvre  par  l'emploi  de 
machines  perfectionnées,  à  voir  ces  machines  brisées,  leurs 
ateliers  pillés  et  incendiés.  Le  fait,  on  le  sait,  se  produisit  à 
Douarnenez,  et  il  est  de  ceux  dont  on  peut  prédire  le  renouvelle- 
ment presque  à  coup  sûr.  C'est  une  étrange  erreur,  au  surplus,  de 
croire  qu'en  affectant  de  frapper  l'usine  et  de  lui  imposer  d'office 
certaines  réformes  dispendieuses,  on  obtiendra  l'assentiment  des 
pêcheurs  à  un  relâchement  de  la  législation  maritime.  Dans  son 
dernier  congrès,  la  Fédération  des  marins  sardiniers  émettait 
encore  le  vœu  «  que  l'essai  de  tout  engin  nouveau,  espagnol  ou 
non,  ne  fût  pas  fait  çn  1906.  »  Pour  quelles  raisons?  Parce  que. 


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LA  GRISE   SAÀDINIÈRE.  433 

disait  la  Fédération,  «  avec  les  filets  actuels  et  des  rogues  de 
bonne  qualité^  les  marins  prennent  du  poisson  quand  il  y  en  a  ;  )> 
parce  que  «  Temploi  d'un  engin  nouveau  ne  changerait  en  rien 
la  situation  dans  une  mauvaise  année  ;  »  parce  que  «  tout  essai 
de  ce  genre  ferait  renaître  la  discorde  parmi  les  marins  pêcheurs.  >> 
Aucune  de  ces  raisons  ne  supporte  l'examen  et  les  deux  premières 
au  moins  sont  contredites  par  l'expérience  de  quatre  années  con- 
sécutives. Encore  faut-il  savoir  gré  à  la  Fédération  de  n'avoir 
pas  repris  à  son  compte  les  antiques  argumens:  la  senne  «  fa- 
tigue »  la  sardine  ;  la  senne  dépeuple  les  fonds  ;  la  senne  détruit 
le  frai,  etc.,  etc. 

Il  n'est  même  pas  sûr  que  la  crainte  de  l'avilissement  des  prix, 
en  cas  de  surabondance  du  poisson,  ni  celle  des  réductions  de 
personnel  que  l'emploi  des  filets  perfectionnés  imposerait 
dans  l'armement  (1),  soient,  comme  on  l'a  dit ,  les  raisons  de 
derrière  la  tête  des  pêcheurs  sardiniers.  <(  La  pêche  à  la  rogue, 
observe  M.  Th.  Le  Gall,  est  à  la  portée  du  premier  inscrit 
maritime  venu;  l'adoption  de  la  senne,  elle,  établit  aussitôt 
entre  les  pêcheurs  un  handicapement  sensible.  Si  l'on  tient 
compte  que  les  fins  pêcheurs,  actifs  ou  tenaces,  sont  dans  tout 
port  sardinier  la  très  petite  minorité,  le  fait  n'étonnera  pas  que 
la  grande  majorité  des  pêcheurs  ait  demandé  à  l'État  de  lier  au 
sort  de  la  masse  celui  du  groupe  restreint  des  marins  intelli- 
gens  et  mieux  doués  qui  s'enrichissent  à  vue  d'œil  sous  ses  re- 
gards jaloux.  Pour  le  pêcheur  breton,  la  mer  est  la  propriété 
commune  des  inscrits  maritimes,  le  champ  indivis  à  exploiter. 
C'est  cet  état  d'âme  qui  Ta  dressé  contre  un  engin  qui  assurait 

(1)  «  Je  tiens  à  attirer  votre  attention,  m'écrivait  &  ia  date  du  4  décembre  der- 
nier M.  de  Tliézac»  sur  l'argument  très  sérieux  et  très  sincère  que  voici  :  «  Actuel- 
lement, disent  les  pécheurs,  nous  sommes  des  milliers  que  la  mer  fait  vivre  (?)  et 
qui  pouvons  gagner  à  peu  près  notre  pain.  Avec  le  chalutage  à  vapeur,  les  grandes 
sennes,  il  n*y  aura  plus  de  travail  pour  tout  le  monde.  Donc  il  n'en  faut  pas.  »  Les 
pécheurs  qui  parlent  ainsi  obéissent  à  un  sentiment  de  solidarité  indiscutable.  » 
-^  Sans  doute.  Mais  le  chalutage  à  vapeur  est  une  chose  et  les  grandes  sennes  une 
autre.  Le  chalutage  à  vapeur,  mal  surveillé,  poiurait  l'être  beaucoup  mieux  et  sa 
zone  d'exercice  reportée  à  cinq  ou  six  milles  de  la  céte  :  la  drague  en  effet  ne 
détruit  peut-être  pas  autant  de  poisson  qu'on  le  dit;  il  est  certain  pourtant 
qu'elle  épouvante  le  poisson  et  finit  par  le  chasser  vers  le  large.  Quant  aux 
grandes  sennes,  personne  ne  parle  de  les  rétablir  et  V  Union  des  fabricans  n'a  en 
vue,  et  seulement  dans  certains  cas  déterminés,  que  les  petites  sennes  et  les 
filets  toumans.  Le  nombre  des  pécheurs  sardiniers  s'est  exagérément  développé 
en  ces  dernières  années  :  il  y  a  pléthore,  soit.  Mais,  en  1878  et  1882,  la  pléthore 
dont  on  se  plaint  aujourd'hui  n'existait  pas,  et  les  pécheurs  ne  s'en  montraient 
pas  moins  hostiles  à  l'emploi  des  engins  perfectionnés. 

TOME  xxxvii.  —  i907,  28 


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434  REYUB  DBS  DEUX  MONDES. 

parfois  à  un  équipage  la  chance  de  capturer  en  une  journée  plus 
qu'un  autre  équipage  en  un  mois  de  travail.  Le  pécheur  auquel 
le  sort  avait  été  défavorable,  sans  songer  à  accuser  son  inertie 
ou  son  défaut  de  technique,  imputait  aussitôt  sa  malchance  per* 
sistante  aux  heureux  coups  de  senne  du  voisin,  qui  avait  détroit 
sa  part  de  poisson.  »  Au  besoin,  jadis,  il  accusait  ce  voisin  de  com- 
plicité avec  le  diable.  Etienne  Guillou,  de  Goncarneau,  l'héroïque 
sardinier-pilote  qui  sauva  122  équipages,  avait  été  surnommé  la 
sorcier  pour  ses  succès  à  la  pèche  :  on  disait  que,  quand  il  eût  jeté 
son  filet  dans  une  lande,  il  en  eût  ramené  du  poisson.  Une  célé- 
brité plus  contestable  de  l'industrie  sardinière,  Pobet-Coz,  d'Âu-^ 
dierne,  passait  pour  devoir  sa  chance  extraordinaire  à  la  présence 
d'un  sachet  magique,  caché  dans  la  doublure  de  sa  vareuse  (1). 

Peut-être  ne  croit-on  plus  beaucoup  au  diable,  en  Bretagne; 
mais  la  propagande  syndicaliste  n'y  a  pas  encore  ruiné  tous  les 
préjugés  et  le  plus  déplorable  de  tous,  celui  qui,  dans  le  choix 
de  ses  engins,  fait  du  pécheur  sardinier  l'esclave  de  la  routine 
et  de  l'imprévoyance.  La  crise  s'aggrave  pourtant;  la  misère 
augmente.  Encore  deux  ou  trois  ans  de  ce  régime  et  l'industrie 
sardinière  aura  vécu.  Mais  150  usines,  160  ateliers  de  presse  et 
salaison  ne  disparaîtront  pas  sans  que  nos  pêcheurs  en  éprouvent 
le  contre-coup.  Eux-mêmes  ne  l'auraient  pas  cru,  s'il  ne  s'était 
trouvé  de  profonds  politiques  pour  leur  donner  l'assurance  du 
contraire.  «  La  pèche  du  large,  écrivait  M.  Le  Bail  dans  le  Maiin^ 
doit  être  le  suprême  espoir  et  la  suprême  pensée  de  nos  marins 
comouaillais  I  »  Et  il  n'est  que  trop  vrai  qu'en  plusieurs  ports  du 
Finistère,  ces  mêmes  marins  qui,  par  crainte  d'un  léger  change* 
ment  à  leiirs  habitudes,  ne  peuvent  se  résigner  à  l'adoption  des 
filets  toumans  et  des  petites  sennes  Belot,  sont  tout  prêts  à  braver 
la  haute  mer  et  à  se  muer  en  pêcheurs  de  thon...  Les  fabricans 
ne  sont  point  des  anges.  S'ils  faisaient  leur  examen  de  consciotice, 
ils  reconnaîtraient  qu'ils  ne  se  sont  point  toujours  conduits 
envers  les  pêcheurs  comme  la  stricte  équité  l'eût  voulu.  On  ne 
joue  point  impunément  au  Moloch  industriel,  et  un  moment  vient 
où  la  patience  des  victimes  se  lasse.  Or,  il  n'est  que  trop  visiblCi 
à  certains  signes,  que  ce  moment  approche,  s'il  n'est  déjà  venu. 
Du  moins  les  fabricans,  par  l'attitude  conciliante  qu'ils  ont 
adoptée  en  ces  dernières  années,  ont-ils  racheté  largement  leurs 

(i)  Cf.  Le  Carguet,  BeeiM  du  tradiHoni  popuiairu,  tome  IV. 


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LA  GRISE  SARDUaÈRB,  435 

erreurs  passées.  On  I,es  a  vus  qui  préconisaient  l'accord  du  ca- 
pital et  du  salaire,  qui  consentaient  à  une  limitation  des  prix, 
qui  reconnaissaient  les  syndicats  et  envoyaient  des  délégués  à 
leurs  congrès.  Et  ces  délégués  disaient  : 

—  Nous  souffrons  les  uns  et  les  autres  et  nous  soufiErirona 
bien  davantage  encore,  si  nous  continuons  h  nous  entre-déchirer. 
PôcheurSy  vous  laissez  dire  partout,  vous  faites  écrire  par  voa 
députés  que  «  la  sardine  semble  avoir  abandonné  nos  côtes.  » 
Pourquoi  tromper  l'opinion?  Qu'en  résultera-t-il  de  bon  pour 
TOUS  ?  Plutôt  que  de  tout  attendre  de  TÉtat-Providence,  comptons 
sur  nous-mêmes,  unissons-nous,  usiniers  et  pécheurs.  Il  y  a 
encore  de  la  sardine  dans  les  mers  vendéenne  el  bretonne  ;  il  y 
en  a  même  en  abondance,  et  des  expériences  récentes  témoignent 
qu'on  peut  la  prendre  presque  sans  rogue,  presque  sans  frais, 
avec  des  sennes  et  des  filets  toumans,  ces  sennes,  ces  filets  dont 
vous  avez  obtenu  l'interdiction  en  France  et  au  moyen  desquels,, 
^  Espagne  et  en  Portugal,  on  poche  la  sardine  par  quantités 
prodigieuses.  Vous  avez  peur  à  votre  tour  d'en  prendre  trop? 
Vous  redoutez  le  brusque  avilissement  des  prix  7  Eh  bien  i  con- 
tenons :  1<^  Que  la  pêche  aux  filets  toumans  ne  sera  autorisée 
9^' en  cas  de  disette  de  poisson  sur  la  côte;  2«  que  des  prix  mi- 
^wium  vous  seront  garantis  après  discussion,  sur  des  bases  fixées 
^^^^  t>ous  et  par  nous... 

Le  sage  Nestor  n'eût  pas  mieux  dit.  C'est  pourquoi  je  souhaite 

^^^tnent  que  les  pécheurs  se  prêtent  aux  ouvertures  des  fabri- 

5^s*  La  prétendue  solution  haùturière  ne  serait  en  effet  une  so- 

^^on  pour  personne  et  pas  môme  pour  les  pêcheurs.  Quelques-^ 

^^^  seulement,  en  très  petit  nombre,  pourraient  en  faire  leur 

Profil   Puis  on  ne  passe  pas  si  commodément  d'une  pêche  à  une 

^^x*Q  pêche  ;  et,  enfin,  cette  pêche  haùturière  a  bien  comme  la 

P^Wle  pêche  ses  aléas  et  ses  mécomptes.  Pour  avoir  égard  aux 

^^^l'êts  du  prolétariat  maritime,  il  n'est  point  nécessaire  qu'on 

^^ï"  sacrifie  les  intérêts  du  patronat  sardinier  ;  il  arrive  même 

^  On  sert  les  uns  en  servant  les  autres,  tant  ils  sont  au  fond 

^^^îdaires.  Un  accord  entre  les  fabricans  de   conserves  et  les 

p<^heurs,  accord  dont  il  appartient  peut-être  h  l'État  de  prendre 

^tiative  et,  en  tout  cas,  de  surveiller  la  stricte  observation, 

y^Uà,  en  résumé,  le  vrai,  Tunique  salut  à  cette  heure  pour  notre 

^^Ustrie  sardinière. 

Et  tout  le  reste  n'est  que  de  la  surenchère  électorale. 


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I  VI 

Les  pécheurs  sardiniers  manquent  vraiment  de  mémoire  : 
pour  les  mettre  en  garde  contre  la  pêche  hauturière  et  en  générai 
contre  tout  changement  trop  complet  et  trop  brusque  apporté 
dans  leurs  habitudes,  que  ne  se  rappellent-ils  le  lamentable  échec 
de  leurs  tentatives  d'acclimatation  en  Tunisie  et  en  Algérie? 
M.  CoUignon,  préfet  du  Finistère,  voulut  reprendre  l'expérience 
en  1902.  Mais  les  expériences  de  1891  et  de  1892  ne  suffisaient- 
^  elles  pas(l)?  Rien  n'avait  été*  négligé  cependant,  tant  à  Tabarka 
I         qu'à  Philippeville,    pour  faciliter    les    débuts    des   émigrans. 

A  Tabarka,  les  hommes  étaient  engagés  à  raison  de  65  francs      ^ 

par  mois  ;  les  femmes  à  raison  de  2  fr.  50  par  jour  pour  la  confec-   .^ 

tion  et  la  réparation  des  filets.  En  outre,  chaque  pêcheur  avait ..^^^ 
droit  à  une  part  de  pêche  qui  équivalait  à  20  pour  100  de  Ii^kj 
récolte  totale.  Enfin  les  familles  étaient  logées  gratuitement;  Ic^^^:^ 
enfans  en  bas  &ge  recueillis  dans  des  crèches  et  dans  des  écoles.^^^ 
Le  Protectorat  alla  jusqu'à  fournir  aux  pêcheurs  de  Tabarka,  ^ 

titre  remboursable,  des  médicamens  et  des  vivres.  Même  soUic?,-^/. 
tude  chez  le  gouvernement  algérien  pour  les  pêcheurs  de  Ph  ^^i, 
lippeville,  qui  recevaient,  à  titre  d'indemnité,  pour  leurs  frais  c^mie 
premier  établissement,  200  francs,  s'ils  étaient  mariés,  100  franr     «5 
s'ils  étaient  célibataires,  une  maison,  un  mobilier  et  des  vivr^^s. 

Voyons  maintenant,  par  les  rapports  de  M.  Hanotaux,     We 
M.  Bouchon-Brandely  et  de  M.  Roche,  ce  que  devinrent,  entouras 
de  toute  cette  sollicitude  des  pouvoirs  publics,  presque  trai'tés 
comme  des  fonctionnaires,  les  quarante  émigrans  bretons  de  Ts^ 
barka  et  de  Philippeville.  Au  1*'  janvier  1893,  il  ne  restait  plus  en 
Afrique  que  vingt-huit  émigrans.  Encore  sept  ou  huit  de  ceux-ci 
avaient-ils  abandonné  la  pêche  côtière  pour  s'engager  «  dans  des 
industries  n'ayant  rien  de  mai*itime.  »  Dès  le  mois  de  mars  sui- 

(1)  Trois  autres  tentatiTes  de  colonisation  bretonne  avaient  été  déjà  faites,  1 
plus  de  succès,  en  1845  et  1872,  à  Sidi-Ferrucli,  par  le  comte  Guyot  et  ramini  i 
Gueydon,  en  1885  (?),  à  Sétubal,  par  M.  Alfred  Riom.  On  a  parlé  aussi,  pour*  d 
engorger  »  les  ports  bretons,  d'organiser  chaque  année  vers  la  Méditerranée  i 
émigration  volante  des  pécheurs  sardiniers  analogue  à  ceUe  des  «  islandais  > 
des  «  terreneuvas.  »  Ce  projet,  peu  pratique,  semble  aujourd'hui  abandonné.^ 
projet  de  M.  Th.  GareUe,  partisan  de  l'émigration  définitive,  mais  qui  voue' 
M  donner  à  l'économie  de  l'émigration  un  caractère  franchement  capitaliste,  1 
encore  celui  de  tous  qui  présenterait  le  plus  de  chances  de  succès. 


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^^f^^F^^-r 


LA   CRISE    SARDINIÈRE.  437 

Tant,  tous  les  émîgrans,  sans  exception,  demandaient  avec  ins- 
tance qu'où  les  rapatriât:  la  faillite  de  Texpérience  était  complète. 
Restait  à  en  dégager  la  moralité.  Ce  fut  M.  Roche  qui  s'en 
chargea.  Il  avait  succédé  comme  inspecteur  général  des  pèches 
à  M.  Bouchon-Brandely,  promoteur  du  mouvement  d'émigra- 
tioil,  et  il  n'avait  aucune  des  illusions  de  son  prédécesseur.  II  vit 
tout  de  suite  les  vraies  causes,  les  causes  profondes  et  irrémé- 
diables de  l'insuccès  de  l'expérience.  Sans  doute  il  était  exact 
que  la  sardine,  d'ordinaire  si  abondante  dans  les  eaux  algériennes 
et  tunisiennes,  n'avait  presque  pas  «  levé  »  en  1892.  Mais,  quand 
même  la  sardine  aurait  été  plus  abondante,  l'échec  de  la  tenta- 
tive n'en  était  pas  moins  assuré.  Le  régime  de  la  Méditerranée 
est  tout  différent  de  celui  de  la  Manche  et  de  l'Atlantique,  et  l'on 
ne  s'y  plie  point  du  premier  coup.  M.  Roche  citait  à  l'appui 
de  sa  thèse  le  cas  de  deux  marins-pêcheurs  de  Boulogne  (on  sait 
que  les  Boulonnais  jouissent  d'ime  réputation  méritée  comme 
pécheurs  hauturiers),  deux  frères,  tous  deux  mariés,  qui  étaient 
venus  s'établir  à  Bône  sur  les  conseils  du  gouverneur  général. 
Celui-ci  avait  fait  pour  eux  ce  qu'il  avait  fait  pour  les  pêcheurs 
bretons  de  Philippeville.  Avec  l'es  400  francs  de  leur  allocation 
et  les  économies  qu'ils  possédaient,  les  deux  frères  achetèrent 
un  bateau,  des  palangres  et,  pour  plus  de  sûreté,  embarquèrent 
avec  eux  un  homme  du  pays.  «  Mais  l'ignorance  de  la  langue, 
dit  M.  Roche,  le  maniement  d'une  embarcation  d'un  type  nou- 
veau pour  eux,  leur  défaut  de  connaissance  des  fonds  de  pêche 
et  des  conditions  de  la  navigation,  leur  suscitèrent  de  telles 
difficultés  qu'ils  durent  renopcer  à  pratiquer  le  métier  de  pê- 
cheur. Ils  se  trouvèrent  réduits  à  la  plus  grande  misère  et  forcés 
de  chercher  un  emploi.  »  Là  oîi  des  marins  boulonnais  avaient 
échoué,  comment  aurait-on  voulu  que  réussissent  des  marins 
bretons?  J'aime  beaucoup  mes  compatriotes,  mais  enfin  il  me 
faut  bien  reconnaître  que  l'esprit  d'initiative  n'est  pas  leur  qua- 
lité maltresse  (i)  et  qu'il  n'est  pas  d'hommes  peut-être  chez  qui 
les  habitudes  héritées  ou  acquises  aient  autant  de  force  et  lais- 
sent moins  de  prise  aux  influences  extérieures.  Et  je  ne  parle  pas 
de  cette  nostalgie  qui  est  le  mal  de  tous  les  émigrans  bretons. 

(1)  Exception  f&lte  pour  deux  ou  trois  catégories  maritimes  déteroiinôes  comme 
les  Grésillons  ou  pécheurs  de  Groix,  les  plus  hardis  et  les  plus  fins  marins  de 
l'Atlantique,  et  les  pécheurs  de  Primel,  qui  ont  trouvé  le  moyen  de  se  passer  de 
mareyeurs  et  traitent  directement  avec  les  facteurs  aux  Halles. 


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438  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Sans  doute  elle  joua  son  rôle  dans  la  navrante  odyssée  des 
pêcheurs  de  Tabarka  et  de  Philippeville.  Sous  ce  ciel  africain, 
tout  ruisselant  de  lumière,  combien  de  fois  ne  durent-ils  pas 
regretter  les  limbes  du  ciel  natal  et  ces  trois  pierres  grises,  an 
bord  d'un  golfe  sauvage,  qui  obsédaient  déjà,  sous  les  murs  de 
Garthage,  les  mercenaires  celtes  du  temps  de  Salammbô!... 

En  l'espace  de  dix  ans  les  Bretons  avaient-ils  changé  à  ce 
point  que  ni  la  nostalgie,  ni  le  manque  d'initiative,  ni  l'inapti- 
tude à  se  plier  aux  conditions  d'une  vie  entièrement  nouvelle  ne 
fussent  plus  des  obstacles  à  leur  transplantation  ?  M.  CoUignon 
le  pensa.  Il  revint  promptement  de  son  erreur,  et  les  pécheurs 
sardiniers,  dont  on  tâchait  d'endormir  la  misère  au  récit  des 
joies  compensatrices  qui  les  attendaient  dans  la  Cocagne  médi- 
terranéenne, —  comme  on  les  berce  aujourd'hui  avec  les  mots 
magiques  de  crédit  maritime  et  de  pêche  hauturière,  —  s'éveil- 
lèrent un  beau  jour  de  leur  rêve  et  se  retrouvèrent  Gros-Jean 
comme  devant 

VII 

Développement  et  organisation  des  syndicats,  institution  de 
prud'homies  dans  les  centres  sardiniers,  meilleure  réglementation 
du  chalutage  à  vapeur  et  de  la  coupe  des  varechs,  suppression 
des  filets  de  dérive  à  partir  du  15  avril  de  chaque  année,  exter- 
mination des  bélugas,  licence  accordée  aux  pêcheurs  de  saler 
chez  eux  la  sardine  de  rebut,  etc.,  bien  des  palliatifs  encore  ont 
été  suggérés  pour  atténuer  les  effets  de  la  crise.  Ceux-là  mêmes 
qui  les  proposaient,  et  jusqu'à  ceux  pour  qui  l'action  syndicale 
est  la  panacée  de  tous  les  maux  du  corps  social,  reconnaissent 
qu'on  ne  saurait  rien  attendre  de  leur  application  tant  que 
l'alcool  asservira  le  pêcheur  sardinier. 

ce  Nous  pouvons  affirmer  sans  aucune  exagération,  dit  M.  Louis 
Ropers,  que  la  consommation  d'alcool  absorbe  un  quart  du  gain 
du  pêcheur;  tout  matelot,  sans  être  un  ivrogne,  consomme 
annuellement  pour  150  francs  d'alcool.  »  —  «  On  ne  peut  pas 
jeter  dans  la  lutte  coopératiste,  dit  à  son  tour  M.  Th.  Le  Gall, 
des  hommes  abrutis  par  l'alcool  et  par  toutes  les  superstitions, 
prostrés  dans  l'ignorance  et  dans  la  misère  et  qui  ne  conçoivent 
même  pas,  tant  leur  âme  tend  à  se  matérialiser,  le  désir  ni  même 
l'espoir  d'une  délivrance  prochaine.  » 


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LA   GRISE   BARDINIÂRB.  439 

Ces  dernières  lignes  sont  particulièrement  sévères  et  Ton  y 
Tondrait  peut-être  plus  de  nuances.  Car  voici  une  institution 
qui  n'est  pas  très  vieille  sans  doute  et  qui,  en  face  du  débitant 
pervertisseur  et  exploiteur,  affirme  hautement  et  prouve  jusqu'à 
un  certain  point  sa  vertu  de  relèvement  social:  V Œuvre  de  la 
côte  bretonne,  Tœuvre  des  Abris  du  Marin,  comme  on  dit  plus 
familièrement,  a  été  fondée  en  1899.  Qu'est-ce  que  l'Abri?  — 
L'Abri,  c'est  l'aaberge  en  mieux  et  sans  l'alcool. 

11  y  avait  jadis,  au  Guilvinec,  une  avancée  rocheuse,  qu'on 
appelait  ironiquement  la  «  Pointe  des  Blagueurs.  »  Exposée  à 
tous  les  vents,  nue,  grise,  froide,  cette  pointe  mélancolique  n'avait 
pourtant  pas  complètement  volé  son  nom  et  il  était  rare  qu'on 
n'y  vit  pas  quelques  groupes  de  pécheurs  inspectant  le  large  et 
attendant  l'embellie.  «  Blaguer,  »  à  la  vérité  ces  malheureux  n'y 
songeaient  guère.  Sous  les  vareuses  trempées  de  pluie,  les  corps 
grelottaient;  le  froid  gerçait  la  peau.  Mais  quoi  I  il  fallait  être 
là,  coûte  que  coûte  :  le  poisson  est  rusé  ;  le  vent  a  des  sautes 
imprévues.  Et,  la  résignation  bretonne  aidant,  on  s'accommodait 
de  cet  état  de  choses  sans  espérer  qu'il  pût  jamais  s'améliorer... 
Un  beau  jour  pourtant,  sur  ce  promontoire  de  misère,  une  vaste 
et  confortable  habitation  est  sortie  du  sol.  Percée  de  larges  baies, 
surmontée  d'une  sorte  de  dunette,  —  la  «  hune  des  pilotes,  »  — 
d'où  l'on  embrasse  tout  l'horizon,  cette  habitation  est  à  la  fois 
un  refuge  et  un  observatoire.  Elle  est  encore  quelque  chose  de 
plus,  comme  nous  le  verrons  tout  à  l'heure.  Mais  le  nom  qu'elle 
porte  lui  a  été  imposé  par  sa  destination  première;  sur  la  claire 
et  riante  façade,  crépie  à  la  chaux  hydraulique,  on  lit  ces'  trois 
mots  très  simples  —  et  très  suggestifs  :  —  Abri  du  Marin, 

Ce  qui  s'est  passé,  en  1900,  au  Guilvinec,  s'est  passé  à  Au- 
dierne,  à  Concameau,au  Palais,  àCamaret,  au  Passage-Lanriea, 
à  Sainte-Marine  et  à  l'ile  de  Sein.  Sur  huit  points  de  la  côte 
bretonne,  les  pécheurs  ont  aujourd'hui  des  maisons  à  eux  ou 
qui  leur  appartiendront  prochainement  et  qui  portent  le  même 
nom  que  la  maison  commune  du  Guilvinec.  Toutes  les  huit  sont 
des  «  Abris  du  Marin.  »  Quatre  années  ont  suffi  à  M.  de  Thézac, 
—  le  promoteur  des  Abris,  —  pour  mettre  sur  pied  cette  grande 
et  belle  Œuvre  de  la  côte  bretonne  qui  témoigne  des  prodiges 
qu'on  peut  attendre  de  l'initiative  privée,  quand  elle  a  la  foi  et 
qu'elle  est  désintéressée.  Vivant  au  milieu  des  sardiniers,  initié 
par  un  contact  permanent  à  leurs  besoins  et  à  leurs  aspirations, 


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410  REVUE   DES  DEUX   MONDES. 

M.  de  Thézac  avait  été  frappé  de  bonne  heure  par  ce  qu'il  appelle 
l'instinct  de  sociabilité  des  pêcheurs  à  terre. 

«  C'est  un  besoin  pour  eux  de  se  réunir,  dit-il.  Ces  réunions 
se  forment  par  groupes,  en  plein  air,  lorsqu'il  ne  pleut  pas,  et, 
inévitablement,  dans  les  cabarets,  lorsqu'il  pleut,  ce  qui  est 
presque  continuel  l'hiver.  Quelques  marins,  ceux  qui  ont  la  chance 
d'être  moins  étroitement  logés,  accordent  bien  quelques  momens 
à  leur  foyer,  à  la  vie  de  famille;  mais  le  métier  lui-même 
n'exige-l-il  pas  que  le  pêcheur  resté  dehors,  sur  le  quai,  à  guet- 
ter l'embellie,  à  s'informer  des  prix  de  vente  et  des  lieux  de 
meilleure  pêche,  à  discuter  pour  s'instruire  avec  les  collègues?...  » 

Passe  encore  Tété  !  Mais,  vienne  l'automne  :  les  pluies,  le 
vent,  la  grêle  rendent  la  faction  intenable.  Ah  !  se  dit  M.  de  Thézac, 
si  les  pauvres  gens  avaient  un  «  abri  »  sur  la  falaise  ou  sur  le 
port  !  S'ils  pouvaient  se  mettre  à  couvert,  sans  bourse  délier  ou 
presque,  dans  un  endroit  sain,  bien  chauffé,  confortablement 
aménagé  et  où  ils  ne  fussent  pas  la  proie  des  débitans?  Cet 
«  abri  »  idéal,  beaucoup  d'entre  eux  le  possèdent  h  présent, 
grâce  à  VŒuvre  de  la  côte  bretonne.  Deux  petites  chambres 
sombres  et  tristes,  louées  hâtivement  sur  la  pointe  de  Men-Brial 
(île  de  Sein),  furent  pourtant  le  berceau  de  cette  œuvre  admirable 
et  appelée  &  un  si  rapide  développement  :  la  salle  de  lecture,  — 
un  grenier,  —  n'offrait  même  pas  hauteur  d'homme;  on  lisait 
accroupi  sur  le  plancher.  Que  nous  sommes  loin  de  ces  débuts 
misérables  l  Mais  aussi  c'est  que  l'Abri,  â  l'origine  et  dans  la 
pensée  de  son  fondateur,  n'était  qu'un  simple  local  d'attente  et, 
par  la  force  des  choses,  voici  qu'il  est  devenu  en  quelques  années 
un  cercle  d'études,  un  bureau  de  renseignemens,  une  sorte  de 
«  maison  du  peuple  »  des  marins. 

Tel  de  ces  Abris,  il  est  vrai,  a  coûté  15  000  francs;  les  plus 
humbles  8  000,  6000  francs.  Mais  tous  sont  bâtis  et  aménagés  sur 
le  même  plan  :  deux  grandes  salles  claires,  bien  aérées,  décorées 
de  tableaux  et  de  cartes  marines  (la  salle  de  récréation  et  la  salle 
de  lecture)  ;  un  préau  couvert  avec  des  jeux  de  quilles,  de  boules, 
des  appareils  de  gymnastique;  un  dortoir  avec  des  lits  de  camp 
(certains  Abris  en  possèdent  jusqu'à  40  pour  les  pêcheurs  en 
relâche)  ;  une  citerne  pour  faire  Taiguade  ;  un  atelier  pour  réparer 
la  vergue  ou  l'aviron  cassés  en  cours  de  route...  On  sait  l'adresse 
des  gens  de  mer  à  sculpter  et  à  façonner  des  réductions  de  na- 
vires, chefs-d'œuvre  d'ingéniosité  et  de  patience  :  des  outils  sp^ 


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LA  CRISE'  SARDINIÈRE.  441 

ciaux  ont  été  mis  à  la  disposition  des  sociétaires  ;  des  régates  de 
bateaux-modèles  organisées.  Tous  les  samedis,  jours  fériés  et 
dimanches,  la  lanterne  magique  alterne  au  programme  du  soir 
avec  les  auditions  de  phonographe.  En  temps  normal,  l'Abri 
délivre  gratuitement  à  ses  sociétaires,  pour  leur  correspondance, 
encre*,  plumes,  papier.  Il  leur  prête  gratuitement  des  livres,  car  il 
a  une  bibliothèque,  composée  surtout  de  manuels  nautiques  et 
de  récits  de  voyage  ;  de  plus,  M.  de  Tbézac  publie  chaque  année 
un  Almanach  du  marin  bretoUy  qui  est  un  modèle  du  genre.  Gra- 
tuitement encore,  le  sociétaire  blessé  reçoit  à  TAbri  un  premier 
pansement  (par  parenthèses,  on  n'imagine  pas  ce  qu'il  se  soigne 
dans  les  Abris  de  «  taïous  de  mer,  »  ces  terribles  furoncles  du 
poignet  si  fréquens  chez  les  pêcheurs).  Étonnez-vous,  après  tout 
cela,  que  les  Abris,  qui  ne  sont  encore  qu'au  nombre  de  huit  (1), 
reçoivent  bon  an  mal  an  de  3  à  400  000  visites.  Du  13  janvier  au 
4  décembre  1906,  leurs  postes  de  couchage  avaient  hospitalisé 
1 705  marins  en  relâche  ;  infirmiers  volontaires,  les  gardiens 
avaient  fait  2342  pansemens  et  distributions  de  remèdes  gratuits. 
Les  chiffres  ont  leur  éloquence  :  400  000  visites  à  l'Abri,  c'est 
400000  visites  de  moins  au  cabaret...  Et  voilà  bien  pourquoi  les 
Abris  ont  rencontré  tant  d'ennemis,  assez  fins  manœuvriers  pour 
avoir  su  gagner  la  Fédération  des  marins  pêcheurs  à  leur 
cause.  Ce  fut  une  stupeur  sur  le  littoral,  quand  cette  Fédération, 
dans  son  dernier  Congrès,  signala  les  Abris  comme  des  lieux  de 
perdition  où  les  jeunes  gens  étaient  «  attirés  par  l'appât  du 
gain  »  et  «  contractaient  des  habitudes  de  paresse.  »  Protestations, 
démentis  plurent  de  tputes  parts,  et  la  Fédération  en  fut  pour  sa 
courte  honte.  Une  œuvre  de  solidarité  sociale  à  laquelle  on  ne 
peut  découvrir  aucune  arrière-pensée  d'intérêt  personnel  est  un 
phénomène  si  rare  que  les  débitans  bretons  n'y  peuvent  croire 
encore.  Telle  est  bien  pourtant  l'Œuvre  des  Abris...  Et  j'ai  dit 
que  logement,  médicamens,  pansemens,  outils,  jeux,  livres, 
encre,  papier,  boisson  (2),  tout  était  délivré  gratuitement  aux 

(1)  Sur  rinitiative  du  D^  Barot,  le  philanthrope  rochefortais  bien  connu,  s'est 
fondé  récemment,  à  l'imitation  des  Abris  de  la  côte  bretonne,  VAbri  du  marin  de 
Pouras. 

(2)  Car  on  boit  à  rAbrL  Seulement  on  n'y  boit  pas  d'alcool,  môme  pas  de  Tin, 
de  cidre.  On  y  boit...  de  la  tisane  d'eucalyptus,  boisson  éminemment  inoffeDsive, 
pour  laquelle  les  pécheurs  montrent  une  véritable  passion.  C'est  en  janvier  1904, 
il  y  a. trois  ans  donc,  qu'un  hasard,  qualifié  par  M.  de  Tbézac  de  providentiel,  ût 
essayer  dans  deux  Abris  Tinfusion  ohaade  et  sucrée  de  feuiUes  d'eucalyptus.  Tout 


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424  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sociétaires  des  Abris.  Peut-ôtre  me  suis-je  trop  avancé  :  en  réa- 
lité les  sociétaires  des  Abris  paient  une  cotisation  annuelle,  — 
exactement  comme  les  membres  du  Jockey  ou  du  Cercle  agri- 
cole. Cette  cotisation  est  seulement  moins  élevée  :  10  centimes 
par  an. 

Moyennant  ces  dix  centimes,  le  sociétaire  des  Abris  a  le' droit 
d'entrer  à  toute  heure  dans  la  maison  commune  ;  il  y  est  toujours 
le  bienvenu;  il  y  peut  «  palabrer  »  avec  les  camarades,  s'in- 
former des  cours,  traiter  les  affaires  du  syndicat,  là  où  existe  un 
syndicat,  écouter  des  chansons  au  sortir  d'une  conférence  sur 
l'hygiène  ou,  s'il  possède  une  belle  voix,  monter  lui-même  sur 
l'estrade  et  régaler  l'assistance  d'un  pittoresque  refrain  de  gail- 
lard d'avant. 

On  traite  de  tout  et  on  cause  de  tout  à  l'Abri,  sauf  de  religion 
et  de  politique.  C'est  la  seule  restriction  apportée  par  les  fonda- 
teurs ;  ceux-ci,  —  et  il  les  en  faut  sincèrement  louer,  —  n'ont 
même  pas  voulu  paraître  dans  la  formation  et  la  composition 
des  comités  directeurs;   les  membres  de  ces  comités,  ce  sont 
les  marins  eux-mêmes  qui  les  élisent  et  ils  les  doivent  choisir 
dans  leurs  rangs.  «  Ne  peuvent  être  membres  du  comité,  dit  un 
article  des  statuts,  que  les  marins-pêcheurs  en  exercice  ou  re- 
traités. »  Excellente  méthode  pour  éveiller  chez  ces  grands  en- 
fans  l'esprit   d'initiative,  les    forcer  à  faire  l'apprentissage  du 
gouvernement  collectif!   U Œuvre  de  la  côte  bretonne  n'a  évi- 
demment pas  accompli  du  jour  au  lendemain   ce   miracle  de 
convertir  à  la  sobriété  une  armée  de  17  000  piliers  de  cabaret. 
Encore  a-t-on  pu  constater,  depuis  que  les  Abris  sont  fondés, 
un  relèvement  sensible  de  la  moralité  des  pécheurs  sardiniers. 
Retenons  précieusement,  — entre  tant  de  témoignages  que  j'en 
pourrais  donner,  —  la  confidence  mélancolique  d'une  débitante 
du  Passage-Lanriec  à  JM.  Austin  de  Croze  :  «  Depuis  huit  mois 
que  l'Abri  est  ouvert,  j'ai  perdu  plus  de  1  000  francs!  »  Telle  est 

de  suite  les  marins  furent  conquis  :  en  six  semaines,  18000  tasses  furent  bnei 
H  fallut  bien  vite  généraliser  remploi  de  cette  tisane  merveilleuse.  Tous  les  Abr 
en  demandaient.  Les  gardiens  de  ces  établissemens  étaient  débordés.  «  Mondes 
écrivait  l'un  d'eux,  Huchon,  du  Passage-Lanriec,  &  M.  de  Thézac  qui  l'avait  priéd 
ménager  le  sucre  dans  ses  distributions  de  tisane,  —  bêlas  I  les  ressources  d 
rCEuvre  sont  limitées,  —  pour  l'avenir  je  vais  supprimer  un  peu  de  sucre,  \f 
que  vous  me  le  dites  ;  mais,  pour  la  quantité  des  tasses  de  boisson,  il  me  sei 
un  peu  difficile  de  diminuer;  ayant  l'habitude  de  faire  <leux  distributions  pr 
jour,  les  marins  connaissent  les  heures  de  distribution,  et,  surtout  les  jours  (* 
mauvais  temps,  iU  arrivent  comme  au  pillage!.,.  » 


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LA  CRISE  SABDIXOÈRB.  443 

popularité  de  cette  belle  et  généreuse  institution  que  les 
)mandes  affluent  de  toutes  parts  au  sein  du  comité  de  VŒuvre: 
chaque  port  de  pêche  voudrait  avoir  son  Abri.  Pourquoi  faut-il 
que  le  fondateur  de  VŒuvre  ne  soit  ni  un  Carnegie  ni  un  Van- 
derbiU?  Pourquoi  cette  œuvre  elle-même,  par  la  modestie  de 
son  fondateur,  est-elle  si  peu  connue? 

«  Des  sociétés  de  sauvetage,  dit  avec  raison  M.  de  Thézac^ 
sont  gratifiées  chaque  année  de  générosités  qui  dépassent  plu- 
sieurs centaines  de  mille  francs.  Or  les  Abris  ne  sont-ils  pas  une 
vaste  entreprise  de  sauvetage  rayonnant  qui  préserve  du  nau- 
frage matériel  et  du  naufrage  moral  un  nombre  de  marins  im- 
possible à  chiffrer?  » 

Ces  marins,  ces  pêcheurs,  seulement  seront-ils  là  encore  de- 
main? Le    drame  économique  qui   se  joue  à  l'extrémité  de  la 
France  approche  du  dénouement.  Sans  la  politique,  —  et  quelle 
politique!  —  il  se  fût  dénoué  il  y  a  longtemps  de  la  plus  natu- 
relle et  de  la  plus  heureuse  façon  du  monde.  Le  rôle  de  rÉtat» 
près  de  certains  groupes  sociaux  non  sortis  encore  de  minorité^ 
devrait  être  celui  d'un  tuteur,  d'un  père  de  famille  :  il  a  été  ici 
celui  d'un  courtisan,  d'un  mendiant  de  popularité.  Éclairé  par 
les  rapports  de  ses  enquêteurs  officiels,   fort  des  expériences 
tentées,  conscient  du  péril  imminent,  l'État  devait  prendre  contre 
«ix-mêmes  la  défense   des  pêcheurs,  les  sauver  malgré  eux, 
quitte  à  sauver  avec  eux  les  usiniers  :  il  a  préféré,  —  par  pru- 
xlence,  —  s'abstenir,  remettre  toute  décision  à  une  échéance  indé- 
terminée. Avant  cette  échéance,  les  usiniers  seront  ruinés;  mais 
l'État  aura  vu  sombrer  dans  la  catastrophe  ces  mêmes  pêcheurs 
imit  le  bulletin  de  vote  lui  importait  plus  que  la  sécurité  do- 
nestique  et  qui,  pendant  quatre  années,  vivant  de  charités  et 
l'azpédiens,  se  sont  croisé  les  bras  devant  la  mer,  non  parce 
ii'il  n^y  avait  pas  de  sardines,  mais  parce  qu'ils  craignaient  d'en 
)rendre  tropl 

Charles  Le  Goffic. 


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REVUE  LITTÉRAIRE 


FONTENELLB 


L*un  des  livres  dont  notre  maître,  M.  Brunetière,  souhaitait  le  plus 
vivement  l'apparition,  eût  été  un  bon  livre  sur  Fontenelle.  Il  lui 
semblait  que  peu  d'études  pouvaient  être  plus  importantes  pour  l'his- 
toire des  idées  en  France.  Lui-môme  en  avait  indiqué  les  grandes 
lignes  dans  un  chapitre  essentiel  sur  la  Formation  de  l'idée  de  progrèsy 
et  il  y  revenait  récemment  encore  dans  une  de  ses  premières  leçons 
sur  les  Encyclopédistes.  Pour  un  livre  sur  Fontenelle,  en  voici  deux, 
et  qui  sont  d'un  réel  mérite.  Celui  de  M.  Làborde  Hilaa,  avant 
d'entrer  dans  l'excellente  Collection  des  «  grands  écrivains  fran- 
çais (1),  »  commença,  si  je  ne  me  trompe,  par  être  un  «  Ëloge  »  cou- 
ronné au  concours  académique  pour  le  prix  d'éloquence  :  ce  n'est  pas 
moi  qui  lui  reprocherai  ralsiance,  la  rapidité,  l'éclat  qui  en  rendent  la 
lecture  des  plus  agréables.  Le  livre  de  M.  Louis  Maîgron  (4),  plus 
copieux  et  qui  se  présente  avec  un  solide  appareil  d'érudition,  n'est 
pas  moins  intéressant  :  il  marque,  au  surplus,  im  progrès  dans  le 
talent  du  distingué  professeur  auquel  nous  devions  déjà  une 
consciencieuse  étude  sur  le  roman  historique.  Et  les  deux  livres  sont 
conçus  dans  le  même  dessein  qui  est  de  «  réhabiliter  »  Fontenelle. 

Car  les  historiens  de  notre  littérature  ne  faisaient  pas  à  Fontenelle 
la  place  à  laquelle  il  a  droit  ;  et  c'est  une  première  question  de  recher- 
cher les  causes  de  cette  espèce  de  déni  de  justice.  La  plus  imp<xr- 

(1)  Fontenelle,  par  A.  Laborde  Milaa.  Collection  des  grands  écrivains  français, 
t  vol.  in-16  (Hachette;. 

(2)  Fontenelle^  par  Louis  Maigron,  professeur  adjoint  à  la  Faculté  des  lettres  de 
Clermont-Ferrand,  1  vol.  in-8*  (Pion;. 


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I|?v%"iw.'^*.^*r** 


REVUE  LITTÉRAIRE.  445 

(ante  est  que,  pour  son  malheur,  Fontenelle  a  été  portraituré  par  un 
écrivain  de  génie,  qui  ne  l'aimait  pas.  Il  se  peut  que  Tabbé  Trublet  ait 
composé  tout  un  livre  à  sa  gloire  ;  les  compilations  de  Tabbé  Trublet 
tte  font  pas  autorité;  mais  nous  savons  par  cœur  maints  endroits  des 
Caractères  de  La  Bruyère.  Aussi,  chaque  fois  que  nous  pensons  à  Fon- 
tenelle, nous  est-il  impossible  de  ne  pas  nous  le  représenter  sous  les 
traits  dont  le  moraliste  a  peint  Cydias.  Nous  le  voyons,  nous  l'en- 
tendons qui  «  après  avoir  toussé,  relevé  sa  manchette,  étendu  la 
main  et  ouvert  les  doigts,  débite  gravement  ses  pensées  quintes- 
sendées  et  ses  raisoimemens  sophistiqués.  »  Quel  n'est  pas  le  pou- 
voir d'un  mot  heureux?  Certaines  formules  se  gravent  une  fois  pour 
toutes  dans  la  mémoire;  et  le  moyen  d'oublier  celle  où  l'auteur  des 
Caractères  résume  son  opinion  sur  l'auteur  i'Aspar  :  «  un  composé  du 
pédant  et  du  précieux,  fait  pour  être  admiré  de  la  bourgeoisie  et  de 
la  province,  en  qui  néanmoins  on  n'aperçoit  rien  de  grand  que  l'opi- 
nion qu'il  a  de  lui-même  !  »  Au  reste  nous  n'avons  guère  d'occasion 
de  vérifier  par  nous-mêmes  le  bien  fondé  de  cet  arrêt.  Car  s'il  a  été 
souvent  et  jusque  dans  les  ouvrages  qui  ont  fondé  sa  réputation  le 
détestable  précieux  qu'a  justement  raillé  La  Bruyère,  d'autre  part  et 
jusque  dans  ses  écrits  les  plus  dignes  d'être  loués,  Fontenelle  n'a 
jamais  été  un  grand  écrivain.  On  ne  le  lit  plus.  Son  style  vaut  par 
la  clarté  et  par  l'agrément  :  il  n'a  pas  une  valeur  d'art  et  n'ajoute 
rien  à  l'histoire  de  la  prose  française.  Les  sujets  qu'il  ^  traités  sont 
de  ceux  qui  se  renouvellent  sans  cesse  par  le  progrès  continu  des 
connaissances  et  dont  on  n'est  pas  tenté  d'aller  lui  demander  un 
exposé  qui  n'est  plus  a  au  point:  »  il  n'y  a  pas  d'apparence  qu'on 
aille  s'informer  de  la  critique  religieuse  dans  VHistoire  des  oracles, 
ou  des  systèmes  de  Leibniz  et  de  Newton  dans  les  Éloges.  Il  y  a 
mieux  :  les  idées  que  Fontenelle  a  lancées  dans  la  circulation,  du 
geste  nonchalant  et  discret  qui  lui  était  familier,  ont  été  reprises  par 
d'autres  qui  les  ont  mises  en  valeur  et  en  scène  et  en  ont  fait  leur 
propriété.  Fontenelle  a  eu  le  tort  de  ces  inventeurs  dont  on  célèbre 
les  découvertes,  mais  sous  un  autre  nom  que  le  leur.  Tout  cela 
explique  que  la  réputation  de  Fontenelle  ait  subi  une  assez  longue 
éclipse.  Et  comme  U  importe  de  rendre  à  chacun  ce  qui  lui  appar- 
tient, ce  n'est  que  justice  de  nous  montrer,  éparses  à  travers  les  meil- 
leures de  ses  pages  et  déjà  conscientes  d'elles-mêmes,  des  idées  qui 
allaient  faire  au  xvm*  siècle  une  si  éclatante  fortune  et  sous  l'empire 
desquelles  nous  continuons  de  vivre. 

Toutefois,  si  l'analyse  de  la  pensée  de  Fontenelle  prise  en  elle 


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^    146  REYinfi  DES  DEUX  HOIfDES. 

même,  et  si  le  spectacle  des  progrès  incessans  de  son  esprit  a  son 
Intérêt,  c'est  en  la  prenant  par  nn  autre  biais  'qu'on  aurait  donné  à 
l'étude  toute  sa  signification  et  sa  portée.  En  effet,  Pontenelle  n'est 
pas  un  de  ces  hommes  de  génie  dont  l'ori^alité  s'impose  à  une 
époque  et  parfois  la  détourne  de  son  cours,  pour  la  jeter  impérieuse- 
ment dans  des  voies  imprévues,  n  est  bien  plutôt  l'homme  extrême- 
ment intelligent,  qui  comprend  l'époque  où  il  vit  et  qui,  en  lui  expli- 
quant à  elle-même  le  sens  où  elle  tend,  fait  qu'elle  s'y  engage  plus 
avant.  Et  cette  époque  dure  littéralement  tout  un  siècle,  le  signe  le 
plus  incontestable  que  Fontenelle  ait  donné  de  son  esprit  ayant  été 
de  vivre  presque  centenaire  !  Et  ce  siècle  est  celui  où  s'opère  une  des 
révolutions  les  plus  complètes  qu'il  y  ait  dans  l'histoire  de  l'esprit 
humain)  Les  contemporains  ne  s'y  étaient  pas  trompés.  Grimm  écri- 
vait :  «  M.  de  Fontenelle,  qui  vient  de  finir  sa  carrière,  est  un  de  ced 
hxmmies  rares  qui,  témoins  pendant  un  siècle  de  toutes  les  révolutions 
de  l'esprit  humain,  en  a  lui-même  opéré  quelques-unes  et  préparé  les 
causes  de  plusieurs  autres.   »  Et  pour  Oarat,  le  prodige  de  cette 
«  étonnante  destinée  »  est  qu'une  si  longue  vie,  partagée  presque  par 
égales  moitiés  entre  les  deux  siècles,  ait  été  «  le  scandale  de  l'un  et  la 
lumière  de  l'autre  (1).  »  Une  histoire  de  Fontenelle  devrait  donc  être, 
autant  au  moins  que  de  lui-même,  une  histoire  de  son  temps.  Elle 
devrait  nous  transporter  dans  chacune  de  ces  coteries  dont  Fontenelto 
a  été  tour,  à  tour  ou  tout  ensemble,  l'écho  ou  l'oracle.  Elle  devrait 
nous  montrer,  flottant  dans  l'air  et  diffuses,  ces  idées  qu'il  recueille, 
dégage,  précise  et  transmet  à  d'autres  qui  les  amplifieront  au  risque 
de  les  dénaturer.  Elle  devrait,  non  seulement  à  travers  ses  œuvres, 
mais  à  travers  les  incidens  de  sa  vie  et  le  cercle  de  ses  amitiés,  uous 
faire  apercevoir  les  changemens  successifs  d'une  société  qu'il  avait 
commencé  par  scandaliser  et  qui  finissait  par  le  suspecter  de  timidité. 
Son  premier  milieu  lui  est  imposé  par  ses  origines  et  par  sa  famille. 
Neveu  des  Corneille,  hébergé,  quand  il  vient  à  Paris,  par  son  onde 
Thomas,  il  fait  partie  de  cette  société  du  Mercure  qui  commence  la 
lutte  contre  l'esprit  dominant  du  xvn*  siècle.  Cette  première  direc- 
tion fut  pour  lui  décisive,  n  contracta  dès  lors  quelques-uns  de  ses 
pires  défauts,  sans  doute;  mais  ces  défauts  ne  contribuèrent  pas  mé- 
diocrement à  le  mettre  sur  la  voie  du  succès  et  ils  l'aidèrent  à  mani- 
fester sa  véritable  originalité,  n  est  curieux  de  relire,  à  ce  point  de 
vue,  1b  portrait  tracé  par  La  Bruyère  et  d*y  noter  plus  d*im  trait  de 

(1)  Garât,  Mémoires  historiques  sur  M,  Suard,  Ut.  H. 


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HP^wç^-Tur-f 


RSVUE  LITTÉRAIRB.  447 

satire  qni  se  convertirait  aisément  en  éloge.  Ge  «  bel  esprit  »  que 
Tauteur  des  Caractères  reproche  à  Gydias  signifie  d'abord  sa  «  pré 
dosité;  »  mais  ce  courant  précieux  qui,  en  dépit  de  Moliàre,  de  Boi- 
leauy  de  Racine  et  par-dessus  leur  œuvre,  va  reprendre  toute  sa  force, 
est  celui  qui  portera  l'écrivain  nouveau  venu  et  le  mettra  en  répu- 
tation. Par  ce  mot  La  Bruyère  désigne  encore  l'extraordinaire 
aptitude  de  ce  souple  esprit  à  aborder  tous  les  sujets,  vers  ou  prose, 
stances,  idylle,  élégie  :  il  y  aurait  pu  ajouter  certaines  matières  qpie 
la  littérature  jusqu'alors  n'avait  pas  admises.  Mais  il  ne  soupçonne 
pas  que  cette  souplesse  pourra  être  la  qualité  éminente  de  «  l'honnête 
homme  »  de  demain,  et  que  l'universalité  de  l'esprit  pourra  devenir  la 
marque  à  laquelle  on  reconnaîtra  l'écrivain  du  prochain  siècle.  Gydias 
est  le  causeur  de  salon  :  «  Fade  discoureur  qui  n'a  pas  mis  plutôt 
le  pied  dans  une  assemblée  qu'il  cherche  quelques  femmes  auprès 
de  qui  il  puisse  s'insinuer,  se  parer  de  son  bel  esprit  ou  de  sa  philo- 
sophie. »  La  Bruyère  ne  devine  pas  que  ces  succès  de  salon  devien- 
dront le  plus  utile  cçioyen  de  propagande  pour  des  idées  qui  sont 
près  de  renouveler  la  face  de  la  société,  et  que  les  femmes  vont  être 
pour  l'aimable  philosophe,  ou,  comme  dira  J.-B.  Rousseau,  pour 
«  le  pédant  le  plus  joli  du  monde  »  les  plus  précieuses  auxiliaires. 
Surtout,  et  c'est  son  principal  grief  contre  Gydias,  La  Bruyère 
distingue  chez  Fontenelle  un  goût  insupportable  pour  les  opinions 
singuli^es  et  pour  le  sens  propre.  «  Différent  de  ceux  qui,  convenant 
des  principes  et  connaissant  la  raison  ou  la  vérité  qui  est  une, 
s'arrachent  la  parole  l'un  à  l'autre  pour  s'accorder  sur  leurs  senti- 
mens,  il  n'ouvre  la  bouche  que  pour  contredire...  Soit  qu'il  parle  ou 
qu'il  écrive,  il  ne  doit  pas  être  soupçonné  d'avoir  en  vue,  ni  le  vrai, 
ni  le  faux,  ni  le  raisonnable,  ni  le  ridicule  :  il  évite  uniquement  de 
donner  dans  le  sens  des  autres  et  d'être  de  l'avis  de  quelqu'un.  » 
C'est  ici  le  grand  point.  Le  xvii'  siècle  avait  été  le  siècle  du  sens  com- 
mun et  de  l'autorité;  il  avait  eu  le  culte  de  la  tradition,  que  celle-ci 
imposât  le  respect  pour  les  anciens  ou  la  soumission  à  la  vérité  reli- 
gieuse. Le  temps  était  venu  de  ne  plus  chômer  les  vieux  saints.  Peu  à 
peu  l'idée  cartésienne  se  faisait  jour,  d'après  laquelle,  toute  vérité 
étant  reconnaissable  à  son  évidence,  chacun  peut,  par  les  lumières 
de  sa  seule  raison,  décider  du  vrai  ou  du  faux.  Et  une  première  fer- 
veur d'indiscipline  éclatait  par  la  déclaration  de  guerre  aux  anciens. 
Fontenelle  ne  manque  pas  d'être  un  de  ces  modernes  qui  ont  pour 
eux  les  femmes,  les  mondains,  les  ignorans,  en  un  mot,  tout  le 
monde.  Le  dessein  de  ses  Dialogues  des  Morts  est  justement  de  raU- 


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448  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

1er  les  graves  personnages  et  de  rabaisser  les  snperbes  colosses  de 
l'antiquité.  Caton  d'Utiqiie,  à  l'instant  de  se  tuer,  donne  à  un  esclave 
un  coup  de  poing  <iui  lui  casse  les  dents  ;  a  voilà  un  coup  de  poing 
qui  gâte  bien  cette  mort  philosophique  I...  »  Et  la  mort  de  Lucrèce  en 
eût  valu  mille  fois  davantage,  si  la  farouche  Romaine  n'eût  pas 
attendu  les  derniers  efforts  de  Tarquin.  Par-dessus  tout,  Cydias- 
Fontenelle  s'amuse  aux  rapprochemens  inattendus  et  déconcertans  : 
il  met  en  présence  Auguste  et  Pierre  Arétin,  Alexandre  et  Phryné  : 

«  Vous  vous  savez  donc  bon  gré  d'avoir  eu  bien  des  galanteries? 

Et  vous,  vous  êtes  fort  satisfait  d'avoir  désolé  la  meQleure  pai-tie  de^^B 
l'univers?  »  L'important  est  d'étonner,  d'inquiéter  par  le  paradoxe,^^ 
et  de  chagriner  les  admirations  consacrées.  Jadis  toute  opinioi^i=L 
nouvelle,  avant  d'être  acceptée,  devait  faire  ses  preuves  :  désor 
ce  qui  recommande  le  plus  sûrement  une  opinion  et  nous  dispos 
tout  de  suite  en  sa  faveur,  c'en  est  la  nouveauté. 

Or  quelle  était  la  grande  nouveauté  du  jour?  C'était  l'engouemen 
dont  la  société  polie  venait  de  se  prendre  pour  les  sciences.  Au  lende 
main  des  merveilleuses  découvertes  opérées  dans  la  première  moitL 
du  siècle,  la  science  commençait  à  sortir  des  laboratoires  et  des 
binets  de  travail.  Rien  n'est  plus  curieux  et  plus  amusant  que  le  tablea 
de  ce  tout  Paris  de  la  fin  du  xvii®  siècle  affolé  d'une  sorte  de  «  sni 
bisme  »  pour  la  science;  et  c'est  Fontenelle  même  qui  nous  en  fov 
les  élémens.  On  se  réunit  ici  et  là,  chez  les  savans  en  renom;  ni  l'i 
commodité  du  local,  ni  la  rudesse  de  l'enseignement  ne  décour 
les  néophytes  des  deux  sexes.  On  va  à  la  leçon  de  chimie  plus  dév 
tement  qu'au  sermon,  et  on  reçoit  la  vérité  géométrique  ou  médic 
conmie  un  évangile.  C'est  une  initiation,  et  c'est  une  croisade, 
avait  alors  des  conférences  chez  divers  particuliers.  Ceux  qui  avai€ 
le  goût  des  véritables  sciences  s'y  assemblaient  par  petites  troup^^^  ^, 
comme  des  espèces  de  rebelles  qui  conspiraient  contre  l'ignorance       ^t 
les  préjugés  dominans.  Telles  étaient  les  assemblées  de  M.  Bour^ï^- 
lot,  médecin  de  M.  le  Prince,  le  grand  Condé;  et  celles  de  H.  J  ix^* 
tcl(l}.  )»ny  en  a  pour  toutes  les  aptitudes  et  pour  tous  les  go&t^- 
Aimez-vous  la  physique  ?  Vous  avez  les  conférences  de  Régis.  Pïï^- 
férez-vous  la  géométrie?  Vous  avez  le  cours  de  Sauveur.  La  chimie  s 
son  public,  et  c'est,  pour  ime  bonne  part,  un  public  de  dames.  Lémery 
vient  d'ouvrir  un  cours,  rue  Galande.  «  Son  laboratoire  était  moins  nae 
chambre  qu'une  cave,  et  presque  un  antre  magique  éclairé  de  la  seul6 

(1)  Fontenelle,  Éloge  de  Lémery. 


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.     REVUE   LITTÉRAIIUI.  449 

lueur  des  fourneauz;  cependant  Taffluence  du  monde  y  était  si  grande 
qn'à  peine  avait-il  de  la  place  pour  ses  opérations.  Les  noms  les  plus 
fameux  entrent  dans  la  liste  de  ses  auditeurs  :  les  Rohaut,  les  Bernier, 
les  Auzout,  les  Régis,  les  Tournefort.  Les  dames  mêmes,  entraînées 
par  la  mode,  avaient  Taudace  de  venir  se  montrer  à  des  assemblées 
si  savantes  (1).  »  Le  cours  de  chimie,  que  Lémery  imprime  en  1675, 
se  vend  «  comme  un  ouvrage  de  galanterie  bu  de  satire.  »  Non  moins 
qu'à  celles  de  chimie  on  est  assidu  aux  leçons  d'anatomie  que  pro- 
fesse Du  Yemey.  «  Je  me  souviens  d'avoir  vu  des  gens  de  ce 
monde-là  qui  portaient  sur  eux  des  pièces  sèches  préparées  par  lui, 
pour  avoir  le  plaisir  de  les  montrer  dans  les  compagnies,  surtout 
celles  qui  appartenaient  aux  sujets  les  plus  intéressans  (2).  »  C'est 
là  que  M"*  de  Laimay  s'acquit,  la  réputation  d'être  la  fille  de  France 
qui  connaissait  le  mieux  le  corps  de  l'homme...  Nous  pourtant,  en 
présence  de  ces  modes  féminines  d'il  y  a  plus  de  deux  cents  ans^ 
comment  ne  serions-nous  pas  frappés  de  voir  à  quel  point  y  res- 
semblent certaines  «  nouveautés  »  qu'on  est  en  train  d'introduire  dans 
l'éducation  des  jeunes  filles?...  Fontenelle  n'eut  garde  de  se  tenj^  en 
dehors  du  mouvement,  n  nous  conte  que  l'abbé  de  Saint-Pierre  vint 
en  16S6  s'établir  avec  le  savant  Varignon  dans  une  petite  maison  du 
faubourg  saint-Jacques.  «  H.  Varignon  était  totalement  enfoncé  dans 
les  mathématiques.  J'étais  leur  compatriote  et  allais  les  voir  assez  sou- 
vent, et  quelquefois  passer  deux  ou  trois  jours  avec  eux...  Nous  nous 
rassemblions  avec  un  extrême  plaisir,  jeunes,  pleins  de  la  première 
ardeur  de  savoir,  fort  unis,  et  ce  que  nous  ne  comptions  peut-être 
pas  alors  pour  un  assez  grand  bien,  peu  connus  (3).  »  Ces  «  retraites 
scientifiques,  »  dans  la  solitude  du  faubourg  Saint-Jacques,  sont  un 
des  traits  qui  font  le  plus  d'honneur  à  Fontenelle,  et  attestent  qu'il 
y  eut  de  bonne  heure,  chez  lui,  plus  de  sérieux  qu'on  n'eût  pu  le 
croire...  C'est  aussi  bien  dans  une  maison  de  ce  même  faubourg 
Saint-Jacques  q^e  d'autres  solitaires,  peu  d'années  auparavant,  se  ré- 
fugiaient pour  y  faire  une  «  retraite  morale.  »  En  vérité,  le  siècle  a 
changé  ! 

C'est  dans  cette  atmosphère  toute  chargée  d'une  électricité  spé- 
ciale que  Fontenelle  conçoit  l'idée  d'écrire  un  livre  où  il  combinera  ses 
goûts  de  bel  esprit  avec  sa  curiosité  pour  le  nouvel  ordre  de  connais- 
sances, où  il  mettra  son  habileté  de  littérateur  au  service  de  ses  am- 

(1)  Fontenelle,  Éloge  de  Lémery. 
(S)  Éloge  de  Du  Vemey, 
{l)  Éloge  de  Varignon. 

TOMB  xxzvn.  —  1907.  29 


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4K0  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

bitions  d'âpprenii  savant.  Il  est  revenu  dans  sa  province  et,  ponr 
plaire  aux  marquises  parisiennes,  il  imagine  de  leur  conter  des  entre- 
tiens qu'il  aurait  eus,  touchant  Fastronomie,  avec  une  marquise  de 
Normandie,  dans  son  parc  de  la  Hésangère.  On  connaît  le  livre  :  la 
lecture  en  est  encore  instructive  et  charmante.  Le  commun  des  mor^ 
tels  n'en  sait  guère  plus  aujourd'hui  sur  le  système  du  monde  que 
n'en  apprit  l'interlocutrice  de  Fontenelle  dans  ces  entretiens  qui  mè^ 
lent  des  <t  folies  de  galanteries  »  à  de  substantielles  leçons.  Si  peu 
qu'il  eût  d'imagination,  Fontenelle  nous  a  révélé  la  troublante  poéde 
de  cette  immensité  qui  s'ouvrait  avec  ses  «  fourmilières  d'astres  »  et 
ses  «  germes  de  mondes.  »  Mais  ce  qu'on  ne  saurait  trop  remarquer, 
c'est  la  nouveauté  du  livre.  La  découverte  de  Ck>pemic  et  de  Galilée 
pouvait  bien  être  admise  par  tous  les  savans  :  elle  n'était  pas  arrivée 
au  public  :  «  Presque  pour  tous  les  esprits  elle  était  aussi  profondé- 
ment cachée  dans  les  sciences  qu'elle  l'avait  été  dans  la  nature.  »  Ge 
qui  n'est  pas  moins  significatif,  c'est  le  succès  du  livre  qui  fut  consi- 
dérable. «  Une  science  hérissée  de  calculs,  transformée  en  tableaux, 
enchante  l'ignorance  qui  la  comprend,  étend  à  l'infini  le  champ  des 
vérités  et  des  fictions  poétiques  et  agrandit  la  création  de  nouveaux 
mondes...  La  plus  haute  des  sciences  était  descendue  sur  la  terre  (1).  » 
Fontenelle  venait  de  prendre  conscience  de  son  véritable  talent,  celui 
qu'il  enseignera  aussi  bien  à  tous  les  écrivains  de  xviii*  siècle  :  il  est 
un  remarquable  vulgarisateur.  Et  ce  qu'on  ne  saurait  trop  faire  res- 
sortir, c'est  l'importance  du  livre  :  le  premier  en  date  de  toute  une 
série,  il  adjoint  au  domaine  littéraire  une  province  nouvelle.  Cette 
province,  à  la  veille  d'un  siècle  qui  se  piquera  de  n'admettre  que  la 
vérité  scientifique,  c'est  la  science  elle-même  ! 

Cette  science,  dès  sa  première  entrée  dans  la  littérature,  est  mise  à 
l'emploi  vers  lequel  le  xviii'  siècle  ne  cessera  de  la  détourner,  n  paratt 
que  le  P.  Tournemine,  celui-là  même  qui  devait  être  le  professeur  du 
jeune  Arouet,  se  plaignait  que  le  système  des  mondes  planétaires  ne 
s'acconunodftt  pas  trop  des  idées  de  la  théologie.  Si  l'on  veut  avoir  la 
preuve  que  Fontenelle  sur  ce  point  pensait  tout  de  même  que  le 
jésuite,  et  qu'U  ne  se  faisait  aucun  scrupule  de  ruiner  dans  l'esprit  de 
ses  lecteurs  un  bon  nombre  de  leurs  croyances,  il  n'est  que  de  se 
référer  aux  ouvrages  qu'il  composait  vers  le  même  temps.  C'est  lui 
qui,  au  rapport  de  Trublet,  est  l'auteur  d'une  comédie  intitulée  la 
Comète  et  jouée  sous  le  nom  de  De  Visé,  «  petite  pièce  très  philoso- 

(1)  Garât,  Mémoim. 


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^-tt:^^'" 


EEYUE   LITTÉRAIBI.  iSl 

phique  »  faite  à  roccasion  de  la  fameuse  comète  qui  avait  paru  Tannée 
précédente  et  pour  combattre  le  préjugé,  encore  assez  répandu  alors, 
que  les  comètes  sont  des  signes  de  malheur.  U  entre  en  ligne,  en  même 
temps  que  l'auteur  des  Pensées  sur  la  Comète.  N'est-ce  pas  œuvre  pie 
que  de  «  combattre  les  préjugés  »  et  ceux  notamment  dont  le  paga* 
nisme  défunt  a  laissé  par  derrière  lui  une  si  encombrante  survivance? 
Fontenelle  s'j  consacrera  résolument  dans  son  opuscule  sur  VOriginê 
des  fables  et  surtout  dans  V Histoire  des  Oracles  (1687).  S'il  avait  dû, 
Tannée  précédente,  pour  éviter  la  Bastille,  désavouer  sa  Relation  de 
file  de  Bornéo  et  donner  l'exemple  de  ces  palinodies  que  lui  emprun- 
tera Voltaire,  il  ne  saurait  cette  fois  courir  le  risque  de  pareils 
désagrémens.  Dénoncer  les  erreurs  ou  les  supercheries  des  païens, 
quoi  de  mieux  intentionné  ?  Et  n'est-ce  pas  prendre  les  vrais  intérêts 
dn  christianisme,  que  de  soutenir  que  les  démons  n'ont  point  été  les 
auteurs  des  oracles?  Fontenelle  y  travaille  avec  allégresse.  A  la  faveur 
d^m  si  ingénieux  détour,  il  peut  librement  faire  le  procès  à  toute 
espëcede  merveilleux.  Le  fait  est  que  la  croyance  au  prodige  est  tout 
uniment  un  effet  de  l'ignorance  et  que  la  même  ignorance  produit 
à  peu  près  les  mêmes  résultats  chez  tous  les  peuples.  «  C'est  par 
cette  raison  qu'il  n'y  en  a  aucun  dont  l'histoire  ne  commence  par  des 
fables,  hormis  le  peuple  élu,  chez  qui  un  soin  particulier  de  la  Provi- 
dence a  conservé  la  vérité,  »  Restriction  fort  opportune  !  dont  pourtant 
il  se  pourrait  que  l'effet  salutaire  fût  atténué  par  ce  trait  placé  à  la 
fin  de  la  dissertation  sur  l'origine  des  Fables  :  «  Tous  les  hommes  se 
ressemblent  si  fort,  quMl  n'y  a  point  de  peuple  dont  les  sottises  ne 
nous  doivent  faire  trembler.  »  C'est  cette  thèse  qui  sera  reprise  dans 
Y  Histoire  des  Oracles,  appuyée  d'un  luxe  de  preuves,  d'une  profusion 
de  textes,  et  illustrée  de  récits  malicieux  :  l'anecdote  de  Thamus  qui, 
sur  son  vaisseau,  entend  une  voix  lui  annonçant  que  le  grand  Pan  est 
mort  ;  celle  de  la  dent  d'or  de  l'enfant  de  Silésie  ;  et  celle  encore  de 
Papirius  et  des  potdets  sacrés.  Ce  sont  là,  connue  le  remarque  juste- 
tement  Garât,  «  les  premiers  exemples  de  ce  ridicule  gai,  à  la  fois^ 
et  terrible  »  dont  l'incrédulité  du  xviii*  siècle  se  fera  une  arme  et  qui 
deviendra  l'ironie  voltairienne.  Si  la  croyance  au  merveilleux  est,  par 
im  de  ses  aspects,  un  effet  de  la  crédulité,  [elle  est  d'autre  part  une 
invention  de  l'imposture.  Fontenelle  habitue  son  lecteur  à  entendre 
parler  de  la  fourberie  des  prêtres  et  de  leur  complaisance  vis-à-vis 
du  Pomvoir.  Ajoutez  le  discrédit  répandu  sur  toute  espèce  de  dogme, 
qui  pourrait  bien  n'être  qu'une  sottise  forte  de  son  andenneté  : 
«  Quelque  ridicule  que  soit  une  pensée,  il  ne  faut  que  trouver  moyen 


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452  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  la  maintenir  pendant  quelque  temps,  la  voilà  qui  devient  ancienne 
et  elle  est  suffisamment  prouvée.  »  Ajoutez  la  prévention  créée  en 
faveur  du  scepticisme  et  de  la  négaftion  :  «  Le  témoignage  de  ceux 
qui  croient  une  chose  déjà  établie  n'a  point  de  force  pour  Tappuyer, 
mais  le  témoignage  de  ceux  qui  ne  la  croient  pas  a  de  la  force  pour 
la  détruire.  Ceux  qui  croient  peuvent  n'être  pas  instruits  des  raisons 
de  ne  point  croire,  mais  il  ne  se  peut  guère  que  ceux  qui  ne  croient 
point  ne  soient  pas  instruits  des  raisons  de  croire.  »  La  méfiance 
éveillée  à  Tégard  du  miracle,  le  ridicule  jeté  sur  la  crédulité  des 
peuples,  Todieux  sur  la  fourberie  des  prêtres,  il  n'y  manque  à  peu 
près  rien  de  ce  qui  défraiera  bientôt  la  campagne  anti-religieuse. 
Et  nous  sommes  en  1687 1  Et  c'est  Tannée  où  Bossuet  prononce  l'orai- 
son funèbre  de  Condé  I 

Fontenelle  n!a  que  trente  ans  :  il  a  déjà  écrit  ses  deux  livres  les  plus 
retentissans  ;  il  lui  reste  à  faire  la  partie  la  plus  solide  de  son  œuvre, 
celle  par  laquelle  s'exercera  son  influence  de  la  façon  la  plus  profonde 
et  la  plus  durable.  En  partie  à  cause  du  succès  des  Mondes,  en  par- 
tie grâce  à  la  protection  du  Duc  d'Orléans,  il  est  nonmié  secrétaire 
perpétuel  de  l'Académie  des  sciences.  Il  va,  à  ce  titre,  élire  défini- 
tivement domicile  dans  le  monde  des  savans  :  il  lui  a  rendu  autant  de 
services  qu'il  en  a  reçu.  Les  Éloges  des  Académiciens,  sont  ses  chefs- 
d'œuvre;  et  ce  sont  les  chefs-d'œuvre  d'un  genre.  Fontenelle  n'est 
pas,  à  proprement  parler  un  savant;  mais  il  est,  à  un  rare  degré, 
familier  avec  toutes  les  sciences,  et,  peu  à  peu,  il  est  arrivé  à  s'assi- 
miler, lui,  le  littérateur  impénitent,  l'esprit  scientifique,  n  se  meut 
avec  une  aisance  extraordinaire  à  travers  les  théories  et  les  systèmes  : 
il  excelle  à  débrouiller,  dans  l'œuvre  commune,  l'apport  de  chacun;  et 
de  même  il  sait  écarter  tout  ce  qui  est  de  surcroît  pour  dégager  et 
mettre  en  valeur  l'essentiel.  Il  explique  les  choses  de  façon  sommaire, 
cela  va  sans  dire:  «  Voici  le  gros  du  système...  »  Mais  s'U  se  borne 
aux  grandes  lignes,  U  ne  dérange  pas  l'harmonie  de  l'ensemble,  n 
met  la  science  à  notre  portée,  sans  pourtant  l'abaisser.  Mieux  parfois 
que  les  savans  dont  il  résume  les  découvertes,  U  sait  apercevoir 
les  conséquences  philosophiques  qu'elles  entraînent.  Ainsi  U  jette 
dans  la  circulation  une  foule  de  notions  qui,  à  Fépoque,  sont  nou- 
velles et  qui,  en  efifet,  vont  renouveler  l'atmosphère  intellectuelle.  Et 
non  seulement  il  donne  au  public  une  haute  idée  de  la  science,  mais, 
ce  qui  est  très  important  quand  on  s'adresse  à  la  foule  toujours  em- 
pressée à  personnifier  une  idée  dans  un  individu  et  à  juger  de 
l'œuvre  par  l'homme,  il  modifie  complètement  l'opinion  qu'on  se  fai- 


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REVUE   UTTÉRAIRB.  4S3 

sait  d6s  savans  eux-mêmes.  Garât  l'a  très  bien  noté  :  «  Ces  hommes 
qu'il  fait  tant  admirer,  il  les  fait  aimer  encore  davantage;  les  singola- 
rités  qui  les  distinguent  du  monde  et  dont  le  monde  aime  tant  à  rire, 
il  les  rend  touchantes  en  les  faisant  sortir  de  l'innocence  de  leurs  âmes 
et  de  leur  vie  :  ce  qu'ont  été  dans  l'antiquité  les  hommes  illustres  de 
Plutarque,  les  savans  de  Fontenelle  le  sont  dans  les  temps  modernes.^ 
Tandis  que  jusqu'alors  le  savant  était  réputé  pour  être  un  spécialii^ 
dénué  de  compétence  en  dehors  des  questions  où  il  se  confinait,  et  que 
son  genre  de  vie  exposait  à  certaines  bizarreries  d'humeur,  Fonte- 
nelle accrédite  cette  idée  que  les  études  scientifiques  sont  un  gage 
de  l'élévation  de  l'esprit  et  une  garantie  de  vertu.  C'est  la  religion  dé 
la  science  qui  s'annonce. 

Le  temps  qu'il  ne  passe  pas  à  l'Académie  ou  dans  sa  chambré 
d'étude,  Fontenelle  le  donne  à  la  vie  de  salon.  Il  l'a  toujours  aimée,  et 
en  a  toujours  goûté  les  succès.  Mais  peu  à  peu  le  ton  de  sa  causerie 
change,  et,  à  mesure  qu'il  passe  du  salon  de  M"**  de  Lambert  dans 
celui  de  M"«  de  Tencin,  et  de  celui  de  M"»  de  Tencin  dans  celui  de 
M"*'  Geoflfrin,  ce  Fontenelle,  autour  duquel  on  fait  toujours  cercle, 
n'est  plus  tout  à  fait  le  môme,  n  a  conservé  cette  humeur  affable, 
cette  répugnance  au  sarcasme  et  à  la  raillerie  qui  lui  concilie  tant  de 
sympathies,  n  a  gagné  en  gravité.  On  s'habitue  à  chercher  sous  les 
anecdotes  qu'il  débite  avec  un  art  consommé,  une  intention.  «  Ses 
contes  et  ses  plaisanteries  faisaient  'penser.  »  Sa  vieillesse  le  rend 
vénérable.  Il  a  connu  tout  ce  que  le  siècle  passé  possédait  de  plus 
brillant.  U  est  celui  qui  peut  dire  en  1753  :  «  J'étais  chez  M"^*  de  La- 
fayette,je  vois  entrer  M"*  de  Sévigné....  »  C'est  un  revenant  d'un 
ftge  regretté,  c'est  le  témoin  d'une  époque  de  splendeurs.  Et  loin 
d'être  un  contempteur  de  son  temps,  il  ne  cesse  d'aider  à  l'éclosion 
des  façons  nouvelles  de  penser  et  de  sentir.  Les  jeunes  recrues  de- 
mandent, à  ce  vétéran,  des  conseils  et  des  encouragemens.  n  slnstaUe, 
lui  premier^  dans  le  rôle  de  patriarche  des  lettres. 

Si  l'on  veut  maintenant,  dans  la  diversité  des  vues  que  Fontenelle 
atout  au  moins  indiquées,  faire  un  choix  et  dégager  exactement  celles 
qui  lui  appartiennent  en  propre,  on  trouve  qu'elles  ont  toutes  rapport 
à  la  conception  qu'il  s'est  faite  de  la  science.  Cette  conception  qu'il  a 
esquissée  de  bonne  heure,  il  n'a  cessé  de  la  préciser,  de  l'amplifier 
de  la  fortifier.  Engagé  avec  Thomas  Corneille  et  Perrault  dans  la  que- 
relle des  anciens  et  des  modernes,  il  s'est  aperçu  que  ce  qui  est  carac- 
téristique des  temps  modernes,  c'est  le  développement  qu'y  ont  pris  les 
scienceSy  ce  sont  les  changemens  que  tant  de  découvertes  apportent 


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t 


REVUE  DBi   PEUX  MONDES. 

les  jours  à  Timage  que  nous  nous  faisons  du  monde  et  à  la  lie 
e  nous  y  menons.  Jaloux,  comme  ses  amis,  d'opposer,  à  Tidée  de 
dition,  celle  de  progrès,  il  n'a  pas  commis  l'erreur  que  tant  d'autres 
mmettront  même  après  lui,  et  qui  consiste  à  croire  que  dans  tous  les 
ordres  et  de  toutes  manières  Thistoire  de  l'humanité  est  celle  d'une 
i  marche  incessante  vers  le  mieux.  U  a  vu  qu'il  en  est  ainsi  dans  le  seul 
domaine  scientifique  et  que  la  notion  du  progrès  a  donc  dans  la 
science  sa  seule  base  solide.  Cette  idée  même  de  la  science,  confuse 
encore  et  vague  jusque  dans  l'esprit  des  savans,  il  l'a  éclaircie  et  il  a 
reconnu  les  véritables  élémens  qui  la  composent,  n  notait  déjà,  dès  le 
temps  des  Dialogues^  qu'il  y  a  dans  la  nature  un  ordre  invariable  ;  et 
la  croyance  à  la  stabilité  des  lois  de  la  nature  est  en  effet  le  premier 
mot  d'une  définition  de  la  science.  Distinctes  aujourd'hui,  dans  l'état 
fragmentaire  où  sont  nos  connaissances,  les  sciences  n'en  sou- 
tiennent pas  moins  entre  elles  des  rapports.  C'est  sur  cette  vue  magni- 
fique que  se  termine  la  Préface  de  V Histoire  de  V Académie  des 
Sciences  :  «  Le  temps  viendra  peut-être  que  l'on  joindra  en  un  corps 
régulier  ces  membres  épars  ;  et  s'ils  sont  tels  qu'on  le  souhaite,  ils 
s'assembleront  en  quelque  sorte  d'eux-mêmes.  Plusieurs  vérités  sé- 
parées, dès  qu'elles  sont  en  assez  grand  nombre,  ofifrent  si  vivement  à 
l'esprit  leurs  rapports  et  leur  mutuelle  dépendance,  qu*il  semble 
qu'après  avoir  été  détachées  par  une  espèce  de  violence  les  unes  d'avec 
ies  autres,  elles  cherchent  naturellement  à  se  réunir.  »  Un  jour  vien- 
dra*tril  où  cette  unité  se  réalisera  et  où  toutes  les  sciences  se  fon- 
dront en  une  sorte  de  géométrie  supérieure  ?  En  attendant,  et  quand 
même  cette  unité  ne  devrait  être  que  le  but  sans  cesse  poursuivi  et 
jamais  atteint,  la  science  nous  fournit  le  seul  type  qu'il  y  ait  de  la 
certitude.  «  Quand  les  nombres  et  les  lignes  ne  conduiraient  absolu- 
ment à  rien,  ce  seraient  toujours  les  seules  connaissances  certaines 
qui  aient  été  accordées  à  nos  lumières  naturelles...  (1).  »  Toute  vérité 
pour  être  hors  des  atteintes  de  la  controverse  et  des  doutes  devra  être 
façonnée  sur  ce  modèle.  «  L'esprit  géométrique  n'est  pas  si  attaché  à 
la  géométrie  qu*iln'en  puisse  être  tiré  et  transporté  à  d'antres  connais- 
sances. Un  ouvrage  de  niorale,  de  politique,  de  critique,  peut-être  même 
d'éloquence  en  sera  plus  beau,  toutes  choses  égales  d'ailleurs,  s'il  est 
fait  de  main  de  géomètre.  »  L'idée  de  science  devient  ainsi  comme 
l'asile  où  l'esprit  humain  peut  s'abriter  sûrement  et  d'où  il  va  défier 
tout  ce  qui  risque  d'être  en  désaccord  ou  en  contradiction  avec  elle. 


(1)  PréfiBue. 


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REVUE   LITTÉRAIRB.  45B 

Laissons  de  côté  la  part  qu'a  pu  avoir  dans  la  préciosité  du  théâtre 
de  Marivaux,  ou  dans  le  «  libertinage  »  des  Lettres  persanes,  l'exemple 
de  Fontenelle,  en  qui,  au  surplus,  il  y  a  toujours  eu  du  Cydias, 
il  reste  que  son  influence  n'est  étrangère  à  aucune  des  œuvres  im- 
portantes du  siècle  avant  Rousseau.  Elle  est  dans  VEsprit  des  Lois 
comme  dans  V Essai  sur  les  JUceurs,  comme  dans  les  Époques  de  la 
Nature.  Elle  est  plus  encore  dans  un  certain  état  de  l'opinion  vers  1750, 
à  l'époque  où  commence  k  paraître  V Encyclopédie,  Et  c'est  poui^quoi 
les  lignes  de  la  Préface  où  d'Alembert  rend  hommage  à  Fontenelle,  ne 
sont  que  la  juste  reconnaissance  d'une  dette. 

Après  cela,  s'étonnera-t-on  que  Fontenelle  ne  soit  tout  de  même 
qu'un  personnage  de  second  plan  et  que  ses  nouveaux  biographes 
hésitent,  comme  faisait  le  bon  disciple  Trublet,  à  l'instant  de  le  qua- 
lifier d'homme  de  génie?  n  se  peut  qu'il  lui  ait  manqué  une  certaine 
dose  d'enthousiasme,  de  conviction  et  de  foi,  sinon  dans  ses  idées, 
du  moins  dans  leur  efficacité.  Hais  il  faut  tenir  compte  des  dates; 
à  l'époque  où  a  vécu  Fontenelle,  cet  air  de  négligence  et  de  détache- 
ment, cette  mesure,  cette  réserve  et  c^tte  discrétion  même  ont  ^té  les 
conditions  sans  lesquelles  son  action  eût  risqué  de  manquer  son  effet. 
L'essentiel,  pour  ne  pas  compromettre  l'œuvre  de  l'avenir,  était  de 
ne  pas  trop  se  hâter.  C'est  Fontenelle  qui  [a  écrit  :  «  Les  choses  fort 
établies  ne  peuvent  être  attaquées  que  par  degrés.  »  On  voulait  au- 
tour de  lui  aller  trop  vite  et  brusquer  les  choses;  c'était  le  danger,  et 
il  le  sentait  bien.  «  N'est-il  pas  vrai,  lui  demandait  l'impétueuse 
M"*  Geoffrin,  que  j'ai  souvent  raison?  —  Oui,  lui  répondit  Fontenelle, 
mais  vous  l'avez  trop  tôt...  Voilà,  ajoutait  Suard,  ce  que  je  crois  que 
Fontenelle  aurait  dit  souvent  à  quelques-uns  de  ses  disciples.  S'il 
n'eût  pas  trouvé  que  leur  r^son  allât  trop  loin,  il  aurait  trouvé  qu'elle 
allait  trop  vite.  »  Ce  fut  le  grand  art  de  Fontenelle  et  ce  fut  peut-être 
l'un  des  principaux  services  qu'il  rendit  aux  philosophes  et  aux  Ency- 
clopédistes :  il  contint  leur  zèle,  il  modéra  leur  impatience;  il  les 
força  d'attendre  et  les  contraignit,  par  son  ^exemple  comme  par  son 
autorité,  à  ne  pas  engager  la  bataille  avant  l'heure  où  elle  pouvait 
être  gagnée. 

René  Doumig. 


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L 


VUES  ÉTRANGÈRES 


i 


j       UN  NOUVEAU  RECUEIL  DE  LETTRES 
i  DE  RICHARD  TVAGNER 


PamUienbriefe  von  BicJiard  Wagner,  1832-1748,  1  vol.  in-8«;  Berlin,  1906. 

On  n*a  pas  oubliô  quel  événement  considérable  a  été,  il  y  a  deux 
ou  trois  ans,  la  publication  des  lettres  d'amour  de  Richard  Wagner  à 
M"'  Wesendonck,  et  comment  elle  a  fourni  à  M.  Edouard  Schuré  l'occa- 
sion de  nous  raconter  éloquemment,  ici  même,  la  «  genèse  »  de  l'un 
des  plus  personnels  et  des  plus  «  vécus  »  des  drames  wagnériens  (1). 
Avouerai-Je,  cependant,  que  les  aventures  du  genre  de  celle  que  nous 
dévoilent  ces  lettres  ont  toujours,  pour  moi,  quelque  chose  d'un  peu 
choquant,  qui  m'empêche  d'en  goûter  à  loisir  l'intérêt  romanesque, 
—  je  veux  dire  ceUes  où,  derrière  les  figures  des  deux  amans,  s'aper- 
çoivent, ou  se  devinent,  les  figures  de  la  femme  de  l'un  d'eux  et  du 
mari  de  l'autre?  Qu'en  1858,  dans  les  derniers  temps  de  son  séjour  à 
Zurich,  Richard  Wagner,  qui  était  marié,  ait  aimé  une  dame  qui 
l'était  aussi,  c'est  ce  Ijue  ses  biographes,  désormais,  seront  tenus  de 
savoir;  mais  que  cette  dame,  ensuite,  non  contente  de  garder  les 
lettres  amoureuses  de  son  glorieux  ami,  ait  encore  exigé  leur  publica- 
tion, c'est  de  quoi  il  me  semble  qu'elle  aurait  pu  se  dispenser,  sauf 
pour  nous  à  ignorer  quelques-unes  des  circonstances  d'où  est  sorti  le 
drame  de  Tristan  et  Isolde.  Le  vieux  roi  Marke,  en  particulier,  tel  qu'il 

(1)  Voyez,  dans  la  Revue  du  i**  décembre  1904,  la  Genèze  de  Tristan,  par 
Edouard  Schuré. 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  457 

m'apparaissait  à  la  fin  du  second  acte  de  ce  drame,  me  suffisait  le 
mieux  du  monde,  sans  que  j'eusse  besoin  de  le  confronter  avec  Thon- 
néte  négociant  zurichois  qui  lui  a  servi  de  modèle.  Et  quant  à  la 
femme  de  Richard  Wagner,  je  suis  prêt  à  admettre  qu'elle  aurait  été 
plus  sage  de  modérer  l'expression  de  sa  jalousie  :  mais  l'excès  même 
de  cette  jalousie  prouve  assez  combien  elle  aimait  son  mari,  et  quQ^ 
parmi  les  quatre  personnages  du  triste  roman  de  Znrich,  aucun  n'a 
souffert  plus  qu'elle,  ni  n'aurait  plus  de  droits  à  notre  compassion. 

Aussi  bien  son  mari,  jusque  dans  les  momens  les  plus  aigus  de  sa 
mauvaise  humeur  contre  elle,  avait-il  l'âme  trop  haute  pour  ne  pas 
se  sentir  obligé  de  la  plaindre.  De  (Genève,  le  20  août  1858,  quelques 
semaines  après  l'avoir  quittée,  il  écrivait  d'elle  à  l'une  de  ses  sœurs  : 
«  Les  nombreuses  épreuves  qu'elle  a  traversées  avec  moi,  et  que  mon 
génie  intérieur  m'a  permis,  à  moi,  de  franchir  assez  légèrement,  m'in- 
clinent à  avoir  des  égards  pour  elle;  je  voudrais  éviter  le  plus  pos- 
sible de  lui  causer  de  la  peine,  car,  en  fin  de  compte,  je  continue  à  la 
plaindre  de  tout  mon  cœur.  »  Un  peu  plus  tard,  le  ÎS  janvier  1859,  à 
une  autre  de  ses  sœurs  il  écrivait^  de  Venise  :  «  La  véritable  et  unique 
source  des  soucis  sans  nom  et  des  ébranlemens  qui  se  sont  produits 
pour  moi,  l'année  passée,  a  consisté  dans  le  misérable  état  de  santé 
de  ma  femme.  Si  passionnée  et  irréfléchie  qu'ait  été  sa  conduite  dans 
les  circonstances  les  plus  délicates,  je  ne  puis  vraiment  pas  lui  en 
avoir  le  moindre  ressentiment.  Chacun  souffre  à  sa  manière;  et  elle 
souffre...  à  la  sienne;  mais  elle  souffre,  et  a  souffert,  plus  que  je  ne 
saurais  dire.  Imagine-toi  que  son  cœur  bat,  continuellement,  avec 
autant  de  violence  que  le  cœur  d'une  personne  ordinaire  pendant  les 
quelques  secondes  d'une  angoisse  mortelle;  et  ajoute  à  cela  un  an 
d'insomnie  à  peu  près  complète  I  Mais  maintenant  que  j'ai  regagné  un 
peu  de  repos  et  d'équilibre  moral,  je  suis  bien  résolu  à  la  traiter  tou- 
jours avec  la  douceur  et  la  sollicitude  qui  lui  sont  indispensables.  Sa 
vie  est  si  entièrement  placée  entre  mes  mains  que,  alors  qu'un  geste 
de  moi  suffirait  pour  la  tuer,  je  puis  encore  étehdre  ces  mains  pour 
la  secourir.  »  Des  passages  semblables  se  retrouvent  dans  toutes  les 
lettres  écrites  par  Wagner  à  ses  plus  intimes  confidens,  après  l'aven- 
ture de  1858,  nous  montrant  chez  lui,  sous  une  pitié  évidemment 
bien  sincère,  je  ne  dirai  pas,  précisément,  du  remords,  mais  un  pro- 
fond regret  de  la  fatalité  qui  le  condamne  à  torturer  un  pauvre  cœur 
tout  rempli  de  lui. 

C'est  qu'il  avait  beaucoup  aimé  sa  «  Minna,  »  avant  de  se  fatiguer 


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458  REVUI!  DBS  DEUX  MONDES. 

d'elle,  et  pendant  de  très  longues  années,  et  d'un  Jeune  et  ardent 
amour  où  il  s'était  donné  tout  entier.  H  l'avait  épousée  à  Hagdeboui^t 
en  1836;  à  Riga,  à  Paris,  à  Dresde,  il  Tavait  eue  pour  compagne  et 
pour  consolatrice  dans  ces  dures  «  épreuves  »  dont  il  parlait  à  sa 
sœur,  et  dont  il  lui  avait  naguère  parlé,  à  elle-même,  dans  une  lettre 
que  je  ne  puis  me  défendre  de  citer,  —  une  lettre  qui  m'émeut  plus 
profondément.  Je  dois  le  reconnaître,  que  toute  sa  correspondance 
philosophico-amoureuse  avec  M"*'  Wesendonck.  Le  28  juillet  1812, 
le  Jeune  musicien,  qui  était  venu  à  Dresde  avec  l'espoir  d'y  faire  Jouer 
son  Rienzi,  recevait  une  lettre  de  sa  femme  lui  disant  que,  si  son  sé- 
jour et  ses  démarches  devaient  lui  coûter  trop  d'argent,  elle  était  prête, 
pour  lui  épargner  une  dépense  supplémentaire,  à  attendre  quelque 
temps  avant  de  venir  le  rejoindre.  Et  c'est  à  cette  offre  que  Wagner 
répondait  ainsi  : 

Ma  bien  chère  femme, 

Je  m'occupais,  hier,  de  mon  installation,  lorsque,  dans  mon  nouvean 
logement,  j'ai  reçu  ta  lettre.  Je  ne  puis  te  dire  combien  j'ai  été  navré  de 
voir  que  tu  proposais  de  me  laisser  seul  quelque  temps  encore  I  Ma  Minna 
aimée,  il  n'est  plus  possible  que  nous  restions  jamais  séparés  l'un  de  l'autre  : 
je  le  sens  de  nouveau,  à  présent,  du  plus  profond  de  mon  cœur.  Ce  que  tu 
es  pour  moi,  rien  au  monde  ne  pourrait  m'en  tenir  lieu.  Quand  je  n'ai  pas 
d'occupations,  je  me  désole  d'autant  plus  d'être  sans  toi;  et  quand  je  me 
suis  fatigué  toute  la  journée,  et  que  vient  le  soir,  et  que  je  ne  te  trouve 
pas  à  m'attendre  chez  moi,  mon  chez-moi,  qui  d'ordinaire  m'est  si  bien- 
faisant, me  devient  insupportable.  Et  puis,  il  y  a  un  endroit  de  ta  lettre  que 
je  n'arrive  pas  k  comprendre  :  tu  me  parles  d'une  «  nécessité  »  qui,  peut- 
être,  nous  forcerait  à  rester  séparés  quelque  temps  encore  1  Où  donc  est 
cette  nécessité?  Lorsque  jadis,  pour  essayer  d'exécuter  mes  plans  et  mes 
espoirs  présomptueux,  que  d'ailleurs  tu  ne  partageais  point,  j'ai  entrepris 
le  voyage  de  Russie,  dans  des  conditions  qui  auraient  découragé  l'homme 
même  le  plus  intrépide  ;  lorsque,  parmi  des  dangers  de  toute  sorte,  je  me 
suis  embarqué  à  Pillau,  pour  une  expédition  terriblement  incertaine,  qui 
devait  me  conduire  à' un  but  plus  incertain  encore  :  est-ce  que,  dans  ces 
momens-là,  tu  m'as  parlé  d'une  «  nédessité  »  de  te  séparer  de  moi?  Alors, 
par  Dieu,  si  tu  l'avais  fait  j'aurais  dû  te  donner  raison  :  mais  l'idée  ne  t'en^ 
est  pas  venue  I  Lorsque  la  tempête  et  le  péril  étaient  au  comble,  lorsque,^ 
pour  récompense  des  peines  que  tu  avais  subies  avec  moi,  tu  voyais  devants 
toi  une  mort  effroyable  (1),  tu  m'as  simplement  prié  de  te  tenir  hieum 
embrassée,  afin  ^ue,  jusque  dans  la  mort,  nous  ne  fussions  pas  séparés^ 

(1)  Pendant  une  très  dangereuse  traversée  que  Wagner  et  sa  femme  avaient 
faite,  sur  un  bateau  voilier,  dans  l'automne  de  1839,  pour  se  rendre  de  Russie  eMM 
Angleterre. 


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BSVUES  tTRANGÈRES.  459 

Lorsque^  à  Paris,  noos  nous  trouvions  immédiatement  snr  le  point  de 
mourir  de  faim,  pins  d'une  occasion  s'est  offerte  à  toi  de  te  sauver  en  me 
laissant  à  mon  sort;  un  seul  mot  de  toi»  et  M**  de  Zech  t'aurait  emmenée 
ayec  elle  à  Gotha,  ou  bien  encore  M**  Leplay  t'aurait  prise  pour  compagne 
de  voyage  :  pourquoi  donc,  alors,  n'as-tu  jamais  parlé  d'une  a  nécessité  » 
de  nous  séparer?  Alors,  vois-tu,  je  n'aurais  rien  eu  à  te  répondre  I  Mais 
aiaintenant,  où  je  sens  que  je  tiens  de  plus  en  plus  mon  avenir  dans  mes 
mains  ;  maintenant»  je  te  le  demande,  pourquoi  me  parles-tu  de  cette  néces- 
sité ?  Dis -moi  donc  ce  qui,  tout  d'un  coup,  t'a  rendue  si  peureuse?... 

Viens,  viens,  viens I  Et  tout  de  suite  !  Lundi,  lundi!  Ah  1  si  nous  pou- 
vions être  déjà  à  lundi  ! 

Mon  cher  vent  du  Sud,  souffle  encore  plus  fort  (i)  I 
Tout  mon  cœur  désire  et  appelle  ma  Minna  l 

Adieu,  ma  chérie,  ton 

RiCHAED. 

On  n'a  pn  retrouyer  encore,  mallieureusement,  qu'un  très  petit 
nombre  des  lettres  écrites  par  Wagner  à  sa  «  Hinna  ;  »  mais  toutes 
nous  font  entendre  le  môme  ton  de  simple,  familière,  et  cordiale  ten- 
dresse, soit  que  le  mari  rappelle  à  sa  femme  les  souffrances  supportées 
en  commun,  ou  qu'il  se  plaise  à  évoquer  les  joies  qui  s*y  sont  mêlées. 
Le  15  mars  1844,  il  lui  écrit  de  Berlin,  où  il  eat  venu  pour  quelques 
jours  :  «  Les  courts  instans  de  mon  passage  à  Magdebourg  m'ont  fait 
lÉne  impression  extraordinaire.  Le  train  longe  la  partie  du  rempart  où, 
si  souvent,  nous  avons  fait  maintes  promenades  désespérées,  lorsque 
le  vent  d'hiver  consentait  à  sinterrompre.  Dieu  1  quand  je  pense  à  ces 
momens  !  Et  il  y  a  maintenant  dix  ans  que  nous  nous  sommes  réunis, 
là-bas,  pour  la  première  fois  :  quels  vieux  amoureux  nous  voilà 
devenus!  Continue  de  m'aimer,  et  porte-toi  bien,  ma  chère  vieille 
fenmie-de-mon-cœurl  Aie  bon  courage,  et  dis-toi  que  tout  n'est  pas 
aussi  mauvais,  dans  le  monde,  que  cette  misérable  plume  que  m'a 
donnée  le  garçon  de  l'auberge  !  Adieu,  Mienel  !  Bien,  bien  des  baisers 
de  ton  Richard!  »  Lorsqull  s'enfuit  de  Dresde,  après  sa  malheureuse 
aventure  politique  de  1849,  sans  argent,  sans  espérances,  contraint  à 
se  cacher  sous  un  faux  nom,  son  unique  souci  est  de  trouver  le  moyen 
de  faire  venir  sa  femme  près  de  lui.  «  Le  martyre  que  j'éprouve  est 
affreux,  —^écrit-il  à  son  beau-frère  Avenarius,dela  Ferté-sous-Jouarre, 
le  18  juin  1849;  — je  maudis  chaque  jour  qui  passe  sans  m'apporter 
des  nouvdles  de  Hinna.  »  Et  l'on  comprend  que,  même  après  la  rup- 
ture et  la  séparation,  le  lien  qui  avait  attaché  ces  deux  cœurs  l'un  à 

(i)  Alhuion  aux  premiers  vers  d'une  chanson  du  Hollandais  Volani, 


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460  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'autre  pendant  plus  de  vingt  ans,  n'ait  jamais  pn  se  rompre  tout 

fait.  Éloigné  de  sa  femme,  Wagner  n'a  pas  cessé  on  instant  de  s«. 

préoccuper  d'elle,  de  la  recommander  à  ses  sœurs,  de  veiller  sur  elle 

affectueusement.  «  Les  nouvelles  que  tu  me  donnes  de  la  santé  de 

Mlnna,  —  lisons-nous  dans  une  lettre  à  son  beau-frère  Wolfram,  du 

1.6  février  1864,  —  m'ont  saisi,  tout  à  coup,  d'une  façon  terrible.  Je 

ne  parviens  pas  à  me  reprendre,  et  je  pleure  sans  arrêt.  Combien  je 

plains  cette  malheureuse  femme,  je  ne  puis  pas  vous  le  dire!  Si  d\i 

moins  ma  bonne  Claire  pouvait  aller  la  voir  I  si  elle  voulait  me*  faire  ^ 

ce  sacrifice!...  Une  catastrophe  arrivant  à  Minna  serait  pour  moi  un  ^ 

désastre  dont  je  ne  me  remettrais  jamais  I  Mon  Dieu,  puisse-t-elle  être  ^ 

heureuse  et  tranq[uille,  et  puissé-je  désormais  porter,  moi  seul,  tout  ^^ 

le  souci  ^e  la  vie  !  »  La  «  catastrophe  »  qu'il  redoutait  était,  d'ailleurs, 

imminente  :  elle  parait  l'avoir  cruellement  touché,  à  en  juger  par  tous 

les  endroits  de  ses  lettres  qui  y  font  allusion.  «Il  y  a  dans  la  destinée 

de  cette  pauvre  femme  quelque  chose  de  sinistre  et  d'inconsolable, 

qui  depuis  longtemps,  et  pour  toujours,  à  mes  yeux,  projette  une 

ombre  sur  toute  existence  1  » 


46 


^-•e 


n  est  vrai  que  Minna  n'aura  pas  eu  l'honneur  d'avoir  inspiré  à  ^^  ^ 
Wagner  aucun  de  ses  drames  :  mais  je  ne  suis  pas  bien  sûr  qu'il  y  -^^  y 
ait  jamais  eu  personne  pour  lui  inspirer  quoi  que  ce  soit,  dans  les  •^^^aes 

œuvres  d'art  qu'il  a  créées,  et  que  celles-ci  ne  soient  pas  toujours  sor ^-^-r- 

ties,  fatalement,  de  la  seule  poussée  de  son  «  génie  intérieur.  »  C'est  .^^^st 
surtout  à  ce  point  de  vue,  pour  la  connaissance  de  la  véritable  nature^^-sre 
de  Richard  Wagner,  que  nous  sont  instructives  les  lettres  que  vient:^  jEnt 
de  recueillir  et  de  publier  son  biographe,  M.  Glasenapp,  et  qui,  for — -im:  ar- 
ment, en  effet,  un  appendice  précieux.  Indispensable,  à  toute  histoire?» 'sre 
de  sa  vie  et  de  sa  pensée.  Ces  lettres  ont  été  écrites  par  lui,  tout  aiK9:JBau 
long  de  sa  carrière,  depuis  1832  jusqu'en  1874,  à  divers  membres  de  sa^-^  sa 
famille,  et  notamment  à  sa  mère,  à  ses  sœurs,  à  quelques-unes  de  se^^»«es 
innombrables  nièces.  Elles  nous  font  pénétrer  dans  son  intimité  bieiŒ^^-en 
plus  que  toutes  les  autres  lettres  que  nous  ayons  de  lui,  précisémen'-M^K'^nt 
à  cause  de  leur  manque  absolu  de  contrainte,  et  parce  que  nous  sen^-cis'^n- 
tons  que  l'homme  qui  les  écrit  ne  s'y  inquiète  que  d'épancher  le  fon^^^oKrmnd 
de  son  cœur.  Et  certes,  parmi  les  conclusions  biographiques  qui  res^^^nes- 
sortent  de  la  longue  série  de  ces  lettres,  la  plus  claire  et  la  plus  coor^nDii- 
stante  est  que  l'auteur  de  Tristariy  à  un  plus  haut  degré  encore  que  -^3  la 
plupait  de  ses  grands  devanciers,  a  constamment  vécu  pours^i^^ofl 
«  art,  »  enfermé  dans  cette  unique  passion  conmie  dans  une  tour  aioBXf. 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  461 

dessus  du  reste  des  choses,  et  possédé  d'un  «  génie.»  qui,  d^année  en 
année,  avec  un  caractère  de  fatalité  mystérieuse  et  irrésistible,  lui 
dictait  les  poèmes  ou  la  musi([ue  qu'il  nous  a  laissés. 

n  était  né  avec  la  certitude  d*avoir  une  «  mission  »  à  remplir;  et, 
pour  sensible  q[u'il  fût  à  la  souffrance,  cette  certitude  lui  a  permis  de 
supporter  «  légèrement,  »  ou  tout  au  moins  sans  y  succomber,  les 
fatigues,  les  privations,  les  incroyables  monceaux  d'injures  et  de 
'railleries  dont  on  Ta  accablé  jusqi^'au  dernier  jour;  et  jamais  il  ne  lui 
a  été  possible  de  s'intéresser  réellement  à  rien  d'autre  qu*au  travail 
qui  devait  le  conduire  jusqu'au  but  rêvé.  Dès  sa  jeunesse,  il  ne  parle 
à  sa  mère  et  à  ses  sœurs  que  de  ses  projets  :  avec  une  naïveté  char- 
mante, il  ne  trouve  pas  de  meilleur  moyen  de  leur  témoigner  la  très 
vive  affection  qu'il  éprouve  pour  elles.  «  Mon  Dieu,  —  écrit-il  en  1832 
à  sa  sœur  Ottilie,  après  avoir  déjà  rempli  quatre  pages  de  ses  confi- 
dences sur  les  œuvres  qu'il  a  en  tratu,  —  voici  que  je  recommence 
à  t'entretenir  de  ma  musique;  pour  interrompre  la  vieille  chanson,  il 
va  falloir  que  je  termine  ma  lettre  I  »  De  Wurzbourg,  l'année  sui- 
vante, il  envoie  à  sa  chère  sœur  Rosalie  une  analyse  enthousiaste  de 
l'opéra  qu'il  s'est  mis  à  écrire;  et  puis,  se  ravisant  tout  à  coup  :  «  J'au- 
rais encore  tant  d'autres  choses  à  te  dire  !  Mais  je  suis  toujours  dans 
un  tel  état  d'excitation  1  Cette  nuit,  de  nouveau,  je  n'ai  pas  dormi; 
hélas!  il  y  a  longtemps  que  j'ai  dû  renoncer  au  repos  des  nuits  :  du 
soir  au  matin,  dans  mon  lit,  je  pense  à  vous,  et  aussi,  dans  un  mé- 
lange indissoluble,  à  mon  opérai  »  De  Meudon,  en  1841,  pour  la  fête 
de  sa  mère,  il  écrit  à  celle-ci  une  admirable  lettre,  où  il  lui  promet  de 
devenir  un  grand  homme,  et  de  révéler  au  monde  une  beauté  nou- 
velle. Déjà  le  théâtre  de  Dresde  lui  fait  espérer  la  représentation  de 
son  Rienzi  :  «  Et  cet  espoir,  à  lui  seul,  ma  chère  et  bonne  maman,  est 
pour  moi  un  bonheur  immense,  extraordinaire.  On  comprëudra  ce  que 
j'entends  par  là,  si  l'on  songe,  d'une  part,  que,  comme  compositeur, 
je  suis  encore  sans  aucune  renommée,  et  si,  d'autre  part,  on  songe  de 
quel  genre  nouveau  est  mon  opéra.  Et  Winkler  m'a  assuré  que  Ton 
emploierait  à  cet  opéra  tout  le  luxe  possible  !  Pour  peu  que  l'on  ré- 
ponde à  mes  exigences,  on  aura  à  faire  des  dépenses  énormes...  En 
un  mot,  que  Dieu  me  protège  dans  cette  affaire,  et  sûrement  elle  sera 
le  tournant  heureux  de  ma  vie...  Et  je  vous  reverrai  tous  :  il  n'y  a  que 
la  bonne  Rosalie  que  je  ne  retrouverai  plus  !  Ah  !  toujours  cela  avait 
été,  pour  moi,  une  si  belle  pensée,  de  l'avoir  pour  témoin  de  l'heu- 
reuse issue  de  mes  efforts  passionnés,  elle  qui  avait  connu  de  si  près 
les  crises  douloureuses  de  ma  formation]  Mon  Dieu,  garde  du  Qxoins 


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463  REYUB  DES  DEUX  MOMDBS. 

en  bonne  santé  ma  petite  mère,  et  laisse-lui  la  force  de  jouir  de  la  ré- 
colte de  ses  enfansi  »  n  n*y  a  pas  jusqu'à  son  frère  Albert,  médiocre 
chanteur  de  province,  ^  lorsque,  par  hasard,  il  a  Toccasion  de  lui 
écrire,  —  qu'il  ne  prenne  pour  confident  du  besoin  fiévreux  de  créa- 
tion dont  il  est  dévoré.  Qu'on  lise,  par  exemple,  ce  passage  d'una 
lettre  quil  lui  adresse  de  Marienbad,  le  4  août  1845  : 

Je  me  repose  ici  avec  Minna,  et  cette  détente  semble  nous  réussir  par-  , 
faitement.  Mais  ma  tète  ne  consent  toujours  pas  à  perdre  son  activité  con- 
tinue ;  et  c'est  ainsi  qu'hier  j'ai  terminé  la  rédaction  du  plan,  très  détaillé  et 
très  complet,  d'un  Lohengrin  qui  me  fait  une  joie  extrême,  et,  je  te  Tavoue- 
rai,  me  remplit  de  fierté.  Tu  sais  sans  doute  combien  je  me  désolais  de  ne 
pouvoir  pas  trouver,  après  Tannhauur^  un  autre  sujet  qui  l'égalât  en  chaleur 
et  en  originalité;  mais  maintenant,  à  mesure  que  je  me  familiarisais  avec 
mon  nouyeau  sujet,  à  mesure  que  j'en  pénétrais  mieuxl'idée,  de  plus  en  plus 
riche  et  belle,  celle-ci  s'évoquait  devant  moi,  pour  se  changer  enfin  en  une 
fleur  si  éclatahte  et  si  parfumée  que  je  me  sens  véritablement  heureux  de  la 
posséder.  Sans  compter  que,  dans  cette  mise  au  point,  mon  invention  a, 
de  beaucoup,  la  plus  grosse  part  :  car  le  vieux  poème  allemand  qui  nous  a 
conservé  cette  légende  merveilleusement  poétique  est  bien  la  chose  la  plus 
plate  et  la  plus  misérable  que  nous  ayons  en  ce  genre  ;  et  je  me  sens  d'autant 
plus  heureux  de  pouvoir  affranchir,  du  déguisement  de  cette  adaptation  pro- 
saïque, UQe  légende  qid  y  est  devenue  à  peu  près  méconnaissable,  et  de  la 
ramener  à  elle-même,  à  sa  riche  valeur  de  poésie,  par  mes  propres  inven- 
tion et  reconstitution.  Mais,  indépendamment  même  de  ce  point  de  vue, 
quel  heureux  livret  d'opéra  I  Plein  d'effet,  attirant,  imposant,  et  touchant 
dans  toutes  ses  parties...  Fasse  Dieu  seulement  que  je  ne  sois  pas  ressaisi, 
dès  cet  hiver,  de  mon  désir,  ou,  bien  plutôt,  de  mon  irrésistible  besoin  de 
commencer  un  nouvel  opéra,  et  que  cela  ne  m'empêche  point  de  me  consa- 
crer au  service  de  ma  charge  I 

Encore  Wagner  a-t-il  eu  le  bonheur,  jusqu'à  l'achèvement  de  son 
Lohengrin,  d'être  soutenu  et  encouragé  par  la  sympathie  des  siens,  et 
de  trouver  autour  de  lui  un  petit  public  capable  de  goûter  les  œuvres 
que  lui  dictait  ainsi  son  «  génie  intérieur.  »  Mais  bientôt  allait  se  pro- 
duire, dans  sa  vie,  une  catastrophe  infiniment  plus  grave  que  tous  les 
faits  historiques  qu'ont  à  nous  raconter  ses  biographes,  y  compris  sa 
condamnation  à  mort,  par  contumace,  en  qualité  de  révolutionnaire, 
et  sa  rupture  avec  sa  femme,  et  son  roman  amoureux  avec  H"'*  Wesen- 
donck.  Tout  juste  au  moment  où  il  était  dans  la  situation  matérielle  la 
plus  pitoyable,  son  <«  génie  intérieur  »  lui  a  dicté  des  œuvres  si  vastes, 
si  hardies,  et  d'un  genre  si  nouveau,  qu'il  a  dû  se  rendre  compte 
qu'aucun  théâtre  ne  consentirait  à  les  jouer,  ni  aucun  public  à  les 
écouter,  jusqu'au  jour  où  il  serait  parvenu,  par  ses  seuls  efforts,  à 


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aSYUES   ÉTRAN6ÈRB8.  463 

renouveler  entièl'ement  les  habitudes  des  théâtres  et  l'esprit  du  public. 
Brusquement,  aux  environs  de  1849,  il  s^est  aperçu  que  l'accomplis- 
sèment  de  sa  <x  mission  »  était  impossible,  si  d'abord,  parmi  l'indiffé- 
rence ou  l'hostilité  universelles,  il  n'entreprenait  et  ne  réalisait  une 
antre  «  mission,  »  qui  consistait,  littéralement,  à  transformer  le 
monde,  pour  le  mettre  en  état  d'admirer  son  art.  Aussi,  depuis  lors, 
toute  son  âme  fut-elle  envahie  et  absorbée  par  Tunique  hantise  de  la 
tâche  surhumaine  qu'il  avait  à  remplir,  n  y  a,  dans  le  précieux  recueil 
que  vient  de  publier  H.  Glasenapp,  une  lettre  écrite  par  lui  à  sa  sœu^ 
Glaire  Wolfram,  le  1""  décembre  1849,  de  Zurich,  qui  nous  présente 
en  un  relief  saisissant  cette  catastrophe  de  sa  vie  d'artiste,  et  nous  fait 
▼oir  comment  sa  «  mission  »  l'a  définitivement,  élevé  au-dessus  des 
callosités  et  des  passions  humaines.  Je  ne  puis, malheureusement,  en 
citer  que  quelques  passages  : 

Vous  paraissez,  les  uns  et  les  autres,  regretter  que  nous  ayons  résolu 
de  nous  fixer  à  Zurich  :  et  pourtant  je  suis  assuré  que  je  ne  connais  pas, 
dans  toute  l'Europe,  un  seul  endroit  dont  le  séjour  m'aurait  mieux  convenu. 
D'ailleurs,  je  n'avais  le  choix  qu'entre  la  Suisse  et  Paris.  Or,  sans  perdre  de 
vue  la  possibilité,  pour  moi,  de  produire  un  opéra  à  Paris,  je  suis  assez  au 
courant  des  conditions  présentes  de  la  vie  musicale  parisienne  pour  savoir  que 
j'aurais  à  attendre  au  moins  deux  ans,  avant  d'arriver  à  y  faire  représenter 
un  opéra.  Et  encore  ne  suis-je  nullement  certain  qu'il  me  serait  possible  d'y 
arriver.  Car  entre  l'acceptation,  à  Paris,  ou  même  la  commande,  d'un  opéra, 
—  chose  que  je  pourrais  obtenir  sans  trop  de  peine,  —  et  son  exécution, 
il  y  a  un  abtme  large  conmie  le  ciel,  et  qui  ne  peut  être  comblé  qu'avec  de 
l'argent,  et  franchi  qu'avec  le  secours  de  l'intrigue.  Et  moi,  hélasl  je  n'ai 
pas  d'argent,  et  guère,  non  plus,  d'adresse  pour  l'intrigue  :  bien  à  l'opposé 
de  l'excellent  Meyerbeer,  devant  lequel  il  n'y  a  plus,  à  Paris,  un  seul  artiste 
honorable  qui  n'ait  déposé  les  armes.  J'en  connais  plusieurs,  et  des  mieux 
doués,  qui  m'ont  déclaré  que,  en  présence  de  la  souveraineté  actuelle  du 
riche  et  intrigant  Meyerbeer,  ils  n'avaient  même  plus  la  moindre  espérance 
de  pouvoir  aborder  la  scène  du  Grand  Opéra. 

Mais  vous,  excellentes  gens  que  vous  êtes,  vous  négligez  tout  à  fait  de 
TOUS  rendre  compte  de  l'indignité  de  la  situation  publique  présente  de  notre 
art  !  Que  moi,  avec  mon  aspiration  enthousiaste  vers  un  art  véritable,  je  me 
sois  trouvé  si  seul  que,  nulle  part,  je  n'aie  réussi  à  vaincre,  avec  mes  ouvrages, 
la  domination  pitoyable  de  la  mode  ;  que  même  à  Dresde,  je  n'aie  jamais 
pu  obtenir  que  des  victoires  momentanées,  dont  l'effet  était  perdu  dès  le 
lendemain;  que  cependant  j'aie  persisté  à  lutter»  à  travers  les  défaites,  et 
qu'ainsi  j'aie  sans  cesse  plus  éloigné  de  moi  les  ouvriers  et  industriels 
égoïstes  que  sont  les  artistes  d'à  présent,  et  ne  me  sois  attiré,  en  fin  de 
compte,  pour  récompense  de  mon  effort,  que  d'amers  soucis:  à  tout  cela  vous 
ne  songez  point;  ou  bien,  si  vous  y  songez,  cela  vous  frappé  si  peu  que  vous 
fie  comprenez  pas  pourquoi  je  ne  continue  pas  indéfiniment  à  écrire  des 


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464  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

opéras,  ce  à  quoi,  d'après  vous,  je  m'entends  si  bien!  L'idée  ne  toos  ti' 
pas  de  vous  représenter  ce  que  doit  être  mon  état  d'esprit,  lorsque  j'ai, 
depuis  deux  ans  déjà,  une  œuvre  achevée,  mon  Lohengrin^  et  que  je  ne  par- 
viens pas  à  la  faire  jouer,  pas  môme  à  Dresde,  où  mes  œuvres  précédentes 
ont,  cependant,  fait  honneur  au  Théâtre  Royal  ! 

Vous  vous  étonnez  que  je  ne  me  remette  pas  à  écrire  des  opéras,  en 
laissant  les  choses  aller  leur  train,  autour  de  moi  I  Mais,  ce  que  ne  veulent 
pas  faire  les  autres  artistes,  je  me  sens  tenu,  moi,  de  le  faire  :  c'est-à-dire 
de  réfléchir  à  la  cause  et  à  l'enchaînement  des  circonstances  qui,  de  nos 
jours,  condamnent  fatalement  à  Tinsuccès  toute  tentative  vraiment  noble 
et  inspirée,  que  ce  soit  dans  le  domaine  de  l'art  ou  dans  tout  autre  domaine. 
Et  réfléchir  à  cela  signifie  s'élever  contre  tout  ce  système  actuel  ;  et  plus 
forte  est  mon  aspiration  artistique,  plus  profond  et  irrésistible  devient  mon  ^ 

sentiment  d'indignation  contre  tout  ce  qu'il  y  a  de  vil,  de  mesquin,  d'éhonté, 
et  de  pitoyable  dans  l'ensemble  de  notre  vie  sociale  d'aujourd'hui.  Et  j'estime  ^ 

qu'il  m'importe  désormais,  beaucoup  plus  que  d'écrire  opéra  sur  opéra,  de  ^ 

m'exprimer  publiquement  sur  notre  situation  artistique.  Aussi  est-ce  là  ce  ^ 

que  je  fais  et  continuerai  de  faire,  en  m'adressant  à  ceux  des  artistes  qui  ^^ 

daignent  penser  :  car  tout  homme  qui  est  artiste,  et  qui,  en  même  temps,  ^  ^ 

ne  refuse  pas  de  penser,  tôt  ou  tard  cet  homme-là  finira  par  me   corn-         :, 

prendre.  Quant  à  nos  industriels  de  la  littérature,  etc.,  non  seulement  il        «du 
m'est  indifférent  qu'ils  me  combattent  et  me  couvrent  d'injures  :  cela  est 
encore  indispensable,   car  c'est    surtout    contre    eux   que    j'ai    dû    me 
tourner!... 

...  Et  maintenant,  combien  se  trouvera-t-il  d'entre  vous,  mes  parens,  ^<^, 
pour  m'approuver  et  être  d'accord  avec  moi?  En  vérité,  je  n'espère  que  ^»^e 
bien  peu  votre  appui.  Mais  il  y  a,  au  fond  de  mon  être,  une  poussée  si  M:<^%\ 
forte,  —  et  si  impossible  à  contenir  comme  à  faire  plier,  —  que  je  ne^^  mut 
serais  vraiment  malheureux  que  le  jour  où  des  motifs  extérieurs  viendraient^9^.c3nt 
m'empôcher  de  lui  donner  libre  cours  ;  et,  au  contraire,  pourvu  seulement:»^  Mrmui 
que  je  puisse  lui  donner  ce  cours,  je  sens  que  je  serai  toujours  heureux  et^^»  et 
gai,  fût-ce  au  milieu  des  plus  diverses  privations  et  persécutions. 

Les  lettres  qui  suivent,  dans  le  recueil,  semblent  bien  indiqueiKr^^^er 
que  Wagner  ne  s'était  pas  trompé,  en  pressentant  que  sa  famille^  ^»-Ae, 
d'abord,  se  refuserait  à  l'approuver  dans  cette  nouvelle  manifestatiocMr^^on 
de  son  apostolat.  Mais  d'autant  plus  grande  fut  la  joie  du  solitaire  ^^^^re, 
lorsque,  en  juin  1850,  une  de  ses  jeunes  nièces,  Franciska  WagnernKr^aer, 
parmi  le  silence  hostile  de  ses  parens,  de  ses  tantes,  et  de  sa  sœui.KV^^iu' 
aînée,  s'enhardit  à  lui  déclarer  qu'elle  l'admirait  et  l'aimait  de  tout-^^^^ite 
son  âme  !  La  lettre  magnifique  qu'il  lui  écrivit  en  réponse,  magni6qu«::^7^aa 
de  tendresse  et  d'enthousiasme  brûlant,  est  encore  de  celles  que  j'aL^^-«ff- 
rais  aimé  pouvoir  traduire  en  entier  :  il  y  en  a  ainsi  une  Ainglain^^cz?^, 
sur  les  cent  vingt  du  volume,  qui  sont,  à  coup  sûr,  les  plus  préciew      ax 
documens  biographiques  qu'il  nous  ait  laissés.  Pour  remercier        a 


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REVUES    ÉTRANGÈRES.  465 

nièce  de  Tappui  inespéré  qu'elle  lui  apporte,  Wagner,  naturellement, 
lui. parle  de  ses  rêves  et  de  ses  travaux  :  ou  quand,  ensuite,  il  s'efforce 
d'offrir  à  la  jeune  allé  quelques  conseils  dont  elle  puisse  tirer  profit, 
c'est  encore  dans  son  expérience  propre  qu'il  ne  manque  pas  de  les 
prendre  :  «  Indigne-toi  le  plus  que  tu  pourras^  —  lui  dit-il,  —  et  ne 
cède  jamais  un  seul  pouce  de  tes  convictions;  et  lorsque  tu  sen- 
tiras que  tu  ne  peux  pas  vaincre,  continue  à  rire  et  à  être  gaie  ! 
Je  ne  saurais  te  donner  un  meilleur  conseil:  car  j'ai  constaté,  sur 
moi-même,  que  jamais  je  n'ai  été  vraiment  malheureux  que  quand 
je  n'ai  pas  pu  être  tout  à  fait  moi,  quand  j'ai  souhaité  des  choses  im- 
possibles, quand  je  me  suis  épuisé  à  vouloir  unir  l'eau  et  le  feu,  le 
bon  et  le  mauvais.  Tandis  qu'à  présent,  pour  vives  que  soient  mes 
souffrances,  je  n'en  souffre  plus...  Bien  des  dioses  se  sont  produites, 
en  moi  :  il  ne  m'est  pas  possible  de  t'en  parler  maintenant.  Toujours 
est-il  que  je  poursuis  ma  route,  et  que  longtemps,  très  longtemps,  je 
vais  être  seul.  Il  m'est  impossible  de  faire  que  cela  ne  soit  pas  I  » 

C'est  alors  qu'il  écrit  ses  livres,  «  à  la  rédaction  desquels  il  se  sent 
poussé  malgré  lui.  »  Et  les  années  passent,  rapides,  fructueuses, 
pleines  de  souffrances  cruelles,  —  mais  «  dont  il  ne  souffre  pas.  »  Le 
2  février  1851,  il  écrit  à  son  beau-père  Hermann  Brockhaus  a  qu'il  a 
trouvé  un  grand  bonheur,  le  plus  grand  qu'il  soit  donné  à  un  homme 
d'atteindre.  »  Ce  «  bonheur  »  est  l'accomplissement  de  sa  «mission:» 
et  il  ajoute  que,  désormais,  «  la  vue  même  du  monde,  »  et  la  con- 
science de  a  rimpossibiiité  où  il  est  d'y  réaliser  son  effort  artistique,  » 
ne  rémeuvent  plus  que  «  d'un  déplaisir  tout  superficiel  et  tout  passa- 
ger. »  Seule,  la  maladie  l'importune  et  le  désole,  parce  qu'elle  l'em- 
pêche de  se  livrer  entièrement  à  son  art.  Encore  s'y  livre-t-il  en  dépit 
de  la  maladie;  et  bientôt  aux  écrits  théoriques  succède  la  création  des 
poèmes  et  de  la  musique  de  son  Anneau  de  Nibeiung,  «  Depuis  mon 
retour  de  Paris,  je  n'ai  pas  cessé  de  travailler,  —  écrit-il  à  sa  nièce 
Claire  Brockhaus,  le  12  mars  1854.  —  L'Or  du  Rhin  est  presque  fini; 
je  n'ai  plus  qu'à  y  revoir  l'instrumentation.  Cet  été,  je  vais  composer 
la  Walkûre;  le  printemps  prochain,  ce  sera  le  tour  du  Jeune  Siegfried: 
de  telle  sorte  que  je  compte  avoir  terminé  la  Mort  'de  Siegfried  avant 
deux  ans  d'aujourd'hui.  »  Et  toujours,  dans  les  lettres  qui  suivent: 
«  Je  travaille  comme  un  fou.  »  Ou  bien  encore  :  «  De  véritable  repos, 
je  n'en  ai  jamais  :  toute  ma  vie  n'est  qu'une  alternative  de  grande  exci- 
tation pendant  le  travail,  et  de  grand  anéantissement  après  l'excès  du 
travail.  » 

L'aventure  de  Zurich,  en  1858,  parait  avoir  eu  pour  effet  de  l'inter- 

TOMB  XXXVII.  --  1907.  30 


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4C6  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rompre  dans  son  labeur:  mais  à  peine  s'est-il  rendu  compte  de  cemao- 
Tais  e£fet,  qu'aussitôt  il  a  mis  fin  à  raventure,  en  renvoyant  sa  femme 
et  en  s'enfuyant  à  Venise,  où  ses  lettres  nous  montrent  que,  par  le 
travail,  il  n'a  point  tardé  à  <c  se  guérir  »  de  sa  double  maladie,  corpo- 
relle et  moifale.  «  Dès  que  je  pourrai  me  remettre  à  mon  Tristan,  — 
écrit-il,  de  Genève,  au  lendemain  de  son  départ  de  Zurich,  —  je  me 
tiendrai  pour  sauvé.  »  Seul  à  Venise,  encore  souffrant,  accablé  de  fa- 
tigue, il  «  s'est  remis  à  son  Tristan^  »  et  est  parfaitement  heureux. 
«  La  solitude,  dit-il,  m'a  fait  un  bien  extraordinaire.  11  est  vrai  que  j'ai 
été  souvent  malade  ;  mais  jamais  cela  n  a  atteint  ni  altéré  l'état  fon- 
cier de  mon  âme.  J'ai  en  moi  le  calme  le  plus  beau^  le  plus  profond.  » 
Et  la  destinée  de  ses  ouvrages  précédens  ne  l'inquiète  pas  plus  que 
les  péripéties  extérieures  de  sa  vie  :  «  Mes  œuvres  ne  me  plaisent,  et 
ne  vivent  pour  moi,  que  pendant  que  je  travaille  à  les  réaliser.  Ache- 
vées, elles  ne  m'intéressent  plus  que  parce  qu'elles  me  procurent  le 
moyen  de  me  donner  à  de  nouveaux  ouvrages.  » 

Est-ce  à  dire  que  ce  grand  homme  ait  été  un  éfroïste?  Aucun  mot 
plus  impropre  ne  pourrait  être  employé  pour  le  définir.  C'était,  sim- 
plement, un  homme  de  génie,  contraint  par  son  génie  même  à  aimer 
son  œuvre  d'un  amour  passionné,  et  à  lui  sacrifier  toutes  les  antres 
choses,  ou  du  moins  à  ne  les  concevoir  qu'«  en  raison  »  de  cette 
œuvre.  Mais,  sous  son  impérieux  génie  de  poète-apôtre,  il  y  avait 
en  lui  un  cœur  infiniment  tendre,  délicat,  généreux  :  et  c'est  ce  que 
nous  prouve  encore  le  nouveau  recueil  de  ses  lettres.  Non  seulement, 
comme  on  l'a  vu,  la  confidence  de  ses  projets  lui  était  un  moyen  de 
témoigner  son  affection  à  sa  mère  et  à  ses  sœurs  :  il  associait  vrai- 
ment tous  les  siens,  dans  sa  pensée,  au  succès  et  à  la  gloire  quil 
rêvait  de  se  conquérir.  Avec  une  sincérité  manifeste  et  touchante,  il 
décrivait  k  chacun  d'eux  la  part  de  bonheur  qui  lui  reviendrait,  lorsque 
Fopéra  ou  le  drame  qu'il  était  en  train  d'écrire  aurait  enfin  assuré  sa 
fortune.  Et  sans  cesse  à  l'exposé  de  ses  travaux  il  entremêlait  de 
charmantes  expressions  de  souvenir  et  de  sollicitude. 

Il  adorait  surtout  sa  mère  et  l'une  do  ses  sœurs,  Cécile,  qu'il  sentait 
hii  être  plus  proche,  en  toute  façon,  que  ses  frères  et  ses  autres 
sœurs.  «  Ma  bonne  petite  maman,  —  écrivait-il  à  sa  mère  en  sep- 
tembre 1846,  —  s'il  y  a  eu  bien  des  choses  entre  nous,  comme  tout 
cela  a  vite  fait  de  disparaître  sans  laisser  de  traces  I  C'est  pour  moi 
comme  quand,  au  sortir  des  angoisses  et  des  soucis  de  la  ville,  je 
m'étends  sur  Therbe,  dans  une  belle  vallée  pleine  d*ombre,  conlem- 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  467 

plant  le  feuillage  léger  d*an  arbre,  écoutant  la  chanson  d^un  cher 
petit  oiseau;  Timpression  que  j'éprouve  est  toute  pareille  lorsque,  au 
sortir  du  tourbillon  de  ma  misérable  existence,  j'élève  ma  main  vers 
toi,  en  m'écriant  :  que  Dieu  te  conserve,  ma  bonne  vieille  mère  ;  et 
que,  le  jour  où  il  Venlèvera  à  moi,  il  le  fasse  doucement  et  tranquil- 
lement I  Hais  je  compte  bien  que  tu  vivras  longtemps  encore,  et  que 
longtemps  nous  pourrons  vivre  pour  toi,  et  d'une  vie  plus  riche,  moins 
pénible,  que  n'a  été  la  tienne,  ma  pauvre  maman  !  »  Quant  à  sa  sœur 
Cécile,  toutes  les  lettres  quiiuisont  adressées,  dans  le  recueil,  ont  un 
accent  particulier  de  tendresse  et  d'intimité;  peut-être  n'y  a-t-il 
jamais  eu  personne  que  ce  cœur  mobile  de  poète  ait  aimé  d'une  façon 
plus  constante,  ni  dont  la  sympathie  lui  ait  toujours  été  plus  indispen- 
sable. Et  voici»  pour  citer  encore  quelques  lignes  au  hasard,  comment 
Wagner  accuefllait,  le  Sd  octobre  1851,  la  nouvelle  que  l'une  de  ses 
nièces,  une  petite  fille,  s'intéressait  à  lui  et  regrettait  de  ne  pas  le 
connaître.  «  Cette  nouvelle,  vois-tu,  m'a  mis  tout  en  feul  Je  ne  pré- 
tends à  l'amour  de  personne,  et  laisse  les  gens  penser  de  moi  ce  qu'ils 
veulent  ;  mais  on  se  tromperait  bien  à  conclure,  de  là,  que  je  sois  un 
être  insensible  et  froid.  Lorsque  quelqu'un,  n'importe  où,  m'a  montré 
seulement  un  doigt  d'affection  véritable,  tout  de  suite  je  saisis  la  main 
entière,  j'attire  à  moi  la  personne  entière,  et,  si  je  le  puis,  je  lui  donne 
un  baiser  aussi  cordial  que  celui  que  j'aurais  tant  de  plaisir  à  pouvoir 
te  donner  I  » 

Il  disait  vrai  :  il  était  d'àme  ardente,  affectueuse,  ouverte  à  toutes 
les  belles  émotions  qu'il  a  fait  chanter  dans  son  œuvre.  Mais  il  était 
esclave  de  son  génie,  qui,  dès  la  jeunesse,  l'avait  soulevé  et  maintenu 
au-dessus  du  monde,  dans  une  solitude  effrayante  et  sacrée.  Pour  lui, 
comme  pour  tous  les  grands  artistes  créateurs  dont  j'ai  eu  l'occasion 
d'étudier  la  vie,  les  événemens  extérieurs,  et  même  ceux  qui  nous 
paraissent  les  plus  décisifs,  n'ont  été  que  des  épisodes  sans  importance 
réelle  :  ils  peuvent  avoir  de  quoi  séduire  notre  curiosité,  mais  nous 
devons  bien  nous  garder  de  croire  qu'ils  aient  rien  à  nous  apprendre 
sur  rhistoire  véritable  de  ces  «  illuminés.  »  Leur  histoire  véritable 
n'est  que  celle  de  leurs  ouvrages,  unique  pensée  de  leur  cerveau, 
unique  passion  de  leur  cœur. 

T.  DE  Wyzewa. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


I 


\  ii  JanTiar 

Les  Chambres  sont  rentrées  en  session  le  8  janvier:  nous  n'avo^KZM^s 
encore  rien  à  dire  de  leurs  premiers  travaux.  Il  semble  que  la  Chamb^^K^e 
des  députés  n'ait  pas  mis  un  grand  empressement  à  entamer  T.^38 
siens  :  elle  n'a  pas  osé,  le  premier  jour,  procéder  comme  d'habitudi^     à 
l'élection  de  son  bureau,  de  crainte  que  le  quorum  exigé  par  le  règle- 
ment pour  la  validité  du  scrutin  ne  fût  pas  atteint.  Il  y  avait  beaucomx  j) 
d'absens.  On  s'est  contenté,  dans  les  deux  assemblées,  d'écouter  I^ 
discours  des  doyens  d'âge,  qui  étaient  au  Luxembourg  M.  Fayard,  est 
au  Palais-Bourbon  M.  Louis  Passy.  Ce  dernier  a  montré  du  courag"'^» 
car  il  a  parlé  de  justice  et  de  liberté,  et  il  a  invoqué  le  nom  de  Di^^ 
qu'on  efface  en  ce  moment  sur  la  tranche  des  pièces  de  5  frane^^- 
Aussi  n'a-t-il  été  applaudi  qtf  à  droite  et  au  centre,  mais  il  l'a  été  ch^^* 
leureusement,  et,  au  surplus,  ce  n'est  pas  des  applaudissemens  qu'  ^^ 
cherchait.  Les  bureaux  des  deux  Chambres  ont  été  réélus  le  surlei^^* 
demain  sans  difficulté,  et  la  nouvelle  session  a  commencé  dans  ie^-'^^ 
conditions  un  peu  confuses,  qui  ne  permettent  pas  encore  de  prévoi 
ce  qu'elle  sera. 

On  a  beaucoup  parlé   depuis  quelques  jours  de  la   résistant 
qu'opposerait  le  Sénat  aux  entrainemens  que  la  Chambre  a  subi 
avec  la  connivence  du  ministère,  quelquefois  même  sous  son  i 
pulsion.  Il  serait  téméraire  de  dire  jusqu'où  ira  cette  résistance  :  peu 
être  est-U  exagéré  d'appliquer  une  qualification  aussi  tranchée  ai 
sentimens  de  la  haute  assemblée.  Le   Sénat  n'a  résisté  jusqu': 
qu'à  l'impatience  du  gouvernement,  qui  aurait  voulu  lui  faire  votei^ 
soit  le  budget,  soit  une  loi  aussi  importante  que  le  rachat  de  Is 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  46& 

Compagnie  de  l'Ouest,  sans  lui  donner  le  temps  de  les  es^aminer.  Le 
bruit  a  couru  que  des  scènes  assez  vives  auraient  eu  lieu  entre  les 
commissions  des  finances  et  des  chemins  de  fer  d'une  part,  et  les 
ministres  des  Finances  et  des  Travaux  publics  de  Tautre.  Les  échos 
du  Luxembourg  en  ont  retenti,  et  la  presse  s'en  est  emparée  ;  mais 
on  aurait  tort  peut-être  d'y  attacher  trop  d'importance.  Les  discus- 
sions publi([ues  seules  montreront  s'il  y  a  un  dissentiment  véritable 
entre  le  Sénat  et  le  ministère.  Néanmoins,  l'impression  produite  par 
ces  incidens  n'a  pas  été  favorable  à  ce  dernier.  U  a  paru  plus  fra- 
gile qu'on  ne  l'avait  cru  jusqu'ici.  Peut-être,  en  effet,  faudrait-il  peu 
de  chose  pour  le  renverser.  S'il  était  vivement  attaqué,  il  serait 
défendu  avec  mollesse,  car  personne  ne  tient  beaucoup  à  sa  con- 
servation. Hais  personne  non  plus  ne  tient  à  sa  chute  immédiate, 
car  on  ne  sait  pas  par  qui  il  serait  remplacé.  Aucun  groupement 
solide  ne  s'est  encore  formé  à  la  Chambre;  aucun  homme  marquant 
n'a  pris  la  tète  d*un  mouvement  quelconque  dans  im  sens  déter- 
miné;.le  vrai  caractère  du  moment  actuel  est  l'embarras,  l'hésitation, 
l'atonie.  Le  ministère  lui-même,  en  dépit  de  la  personnalité  de 
M.  Clemenceau  et  de  quelques-uns  de  ses  collègues,  semble  participer 
à  l'inertie  générale,  et  ce  qu'on  peut  dire  de  mieux  sur  son  compte  est 
qu'il  ne  gêne  personne.  Peut-être  y  a-t-il  là  pour  lui  des  chances  de 
durée.  Le  jour  où  il  voudrait  agir  fortement,  il  serait  combattu  et 
sans  doute  renversé  :  mais  aussi  longtemps  qu'il  cherchera  sa  voie  et 
que  la  Chambre  cherchera  la  sienne,  la  situation  pourra  se  prolonger. 
Nous  sommes  évidemment  dans  une  heure  d'attente  et  de  transition. 
Au  reste,  toutes  les  questions  financières,  économiques,  sociales 
même,  s'effacent  aujourd'hui  devant  l'intérêt  que  présente  la  question 
religieuse.  Ceux  qui  avaient  cru,  dans  la  légèreté  de  leur  âme,  qu'elle 
étiût  définitiment  tranchée  par  la  loi  de  séparation  ont  été  obligés 
depuis  de  reconnaître  leur  erreur,  et,  éclairés  par  l'expérience,  ils  se 
demandent  maintenant  si  la  nouvelle  loi,  —  elle  porté  la  date  du  %  jan- 
vier 1907,  -—  produira  des  effets  plus  stables.  Il  y  dans  l'air  de  la  préoc- 
cupation et  de  l'inquiétude.  Ces  sentimens  deviennent  plus  vifs  au 
moment  où,  pour  la  troisième  fois,  l'épiscopat  français  se  réunit.  On 
se  demande  s'il  prendra  enfin  les  résolutions  qui,  jusqu'à  ce  jour,  sont 
restées  en  suspens,  et  ce  qu'elles  seront,  n  est  difBcile,  impossible 
même,  de  demeurer  plus  longtemps  dans  l'incertitude,  car  depuis  un 
mois  les  événemens  se  sont  précipités.  La  séparation  des  deux  pou- 
voirs est  devenue  eflfçctive;  elle  est  brusquement  entrée  dans  la 
période  d'exécution.  Le  délai  d'un  an  sur  lequel  on  avait  cru  pouvoir 


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470  RBVUE  DES  DEUX  MONDES. 

compter  a  été  supprimé,  et  TËglisede  France  est  mise  dès  aujourd'hui 
en  demeure  de  pourvoir  aux  conditions  matérielles  de  son  existence. 
La  tâche  qui  lui  incombe  est  rendue  plus  lourde  par  le  fait  que  les 
biens  dits  ecclésiastiques,  qui  devaient  être  remis  aux  associations 
cultuelles,  l*6nt  été  aux  communes,  et  que  celles-ci  sont  rentrées  en 
possession  des  presbytères  et  des  autres  immeubles  qui  pouvaient 
leur  appartenir.  La  fermeture  des  grands  et  des  petits  séminaires 
oblige  l'Ëglise  à  créer  de  nouveaux  établissemens  d'enseignement 
supérieur  et  secondaire  libres.  Enfin  il  faut  assurer  la  subsistance  do 
clergé  au  moyen  d'institutions  dont  le  type  n'est  pas  encore  arrêté. 
On  doit  même  prévoir  conune  possible  la  suppression  des  alloca- 
tions qui  avaient  été  maintenues,  pendant  quelques  années  encore, 
aux  prêtres  en  exercice.  Pour  tous  ces  motifs,  l'œuvre  qui  s'impose 
est  immense.  Mais  elle  est  nécessaire,  et  l'épiscopat  devra  déployer, 
pour  la  remplir,  plus  d'initiative  et  d'énergie  qu'il  n'en  a  montré*  jus- 
qu'ici. On  a  dit,  et  il  y  s^  dans  cette  observation  une  part  de  vérité, 
que  le  Concordat  ayant  assuré  à  nos  prêtres  un  traitement  fixe  et  sûr, 
les  avait  im  peu  trop  déshabitués  des  préoccupations  avec  lesquelles 
ils  se  trouvent  aux  prises  maintenant.  A  une  situation  nouvelle,  fl 
faut  des  cœurs  nouveaux.  La  manne  ne  tombant  plus  toute  «eule,  il 
faut  y  suppléer  par  un  eflfort  auquel  clergé  et  fidèles  doivent  parti- 
ciper. 

G^est  là  sans  doute  la  première  question  que  nos  évéques  devront 
agiter  et  résoudre  ;  et  le  Pape  leur  ayant  interdit  l'emploi  d'un  cer- 
tain nombre  de  moyens,  ils  seront  obligés  de  recourir  à  d'autres.  D 
ne  nous  appartient,  en  aucune  manière,  d'émettre  une  opinion  per- 
sonnelle sur  ceux  qu'ils  auront  à  choisir.  Nous  nous  contenterons  de 
dire  que  certains  symptômes  venus  de  Rome  donnent  à  croire  qu'au 
Vatican  même  on  ne  serait  pas  fâché  de  voir  l'épiscopat  français 
prendre  des  initiatives  plus  larges  et  assumer  des  responsabilités  plus 
directes  qu'il  ne  l'a  fait  dans  le  passé.  Les  facilités  de  la  vie  concorda- 
taire ont  créé  des  habitudes  qui  survivent  malheureusement  au  Con- 
cordat, par  exemple  celle  d'attendre  des  autres  ce  qu'on  ne  doit  désor- 
mais demander  qu'à  soi-même.  X'a-t-on  pas  trop  attendu  du  Pape  ?  Ne 
lui  a-t-on  pas  demandé  plus  qu'il  ne  peut  donner?  Nous  ne  recher- 
cherons pas  si  Rome  même  n'a  pas  encouragé  cet  état  d'esprit  avec 
quelque  imprudence  :  il  semble,  aujourd'hui,  qu'on  commence  à  en 
reconnaître  l'excès  et  à  en  apercevoir  le  danger.  Que  n'a-t-on  pas 
dit  en  France  sur  l'aide  et  l'assistance  qu'on  ne  manquerait  pas  de  re- 
cevoir de  Rome,  non  seulement  dans  le  domaine  spirituel,  mais  encore 


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REVUE.    —  CHRONIQUE.  471 

dans  le  domaine  temporel?  Le  Saint-Siège  devait  organiser  des  quôtes 
mondiales  au  moyen  desquelles  il  pourvoirait  facilement  aux  besoins 
de  notre  Église.  Tout  ce  mirage  s'est  dissipé,  heureusement  ou  malheu* 
reusement,  suivant  les  points  de  vue  où  on  se  place.  Nous  pensons, 
quant  à  nous,  que  le  clergé  français  n'aurait  pas  gagné  en  popularité 
s'il  avait  été  notoirement  entretenu  par  les  dons  de  l'étranger.  Mais  ces 
dons  eux-mêmes  étaient  peu  vraisemblables.  Si  on  la  compare  aux 
autres  pays  catholiques,  la  France  a  toujours  été  le  plus  généreux  de 
tous  dans  les  œuvres  religieuses  qui  vivent  de  subventions  internatio- 
nales: comment,  par  un  subit  renversement  des  rôles,  recevrait-elle 
désormais  au  lieu  de  donner?  Evidemment  elle  donnera  moins  aux 
autres,  puisque  la  source  qui  coulait  au  dehors  devra  alimenter  les 
œuvres  du  dedans.  Elle  y  suffira  sans  doute.  Mais  comment  l'Ëglise 
de  France  s'y  prendra-t-elle  pour  se  procurer  les  ressources  qui  lui 
sont  indispensables?  On  a  bâte  de  le  savoir.  Déjà  le  cardinal  archevêque 
de  Paris  a  créé  une  institution  qui  peut  servir  de  canevas  et  presque 
de  modèle.  Il  ne  s'agit  pas  ici  d'associations  :  les  curés  s'adressent 
directement  à  la  générosité  des  fidèles  et  réunissent  des  sommes  qui 
seront  affectées,  pour  partie  aux  besoins  locaux,  pour  partie  aux  be- 
soins généraux.  On  fera  une  caisse  diocésaine,  et  même  des  caisses 
interdiocésaines.  Noçs  nous  en  tiendrons  pour  aujourd'hui  à  ces  indi- 
cations sommaires,  qui  auront  besoin  par  la  suite  d'être  développées 
et  précisées. 

Une  autre  question,  non  moins  grave  et  non  moins  générale^ 
s'impose  à  l'attention  de  nos  évêques  :  quelle  sera  l'attitude  de 
FÉglise  de  France  à  l'égard  de  la  loi  nouvelle  ?  On  sait  ce  que  noua 
pensons  de  cette  loi.  Elle  soulève  beaucoup  d'objections  et  de  cri- 
tiques; mais  avec  la  Chambre  actuelle,  avec  le  ministère  d'aujour- 
d'hui ou  celui  de  demain,  est-il  permis  d'attendre  mieux?  Plus  on 
légiférera  sur  le  culte,  plus  la  situation  s'aggravera.  Aussi  avons- 
nous  été  effrayés  en  entendant  M.  Briand  annoncer  qu'après  la  der- 
nière loi  on  en  ferait  d'autres,  et  qu'on  retoucherait  l'œuvre  législa- 
tive jusqu'à  ce  qu'elle  fût  à  souhait.  Les  radicaux  et  les  socialistes  ont 
aqpplaudi  la  déclaration  du  ministre,  dans  laquelle  ils  voyaient  une 
promesse  :  nous  y  avons  vu  un  sujet  d'inquiétude.  Nous  en  sommes 
déjà  à  la  seconde  loi  cultuelle.  Elle  a  pour  intention,  ou  pour  pré- 
tention, si  on  préfère,  d'assurer  l'exercice  du  culte  par  quatre  systèmes 
difTérens.  Prenons  pour  sincère  l'affirmation  du  gouvernement  qu'il  a 
voulu  garantir  la  liberté  et  la  publicité  du  culte.  Pour  cela,  que  fait-il  ?  i 
11  laisse  les  églises  ouvertes,  et  il  en  attribue,  dans  certaines  condi- 


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472  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tions,  la  disposition  gratuite  au  clergé  et  aux  fidèles.  —  Voyez,  a  dit 
M.  le  ministre  des  Cultes  aux  catholiques,  cotnme  nous  sommes  géné- 
reux :  nous  vous  donnons  le  choix  entre  im  si  grand  nombre  de  sys- 
tèmes que  vous  ne  parviendrez  pas  à  sortir  de  la  légalité,  quand  bien 
même  vous  le  voudriez  I  —  Après  cela,  on  a  de  la  peine  à  comprendre 
que  la  loi  nouvelle  prononce  la  suppression  de  Tallocation  dans  cer- 
tains cas  où  la  légalité  aurait  été  violée. 

Les  quatre  systèmes  de  M.  le  ministre  des  Cultes  sont  ceux  qui 
résultent  de  l'application  de  la  loi  de  1905,  ou  de  la  loi  de  190i,  ou  de 
la  loi  de  1881,  l'application  de  cette  dernière  donnant  lieu  à  deux  hy- 
pothèses différentes.  C'est  seulement  pour  mémoire  qu'il  est  question 
ici  de  la  loi  de  1905,  celle  qui  organisait  les  associations  cultuelles 
que  le  Pape  a  condamnées  :  la  condamnation  a  été  si  formelle  qu  il  ne 
s'est  formé  et  qu'il  ne  se  formera  aucune  association  cultuelle  ortho- 
doxe. Restent  la  loi  de  1901  sur  les  associations,  et  celle  de  1881  sur 
les  réunions  publiques.  La  première  n'a  pas  été  condamnée  par  le 
Pape,  au  moins  dans  la  partie  qui  se  rapporte  aux  associations  :  il 
semble  donc  permis  au  clergé  et  aux  fidèles  d'y  avoir  recours.  La  se- 
conde, celle  de  1881,  est  la  loi  de  droit  commun  sur  les  réunions  pu- 
bliques. Elle  oblige  à  faire  une  déclaration,  et  on  sait  que  le  Pape  a 
interdit  cette  formalité  aux  membres  du  clergé  ;  mais  elle  peut  être 
remplie  par  deux  citoyens  quelconques,  sans  que  le  curé  de  la  paroisse 
ait  à  s'en  occuper.  11  l'ignore,  et  continue  d'entrer  dans  l'église  pour  y 
célébrer  les  offices.  Nous  avons  dit  que  l'application  de  cette  loi  de 
1881  prêtait  à  deux  hypothèses.  Dans  la  première,  la  déclaration  ne 
porte  aucun  nom  ;  dans  la  seconde,  elle  porte  celui  du  prêtre  qui  doit 
officier.  La  différence  entre  ces  deux  hypothèses  est  que,  dans  la  pre- 
mière, le  prêtre  est  un  simple  occupant  qui  n'a  aucun  titre  juridique, 
tandis  que,  dans  la  seconde,  il  peut  obtenir  la  jouissance  gratuite  de 
l'église  en  vertu  d'un  acte  administratif  qui  donne  à  son  droit  une 
durée  plus  ou  moins  étendue.  La  jouissance  gratuite  peut  également 
être  accordée  à  des  associations  formées  d'après  les  lois  de  1901  et 
de  1905.  Nous  disons  qu'elle  peut  l'être  :  c'est  une  faculté  pour  les 
communes  et  non  pas  une  obligation.  Mais  il  n'est  pas  douteux 
qu'aujourd'hui,  dans  la  grande  majorité  des  cas,  les  maires  passe- 
raient avec  les  représentans  des  associations,  ou  avec  les  curés 
couverts  par  une  déclaration,  ou  peut-être  avec  les  auteurs  de  la  dé- 
clarafion  elle-même,  des  actes  administratifs  qui  assureraient  pour  un 
ten  pi  Je  terminé  la  jouissance  gratuite  des  églises  au  clergé  et  aux 
fidèles.  Le  cas  le  plus  favorable  serait,  ce  nous  semble,  celui  où 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  473 

l'acte  administratif  serait  passé  avec  une  association  conforme  à  la 
loi  de  i90i,  parce  que  la  joaissance  de  Téglise  pourrait  être  attribuée 
pour  une  durée  très  longue  à  un  être  nioral  qui  se  renouvelle  et  ne 
meurt  pas.  Dans  le  système  de  la  déclaration  au  contraire,  celle-ci 
devant  être  renouvelée  chaque  année,  on  ne  voit  pas  bien  comment 
la  jouissance  de  Téglise  pourrait  être  accordée  pour  plus  d'un  an. 

Nous  nous  efforçons  de  mettre  quelque  clarté  dans  une  loi  où 
il  y  en  a  fort  peu.  C'est  seulement  à  Tusage  qu'on  pourrait  voir  ce 
qu'elle  vaut  et  quel  parti  il  est  possible  d'en  tirer.  Mais  en  fera-t-on 
usage?  L'assemblée  des  évéques  sera-t-elle  d'avis  de  le  tenter?  Le 
Pape  l'autorisera-t-il?  Ce  sont  là  des  questions  que  nous  ne  voulons 
pas  préjuger,  et  du  reste  comment  pourrions-nous  le  faire?  On  répète 
à  satiété  qu'une  conversation  directe,  officielle,  avouée,  entre  le  gou- 
vernement de  la  République  et  le  Saint-Siège  arrangerait  tout.  Les 
difficultés  auxquelles  on  se  butte  de  part  et  d'autre  disparaîtraient 
comme  par  enchantement.  Et  cela,  en  effet,  est  probable.  Mais  il  ne 
faudrait  rien  connaître  des  milieux  parlementaires  et  politiques 
actuels,  pour  croire  à  la  possibilité  immédiate  d'une  conversation  de 
ce  genre.  Moins  on  en  parlera  aujourd'hui,  et  mieux  cela  vaudra,  parce 
qu'on  risque,  à  discuter  prématurément  des  solutions  qui  ne  sont  pas 
encore  réalisables,  de  voir  les  esprits  s'entêter  de  plus  en  plus  dans 
des  partis  pris  opposés.  Il  faut  laisser  le  temps  faire  son  œuvre,  ne 
pas  la  contrarier  et  se  préparer  attentivement  et  patiemment  à  en 
cueUlir  les  fruits  quand  ils  seront  mûrs.  En  attendant,  il  faut  vivre. 
Dans  la  période  confuse  et  mal  déterminée  où  nous  sommes,  il  serait 
imprudent  et  chimérique  de  poursuivre  des  solutions  définitives. 
C'est  un  modus  vivendi  imparfait,  mais  provisoire,  que  l'épiscopat 
français  cherchera  sans  doute  dans  sa  prochaine  réunion,  et  nous  sou- 
haitons ardemment  qu'il  le  trouve. 

Ce  que  nous  désirerions  avant  tout,  c'est  que  l'épiscopat,  après 
avoir  reconnu  le  terrain  autour  de  lui,  y  marchât  avec  résolution  et 
confiance  en  lui-même.  Il  connaît  aujourd'hui  la  pensée  de  Rome, 
il  connaît  aussi  l'état  de  la  France  :  son  intelligence  et  son  énergie 
doivent  s'appliquer  à  combiner  ces  facteurs  divers  dans  des  résolu- 
tions qui  sont  attendues  de  lui  avec  une  légitime  impatience.  Deux 
réunions  ont  déjà  eu  lieu  et  elles  ont  avorté  :  que  dirait>on  s'U  en  était 
de  même  de  la  t|*oisième?  L'épiscopat  s'appliquera  à  conjurer  ce 
danger. 

Les  événemens  du  Maroc  ne  nous  ont  apporté  jusqu'ici  qu'une 


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474  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

demi-satisfaction.  Zinat,  le  repaire  de  Raïsouli,  a  été  occupé  et  détruit; 
mais  le  brigand  s'est  enfui,  et  on  a  manœuvré  contre  lui  de  teUe 
sorte  qu'il  devait  inévitablement  s'échapper.  Or,  jusqu'à  ce  qu'il  soit 

mort  ou  prisonnier,  les  esprits  resteront  agités  dans  toute  la  région 

de  Tanger  et  la  sécurité  y  sera  précaire.  Raïsouli  en  liberté  n'a  p; 
d'autre  pensée  que  de  se  venger  :  il  est  à  craindre  que  les  moyens  m 
lui  en  fassent  pas  défaut. 

La  dernière  fois  que  nous  avons  parlé  du  Maroc,  nous  avons  lais: 
les  escadres  française  et  espagnole  dans  la  rade   de  Tanger,   e: 
exprimant  le  souhait  que  leur  présence  agît  sur  le  Maghzen  comme  u 
stimulant  énergique  et  que  nous  ne  fussions  pap  obligés  de  débarqu 
nos  troupes.  Si  elles  avaient  été  débarquées,  nous  aurions  été  engag 
dans  une  affaire  dont  nous  serions  sans  doute  venus  à  bout  sans  beai 
coup  de  peine,  mais  qui,  dans  le  cas  où  les  péripéties  s'en  seraie 
prolongées,  nous  aurait  exposés  à  des  complications  de  genres  dive; 
Nous  avions  fait  connaître  nos  intentions  aux  puissances  sans 
contrer  d'objections  de  la  part  d'aucune  d'elles.  Toutes  ont  eu  o 
fiance  dans  notre  loyauté,  et  elles  ont  pu  reconnaître  depuis  à 
point  cette   confiance  était  justifiée.   Il  nous  aurait  été  facile 
trouver,  si  nous  l'avions  voulu,  un  prétexte  pour  descendre  à  l^ 
et  y  prendre  pied  :  nous  nous  sommes  gardés  de  le  chercher,  l'Espa-g-xie 
et  nous,  et  nous  avons  attendu  avec  quelque  patience  que  le  Maghai  ^n 
fît  lui-même  acte  d'autorité  et  de  gouvernement. 

Dès  l'arrivée  de  nos  escadres,  le  Maghzen  s'est  ému  :  il  a  couip  iris 
que,  s'il  ne  faisait  rien,  nous  serions  forcément  amenés  à  faire  quel^fue 
chose,  et  que  le  meilleur  moyen,  sinon  le  seul,  d'empêcher  aotxe 
intervention  policière  de  se  produire,  était  de  sortir  de  sa  long'^e 
torpeur  et  d'envoyer  des  troupes  en  quantité  suffisante  pour  met^^xe 
Raïsouli  à  la  raison.  Le  bruit  s'est  répandu  aussitôt  que  le  Magli^^^^ 
envoyait  effectivement  à  Tanger  une  mehalla,  une  troupe  arm^^i 
sous  les  ordres  du  ministre  de  la  Guerre,  Si  Mohammet  el  Guebl>^s. 
Si  Guebbas  est  un  homme  intelligent,  avec  lequel  nous  avons  eu 
des  relations  nombreuses  lorsque  nous  avons  réglé  avec  le  Magli  ^^^ 
les  questions  relatives  à  notre  commune  frontière.  Il  a  habité  Al  S^ 
pendant  plusieurs  mois.  Le  fait  même  qu'il  était  à  la  tète  d^  ^ 
mehalla  donnait  une  assez  bonne  opinion  de  ce  qu'elle  devait  ô*-reî 
mais  encore  fallait-il  la  voir  pour  se  rendre  compte  de  sa  force  e^"*^' 
tive.  Elle  s'est  fait  attendre  assez  longtemps  avant  d'arriver  de'i^^^ 
Tanger.  Tous  les  jours,  on  annonçait  qu'elle  avait  fait  un  cer^^in  ■ 

nombre  de  kilomètres  et  qu'elle  ne  pouvait  plus  tarder  beaucoup  ^'  ^ 


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REVUE,    —  CHRONIQUE.  475 

montrera  l'horizon:  on  consultait  l'horizon,  la  mehalla  n'apparaissait 
pas.  On  a  pu  conclure  de  là  que,  si  eUe  était  nombreuse  et  bien  armée, 
ses  mouvemens  étaient  lents  et  continueraient  vraisemblablement 
de  Têtre.  Enfin,  un  jour,  la  mehalla  a  fait  son  apparition.  Elle  n'était 
pas  im  mythe.  Elle  a  déployé  ses  tentes  autour  de  Tanger  et  le  long 
dn  rivage,  et  l'impression  qu'elle  a  produite  a  été  bonne.  Elle  se 
composait  de  S  500  hommes  environ,  tous  d'apparence  solide,  et  pris 
dans  les  meilleures  troupes  de  l'armée  marocaine.  Le  Maghzen  avait 
bien  fait  les  choses  :  il  n'était  plus  possible  de  douter  de  sa  réso- 
lution. Si  Guebbasa  fait  à  Tanger  ce  qu'on  appelle  ime  entrée  sen- 
sationnelle. Il  s'est  rendu  avec  un  grand  apparat  à  la  mosquée,  et  a 
donné  lecture  d'une  lettre  chérifienne  où  Raïsouli  était  qualifié  de 
traître  avec  toute  la  richesse  du  vocabulaire  oriental,  déchu  de  tous 
ses  titres,  traité  enfin  comme  il  avait  toujours  mérité  de  l'être.  Cette 
lettre,  soutenue  par  la  présence  de  la  mehalla,  a  produit  un  excellent 
effet.  Un  des  principaux  lieutenans  de  Raïsouli,  Ben-Mansour,  qui 
opérait  en  son  nom  entre  Arzila  et  la  banlieue  de  Tanger,  voyant  que 
la  partie  s'engageait  dans  des  conditions  sérieuses,  s'est  empressé  de 
faire  sa  soumission  et  de  se  tourner  contre  le  maître  redouté,  mais 
probablement  détesté,  qu'il  servait  la  veille. 

La  soumission  de  Ben-Mansour  était  d'heureux  augure.  Elle  aurait 
sans  doute  été  suivie  de  plusieurs  autres  si  la  mehalla,  au  lieu  de 
perdre  du  temps,  était  entrée  tout  de  suite  en  campagne  et  avait 
poussé  avec  vigueur  les  opérations  contre  Raïsouli.  Mais  pendant 
plusieurs  jours  elle  n'a  pas  bougé.  Cette  immobilité  a  étonné;  elle 
a  même  inquiété  sur  les  projets  ultérieurs  de  Si  Guebbas.  Les  Maro- 
cains aiment  mieux  négocier  que  se  battre  :  on  a  pu  craindre  que 
Si  Guebbas  ne  se  perdit  dans  des  négociations  compromettantes.  Tout 
le  monde  s'attendait  à  ce  qu'il  occupât  Ârzila  :  il  n'en  a  rien  fait. 
Les  journaux  ont  reçu  alors  des  télégrammes  qui  contenaient  des 
explications  assez  singulières,  à  savoir  que  les  Marocains  faisaient 
entre  eux  ce  qu'ils  appellent  la  guerre  de  toile  ou  de  coutil  :  ils  éta* 
laient  dans  la  plaine  le  plus  de  tentes  possible  afin  d'établir  la 
supériorité  de  leurs  forces,  d'intimider  l'ennemi  et  de  l'amener  à  com- 
position. Mais  si  on  avait  compté  que  les  nombreuses  tentes,  que 
les  kilomètres  de  toile  de  la  mehalla  produiraient  cet  effet  sur. 
Raïsouli,  on  s'était  trompé.  Raïsouli  n'a  pas  tardé  à  montrer  qu'on  ne 
Tiendrait  à  bout  de  lui  que  par  la  force  effective  et  non  pas  par  l'inti- 
midation.  Les  lenteurs  de  Si  Guebbas  ont  paru  être  de  l'hésitation  de 
sa  part,  et  cette  hésitation  en  a  fait  naître  une  autre  parmi  les  tribus 


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'^"^T^mm 


476  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dont  le  premier  mouvement  avait  été  de  se  rallier.  Elles  se  sont 
demandé  si  le  brigand,  qui  était  le  plus  hardi,  ne  serait  pas  le  plus 
fort.  Raïsouli  avait  compris,  en  effet,  qu'il  ne  pouvait  relever  ses 
affaires  qu'en  payant  d'audace  et  jamais  il  n'en  avait  montré  davan- 
tage, n  continuait  de  répandre  la  terreur  partout  où  son  bras  pouvait 
atteindre.  Les  journaux  ont  raconté  son  dernier  exploit,  qui  est  cer- 
tainement un  des  plus  propres  à  découvrir  son  caractère.  Un  de  ses 
partisans,  après  l'avoir  abandonné,  mariait  un  de  ses  enfans,  et  se 
croyait  en  sûreté  dans  le  voisinage  de  la  mehalla;  mais  la  mehalla 
semblait  dormir  tandis  que  Raïsouli  veillait.  Il  apparut  tout  d'un 
coup  au  milieu  de  la  fôte  de  famille,  s'empara  du  traître  et  lui  fît 
trancher  la  tôte  sans  autre  forme  de  procès.  Il  n'y  avait  évidemment 
aucune  soumission  à  espérer  d'un  pareil  homme.  Son  prestige,  un 
moment  éclipsé  par  celui  de  Si  Guebbas  et  de  sa  mehalla,  commen- 
çait à  se  relever  et  à  reprendre  son  éclat.  Il  a  fallu  se  déterminer  à 
l'action. 

On  sait  que  la  principale  résidence  de  Raïsouli  était  à  Zinat,  à 
quelques  kilomètres  de  Tanger.  Il  y  avait  accumulé  ses  richesses, 
c'est-à-dire  les  produits  de  ses  déprédations,  et  concentré  ses  forces. 
Attaquer,  prendre  et  détruire  Zinat  devenait  le  premier  objet  que 
Si  Guebbas  devait  se  proposer;  mais,  pour  que  le  succès  fût  complet, 
il  aurait  fallu  s'emparer  de  Raïsouli,  et  U  était  facile  de  prévoir  que, 
lorsqu'il  se  sentirait  traqué  de  trop  près  dans  ses  retranchemens,  il 
se  sauverait  à  travers  la  montagne,  à  moins  qu'on  ne  manœuvrât 
habilement  pour  lui  couper  la  retraite.  La  manœuvre  n'a-t-elle  pas 
été  faite,  ou  n'a-t-elle  pas  réussi  ?  Nous  l'ignorons  :  ce  qui  est  sûr, 
c'est  que  Raïsouli  s'est  échappé.  La  marche  sur  Zinat  ne  parait  pas 
avoir  été  une  affaire  héroïque,  bien  que  le  chef  de  la  mehalla,  Bouchta 
Ben-Baghadi,  ait  reçu  une  balle  perdue  dans  l'oreille  et  se  soit  bien 
comporté.  D'une  manière  générale,  les  troupes  chérifiennes  se  sont 
tenues  à  une  distance  assez  grande  de  l'ennemi  pour  que  le  feu  ne  fût 
bien  efficace,  ni  d'un  côté,  ni  de  l'autre.  Alors  on  a  fait  donner  le 
canon,  mais  il  a  été  tout  de  suite  évident  que  les  officiers  marocains^ 
connaissaient  mal  le  métier  d'artilleurs  :  leurs  boulets  ne  portaien^^^^ 
pas  sur  Zinat,  et  paraissaient  ne  faire  aucun  mal  à  la  forteresse.  1^^^^;^^. 
à  été  la  première  journée  :  quand  elle  a  été  finie,  personne  ne  Ta  co!^,^ 
sidérée  comme  décisive.  Il  y  avait  dans  la  mehalla  quelque  surpr^^ 
de  la  résistance  énergique  faite  par  Raïsouli,  et  aussi  un  peu        ^ 
découragement.  Les  tribus  voisines,  voyant  la  victoire  incertaine  „  g^ 
tenaient  de  plus  en  plus  sur  la  réserve.  En  un  mot,  tout  était  à  recoiji. 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  4  i  i 

mencer.  On  s'est  décidé  finalement  à  faire  appel  aux  connaissances 
techniques  du  lieutenant  Ben  Sedira ,  de  la  mission  miUtaire  fran- 
çaise. Les  soldats  du  Maghzen  reconnaissaient  qu'ils  ne  pouvaient  pas 
terminer  la  besogne  à  eux  tout  seuls  :  ils  avaient  recours  à  un  de  nos 
officiers.  Le  combat  d'artillerie  reprit  donc  le  lendemain  sous  la  direc- 
tion de  Ben  Sedira.  Aussitôt  les  boulets,  mieux  dirigés,  tombèrent  sur 
la  forteresse  et  y  firent  de  larges  brèches,  mais  on  s'aperçut  que  per- 
so;nne  ne  ripostait  plus.  Zinat  avait-il  été  abandonné,  ou  bien  était-ce 
une  ruse  de  Raïsouli  pour  attirer  les  soldats  du  Maghzen  dans  une 
embuscade?  C'est  la  question  que]  tout  le  monde  se  posait  :  quelques 
hommes  entreprenans  se  chargèrent  de  la  résoudre  en  faisant  une 
reconnaissance,  n  n'y  avait  plus  personne  à  Zinat.  Raïsouli  et  les 
siens  s'étaient  sauvés  en  emportant  leurs  morts  et  leurs  blessés  :  on 
n'en  a  trouvé  aucun.  Une  quinzaine  de  prisonniers  faits  par  le  bri- 
gand ont  été  délivrés.  Sa  maison  a  été  livrée  au  pillage  et  finalement 
hicendiée. 

Le  pillage  a  été  la  principale  opération  de  cette  seconde  journée, 
et  de  beaucoup  la  mieux  faite.  Tout  le  monde  y  a  pris  part  avec  un 
merveilleux  entrain.  Raisouli  avait  accumulé,  suivant  le  hasard  de 
ses  prises,  les  objets  les  plus  divers  et  quelquefois  les  plus  hétéro- 
clites. Il  parait  que  Si  Ouebbas,  au  moment  où  il  les  a  mis  en  mouve- 
ment, a  dit  à  ses  soldats  :  «  Apportez-moi  des  tètes  et  prenez  le  bu- 
tin. »  Ils  n'ont  apporté  aucune  tète,  mais  ils  n'ont  rien  laissé  dubu^in, 
et  c'était,  parait-il,  un  spectacle  pittoresque  de  voir  déambuler  à  tra- 
vers la  campagne  entre  Zinat  et  Tanger  des  gens  portant  du  blé,  de 
l'huile,  du  pétrole,  des  chaises,  des  tables,  des  canapés,  des  cages 
d'oiseaux,  etc.  Tous  ces  objets  ont  fini  par  se  trouver  réunis  au 
Grand-Socco,  qui  est  le  marché  de  Tanger,  et  y  ont  été  mis  en  vente, 
nya  quelques  jours  à  peine,  Raïsouli  était  maître  du  Socco;  il  y 
régnait  par  la  terreur  et  y  exerçait  la  police  à  sa  manière.  C'est  là 
que  ses  dépouilles  ont  été  déposées  par  des  centaines  de  mains  et 
sont  passées  dans  d'autres.  Nous  citons  ces  détails,  qui  n'ont  pas  en 
eux-mêmes  grande  importance,  parce  qu'ils  sont  des  traits  de  mœurs 
marocaines.  Raïsouli,  après  en  avoir  dévalisé  tant  d'autres,  a  été 
dévalisé  à  son  tour:  sa  maison  a  été  détruite,  et  cette  fois  son  pres- 
tige a  certainement  reçu  quelque  atteinte  ;  mais  ce  prestige  n'a  pas 
été  détruit,  et  on  aurait  tort  de  se  croire  définitivement  débarrassé  du 
brigand.  On  ne  le  sera  que  lorsqu'on  l'aura  fait  prisonnier,  ou  lors- 
qu'on aura  organisé  à  Tanger  une  police  suffisante  pour  l'empêcher 
de  reprendre  le  cours  de  ses  opérations,  n  ne  sera  pas  facile   de 


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478  REVUE  DBS  DEUX  MONDEE. 

mettre  la  main  sur  lui,  à  moins  qu'il  ne  soit  trahi  et  liyré  par  les 
tribus  auprès  desquelles  il  a  cherché  un  refuge.  La  mehalla,  quelque 
nombreuse  qu'elle  soit  relativement  aux  forces  dont  dispose  encore 
Raïsouli,  a  montré  qu'elle  manœuvrait  et  se  battait  médiocrement 
Les  troupes  de  police,  lorsqu'elles  seront  encadrées  et  commandées 
par  des  officiers  français  et  espagnols,  présenteront  certainement  un 
autre  caractère  ;  mais  elles  n'existent  pour  le  moment  qu'en  projet  t 
il  se  passera  d'assez  longs  mois  encore  avant  que  la  mehalla  et  nos 
escadres  puissent  se  retirer.  Ces  dernières,  en  tout  cas,  devront 
rester  dans  xm  voisinage  assez  rapproché  pour  que  leur  influence 
continue  de  se  faire  sentir.  Si  elles  n'avaient  pas  été  en  rade  de  Tanger, 
jamais  le  Maghzen  n'aurait  envoyé  la  mehalla,  et  jamais  Raïsouli 
n'aurait  été  inqmété.  L'effet  devant  cesser  avec  la  cause  qui  l'a  pro- 
duit, on  peut  deviner  ce  qui  arriverait  dans  le  cas  où  nous  disparaît 
trions  trop  vite,  et  où  la  mehalla  s'en  irait  elle  aussi  sans  avoir  été 
remplacée  par  des  forces  de  police  capables  de  remplir  leur  difûcOeet 
délicate  mission. 

Malgré  les  faiblesses  d'exécution  que  nous  avons  signalées  de  la 
part  de  la  mehalla,  il  serait  injuste  de  ne  pas  reconnaître  ce  qu'il  y  a 
eu  de  sincère  et  de  méritoire  dans  l'initiative  du  Maghzen.  En 
somme,  il  a  rempli  sa  tâche  à  lui  seul  et  nous  a  dispensés  de  lui 
donner  notre  concours.  Nous  l'aurions  fait  s'il  l'avait  fallu,  mais  nous 
avons  dit  les  motifs  pour  lesquels  nous  aimions  mieux  nous  en  abs- 
tenir. Nous  avons  tout  intérêt,  étant  donné  la  politique  que  nous 
suivons  au  Maroc,  à  ce  que  le  Sultan  agisse  avec  ses  propres  forces  et 
à  ce  qu'il  atteigne  à  lui  seul  le  but  de  son  effort.  Si  son  prestige  y 
gagne,  nous  ne  pourrons  que  nous  en  féliciter. 

La  mort  du  chah  de  Perse  n'est  pas  en  soi  un  événement  de  beau- 
coup d'importance.  Mouzaffer  Eddine  était  un  homme  d'une  intelli- 
gence qui  ne  s'élevait  pas  au-dessus  de  l'ordinaire  et  d'un  caractère  - 
un  peu  effacé.  Prudent  et  circonspect  dans  sa  politique  extérieure,  U  -i 
a  eu  le  tort,  à  l'intérieur,  de  ne  pas  surveiller  assez  ses  finances,  on  -^ 
même  de  ne  pas  les  surveiller  du  tout,  et  de  faire,  sans  compter,  des  ^ 
dépenses  au-dessus  de  ses  ressources. 

Son  règne  n'a  duré  que  dix  ans  ;  mais  il  n'en  fallait  pas  davantage  ^^i 
pour  que  ses  prodigalités  produisissent  leurs  conséquences  inévi-  —^ 
tables,  un  mécontentement  toujours  croissant  parmi  les  contri — ^^ 
buablcs  odieusement  pressurés,  et  dans  les  classes  éclairées  le  senli— ^^/ 
ment  de  plus  en  Iplus  impérieux  que  des  réformes  politiques  étaientjKZM?/ 


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REVUE.    —  CHRONIQUE. 


479 


nécessaires  pour  mettre  un  frein  aux  dilapidations  et  aux  exactions. 
MouzafTer  Eddine  sacriûa  son  grand  vizir  Aïn  ed  Daouleh  à  Tindigna- 
tion  populaire  ;  mais  ce  n'était  pas  assez.  Il  dut  se  résigner  à  donner  à 
la  Perse  un  commencement  de  régime  parlementaire,  une  assemblée 
délibérante  où  les  intérêts  étaient  représentés. 

Cette  révolution,  car  c*en  est  une,  s*est  faîte  padOquement.  Elle  a 
eu  ceci  de  particulier  qu'elle  a  été  fomentée  par  les  mollahs,  e*est-à-dire 
par  les  prêtres  etparlesétudians  en  théologie.  Le  phénomène  s'est  pro- 
duit en  Perse  dans  des  conditions  qui  n'étaient  pas  moins  imprévues. 
Les  mollahs  se  sont  mis  en  grève,  se  sont  réfugiés  à  Kerbellat  conmie 
sur  une  aorte  de  mont  Aventin,  et  finalement  dans  le  parc  de  la  léga- 
tion britannique,  d'où  ils  ont  adressé  leurs  revendications  au  gouver- 
nement. Celui-ci  a  cédé  et  la  Perse  a  eu  un  embryon  de  constitution, 
ce  qui  justiûe  le  proverbe  qu'à  quelque  chose  malheur  est  bon.  Les 
besoins  d'argent  du  chah  ont  eu  encore  une  conséquence  politique 
assez  heureuse.  Pendant  longtemps,  l'Angleterre  et  la  Russie  ont  été 
en  rivalité  en  Perse  un  peu  sur  toutes  choses,  et  en  particulier  à 
propos  des  emprunts  à  fournir  à  son  souverain.  C'était  tantôt  l'une, 
tantôt  l'autre  qui  l'emportait.  Le  dernier  emprunt  de  10  millions  fait 
par  MouzafTer  Eddine  l'a  été  de  compte  à  demi  auprès  de  l'Angleterre 
et  de  la  Russie,  qui  s'étaient  mises  d'accord  aiir  le  terrain  financier  en 
attendant  qu'elles  parvinssent  à  l'être  aussi  sur  d'autres.  On  en  a  le 
désir  sincère  à  Londres  et  à  Saint-Pétersbourg,  mais  on  ne  sait  pas 
toujours  comment  s'y  prendre,  et  les  agens  des  deux  pays  en  Perse, 
fidèles  à  une  tradition  invétérée,  continuent  d'intriguer  et  de  lutter 
avec  acharnement  les  uns  contre  les  autres,  rendant  par  là  tout  rap- 
prochement entre  les  deux  gouvememens  plus  difûcile.  iMouzaiTer 
Eddine,  dans  tout  le  cours  de  son  règne,  s'est  appliqué  à  tenir  la 
balance  égale  entre  l'Angleterre  et  la  Russie.  Son  système,  très 
simple,  consistait  à  s'appuyer  tantôt  sur  la  première  contre  la  se- 
conde, tantôt  sur  la  seconde  contre  la  première  :  peut-être  n'a-t-il  pas 
vu  sans  un  étonnement  mêlé  d'inqpiiêtude  l'entente  finale  qui  s'e«(t 
produite  entre  elles  dans  un  domaine  particulier.  Mais,  là  comme  ail- 
leurs, il  a  subi  les  événemens  avec  docilité.  Il  faut  souhaiter  que 
celte  politique  de  transaction  et  de  conciliation  se  développe  et  se 
consolide  entre  la  Russie  et  l'Angleterre  :  elles  en  profiteraient  l'une 
et  l'autre  en  Europe  et  en  Asie,  et  la  Perse  n'aurait  pas  à  en  souffrir. 

Mouzafi'er  Eddine  a  toujours  montré  des  sympathies  pour  la 
France,  où  il  venait  assez  souvent  chercher  un  peu  de  santé,  dans  nos 
stations  balnéaires.  En  dehors  des  gaspillages  financiers  dont  nous 


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480  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avons  dit  quelles  ont  été  les  suites,  il  n*a  pas  fait  de  mal  à  son  pays  et 
n'a  pas  empêché  le  bien  qui  s'y  est  fait  spontanément.  N'est-ce  pas, 
en  somme,  un  éloge  pour  un  souverain  oriental? 

P,-S.  —  Les  nécessités  de  la  mise  en  page  nous  ont  obligés  d'écrire 
cette  chronique  un  peu  avant  la  date  de  sa  publication  :  elle  était  com- 
posée lorsque  nous  avons  eu  connaissance  de  la  nouvelle  Encyclique 
pontificale.  Ce  document  a  une  importance  qui  n'échappera  à  per- 
sonne, sans  que  nous  ayons  besoin  de  la  signaler.  Quelque  opinion 
qu'on  en  ait,  il  faut  remercier  le  Saint-Père  d'avoir  parlé  cette  fois 
avant  la  réunion  des  évêques,  et  non  pas  après.  L'Encyclique  nouvelle 
a  deux  parties  distinctes.  Dans  la  première,  le  Saint-Père  repousse 
comme  non  fondées  les  allégations,  ou  plutôt  les  accusations  qui  ont 
été  dirigées  contre  lui  par  le  gouvernement  français  :  il  semble  môme 
s'appliquer  dans  certains  passages  à  réfuter  directement  les  discours 
de  M.  Briand,  qui  ont  mis  à  sa  charge  la  responsabilité  des  épreuves 
douloureuses  auxquelles  l'Eglise  de  France  est  aujourd'hui  condamnée. 
Mais  la  seconde  partie  est,  pour  le  moment  du  moins,  la  plus  grave. 
Le  Saint-Père  y  doime  son  avis  sur  la  loi  du  2  Janvier  dernier,  et  il  la 
condamne  avec  la  même  sévérité  que  la  précédente.  Les  raisons 
sérieuses  ne  lui  manquent  malheureusement  pas  pour  cela,  puisque 
cette  loi  consacre  ce  que  l'Église  considère  comme  une  spoliation,  et 
ne  lui  offre  en  échange  qu'une  vie  aléatoire  et  précaire.  La  question 
.  que  nous  avons  indiquée  plus  haut  n'en  subsiste  pas  moins,  et  elle 
■  continue  de  s'imposer  impérieusement  aux  évèques  :  comment 
TÉglise  peut-elle  et  doit-elle  demain  s'organiser  pour  vivre?  Y  a-t-il, 
dans  ces  lois  obscures  et  mal  faites,  quelques  dispositions  sur  les- 
quelles on  peut  malgré  tout  s'appuyer?  Est- il  possible  d'y  trouver, 
sans  s'écarter  des  instructions  de  Rome,  une  planche  de  salut,  si 
étroite  soit-elle  ?  C'est  aux  évéques  à  le  dire.  Les  difficultés  de  leur 
tâche  nous  apparaissent  plus  lourdes  que  jamais  :  raison  de  plus  pour 
adresser  à  leur  esprit  d'initiative  un  appel  encore  plus  chaleureux. 

FRANas  Charmes. 

Le  Secrétaire  de  la  Rédaction^  Gérant, 

Joseph  Bertrand. 


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LES  RAISONS  DU  CONCORDAT 


I.  —  LE  RÉGIME  DE  LA  SÉPARATION 
SOUS  LE  CONSULAT  ET  L'ANARCHIE  RELIGIEUSE 


I 

Quatre  mois  avant  le  18  brumaire,  Boulay  de  la  Meurlhe 
prononçait  ces  mots,  à  la  tribune  des  Cinq-Cents  :  «  Si  un 
homme  à  la  tête  de  dix  mille  soldats  disait  au  peuple  :  Je  vais 
vous  rendre  votre  liberté  religieuse,..  »  De  violens  murmures  inter- 
rompirent Torateur  et  Tempêchèrent  d'achever.  Il  dut  descendre 
de  la  tribune. 

On  était  au  temps  où  sévissait  la  liberté  révolutionnaire.  Un 
renouvellement  de  rigueurs  s'était  appesanti  sur  les  cultes,  après 
l'émancipation  désordonnée  et  la  grande  renaissance  qui  avaient 
suivi  Thermidor.  Maintenant,  c'était  le  régime  fructidorien  :  un 
mélange  d'hypocrisie  et  de  brutalité;  la  liberté  des  cultes  pro- 
clamée en  principe  et  effectivement  anéantie  ;  la  grande  majo- 
rité du  clergé  dispersée,  les  prêtres  insermentés  presque  tous 
déportés,  emprisonnés,  bannis  ou  réduits  à  se  cacher,  les  con- 
stitutionnels eux-mêmes  inquiétés  ;  un  certain  nombre  d'églises 
rouvertes  et  partagées  entre  les  divers  cultes,  un  plus  grand 
nombre  d'églises  fermées  depuis  93  ou  refermées  après  Fructi- 
dor; toute  pratique  extérieure  interdite,  les  enterremens  sans 
prêtre,  les  croix  abattues,  les  clochers  muets;  le  calendrier  répu- 
blicain se  faisant  instrument  de  déchristianisation  et  s'imposant 
comme  loi  de  l'État,  supprimant  les  fêtes  religieuses,  ordonnant 
impérativement  la  célébration  des  fêtes  civiques,  obligeant  les 

TOME  XXXVIl.  —  1907.  31 


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482  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

citoyens  sous  peine  d'amende  et  de  prison  à  travailler  le  di- 
manche et  à  chômer  le  Décadi,  obligeant  en  certains  départe- 
mens  Téglise  à  se  fermer  le  dimanche  et  à  transférer  au  Décadi 
l'office  dominical,  interdisant  les  marchés  à  poisson  au  jour  de 
ci-devant  vendredi;  en  somme,  un  enchevêtrement  de  lois 
iniques,  vexaloires,  absurdes,  souvent  aggravées  par  des  arrêtés 
locaux.  Ces  persécutions  et  ces  monstrueuses  puérilités  avaient 
fini  par  excéder  à  peu  près  tout  le  monde  ;  elles  provoquaient 
surtout  un  profond  mouvement  de  réaction  rurale. 

Le  paysan  de  France  avait  été  le  principal  bénéficiaire  de  la 
Révolution.  Les  premiers  et  fondamentaux  bienfaits  de  la  Révo- 
lution, abolition  des  servitudes  et  redevances  féodales,  affran- 
chissement de  la  terre,  liberté  du  commerce  intérieur,  avaient 
imprimé  à  lagriculture,  depuis  dix  ans  et  même  dans  les  pires 
jours,  un  commencement  d'essor.  La  lourdeur  des  impôts,  la 
conscription,  le  désordre  général  ne  contrariaient  que  partielle- 
ment ce  progrès.  Ce  qui  tourna  la  masse  agraire  contre  le  régime 
améliorateur  de  son  sort,  ce  fut  la  persécution  de  ses  croyances 
et  le  dérangement  de  ses  habitudes.  Cette  violence  faite  au  sens 
traditionnel  de  la  race  préjudicia  plus  au  régime  républicain  que 
la  Terreur.  On  peut  lire  les  rapports  des  commissaires  nommés 
par  le  Directoire  en  chaque  département  près  de  l'autorité  locale, 
afin  de  requérir  et  de  surveiller  l'exécution  des  lois.  La  corres- 
pondance de  ces  agens,  animés  du  plus  pur  zèle  sectaire,  n'est 
qu'une  longue  doléance.  Sans  aucune  exception,  sans  la  moindre 
dissidence,  tous  reconnaissent  que  la  population  des  campagnes 
s'irrite  du  système  d'irréligion  obligatoire  et  réagit  ^  des  degrés 
divers. 

La  lutte  atroce  qui  se  remet  à  ensanglanter  l'Ouest  n'est 
qu'une  guerre  de  religion,  où  des  masses  catholiques  suivent  au 
combat  des  chefs  royalistes.  En  1799,  une  irruption  de  paysans 
exaspérés  surgit  des  vallées  pyrénéennes  et  menace  Toulouse. 
Dans  la  Haute-Garonne  et  les  pays  d'alentour,  la  réaction  rurale 
assiège  le  jacobinisme  urbain.  D'un  bout  à  l'autre  de  la  chaîne 
des  Cévennes,  la  guerre  de  partisans  circulait,  avivée  par  l'exé- 
cution violente  des  lois  qui  supprimaient  toute  pratique  reli- 
gieuse au  nom  de  la  science  et  du  progrès.  Contre  les  dragon- 
nades philosophiques,  le  catholicisme  cévenol  avait  ses 
camisards.  L'Ardèche  était  en  feu,  la  Lozère,  la  Haute-Loire  et 
toute  la  partie  montagneuse  du  massif  central  en  fermentation 


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p^"^ 


LES   RAISONS  DU  CONCORDAT.  483 

continue.  Dans  le  Nord,  la  dévote  Belgique,  la  région  des 
Flandres,  récemment  annexée,  s'est  soulevée  en  1798  contre  le 
régime  impie.  Et  même  la  masse  des  départemens  d'esprit 
moyen,  les  contrées  dociles  par  situation  et  par  tempérament, 
les  molles  rives  de  la  Loire  et  du  Cher,  les  plateaux  du  centre, 
1^  coteaux  bourguignons,  les  vallonnemens  de  TIle-de-Franoe, 
les  pays  découverts  de  Picardie  et  de  Champagne,  les  régions 
apathiques,  les  grandes  plaines  d'indifférence  s'émeuvent. 

Pour  citer  des  exemples  épars,  le  commissaire  du  Loiret  autant 
que  celui  de  l'Aisne,  ceux  de  l'Oise  et  de  l'Indre,  ceux  des  Landes 
et  de  la  Corrèze,  écrivent  en  termes  à  peu  près  identiques  que  le 
paysan  k  tète  dure  tient  à  ses  pratiques  et  refuse  de  se  plier  aux 
rites  nouveaux.  Lorsque  ces  rites  s'accomplissent,  c'est  par  pure 
contrainte  :  selon  l'aveu  cynique  du  commissaire  près  le  dépar- 
tement du  Nord,  le  peuple  fait  marcher  le  système  décadaire 
<c  comme  la  chiourme  fait  voguer  une  galère  (1).  »  La  résistance 
s'étend  jusqu'aux  départemens  notés  pour  leur  esprit  civique, 
tels  que  l'Ain  et  l'Isère  ;  chez  les  habitans  de  l'Ain,  les«  moyens 
violens  employés  pour  leur  faire  [contracter  de  nouvelles  habi- 
tudes n'ont  servi  qu'à  leur  rendre  plus  chères  les  anciennes.  » 
L'Est  proprement  dit,  la  ci-devant  Lorraine,  les  Vosges,  l'Alsace 
restent  d'esprit  ardemment  patriote,  militaire  et  républicain.  Ces 
départemens  voisins  des  frontières  demeurent  en  pleine  crise 
d'héroïsme.  Avec  un  admirable  entrain,  ils  paient  l'impôt,  font 
partir  leurs  conscrits,  fournissent  des  volontaires,  fournissent  à 
d'accablantes  réquisitions  en  nature.  «  L'ombre  au  tableau,  — 
d*après  un  administrateur,  —  c'est  le  fanatisme,  »  c'est-à-dire,  en 
style  de  l'époque,  la  persévérance  du  sentiment  religieux.  Ces 
populations  qui  continuent  de  se  dévouer  à  la  défense  française, 
désobéissent  néanmoins  aux  prescriptions  décadaires,  où  elles 
Toient  intolérance  et  tyrannie,  et  regrettent  leurs  prêtres  (2). 

(1)  Tous  les  docnmens  que  nons  citons  sans  indiquer  de  référence  spéciale 
•ont  tirés  des  Archives  nationales,  série  FIC,  lïl.  Cette  série  contient  notam- 
ment les  rapports  des  dernières  administrations  du  Directoire  et  des  premiers 
préfets. 

(2)  Dès  1796,1e  général  Clarke  écrivait  dans  une  note  destinée  à  Bonaparte, 
commandant  de  l'armée  d'Italie  :  «  Nous  avons  memqué  notre  révolution  de  reli- 
gion. On  est  redevenu  catholique  romain  en  France,  et  nous  en  sommes  peut-être 
«u  point  d'avoir  besoin  du  Pape  lui-même,  pour  faire  seconder  chei  nous  la  Révo- 
lution par  les  prêtres,  et  par  conséquent  par  les  campagnes,  qu'ils  sont  parvenus  à 
gouverner  de  nouveau.  Si  on  eût  pu  anéantir  le  Pape  il  y  a  trois  ans,  c'eût  été 
r^nérer  l'Europe...  11  faut  trente  ans  de  liberté  de  la  presse  en  Italie  et  en  France 


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i84  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

Les  prêtres  restés  à  Tintérieur,  ceux  qui  se  hasardaient  ï 
rentrer,  répondaient  souvent  à  la  persécution  par  des  violences 
de  parole  et  de  conduite.  Chez  ce  clergé,  à  côté  d'admirables  et 
toutes  chrétiennes  vertus,  on  aperçoit  des  passions  exaspérées  par 
la  souffrance  et  Tinjustice.  Ces  prêtres  mis  hors  la  loi  se 
comportent  en  ennemis  des  lois.  En  départemens  de  guerre  civile 
et  de  banditisme,  en  ces  sombres  régions,  on  voit  des  prêtres 
s'enrôler  dans  les  guérillas  contre-révolutionnaires.  Dans  TAvey- 
Fon,  on  en  signale  un  qui  s'est  fait  chef  de  bande  :  «  réuni  avec 
six  autres  prêtres  de  la  même  espèce,  retiré  dans  les  lieux  les 
plus  àauvages  du  département,  c'est  au  milieu  des  bois,  toujours 
muni  de  pistolets,  qu'il  célébrait  les  cérémonies  ;  il  avait  enfin 
poussé  les  excès  à  un  tel  point  que  les  prêtres  réfractaires 
l'avaient  eux-mêmes  frappé  d'interdiction  avec  ses  collègues  (1).» 
Dans  le  Gard/  on  arrête  un  ex-prieur  désigné  sous  le  nom  de 
Sans-Peur  :  «  déjà  condamné  à  mort  depuis  six  ans,  il  offi- 
ciait armé  de  deux  paires  de  pistolets,  d'un  sabre  et  d'un  fusil  i 
deux  coups  posés  sur  l'autel  (2).  »  Un  prêtre  se  fait  tuer  à  la 
tête  des  insurgés  de  la  Haute-Garonne.  Faits  exceptionnels,  carac- 
téristiques néanmoins  de  l'état  de  guerre  aigu  qui  subsiste  entre 
l'État  révolutionnaire  et  l'Église  !  Dans  tous  les  départemens,  les 
rapports  administratifs  accusent  au  moins  les  prêtres  de  fomenter 
la  haine  de  la  République,  la  désobéissance  aux  lois,  et  d'em- 
ployer à  cette  fin  la  prédication  sourde,  les  instructions  privées, 
le  confessionnal.  Un  des  reproches  qu'on  leur  adresse  le  plus 
souvent  est  d'inciter  les  conscrits  à  la  désertion.  Il  est  positif 
qu'en  beaucoup  de  lieux,  les  prêtres  faisaient  cause  conmione 
avec  l'agitation  royaliste  et  la  réaction  militante. 

  la  fin  du  Directoire,  dans  la  majorité  des  départemens,  la 
masse  rurale  tournait  au  royalisme  ;  elle  avait  pris  en  horreur 
le  mot  de  République,  devenu  à  ses  yeux  synonyme  de  per- 
sécution religieuse.  Les  administrateurs  le  constataient  amè- 
nement,  mais  quelques-uns,  plus  perspicaces  que  les  autres, 
comprenaient  que  les  paysans  ne  redemandaient  un  roi  que  pour 
ravoir  la  Croix  :  «  Ceux  d'entre  eux  qui  soupirent  après  le  retour 
de  l'ancien  régime,  écrit  le  commissaire  du  Loiret,  désirent  eu- 

pour  amener  ce  moment  et  abattre  la  puissance  spirituelle  de  rérèquedeRome»** 
Du  Tell,  Romet  Naples  et  le  Directoire,  p.  406-407. 

(1)  Bibliothèque  nationale,  fonds  français,  ii 361. 

(2)  Ibid. 


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LES   RAISONS  DU   CONCORDAT.  485 

core  moins  un  roi  que  de  retrouver  des  prêtres,  des  processions 
et  des  cloches.  »  Le  commissaire  de  la  Nièvre  a  vu,  parmi  ses 
paysans,  «  tel  homme  qui  est  d'un  fanatisme  outré  et  qui  ne  vou- 
drait pas  le  retour  de  Tancien  régime.  »  Le  commissaire  du  Tarn 
écrit  :  «  Beaucoup  de  gens  tendent  à  la  poyauté  par  horreur  de 
l'irréligion  républicaine,  »  et,  signalant  l'état  d'esprit  de  la  po. 
puiation  agricole,  il  ajoute  :  «  De  là  sa  tendance  irréfléchie  vers 
la  royauté  qu'elle  n'aime  ni  ne  désire  sincèrement.  »  Le  com- 
missaire du  Nord  écrit  crûment  :  «  Plus  je  parcours  le  départe- 
ment, plus  j'aperçois  que  Tespril  public  est  subordonné  aux  pré- 
jugés religieux.  Rendez  les  crucifix,  les  cloches,  les  dimanches 
et  surtout  ceux  qui  vivent  de  ces  mômeries,  et  tout  le  monde 
criera  :  Vive  la  République!  »  Les  croix,  les  églises,  les  prêtres, 
les  autels,  qui  les  rendrait?  Comme  un  grand  nom  s'imposait  à 
l'imagination  publique,  comme  on  parlait  de  l'expédition 
d'Egypte  et  de  son  chef  prodigieux,  le  bruit  courait,  dans  cer- 
taines campagnes,  «  que  Buonaparte  revenait  en  France  avec 
sept  mille  prêtres  pour  remplacer  ceux  que  le  gouvernement  a 
fait  déporter.  » 

Bonaparte  ne  fut  pas  d'abord  l'homme  dont  Boulay  de  la 
Meurthe  avait  annoncé  la  venue,  et  que  le  peuple  attendait. 
Revenu  d'Egypte,  il  fit  son  coup  d'État  de  Brumaire  à  l'aide  de 
révolutionnaires  écœurés  de  Tanarchie  directoriale  et  possédés 
de  l'instinct  reconstituant.  Ces  politiques  voulaient  que  la  Répu- 
blique mieux  conformée  se  fît  ordre  et  gouvernement  ;  ils  n'en- 
tendaient nullement  la  livrer  aux  factions  de  droite.  Il  ne  faut 
jamais  perdre  de  vue  que  le  Consulat  est  à  ses  débuts  ce  que 
nous  appellerions  aujourd'hui  un  pur  gouvernement  de  gauche. 
Les  hommes  qui  avaient  concouru  à  sa  formation,  assagis  en  po- 
litique, restaient  foncièrement  antichrétiens  et  rigoureusement 
philosophes.  Ils  représentaient  l'orthodoxie  rationaliste,  qui 
avait  son  centre  à  Flnstitut.  Bonaparte  lui-même  faisait  partie 
de  ce  grand  corps  et  se  donnait  Tair  de  puiser,  auprès  de  ses  con- 
frères ses  inspirations  doctrinales.  C'est  avec  des  penseurs  tels 
que  Cabanis,  Monge,  BerthoUet,  Laplace,  qu'il  avait  paru  se  com- 
poser après  Brumaire  un  conseil  spirituel,  feulement,  si  dési- 
reux qu'il  fût  de  ménager  les  dogmes  et  les  préjugés  officiels, 
l'insigne  chef  de  guerre  voulait  se  faire  avant  tout  le  pacificateur 
des  Français,  le  rassemble ur  de  la  nation  affreusement  déchirée. 

Or,  plus  que  toute  autre,  la  question  religieuse  envenimait 


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486  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

les  haines  et  exaspérait  les  passions.  Elle  s'imposait  aux  Consuls, 
capitale  dans  l'Ouest,  partout  très  grave,  hérissée  de  difficultés, 
presque  inextricable  en  ses  détours,  complexe  et  compliquée. 
Bonaparte  Taborda  sans  prétendre  encore  à  la  résoudre  intégra- 
lement. Il  sentait  sourîlre  des  profondeurs  de  la  nation  et  mon- 
ter vers  lui  une  immense  aspiration  à  la  paix  religieuse,  à  la  to- 
lérance; il  le  sentait  d'autant  mieux  qu'il  possédait  au  suprême 
degré,  comme  l'a  dit  un  homme  de  pensée  grave  (1),  «  rinstinct 
de  l'instinct  des  multitudes.  »  Il  voulut  frapper  les  esprits  et  fure 
quelque  chose  pour  le  peuple  chrétien,  sans  trop  faire.  Dès  que 
la  constitution  de  Tan  VIII  et  le  plébiscite  ratificateur  l'eurent 
établi  premier  Consul,  il  prit  une  série  de  retentissantes  demi- 
mesures. 

II 

Le7niv6sean  VIII, — 28décembre  1799, — trois  jours  après  son 
avènement  à  la  première  magistrature,  il  fit  formuler  en  Conseil 
d'État  plusieurs  arrêtés,  qui  reçurent  ime  éclatante  publicité. 

En  premier  lieu,  il  remettait  en  vigueur  et  comme  promulguait 
à  nouveau  les  lois  conventionnelles  de  l'an  III  sur  la  liberté  des 
cultes.  Ces  lois,  odieusement  dénaturées  par  le  Directoire,  pro- 
nonçaient la  séparation  de  l'État  et  des  Églises  et  reconnais- 
saient la  liberté  de  tous  les  cultes;  elles  ne  leur  accordai^t 
pourtant  qu'une  liberté  minime,  dépourvue  de  toute  publicité 
en  dehors  des  temples,  garrottée  de  restrictions  ;  le  mot  y  était 
plus  que  la  chose,  mais  la  reprise  du  mot  par  Bonaparte  fut 
d'un  puissant  effet.  En  outre,  le  premier  Consul  décidait  que  les 
lois  restitutives  des  églises,  telles  qu'elles  avaient  été  édictées 
également  par  la  Convention  thermidorienne,  seraient  réeUe- 
ment  exécutées,  et,  en  fait,  un  plus  grand  nombre  d'églises  furent 
rouvertes.  Bonaparte  cassait  les  arrêtés  des  administraticms 
locales  qui  avaient  ordonné  aux  églises  de  se  fermer  le  dimanche 
et  de  ne  s'ouvrir  que  le  Décadi  :  «  Aucun  honmie  ne  peut  dire  i 
un  autre  homme  :  «  Tu  exerceras  un  tel  culte^  tu  ne  rexercenu 
qu'un  tel  Jour,  »  disait-il  dans  une  proclamation. 

Enfin,  rompant  avec  la  tradition  révolutionnaire  qui  avait 
assujetti  les  prêtres  à  des  sermens  successifs,  dont  plusieurs 


(ij  Guixot. 


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LES   RAISONS   DU   CONCORDAT.  487 

étaient  interdits  par  la  loi  religieuse  et  en  fait  suspensifs  du  culte, 
il  n'exigeait  plus  du  clergé  qu'une  simple  promesse  de  fidélité  à 
la  constitution  politique  de  l'État,  h  la  constitution  de  l'an  VIII. 
Un  article  de  source  officielle,  inséré  dans  le  Moniteur,  vint 
donner  h  cet  engagement  le  sens  le  plus  large  et  se  présenta 
comme  une  invite  marquée  aux  vrais  catholiques,  aux  inser- 
mentés; on  leur  expliquait  que  l'engagement  exigé  d'eux  ne  les 
obligerait  pas  h,  défendre  la  constitution ,  à  s'en  approprier  les 
principes,  mais  seulement  à  ne  point  la  combattre  :  ce  ne  serait 
qu'un  acte  de  soumission  passive  à  la  légalité  existante. 

Par  ces  dispositions  relativement  libérales,  Bonaparte  se 
détachait  de  son  parti,  se  mettait  en  avance  sur  les  révolution- 
naires qui  composaient  encore  le  gros  de  son  armée  civile.  Les 
fanatiques  d'irréligion  lui  reprochèrent  ses  édits  de  tolérance. 
L'Institut  le  bouda.  «  Ce  parti,  —  dit  un  rapport  royaliste  en  par- 
lant des  philosophes  et  idéologues,  —  se  plaint  des  dispositions 
plus  douces  que  Bonaparte  adopte  pour  les  prêtres,  et  le  collège 
des  athées  (l'Institut)  ne  les  lui  pardonne  pas  (1)...  »  Le  Tribu- 
nat  et  le  Corps  législatif  ne  manquaient  pas  une  occasion  d'affi- 
cher leur  incrédulité  haineuse;  ils  cherchaient  encore  moins  à 
borner  les  pouvoirs  du  Consul  qu'à  rétrécir  sa  politique.  Et 
jusque  dans  les  ministères,  dans  les  bureaux,  ime  opposition  se 
manifesta. 

A  l'Intérieur,  le  citoyen  Beugnot,  ex-député  royaliste  à  la 
Législative,  l'un  des  futurs  rédacteurs  de  la  Charte  de  1814,  avait 
obtenu  auprès  du  ministre  Lucien  Bonaparte  une  fonction,  sous 
un  titre  vague,  et  s'était  fait  une  situation.  Il  renchérissait  sur  la 
prétrophobie  officielle.  Dans  un  rapport,  il  osait  blâmer  l'arrêté 
pris  d'emblée  en  Conseil  d'État,  alors  que  l'initiative  eût  dû 
venir  du  ministère  :  «  Si  le  ministre  eût  produit  l'ensemble  des 
faits  qui  sont  imputés  aux  prêtres  catholiques  [dans  les  actes 
publics  que  j'ai  sous  les  yeux,  le  Conseil  eût  reconnu  que  le 
moment  n'était  pas  arrivé  de  prendre  son  dernier  arrêté  sur 
l'exercice  des  cultes  (2).  »  Mettre  en  garde  le  gouvernement 
contre  les  prêtres,  c'est  à  quoi  Beugnot  s'applique  :  «  Si  on  les 
flatte,  ils  se  persuadent  qu'on  les  craint,  et  dès  qu'ils  se  croient 
à  craindre,  ils  le  deviennent  (3).  » 

(1)  Archives  de  Chantilly. 

(i)  Archives  nationales,  papiers  Beugnot,  AB,  XIX. 

(I)  IM. 


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488  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Fouché,  ministre  de  la  Police  générale,  fit  plus;  il  imagina 
un  moyen  de  tourner,  d'éluder  Tarrété  consulaire  sur  les  prêtres, 
€t  d'en  restreindre  la  portée  pratique.  Par  ime  interprétation 
outrageusement  arbitraire,  il  prétendit  qu'aucun  prêtre  ne  pou- 
vait être  admis  à  signer  la  promesse  et  à.  se  mettre  en  règle  avec 
la  loi  s'il  n'avait  prêté  dans  le  temps  tous  les  sermens  exigés.  La 
promesse  ne  tiendrait  pas  lieu  des  anciens  sermens,  elle  devrait 
se  surajouter  à  eux;  ce  serait  un  ënga^ment  non  substitué,  mais 
superposé  aux  autres.  Des  instructions  furent  données  dans  ce 
sens  par  le  ministère  de  la  Police.  Le  dessein  de  Fouché  était 
clair  et  ressort  d'ailleurs  de  divers  témoignages  :  c'était  de  réser- 
ver aux  seuls  constitutionnels,  aux  jureitrSy  le  bénéfice  du  libé- 
ralisme consulaire,  bien  que  la  Constitution  civile  du  clergé  fût 
dépourvue  depuis  93  de  toute  existence  légale.  Plus  intelligent 
que  les  maniaques  d'irréligion,  plus  perfide,  Fouché  admettait 
qu'il  se  reformât  en  France  ime  Eglise,  mais  il  la  voulait  schis- 
matique  et  détachée  de  Rome,  inféodée  à  la  Révolution.  Pour 
ranimer,  pour  galvaniser  l'Église  constitutionnelle,  il  essayait  de 
lui  rendre  une  situation  privilégiée  et  un  monopole  de  fait. 

Les  catholiques  en  appelèrent  du  ministre  au  Consul.  Il  exis- 
tait à  Paris  un  groupe  de  catholiques  de  foi  profonde  et  de  vie 
édifiante,  désireux  de  réconcilier  l'Eglise  avec  les  lois  nouvelles, 
avec* les  lois  plus  douces;  leurs  chefs  étaient  les   anciens  supé- 
rieurs de  Saint-Sulpice  et  principalement  l'abbé  Émery,  cet  in- 
fatigable artisan  de  la  pacification  religieuse.  Au   nom  de   ce 
groupe,  l'abbé  Bemier,  qui  s'était  signalé  en  obtenant  la  sou- 
mission des  chefs  vendéens,  ^'^nt  trouver  le  premier  Consul. 
L'attitude  de  Bonaparte  fut  caractéristique  de  ces   temps   de 
transition  et  des  ménagemens  dont  il  recouvrait  encore  ses  in- 
tentions profondes.   Il  ne  réprima  pas  son  ministre  par  acte 
public,  mais  le  désavoua  nettement  en  conversation.  D'après  ses 
propres  paroles  à  Bernier,  les  lettres  et  instructions  du  ministre 
n'exprimaient  pas  la  véritable  pensée  du  gouvernement.  Cette 
pensée,  il  fallait  la  chercher  dans  les  termes  mêmes  de  l'arrêté 
et  dans  l'article  du  Moniteur  qui  en  était  le  commentaire  auto- 
risé. En  conséquence,  on  ne  pouvait  opposer  &  aucun  prêtre  le 
défaut  de  serment  antérieur  comme  un  empêchement  à  souscrire 
la  promesse  et  à  exercer  le  culte.  Pratiquement,  l'interprétatioii 
de  Bonaparte  prévalut  peu  à  peu  sur  celle  de  Fouché. 

Toutefois,  Bonaparte  n'avait  pas  révoqué  les  pénalités  indivi* 


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LES   RAISONS   DU  CONCORDAT.  489 

duellesy  les  arrêtés  de  déportation  lancés  par  le  Directoire  contre 
une  infinité  de  prêtres  catholiques,  à  raison  de  délits  ou  de  pré- 
tendus délits  contre-révolutionnaires  ;  il  n'avait  pas  abrogé  en 
termes  formels  les  lois  de  bannissement  portées  par  la  Législa- 
tive et  la  Convention  contre  ht  masse  des  insermentés. 

Sous  le  Directoire  fructidorien,  des  centaines  de  prêtres  avaient 
été  déportés  en  Guyane.  La  plupart  y  avaient  péri,  suppliciés 
par  le  climat;  Bonaparte  ne  se  pressa  pas  de  rappeler  les  survi- 
vans^  laissant  se  prolonger  leur  agonie  ;  c'est  l'une  des  tacbesqui 
pèsent  sur  sa  mémoire.  D'autres  prêtres  par  centaines  avaient 
été  entassés  dans  les  îles  de  Ré  et  d'Oléron.  On  mit  en  liberté 
ceux  qui  consentirent  h  signer  la  promesse  ;  sur  les  autres,  la 
surveillance  se  relâcha  :  il  y  eut  des  élargissemens  et  des  éva- 
sions en  masse. 

Outre  les  déportés,  il  y  avait  les  reclus.  Les  prisons  départe- 
mentales regorgeaient  de  prêtres  condamnés  h  la  déportation  et 
dispensés  de  cette  peine  par  le  Directoire,  à  raison  de  leur  âge 
ou  de  leurs  infirmités  ;  on  les  tenait  enclos  dans  des  locaux  dits 
de  détention  ou  de  «  réunion.  »  Les  préfets,  autorisés  sous  leur 
responsabilité  à  modifier  le  sort  de  ces  malheureux,  usèrent 
diversement  de  cette  latitude.  Prenons  un  exemple.  A  Mont-de- 
Marsan,  le  préfet  trouve  en  prison  vingt-deux  prêtres,  affreuse- 
ment malades.  Le  ministre  de  la  Police  l'a  autorisé  à  les  ren- 
voyer en  simple  surveillance  dans  leurs  commîmes  respectives. 
Le  préfet  prend  sur  lui,  en  les  élargissant,  de  les  autoriser  à 
rester  au  chef-lieu.  Le  jour  où  cette  mesure  est  connue,  le  peuple 
se  porte  en  tumulte  à  la  prison  ouverte  et  vient  assister  dévote- 
ment aux  messes  que  les  prêtres  y  célèbrent,  avant  de  sortir. 
Cette  fois,  le  préfet  trouve  la  manifestation  excessive  et  suspend 
l'adjoint  qui  l'a  tolérée.  Ailleurs,  on  met  en  liberté  tel  ecclé- 
siastique, on  retient  tel  autre,  sans  savoir  au  juste  pourquoi. 
Certains  préfets  jugent  imprudent  d'ouvrir  trop  tôt  les  prisons 
pour  prêtres  et  blâment  le  libéralisme  de  leurs  collègues. 

Dans  rénorme  quantité  de  prêtres  rentrés  en  France  au  len- 
demain de  la  Terreur,  lors  de  la  première  accalmie,  tous 
n'avaient  pc^  été  déportés  ou  emprisonnés  après  le  18  fructidor 
et  la  reprise  des  rigueurs.  Tous  s'étaient  trouvés  sujets  aux  lois 
de  bannissenient  que  le  Directoire  avait  rééditées  avec  un  grand 
fracas  de  menaces.  La  plupart  d'entre  eux  étaient  cependant  res- 
tés en  France.  Ils  avaient  réussi  à  se  dissimuler,  à  échapper  aux 


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490  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

poursuites.  Ils  s'étaient  retirés  au  fond  des  campagnes^  errant  de 
village  en  village,  vêtus  du  sarrau  rustique,  protégés  par  le 
paysan  et  vivant  de  sa  vie,  travaillant  parfois  la  terre  à  ses  côtés 
et  continuant  néanmoins  leur  héroïque  apostolat.  Après  le  dé- 
cret consulaire  sur  la  liberté  des  cultes,  il  y  avait  eu  explosion 
de  christianisme,  réapparition  de  cette  Église  à  la  fois  souffrante 
et  militante.  En  beaucoup  d'endroits,  le  peuple  tirait  lui-même 
les  prêtres  de  leurs  cachettes  ;  il  les  ramenait  d'autorité  dans  les 
églises  et  leur  enjoignait  de  reprendre  publiquement  le  culte, 
sans  se  soumettre  h  aucune  formalité.  En  particulier,  dans  cer- 
taines régions  du  centre,  telles  que  la  Haute-Loire  et  la  Lozère, 
it  y  avait  eu  i^Tesse  de  liberté  religieuse,  griserie  de  délivrance, 
enthousiaste  méprise  sur  la  véritable  portée  des  décrets  de  Bona- 
parte. Les  paysans  de  la  Lozère  criaient  :  «  Nous  avons  été  asse< 
esclaves,  nous  voulons  que  le  culte  s'exerctf  publiquement.  » 
Ailleurs,  reprenant  l'église  par  force,  ils  disaient,  que  (c  formant 
la  plus  grande  masse  de  la  nation,  ce  n'est  que  pour  eux  que 
cette  église  est  destinée,  qu'elle  leur  appartient  et  qu'ils  veulent 
absolument  user  de  la  liberté  des  cultes  accordée  par  la  loi  et 
par  les  arrêtés  des  Consuls.  »  La  lutte  contre  la  Révolution  se 
faisait  au  cri  de  :  «  Vive  la  liberté  !  »  Ces  effervescences  étaient 
maintenant  réprimées,  mais  les  prêtres  surgis  de  terre,  sortis 
des  bois,  restaient  en  vue,  animés  de  sentimens  divers  à  l'égard 
du  gouvernement,  qui  n'exigeait  plus  d'eux  qu'une  promesse  de 
fidélité.  D'autre  part,  les  prêtres  restés  ou  retournés  en  exil  se 
remettaient  à  rentrer,  à  s'insinuer  par  les  frontières  de  terre  et 
de  mer,  d'un  mouvement  d'abord  incertain. 

Parmi  les  prêtres  reparus  ou  rentrés,  quelques-uns  signè- 
rent tout  de  suite  la  promesse  de  fidélité  à  la  constitution.  Le 
plus  grand  nombre  s'y  refusa.  Ces  nouveaux  réfractaires  se 
sentaient  retenus  par  d'honorables  scrupules,  par  la  crainte 
d'adhérer  à  un  pacte  confirmatif  de  dispositions  odieuses  à  leur 
conscience,  telles  que  le  bannissement  à  perpétuité  des  émigrés 
et  la  vente  des  biens  ecclésiastiques.  Puis,  ces  prêtres  de  l'inté- 
rieur continuaient  d'obéir  aux  évoques  du  dehors,  aux  évéques 
émigrés,  et  ceux-ci,  par  zèle  monarchique,  se  montraient  en 
majorité  hostiles  à  la  promesse,  qui  impliquait  reconnaissance 
de  la  forme  républicaine.  Beaucoup  de  prêtres  avaient  eux- 
mêmes  en  exécration  le  seul  mot  de  République  et  conservaient 
la  foi  monarchique.  Ces  dévots  du  trône  autant  que  de  l'autel 


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LES   RAISONS   DU  CONCORDAT.  491 

eussent  considéré  comme  une  apostasie  toute  compromission 
avec  l'infernale  Révolution  et  ses  œuvres  démoniaques.  Ainsi  se 
fit,  indépendamment  de  la  vieille  querelle  qui  subsistait  entre 
catholiques  et  constitutionnels,  une  nouvelle  et  grave  scission 
dans  le  clergé  français,  entre  catholiques  eux-mêmes.  La  division 
ne  portait  sur  aucun  point  de  dogme  ou  de  discipline,  mais 
seulement  sur  la  grande  question  de  savoir  si  TÉglise  doit  se 
désintéresser  des  formes  de  gouvernement  et  peut  accepter  en 
conscience  toute  puissance  établie.  Ce  qui  s'agitait  alors  sous  une 
forme  pressante  et  aiguë,  c'était  ce  qu'on  a  nommé  de  nos  jours 
le  problème  du  ralliement.  Il  y  eut  les  ralliés  et  les  intransi- 
geans,  ceux  qui  firent  la  promesse  et  ceux  qui  s'y  refusèrent; 
une  minorité  de  soumis  contre  une  majorité  d'insoumis. 

Les  soumis  ne  furent  plus  inquiétés  et  purent  librement 
exercer  le  culte,  moyennant  subvention  des  fidèles.  Ils  l'exer- 
çaient dans  les  églises  rouvertes,  lorsqu'elles  n'étaient  pas  occu- 
pées par  les  constitutionnels  ;  ils  exerçaient  de  préférence  dans 
les  chapelles  et  oratoires  que  les  fidèles  étaient  libres  d'ouvrir 
en  se  conformant  à.  certaines  dispositions  légales.  Dans  ces  asiles 
discrets,  le  catholicisme  se  sentait  plus  chez  lui  :  il  n'avait  à  y 
subir  aucun  contact  profanateur;  il  aimait  à  s'y  enfermer  dans 
une  sorte  de  pénombre,  dans  une  atmosphère  d'intimité,  comme 
s'il  eût  craint  de  passer  brusquement  de  l'obscurité  des  cata- 
combes au  grand  jour  des  basiliques  dévastées. 

Les  insoumis  ne  furent  pas  admis  au  bénéfice  de  la  liberté 
légale.  Ces  récalcitrans  n'en  restaient  pas  moins  disséminés  sur  la 
surface  du  territoire  et  persistaient  à  remplir  leur  ministère,  sans 
l'aveu  des  autorités.  Ils  disaient  la  messe  en  maisons  privées  ou 
en  retraites  rustiques.  A  côté  du  culte  qui  s'exerçait  dans  un 
certain  nombre  d'églises,  à  côté  du  culte  qui  s'exerçait  licitement 
dans  les  oratoires,  il  continuait  d'exister  un  culte  illicite,  un 
culte  en  chambre  ou  en  grange,  clandestin,  souvent  nocturne, 
troublé  par  les  Jacobins  locaux;  c'était  celui  que  préféraient 
les  catholiques  fervens  et  la  presque-totalité  des  populations 
rurales. 

Il  était  traité  différemment  selon  les  régions.  Dans  le  Pas-de- 
Calais,  le  préfet  Poitevin-Maissemy  se  donne  encore  le  plaisir 
de  chasser  au  prêtre  et  se  plaint  que  ce  gibier  se  terre  :  «  Il  est 
extrêmement  difficile  de  les  atteindre  en  ce  que,  n'exerçant  les 
cérémonies  de  leur  culte  que  la  nuit  dans  des  maisons  particu- 


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492  REVUE    DES  DEUX   MONDES. 

lières  et  ne  paraissant  jamais  le  jour,  il  ne  serait  possible  de  les 
arrêter  qu'en  faisant  des  visites  domiciliaires  à  des  heures  où  on 
ne  pourrait  pénétrer  dans  les  habitations  sans  violer  la  consti- 
tution. »  Ce  préfet  du  Consulat  regrette  le  bon  temps  de  l'arbi- 
traire directorial.  C'est  dans  son  département  que  l'on  verra 
pendant  quelque  temps  encore  des  messes  furtivement  célébrées 
à  minuit,  des  groupes  de  fidèles  brutalement  dispersés  et  mal- 
traités, d'ignobles  sévices,  des  épisodes  dignes  de  la  Terreur. 
A  l'autre  extrémité  de  la  France,  le  préfet  de  la  Haute-Garonne 
prend  un  arrêté  général  d'expulsion  contre  les  insoumis.  Cet 
elemple  est  imité  par  plusieurs  de  ses  collègues.  En  d  autres 
départemens,  on  ne  voit  plus  que  des  répressions  individuelles 
à  propos  d'infraetions  à  l'ordre  légal;  çà  et  là,  la  gendarmerie 
pourchasse  un  prêtre  qui  s'est  indûment  emparé  d'une  église; 
un  prêtre  est  arrêté  et  poursuivi  pour  sermon  séditieux;  un 
prêtre  de  la  région  rhénane  est  reconduit  à  la  frontière  pour 
avoir  décrié  le  nouveau  système  d'instruction  publique. 

En  général,  les  préfets  tâchent  plutôt  d'incliner  les  prêtres  à 
la  promesse  par  persuasion  et  raisonnement;  ils  essayent  de 
leur  démontrer  que  cet  engagement  civil  n'a  rien  qui  puisse 
blesser  leur  conscience  et  altérer  la  pureté  de  leur  orthodoxie. 
Parfois,  on  se  contente  d'une  promesse  accompagnée  de  restric- 
tions verbales  ou  écrites,  qui  réservent  les  points  délicats.  On 
obtient  ainsi  un  certain  nombre  de  prêtres  amphibies,  à  peu  près 
soumis,  quoique  partiellement  réfractaires.  Quelques  préfets  s'in- 
spirent d'une  véritable  pensée  de  tolérance  et  reconnaissent  même 
la  vertu  sociale  de  la  religion  ;  d'autres,  modérés  en  politique, 
restent  foncièrement  ennemis  de  la  religion  et  des  prêtres.  Ils 
signalent  les  insoumis  comme  éternels  adversaires  de  l'État  répu- 
blicain, contempteurs  des  lois,  agens  de  réactioil,  corrupteurs 
du  peuple,  et  épuisent  contre  eux  le  vocabulaire  traditionnel  de 
la  Révolution,  mais  ne  se  pressent  pas  de  sévir,  car  ils  savent 
que  le  vent  souffle  d'en  haut  à  la  tolérance  et  que  peut-être  on 
leur  pardonnera  plus  aisément  un  défaut  qu  un  excès  de  zèle. 

Le  gouvernement  ne  se  fait  pas  une  règle  uniforme  d'indul- 
gence ou  de  sévérité.  Il  laisse  la  difficulté  religieuse  se  décen- 
traliser, en  quelque  sorte,  et  abandonne  les  préfets  à  leurs  inspi- 
rations, ce  qui  souvent  les  embarrasse,  ou  il  se  détermine  selon 
les  cas,  selon  les  lieux.  Il  en  vient  à  respecter  l'état  d'esprit  de 
certaines  populations  dites  arriérées,  ensevelies  «c  soui  la  rouille 


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LES   RAISONS   DU   CONCORDAT.  493 

des  plus  anciens  préjugés,  »  auxquelles  il  paraît  impossible  d*ar- 
racher  encore  une  fois  leurs  pasteurs  de  prédilection.  Dans  les 
départemens  belges,  en  Alsace,  dans  la  Savoie  où  la  Terreur  elle- 
même  na  pu  décapiter  les  clochers  et  abattre  les  croix,  dans 
certaines  régions  du  centre,  dans  la  fervente  Lozère,  dans  les 
pays  de  montagnes,  refuge  et  retranchement  des  antiques 
croyances,  le  culte  insoumis  s'exerce  impunément  et  presque 
ouvertement. 

A  mesure  qu'on  approche  de  l'Ouest,  la  tolérance  s'accroît. 
Dans  rOrne,  Fouché  en  vient  à  recommander  au  préfet  Lamag- 
delaine  d'accorder  des  permis  individuels  d'exercer  même  aux 
nouveaux  réfractaires,  à  condition  que,  sans  prononcer  la  for- 
mule qui  déchire  leur  conscience,  ils  se  soumettront  virtuelle- 
ment, prêcheront  à  leurs  ouailles  lobéissance  aux  lois,  le  res- 
pect du  gouvernement,  et  participeront  à  l'œuvre  pacificatrice. 
La  tolérance  devient  ainsi  un  encouragement,  une  prime  à  la 
soumission  de  fait.  En  Maine-et-Loire,  le  procureur  général 
invite  le  maire  de  Mayenne  à  faire  dire  aux  prêtres  cachés  qu'ils 
peuvent  sai^s  crainte  rentrer  dans  les  églises  et  y  dire  la  messe; 
toutefois,  il  ne  veut  point  se  compromettre  par  un  engagement 
écrit  :  sa  parole  doit  suffire  (1). 

Dans  les  départemens  de  la  ci-devant  Bretagne  et  en  Vendée, 
la  tolérance  envers  les  insoumis  devient  positive,  absolue,  offi- 
cielle. Détacher  le  catholicisme  de  la  fidélité  monarchique,  sé- 
parer l'autel  du  trône,  c'est  toute  la  politique  de  Bonaparte  en 
ces  pays  de  foi  exaspérée.  Pendant  les  pourparlers  pacificateurs 
avec  les  chefs  de  chouannerie,  il  avait  permis  à  son  représen- 
tant, le  général  Hédouville,  de  ne  point  insister  sur  la  promesse 
à  exiger  des  prêtres  ;  conséquemment,  les  commandans  militaires 
avaient  délivré  aux  insoumis  des  cartes  de  sûreté  et  des  autori- 
sations d'exercer.  Les  préfets  eurent  à  continuer  ce  système.  Les 
prêtres  de  toute  catégorie  furent  admis  h  rentrer  dans  les  églises 
de  campagne,  à  y  célébrer  les  offices  avec  une  certaine  solen- 
nité; on  faisait  plus  que  de  les  autoriser  h  rentrer  dans  les 
églises,  on  les  y  invitait  :  il  importait  qu'aux  yeux  du  peuple  le 
catholicisme  apparût  rétabli  dans  son  plein  exercice  et  que  le 
gouvernement  ne  passât  plus  pour  l'ennemi  de  Dieu. 

(i)  L* Ancien  clergé  de  France,  par  l'abbé  Sicard,  t  III,  501.  Cet  ouvrage  est 
etpiUU  pour  l'hittoire  da  olergé  et  surtout  do  l'épiscopat  peodant  la  période  révo- 
httioaiiâirt. 


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494  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Quelquefois,  c'était  le  prêtre  qui,  par  obstination  contre-révo- 
lutionnaire, refusait  de  retourner  à  Téglise,  préférait  exercer  dans 
un  obscur  réduit  et  se  garder  des  airs  de  persécuté.  Mais  la 
autorités  subalternes  secondaient  le  zèle  des  préfets  pour  des 
motifs  qui  parfois  n'avaient  rien  que  d'humain. 

L'église  de  village,  avant  que  la  Révoli^tion  la  fermât,  n'était 
pas  seulement  lieu  de  prière  et  de  célébration  ;  elle  concentrait 
la  vie  locale  à  l'ombre  de  ses  frustes  murailles  et  au-devant  de 
son  porche.  C'est  là  qu'à  jour  fixe,  à  l'appel  des  cloches,  les  gens 
de  l'endroit  s'assemblaient  endimanchés,  avant  la  messe  domini- 
cale ou  à  la  sortie  de  l'office.  Ils  venaient  là  se  raconter  les 
nouvelles,  écouter  les  anciens,  traiter  de  leurs  affaires,  former 
communauté.  Sur  la  place  de  l'église  avaient  lieu  les  jeux,  les 
amusemens  traditionnels  ;  c'est  là  que  les  paysans  s'attablaient  au- 
devant  des  cabarets  pour  boire  un  coup  ou  passer  le  jour  du  repos 
en  stations  prolongées.  Les  petites  industries  locales  y  farou- 
vaient  leur  profit;  elles  se  plaignent  maintenant.  Dans  la  Loire- 
Inférieure,  un  prêtre  qui  refuse  de  prendre  possession  de  l'élise 
est  dénoncé  par  un  agent  municipal.  Vérification  faite,  le  préfet 
découvrait  que  le  dénonciateur  était  de  son  état  «  marchand  de 
vin,  qu'il  avait  spéculé  sur  la  réunion  des  sectaires  (c'est-à-dire 
des  catholiques)  et  qu'il  souffrait  impatiemment  de  voir  ses  espé- 
rances déjouées.  »  L'attentat  aux  croyances  s'était  tourné  en 
lésion  des  intérêts.  Aujourd'hui  que  dans  l'Ouest  le  gouverne- 
ment permet  que  l'on  jouisse  des  églises,  le  peuple  trouve  mau- 
vais que  certains  prêtres,  par  esprit  d'opposition,  contrarient  le 
vœu  et  l'intérêt  communs. 

En  majorité,  les  pasteurs  bretons  et  vendéens  comprirent 
autrement  leur  devoir.  Pris  d'une  immense  compassion  pour  les 
maux  de  leur  peuple,  ils  essayèrent  de  le  soulager  en  se  faisant 
apôtres  de  paix  ;  ces  insoumis  s'associèrent  aux  intentions  conci- 
liantes des  Consuls  et  furent  les  meilleurs  auxiliaires  d'un  gon- 
vernement  que  leur  conscience  leur  interdisait  de  reconnaître; 
ils  justifièrent  amplement,  par  la  sainteté  de  leur  œuvre,  la 
liberté  qu'on  leur  rendait.  L'Ouest  en  somme,  par  son  indomp- 
table opiniâtreté  à  défendre  sa  foi,  s'était  conquis  un  régime  à 
part,  un  régime  de  privilège,  une  véritable  autonomie  religieuse; 
sa  vertu  de  ténacité  s'était  imposée  même  à  Bonaparte.  Et  de 
façon  générale  il  semble  que  le  Consulat,  pour  r^ler  sa  con- 
duite première  à  l'égaxd  du  clergé,  se  soit  fait  cooune  une  carte 


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LB8  RAISONS   DU  eOHGOBBAT.  495 

des  opinions  religieuses  en  France.  D'après  cette  topographie 
des  croyances,  d'après  la  teinte  plus  ou  moins  foncée  en  catho* 
licisme  qu'accuse  tel  ou  tel  département,  il  dose  et  mesure  les> 
franchises  accordées.  D'après  un  rapport  royaliste,  «  Bonaparte, 
qui  n'est  pas  un  sot,  proportionne  ses  mesures  au  caractère  de 
ses  sujets,  et  il  n'y  a  peut-être  pas  trois  départemens  oti  les  lois 
sur  la  religion  et  les  prêtres  s'exécutent  d'une  manière  uni- 
forme (1).  » 

III 

Dans  toute  la  France,  sous  les  entraves  qui  subsistent  en 
beaucoup  d'endroits,  le  réveil  catholique  se  fait  sentir  et  perce. 
Les  administrateurs  sont  à  peu  près  unanimes  à  signaler  un 
afflux  de  peuple  aux  cérémonies.  S'ils  visitent  les  majestueuses 
cathédrales,  occupées  par  les  constitutionnels,  ils  n'aperçoivent 
que  de  rares  fidèles,  perdus  dans  l'ampleur  des  nefs.  Dans  les 
oratoires  où  les  catholiques  officient,  la  foule  s'entasse  et  ne 
trouve  pas  toute  à  se  loger;  elle  déborde  sur  la  rue.  Les  ora- 
toires foisonnent;  Paris  voit  de  mois  en  mois  s'augmenter  leur 
nombre.  En  Seine-et-Oise  et  Seine-et-Marne,  où  les  prêtres  ont 
signé  la  promesse,  le  culte  se  reconstitue  spontanément  dans 
presque  toutes  les  communes. 

Dans  les  départemens  mêmes  qui  restent  pays  de  rigorisme 
révolutionnaire,  des  curés  catholiques  sont  çà  et  là  redemandés^ 
rappelés,  accueillis  avec  des  eifusions  touchantes.  Ils  forment 
autour  d'eux  des  centres  de  prière  et  de  dévotion,  des  groupes 
pratiquans^  des  Ilots  pieux,  pareib  à  ces  chrétientés  que  nos  misr 
sionnaires  ont  fondées  dans  les  pays  d'Orient  et  d'Extrême- 
Orient,  en  terre  d'infidèles.  Quelques  prêtres  se  font  eux-mêmes 
errans  missionnaires,  passent  alternativement  d'une  localité  à 
l'autre  pour  subvenir  aux  besoins  de  la  vie  religieuse.  Un  prélat 
rentré  avant  Fructidor,  Mgr  d'Aviau,  se  risque  et  réussit  à  faire 
une  tournée  pastorale  dans  l'Isère  ;  dans  les  montagnes  de  TAr^ 
dèche,  il  fait  des  ordinations  dans  la  grange  d'un  presbytère. 
Lorsque  les  prêtres  manquent,  le  peuple  supplée  comme  il  peut 
à  leur  absence.  Dans  l'Aude,  les  paysans  demandent  à  pouvoir 
s'assembler  au  moins  dans  l'église  pour  prier  en  commun,  pour 

(i)  ArclÛTes  de  CSiaiitilly. 


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496  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

assister  à  un  simulacre  de  cérémonie,  pour  faire  le  geste  reli- 
gieux. Consulté  par  ie  préfet,  Fouché  assimila  ces  réunions  à  des 
clubs  et  les  interdit  parce  qu'elles  ne  se  conformaient  point  à  la 
loi  sur  les  sociétés  politiques,  «  attendu  que  tout  rassemblement 
religieux  supposait  un  orateur  et  un  régulateur.  »  En  certains 
cantons,  les  paysans  en  veulent  à  Bonaparte  de  ne  leur  avoir  point 
restitué  la  liberté  intégrale  du  culte,  qu'il  avait  paru  leur  pro- 
mettre, et  l'appellent  un  trompeur  (1). 

La  force  de  l'accoutumance  catholique  se  manifeste  surtout 
par  le  discrédit  de  plus  en  plus  marqué  où  tombent  les  obser- 
vances décadaires,  les  lois  profanatrices  du  dimanche  et  des 
jours  fériés,  ces  lois  minutieuses,  vexatoires,  par  lesquelles  le 
Directoire  s'était  rendu  odieux  à  la  masse  du  peuple  et  s'était 
fait  le  tyran  des  humbles.  Bonaparte  trouvait  ces  prescriptions 
stupides.  Il  savait  toutefois  qu'aux  yeux  de  beaucoup  de  répu- 
blicains elles  s'identifiaient  avec  la  République.  Sans  y  toucher, 
le  gouvernement  consulaire  se  bornait  à  fermer  les  yeux  sur 
l'universelle  infraction. 

Le  consul  Lebrun  disait  doucement  au  préfet  Barante,  qui 
s'en  allait  dans  l'Aude  :  «  Vous  ne  trouverez  sans  doute  pas 
mauvais  que  les  jeunes  filles  aiment  mieux  danser  le  dimanche 
que  le  Décadi.  Vous  mettrez  dans  tout  cela  de  la  prudence  et  du 
discernement  (2).  »  Légalement,  le  peuple  n'a  pas  le  droit  de 
travailler  et  de  tenir  boutique  ouverte  le  Décadi,  de  se  reposer  et 
de  s'amuser  le  dimanche;  ce  droit,  il  le  prend,  et  les  autorités 
laissent  faire.  Dans  les  villes,  sous  l'œil  et  devant  l'exen^ple  des 
fonctionnaires,  on  observe  encore  un  peu  le  Décadi  ;  auxchamps^ 
on  ne  reconnaît  plus  guère  d'autres  jours  fériés  que  ceux  consa- 
crés par  l'Église  ;  il  en  résulte  une  anomalie  de  plus  dans  cette 
incohérente  période  ;  les  villes  chôment  le  Décadi  et  les  cam- 
pagnes le  dimanche  ;  il  semble  qu'il  y  ait  un  calendrier  citadin, 
revêtu  de  l'estampille  officielle,  et  un  libre  calendrier  rural. 

Il  est  vrai  qu'en  chaque  chef-lieu  de  canton,  dans  l'église 
même  rendue  aux  chrétiens,  le  culte  décadaiire,  c'est-à-dire  le 
culte  de  la  patrie  révolutionnaire  et  des  vertus  civiques,  conserve 


(1)  Dans  le  Sancerrois,  l'administration  écrit,  après  avoir  signalé  les  menées 
des  réacteurs  :  «  Le  petit  peuple  ignorant,  influencé  par  eux,  appeUe  Bonaparte 
Bon-attrape,  parce  qu'il  n'a  pas  rétabli  entièrement  la  religion,  c'est-ànlire  U 
domination  d'un  culte  sur  les  autres...  » 

(2)  Souvenirs  du  baron  de  Barante,  l,  5O4 


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LBS   RAISONS   DU   CONCORDAT.  497 

sa  place,  son  antel  de, forme  antique,  son  décor  et  ses  emblèmes. 
Tous  les  dix  jours,  les  maires  et  adjoints  viennent  le  célébrer, 
interrompant  la  messe  ou  les  vêpres.  Ils  lisent  et  commentent  le 
Bulletin  des  Lois,  sermonnent  laïquement,  avec  accompagnement 
d'orgue  et  de  chants,  mais  ils  remplissent  dans  le  désert  leur 
fonction  quasi  curiale  ;  dans  Téglise  qui  se  vide  instantanément, 
ils  restent  à  peu  près  seuls  ;  ainsi  délaissés,  ils  écoiirtent  l'office 
obligatoire,  l'expédient  au  plus  vite  et  s'en  acquittent  comme 
d'une  désagréable  corvée. 

Parfois,  devant  la  poussée  catholique,  le  culte  décadaire 
évacue  spontanément  l'église  et  plie  bagage.  A  Laon,  le  mobi- 
lier décadaire  est  transporté  de  la  cathédrale  à  l'Hôtel  de  Ville, 
et  les  autorités  président.elles-mémes  à  ce  déménagement.  Dans 
la  cathédrale  d'Auch,  l'autel  décadaire,  installé  jusque-là  au 
milieu  de  la  nef,  est  relégué  dans  un  des  bas  côtés.  Dans  la  cathé- 
drale de  Tonnerre,  les  catholiques  en  possession  des  bas  côtés  et 
du  chœur  prétendaient  ravoir  également  la  nef,  car  beaucoup  de 
nos  églises  restaient  divisées  en  domaines  respectifs,  en  compar 
timens  rivaux  ;  elles  étaient  morcelées  entre  les  différentes  reli- 
gions comme  les  sanctuaires  de  Palestine  entre  moines  ennemis. 

Le  culte  ancien  empiète  parfois  au  dehors  et  tend  à  redevenir 
public,  malgré  les  lois  prohibant  au  delà  de  l'enceinte  consacrée 
toute  manifestation  quelconque,  tout  signe,  tout  emblème  chré- 
tien. Une  procession  se  hasarde  çà  et  là  à  sortir  de  l'église.  Le 
peuple  retourne  aux  lieux  de  pèlerinage,  aux  sources  miracu- 
leuses ;  dans  le  Calvados,  les  autorités  permettent  d'y  aller,  mais 
par  scrupule  révolutionnaire  s'efforcent  de  laïciser  ces  sources, 
en  affirmant  que  la  science  leur  a  reconnu  ime  vertu  curative. 
En  maint  endroit,  on  voit  encore  des  prohibitions,  des  violences 
et  des  petitesses  dignes  de  l'époque  précédente  ;  la  tendance  gé- 
nérale n'en  est  pas  moins  à  un  retour  de  bon  sens.  Le  culte  est 
moins  astreint  à  s'enclore- strictement  et  à  se  calfeutrer  dans 
son  local,  comme  une  industrie  honteuse.  On  n'est  plus  au 
temps  où,  dans  une  commune  d'Indre-et-Loire,  un  prêtre  était 
condamné  à  IQO  francs  d'amende  et  à  un  mois  de  prison  «  pour 
s'être  permis  de  paraître  sur  le  seuil  extérieur  de  la  porte  du 
temple  en  habit  sacerdotal  ;  »  où,  à  Meaux,  il  était  défendu  pen- 
dant la  journée  de  laisser  les  portes  de  l'église  ouvertes,  de  peur 
que  les  passans,  en  voyant  du  dehors  les  crucifix  et  les  cierges, 
ne  songeassent  à  faire  le  signe  de  la  croix  et  à  s'agenouiller  ;  on 
TOME  xxxvii.  --  4907.  32 


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498  EEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

n'est  plus  au  t^mps  où  un  commissaire  d^  Directoire,  s'applau- 
dissent de  la  destruction  de  tous  emblèmes  extérieurs,  ajoutait  : 
«  J'ai  cependant  trouvé  dans  ma  tournée  des  cimetières  où  les 
croix  poussent  sur  les  tombes  comme  les  champignons  sur  les 
couches.  J'en  ai  fait  faire  plusieurs  récoltes  au  grand  scandale^ 
des  fanatiques.  Gomme  le  germe  de  ces  croix  est  dans  leur  tète, 
je  suis  certain  que  depuis  elles  repoussent.  »  Elles  repoussent  eu 
efifet  par  milliers  au  printemps  de  1800,  ces  croix  de  bois,  pro- 
tectrices des  tombes  rustiques,  et  déjà  quelques  croix  de  pierre^ 
se  replacent  au  sommet  des  porches. 

Après  le  décret  consulaire  sur  la  liberté  des  cultes,  les 
cloches,  se  croyant  affranchies,  avaient  carillonné  de  tous  côtés 
et  fait  un  grand  vacarme,  mais  le  nouveau  gouvernement  n'avait 
point  admis  que  le  culte  sonnftt  sa  résurrection  de  cette  façon 
par  trop  agaçante  pour  les  oreilles  révolutionnaires,  par  trop 
publique  et  triomphale.  Les  administrations  collectives  d'abord 
maintenues,  encore  imbues  des  principes  du  Directoire,  avaient 
assez  durement  refréné  les  cloches;  contre  quelques-unes  on 
avait  sévi  brutalement  ;  on  leur  avait  arraché  la  langue  ;  à  la 
grosse  cloche  de  la  cathédrale  de  Troyes,  on  avait  enlevé  son 
battant.  Après  l'établissement  des  nouvelles  magistratures,  les 
préfets  même  les  plus  modérés  refusèrent  la  permission  de 
sonner.  Dans  les  villes,  on  tenait  compte  de  leur  défense, 
mais  comment  réprimer  les  milliers  de  cloches  campagnardes 
qui  profitaient  de  leur  éloignement  des  autorités  préfècto- 
raies  et  de  leur  dispersion,  qui  épiaient  un  moment  d'inatten^ 
tion  ou  d'indulgence  de  la  part  des  maires,  pour  se  remettre 
séditieusement  en  branle?  Donc,  elles  sonnent  par  intermittences, 
par  instans  et  par  endroits,  obstinément,  effrontément  ;  contre  les 
délinquantes,  on  dresse  procès-verbal;  elles  récidivent.  On  les 
fait  taire  en  tel  lieu;  elles  s'insurgent  à  côté.  Il  n'est  guère  de 
département  ou  d'arrondissement  où  il  n'y  ait  réveil  des  cloches 
tantôt  dans  un  village,  tantôt  dans  un  autre,  et  ce  tintement 
épars,  disséminé,  s'arrêtant  ici,  reprenant  là,  s'élevant  toujours 
quelque  part,  passant  et  repassant  par  vibrations  fugitives  d'un 
bout  de  la  France  à  l'autre,  semble  la  voix  môme  du  peuple 
s'obstinant  à  prier  tout  haut  et  à  laisser  monter  vers  le  ciel,  avec 
le  chant  des  cloches,  l'envolée  des  âmes. 


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LES  RAISONS   BU   CONCORDAT.  499 


IV 

Il  y  avait  à  la  fois  renaissance  et  anarchie  religieuse.  La 
poussée  se  faisait  en  désordre,  par  élans  dîvergens.  Toute  sorte 
de  cultes  coexistaient  en.  France,  à  Tétat  inorganique.  A  côté  de 
groupes  restreints,  calvinistes,  luthériens,  juifs  et  théophîlan- 
thropes,  TÉglise  constitutionnelle  s'efforçait  de  rassembler  ses 
débris,  et  la  masse  des  catholiques  d'obédience  diverse,  à  peine 
libérée,  apparaissait  désunie. 

Ces  catholiques  voulaient  tous  la  religion;  ils  la  voulaient 
immaculée,  mais  différaient  d'opinion  sur  Ja  qualité  de  ses  mi- 
nistres. Que  de  variétés  de  prêtres  prétendaient  h  la  conduite  des 
ftmes,  s'autorisant  de  motifs  divers!  Parmi  les  pasteurs  qui 
avaient  enduré  la  torture  et  l'exil,  sans  jamais  pactiser  avec 
Terreur,  et  qui  portaient  les  glorieux  stigmates  de  la  persécution, 
on  vénérait  des  saints,  dont  le  front  s'ornait  de  la  couronne 
d'épines,  et  ceux-là  semblaient  vraiment  en  communion  avec  les 
martyrs  qui  dormaient  sous  la  terre.  D'autre  part,  combien  de 
prêtres  restés  en  France  au  prix  de  certaines  concessions,  échap- 
pés aux  rigueurs  extrêmes,  avaient  déployé  discrètement  un 
zèle  admirable.  Chez  le  peuple  livré  à  la  Révolution,  ils  avaient 
conservé  la  foi,  entretenu  la  lueur  sacrée,  ravivé  l'étincelle. 
Indépendamment  des  prêtres  qui  avaient  refusé  tous  les  sermens 
et  de  ceux  qui  les  avaient  prêtés  tous,  on  en  voyak  qui  avaient 
refusé  les  uns  et  prêté  les  autres,  distingué  entre  les  sermens 
religieux  et  les  engagemens  politiques  ;  des  prêtres  qui  avaient 
rétracté  leurs  âermens  ou  qu'on  supposait  les  avoir  rétractés, 
des  prêtres  d'état  indéfini,  des  prêtres  de  couleur  tranchée  et 
d'autres  de  nuance  indécise.  Entre  tous,  à  qui  se  fier  et  à  quoi 
reconnaître  le  signe  d'orthodoxie  ?  Tout  était  entre  eux  sujet  de 
suspicion  et  de  reproche,  la  façon  dont  ils  s'étaient  comportés 
pendant  la  Révolution,  la  façon  dont  ils  agissaient  présentement 
et  le  lieu  même  où  ils  officiaient.  Les  ministres  rentrés  excitaient 
parfois  le  peuple  contre  les  ministres  restés.  Les  prêtres  de  cha- 
pelle voyaient  de  mauvais  œil  les  prêtres  d'église,  qui  s'accom- 
modaient de  voisinages  odieux,  et  la  dispute  établie  au  sujet  de 
la  promesse  dominait  maintenant  tout  le  débat. 

Les  ecclésiastiques  soumis  et  leurs  adhérens,  les promissaires, 
étaient  taxés  de  faiblesse  par  les  insoumis,  qu'ils  accusaient  à 


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SOQ  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

leur  tour  de  sacrifier  à  une  préférence  politique  le  salut  des 
âmes  et  l'avenir  de  la  religion  en  France.  Les  purs  répétaient 
que  les  concessions  avaient  tout  perdu,  les  autres  répondaient 
que  les  plus  grands  efforts  de  révolte  n'avaient  abouti  qu'à  des 
catastrophes,  et  le  pis  était  que  ni  les  uns  ni  les  autres  n'avaient^ 
absolument  tort.  Une  controverse  se  poursuivait  entre  l'école  de 
Saint-Sulpice  et  les  docteurs  de  l'intransigeance,  qui  manquaient 
de  charité  chrétienne.  L'abbé  Émery  était  traité  par  eux  en  apo — 
logiste  de  toutes  les  défaillances.  Ses  partisans  le  soutenaient 
avec  conviction.  Mandemens  et  écrits  contradictoires  circulaient 
sous  main  et  se  heurtaient.  La  France  se  remplissait  de  «  schismes 
partiels  (1).  »  Dans  les  villes,  voici  d'aigres  colloques  entre  ecclé- 
siastiques, en^re  laïques,  où  l'on  argumente  à  force  sur  le  plus 
ou  moins  de  soumission  que  l'on  doit  au  pouvoir  temporel;  les 
femmes  s'en  mêlant  et  prouvant  «  ce  que  peut  l'esprit  de  paiti 
sur  une  tête  de  femme  (2)  ;  »  des  théologiennes  et  des  docteu- 
resses  en  remontrant  à  leur  curé  ;  la  paix  des  ménages  troublée, 
le  mari  inclinant  à  la  modération,  la  femme  intransigeante; 
langoisse  des  consciences  se  prolongeant;  la  question  des  acqui- 
sitions de  biens  ecclésiastiques  toujours  pendante  au  tribu- 
nal de  la  pénitence;  les  incertitudes  et  les  réticences  du  con- 
fessionnal; dans  les  villages,  de  grosses  rixes  de  femmes 
et  d'enfans  se  gourmant  à  propos  de  deux  curés  qui  se  dis- 
putent l'église  et  se  qualifient  mutuellement  d'intrus.  Au  grand 
silence  de  l'oppression  succédait  un  bruissement  de  voix  discor- 
dantes. 

Les  autorités  locales  interviennent  quelquefois  dans  ces  que- 
relles et  se  mêlent  de  faire  entre  les  cultes  office  *de  juge  de  paix 
ou  de  gendarme.  Le  préfet  de  la  Manche,  pour  mettre  la  paix 
dans  une  commune,  invite  les  habitans  à  faire  leur  choix  entre 
deux  prêtres  concurrens  :  «le  maire  ne  pouvant,  faute  de  temps, 
constater  le  nombre  des  sectateurs  de  chaque  ministre,  les  invita 
à  se  départager  en  passant  chacun  du  côté  de  celui  qu'ils  préfé- 
raient. La  majorité  presque  générale  se  rangea  autour  du 
citoyen  Gilette.  »  Vingt  personnes  environ  s'étant  rangées  du 
côté  de  son  adversaire,  «  il  leur  a  été  désigné  en  conséquence  à 
chacun  des  heures  différentes  [pour  officier].  Par  ce  moyen,  la 
tranquillité  publique  et   la   liberté    des    cultes  n'ont  souffert 

(1)  Lettre  d'Émery  du  15  xn&i  1800,  citée  par  l'abbé  Sicard,  111,  356. 

(2)  Lettre  de  l'évéque  Mercy,  20  juiUet  1801.  —  Abbé  Sicard,  Ul,  366. 


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LES   RAISONS   DU   CONCORDAT.  501 

aucune  atteinte  (1).  »  A  Luzarches,  comm^  deux  partis  cher- 
chaient à  s'arracher  l'église,  «  le  maire  s'est  conduit  avec  pru- 
dence, et  voyant  qu'aucun  des  deux  ministres  n'était  doué  de 
l'esprit  de  paix  et  de  conciliation  nécessaire  à  la  tranquillité 
d'une  commune,  a  ordonné  la  clôture  du  temple  jusqu'à  ce  qu'il 
se  présente  un  sujet  dont  les  intentions  pacifiques,  la  soumis- 
sion aux  lois  et  l'attachement  au  gouvernement  ne  soient  pas 
équivoques  (2).  » 

Bonaparte  ne  voulait  point  de  ces  interventions  subalternes; 
il  fera  bientôt  défense  aux  préfets  de  se  mêler  de  «  toutes  ces 
discussions  religieuses  (3).  »  C'est  à  lui  seul  qu'il  réservait  le 
droit  d'intervenir,  à  son  heure  et  en  grand.  L'idée  d'un  large  édit 
de  réunion,  d'un  acte  à  la  fois  autoritaire  et  transactionnel  qui 
deviendrait  entre  ses  mains  un  puissant  moyen  d'ordre,  de  pacifi- 
cation et  de  gouvernement,  s'établissait  certainement  dans  sa 
pensée.  Mais  les  temps  n'étaient  pas  mûrs.  D'ailleurs,  pour  fondre 
toutes  les  nuances  du  catholicisme  français  et  les  réduire  à 
l'unité,  il  avait  besoin  de  s'adjoindre  un  concours  à  la  fois  im- 
matériel et  décisif.  Cette  grande  alliance,  il  Tirait  tout  à  l'heure 
chercher  en  Italie,  au  delà  des  monts,  en  même  temps  que  la 
victoire  confirmative  de  son  pouvoir  matériel.  En  attendant, 
comme  il  veut  contrarier  le  moins  possible  le  vœu  de  la  majo- 
rité, comme  il  entend  se  rallier  les  catholiques  urbains  et  l'im- 
mensité des  campagnes,  il  rend  au  culte  traditionnel  une  cer- 
taine liberté  de  fait.  Il  tire  le  catholicisme  d'un  état  intolérable 
d'oppression  et  de  torture,  mais  ne  permet  pas  encore  son  ascen- 
sion à  la  liberté  complète,  à  la  pleine  lumière.  Il  tient  le  catho- 
licisme dans  les  limbes.  Sa  politique  est  de  laisser  fléchir  les 
lois  de  persécution  qu'il  se  garde  encore  d'abroger  par  ménage- 
ment pour  les  révolutionnaires.  En  matière  de  cultes,  entre  la 
première  période  du  Consulat  et  l'époque  précédente,  la  diffé- 
rence est  moins  dans  la  législation  que  dans  la  façon  de  l'appli- 
quer, dans  la  manière,  dans  l'intention,  car  le  Directoire  avait 
prétendu  détruire  la  religion  et  Bonaparte  voulait  s'en  servir. 

(1)  Bibl.  nationale,  fonds  français,  1161. 

(2)  Ibid. 

(3)  Correspondance  de  Napoléon  i^,  YI,  5024. 


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502  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

II.  —  LA  SOLUTION 
I 

Le  Concordat  fut  une  conséquence  de  Marengo.  En  mai  1800 
Bonaparte  franchissait  les  Alpes  avec  Tarmée  de  réserve.  Avan^ 
de  passer  lui-même  le  Saint-Bernard,  il  avait  logé  à  Martign; 
sous  le  toit  des  Bernardins.  Un  dimanche,  comme  Theure  de  1. 
messe  avait  sonné,  les  moines  vinrent  l'avertir  ;  il  s'excusa  poli 
ment  de  ne  point  les  suivre,  alléguant  un  surcroît  de  travai 
Quinze  jours  après,  le  coup  de  foudre  de  Marengo  a  reteni 
Rentré  triomphalement  à  Milan,  affranchi  par  Tépée,  investi 
la  victoire,  Bonaparte  ne  craint  plus  de  s'affirmer  chef  d'i 
nation  catholique  et  écrit  à  ses  collègues  Gambacérès  et  Lebru 

«  Aujourd'hui,  malgré  ce  qu'en  pourront  dire  nos  athées 
Paris,  je  vais  en  grande  cérémonie  au  Te  Deum  que  Ton  chan 
à  la  métropole  de  Milan.  »  Dans  le  Bulletin  de  l'armée,  il  insis 
sur  les  particularités  de  cette  cérémonie  déjà  presque  impéria^T» 
et  s'y  délecte  :  «  11  a  été  reçu  à  la  porte  par  tout  le  clergé,  con- 
duit dans  le  chœur  sur  une  estrade  préparée  à  cet  effet  et  ceUe^^^ 

sur  laquelle  on  avait  coutume  de  recevoir  les  consuls  et  pre ^." 

miers  magistrats  de  l'empire  d'Occident...  Cette  cérémonie  était  "^^^^ 
imposante  et  superbe  (1).  »  Recevant  les  curés  de  Milan,  parlant 
à  ces  pasteurs  d'un  peuple  dévot,  ressentant  l'influence  du  mi- 
lieu, il  force  la  note,  se  fait  plus  catholique  en  Italie  qu'en  France, 
de  même  qu'en  France  il  s'est  montré  plus  tolérant  dans  la 
Vendée  qu'ailleurs.  Il  affirme  la  compatibilité  de  la  religion  des 
Apôtres  avec  l'institution  démocratique  et  montre  que  la  com- 
munauté de  culte  est  un  lien  de  plus  entre  Italiens  et  Français  : 
«  Que  pouvez-vous  attendre  des  protestans,  des  Grecs,  des  mu- 
sulmans qu'on  vous  a  envoyés  (c'est-à-dire  des  Anglais,  des 
Russes  et  des  Turcs)?  Les  Français,  au  contraire,  sont  de  la  môme 
religion  que  vous  (2).  »  Il  se  résout  enfin  à  la  démarche  déci- 
sive. Au  moment  de  repasser  les  Alpes,  il  s'arrête  à  Verceil  pour 
confier  au  cardinal-évèque  Martiniana  et  faire  parvenii»  à  Rome 
les  premières  paroles,  celles  qui  expriment  le  désir  d'un  règle- 
ment général  des  affaires  religieuses  en  France  par  accord  avec 

(1)  Corr.,  4927. 

(2)  Œuvres  de  Rœderer,  VI,  414. 


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LES   RAISONS   DÛ  CONCORDÂT,  503 

le  Pape,  et    qui  en    énoncent    les   conditions    fondan^entales. 

Rentré  à  Paris  le  2  juillet,  après  le  premier  et  général  enthou- 
siasme qui  salua  son  retour,  quand  ce  grand  feu  fut  un  peu 
tombé,  il  se  retrouva  en  milieu  différent,  dans  le  conflit  des  pas^; 
siens  et  la  bataille  des  idées.  Devant  lui,  le  passé  et  le  présent 
se  disputaient  la  France.  Son  art  serait  de  discerner  dans  le  passé 
ce  qui  pouvait  revivre  et  dans  le  présent  ce  qui  devait  nécessai- 
rement survivre,  de  les  combiner  et  de  les  ajuster.  Entre  les 
passions,  les  opinions,  les  intérêts  antagonistes,  il  va  tirer  une 
impérieuse  moyenne,  pour  l'imposer  à  tous  les  Français  comme 
règle  à  la  fois  conciliatrice  et  infrangible. 

A  Paris,  en  son  absence,  la  réaction  s'était  accentuée,  sous 
l'œil  de  gouvemans  intérimaires  qui  avaient  un  peu  laissé  flotter 
les  rênes.  Les  émigrés  maintenant  rentraient  en  foule.  Â  Paris, 
ils  ne  prenaient  plus  guère  la  peine  de  se  cacher  :  «  Les  uns 
obtiennent  des  surveillances  à  Tabri  desquelles  ils  travaillent 
S€ms  inquiétude  à  leurs  affaires  :  les  autres  ne  sont  munis  d'au- 
cune garantie  légale;  ils  se  montrent,  vont,  viennent,  rem- 
plissent les  spectacles,  fréquentent  les  rendez-vous  publics;  on 
en  cite  à  peine  quelques-uns  arrêtés  ;  encore  ne  peuvent-ils  im- 
puter cette  vexation  qu'à  des  imprudences.  D'après  cela,  beau- 
coup d'émigrés  se  sont  faits  les  chevaliers  de  Bonaparte  (1).  »  Le 
retour  des  prêtres  s'accélérait  en  même  temps;  l'une  après 
l'autre,  les  églises  se  rouvraient  ;  la  vogue  autant  que  la  renais- 
sance du  sens  religieux  y  poussait  les  foules  ;  on  y  allait  par  pro- 
testation contre  la  tyrannie  rationaliste  :  a  La  philosophie  perd 
de  son  crédit  dans  beaucoup  d'esprits.  Non  pas  que  la  plupart 
deviennent  religieux,  mais  le  règne  de  l'impiété  a  fait  son  temps. 
C'était  une  mode,  elle  est  passée.  On  voit  aujourd'hui  plus  d'ou- 
vrages pour  la  défense  de  la  religion  qu'en  faveur  du  système 
d'incrédulité,  et  les  athées  n'ont  plus  le  haut  du  pavé  (2).  « 

Profitant  de  ce  retour  des  esprits,  les  doctrines  de  reconsti- 
tution s'affirment  plus  hardiment.  A  côté  de  groupemens  qui  en 
font  matière  à  dissertation  et  à  littérature,  l'enseignement  reli- 
gieux tend  à  se  reformer.  Voici  un  signe  des  temps.  Un  matin, 
sur  les  murs  de  Paris  encore  bariolés  d'emblèmes  révolution- 
naires,  des  affiches  s'apposent,   annonçant   la  réouverture  de 

(1)  Lettre  de  M"*  d'Anjou,  correspondante  à  Paris  de  Louis  XVIIl  et  du  comte 
d'Avaray,  11  juillet  1800.  Documens  inédits. 

(2)  Lettre  de  M-  d'Anjou,  il  juUlet  1800. 


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504  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Tanlique  collège  de  Navarre.  Malgré  la  loi  qui  défend  d'ex- 
poser publiquement  aucun  emblème  religieux,  ces  imprimés 
portent  en  tête  l'image  de  l'Enfant  Jésus,  avec  une  pieuse  de- 
vise; ils  annoncent  que,  dans  l'enseignement,  une  part  impor- 
tante sera  faite  «  au  développement  des  principes  religieux  «t  de 
la  morale  dont  ils  sont  la  base.  » 

Contre  ces  audaces,  les  administrations  et  les  groupes  révo- 
lutionnaires se  roidissent.  La  police  dénonce  infatigablement  les 
prêtres,  incrimine  leurs  propos,  épluche  leurs  sermons  et  leur 
intente  un  continuel  procès  de  tendances.  Les  journaux  de 
gauche,  après  avoir  célébré  avec  fracas  les  victoires  de  la  Répu- 
blique sur  l'ennemi  du  dehors,  signalent  le  péril  intérieur  et 
l'alarme  des  républicains  ;  ils  prétendent  que  le  déchaînement  de 
la  réaction  rappelle  les  temps  qui  ont  précédé  Fructidor.  Les  ré- 
volutionnaires même  modérés  s'offusquent  de  celrtains  symp- 
tômes. Les  paroles  prononcées  à  Milan  au  sujet  des  «  héré- 
tiques »  font  murmurer  les  coteries  protestantes.  Pour  refréner 
la  faction  rétrograde,  pour  assurer  l'exécution  des  lois  encore 
existantes,  les  philosophes  invoquent  le  bras  séculier,  réclament 
l'intervention  du  pouvoir.  Par  l'organe  de  la  Décade  philoso- 
phique y  rinstitut  l'objurgue;  contre  le  parti  qui  voudrait  faire 
du  Consulat  un  gouvernement  de  réaction,  il  essaie  de  ramener 
les  Bonaparte  à  leur  ^origine,  à  leur  fonction  révolutionnaire  : 
t(  Famille  des  Bonaparte  !  c'est  sur  vous  que  se  reposent  les 
républicains.  Vous  repousserez  loin  de  vous  ces  ennemis  cachés 
qui  vous  flattent,  mais  ne  vous  pardonneront  jamais  d'avoir  été 
les  soutiens  et  môme  les  fondateurs  de  notre  gouvernement 
actuel  (1).  » 

Bonaparte  ne  parut  pas  d'abord  insensible  à  cet  appel.  S'il 
entendait  faire  la  réaction  dans  ce  qu'elle  avait  de  compatible 
avec  ses  desseins,  il  n'admettait  pas  qu'elle  s'opérât  d'elle-même, 
parce  qu'elle  s'opérerait  sans  mesure.  L'un  de  ses  premiers  soins 
fut  encore  une  fois  de  mettre  résolument  le  cran  d'arrêt.  Le 
26  messidor,  —  15  juillet,  —  en  un  seul  jour  s'accumulent  trois 
mesures  de  répression  et  d'avertissement  :  ordre  à  Fouché  de 
rédiger  un  rapport  concluant  à  des  mesures  sévères  contre  l 
émigrés;  ordre  d'arracher  les  affiches  du  collège  de  Navarre, 
leurs  auteurs  devant  être   traduits  en    police  correctionnelle 

(i)  Décade  philosophique,  numéro  du  10  messidor  an  VIII. 


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PjR^Y^/ 


LES   RAISONS   DU   CONCORDAT.  505 

pour  contravention  aux  lois;  enfin,  pour  complaire  à  l'Institut, 
défende  aux  membres  de  Tex- Académie  française,  qui,  encouragés 
par  Élisa  Bacciochi  et  Fontanes,se  sont  reformés  en  société  libre, 
de  s'assembler  sous  un  titre  «  propre  à  réveiller  des  institutions 
abolies.  —  Si  cette  association  continue  à  prendre  le  titre  ridicule 
d'Académie  française  et  à  suivre  ses  anciens  statuts,  l'intention 
du  gouvernement  est  qu'elle  soit  sur-le-champ  supprimée  (1).  » 
De  ces  mots  tranchans,  Bonaparte  coupe  court  au  projet  de  ré- 
tablir l'Académie,  quitte  à  la  refaire  lui-même  plus  tard  en  l'en- 
globant dans  l'Institut. 

Sous  le  couvert  de  ces  satisfactions  accordées  à  l'esprit  révo- 
lutionnaire, il  va  faire  passer  des  mesures  toute  différentes  et 
d'une  portée  plus  vaste.  Après  l'espèce  de  coup  de  barre  qu'il 
vient  de  donner  à  gauche,  il  prononce  un  mouvement  en  sens 
inverse.  Tandis  que  la  police  se  remet  à  inquiéter  les  émi- 
grés et  opère  quelques  arrestations  sensationnelles,  il  rend  au 
culte  plus  de  latitude.  Douze  jours  à  peine  se  sont  écoulés  lors- 
qu'il rétablit  intégralement  la  liberté  du  dimanche.  Les  arrêtés 
du  7  thermidor  confèrent  à  tout  citoyen  non  fonctionnaire  la 
faculté  légale  de  chômer  à  son  gré  le  Décadi  ou  le  dimanche. 
Le  choix  fut  bientôt  fait.  A  Paris,  après  beaucoup  de  bavardage 
et  quelques  oscillations,  le  gros  de  la  population  se  laissa  re- 
prendre au  courant  des  anciennes  habitudes.  Dans  la  France 
entière,  le  Décadi  ne  fut  bientôt  plus  qu'un  souvenir. 

Envers  les  prêtres,  les  niesures  libérales  s'accentuent,  plus 
ou  nioins  accompagnées  de  restrictions.  Réparant  une  omission 
cruelle,  Bonaparte  rappelle  les  prêtres  déportés  en  Guyane  après 
Fructidor,  les  derniers  survivans  de  la  Terreur  sèche;  combien 
restait-il  de  ces  malheureux  pour  profiter  d'une  justice  retarda- 
taire? L'arrêté  ordonnait  ostensiblement  de  les  transférer  à 
Oléron  et  permettait  seulement  par  un  artifice  de  rédaction  de 
les  rendre  à  la  liberté.  En  revanche,  voici  d'audacieuses  et  cor- 
diales paroles  à  l'adresse  des  populations  catholiques  de  l'Ouest 
et  de  leurs  pasteurs.  Ordonnant  de  faire  venir  à  Paris,  pour  leur 
rendre  honneur,  quelques  humbles  habitans  de  Vendée  qui  ont 
combattu  un  débarquement  des  Anglais  et  marché  franche- 
ment à  l'ennemi,  Bonaparte  ajoute  :  «  Si  parmi  ceux  qui  se 
sont  distingués  il  y  a  des  prêtres,  envoyez-les  de  préférence, 

(1)  Corr,,  4982. 

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506  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

car  j'estime  et  j'aime  les  prêtres  qui  çont  bons  Français,  et  qui  ^ 

savent  défendre  la  patrie  contre  ces  éternels  ennemis  du  nom 
Français,  ces  méchans  hérétiques  d'Anglais  (1).  »  Enfin,  par  dis- 
position comprise  dans  l'arrêté  du  28  vendémiaire,  —  20  octobre, 
—  voici  la  levée  formelle  des  lois  de  bannissement;  les  lois  y 

contre  l'émigration  cesseront  de  s'appliquer  aux  insermentés.  Le  ^ 

retour  des  prêtres,  simplement  toléré  jusqu'alors,  devient  licite;  ^  l^ 

il  peut  s'opérer  ouvertement.  Toutefois,  par  circulaires  réitérées,  ^ 

Fouché  prescrit  aux  préfets  d'exiger  des  prêtres,  comme  condi- 
tion de  séjour,  la  promesse  de  fidélité  et  de  réprimer  rigou- 
reusement leurs  écarts. 

Ainsi,  dans  cette  grande  et  difficile  question  des  prêtres,  les 
mesures  alternatives  se  succédaient,  se  contrariaient.  Le  gouver- 
nement et  la  police  ne  marchaient  pas  dans  le  même  sens.  De- 
vant les  circulaires  de  Fouché  et  son  obstination  persécutrice, 
le  Consul  s'impatientait  parfois,  s'irritait,  sans  donner  de  sanc-  «. 

tion  à  ses  colères.  Jusqu'au  dernier  moment,  il  laissera  Fouché  ^ 

frapper  odieusement  certains  prêtres  et  couvrira  ces  rigueurs. 

Seulement,  tandis  qu'il  conserve  en  Fouché  le  ministre  de  Tirré-  ^ 

ligion  publique,  il  se  fait  de  l'abbé  Bernier  un  ministre  officieux  ^^ 

des  cultes,  chargé  de  rassurer  sous  main  et  de  pratiquer  le 
clergé.  Au  fond,  sans  s'inquiéter  de  contradictions  qui  résultaient 
nécessairement  d'une  situation  mal  définie,  équivoque,  dont  les 
complications  étaient  telles  qu'à  vouloir  la  régler  d'ensemble 
par  acte  de  législation  intérieure  ou  de  gouvernement  on  se  fût 
heurté  partout  à  des  impossibilités,  il  suivait  son  idée  person- 
nelle, s'attachait  au  moyen  qu'il  s'était  choisi,  au  moyen  exté- 
rieur et  diplomatique,  et  regardait  vers  Rome. 

Autour  de  lui,  il  tâtait  et  préparait  prudé^mment  les  esprits. 
Devant  le  Conseil  d'État,  d'un  air  dégagé,  avec  une  affectation 
d'impartialité  dédaigneuse,  il  disait  qu'en  bonne  politique  on  doit 
ménager  et  se  concilier  les  croyances  populaires,  quelles  qu'elles 
soient;  c'était  son  système,  et  il  lui  avait  toujours  réussi: 
«  C'est  en  me  faisant  catholique  que  j'ai  fini  la  guerre  de  Vendée, 
en  me  faisant  musulman  que  je  me  suis  établi  en  Egypte,  en  me 
faisant  ultramontain  que  j'ai  gagné  les  esprits  en  Italie.  Si  je 
gouvernais  un  peuple  de  Juifs,  je  rétablirais  le  temple  de  Salo- 
mon  (2).  »  Avec  ses  hauts  amis  de  l'Institut,  il  dissertait  s) 

(1)  Corr,y  5026. 

(2)  Rœderer,  III,  334. 


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LES   RAISONS   DU   CONCORDAT.  507 

Tutilité  de  rattacher  la  religion  à  TÉtat  afin  de  la  mieux  tenir. 
Il  n'arrivait  pas  à  convaincre  ses  interlocuteurs  ,  ceux-ci  n'arri- 
vaient pas  à  le  dissuader,  et  Touché,  d'esprit  plus  aigu,  se  sen- 
tait en  face  d'une  détermination  inflexible,  devant  laquelle  il 
n'y  avait  qu'à  hausser  les  épaules  et  à  se  taire  :  «  C'est  un  parti 
pris,  »  disait-il.  Et  voici  que  les  paroles  prononcées  à  Verceil 
portent  leur  effet.  Le  prélat  Spina  est  envoyé  de  Rome  à  Verceil, 
où  la  cour  pontificale  s'imagine  que  les  pourparlers  auront  lieu, 
Bonaparte  le  mande  impérieusement  à  Paris,  ouvre  la  négocia-^ 
tion;  le  fil  qu'on  lui  renvoie,  il  le  tire  à  soi  et  le  noue  for- 
tement. 

II 

Quelles  raisons  le  déterminaient?  Qu'il  eût  des  raisons  de 
principe  et  de  fond,  indépendantes  des  circonstances,  inhérentes 
à  sa  façon  de  concevoir  le  gouvernement  et  les  sociétés,  nul  n'y 
Saurait  contredire.  Il  voyait  dans  la  religion  un  grand  instru- 
tnent  de  règne,  le  frein  des  passions  populaires,  le  moyen  de 
faire  la  police  des  âmes  et  d'amener  les  hommes  à  supporter 
•l'inégalité  des  conditions.  Il  voulait  Dieu  par  raison  d'Etat,  pour 
On  faire  le  suprême  auxiliaire  des  puissances  d'ici-bas.  De  plus, 
^1  est  certain  qu'au  fond  de  lui-même,  sous  un  appareil  d'idées 
;^1iilosophiques  assez  incohérentes,  l'empreinte  catholique  subsis- 
^%ait.  Il  aimait  d'intime  prédilection  son  culte  natal,  le  culte  mé- 
-^iterranéen  et  latin,  celui  qui  avait  bercé  son  enfance,  celui  dont 
la  voix  s'élevant  dans  le  son  des  cloches,  lorsqu'il  l'entendait  par 
les  calmes  soirs  d'été,  le  jetait  en  un  étrange  ravissement.  De 
«ce  culte,  il  aimait  le  décor  extérieur,  la  poiùpe  :  il  en  sentait  la 
^ésie.  Par  un  contraste  tout  italien,  il  se  méfiait  des  prêtres  et 
n'était  nullement  inaccessible  à  l'émotion  religieuse.  Toutefois, 
ce  serait  s'abuser  singulièrement  que  d'attribuer  à  des  impres- 
sions de  ce  genre,  aussi  bien  qu'à  des  raisons  purement  théo- 
riques, l'acte  le  plus  politique  en  même  temps  que  le  plus  brave 
de  sa  vie.  Il  s'y  détermina  par  motifs  d'ordre  immédiat  et  con- 
tingent. Il  fit  le  Concordat  parce  que  cet  acte  répondait  à  ses 
ambitions  présentes,  aux  nécessités  de  sa  politique  pacificatrice, 
aux  besoins  contemporains,  et  parce  qu'en  vérité,  voulant  ré- 
soudre le  problème  religieux  qui  opprimait  la  France,  il  ne  pou- 
vait faire  autrement. 


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508  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

La  France  en  ses  profondeurs  restait  catholique.  Là  était  le 
fait,  rindéniable  fait.  Au  courant  du  siècle,  les  classes  supé- 
rieures s'étaient  détachées  ;  la  masse  populaire  et  surtout  rurale, 
formant  en  somme  la  grosse  majorité  de  la  nation,  avait  con- 
servé le  catholicisme  dans  Tâme.  Pendant  la  Révolution,  cette 
masse  brutalement  violentée  dans  sa  foi,  dans  ses  observances, 
dans  ses  usages,  s'y  était  plus  invinciblement  rattachée.  A  pré-  ^ 

sent,  cette  persévérance   purement  religieuse  du    plus   grand  x^ 

nombre  se    distinguait  nettement   des  passions  politiques  de  ^ 

quelques  minorités.   Les  royalistes  n'étaient  qu'une  classe;  les  ^ 

catholiques  étaient  un  peuple.  Bonaparte  le  savait;  il  avait  vu 
pendant  huit  ans  ce  peuple  réclamer  ses  églises,  réclamer  ses 
prêtres  ;  il  l'avait  vu  replanter  ses  croix  abattues,  défendre  ses  1 

calvaires,  s'opposer  aux  frénésies  terroristes  et  aux  violences  , 

systématiques  du  Directoire,  aux  furieux  briseurs  d'images  et  ,J^, 
aux  iconoclastes  méthodiques;  il  l'avait  vu  sanctifier  le  dimanche 
malgré  la  loi  et  protester  contre  la  tyrannie  du  Décadi  par 
plébiscite  hebdomadaire.  Au  sujet  de  cette  opiniâtreté  popu- 
laire, les  renseignemens,  les  documens  s'amoncelaient.  Le  lan- 
gage des  préfets  et  des  conseils  généraux  confirmait  aujourd'hui  ^.c^ui 
celui  des  agens  du  Directoire. 

D'autres  témoignages  s'ajoutaient.  Parmi  les  conseillers  d'État  < 
envoyés  en  mission  pour  inspecter  chacun  un  groupe  de  dépar— 
temens,  il  se  trouve  des  philosophes  naguère  militans  et  d'émi — MM^mr 
nens.  sectaires.  L'un  d'eux,  Fourcroy,  tire  d'une  partie  de  sonM:x'<:>on 
enquête  cette  conclusion  :  «  C'est  une  erreur  de  quelques  phi— ^.cAi- 
losophes  modernes,  dans  laquelle  j'ai  été  moi-même  entraîné^  ^  .Mme, 
de  croire  à  la  possibilité  d'une  instruction  assez  répandue  pouiHLic^our 
détruire  les  préjugés  religieux...  La  guerre  de  Vendée  a  donn^:r:m-diïé 
aux  gouvernemens  modernes  une  leçon  que  les  prétentions  de  IssJ^    ^1& 
philosophie  voudraient   en  vain  rendre  nulle  (4).  »  Cet  aveir^^'^^^ 
exprime  l'état  d'esprit  d'un  certain  nombre  de  théoriciens  vaincus  J3'^>  eus 
par  le  fait,  nullement  convertis,  mais  désabusés.  Certes,  aucunr*:^^>cuû 
d'eux  n'admet  la  reconstitution  pure  et  simple  du  catholicism^xxussme 
romain.  Désespérant  d'extirper  le  sentiment  religieux,  ils  songenxx^^S^^' 
à  l'orienter  selon  leui's  vœux.  Fourcroy,  comme  beaucoup  d'autre^^^^'^J^s, 
regrette  qu'on  n'ait  pu  détourner  la  France  vers  le  protestaïKZiJ^^Jbi?- 
tisme  ;  il  voudrait  au  moins  obliger  les  prêtres  à  se  faire  pr^rxrqpr^ 


(1)  Rocqualn,  Èiai  de  la  France  aprèi  le  48  brumaire^  p.  152. 


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LES   RAISONS   DU   CONCORDAT,  509 

cepteurs  de  morale  civiçfue  ;  ils  enseigneraient  en  même  temps 
le  catholicisme,  mais  c^est  «  un  mal  nécessaire  (1).  »  Fourcroy 
parle  de  républicaniser  le  catéchisme,  en  attendant  que  Napo- 
léon rimpérialise.  Frochot,  préfet  de  la  Seine,  appelle  une  ré- 
forme du  christianisme.  Les  rédacteurs  de  Isl  Décade  philoso- 
phique  se  résigneraient  à  une  religion  même  publique,  pourvu 
qu'elle  ne  fût  pas  dominante,  mais  leurs  préférences  vont  au  culte 
constitutionnel.  Tous  constatent  néanmoins  que  l'expérience  de 
déchristianisation  a  totalement  échoué.  Spectacle  exemplaire  que 
ces  penseurs,  ces  savans,  reconnaissant  leur  impuissance  à  con- 
fondre la  foi  des  simples,  proclamant  leur  défaite,  avouant  leur 
humiliation.  Douloureusement,  ces  oi^ueilleux  d'esprit  s'in- 
clinent devant  le  Dieu  des  humbles,  et  les  voici  répétant  la  pa- 
role attribuée  à  l'Apostat  mourant,  à  l'empereur  Julien  :  «  Gali- 
léen,  tu  as  vaincu  !  » 

La  Vendée,  l'Ouest  entier,  telle  était  surtout  la  réalité  de  sang 
et  d'horreur  qui  avait  détrompé  les  sectateurs  de  la  raison  pure 
et  consterné  ces  idolâtres.  Ailleurs,  la  résistance  à  l'effort  anti- 
religieux, bien  qu'elle  se  fût  manifestée  par  une  infinité  de  tu- 
multes sporadiques,  avait  été  surtout  passive.  Contre  les  lois  dé- 
cadaires, la  France  presque  entière  s'était  faite  délinquante;  elle 
W  s'était  pas  levée  en  masse  pour  les  détruire.  Dans  l'Ouest,  une 
population  de  plusieurs  millions  d'âmes  s'était  trouvée  pour  se 
battre  à  outrance,  pour  se  laisser  fusiller,  mitrailler,  décimer, 
plutôt  que  de  renoncer  à  la  foi  des  ancêtres.  Ce  peuple  s'apaisait 
depuis  que  l'on  avait  rendu  à  son  culte  des  facilités  réelles,  mais 
la  simple  tolérance  est  en  soi  arbitraire,  précaire,  et  la  soumis- 
sion demeurerait  provisoire  tant  que  la  tolérance  le  serait.  Bona- 
parte se  rendait  compte  qu'à  moins  de  conférer  au  culte  des 
garanties  positives,  légales,  il  ne  finirait  jamais  la  grande  séces- 
sion de  l'Ouest.  Pendant  la  négociation  du  Concordat,  le  nom 
de  la  Vendée  reviendra  plusieurs  fois  sur  ses  lèvres  ;  il  aura 
toujours  sous  les  yeux  la  grande  plaie  à  fermer.  On  doit  le  recon- 
naître, le  sang  versé  à  flots  dans  rOues\  fut  pour  le  catholi- 
cisme français  là  semence  de  salut.  En  tant  que  royaliste,  l'in- 
surrection échoua;  elle  réussit  en  tant  que  catholique,  puisqu'elle 
obligea  le  vainqueur  de  céder  finalement  au  vaincu  l'objet  de  la 
lutte,  c'est-à-dire  l'exercice  du  culte.  Jusque-là,  toutes  les  pacifî- 

(1)  fi  ocquain,  153. 


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510  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Cations,  y  compris  celle  que  Bonaparte  avait  opérée,  n'avaient 
été  que  trêves  momentanées  ;  le  Concordat  serait  le  traité  de  paix 
définitif  avec  l'Ouest. 

Bonaparte  sentait  donc  la  nécessité  de  rétablir  la  religion 
pour  répondre  à  l'indomptable  volonté  de  certaines  populations 
françaises,  pour  répondre  à  l'aspiration  de  la  grande  majorité 
des  Français.  Et  dédaigneux  des  expédiensr  bâtards,  allant  droit 
à  la  solution  francbe,  il  voulait  la  religion  telle  que  le  peuple  la 
souhaitait,  c'est-à-dire  publique,  solennelle,  intégrale. 

A  la  rétablir,  il  verrait  un  hommage  rendu  par  lui  à  la  sou- 
veraineté, nationale,  dont  il  aimait  à  se  dire  et  à  se  sentir  le  dé- 
légué. Contre  les  révolutionnaires,  il  se  replacerait  dans  la  vé- 
rité révolutionnaire,  puisque  l'un  des  dogmes  de  89  avait  été 
d'ériger  en  loi  pour  tous  le  vœu  du  plus  grand  nombre  :  «  Ma 
politique,  disait-il,  est  de  gouverner  les  hommes  comme  le  grand 
nombre  veut  l'être.  C'est  là,  je  crois,  la  manière  de  reconnaître 
la  souveraineté  du  peuple  (1).  »  Quoi  de  plus  démocratique  en 
effet  que  de  faire  prévaloir  contre  une  minorité  de  philosophes 
et  de  lettrés  le  suffrage  de  la  multitude  plébéienne,  rurale,  et 
que  de  consacrer  sur  l'incrédulité  de  certaines  classes  urbaines  la 
grande  victoire  des  campagnes  !  Seulement,  cette  religion  dont 
l'incompressible  vitalité  lui  était  démontrée,  Bonaparte  n'admet-* 
tait  à  aucun  prix  qu'elle  reprît  forme  régulière  sans  lui,  indépen- 
damment de  lui  ;  il  voulut  s'adjoindre  cette  force.  C'est  pourquoi, 
malgré  ses  ministres,  malgré  son  Conseil  d'État,  malgré  l'Insti^ 
tut,  malgré  les  assemblées,  malgré  les  généraux  et  leur  incré- 
dulité fanfaronne,  malgré  la  plupart  des  administrateurs,  seul 
avec  la  masse  obscure,  il  prit  l'inébranlable  résolution  de  réin- 
corporer le  culte  à  l'État  ist  de  replacer  Dieu  dans  le  gouver- 
nement, 

III 

Pouvait-il  résoudre  différemment  le  problème  religieux? 
D'après  quelques-uns  de  ses  conseillers,  d'après  certains  esprits 
assez  libéraux  et  tolérans,  il  suffisait  d'émanciper  réellement  les 
cultes,  de  les  replacer  sous  des  lois  justes,  de  se  désintéresser 
d'eux  ensuite  et  de  les  laisser  s'organiser  à  leur  gré,  quitte  à 

(i)  Bœderer,  UI,  334. 


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LES   RAISONS   DU   CONCORDAT.  511 

réprimer  sévèrement  les  écarts  politiques  de  leurs  ministres.  On 
eût  ainsi  fait  Fessai  loyal  de  ce  régime  de  séparation  qui,  sous 
la  Convention  et  le  Directoire,  n'avait  été  qu'une  laide  dérision. 
Ce  thème,  outre  qu'il  répugnait  &  l'esprit  essentiellement  autori- 
taire et  ordonnateur  de  Bonaparte,  ne  nous  parait  pas  résisfter  à 
l'examen  des  faits,  si  on  les  considère  d'un,  point  de  vue  pure- 
ment historique. 

En  1800,  la  France  était  encore  moins  mûre  pour  l'oi^anisa- 
tion  des  cultes  en  dehors  de  l'État  qu'elle  ne  l'était  pour  la 
liberté  politique.  Son  premier  besoin  était  la  paix  intérieure, 
dont  la  paix  religieuse  est  une  indispensable  assise  Or,  rien 
n'indique  que  les  querelles  religieuses  issues  de  la  Révolution 
et  de  ses  différentes  phases  fussent  en  voie  d'apaisement;  rien 
ne  permet  de  supposer  qu'elles  se  fussent  éteintes  d'eUes-mômes. 

La  grande  division  entre  catholiques  et  constitutionnels  se 
compliquait  toujours  de  multiples  déchirures.  Prêtres  jureurs, 
prêtres  totalement  ou  partiellement  réfractaires,  prêtres  pronûs- 
saires,  quasi-promissaires,  non-promissaires,  se  disputaient  tou- 
jours la  foule  catholique.  Les  groupes  religieux  se  subdivisaient 
à  l'infini,  s'éparpillaient  en  mille  variétés  d'opinion  el  de  con- 
duite (1).  Quelques-uns  n'étaient  séparés  que  par  des  nuances, 
mais  on  sait  qu'en  ces  délicates  matières  de  controverse  où  s'exas- 
père la  sensibilité  des  consciences,  les  nuances  séparent  autant 
que  des  dissidences  tranchées.  Entre  gens  d'église  et  gens  s'occu- 
pant  de  choses  d'église,  l'universelle  polémique  continuait.  La 
concurrence  des  cultes  se  manifestait  en  haut  par  des  violences  de 
parole,  en  bas  par  des  voies  de  fait  ;  on  la  retrouvait  dans  l'inté- 
rieur des  familles,  au  chevet  des  mourans  ;  elle  se  disputait  les 
vivans  et  les  morts.  C'était  toujours  l'incertitude  des  consciences, 
le  gâchis,  la  confusion,  le  chaos,  et  cette  perturbation  de  la  vie 
religieuse  opposait  à  la  pacification  du  pays  un  invincible  obs 
tacle.  Parmi  les  chrétiens  et  même  les  simples  amis  de  la  con- 
corde, chacun  s'affligeait  de  ces  dissensions  et  nul  n'en  voyait  le 
terme.  Le  maintien  de  la  séparation,  appliquée  même  avec  sin- 
cérité, eût  substitué  indéfiniment  la  guerre  entre  les  cultes  à  la 
guerre  aux  cultes.  Il  eût  été  un  grand  malheur  pour  TÉglise, 

(1)  A  Paris,  on  lisait  dans  les  Petites  Affichée  Toffre  d'une  église  à  louer  dans 
les  conditions  suivantes  :  «>  S'il  se  présentait  une  société  d'ecclésiastiques  Inen 
d'accord^  on  pourrait  traiter  avec  eux  d'une  manière  satisfaisante.  »  Aulard,  Paris 
tous  le  Consulat,  I,  623-634.  Cf.Lanzac  de  Laborie,  Parie  eaue  Napoléon,  \,  307-308. 


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512  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qui  se  fût  discréditée  dans  le  scandale  des  disputes;  pour  l'État, 
un  grave  péril  ou,  pour  mieux  dire,  une  impossibilité. 

Aussi  bien,  en  dehors  des  constitutionnels,  le  clergé  français 
restait  en  sa  grande  majorité,  quelles  que  fussent  ses  dissidences 
au  sujet  de  l'attitude  à  prendre  envers  le  gouvernement  consu- 
laire, clergé  d'ancien  régime.  Il  conservait  Tesprit,  la  tradition, 
le  regret  des  âges  révolus.  Pouvait-il  en  être  autrement  d'un 
clei^é  toujours  rivé  à  Tépiscopat  émigré,  aux  évoques  gentils- 
hommes, nommés  par  le  Roi,  dévoués  au  Roi,  préférant  sans  doute 
atout  rîntérêt  de  la  religion,  mais  trop  portés,  sauf  exceptions,  à 
confondre  cet  intérêt  avec  celui  de  la  légitimité  et  à  transformer 
les  plus  ardens  de  leurs  prêtres  en  missionnaires  de  contre-révo- 
lution? La  position  du  clergé  était  la  plus  étrange  qui  se  pttt 
concevoir  :  il  avait,  pourrait-on  dire,  le  corps  en  France  et  la 
tête  hors  de  France.  La  partie  supérieure  et  extérieure,  c'est-à- 
dire  Tépiscopat,  restait  en  puissance  d'émouvoir  les  autres  ;  elle 
pourrait  toujours  de  ses  lieux  de  refuge  contrarier  à  l'intérieur 
les  volontés  conciliantes,  prolonger  les  scrupules,  perpétuer 
une  cause  de  trouble  dans  cette  France  où  frémissaient  encore 
tant  de  passions.  En  somme,  soixante-dix  à  quatre-vingts  prélats 
expatriés  restaient  maîtres  de  la  tranquillité  intérieure  eu 
France.  Et  .cette  situation  sans  exemple,  les  gouvemans  de 
l'an  VIII  ne  disposaient  d'aucun  moyen  de  la  faire  cesser,  à  moins 
de  recourir  à  une  autorité  supérieure  à  celle  des  évêques  et  d'en 
obtenir  les  prérogatives  de  la  royauté,  c'est-à-dire  de  restaurer 
l'accord  de  l'État  et  de  l'Église  sur  sa  base  séculaire  et  de  renou* 
vêler  l'antique  stipulation  avec  Rome. 

Il  est  très  vrai  qu'après  dix  mois  de  gouvernement  consu- 
laire, sous  l'influence  du  libéralisme  relatif  de  Bonaparte,  une 
notable  détente  s'était  opérée  entre  le  catholicisme  de  l'intérieur 
et  l'État.  Les  fidèles  respiraient.  Parmi  les  milliers  de  prêtres 
rentrés  ou  s'occupent  à  rentrer,  nombreux  étaient  ceux  quii 
sans  rompre  avec  leurs  supérieurs  émigrés,  se  dépouillaient 
de  toute  passion  politique,  se  vouaient  simplement  et  sainte- 
ment au  devoir  de  leur  ministère,  au  soulagement  des  popu- 
lations avides  de  secours  religieux  et  au  réconfort  des  àm^ 
délaissées.  Les  uns  avaient  signé  la  promesse,  conformément  à  la 
doctrine  soutenue  par  l'abbé  Émery  et  ses  collègues.  Les  autres, 
sans  signer  la  formule,  se  soumettaient  en  fait,  pratiquaient  et 
conseillaient  l'obéissance  au  gouvernement.  Ceux-là  désiraient 


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LES   RAISONS  DU   CONCORDÂT.  ol3 

généralement  que  le  Pape,  dont  la  parole  eût  fait  loi,  dont  plu- 
sieurs sollicitaient  la  décision,  se  prononçât  dans  le  sens  de  la 
promesse.  Ils  s'affligeaient  du  silence  de  Rome,  mais  Rome  pou- 
vait-elle recommander,  imposer  la  soumission,  sans  avoir  obtenu 
de  rÉtat  un  acte  portant  garantie  des  droits  religieux  (1)?  En 
attendant,  les  prêtres  de  paix  ne  prévalaient  que  partiellement 
sur  les  prêtres  de  combat.  La  masse  des  intransigeans  demeurait 
considérable;  dans  certains  départemens,  elle  formait  la  presque- 
totalité  du  clergé;  en  régions  entières,  elle  maintenait  à  la  re- 
ligion nationale  le  caractère  d'un  culte  d'opposition,  et  cette 
grosse  portion  du  clergé,  parce  qu'elle  apparaissait  immaculée, 
restait  la  plus  populaire,  la  plus  vénérée  (2). 

De  plus,  la  soumission  au  fait  consulaire,  à  supposer  qu'elle 
pût  jamais  s'étendre  à  la  plupart  des  prêtres,  n'impliquerait  nul- 
lement de  leur  part  adhésion  à  certains  principes  constitutifs 
de  Tordre  nouveau,  à  certains  faits  qui  lui  étaient  consubstan- 
tiels,  à  ceux  dont  la  reconnaissance  opérerait  seule  la  pacifica- 
tion des  esprits.  Parmi  les  prêtres  promissaires,  quelques-uns 
pouvaient  bien  s'incliner  devant  Bonaparte,  célébrer  le  Consul 
libérateur,  louer  et  même  exagérer  ses  bienfaits  ;  à  tous,  il  était 
interdit  de    rassurer  la   conscience   des  acquéreurs   de  biens 
d'Eglise,  de  reconnaître  le  transfert  de  propriété  opéré  par  la 
Révolution,  de  reconnaître  les  décrets  proscripteurs  des  évoques, 
^'admettre  le  mariage  comme  contrat  civil,  d'admettre  les  lois 
^®  l'État  en  ce  qu'elles  avaient  de  contraire  à  la  discipline  ecclé- 
^J^tique,  parce  que  sur  tous  ces  points  Rome  n'avait  pas  tran- 
%^.  L'Église  suppliciée  pendant  la  Révolution  pouvait  bien,  à 
^^^emple  de  son  divin  fondateur,  pardonner  à  ses  bourreaux; 
^^^^  l'aveu  de  son  chef  visible,  il  lui  était  impossible  en  con- 
^^ence  d'absoudre  et  de  légitimer  les  usurpations  révolution- 


^c  le  Directoire  au  sujet  des  affaires  religieuses.  H  avait  même  émis  un  bref 

^^ortant  les  catholiques  de  France  à  la  soumission  aux  autorités  constituées, 

^^^  il  avait  suspendu  la  publicité  de  ce  bref  et  l'avait  comme  laissé  tomber  devant 

^^  exigences  ineptes  du  Directoire,  qui  prétendait  lui  faire  rétracter  toutes  ses 

^ïisiires  antérieures  contre  les  atteintes  portées  à  la  constitution  et  à  la  discipline 

Efc?  ^'^lise.  Voyez  Du  Teil,  Borne ,  Naplet  et  le  Directoire,  passim.  En  1800,  le  pape 

^«  \U^  qui  se  prêterait  au  Concordat,  désapprouvait  au  fond  la  promesse,  sans  se 

^^ononcer  ouvertement.  Voyez  Boulay  de  la  Meurthe,  Documens  sur  la  négociation 

^^  Concordat,  I,  140. 

(2)  Voyez  spécialement  Aulard,  VÊtat  de  la  France  en  Van  VIII  et  en  Van  IX, 
''*^ûiére  partie. 

ToMK  ZXXV1I.  —  1907.  33 

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814  ^   REVUB  0B8  DEUX  MONDES. 

naires.  La  soumission  des  prêtres,  si  sincère  qu'elle  fût,  resbût 
nécessairement  incomplète. 

L'Ouest,  auquel  il  faut  toujours  revenir  à  raison  du  rôle  con- 
sidérable qu'il  joue  dans  les  préliminaires  de  la  pacification, 
offrait  de  cette  vérité  un  frappant  exemple.  Nulle  part  le  culte 
n'était  plus  libre  et  le  clergé  mieux  intentionné.  Les  prêtres 
sortis  de  leurs  caches  ou  revenus  d'exil  eussent  pu  prolonger  la 
guerre  civile;  ils  avaient  coopéré  à  sa  fin.  De  ce  fait,  les  préfets, 
les  conseillers  d'État  en  tournée  leur  rendent  un  éclatant  témoi- 
gnage :  «  Les  préfets,  écrit  Fourcroy,  reconnaissent  que  Usât 
)>onne  conduite  a  produit  des  avantages  inappréciables  ;  ils 
pensent  qu'on  peut  répondre  des  campagnes  aussi  longtemps 
qu'on  sera  sûr  des  prêtres  (1).  »  En  sera-t-on  toujours  sûrî 
Voilà  ce  qu'aucun  préfet  ne  prend  sur  soi  de  garantir.  Ces 
prêtres  pacifiques  refusent  de  signer  la  promesse  et  de  s'engager 
au  gouvernement.  En  le  faisant,  ils  craindraient  à  la  fois  de  s'en- 
tacher aux  yeux  des  populations  et  d'encourir  la  censure  de 
leurs  supérieurs. 

En  certains  endroits,  des  défenses  épiscopales  leur  interdi- 
sent de  rentrer  dans  les  églises  et  d'officier  au  grand  jour.  Dans 
le  diocèse  de  Ciornouailles ,  le  culte  n'a  pas  repris  parce  que 
l'évêque  du  dehors  s'y  est  opposé.  Dans  le  diocèse  du  Mans,  \b 
correspondant  du  vicaire  général  émigré  lui  écrit  :  «  Vous  savez 
que  je  ne  me  suis  prêté  qu'avec  répugnance  à  l'ouverture  des 
^lises.  Mais,  les  voyant  ouvertes  en  Anjou  et  en  Bretagne,  il  n  y 
avait  pas  moyen  de  s'y  opposer  (2).  »  La  masse  des  prêtres  r^ 
sisterait-elle  à  un  appel  contre-révolutionnaire  lancé  de  Londres 
par  l'intermédiaire  des  prélats  émigrés?  Le  préfet  des  Gôtes-du- 
Nord  croit  qu'en  cas   de  nouvelle  tentative  insurrectionnelle, 
«  tous  les  prêtres  réfractaires,  ceux  même  du  caractère  le  plus 
doux,  le  plus  pacifique,  stimulés  par  les  lettres  pastorales,  les 
mandemens  incendiaires  des  douze  évêques  qui  sont  à  Londres, 
pourront  en  un  seul  jour  produire  un  embrasement  général.  » 
Le  préfet  d'IUe-et- Vilaine,  sans  aller  aussi  loin,  décrit  les  ano- 
malies, les  contradictions  qui  se  manifestent  dans  la  conduite 
des  différentes  catégories  d'insermentés  :  «  Insermentés  soumis 
et  insoumis  jouissent  d'un  grand  crédit.  Ils  regrettent  toujours 
le  salaire  assuré  qui  les  empêchait  de  rester  à  la  charge  des 

(1)  Rocqnain,  1S4. 

(2)  Lettre  pubUée  par  M.  Léon  Séché,  U$  Origines  du  Concordat,  U,  t09-Sil. 


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LES   RA1S0I«S  DU  CONCORDAT.  5l5 

fidèles.  Ils  sont  tranquilles  et  obéissent  aux  lois.  Ils  ne  peuvent 
haïr  le  gouvernement  qui  les  laisse  exercer  librement  leur  culte... 
Ds  inquiètent  la  conscience  des  acquéreurs.  » 

La  situation  de  ce  clergé  restait  matériellement  très  précaire: 
c(  Nous  ne  mourons  pas  de  faim,  voilà  tout,  »  écrivait  un  de  ses 
membres  (1).   Le  pmit  courait  que  dans  certains  cantons  de 
rOuest  les  paysans  s'étaient  remis  d'eux-mêmes  à  payer  ladime; 
ce  ne  pouvait  être  qu'une  rare  exception.  En  général,  le  peuple 
veut  la  religion  et  ne  veut  pas  la  payer;  c'est  ce  que  Rœderer 
dira  plus  tard  des  paysans  de  Normandie,  après  enquête  sur  les 
lieux  :  «  ils  ont  voulu  ,avec  ardeur  leur  messe  et  leur  sermon  le 
dimanche,  comme  du  passé,  mais  payer  est  autre  chose  (2).  » 
Les  cotisations  des  fidèles,  les  quêtes,  les  collectes  subviennent 
avec  peine  aux  frais  du  culte  et  à  l'entretien  de  ses  ministres. 
Les  inconvéniens  de  cette  situation  frappent  tellement  certains 
préfets  de  TOuest  qu'ils  proposent  de  distribuer  des  secours  aux 
prêtres;  d'autres,  pour  tourner  la  prohibition  légale,  proposent 
de  les  nommer  instituteurs,  ce  qui  permettrait  de  les  salarier  en 
cette  qualité.  Il  est  certain  que  les  prêtres  catholiques,  s'ils  s'ac- 
commodaient du  présent,  ne  se  sentaient  nullement  assurés  de 
l'avenir.  Quant  aux  constitutionnels,  pasteurs  délaissés,  bei^rs 
sans  troupeau,  ils  vivent  dans  le  dénuement  et  se  jugent  mal 
récompensés  de  leur  zèle  patriotique.  Us  en  viennent  à  désirer 
un  rapprochement  avec  les  catholiques,  mais  ils  comprennent 
l'impossibilité   de  l'opérer  par  fusion  spontanée  et  en  dehors 
d'une    intervention    romaine.    Fait    remarquable  :    c'est   dans 
l'Ouest,  redevenu  pays  de  liberté  religieuse,  qu'après  Marengo 
dee  voix  s'élèvent  pour  suggérer  au  Consul  l'idée  qui  lui  est 
venue  spontanément,  pour    demander  une    négociation    avec 
Rome  ;  on  la  demande  comme  moyen  de  pacification  et  non  de 
restauration  religieuse,  puisqu'en  fait  le  culte  se  rétablit.  Les 
délégués  des  Côtes-du-Nord  h  la  fête  nationale  du  !•'  vendémiaire 
écrivent  dans  un  mémoire  adressé  au  gouvernement  :   «  Un 
schisme  prétendu  divise  le  clergé  de  France,  et  le  peuple  a  mal- 
heureusement pris  une  part  souvent  trop  active  dans  ses  divi- 
sions. Serait-il  impossible  de  déterminer  le  Pape  à  intervenir 
pour  rallier  tous  les  partis?  Le  désir  de  voir  l'union  rétablie 
nous  abuse  peut-être,  mais  nous  osons  nous  flatter  qu'une  négo- 

(1)  Lettre  citée  par  M.  Séché,  II,  212. 

(2)  T.  III,  p.  415. 


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■  .■r^ 


516  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ciation  diplomatique  ne  pourrait  manquer  de  la  réaliser;  n(^x:x5 
nous  croyons  fondés  à  vous  assurer  que  Ton  trouviera  dans    le 
clergé  assermenté  toutes  les  facilités  que  Ton  peut  attendre  d^ un 
dévouement  habituel  (1).  » 

IV 

En  somme,  ce  qu'il  fallait  à  Bonaparte  et  ce  qu'il  fallait  à  la- 
France,  c'était  un  clergé  pacifié,  ramené   h  l'unité,  rigoureuse- 
ment catholique  et  par  cela  même  non  suspect  aux  populations  9 
mais  sincèrement  rallié  ou  résigné  aux  institutions  nouvelle^- 
Ce  ralliement,  le  gouvernement  ne  pouvait  à  lui  seul  l'opérer  - 
Vis-à-vis  des  récalcitrans,  il  multipliait,  variait  et  épuisait  s€^^ 
moyens;  dans  certains  départemens,  on  les  emprisonnait encor^^   » 
sans  lasser  leur  constance;  ailleurs,  on  les  expulsait;  ailleurs,! 
préfets  leur  adressaient  de  pathétiques   exhortations  ou  biei 
argumentaient,  subtilisaient,  tâchaient  de  convaincre  ;  le  prête 
de  la  Loire  avait  entamé  avec  ses  prêtres  une  véritable  «  discus 
sion  théologique.  »  Lesraisonnemensne  réussissaient  pas  mieur 
que  les  rigueurs  et  les  menaces.  Au  bout  de  ces  efforts,  on 
heurtait  toujours  à  l'inaccessible,  au  for  intérieur,  à  Tinviolabl — -^ 
arcane,  où  l'action  temporelle  rencontre   et  sent   sa  limite.  Er^ 
réalité,  il   ne  dépendait  d'aucun    pouvoir   purement  humaic:»; 
fût-ce  le    victorieux   Consulat,   de  résoudre  le  grand  cas  A^ 
conscience  qui  s'était  élevé  entre  TÉglise  et  la  Révolution. 

Voilà  ce  que  le  bon  sens  de  Bonaparte  lui  fit  clairement  dis- 
cerner. Son  mérite  fut  de  dégager  la  solution  nécessaire,  tell^ 
qu'elle  était  incluse  dans  les  circonstances,  et  de  l'extraire  har- 
diment, alors  que  les  révolutionnaires  ne  voulaient  et  que  les 
autres  osaient  à  peine  y  penser.  Il  comprit  qu'avec  son  génie  et 
sa  puissance,  avec  ses  glorieuses  armées,  ses  généraux,  ses  pré- 
fets, ses  juges,  ses  commissaires,  ses  gendarmes,  il  n'arriverait  i^  ^ 
pas  cependant  à  discipliner  et  à  enrégimenter  les  consciences.  [^  ^ 
Pour  se  les  concilier,  il  reconnut  le  besoin  d'un  médiateur  spi-  ^ 
rituel,  d'un  coopérateur  dont  la  voix  prévaudrait  par-dessus  fe  s  ^p, 
tumulte  des  dissidences.  Et  l'impérieux  despote  s'en  fut  vers  le  ^^^^ 
blanc  pontife,  vers  celui  qui  dans  Rome  ne  disposait  d'aucune  ^^ 
force  matérielle, mais  qui  avait  reçu  pouvoir  ici-bas  délier  eld^       ^4^3 

(1)  Archives  nationales,  Fie,  III. 

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^^<r 


LES   RAISONS  DU   CONCORDAT.  517 

délier  les  consciences.  L'insigne  force  morale  qui  résidait  en  ce 
régulateur  des  âmes,  il  la  supputa  mathématiquemeijit  :  «  Com- 
ment dois-jo  le  traiter?  »  lui  dit  son  premier  envoyé  auprès  d.e 
Pie:  «  Traitez-le  comme  s'il  avait  deux  cent  mille  hommes  (1).  » 
S'adressaut  au  Pape  carrément,  sans  ambages  ni  fausse  honte, 
il  lui  demanda  de  concourir  à  faire  cesser  en  France  l'anarchie 
des  âmes  chrétiennes  et  de  les  ranger  à  une  règle  de  paix.  L'ob- 
jet du  Concordat  fut  avant  tout  d'amener  le  Pape  à  sanctionner 
la  doctrine  du  ralliement,  à  l'imposer  aux  prêtres  catholiques 
comme  obligation  stricte,  à  retourner  le  schisme,  en  quelque 
sorte,  et  à  le  rejeter  du  côté  des  insoumis,  à  l'anéantir  en  fait  et 
à  trancher  les  liens  qui  rattachaient  encore  l'Église  de  France 
aux  institutions  abolies. 

Dans  sa  fagon  de  traiter  cet  objet,  Bonaparte  allait  se  mon- 
trer dur,  exigeant,  tyrannique,  mais  il  se  serait  facilité  h  l'avance 
toutes  ses  fins  auprès  du  Pape  parce  qu'il  aurait  commencé  par 
le  reconnaître  et  Tinvoquer.  Ainsi  put-il  réserver  à  l'État  tout 
ce  qui  pour  l'Église  n'est  pas  l'indispensable. 

Le  catholicisme  serait  reconnu  comme  religion  professée  par 
la  majorité  des  Français.  Son  public  exercice  serait  solennelle- 
ment garanti,  mais  soumis  aux  règlemens  édictés  en  vue  de  la 
tranquillité  générale.  L'État  reconnaîtrait  la  hiérarchie  catho- 
lique, ce  que  les  lois  révolutionnaires  n'avaient  jamais  voulu 
faire;  il  la  reconnaîtrait  par  le  fait  môme  qu'il  demanderait  au 
Pape  de  la  renouveler  dans  ses  membres,  sans  en  modifier  l'es- 
sence ou  les  attributions.  Le  Pape  inviterait  l'ancien  épiscopat  à 
se  démettre  et  au  besoin  l'y  obligerait  ;  les  nouveaux  évoques 
seraient  nommés  par  le  premier  Consul  et  recevraient  l'institu- 
tion canonique.  C'est  à  la  disposition  des  évèques  que  seraient 
remis  les  édifices  affectés  au  culte.  Tous  les  ecclésiastiques  se- 
raient tenus  de  prêter  serment  de  fidélité  au  gouvernement.  Le 
Pape  défendrait  d'inquiéter  la  conscience  des  acquéreurs  de 
biens  d'Église  et  procurerait  ainsi  l'incommutabilité  de  c^  do- 
maines. Le  clergé  recevrait  un  traitement  approprié  à  ses  besoins. 
Les  constitutionnels,  quoique  non  nommés  dans  le  Concordat, 
seraient  admis  h  la  réconciliation,  et  même  au  partage  des  digni- 
tés ecclésiastiques.  C'est  autour  de  ces  bases  sommairement  po- 
sées dès  l'entrevue  de  Verceil  que  la  négociation  se  poursuivrait. 

(i^  Paroles  citées  notamment  par  le  cardinal  Mathieu,  Le  Concordat  d§  1801, 


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518  RBYUB  DBS  DEUX  MONDES. 

C'est  à  ces  points  qu'après  huit  mois  de  lutte  entre  les  scrupules 
légitimes  de  Rome  et  la  diplomatie  tour  à  tour  artificieuse  fel 
violente  de  Bonaparte,  Taccord  se  fixerait  finalement. 

La  haute  pensée  dont  s'inspirait  le  Consul  se  doublait  d'une 
arrière-pensée,  celle-ci  erronée  et  chimérique.  Le  paradoxe  du 
Concordat,  ce  fut  l'idée  conçue  par  Bonaparte  d'employer  le 
Pape  à  refaire  une  Église  très  peu  papiste,  une  Église  non  seu- 
lement respectueuse  de  Tordre  temporel,  mais  gallicane,  qui  dé- 
pendrait de  l'État  autant  que  possible  et  qui  dépendrait  de  Borne 
aussi  peu  que  possible,  sans  aller  jusqu'au  schisme. 

Bonaparte  admettait  pour  une  fois  et  requérait  l'intervention 
du  Saint-Siège;  il  voulait  qu'elle  s'exerçât  souverainement, 
parce  qu'impartiale  et  simplement  chrétienne,  elle  s'exercerait  à 
rencontre  des  évoques  royalistes,  procurerait  la  pacification  et 
la  soumission  des  pasteurs  du  second  ordre.  A  cet  effet,  il  jugeait 
l'autorité  pontificale  bonne,  utile,  indispensable.  Il  s'estimait 
heureux  qu'il  existât  en  matière  de  discipline  catholique  une 
autorité  suprême,  par  le  moyen  de  laquelle  il  obtiendrait 
l'accommodement  du  clergé  aux  institutions  nouvelles;  susciter 
cette  autorité  d'accord  avec  la  sienne,  c'était  pour  lui  le  vrai 
moyen  de  concilier  la  loi  religieuse  et  la  loi  civile,  le  moyen  à 
la  fois  canonique  et  légal,  —  le  mot  est  de  Portalis  dans  son  cé- 
lèbre Exposé  des  motifs  de  la  loi  concordataire.  «  En  général, 
disait  Portalis  en  faisant  allusion  à  l'intervention  romaine,  il  est 
toujours  heureux  d'avoir  un  moyen  canonique  et  légal  d'apaisé 
les  troubles  religieux  (1).  »  Seulement,  le  grand  résultat  obtenu, 
Bonaparte  entendait  bien  se  passer  du  Pape  toutes  les  fois  qu'il 
le  pourrait  ;  son  espoir  était  que,  sous  la  pression  d'un  gouve^ 
nement  énergique,  les  liens  entre  l'Église  de  France  et  Rome  se 
distendraient  aisément.  L'avenir  devait  démontrer  la  vanité  de 
cette  conception.  En  ce  point,  le  Concordat  tourna  contre  Ifô 
vues  de  son  auteur;  il  fortifia  finalement  l'autorité  pontificale  en 
France,  car  il  créa  en  sa  faveur  un  grand  précédent  en  faisant 
briser  par  la  main  du  Pape  tout  l'ancien  épiscopat  français  et  en 
provoquant  ce  coup  d'État  ultramontain. 

Au  premier  bruit  de  la  négociation  avec  Rome,  les  assem- 
blées légiférantes,  les  assemblées  philosophes  s'étaient  émues, 
tandis  que  de  leur  côté  les  royalistes  ne  supportaient  pas  l'idée 

(1)  De  CHercq,  Traités  de  la  France^  I,  514. 


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LES   RAISONS   DU   CONCORDAT.  549 

d'un  Pape  traitant  avec  la  République  et  criaient  à  Tindignité  (1). 
On  sait  que,  pour  avoir  raison  de  l'opposition  parlementaire, 
Bonaparte  devait  faire  épurer  le  Tribunat  et  le  Corps  législatif 
par  vote  du  Sénat.  Dès  le  premier  moment,  son  jeu  vis-à-vis  des 
assemblées  serait  d'opposer  le  vœu  de  la  nation  à  Topinion  de 
ses  pseudo-représentans.  Un  jour,  dit-on,  il  parlerait  de  faire 
voter  les  citoyens  sur  la  question  de  savoir  s'ils  préféraient 
payer  pour  l'entretien  du  clergé  ou  pour  l'entretien  «  d'assemblées 
délibérantes  qui  ne  servaient  à  rien,  »>  et  il  proposerait  cet  ori- 
ginal re/erenrfwm  (2).  En  février  1801,  convoquant  un  groupe  de 
tribuns,  il  s'expliqua  rudement  avec  eux.  Le  texte  de  sa  harangue 
n'a  pas  été  publié  jusqu'ici;  elle  est  significative  de  ses  rai* 
sons  (3).  Tout  ce  qu'il  y  avait  dans  sa  pensée  de  profond  et  de 
rationnel,  de  grand  et  d'abusif,  de  libérateur  et  de  despotique, 
il  le  fit  voir,  avec  un  bon  sens  véhément  et  une  arrogance 
superbe  : 

«  Les  prêtres  1  Un  gouvernement  peut-il  espérer  conserver 
le  peuple  autour  de  lui,  quand  en  même  temps  il  poursuit  la 
majorité  de  ce  même  peuple  dans  ses  opinions  les  plus  chères  ? 
On  ne  peut  se  le  dissimuler,  la  majorité  du  peuple  français  tient 
à  la  religion  catholique.  Veut-on  que  je  contrarie  cette  majo- 
rité du  peuple?  Ce  peuple  est  libre  et  souverain;  on  l'intitule 
tel  depuis  dix  ans;  il  est  temps  qu'il  soit  tel  en  effet.  Ne  disait- 
on  pas  jusqu'ici  :  Vive  la  liberté!  Vive  F  humanité  1  et  le  peuple 
libre  ne  pouvait  pas  aller  à  la  messe,  et  le  gouvernement  humain 
arrachait  du  sein  de  leurs  foyers  des  vieillards  de  quatre-vingts 
ans  que  l'exil  dévorait  bientôt.  Il  faut  rendre  aux  mots  leur 
valeur  ;  il  faut  que  les  partisans  de  la  souveraineté  du  peuple  et 
de  l'humanité  ne  me  reprochent  pas  de  respecter  .l'opinion 
publique  et  de  rappeler  d'exil  des  victimes  qu'elle  rappelle. 
D'ailleurs,  suis-je  un  cagot?  Veut-on  me  faire  passer  pour  un 
fanatique  qui  rappelle  son  église?  Je  veux  que  les  religions 
soient  tolérées  et  que  celle  de  la  majorité  de  la  nation  ne  soit 
pas  exceptée  de  ce  principe.  » 

(!)  K^  d'Anjou  écrirait  à  d'Avaray  le  !•'  décembre  1800  :  «  Si  cela  est  vrai,  je 
deviens  protestante,  et  si  le  Pape  s'avise  d'un  pareil  coup,  lorsque  le  Roi  sera  snr 
son  tr^ne,  il  fera  bien  de  le  lui  faire  payer  et  de  faire  des  évoques  sans  bulles  ni 
annates...  »  Documens  inédits, 

(2)  Bonlay  de  la  Meurthe,  t.  IV  supplémentaire,  428. 

(3)  Ce  texte  fut  recueilli  tout  vif  par  Tun  des  assistans,  Lagarde,  secrétaire  général 
des  Consuls.  Nous  en  devons  la  communication  à  Tobligeance  de  ses  descendans. 


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t(2Û 


REVUE   DES  DEUX  MONDES. 


Il  insista  ensuite  sur  le  péril  que  ferait  courir  à  l'État  une 
Église  dirigée  par  des  évoques  contre-révolutionnaires  (4).  Ser- 
rant de  près  le  grand  objet  de  gouvernement  qu'il  avait  en  vue, 
il  dit  :  «  Prétend-on  que  je  gouverne  avec  succès  un  peuple  dont 
les  consciences  seraient  soumises  à  la  direction  de  chefs  ecclé- 
siastiques ennemis  de  Tordre  actuel  ?  Telle  est  pourtant  ina  posi- 
tion aujourd'hui.  Il  faut  que  j'arrache  les  catholiques  de  France 
à  des  évoques  qui,  de  Vienne,  de  Londres,  de  Madrid,  contra- 
rient le  gouvernement  républicain  jusque  dans  l'intérieur  des 
familles.  Est-ce  avec  des  baïonnettes  que  j'extirperai  cet  en- 
nemi? Veut-on  que  je  recrée  la  Vendée?  Qu'on  sente  maintenant 
la  faute  qu'on  a  commise  en  détruisant  le  système  de  la  Consti- 
tuante, qui  aux  évéques  émigrés  avait  substitué  des  chefs  dé- 
voués au  régime  nouveau.  Il  me  faut  le  Pape  maintenant  pour 
réparer  cette  destruction  impolitique  que  Robespierre  lui-même 
jugeait  telle,  quand  le  grand  instigateur  de  la  mesure,  Chau- 
mette,  fut  tratné  à  l'échafaud.  Jamais  le  Pape  ne  pourra  me 
rendre  un  plus  grand  service;  sans  effusion  de  sang,  sans 
secousse,  lui  seul  peut  réorganiser  les  catholiques  de  France 
sous  l'obéissance  républicaine.  Je  le  lui  ai  demandé.  Le  catho- 
licisme une  fois  soumis  d'affection,  je  pourrai  supprimer  l'in- 
termédiaire étranger,  conciliateur  entre  la  République  et  Ifê 
ecclésiastiques.  La  direction  de  ces  derniers  restera  entière  alOTS 
entre  les  mains  du  gouvernement.  Telles  sont  mes  vues.  Ne 
peut-on  pas  s'en  reposer  sur  moi  !  Quel  intérêt  si  grand  peut 
agiter  ces  orateurs,  à  côté  de  celui  qui  domine  mes  actions  et 
répond  de  moi  à  mon  pays  !  Certes,  leur  nom  ne  sera  pas  alto- 
ehé  à  ce  siècle  ;  ce  sera  le  mien.  C'est  à  moi  à  n'attacher  ce  nom 
à  rien  d*indigne.  Ce  souci  me  regarde.  » 

i  Albert  Vamdal. 


(1)  L'écrivain  Fiévée,  dans  un  passage  très  curieux  de  ses  Lettres  et  roppetU 
à  Bonaparte,  fait  allusion  à  un  autre  péril  que  le  premier  Consul  aurait  eotreTU  à 
l'horizon  et  dont  il  lui  aurait  parlé,  celui  d'un  clergé  se  faisant  à  la  longue  trop 
démocrate;  il  aurait  aperçu  «  cette  grande  vérité  que  les  prêtres  caUioUque^ 
seraient  nécessairement  et  franchement  démocrates,  slls  étaient  abandonnés  à 
eux-mêmes,  ainsi  qu'on  peut  en  avoir  la  preuve  en  Irlande  et  dans  les  ÉtatsrCais 
d'Amérique.  •»  Correspondance  de  Fiévée,  1,  17.  11  est  vrai  que  Fiévée  était  gr»d 
ennemi  de  la  démocratie  et  que  Bonaparte  employait  volontiers  vis-è-vis  de  chaciio 
l'argument  ad  hominem. 


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L'OMBRE  S'ETEND  SUR  LA  MONTAGNE 


DBBNIÂRfi   PAETIB  (1) 


I.   —  DANS   LA   PINÊDK 

Dans  ces  conflits  intimes  où  la  passion  se  heurte  à  des  forces 
qui  la  contrarient,  la  compriment  ou  l'exaspèrent,  en  déchaînent 
les  fureurs  ou  l'endiguent  comme  un  torrent  vaincu,  il  arrive 
qu'une  âme  s'efforce  en  vain  de  terminer  la  lutte,  se  délivre  de 
ses  chaînes  par  un  acte  de  sa  volonté  et  demeure  attachée  à 
leurs  tronçons,  esclave  avec  les  apparences  de  la  liberté,  appar- 
tenant tout  entièrô  k  l'amour  qu'elle  a  cru  détruire,  et  perdant 
toute  sa  force  pour  avoir  dominé  sa  faiblesse.  Cet  état  se  trou- 
vait être  celui  de  M"*  Jaffé.  Son  énergie  avait  exécuté  l'acte  de 
la  délivrante  :  son  cœur  fidèle  ne  parvenait  pas  à  se  dégager. 
Pendant  tout  l'hiver,  elle  avait  remis  de  jour  en  jour  l'accom- 
plissement de  la  décision  prise  ou  subie  au  lendemain  du  départ 
de  Lysel.  Tantôt  elle  cherchait  à  y  préparer  son  ami  parle  ton  de 
ses  lettres,  tantôt  par  le  silence.  Chaque  fois  qu'elle  prenait  la 
plume  h  son  intention,  elle  se  demandait  avec  l'angoisse  d'une 
condamnée  :  «  Est-ce  aujourd'hui  que  je  parlerai,  ou  puis-je 
attendre  encore?  »  Elle  attendait,  par  crainte  d'être  cruelle,  en 
se  reprochant  d'être  lâche.  Et,  toute  à  cette  obsession,  elle  sui- 
vait de  ville  en  ville  sa  fille  et  son  mari,  grave,  douce  et  retenue, 

(1)  Voyw  la  Révu0  du  i5  décembre  1906,  des  !•'  et  15  janvier  1907» 


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822  REVUE  PES  DEUX  MONDES. 

pareille  d'aspect  à  ce  qu'elle  était  toujours,  si  difTérente  dans 
son  cœur  qu'elle  se  reconnaissait  à  peine.  A  côté  d'elle,  M.  Jaffé, 
l'esprit  alerte,  toujours  maître  de  soi,  ne  semblait  avoir  d'autre 
souci  que  d'expliquer  à  Anne-Marie  les  merveilles  que  déroulait 
leur  voyage  :  ce  voyage  qui,  pensait-il,  résoudrait  pacifiquement 
les  problèmes  de  leur  vie.  Quant  à  la  jeune  fille,  si  jamais  eue 
avait  eu  quelque  vrai  pressentiment  de  ces  problèmes,  elle  les 
croyait  sans  doute  résolus  déjà  par  le  seul  départ  :  et,,  écartant 
toute  idée  importune,  elle  s'ouvrait  avec  ardeur  aux  révélations 
du  monde  enchanté  de  l'art  et  de  l'histoire.  Ni  l'un  ni  l'autre 
ne  soupçonnait  l'agonie  que  leur  tranquillité  de  cœur  ne  pou- 
vait sonder  ni  pressentir.  Auprès  d'eux,  Irène  restait  donc 
seule,  plus  seule  que  si  elle  avait  erré  sans  aucun  compagnon 
à  travers  les  magnificences  qui  défilaient  sous  ses  yeux  distraits. 
Ils  l'écartaient  sans  y  songer,  avec  une  impitoyable  candeur.  Ils 
parlaient  d'eux-mêmes  en  disant  nous,  sans  s'apercevoir  qu'ils 
l'isolaient  ainsi  toujours  davantage.  Anne-Marie  disait,  par 
exemple  : 

—  Maman,  nous  allons  demain  au  musée;  viendras-lu  avec 
nous  ? 

Irène  usait  d'un  langage  correspondant  : 

—  y^  reste  à  l'hôtel,  cet  après-midi;  avez-vow^ des  projets?... 
Un  jour,  Anne-Marie  s'écria  étourdiment  : 

—  Oh!  maman,  nous  avons  tant  de  plaisir,  et  toi,  tu  as 
presque  l'air  de  t'ennuyer  I... 

De  même,  c'était  à  sa  fille  que  M.  Jaffé  communiquait  quel- 
ques-uns des  nombreux  articles  qu'il  recevait  sur  son  livre,  quand 
il  n'en  gardait  pas  l'impression  pour  soi  seul.  On  le  discutait 
avec  la  violence  que  soulèvent  les  œuvres  sincères,  dans  les 
temps  agités.  Lès  libres  penseurs  traitaient  l'auteur  d'apostat, 
parce  qu'il  rompait  avec  leurs  partis  pris  et  se  dégageait  de  leur 
tyrannie;  les  conservateurs  le  saluaient  comme  une  recrue 
inespért^e,  parce  qu'il  soutenait  quelques-uns  des  points  de  leur 
programme;  un  journal  annonça  sa  conversion  imminente;  un 
autre  affirma  qu'il  allait  à  Rome  demander  la  bénédiction  du 
Pape.  Il  lisait  ces  choses  sans  étonnement  ni  colère,  un  peu  ému 
pourtant  de  voir  ce  que  l'intérêt,  la  discorde,  la  haine  civile, 
l'intolérance  et  le  fanatisme  découvrent  dans  le  simple  travail 
d'un  chercheur  désintéressé. 

—  Poursuivre  la  vérité  par  ces  jours  de  troubles,  disait-ilf 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  S23 

c'est  vouloir  pécher  des  perles  dans  la  tempête.  Heureux  les 
esprits  simplistes  qui  ne  perçoivent  que  deux  couleurs  dans  l'arc- 
en-ciel,  et  jurent  que  tout  ce  qui  n'est  pas  de  l'une  est  de  l'autre  I 
Ils  se  trompent  toujours  dans  leur  jugement;  mais  ils  ne  s'aper-^ 
çoivent  jamais  qu'ils  se  sont  trompés... 

Des  semaines  passèrent  ainsi,  sans  une  allusion  au  vrai  but 
du  voyage.  M.  Jaffé  en  avait  fixé  dans  son  esprit  la  durée  à  trois 
mois  :  un  délai  que  sa  modération  estimait  suffisant  pour  prépa- 
rer la  guérisQn.  Gomme  ce  terme  approchait,  il  proposa  discrète- 
ment à  sa  femme  de  fixer  le  moment  du  retour.  Irène  parut  aussi 
surprise  que  si  elle  n'avait  jamais  songé  à  cette  éventualité  : 

—  Déjà!  s'écria-t-elle...  Déjà!...  Pourquoi  sitôt?...  Non, 
non,  restons  encore! 

Ils  étaient  alors  à  Sienne,  depuis  une  semaine. 

—  Ici?  fit  M.  Jaffé,  d'autant  plus  surpris  qu'Irène  ne  sem- 
blait s'intéresser  à  rien. 

—  Ici,  ailleurs,  où  vous  voudrez!...  Tout  ce  que  je  vous  de- 
mande, c'est  de  prolonger  le  plus  possible...  Je  vous  en  prie, 
ne  rentrons  pas  à  Paris  avant  l'automne  ! 

Au  premier  mot,  elle  s'était  troublée;  sa  voix  trahit  sa 
crainte.  Son  mari  posa  sur  elle,  un  instant,  un  regard  qui  la 
sondait.  Comprenant  que  la  blessure  gardait  son  venin,  il  dit 
avec  plus  de  douceur  : 

—  Nous  ferons  ce  qu'il  vous  plaira  de  faire.. • 

Ce  fut  quelques  jours  plus  tard  qu'Irène  écrivit  sa  lettre 
d'Assise,  après  avoir  longtemps  pleuré  dans  l'église  obscure  où 
les  vieux  maîtres  ont  caché  leurs  chefs-d'œuvre.  La  lettre  partie, 
elle  n'éprouva  pas  le  soulagement  que  les  chirurgiens  promettent 
à  leurs  malades  après  l'opération.  Au  contraire,  elle  souffrit  de 
son  sacrifice,  comme  on  souffre,  dit-on,  d'un  membre  amputé. 
L'action  qui,  la  veille,  lui  semblait  généreuse,  lui  parut  au  len- 
demain lâche  et  pusillanime.  Elle  s'accusa  de  trahison.  Elle  se 
reprocha  d'avoir  frappé  de  loin.  Elle  se  représenta  la  stupeur  de 
Lyeel,  confiant  aux  promesses  de  leur  dernière  promenade,  sûr 
de  la  retrouver  fidèle.  Elle  sentit  repousser  dans  son  propre 
cÎBur  les  vivaces  racines  de  l'amour  mal  arraché.  Elle  espéra 
que  sa  lettre  se  perdrait  dans  le  long  trajet.  Une  lettre  de  Lysel, 
qui  l'avait  croisée  sur  l'Océan  et  vibrait  du  bonheur  du  revoir 
prochain,  augmenta  son  désespoir.  Sans  se  l'avouer,  elle  souhaita 


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-,^;.^^g 


524  RBVUE  DES  DEUX  MONDES. 

que  son  ami  ne  se  résignât  pas,  qu'il  répondit,  qu'il  accourût. 
Sur  lin  signe  de  lui,  elle  eût  alors  changé  une  fois  encore,  secoué 
le  joug  qu'elle  avait  repris,  ou  même,  d'un  effort  tardif,  rompu 
tous  les  liens  que  sa  jeunesse  avait  subis.  —  Cependant,  des 
journaux  annoncèrent  le  retour  du  voyageur.  Comme  il  ne  don- 
nait aucun  signe  de  vie,  elle  trouva  qu'il  se  résignait  trop  faci- 
lement :  au  lieu  de  s'en  réjouir  pour  lui,  elle  s'en  désola  pour 
elle.  Son  âme  incertaine  restait  ainsi  ballottée  aux  vents  con- 
traires, qui  la  déchiraient. 

Les  doux  paysages  de  l'Ombrie,  aux  lignes  pures,  aux  arbres 
grêles,  les  saintes  légendes  qui,  sommeillent  au  fond  des  sanc- 
tuaires, les  paisibles  images  des  madones  nimbées  d'or,  contras- 
taient durement  avec  son  désespoir.  Aussi  accepta-t-elle  avec 
empressement  d'émigrer  à  Ravenne.  Les  polémiques  soulevées 
par  son  livre  suggéraient  h  M.  Jaffé,  dont  l'esprit  travaillait  tou- 
jours, l'idée  d'un  Essai  sur  les  Haines  civiles  :  il  pensa  qu'il  re- 
cueillerait de  précieuses  notes  dans  une  des  cités  qu*elles  ont  le 
plus  cruellement  ensanglantées. 

—  Et  puis,  dit-il  en  regardant  sa  fille," c'est  autre  chose  que 
tout/ ce  que  nous  avons  vu  jusqu'à  présent  !... 

Un  ami  commun  les  avait  munis  d'une  introduction  auprès 
de  ce  marquis  Asmadei,  dont  Lysel  leur  avait  souvent  parlé,  et 
qui  mit  à  leur  service  son  obligeance  alerte  et  renseignée.  Avec 
son  aide,  ils  louèrent  en  meublé  cette  casa  Baronio  qui  fut  jadis, 
dans  la  nuit  du  29  janvier  1S76,  le  théâtre  d'un  des  drames  les 
plus  épouvantables  d'une  époque  où  le  drame  entrait  par  toutes 
les  portes  :  le  massacre  de  la  famille  Diedi  par  les  sicaires  de 
Girolamo  Rasponi,  vengeant  ainsi  l'abandon  de  sa  sœur  : 

—  Un  cadre  approprié  à  vos  méditations,  cher  monsieur^ 
disait  Asmadei  en  montrant  à  M.  Jaffé  la  petite  maison,  roug^ 
comme  ces  souvenirs,  avec  sa  puissante  porte  cintrée  et  son  élé' 
gant  balcon  vénitien...  Ils  ont  tué  jusqu'à  des  voisins  imprudeO^ 
qui  se  risquaient  aux  fenêtres!...  Un  pauvre  homme,  madam^^ 
un  pauvre    homme    appelé  Cristoforo   Morigi,  —  Thistoire      \ 
conservé  son  nom  !  —  qui  voulait  savoir  pourquoi  l'on  fais*-^ 
tant  de  bruit!...  Ah!  ce  n'est  pas  pour  rien  que  les  Rasponi  o^^ 
mis  dans  leurs  armoiries  les  griffes  du  lion  :  ces  griffes-là  n'o^^ 
pas  été  souvent  oisives!...  Nous    vivons  dans  des  temps  pl^^ 
doux,  mademoiselle,  même  à  Ravenne  :  de  nos  jours,  ici  comt^^ 
ailleurs,  on  épouse  qui  l'on  veut  sans  craindre  la  tragédie  ! 


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ÇPIÇW4  %?;■*,' 


l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  525 

Le  mai'quis  Asmadei  était  un  grand  vieillard  de  haute  mine, 
disert,  paradoxal,  lettré,  de  vaste  culture.  Dernier  descendant 
d'une  famille  dont  le  nom  revient  à  chaque  page  dans  les  Annales 
de  Fiandrini,  il  condensait  en  sa  svelte  et  preste  personne  la 
sagesse  sceptique  acquise  par  ses  aïeux  en  dix  siècles  d'histoire. 
Descendus  d'Allemagne  avec  Othon,  les  Asmadei,  rivaux  par- 
fois des  Rasponi,  dont  les  griffes  sanglantes  s'abattirent  maintes 
fois  sur  eux,  étaient  de  race  arfinée,  pacifique.  Ils  avaient 
fourni  plus  de  savans,  de  prélats  illustres,  de  diplomates  sou- 
vent utilisés  par  Venise,  que  de  capitaines  ou  d'aventuriers  :  le 
dernier  de  leur  souche  était  un  esprit  subtil ,  uû  fantaisiste 
exquis,  dont  la  pensée  avait  les  bonds  les  plus  déconcertans. 
Merveilleusement  renseigné  sur  les  moindres  détails  du  passé 
de  sa  ville,  il  en  faisait  les  honneuirs  avec  une  intarissable  abon- 
dance d'anecdotes,  d'aphorismes,  de  bons  mots,  de  complimens. 
^.  JaiTé,  suivant  sa  méthode,  se  mit  à  le  feuilleter  comme  un 
livre,  lui  posant  mille  questions  sans  parvenir  à  déconcerter 
une  verve  intarissable,  et  notant  les  réponses  avec  plus  de  bonne 
foi  que  de  sens  critique  : 

—  Vous  êtes  à  vous  seul  une  bibliothèque,  monsieur!  lui 
disait-il  quelquefois. 

—  Dépareillée,  monsieur,  dépareillée,  corrigeait  le  marquis. 
Il  y  manque  bien  des  tomes,  et  il  n'y  en  a  pas  un  où  des  mains 
méchantes  n'aient  arraché  quelques  pages... 

Anne-Marie,  qu'il  comblait  de  fleurs,  l'eut  bientôt  pris  en 
affection.  Irène  elle-même  l'écoutait  avec  un  certain  plaisir  dis* 
serter  sur  les  légendaires  aventures  de  la  «  Madone  grecque  » 
ou  sur  celle  de  la  Bienheureuse  Margherita  Molli,  dont  Fian- 
drini raconte,  à  l'année  1504,  le  miraculeux  ensevelissement, 
ou  sur  le  sublime  tombeau  de  la  romanesque  et  mystérieuse 
Gallia  Placidia,  ou  sur  la  tête  de  Gaston  de  Foix  dont  la  ressem- 
blance est  douteuse.  Souvent  aussi  le  marquis,  toujours  expliquant 
et  racontant,  lamtôt  sérieux  et  tantôt  drôle,  les  emmenait  dans  son 
automobile  à  travers  la  large  plaine  partout  semée  de  tragiques 
souvenirs.  Une  partie  fut  ainsi  organisée  pour  Rimini.  Mais 
Irène,  se  sentant  lasse  au  moment  de  se  mettre  en  route,  déclara 
qu'elle  ne  les  accompagnerait  pas.  Asmadei  protesta  vainement  : 

—  Gomment,  madame,  vous  ne  viendriez  pas  avec  nous?... 
Est-il  possible?...  Dans  la  ville  de  Paolo  et  Francesca?...  Respi- 
rer le  parfum  d'amour  qu'ils  ont  laissé  ?...  les  derniers  effluves 


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S26  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  leur  légende?...  Vous  n'aimez  donc  pas  l'amour,  madame?... 
Ciel  !  qui  peut  ne  pas  aimer  Tamour!... 

Elle  tint  bon  :  la  course  était  longue,  l'automobile  la  fati- 
guait.  Peut-être  aussi   se  réjouissait-elle  de  rester  seule  avec 
ses  peùsées.  Un  beau  soleil  printanier  versait  des  rayons  déjà 
tièdes  sur  les  toits  des  vieux  palais,  sur  leurs  jardins  entourés 
de  hauts  murs  que   dépassent  les  cimes   des  cyprès    ou  des 
magnoliers,  sur  les  places  découpées  en  quadrilatères,  et  pé- 
nétrait jusqu'au  fond  des  rues  dallées  où  se  défient  les  portes 
h  lourdes  ferrures,  fermées  par  la  haine,  oîi  s'appellent  les 
balcons  finement  ciselés,  ouverts  pour  Tamour.  Vers  le  milieu 
de  l'après-midi,  cet  irrésistible  soleil  attira  M"'  Jaffé  hors  dô 
la  petite  maison  rouge.  Par  l'étroite  rue  de  Mentana,  elle  gagna  la. 
place  du  Vingt-Septembre,  oii  des  marchandes  vendaient  leixira 
légumes  sous  les  fenêtres  du  palais  Pasolini,  autour  de  l'aigVc 
des  Caetani,  puis  la  place  Victor-Emmanuel,  que  décorent  X^ 
pilastres  de  la  maison  de  ville  et  les  deux  élégantes  colonK^^s 
dont  Pierre  Lombard  sculpta  les  bas-reliefs.  Pour  la  preml^:*^ 
fois  depuis  longtemps,  elle  se  surprit  à  goûter  la  saveur  de  VsêS^^j 
printanière,  délicieuse,  avec  un  léger   arôme  frais  et  salé  cgpwi 
venait  de  la  mer.  Un  cocher  s'offrit.  Elle  monta  dans  le  vi^t»* 
fiacre  aux  coussins  éventrés.  Comme  l'homme  lui  demandait  où. 
la  conduire,  elle  répondit  machinalement  : 

—  A  la  pinède  de  Classe  ! 

Le  véhicule  résonna  sur  les  dalles  bruyantes.  Il  suivit  1^*^ 
faubourgs  populeux  qui  s'allongent  après  la  Porta  Nuova.  Il  tr*^'* 
versa  le  pontdu  Montone,  en  ce  moment  fort  bas,  commeépuisé-  *--■ 
passa  devant  Saint-Apollinaire,  dont  la  forme  barbare  se  dre^^^^ 
au  milieu  des  terres  de  labour,  des  rizières,  des  j)rairies  €f^^^ 
coupent  de  longues  files  de  jeunes  peupliers,  tandis  qu'au  lo^'^^ 
les  premiers  essaimages  de  la  pinède  s'avancent  comme  uX^-^ 
ligne  prudente  d'éclaireurs.  Le  cheval  famélique  allait  bon  trsî^^- 
on  fut  bientôt  à  l'orée  de  la  forêt.  Le  cocher  prit  à  gauche  ava 
le  canal,  suivit  au  pas  un  sentier  toujours  plus  étroit,  s'arrél 
Irène  alla  se  perdre  parmi  les  arbres.  Replantés  il  y  a  peu  d'à 
nées,  après  le  gel  qui  dévasta  les  futaies,  les  jeunes  fl 
repoussent,  touffus,  sur  les  deux  rives  de  l'eau  lente  et  brune  ' 
jouent  des  reflets,  où  roulent  avec  d'incompréhensibles  remoi 
des  paquets  d'herbes  et  de  joncs.  Des  ronces,  des  genêts,  d« 
genévriers  mêlent  leurs  buissons  aux  pins  sylvestres,  souv 


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LOMBBE  S'ÉTEIO)  SUR  UL  MONTAONB.  827 

tordus  on  rabougris,  tandis  que  les  pins  parasols,  plus  espacés, 
dressent  de  place  en  place  leurs  cimes  augustes,  qui  font  priser 
à  des  têtes  royales  chargées  de  gloire  et  de  soucis.  U  n'y  avait 
autour  de  la  promeneuse  que  du  silence,  à  peine  rompu  par 
quelques  pépiemens  d'oiseaux,  ou  par  de  passagères  rafales  qui 
'  toiversaient  les  branches  avec  des  voix  d'orgue.  Et  la  tristesse  de 
ce  paysage  était  belle,  apaisée  et  sereine.  —  Le  hasard  de  sa 
marche,  le  long  d'un  sentier  qui  se  perdait  quelquefois,  conduisit 
la  promeneuse  dans  une  clairière  fleurie  de  pâquerettes,  de  vio- 
lettes tardives,  de  ces  petites  orchidées  dont  les  figures  lui  par*^ 
lèrent  aussitôt.  Il  y  en  avait  de  plusieurs  sortes  :  des  «  sabots  de 
Vénus,!»  des  <c  abeilles,  »  bien  d'autres  dont  les  minuscules 
formes  rudimentaires  se  développent  et  se  précisent  dans  les. 
serres  des  jardiniers.  Elle  en  ignorait  les  noms,  mais  elle  en 
comprit  le  langage.  C'étaient  des  fleurs  animées,  vivant^,, 
conscientes  presque,  plus  proches  de  nous  que  les  anémones  ou 
les  primevères,  des  fleurs  qui  semblent  douées  de  fantaisie,  qus 
le  destin  conduit  ou  transforme,  que  l'art  embellit,  qui  sav^at 
peut-être  qu'elles  s'épanouissent  ou  se  fanent,  que  la  pluie  est 
glaciale  ou  que  le  soleil  est  chaud,  des  fleurs  qui  sentent  la  joie 
de  vivre  ou  la  peur  de  la  mort  courir  dans  leurs  fibres^  et  dont 
certaines  ont  dû  naître  des  gouttes  de  sang  répandues  sur  la  terre 
noire,  sur  la  bruyère,  sur  la  mousse,  dans  ces  lieux  où  tant  de 
fois  les  mfttins  du  suicidé  ont  déchiré  les  belles  chairs  de  celle 
qui  ne  sut  pas  aimer.  En  les  voyant  éparses  autour  d'elle,  Irène 
eut  tout  de  suite  l'idée  d'en  envoyer  à.Lysel  :  il  comprendrait  ce 
qu'il  voudrait  comprendre,  il  interpréterait  à  sa  guise  cette  rup- 
ture du  silence  convenu,  —  cet  appel  ou  cet  adieu  qui  traverse- 
rait l'espace,  —  il  accourrait  peut-être,  il  accourrait  sans  doute... 
Oh!  qu'il  vienne  I  qu'il  vienne!  qu'il  vienne!...  Elle  eut  bientôt 
amassé  sa  récolte.  Jamais  fleurs  ne  furent  cueillies  avec  plus 
d'amour.  Jamais  fleurs  n'eurent  message  de  porter  au  loin  des 
pensées  plus  secrètes  et  plus  tendres,  que  les  mots  n'auraient  pu 
dire,  que  leur  muet  langage  saurait  exprimer. 

Longtemps  encore,  les  mains  chargées  de  sa  cueillette,  Irène 
erra  dans  l'antique  forêt.  Le  soir  tombait.  L'eau  du  canal  parais- 
sait plus  brune.  Les  nobles  têtes  des  pins  noircissaient  dans  l'air 
^ris.  Des  souffles  froids  les  inclinaient  par  momens,  chargés 
d'une  humidité  pénétrante,  de  cette  humidité  de  plaine  et  de 
uiarécages  qui  charrie  la  fièvre.  Irène  en  sentit  tout  à  coup  le 


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828  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

frisson  dans  ses  os.  Échappant  d'un  effort  h  l'emprise  des  choses, 
elle  regagna  sa  voiture,  en  remontant  le  canal.  Elle  n'avait  rien 
pour  se  réchauffer.  Le  cocher,  la  voyant  glacée,  lui  prêta  sa  cou- 
verture. Et  le  maigre  cheval  la  ramena  très  vite,  dans  la  nuit 
qui  s'étendait  sur  les  rizières,  changeant  Saint-Âpollinaire  en 
un  immense  fantôme  au  suaire  en  lambeaux. 

Les  fleurs  partirent  le  soir  même.  Mais  ce  frisson  de  Tombre 
et  de  la  nuit,  ce  frisson  que  soufflait  peut-être  l'haleine  des  morts 
semés  partout  dans  la,  plaine,  ce  frisson  de  la  forêt  enténébrée, 
ne  quittait  plus  Irène.  Elle  avait  froid  de  tout  le  froid  que  les 
approches  du  soir  répandent  dans  l'espace,  de  celui  que  la  vie 
injectait  dans  son  uœur.  Elle  avait  froid  d'être  seule,  d'être  loin 
de  l'amour,  de  s'être  baissée  sur  la  terre  humide,  d'avoir  cueilli 
ces  fleurs  dont  les  tiges  rompues  gluaient  comme  du  sang.  Elle 
avait  froid  d'aimer  encore  et  de  ne  plus  vouloir  aimer,  de  désir» 
l'amour  et  de  n'oser  et  de  ne  pouvoir  l'appeler.  Elle  avait  froid 
de  tout  ce  qui  se  glaçait  dans  son  âme.  Elle  s'enveloppa  dans 
ses  châles,  avec  la  tête  qui  lui  faisait  mal,  les  frissons  qui  la 
secouaient,  de  vagues  idées  de  maladie  et  de  mort  parmi  les- 
quelles revenait  celle-ci  :  «  Il  aura  eu  mon  dernier  geste,  ces 
fleurs  lui  porteront  mon  âme  ;  »  et  cette  autre,  qui  fut  bientôt 
insistante  comme  un  refrain:  «  Le  revoir!...  Le  revoir  encore 
une  fois!...  une  dernière  fois!...  » 

Quand  elle  entendit  s'arrêter  lautomobile  devant  la  maison 
et  grincer  les  gonds  de  la  vieille  porte,  elle  voulut  aller  au- 
devant  des  promeneur^.  Elle  ne  put.  Elle  retomba  dans  son 
fauteuil.  Ils  l'y  trouvèrent  toute  pâle,  presque  évanouie. 

—  Qu'avez- vous  donc? lui  demanda  M.  Jaffé  pendant  qu'Anne- 
Marie  l'entourait  de  ses  bras. 

Elle  tâcha  de  se  remettre,  de  sourire,  d'expliquer: 

—  De  la  fatigue...  J'ai  été...  dans  la  pinède... 

—  Au  couchant,  je  suis  sûr,  sans  rien  pour  vous  couvrir!... 
Un  demi-délire  brouilla  ses  idées  : 

-^  Il  y  avait  des  fleurs,  fit-elle...  des  fleurs  qui  vivent,...  des 
fleurs  qui  ont  du  sang. . .  ' 

Sa  voix  était  si  étrange,  ses  yeux  si  hagards,  qu'Anne-Marie 
s'effraya  : 

—  Maman,  maman,  qu'est-ce  que  tu  dis? 

—  Elle  a  de  la  fièvre,  fit  M.  Jaffé  en  lui  prenant  le  poignet. 
Il  faut  un  médecin. 


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l'ohore  s'âtend  sur  la  montagne.  529 

Mais  Irène  se  domina,  par  an  suprême  effort  dé  cette  volonté 
qui  veillait  toujours. 

—  Ce  n'est  rien,  fit-elle  en  rendant  des  caresses  à  sa  fille... 
Un  peu  de  vertige...  Cela  passera... 

Ses  doigts  jouèrent  un  instant  parmi  les  cheveux  dont  la 
couleur  était  celle  qu'avaient  eye  les  siens,  son  regard  chercha 
dans  ces  yeux  plus  foncés  le  secret  de  la  continuité  de  l'être,  de 
renchatnement  des  destinées. 

—  Cela  va  déjà  mieux  !  fit-elle  en  se  raidissaiït,  ne  vous 
inquiétez  donc  pas  I 

—  Vous  auriez  mieux  fait  de  nous  accompagner,  observa 
posément  M.  Jaffé,  qui  se  rassurait.  La  course  était  fort  belle  :  ce 
temple  d'Isotta  est  une  merveille,  qui  ne  ressemble  à  rien  de  ce 
qu'on  connaît.  Toute  la  Renaissance,  ma  chère  amie!  Et  je 
vous  aurais  empêchée  d'être  imprudente. 

Dans  la  nuit,  une  foudroyante  hémoptysie  révéla  la  présence 
d'un  mal  très  grave.  Elle  fut  suivie  d'un  affaissement  qui  dura 
deux  jours.  Puis,  les  forces  revinrent.  Ce  ne  fut  qu'une  rémit- 
tencc  :  un  médecin  célèbre,  mandé  de  Bologne  pour  seconder 
le  vieux  docteur  amené  par  Asmadei,  donna  peu  d'espoir. 
Quelques  heures  après  cette  visite,  Irène  appela  son  mari,  fixa 
Biir  lui  ses  yeux  de  douleur,  puis  cessa  de  le  regarder,  et  mur- 
mura :  - 

—  Faut-il  mourir...  sans  le  revoir? 
La  dépêche  fut  lancée  aussitôt. 

U.  —  REVOIR 

Pour  comprendre  l'angoisse  de  Lysel,  il  faut  avoir  traversé 
beaucoup  d'espace  pour  joindre  un  être  profondément  aimé,  sur 
qui  l'on  sent  planer  la  mort.  11  faut  avoir  maudit  la  lenteur  des 
chemins  de  fer,  les  arrêts  dans  les  garés,  les  encombremens,  les 
retards  des  correspondances,  les  mille  obstacles  qui  prolongent 
la  torture  de  l'attente  pendant  que  s'enfle  et  vole  l'obsession  de 
l'esprit.  De  telles  heures  comptent  plus  que  les  années  :  si  les 
cheveux  n'y  blanchissent  pas  toujours,  le  cœur  s'y  noue  comme 
un  membre  que  trop  de  douleurs  ont  déformé. 

L'antique  capitale  de  Théodoric  reste  en  dehors  des  lignes 
directes  comme  elle  est  en  dehors  du  monde  actuel,  enfoncée 
dans  d'obscures  histoires  comme  dans  la  plaine  qui,  de  siècle  en 
Ton»  xxxvn.  —  4907.  34 


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530  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

siècle,  gagne  lentement  sur  la  mer.  —  Ayant  manqué  le  seul  bon 
train  de  la  journée,  Lysel  descendit  jusqu'à  Rimini,  d*où  Texpress 
de  Rome  lui  permettrait  d'arriver  un  peu  plus  tôt.  A  peine 
pensa-t-il,  dans  la  fraîcheur  d'une  aube  grise,  au  drame  éternel 
qu'évoque  le  nom  de  la  ville  des  Malatesta.  Immobile  dans  une 
salle  d'attente  vernie  h  neuf,  ou  arpentant  un  quai  brumeux  en 
regardant  l'horloge,  il  s'abandonnait  au  jeu  terrible  des  hypo- 
thèses. C'était  toujours  la  même  qui  triomphait  dans  son  esprit 
hagard*:  Irène  morte  sans  l'avoir  revu,  en  l'attendant,  en  l'ap- 
pelant peut-être.  Combien  de  fois,  dans  leurs  meilleurs  momens, 
l'épouvante  d'une  telle  douleur  les  avait-elle  traversés  soudain  ! 
Il  se  rappela  qu'un  jour  entre  autres,  aux  premiers  temps  de  leur 
amour,  un  jour  qu'ils  venaient  de  jouer  ensemble  une  simple  ei 
gracieuse  et  souriante  sonate  de  Mozart,  il  avait  lu  cette  angoisse 
dans  les  yeux  d'Irène,  comme  elle  avait  pu  la  lire  dans  les 
siens.  D'où  venait-elle,  l'idée  affreuse  qui  représentait  pour  eux 
le  point  suprême  de  la  souffrance  :  mourir  séparés,  s'en  aller 
dans  l'inconnu  sans  emporter  une  dernière  vision  de  la  figure 
bien-aimée,  rester  seul  sans  avoir  bu  le  dernier  regard  des  yeux 
éteints  ?Comnient  avait-elle  pu  sortir  tout  à  coup  des  rythmes 
légers,  de  l'aimable  mélodie?  Il  fallait  qu'elle  jaillît  des  fonds 
ténébreux  de  nous-mêmes,  où  l'avenir  se  prépare  et  s'esquisse 
en  signes  indéchiffrables  dont  l'obscure  divination  nous- ébranle 
parfois.  C'était  alors  le  plus  torturant  des  pressentimens  ;  à  pré- 
sent, c'était  la  réalité  terrible... 

Enfin,  le  train  l'emporta,  à  travers  le  paysage  qui  semblait 
sortir  d'un  sommeil  de  fièvre,  la  plaine  qu'appauvrit  le  vent  de 
l'Adriatique,  les  lambeaux  de  pinède  qui  subsistent  autour  des 
clairières  où  se  montrent  quelques  cultures,  quelques  bestiaux, 
d'humbles  maisons.  Son  angoisse  s'était  épuisée  :  il  avait  la 
tête  vide,  comme  après  une  crise  aiguë.  En  sautant  du  viragon, 
son  bagage  abandonné  au  portier  de  l'hôtel,  il  se  fit  conduire  à 
la  casa  Baronio;  il  était  sûr,  sûr  absolument  d'arriver  farop 
tard. 

Avec  ses  fenêtres  closes,  le  rouge  de  ses  murailles  dont  la 
teinte  rappelle  celle  du  sang  corrompu,  cette  maison  avait  l'air 
méchant  que  prennent  parfois  les  demeures  des  hommes  où  la 
douleur  s'est  abattue.  Un  valet  de  chambre  italien  ouvrit  la 
lourde  porte,  qui  jadis  avait  accueilli  les  sicaires  de  Girolamo. 
Lysel,  haletant,  demanda  : 


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l'ombre  s'étbnd  sur  la  montagne.  531 

—  Madame?... 

Le  domestique  gesticula,  roula  ses  yeux  expressifs,  répon- 
dit dans  son  dialecte  romagnol  que  Lysel  n'entendait  pas*  Aux 
gestes,  il  devina  pourtant  qu'elle  vivait  encore.  Un  flot  d'espoir 
chassa  la  crainte  :  une  de  ces  réactions  soudaines,  comme  il  s'en 
produit  dans  les  tensions  nerveuses  les  plus  violentes,  le  jeta 
d'un  extrême  à  l'autre.  Le  cauchemar  se  dissipa  :  il  la  crut 
sauvée,  et  rassuré,  presque  joyeux,  se  laissa  pousser  dans  un 
salon  où  les  meubles  étaient  dorés,  les  tentures  usées,  les  parois 
décorées  de  tableaux  noircis  dans  leurs  cadres  ornementés.. 

M.  Jaffé  l'y  rejoignit  presque  tout  de  suite.  Il  semblait  tel 
que  toujours,  dans  son  habituelle  redingote  boutonnée,  avec  sa 
figure  impassible,  à  peine  un  peu  plus  grise,  son  œil  vigilant, 
ses  traits  paisibles  que  l'inquiétude  pinçait  imperceptiblement. 
Lysel  lui  tendit  la  main  :  il  la  prit,  et  la  garda  un  instant  sans 
rien  dire,  comme  on  garde  la  main  d'un  ami  qu'on  retrouve  dans 
une  heure  solennelle.  Ce  simple  geste  marquait  la  défaite  de 
l'âpreté,  de  l'amertume,  de  l'égoïsme  exigeant  et  brutal  qui  sont 
comme  la  vase  ou  le  limon  de  nos  ftmes.  Aussi  clairement  que 
les  plus  claires  paroles,  il  répondait  d'avance  &  la  question  que 
balbutia  Lysel  : 

—  Comment  va-t-elle  ? 

M.  Jaffé  hocha  la  tète,  sans  un  mot. 

—  Mais  qu'est-ce  que  c'est  donc? 

—  Une  pneumonie  très  grave,  croit-on...  Pire,  peut-être  :  on 
n^est  pas  fixé... 

Et  il  se  mit  &  raconter  le  début  de  la  maladie,  sa  marche, 
son  temps  d'arrêt,  l'aggravation  des  symptômes,  l'inefficacité  des 
remèdes  essayés.  Il  parlait  avec  son  exactitude  et  sa  minutie 
accoutuméees,  en  savant  qui  se  trouve  d'emblée  à  l'aise  dans 
n'importe  quel  compartiment  de  la  science,  en  chercheur  pa- 
tient, perspicace,  dont  on  ne  peut  tromper  ni  la  curiosité  ni  la 
clairvoyance.  Aussi  brusquement  qu'il  s'était  rassuré  tout  & 
l'heure  &  la  pantomime  du  domestique,  Lysel  fut  rejeté  dans 
son  désespoir. 

—  Alors,...  tout  est  perdu?... 
M.  Jaffé  fit  un  geste  évasif. 

—  Les  médecins  ne  disent  pas  cela,  répondit-il. 
Puis  il  se  reprit,  avec  scrupule  : 

—  Du  reste,  ib  ne  le  disent  jamais  :  c'est  une  méthode.  Tant 


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532  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qu'il  y  a  un  souffle  de  vie,  il  faut  lutter,  en  gardant  l'espoir,  qui 
est  un  soutien... 

,Gomme  il  prononçait  ces  paroles,  Anne-Marie  entra  douce- 
ment, par  la  porte  entr'ouvei:te.  Elle  était  en  jupe  et  tablier 
d'infirmière,  toute  à  sa  tâché,  les  yeux  cernés  de  fatigue.  Commi 
son  père,  d'un  même   geste  spontané,  confiant,  presque  affec- 
tueux,  elle  vint  tendre  la  main  à  l'arrivant  : 

—  Nous  vous  attendions,  monsieur  Lysell 
Quelle  force  invisible  recèle  donc  la  mort  pour  écarter  ainsi 

dès  .ses  premières  approches,  les  rancunes,  les  soupçons,  le 
haines  qu'entretient  la  méchanceté  de  la  vie?  Suffit-il  qu'on  U 
pressente  ou  la  devine,  pour  qu'aussitôt  les  cœurs  plies  eLXir^^mszux 
dures  leçons  de  la  lutte  humaine  se  redressent  dans  une  libert=^  té 
plus  pure  ou  dans  un  élan  généreux?... 

—  Tu  viens  de  chez  maman?  demanda  M.  Jaffé.  Crois-t:-^^^  -tu 
qu'elle  puisse  recevoir  notre  ami? 

Le  mot  n'étonna  pas  la  jeune  fille,  qui  répondit  aussitôt  : 

—  Je  vais  le  lui  demander,  père  ! 

C'était  infiniment  simple  :  toutes  les  barrières  élevées  entiz^ — — ^re 
ces  êtres  tombaient  comme  de  vains  mirages.  La  douleur  et  ïamm^^^f-^ 
fection  faisaient*  le  miracle.  Aucune  parole  ne  s'échangea  ent  ^re 

les  deux  hommes  pendant  la  brève  absence  d'Anne|-Marie. 
restaient  à  côté  l'un  de  l'autre,  comme  deux  frères  qui  depi 
longtemps  savent  tous  leurs  secrets  :  M.  Jaffé  plus  maître 
son  émotion,  Lysel  plus  dominé  parla  sienne.  Mais  s'ils  avaii 
parlé,  ils  n'auraient  échangé  que  des  paroles  de  sympathie 
de  pitié.  La  jeune  fille  revint  en  disant  : 

—  Maman  peut  vous  recevoir  un  petit  moment,  monsi^^^^r 
Lysel...  Venez  :  je  vous  montre  le  chemin...  _ 

La  réalité  n'est  presque  jamais  qu'un  constant  démenti  infl:S^  £^ 
&  nos  craintes  comme  à  nos  espoirs:  pas  plus  que  la  joie,  '^ 

douleur  ne  répond  à  l'image  que  nous  en  dessinons  d'avan^tr:^^; 
quand  elle  arrive,  si   redoutée  qu'elle    soit,  de  quelque  m^^^^ 
de  fer  qu'elle  nous  opprime,  nous  trouvons  pour  la  suppor^  ^^^^ 
des  provisions  de  forces  ignorées.  Toutes  les  émotions  s'afc-**^ 
nucnt,  par  cela  seul  qu'elles  sont  :  jamais  leur  plus  extr^  :^r*ie 
violence  n'atteint  l'intensité  que  notre  imagination  leur  prôt-^^^^* 
Ainsi,  tout  à  l'heure,  dans  ce  train  qui  l'amenait  si  lentem^*'^ 
Lysel  se  figurait  la  possibilité  du  revoir  qu'il  admettait  enco^**^' 
—  et  d'y  penser,  son  cœur  cessait  de  battre  et  se  tordait.  Yo^^^ 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  533 

cependant  qu'il  s'approchait  d'Irène,  —  qu'il  la  voyait  sur  ces 
oreillers  d'où  sa  tête  ne  se  soulevait  plus,  —  qu'il  voyait  ses 
yeux  le  chercher  avec  cette  expression  de  détresse  infinie  qu'ont 
les  yeux  des  mourans, —  voici  qu'il  la  voyait,  inerte,  toute 
proche  de  l'agonie  ;  et  le  sol  ne  manquait  pas  à  ses  pieds,  son 
visage  restait  calme,  il  continuait  à  respirer,  à  sentir,  à  vivre.  Il 
remarqua  que  la  maladie  l'avait  peu  changée  :  dans  la  pénombre 
de  la  chambre,  les  rougeurs  de  la  fièvre  trompaient  sur  la  cou- 
leur du  teint;  nul  amaigrissement  n'était  visible;  on  l'aurait 
crue  doucement  assoupie,  sans  la  faiblesse  endolorie  de  son 
abandon,  sans  le  détachement  de  son  regard  déjà  fixé  sur  l'invi- 
sible, sans  le  sceau  que  les  approches  de  la  mort  imprimaient 
sur  sa  face.  Anne-Marie  et  M.  JaflFé  redoutaient  pour  elle  l'émo- 
tion de  cette  entrevue  :  elle  n'eut  pas  un  tressaillement.  Leur 
revoir  fut  aussi  naturel  que  s'ils  s'étaient  quittés  la  veille.  Irène 
tourna  lentement  ses  beaux  yeux  vers  son  ami,  remua  la  main 
sur  la  couverture  pour  appeler  la  sienne,  murmura  : 

—  C'est  vous!... 

—  Oui,  c'est  moi,  c'est  moi...  Vous  voyez,  je  suis  venu...  Je 
suis  1&!... 

Anne-Marie  et  M.  Jaffé  s'éloignèrent  à  pas  de  velours  :  nui 
ne  songeait  plus  à  disputer  à  ces  deux  êtres,  si  près  de  l'éter- 
nelle séparation,  le  secret  des  choses  intimes  qu'ils  avaient  encore 
à  se  dire.  Et,  délivrés  de  toute  contrainte  pour  la  première  fois 
peut-être,  ils  se  regardaient  en  silence... 

Tous  deux  auraient  voulu  parler,  s'ouvrir  le  monde  inexprimé 
des  chères  pensées  qu'en  tant  d'années  de  tendresse  ils  n'avaient 
jamais  librement  formulées,  se  montrer  jusqu'au  tréfonds  leurs 
âmes  plus  étroitement  unies  après  le  vain  effort  d'Irène  pour  les 
séparer,  si  proches  l'une  de  l'autre  à  cette  heure  qu'elles  s'aspi- 
raient et  se  fondaient  en  une  seule  &me,  réalisant  aux  portes  de 
la  mort  le  rêve  d'union  parfaite  inaccessible  &  l'amour.  Mais  les 
mots  sont  impuissans  &  transcrire  des  sentimens  si  intenses, 
qui  restent  hors  de  leurs  formules  comme  ils  sont  déjà  presque 
hors  de  la  vie,  et  que  leurs  moules  déformeraient  comme  un 
masque  banal  appliqué  sur  un  visage  divin. 

—  M.  Jaffé  m'a  informé  de  votre  maladie,  expliqua  Lysel. 
J'ai  voulu  venir. 

Elle  murmura  : 

—  Merci! 


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534  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Il  regrettait  déjà  ses  paroles  :  ainsi  justifiée,  sa  présence 
inquiéterait  Irène.  Il  essaya  de  prévenir  cet  effet. 

—  J'ai  voulu  venir,  reprit-il,...  non  que  je  sois  inquiet, 
mais...  pour  vous  revoir  plus  tôt...  Et  je  resterai,  si  vous  per- 
mettez... Je  resterai  jusqu'à  ce  que  vous  soyez  mieux... 

Elle  le  regarda,  et  sourit.  Nulle  parole  n'aurait  pu  rendre 
l'expression  de  ce  sourire  si  doux,  si  résigné,  plus  faible  qu'une 
lueur  mourante  qui  saurait  qu'elle  va  mourir,  tout  chargé  de 
tendresse  et  de  reconnaissance. 

—  Merci!  répéta-t-elle. 
Puis  elle  dit  : 

—  Asseyez- vous  là!... 

D'un  léger  mouvement  de  ses  doigts,  qui  s'agitèrent  sur  la 
couverture,  elle  montrait  une  chaise  à  côté  du  lit.  Lysel  obéit  et 
lui  prit  la  main. 

—  Je  veux  vous  parler...  pendant  que  je  peux...  encore!... 
Elle   s'arrêta.   Ses  yeux   errèrent  autour    d'elle   avec    une 

expression  plus  angoissée,  comme  s'ils  cherchaient  des  choses 
invisibles,  ses  lèvres  frémirent  comme  elles  frémissaient  autre- 
fois aux  légères  impressions  de  la  vie,  aux  souffles  puissans 
des  émotions.  Sans  doute,  un  vol  de  pensées  se  pressait  dans 
son  esprit;  mais  elles  se  déformaient  ou  se  dissipaient  &  l'haleine 
de  la  fièvre  comme  des  nuages  dans  le  vent,  et  ses  forces  défail- 
lantes ne-  les  retenaient  pas.  Elle  parut  lutter  un  instant,  avec 
peine,  contre  l'envahissement  de  cette  obscurité;  puis  elle  re- 
nonça ;  dégageant  sa  main  qu'elle  agita  dans  un  geste  de  défense 
contre  un  invisible  ennemi,  elle  murmura  : 

—  Le  mensonge!... 

Lysel  n'attendait  pas  ce  mot  qui  n'assombrissait  pas  jadis 
l'aurore  de  leur  amour,  et  qpii,  depuis  que  le  crépuscule  appro- 
chait, les  poursuivait  comme  un  cri  d'oiseau  nocturne.  Jamais 
il  n'avait  compris  tout  à  fait  cette  haine  intransigeante  du  men- 
songe, qu'il  acceptait,  lui,  comme  une  rançon  fatale,  tandis 
qu'Irène  brûlait  d'en  dégager  leur  amour.  Il  la  partagea  sou- 
dain, puisque  l'étemel  ennemi  obsédait  encore  cette  pauvre  âme, 
à  l'heure  où  les  reflets  de  la  vie  pâlissaient  dans  son  pur  miroir. 

—  Le  mensonge  I  s'écria-t-il  dans  son  ardent  désir  de  l'en 
délivrer,  mais  il  n'y  en  a  plus  trace  dans  notre  air!...  Voyez! 
je  suis  auprès  de  vous  du  consentement  de  tous!...  On  m'a 
appelé  :  ma  place  est  ici...  Rien  ne  nous  séparera  plus  désor- 


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l'ombré   s'ÉTfiND   SUR  LA   MONTAGNE.  535 

mais...  Rien  ni  personne!...  Je  ne  vous  quitterai  pas...  Je  res- 
terai jusqu'à  votre  convalescence...  Nous  la  ferons  ensemble!... 
Je  vous  emmènerai  où  vous  voudrez...  Tous  verront  que  nous 
ne  sommes  qu'un!... 

Elle  fixa  les  yeux  sur  un  point  de  l'espace,  comme  si  elle 
voyait  déjà  s'y  dessiner  une  grande  ombre  menaçante;  ses  lèvres 
frémirent;  sa  main  découragée  se  souleva  et  retomba  sur  la 
couverture. 

—  Je  ne  peux  plus  parler  !  fit-elle. 

—  Ne  dites  rien,  ne  vous  fatiguez  pas  :  je  sais  tout  ce  que  vous 
pensez...  Je  le  sais!...  Je  le  lis  en  vous...  Je  le  pense  aussi... 
NonB  pensons  ensemble!... 

Les  plis  du  front,  la  crispation  des  traits  révélèrent  un  effort, 
ime  lutte,  une  révolte  peut-être  ;  puis  ces  signes  disparurent,  le 
Tisage  se  détendit,  le  iront  se  rasséréna.  Gomme  autrefois  dans 
leurs  plus  belles  heures,  Irène  et  Lysel  se  turent  longuement, 
dans  une  communion  parfaite.  Il  n'y  avait  plus  entre  eux  les 
barrières,  ni  les  obstacles  de  la  vie  :  des  étrangers,  des  devoirs, 
des  lois,  le  monde.  Rien  ne  les  séparait  plus.  Ils  voguaient  en- 
semble sur  une  eau  limpide,  dont  le  courant  les  emportait  vers 
l'île  chimérique  que  leurs  vœux  avaient  tant  appelée.  Irène, 
calmée,  s'assoupit,  ferma  les  yeux  avec  une  expression  presque 
heureuse.  Lysel  la  contemplait  en  songeant  :  «  Elle  mourra,  je 
ne  la  verrai  plus  I...  »  Cette  phrase  affreuse,  en  se  répétant  d'elle- 
même  dans  son  esprit,  perdait  peu  à  peu  son  sens  et  sa  menace. 
Ce  n'était  qu'une  ritournelle  dont  on  est  trop  las  pour  l'entendre. 
Ce  n'étaient  que  des  mots  vides,  accouplés  pas  le  hasard,  qui  ne 
veulent  rien  dire.  Et  ils  revenaient  toujours  :  «  Elle  mourra,  je 
ne  la  verrai  plus  ! . . .  » 

Comme  ils  étaient  ainsi,  Anne-Marie  entr'ouvrit  la  porte, 
pour  appeler  Lysel  : 

—  Ne  restez  pas  trop.  Vous  pourriez... 

Elle  s'interrompit,  tant  le  tableau  qui  s'offrit  à  sa  vue  respi- 
rait le  calme  et  la  paix. 

—  La  fatiguer?  acheva  Lysel.  Regardez-la!... 

n  étendit  la  main  sur  la  malade,  dont  les  paupières  ne  se 
soulevèrent  pas. 

—  Elle  dort?  demanda  la  jeune  fille.  Il  y  a  si  longtemps 
qu'elle  n'a  pas  dormi.  Oh  !  laissons-la  reposer  !... 

Obéissant   à    son  geste   d'appel,  Lysel  la  suivit  au  salon. 


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836  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

M.  Jaffé,  installé  dans  un  des  grands  fauteuils  dorés,  feuilletait 
un  magazine  :  incapable  de  lire,  il  tâchait  du  moins  de  lutter 
contre  l'obsession  en  distrayant  ses  yeux. 

—  Vous  allez  à  votre  hôtel,  je  suppose?  dit-il  à  Lysel,  dont  il 
remarqua  tout  à  coup  la  tenue  en  désordre.  Revenez  quand  vous 
voudrez!...  Il  ne  faut  pas  la  fatiguer.  Mais  elle  pourrait  vous 
^emiinder. 

Anne-Marie  ajouta  :  , 

—  L'hôtel  est  à  deux  pas  :  à  son  moindre  signe,  on  vous 
ferait  appeler...  V^ 

Dehors,  Lysel  marcha  sans  regarder  son  chemin.  Machinale- 
ment,  il  prit  par  Tétroile  rue  Cairoli,  creusée  entre  les  vieux, 
palais  serrés  dont  les  rez-de-chaussée  abritent  des  boutiques . 
Sous  les  arcades  de  la  place  Victor-Emmanuel,  il  se  trouva  face 
à  face  avec  Âsmadei.  Il  aurait  passé  sans  le  voir;  mais  le  marquif 
le  reconnut  avec  surprise,  et  l'arrêta  : 

—  Est-ce  bien  vous,  mon  cher  monsieur  Lysel?...  Est-il  pos 
sîble?...  Gomment!  pas  en  Amérique?...  Pas  en  tournée  trioc 
phiale?...  Vous  êtes  à  Ra venue,  dans  ma  ville,  et  je  ne  le 
pas!... 

Lysel  aimait  ce  vieux  gentilhomme,  original  et  charman^^^^cnt. 
Il  l'avait  rencontré  maintes  fois  en  divers  lieux  :  à  Paris,  à  Rom^^  — ^^/ 
à  Montreux.  Quelques  années  plus  tôt,  il  avait  même  passé  tro  -^^^zdis 
jours  dans  son  palais  de  la  rue  Gavour,  et  visité  gaiment  avec  1^ —        ai 
cette  admirable  ville  où  il  allait  errer  maintenant,  la  mort  m  m 

cœur,  sans  rien  regarder.  Mais  à  cette  heure,  enfoncé  dans  se  >n 

deuil,  il  restait  muet  et  décontenancé,  sans  trouver  une  phra se 

de  banale  politesse  à  balbutier. 

—  Vous  êtes  à  Ravenne  et  vous  n'êtes  pas  chez  moi  !  repi 
le  marquis  avec  son  habituelle  volubilité...  Que  voulez-vous 
je  pense  de  cela?...  Il  me  vient  des  idées,  ah!  toutes  sort 
d'idées  ! ...  A  votre  âge,  cher  monsieur,  car  vous  êtes  jeune,  vous  ! 
Avec  votre  figure,  avec  votre  gloire!... 

Lysel  ayant  fait  un  geste  de  dénégation  : 

—  Non?. . .  Alors,  vous  seriez  à  l'hôtel,  sans  raison. . .  spéciale,^ 
comme  le  premier  venu?...  A  l'hôtel,  à  l'hôtel,  est-il  possible!^ 
Les  hôtels  ne  sont  pas  faits  pour  les  hommes  comme  vous,  cl 
monsieur! ...  surtout  ceux  de  cette  ville  !...  Vous  allez  venir  de 
ma  maison  :  elle  est  modeste,  vous  savez,  mais  elle  est  à  vous 
Je  fais  chercher  votre  bagage  à  l'instant... 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  537 

Lysel  put  enfin  Tînterrompre,  presque  suppliant  ; 

—  Non,  non,  je  vous  en  prie... 

Il  ajouta,  les  yeux  remplis  d'angoisse  : 

—  Je  ne  suis  pas  en  voyage  d'agrément,  cher  monsieur.  J'y 
suis  venu  pour...  pour  un  ami  malade... 

—  Oh  !  pauvre  cher,  comme  je  vous  plains I...  Un  ami  ma- 
lade!... C'est  si  affreux  de  voir  souflFrîr  ceux  qu'on  aimef... 
11  y  a  de  l'espoir,  je  pense?...  Je  souhaite  que  ce  ne  soit  pas 
comme  pour  cette  pauvre  jeune  femme  qui  est  ici  mainteDant!.*. 
M"*  Jaffé,  la  femme  de  Tillustre  Antonin  Jaffé...  Une  si  belle 
personne,  et  si  parfaite!...  Elle  est  perdue,  elle  expire,  cher 
monsieur!...  Et  son  mari... 

Il  s'arrêta  net  :  Lysel,  le  visage  crispé,  venait  de  lui  saisir  le  * 
bras,  en  s'écriant  : 

—  Vous  dites  qu'elle  est  perdue... 

Le  geste,  la  voix,  l'attitude  expliquaient  tout.  Asmadei 
essaya  de  retirer  ses  imprudentes  paroles  :  ' 

—  Hé!  cher  monsieur,  je  n'ai  pas  voulu  dire  cela!..*  NoUp 
non,  je  vous  assure...  Que  puis-jo  savoir,  moi?  Rien,  n'est-ce 
pas  !...  C'est  une  impression,  tout  au  plus...  Vous  me  connaissez, 
mon  cher,  vous  me  connaissez  bien  :  l'imagination  part,  elle 
va,  elle  va,  et  les  mots  viennent,  et  je  ne  sais  plus  ce  que  je 
dis!...  Mais  le  médecin  n'est  pas  désespéré  :  il  a  raison,  je  crois 
qu'il  a  raison,  je  le  crois  fermement... 

Honteux  de*  s'être  livré,  Lysel  balbutia  de  confuses  explica- 
tions :  M.  Jaffé,  un  vieil  ami,  le  sachant  en  Italie,  l'avait  appelé 
à  Taide,  dans  son  désarroi...  Arrivé  tout  à  l'heure,  et  sortant  de 
la  maison  Baronio,  il  restait  sous  le  coup  de  sa  première  émo- 
tion... Il  ne  s'attendait  pas  à  trouver  la  malade  dans  un  état  si 
grave...  Et  puis,  la  fatigue  du  voyage... 

Asmadei  le  laissait  parler.  Sa  mobile  figure,  si  facilement 
ironique,  exprimait  l'inquiétude,  la  tristesse,  la  compassion;  il 
approuvait  de  la  tête  pour  dire  qu'il  acceptait  ces  prétextes,  en 
faisant  : 

—  Oui,...  oui,...  oui... 

Alors,  tout  à  coup,  le  cri  désespéré  d'Irène  —  «  le  men- 
songe !...  »  —  traversa  la  pensée  de  Lysel,  comme  un  ordre, 
comme  un  appel  impérieux;  et  la  voix  s'arrêta  dans  sa  gorge, 
pendant  que  l'autre  s'efforçait  de  le  rassurer  en  entrant  dans  son 
jeu  : 


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fî38  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

—  Ah!  cher  monsieur,  que  vous  avez  bien  fait  de  venir!... 
Gomme  vous  avez  eu  raison!...  Gomme  je  vous  comprends!...  On 
doit  tout  à  ses  amis  :  c'est  si  beau,  Famitié  !...  Ah  !  si  je  pouvais 
quelque  chose  pour  eux,  pour  vous-même!...  Dans  ces  momens 
d'angoisse,  on  a  parfois  besoin  de  quelqu'un...  Ah!  cher,  je 
vous  en  prie,  disposez  de  moi  !... 

—  Remettez-moi  sur  le  chemin  de  mon  hôtel,  demanda 
Lysel. 

Il  voulait  être  seul,  sans  faux-fuyans  ni  subterfuges,  dans 
la  vérité  de  son  désespoir. 

m.  —  SANTA  MARIA  IN  PORTO  FUORI 

Pendant  ces  longues  journées  où  les  hommes  désœuvrés 
observent  passivement  le  progrès  du  mal  que  les  femmes  du 
moins  savent  soigner,  Asmadei  vint  souvent  frapper  à  la  porte 
de  là  maison  Baronio.  Sa  sympathie  était  propice,  sa  présence 
apportait  une  furtive  diversion.  L'esprit  très  curieux  et  les 
formes  très  discrètes,  entré  sans  en  avoir  l'air  au  cœur  même 
du  drame  dont  il  était,  avec  les  gardes  et  le  médecin,  l'unique 
spectateur,  il  arrivait  aux  nouvelles,  affairé,  compatissant,  abon- 
dant en  paroles.  On  le  recevait  toujours.  Anne-Marie,  pour  lui, 
s'interrompait  un  instant  dans  sa  tâche  d'infirmière.  Pour  Lysel 
et  M.  Jaffé,  c'était  comme  un  répit  dans  le  tournoiement  de  l'idée 
fixe  qui  les  emportait.  Son  adresse  réussissait  à  les  distraire  un 
instant  ;  ou  même,  il  leur  proposait  une  courte  promenade, . 
qu'ils  acceptaient  quelquefois  : 

—  Quelques  minutes,  pour  changer  d'air!...  Quelques  mi .^E: mi- 
nutes à  peine...  Quand  les  yeux  sont  occupés,  l'esprit  se  repose...  —  —  -•• 
Il  faut  que  l'esprit  se  repose,  chers,  il  le  faut  à  tout  prix!...  —  —  — • 
Ici,  voyez  !  on  ne  peut  ouvrir  les  yeux  sans  que  quelque  chose 
les  retienne. 

G'était  vrai.  Mais  les   images  qui  attiraient  leurs   regards 
n'étaient  que  des  images  de  mort.  Le  tombeau  sévère  où  la  gloire 
de  Dante  veille  parmi  les  lauriers,  les  guettait  à  quelques  pas  de 
l'hôtel.  Ils  visitèrent  le  palais  où  Byron  vécut  ses  dernières  se- 
maines d'amour  avant  d'aller  mourir  en  Grèce,  s'accoudèrent^ 
au  balcon  d'où  il  avait  suivi,  avec  une  si  folle  émotion,  les  péri- 
péties d'un  meurtre.  Ils  passèrent  de  longs  momens  dans  cet 
chapelle  de  Galla  Placidia  où  les  pierres  bleues  de  la  mosaïque 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  539 

éclairent  comme  de  vivantes  lumières.  S'ils  sortaient  de  la  ville, 
ils  rencontraient  la  rotonde  de  Théodoric,  délaissée  parmi  les 
cyprès  et  les  roses,  monument  désolé  d'un  destin  que  le  crime  a 
souillé  ;  ou  plus  loin,  d'un  autre  côté,  sur  les  bords  du  Ronco, 
la  stèle  abandonnée  qui  signale  à  Tindifférence  des  charretiers 
romagnols  le  lieu  où  tomba  Gaston  de  Foix.  S'ils  entraient  au 
Musée,  on  leur  montrait  la  forte  tète  brutale  du  jeune  capi« 
laine,  ou  cette  figure  tombale  inachevée  et  sublime  qui  seule 
éternise  le  nom  de  Guidarelli.En  les  conduisant  à  Porto  Corsini, 
le  long  du  Montone  que  descendaient  lentement  des  voiles  rayées 
de  brique  et  de  jaune,  Asmadei  leur  raconta  la  fuite  de  Gari- 
baldi,  traînant  son  Anita  mourante  : 

—  Ils  se  sont  reposés  dans  cette  cabane,  chers  I...  dans  cette 
cabane  que  vous  voyez  sur  l'autre  rive... 

•  —  C'est  là  qu'elle  est  morte?  demanda  Jaffé,  toujours  prêt  à 
l'attention. 

—  Non,  non,  elle  est  morte  plus  loin,  dans  une  ferme  Guic- 
cioli,  au  bruit  des  coups  de  feu  des  soldats  autrichiens  qui  tra- 
quaient son  mari...  Ah!  c'est  un  bel  épisode  dans  notre  his- 
toire :  tant  de  fidélité,  tant  de  courage,  tant  d'amour!...  Elle 
a  aussi  sa  colonne,  comme  Gaston  de  Fjoix;  mais  elle  n'est  pas 
délaissée,  celle-là  :  elle  ne  manque  jamais  de  fleurs  ni  de  cou- 
ronnes, et  le  souvenir  d' Anita  vivra  toujours  dans  le  cœur  de 
l'Italie!... 

Lysel,  lui,  n'avait  entendu  qu'un  seul  mot,  celui  qui  le  sui- 
vait partout,  celui  qui  sonnait  sans  trêve  à  son  oreille,  celui 
qu'on  dirait  bientôt  d'Irène  comme  d' Anita  et  comme  de  tant  de 
pauvres  êtres  aimés,  celui  qui  mêlait  et  confondait  dans  son 
esprit  la  foule  obscure  des  vivans  d'autrefois.  Consacrés  par  ces 
colonnes,  ces  mausolées,  ces  tombeaux,  plusieurs  furent  illus- 
tres et  sont  tellement  oubliés,  que  Lysel  ignorait  le  peu  que 
l'histoire  en  balbutie,  et  jusqu'à  leurs  noms.  Asmadei,  au 
contraire,  les  connaissait  comme  s'il  les  avait  rencontrés  cent 
fois  dans  leurs  palais  détruits  ou  sur  les  places  de  la  ville.  Il 
racontait  leurs  victoires  et  leurs  défaites,  leurs  amours,  leurs 
légendes,  leurs  crimes;  et  il  concluait,  de  sa  voix  qui  devenait 
émouvante,  parce  qu'il  s'émouvait  à  ces  souvenirs  : 

—  Ce  sont  des  morts,  chers,  des  morts,  des  oubliés.  Ravenne 
est  la  ville  de  la  mort  et  de  l'oubli.  Elle  est  comme  un  superbe 
cimetière,  où  l'histoire  a  déposé  les  dépouilles  de  tant  de  héros. 


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540  .  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Boceace  Ta  dit,  le  premier,  je  crois,  ce  grand  Boccace  qui  a  com- 
pris tant  de  choses  :  Ravenne  a  è  quasi  un  générale  sepolcro  di 
saniissimi  corpi^  e  nesmna  parte  in  essa  si  calca,  dove  super  rêve- 
rendissime  ceneri  non  si  vada.  » 

Les  édifices  eux-mêmes  sont  morts  ou  proches  de  la  mort. 
Quand  ce  ne  sont  pas  des  tombeaux,  ce  sont  des  basiliques  qui 
n'appellent  plus  les  fidèles,  où  Ton  a  célébré  des  rites  aban- 
donnés, qu'envahit  une  eau  croupissante,  dont  seffritent  les 
murailles  et  les  mosaïques.  Elles  surgissent  comme  d^  spectres 
dans  la  désolation  du  paysage  désert.  Elles  ne  s'ouvrent  que 
pour  des  curieux  et  des  archéologues.  Rien  ne  survit  de  ce  qui  fut 
leur  cadre  animé.  Leurs  nefs,  leurs  chœurs,  leurs  absides  n'en- 
tendront jamais  plus  ni  prières  ni  cantiques  ;  et  quelques  savans 
sont  les  derniers  à  connaître  les  noms  des  princes  ou  des  arche- 
vêques qui  dorment  sous  leurs  dalles.  Dans  l'une  d'elles,  une 
suprême  image  de  la  mort  se  dressa  devant  les  yeux  des  visi- 
teurs. 

Ce  fut  dans  celle  que  Pier  degli  Onesti  fonda,  il  y  a  neuf 
siècles,  en  l'honneur  de  la  Madone,  sur  le  rivage  de  l'Adriatique 
qui,  depuis  lors,  s'éloigne  cpnstamment.  On  l'appelle  Santa  Maria 
in  Porto  Fuori.  Asmadei  devait  y  conduire  Lysel  et  M.  Jaffé. 
Empêché  au  dernier  moment,  il  s'excusa  en  leur  envoyant  son 
automobile.  Depuis  la  sommaire  explication  du  premier  jour,  les 
deux  hommes  évitaient  plutôt  de  se  trouver  seuls  ensemble.  Peut- 
être  hésitèrent-ib  &  sortir  sans  ce  compagnon  précieux.  Ce  fut 
M.  Jaffé  qui  insista  : 

—  Nous  irons  quand  même,  Lysel,  n'est-ce  pas?...  Asmadei 
a  raison  :  il  faut  prendre  l'air,  absolument!...  J'en  ai  besoin... 
Vous  aussi...  Allons,  nous  gardons  la  machine!... 

La  vieille  église  se  dresse  dans  la  désolation  de  l'espace  que 
la  mer  a  quitté.  A  peine  si  des  arbres  ou  des  haies  clairsemées 
revêtent  de  place  en  place  la  nudité  des  terres  noirâtres  ou 
tranchent  sur  la  monotonie  des  prés  sans  fin  qui  l'entourent.  Elle 
est  debout  dans  la  détresse,  avec  son  corps  principal  presque 
amorphe,  sou  étrange  clocher  quadrangulaire  sortant  d'une  tour 
plus  massive,  les  misérables  masures  où  gilent  ses  gardiens. 
Dans  les  grisailles  du  paysage,  elle  a  la  couleur  de  la  poussière  : 
on  la  verrait  sans  surprise  s'effondrer  comme  un  tas  de  sable 
ou  se  dissiper  comme  une  fumée.  Au  bruit  de  l'automobile  qui 
s'arrêtait  en  trépidant,  une  fille  loqueteuse  ci  bancale  accourut 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  541 


sixx*     ses  béquilles.  Elle  ouvrit  avec  peine  une  porte  branknte, 

q^a^i      grinça  sur  des  gonds  rouilles.  Et  les   deux  promeneurs 

^'^-^''«i.Ticèrent  entre  les  piliers   des  nefs,  saisis  à  la  gorgo  par 

y»Ja©      impression  de  vétusté,  d'usure,  d'abandon,  plus  poignante 

i^i     cj^'à  Saint-Vital  ou  qu'à  Saint- Apollinaire.  Ils  s'avancèrent, 

^^^      cilierchant   des  yeux  les   peintures  célèbres   de  Giotto,.leB 

por*tx^its  supposés  de  Dante,  de  Guido  Novello,  de  Francesea. 

"^        ja'eurent   pas   le  temps  de   les  découvrir  :   s'étanl  dirigés 

^'^i>ord  vers  le  côté  droit  de  l'abside,   ils  furent  arrêtés   net 

^^'v^cijit  la  fresque  où  le  vieux  maître  a  peint  la  mort  de  la  Ma^ 

^^-^^■^^,  étendue  sôus  les  yeux  des  apôtres,  tandis  que  le  Sauveur 

l'^'^^i^it  son  âme  parmi  les  chants  des  anges.  Effacée  par  endroits, 

^    ï^^inture  n'en  ressort  pas  moins  avec  toute  la  vigueur  de  son 

P*"^^^-^ond  réalisme.  Ce  corps  étendu,  déjà  raidi  sous  les  étoffes, 

^^^         mains  effilées  dont  les  doigts  sont  glacés ,  cette  figure  qui 

^^■^"''^^e  sa  beauté  jusque  sous  le  masque  de  l'agonie,  si  sereine, 

*^^^^  oble,  si  pure,  presque  livide  parmi  les  autres  figures  qu'ani- 

.     ^^*::it  encore  les  couleurs  de  la  vie,  ils  l'avaient  depuis  plusieurs 

|^_J^^^-  *s  dans  les  yeux.  Telle  serait  Irène  demain,  après-demain, 

;  à  l'heure;  telle  ils  la  trouveraient  peut-être  en  rentrant  ;  oui, 

-^tement  telle,  aussi  pâle,  aussi  tranquille,  aussi  détachée  et 

^^niatérielle,  pendant  qu'esclaves  du  siècle  et  de   la  douleur 

^^^^^lame  ces  apôtres,  ils  guetteraient  la  seconde  suprême  où  l'âme 

^^Xiève  de  s'évaporer... 

—  Elle  lui  ressemble!  s'écria  Lysel  en  serrant  le  bras  de 

-  Jaffé.  Âh!  parlons!... 

Et  il  s'enfuit  jusqu'au  fond  de  la  basilique,  où  il  se  laissa 

tomber  sur  un   reste  de  banc  vermoulu.  M.  Jaffé  ne  le  suivit 

^as  tout  de  suite  :  comme  figé  devant  la  tragique  peinture ,  il 

semblait  y  chercher,  de  son  œil  qui  sondait  toutes  choses,  le 

secret  même  de  la  mort,  le  secret  de  Tâme  que  Giotto,  dans  sa 

foi  naïve,  montrait  là,  s'échappant  comme  un  autre  petit  corps 

du  corps  où  le  sang  se  glaçait... 

Bientôt,  les  ronflemens  de  l'automobile,  qui  s'en  retournait 
en  avançant  avec  prudence  par  le  chemin  raboteux,  troublèrent 
le  silence  des  champs.  Chacun  laissait  courir  ses  pensées.  Celles 
de  Lysel  n'étaient  que  regret  et  désespoir  :  elles  s'arrêtaient  aux 
aspects  dentelés  de  la  ville,  qui  s'avançait  rapidement  contre 
eux  avec  ses  mausolées,  ses  palais,  ses  basiliques;  elles  y  cher- 
chaient, dans  la  maison  de  la  mort,  la  bien -aimée  qui  allait 


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542  REVUE  DES  DEUX  MOMDEB. 

mourir,  et  tour  à  tour  la  rappelaient  &  la  vie,  —  comme  si 
l'amour  possédait  le  pouvoir  du  miracle,  —  on  s'enfonçaient 
dans  le  deuil  éternel  dont  tant  de  voix  criaient  l'approche.  Celles 
de  M.  Jaffé  dépassaient  cet  horizon  comme  celui  de  son  propre 
chagrin  :  dans  une  lucide  rêverie,  elles  embrassaient  et  retour- 
naient les  problèmes  de  vie  dont  tous  deux  étaient,  avec  la 
mourante,  les  victimes  ;  elles  les  poursuivaient  dans  leurs  ori- 
gines, les  retournaient,  en  mesuraient  les  contradictions,  en  pe- 
saient les  solutions  boiteuses  où  s'est  morfondue  la  sagesse  des 
moralistes  et  des  législateurs;  et  une  tristesse  indulgente  et  pro- 
fonde l'envahissait,  pareille  à  celle  qui  saisit  le  plus  g^rand  des 
morts  de  Ravenne  devant  le  tourbillon  des  âmes  perdues  par 
l'amour,  comme  s'il  eût  eu  sous  les  yeux,  lui  aussi,  le  tragique 
défilé  de  tant  de  misères. 

—  Les  hommes  seront  toujours  malheuret^,  murmura-t-il, 
puisque  toujours  les  appels  de  leurs  cœurs  se  briseront  contre 
les  lois  nécessaires  ! 

Il  se  tourna  vers  son  compagnon,  qui  ne  l'avait  pas  entendu. 
De  grosses  larmes,  qu'aucune  volonté  ne  retenait  plus,  roulaient 
lentement  sur  les  joues  de  Lysel.  M.  Jaffé  lui  posa  la  main  sur  le 
bras,  en  disant  : 

—  Écoutez,  Lysel,  écoutez-moi  1... 

Gomme  Lysel  tressaillait,  il  retira  sa  main,  et  poursuivit  : 

—  Je  crois  que  nous  nous  sommes  trompés  !...  Oui,  oui,  nous 
nous  sommes  trompés,  tous!...  C'est  peut-être  ma  faute...  J'&i 
trop  douté  de  vérités  qu'on  ne  prouve  pas,  et  qui  sont  à  l'action 
ce  que  l'idée  d'espace  est  à  la  pensée...  Ce  n'est  jamais  impu- 
nément qu'on  en  rouvre  le  procès...  On  s'égare  &  chercher  son 
chemin  à  côté  de  la  route  que  les  siècles  ont  battue...  Voyex- 
vous,  il  ne  faut  pas  laisser  la  raison  empiéter  sur  l'expérience  : 
j'ai  livré  trop  de  champ  à  la  mienne...  Je  ne  savais  pas  :  on 
n'apprend  à  vivre  qu'en  vivant... 

Il  se  tut,  comme  pour  achever  un  travail  de  réflexion  dont 
il  ne  voulait  donner  que  le  résultat  suprême. 

«  Que  me  dit-il  donc  là?  pensait  Lysel.  Que  m'importent 
ces  choses?  Irène  va  mourir,  Irène  est  peut-être  mortel...  » 

—  J'aurais  dû  comprendre  que  dans  ce  domaine,  on  ne  par- 
tage pas  ce  qu'on  possède,  reprit  M.  Jaffé  en  accentuant  ses  pa- 
roles. Le  monde  étant  ce  qu'il  est,  il  faut  défendre  son  bien,  ou 
le  donner  tout  entier. 


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l'ombre  s'étend  sur  là  montagne.  543 

Lysel  l'approuva  d'un  signe,  sans  répondre,  en  songeant  : 
c<  Il  a  raison  :  et  puisqu'il  ne  me  la  donnait  pas,  il  me  fallait 

la  lui  prendre,  la  prendre  toute,  l'emporter  comme  une  proie... 

Trop  tard,  à  présent:  la  mort  ne  fera  pas  grâce!...  » 
Avec  un  tremblement  dans  la  voix,  M.  Jaffé  conclut: 

—  N'ayant  pas  su  la  garder  pour  moi  seul,  j"aurais  dû  vous 
la  donner,  puisqu'elle  vous  aimait  mieux... 

Et  il  serra  la  main  de  Lysel,  avec  force.  Celui-ci  ne  parut 
pas  surpris  de  cet  étrange  aveu. 

—  Cela  aurait  mieux  valu,  en  eflfet,  dit-il  simplement. 
M.  Jaffé  ayant  de  nouveau  retiré  sa  main,  il  ajouta  : 

—  Mais  moi  aussi,  je  me  suis  trompé...  Moi  aussi I...  Je 
souffrais  tant  de  ma  solitude  !...  Je  n'ai  pas  vu  où  j'entraînais 
la  consolatrice...  J'ai  cru  qu'on  peut  cheminer  entre  le  men- 
songe et  la  vérité  :  je  m'accommodais  très  bien  du  compromis... 
Et  elle,  en  va  mourir...  Elle  va  mourir  de  mon  erreur,  je  le 
sens,  je  lésais  !... 

Peut-être,  dans  le  secret  de  son  cœur,  espérait-il  un  démenti, 
qui  ne  vint  pas.  M.  Jaffé  restait  pensif,  les  lèvres  serrées,  les 
yeux  mi-clos  derrière  ses  lunettes  : 

—  Nous  sommes  toujours  les  dupes  de  notre  égoïsme,  re- 
prit-il :  je  ne  le  sais  que  depuis  quelques  jours...  Je  me  suis  cru 
généreux  :  je  ne  l'étais  guère...  J'ai  cru  l'aimer  pour  elle-même. 
Illusion  I  Je  ne  l'aimais  que  pour  moi  I 

Lysel  répéta,  comme  un  écho  : 

—  Je  ne  l'aimais  que  pour  moi,...  comme  vous  !... 
Un  pli  d'amertume  vint  barrer  son  visage,  et  il  ajouta  : 

—  Vous,  du  moins,  vous  en  aviez  le  droit. 

—  Le  droit?  répliqua  M.  Jaffé,  où  est  le  droit?...  Les  ques- 
tions de  cœur  ne  dépendent  pas  de  l'état  civil  :  un  être  noble, 
digne  d'amour,  appartient  à  l'être  qu'il  aime  et  qui  sait  l'aimer... 

Sa  voix  devint  extrêmement  basse  : 

—  Elle  le  savait  bien,  elle  I...  Elle  le  savait,  et  ne  l'a  jamais 
dit!...  Elle  seule  réglait  sa  vie  sans  égoïsme:  ce  n'est  pas  pour 
elle  qu'elle  est  restée  au  foyer... 

—  Comme  c'est  pour  moi  qu'elle  m'a  donné  son  cœur  :  ce 
pauvre  cœur  qui  s'est  déchiré  quand  elle  a  tenté  de  le  reprendre... 
Vous  le  savez  :  elle  a  voulu  m'en  chasser,  elle  m'a  écrit  de  ne 
plus  la  revoir  I 

—  Je  saisi...  Il  était  trop  tard  :  quand  un  arbre  a  poussé  trop 


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544  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

profond  ses  racines,  on  ne  l'arrache  jamais  tout  à  fait...  Ce  fut 
mon  erreur,  Lysel,  non  la  sienne,  c'est  à  moi  qu'il  vous  faudra 
la  pardonner... 

—  Ah  !  s'écria  Lysel  en  lui  serrant  la  main,  si  elle  nous 
entendait,  elle  saurait  du  moins  que  nous  l'avons  comprise!... 

Ils  se  turent.  Ils  avançaient  très  lentement  dans  la  rue 
étroite,  sous  les  hauts  murs  des  jardins  où  les  cyprès  et  les  ma- 
gnoUers  montent  vers  le  soleil.  Le  chauffeur  stoppa  devant  la 
petite  maison  rouge,  sous  la  fenêtre  d'où  l'imprudent  Cris- 
toforo  Morigi  avait  voulu  assister  au  massacre. 

—  Venez,  Lysel!  dit  M.  Jaffé  en  descendant  de  voiture. 
Venez  avec  moi.  Que  du  moins  elle  ait  la  douceur  de  vous  voir 
tout  près  d'elle  jusqu'à  la  fin,  sans  que  rien  vous  sépare  pendant 
ces  derniers  jours! 

Ils  trouvèrent  Irène  dans  tin  de  ces  bons  momens  que  la  ma- 
ladie Ckccorde  à  ceux  dont  elle  joue.  Elle  semblait  moins  faible. 
La  fièvre  avait  baissé.  Des  reflets  meilleurs  traversaient  ses  re- 
gards. Sa  figure  se  ranimait,  conmie  si  de  nouvelles  ondes  de 
vie  battaient  dans  ses  veines.  Il  n'en  faut  pas  plus  pour  rendre 
un  semblant  d'espoir  &  ceux  qui  voudraient  tant  espérer!  Elle 
avait  pris  quelques  cuillerées  de  lait  des  mains  d'Anne-Marie, 
heureuse  de  l'avoir  soulevée  sur  les  oreillers.  Elle  lui  avait 
souri  en  murmurant  : 

—  Je  vais  mieux  ! 

Ses  yeux  cherchaient  des  visages  amis,  les  saluaient,  les  re- 
merciaient d'être  là.  Ils  se  posèrent  avec  une  nuance  d'inquié- 
tude sur  Lysel  et  Jaffé,  qui  entrèrent  côte  à  côte,  de  ce  pas  feutré 
qu'on  prend  d'instinct  pour  approcher  des  malades.  Eut-elle  l'in- 
tuition que  les  dernières  traces  de  la  rancune  et  de  la  jalousie 
achevaient  en  cet  instant  même  de  seffacendans  leurs  âmes?  De- 
vina-t-elle  qu'il  n'y  avait  plus  à  son  chevet  que  des  cœurs  purifiés? 
L'inquiétude  de  son  regard  se  dissipa,  elle  leur  sourit  avec  une 
tranquille  confiance,  et  demanda  : 

—  Dites-moi  quelque  chose! 

Ils  se  consultèrent  du  regard.  M.  Jaffé  répondit  : 

—  Nous  avons  été  nous  promener  tous  les  deux,  dans  Tauto- 
mobile  d'Asmadei.  Il  n'était  pas  avec  nous.  Aussi,  nous  avons 
beaucoup  causé,  intimement. 

—  Qu'avez- vous  dit?... 

•    Ses  yeux  révélaient  une  angoisse,  que  ses  lèvres  n avaient 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  !S45 

plus  la  force  d'exprimer.  Les  deux  hommes  se  regardèrent  de 
nouveau,  sentant  qu'il  fallait  trouver  la  parole  libératrice  que 
cette  âme  attendait  peut-être  pour  s'envoler  en  paix.  Ils  s  appro- 
chèrent ensemble  du  lit.  Anne-Marie,  avertie  par  quelque  voix 
intérieure,  s'avança  derrière  eux.  Ce  fut  encore  M.  Jaffé  qui 
répondit  d'un  ton  solennel  : 

—  Nous  avons  dit  qu'aucune  loi  ne  saurait  prévaloir  conti^ 
l'affection.  Nous  avons  dit  que  l'amour  qui  ne  s'est  jamais  menti 
à  lui-même,  est  la  suprême  vérité.  Et  nous  sommes  tout  à  fait 
d'accord. 

Irène  dut  comprendre  tout  le  sens  rédempteur  de  ces  pa- 
roles :  ses  yeux  s'éclairèrent,  un  sourire  passa  sur  ses  lèvres, 
elle  soupira  d'une  voix  tremblante  de  petit  enfant  : 

—  Oui...  Oui... 

Puis  elle  posa  ses  regards  sur  les  trois  chères  figures  qui  l'en-* 
touraient,  comme  pour  en  prendre,  en  emporter  l'empreinte. 
Longtemps,  elle  les  contempla  de  la  sorte.  Ils  ne  bougeaient  pas. 
Ils  n'osaient  plus  parler.  Ils  auraient  voulu  que  le  moment  durât 
toujours.  Cependant,  ses  idées  durent  changer  peu  à  peu,  car 
son  expression  changea.  Ses  yeux  se  fixèrent  plus  intensément 
sur  Lysel,  demandant  quelque  chose.  Il  se  pencha  vers  elle  : 

—  Que  voulez-vous?  Oh  !  que  puis-je... 
Elle  murmura  : 

—  Je  voudrais...  vous  entendre... 
n  lui  prit  la  main  : 

—  Je  suis  là...  Vous  voyez  !...  Je  vous  parle... 
Elle  acheva: 

—  ...  jouer! 

II  douta  de  comprendre  : 

—  Vous  voudriez...  de  la  musique? 

—  Oui...  oui... 

Il  n'y  avait  aucun  violon  dans  la  maison.  L'on  s'empressa 
d'envoyer  chez  Âsmadei.  Il  accourut  aussitôt,  avec  un  Amati 
qui  dormait  dans  ses  armoires  pleines  de  bibelots,  et  un  jeu 
de  cordes  acheté  en  passant: 

—  Voici I...  Je  ne  sais  si  ce  pauvre  violon  n'est  pas  gâté, 
chers!...  Personne  ne  l'a  touché  depuis  si  longtemps!...  Sauf  la 
Tua,  qui  l'a  essayé  il  y  a  deux  ou  trois  ans...  Elle  l'aimait... 
Âh  !  comme  elle  joue,  cette  femme  !... 

Toutes  les  cordes  étaient  cassées.  Lysel  les  remplaça,  de  ses 
TOMB  xxxvii.  —  1907.  35 


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.  S46  RSVUB  DBS  DEUX  HOND|S. 

doigts  qai  tremblaient.  Puis  il  accorda  l'instrument,  en  répétant 
avec  des  sourires  forcés  et  navrans  : 

—  Oh  I  puisque  vous  voulez  de  la  musique,  cela  va  mieux!... 
N'est-ce  pas,  que  cela  va  mieux?...  Dites-le-moi!...  dites-le- 
moi  I... 

Irène  abaissa  les  paupières,  et  sourit.  Alors,  le  chef-d'œuvre 
du  vieux  luthier  chanta  des  airs  inconnus  et  divins,  des  airs 
tantôt  dés€»pérés,  tantôt  traversés  de  soufQes  meilleurs  qui 
s'éteignaient  dans  les  larmes,  des  airs  où  la  voix  de  l'amour 
répondait  aux  appels  de  la  mort.  Jamais  Lysel  n'avait  tiré 
d'aucun  instrument  des  sons  plus  purs,  jamais  des  thèmœ  plus 
riches  et  plus  déchirans  ne  s'étaient  développés  dans  son 
esprit  peuplé  d'harmonie.  Anne-Marie  et  M.  Jaffé,  cachés  dais 
l'ombre  du  rideau,  la  garde  hypnotisée  au  fond  de  la  chambre, 
Asmadei  resté  dans  la  pièce  voisine  où  bientôt  les  domestiques 
arrivèrent  sur  la  pointe  des  pieds,  écoutaient  dans  l'extase,  en 
comprimant  leurs  sanglots.  Un  cœur  dépouillait  devant  eu 
tous  ses  voiles,  chantait  dans  le  plus  sublime  des  langages  sai 
plus  profonds  secrets,  ceux  que  nulle  parole  n'aurait  exprimés; 
de  sorte  qu'ils  remontaient  toutes  les  phases  du  long  poème 
d'amour  qui  finissait  en  ces  heures,  dans  cette  maison  étrangère 
où  jadis  le  crime  avait  passé...  Cependant,  la  terrible  crampe 
tira  bientôt  les  muscles  du  virtuose,  comme  avec  des  pinces 
brûlantes,  lui  serra  le  poignet,  la  main,  les  doigts  dans  son 
étau  garni  de  pointes  rougies.  Il  raidit  sa  volonté  pour  li 
vaincre.  11  pensait  :  «  Encore  un  effort  !...  Qu'importe  ensuite?... 
Je  lui  donne  mon  dernier  chant,  tout  ce  que  je  suis,  tout  ce  que 
je  fus  :  personne  ne  m'entendra  jamais  plus,  elle  aura  eu  le 
cri  suprême  de  mon  archet,  le  chant  suprême  de  mon  cœur...  * 
Cette  pensée  d'adieu  l'aidait  h  vaincre  le  mal;  ses  doigts  conti- 
nuèrent h  courir,  les  cordes  à  chanter. 

M.  Jaffé,  dont  la  figure  se  crispait  d'émotion,  laissa  échappa 
ces  mots  : 

—  Dieu  !  que  c'est  beau  ! 

Anne-Marie,  qui  pleurait  dans  les  bras  de  son  père,  leva  snr 
lui  ses  yeux  bouleversés;  formulant  Tidée  qu'il  sentait  se  pré- 
ciser, toujours  plus  claire,  dans  son  esprit,  elle  dit,  entre  ses 
sanglots  : 

—  Nous  ne  savions  pas!...  Nous  ne  savions  pas!... 

—  Nous  comprenons  si  peu  de  chose  I  murmura  M.  Jaffé. 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagite.  547 

II  fallut  que  la  chanterelle  se  brisât  pour  interrompre  le  tra* 
giqrie  concert. 

II  se  renouvela  trois  fois  encore,  les  jours  suiTans.  Asmadei 

ridait  autour  de  la  maison  pour  Tattendre  :  son  dilettantisme 

gia.^ttait  à  la  fois  des  sensations  d'art  dont  il  sentait  qu'il  n'en 

re^irouyerait  jamais  de  pareilles ,  et  les  moindres  phases  du  dé- 

no^aemenf  qui  achevait  de  lui  révéler  le  drame.  Quant  h  M.  Jaffé, 

dox^t  aucune  émotion  ne  pouvait  paralyser  tout  à  fait  la  curiosité 

vigilante,  il  écoutait,  puis  courait  noter  de  son  mieux  ces  airs 

qvû  ne  ressemblaient  à  nulle  autre  musique.  Peut-être  les  connat- 

tra.— t-on  quelque  jour.  Ils  expriment,  dans  la  seule  langue  appro- 

pn^e  et  accessible  à  tous,  une  émotion  dont  l'intensité  ferait 

éelctter  les  formes  du  discours.  Tendres,  éloquens,  passionnés» 

déc^hirans,  ils  ouvrent  comme  une  échappée  sur  Tinfini  de  ten- 

dr^^sse  où  se  plurent  deux  cœurs  qui  ne  s'épanchèrent  januds 

coxxiplètement  l'un  dans  l'autre.  Leurs  notes  vibrent  comme  des 

peiT^oles  essentielles,  cpii  ne  furent  jamais  prononcées,  et  dont 

r^c^ho  pourtant  ne  s'est  pas  perdu.  Si  les  sens  amortis  d'Irène 

les  apportèrent  à  sa  conscience,  elle  apprit  h  ce  moment  que  le 

Bt^ystère  de  l'amour  et  celui  de  la  mort  ne  s'éclairent  qu'en  se 

f^xi. contrant.   C'est  en   se   trouvant  ensemble   aux   heures    de 

Tsi^onie,  quand  l'un  sent  s'échapper  les  dernières  gouttes  de  sa 

soxirce  de  vie,  quand  l'autre  aspire  en  vain  à  verser  dans  cette 

soxirce  tarie  les  ondes  inutiles  de  son  sang,  c'est  alors  que  l'on 

coïnprend  ce  que  c'est  qu'aimer,  ce  que  c'est  que  mourir.  La  vie 

avec  ses  soins,  son  bruit,  ses  objets  distrayans  et  falots,  son 

tapaulte,  son  va-et-vient,  sème  toujours  quelques  disparates  entre 

les  cœurs  les  plus  tendrement  unis.  La  mort  les  enlève  comme 

^^   vent  égalise   les  sables  en  passant.   Autour  du  lit  oti  die 

^^•^nd  ses  ailes,  il  n'y  a  plus  place  que  pour  l'amour. •• 

nr.   —  DERNIÈRES  LUEURS 

L'Amati  chantait  une  fois  encore  :  son  dernier  chant  fut  une 
^^lodie  infiniment  douce,  sans  révolte  ni  désespoir.  Un  thème 
^^^loureux  revenait  en  des  tons  différons,  comme  un  sanglot  qui 
^Commence,  ou  se  développait  avec  une  lenteur  grave,  comme 
^^«  plainte  qui  n'espère  plus  d'être  consolée.  Par  momens,  une 
*^ite  de  notes  plus  expressives  se  détachaient  de  la  trame, 
^mme  un  cri  de  douleur,  et,  sans  se  prolonger,  rentraient  dans 


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548  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  plainte  lente  et  plus  douce.  Les  mômes  auditeurs  étaient  là: 
Anne-Marie,  dont  la  jeune  &me  ignorante  pressentait  la  douleur 
infinie  qu'exprimaient   les  sons,  et  s'étonnait  peut-être  devant 
un  tel  abîme;  M.  Jaffé,  les  yeux  secs  et  fixes,  qui  suivait  dans 
son  esprit  le  prolongement  de  son  émotion  ;  Asmadei  qui,  ce 
jour-là,  s'avança  jusque  sur  le  seuil  de  la  chambre  mortuaire, 
et  fut  le  témoin  de  la  scène  suprême. 

Lysel,  en  jouant,  songeait  au  passé:  évoqués  par  la  mélodie, 
des  souvenirs  glissaient  dans  son  esprit  comme  des  reflets  sur 
l'eau,  ramenant  des  images  différentes  de  celle  qui  s'éteignait  sous 
ses  yeux.  Il  revit  Irène  à  leur  première  rencontre,  quand  elle 
lui  était  apparue  comme  un  ange  de  consolation  ;  dans  le  petit 
salon  familier  où  elle  l'accueillait  avec  son  beau  sourire  grave; 
au  bord  d'un  glacier,  les  mains  pleines  de  fleurs  alpestres  qu^il 
venait  de  cueillir  pour  elle  ;  et  aussi  en  des  momens  qui  diffé- 
raient à  peine  d'autres  momens  que  ia  mémoire,  avec  ses 
caprices,  n'avait  pas  enregistrés.  Il  la  revit  surtout  sous  les  hêtres 
d'interlaken  ,  ce  matin  d'été  où  pour  la  première  fois  il  avait 
pressenti  le  fond  vivace  de  souffrance  qu'elle  cachait  dans  son 
.  amour,  et  sous  les  marronniers  de  Saint-Cloud ,  le  soir  d'au- 
tomne de  leur  dernier  rendez- vous.  Ce  mot  «  dernier  »  sonnait 
dans  sa  pensée,  avec  le  thème  musical  qui  semblait  le  répéter, 
en  même  temps  t[u'à  côté  de  la  pauvre  figure,  déjà  si  pareille 
à  celle  que  Giotto  a  éternisée  sur  les  murs  de  la  vieille  église, 
surgissaient  ces  autres  figures ,  semblables  et  diverses  comme 
les  épreuves  d'un  même  modèle ,  mais  toutes  éclatantes  de 
beauté,  de  vie,  de  force,  et  jeunes  encore,  et  tant  aimées.  Alors, 
son  chant  se  mit  à  l'appeler  en  accens  désespérés,  tandis  que  ses 
lèvres  murmuraient  malgré  lui  le  mot  qu'il  avait  repoussé  dans 
les  sentiers  du  parc  : 

—  Adieu!...  Adieu!... 

Irène  paraissait  calme,  les  yeux  clos,  l'haleine  rapide,  mais 
presque  régulière.  Sur  un  dernier  cri  de  la  chanterelle,  elle  sou- 
leva les  paupières,  et  murmura  de  la  voix  brisée  qui  ne  ressem- 
blait plus  à  sa  voix  : 

—  Vous  rappelez- vous...  nos  promenades?... 

Elle  avait  entendu,  elle  avait  compris  !  Les  souvenirs  mêmes 
qu'exprimait  le  violon  de  Lysel  entraient  donc  encore,  apportés 
par  le  chant,  dans  son  esprit  où  pâlissait  la  vie.  Les  fantômes 
des  heures  enfuies  l'entouraient  aussi.  Lysel  sentit  son  cœur  se 


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l'ombre  s'étend  sur  la  montagne.  549 

nouer;  l'archet  s'échappa  de  sa  main;  il  s'approcha  de  celle  qui 
l'appelait  d'un  regard  si  près  de  s'éteindre. 

—  Mon  pauvre  ami  !  dit  elle  encore  d'une  voix  plus  rauque  et 
plus  faible. 

Les  autres  se  cherchèrent  des  yeux:  Asmadei  se  retira  dor- 
cement  ;  M.  Jaffé  rejoignit  Anne-Marie  dans  l'angle  obscur  où 
elle  pleurait.  Irène  et  Lysel  furent  seuls,  seuls  et  tranquilles, 
plus  près  l'un  de  l'autre  que  sous  les  hêtres  d'Interlaken  ou  les 
marronniers  de  Saint-Cloud,  plus  près  qu'ils  n'avaient  jamais  été 
dans  aucun  des  momens  que  venait  d'évoquer  la  musique,  leurs 
deux  âmes  si  proches,  si  attirées,  qu'elles  se  fondaient.  Ce  fut 
comme  si  les  fausses  teintes  de  leur  amour  s'effaçaient  toutes, 
comme  si  les  dissonances  s'en  corrigeaient  d'elles-mêmes,  pour 
qu'il  revînt  aux  lois  d'une  divine  harmonie.  Leur  rêve  inconci- 
liable avec  la  réalité,  ce  rêve  d'une  affection  forgée  de  ses  seuls 
élémens,  sans  autrea  liens  que  ceux  tissés  de  sa  propre  sub- 
stance, ce  défi  lancé  à  la  vie,  ce  mirage  de  palais  aérien,  de 
chftteau  de  brouillards,  prenait  corps  en  cet  instant  comme  s'ils 
l'eussent  enfin  touché.  Séparés  par  tant  d'obstacles  dans  le 
siècle,  ils  s'appartenaient  aux  portes  de  l'au-delà.  Ou  plutôt,  ils 
n'étaient  qu'un  seul  être,  dont  il  semblait  que  l'unique  esprit  dût 
s'éteindre  au  même  souffle.  Sous  les  yeux  de  M.  Jaffé,  sous  les 
yeux  d'Anne-Marie,  Lysel  se  pencha  sur  Irène  et  la  baisa  au 
front.  Ce  fut  très  simple  :  l'indulgence,  la  tendresse,  la  bonté 
rayonnaient  comme  une  lumière  céleste.  Dans  cette  chambre  oti 
jadis  les  sicaires  de  Girolamo  avaient  vengé  dans  des  flots  de 
sang  une  offense  à  l'orgueil  du  maître,  il  n'y  avait  plus  de  place 
pour  la  rancune  ni  pour  la  haine.  Il  n'y  en  avait  plus  que  poUr 
l'amour  et  la  vérité.  La  vérité  I  Ce  mot  qui  avait  hanté  Irène 
comme  le  plus  inaccessible  désir  pendant  les  années  où  son 
amour  tâtonnait  dans  les  ombres  de  la  vie,  ce  mot  fut  le  dernier 
qui  revint  sur  ses  lèvres.  Elle  murmura  : 

—  La  vérité!... 

Quel  regard  pourrait  sonder  les  secrets  cachés  dans  les  yeux 
des  mourans  ?  Des  paroles  leur  échappent  parfois,  révélant  une 
si  claire  conscience  de  ce  qui  les  entoure,  un  souvenir  si  net  de  ce 
qui  a  rempli  leurs  jours,  une  si  profonde  pénétration  des  êtres 
dont  les  visages  aimés  se  penchent  sur  eux!  Mais  ce  sont  des 
paroles  sans  suite,  pareilles  aux  notes  éparses  d'une  mélodie 
qu'égrènerait  un  ins^ument  h.  demi  brisé.  Pas  plus  que  ces  notes 


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S50  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ne  permettent  de  reconstituer  la  phrase  musicale  perdue,  ellfê 
ne  livrent  le  sens  complet  de  la  pensée  obscurcie  qui  achèvm 
bientôt  de  se  dissiper  dans  la  nuit;  et  ceux  qui  en  guettent  le 
vol,  penchés  sur  le  front  où  Tombre  s'étend,  ne  seront  jamais 
toufr  à  fait  sûrs  d'en  avoir  compris  l'augure.  Ici,  pourtant,  la 
parole  unique,  que  répétait  Irène,  avait  un  sens  si  clair ,  que  nul 
ne  le  put  méconnaître.  La  vérité  se  mirait  dans  ses  yeux,  eUe 
en  avivait  les  dernières  lueurs,  elle  pénétrait  comme  un  rayon 
jusqu'à  ce  pauvre  cœur  ravagé,  qui  pour  elle  avait  tant  souhaité 
de  se  reprendre,  elle  attirait  dans  sa  lumière  cet  ôtre  de  lumière 
que  la  vie  avait  obscurci,  elle  l'aspirait  comme  le  foyer  suprême 
où  tendent  nos  vœux,  même  quand  nos  pas  s'en  écartent,  même 
quand  nous  errons  dans  les  ténèbres  de  l'erreur. 

Lysel  s'agenouilla  et  lui  prit  la  main. 

— '  La  vérité  I  dit-il;  elle  nous  enveloppe,  elle  nous  aveugle, 
elle  nous  inonde  I 

Poussés  par  une  môme  impulsion  de  leurs  cœurs,  Anne- 
Marie  et  M.  Jaffé  s'avancèrent  ensemble  derrière  Lysel;  et 
M.  Jaffé  lui  posa  doucement  la  main  sur  l'épaule,  comme  dans 
un  geste  d'amitié.  Une  fois  encore,  les  yeux  d'Irène  se  levèrent 
sur  eux  :  les  voyant  unis  dans  cet  accord  où  achevaient  de  se 
résoudre  les  vains  conflits  de  la  vie,  ils  se  refermèrent  douce- 
ment. Quand  ils  se  rouvrirent,  leur  lumière  s'était  éteinte  : 
glauques  et  vides,  ils  tournèrent  dans  leurs  orbites,  et  la  respi- 
ration cessa.  La  Mort  triomphait  avec  l'Amour  et  la  Vérité, 
comme  si|  seule^  elle  possédait  le  don  de  les  réconcilier. 

Édouabd  Rod. 


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AU  TEMPS  PASSÉ 


UN  COIN  DE  UL  SOGIÉTÉ  PARISIENNE 
SOUS  LE  SECOND  EMPIRE 


Je  n'ai  pas  du  tout  connu  le  monde  impérial,  je  n'ai  reçu 
aucune  invitation  ni  pour  les  Tuileries,  ni  pour  Compiègne.  Je 
ne  dirai  donc  rien  d'une  Cour  où  je  n'ai  jamais  pénétré.  Mais 
quoique  ce  fût  h  coup  sûr  la  partie  la  plus  en  vue  et  la  plus 
éclatante  de  Paris,  eue  n'absorbait  pas,  elle  ne  méritait  pas 
d'absorber  toute  l'attention  publique.  Des  symptômes  de  vie  trhs 
intéressans  se  manifestaient  dans  des  régions  plus  modestes.  On 
y  menait  moins  de  tapage,  mais  on  y  remuait  plus  d'idées. 
Chargé  à  la  Sorbonne  d'un  enseignement  très  lourd,  passant  en 
revue  devant  mes  auditeurs  toutes  les  littératures  de  l'Europe, 
celles  du  Midi  aussi  bien  que  celles  du  Nord,  je  n'avais  guère  le 
temps  de  m'occuper  de  politique.  Je  respirais  néanmoins  tout 
autour  de  moi  une  atmosphère  d'opposition.  L'Université,  com- 
posée en  général  de  très  honnêtes  gens  et  d'esprits  indépendans, 
humiliée  d'ailleurs  par  le  tour  que  ses  adversaires  avaient  donné 
à  la  loi  de  1850  plus  que  par  la  loi  elle-même,  éprouvait  peu 
de  syn^pathie  pour  l'Empire.  Beaucoup  de  ses  membres  avaient 
donné  leur  démission  au  coup  d'État.  Ceux  qui  restaient  dans  le 
rang  témoignaient  pour  le  régime  une  froideur  presque  géné- 
rale. L'illé^lité  et  les  violences  du  début  laissaient  dans  leur 
mémoire  un  souvenir  fftcheux,  une  impression  cpii  cadrait  mal 
avec  la  loyauté  habituelle  de  leur  manière  de  penser  et  les  scru- 
pules de  leur  conscience. 


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552  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


I 

Mes  amis  et  moi,  nous  étions  plutôt  attirés  par  la  presse  op- 
posante que  par  la  presse  gouvernementale.  Des  universitaires 
de  marque;  Cuvillier-Fleury,  Saint-Marc  Girardin,  Prévost- 
Paradol,  J.-J.  Weiss  écrivaient  dans  le  Journal  des  Débats^ 
d'autres  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes  ou  dans  la  Revue  Natio- 
nale que  fondait  l'éditeur  Charpentier.  Dès  1859,  j'avais  été  in- 
troduit au  magasin  de  librairie,  préface  de  la  Revue  Nationale, 
par  un  de  mes  anciens  maîtres,  Emile  Saisset,  et  j'y  avais  pu- 
blié une  série  d'articles  sur  les  prédécesseurs,  les  contemporains, 
et  les  successeurs  de  Shakspeare.  J'y  rencontrais  des  militans 
de  la  politique,  des  adversaires  irréconciliables  du  régime  im- 
périal, Taxile  Delord,  Louis  Ulbach,  Lanfrey.  Leur  talent,  la 
sincérité  de  leur  indignation  agissaient  naturellement  sur  moi. 
Il  se  créait  ainsi  insensiblement  en  nous  un  état  d'esprit  qu'on 
exemple  suffira  à  faire  comprendre.  Le  journal  le  Temps  venait 
d'être  créé.  Sous  la  plume  de  Scherer  et  de  Nefftzer  nous  y  trou- 
vions des  articles  empreints  du  libéralisme  le  plus  élevé.  Le 
danger  que  faisait  courir  à  la  France  la  politique  personnelle  de 
l'Empereur  et  la  folie  de  son  attachement  au  principe  des  na- 
tionalités commençaient  à  éloigner  de  lui  cette  bourgeoisie  con- 
servatrice qui  avait  été  un  des  élémens  de  sa  fortune.  L'incohé- 
rence que  révélait  l'embarras  de  son  attitude  entre  l'Italie  et  la 
Papauté  effrayait  le  monde  religieux  sans  satisfaire  les  révolu- 
tionnaires. Concilier  le  maintien  du  pouvoir  temporel  avec  les 
aspirations  des  Italiens  vers  l'unité  semblait  un  problème  aussi 
difficile  à  résoudre  que  la  quadrature  du  cercle. 

L'expédition  du  Mexique,  entreprise  si  légèrement  pour  des 
motifs  si  frivoles,  augmentait  les  inquiétudes  des  gens  sensés. 
Après  la  guerre  de  Crimée  et  la  guerre  d'Italie,  on  se  demandait 
avec  anxiété  où  nous  conduirait  ce  perpétuel  besoin  d'agitation 
dans  le  vide,  s'il  n'était  pas  temps  de  laisser  reposer  pour  das 
fins  plus  importantes  les  armes  et  le  crédit  de  la  France.  Com- 
ment ne  pas  remarquer  en  môme  temps  que  de  si  grosses  ques- 
tions, d'où  pouvait  dépendre  le  sort  du  pays,  continuaient  à  être 
décidées  par  une  volonté  solitaire  sans  que  le  pays  lui-même  fût 
consulté?  Plus  l'Empire  durait,  plus  le  besoin  d'un  contrôle  se 
faisait  sentir.  De  proche  en  proche  l'idée  se  répandait  d'une  car- 


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AU  TEBfPS  PASSÉ.  S53 

tainc  résistance  à  opposer  aux  velléités  du  pouvoir  personnel. 
L'opposition,  restreinte  d'abord  à  cinq  membres,  commençait  à 
grossir  dans  le  Parlement.  Lorsque  la  conversation,  souvent  par 
une  pente  involontaire,  nous  ramenait  entre  nous  à  la  politique, 
nous  ne  pouvions  nous  défendre  de  vagues  appréhensions  pour 
l'avenir  de  la  France.  Nous  ne  savions  pas  bien  ce  qui  nous  me- 
naçait, mais  nous  sentions  dans  l'air  quelque  chose  de  menaçant. 
Un  mot  de  Prévost-Paradol  m'avait  frappé.  Un  jour  où  je  lui 
parlais  de  la  polémique  brillante  qu'il  soutenait  dans  le  Journal 
des  Débats^  il  m'avait  répondu  d'un  ton  mélancolique  :  «  A  quoi 
bon!  Ce  n'est  pas  avec  des  piqûres  d'épingle  qu'on  tue  un  élé- 
phant. Celui-ci  ne  mourra  pas  de  nos  attaques,  il  ne  mourra  que 
de  ses  fautes.  » 

Quelles  fautes  nouvelles  allait  commettre  le  gouvernement 
impérial  et  quelle  serait  la  répercussion  de  ces  fautes  sur  1^ 
destinées  de  la  France?  Dans  mes  méditations  solitaires,  je  ne 
cessais  d'y  penser  presque  malgré  moi.  L'idée  du  danger  que  nous 
faisait  courir  la  continuation  du  pouvoir  personnel  devenait  pour 
moi  conmie  une  obsession.  Je  ne  pouvais  apercevoir  l'Empereur 
dans  une  cérémonie  publique,  au  théâtre,  au  Bois,  sans  essayer 
de  lire  sur  ce  masque  impassible  ce  qu'il  nous  réservait.  Était- 
ce  ma  qualité  d'habitant  de  la  frontière  qui  me  rendait  plus 
perspicace  ou  plus  incpiiet?  Il  me  semblait  que  nous  ne  pou- 
vions sortir  de  l'Empire  que  par  une  catastrophe.  L'avenir,  un 
avenir  prochain,  ne  devait  que  trop  justifier  ces  appréhensions. 
Comme  dans  f  attente  d'un  malheur,  je  me  creusais  l'esprit  pour 
chercher  un  remède,  une  solution  qui  dépendit  de  nous-mêmes. 
Au  fond,  il  ne  se  présentait  qu'une  issue  à  une  situation  si 
périlleuse  :  la  restauration  de  la  liberté. 

Tout  ce  qui  limiterait  l'autorité  du  maître,  tout  ce  qui  intro- 
duirait dans  le  gouvernement  des  moyens  de  contrôle  serait  un 
bienfait.  Je  ne  me  rappelais  pas  sans  une  sorte  de  colère  le  lan- 
gage qu'avaient  tenu  devant  moi  dans  ma  jeunesse  un  si  grand 
nombre  de  conservateurs,  la  fureur  avec  laquelle  ils  avaient 
écarté  du  pouvoir  cet  honnête  homme  qui  s'appelait  le  général 
Cavaignac  pour  lui  en  préférer  un  autre,  uniquement  parce  qu'il 
s'appelait  Napoléon.  Aujourd'hui  encore  je  n'y  pense  pas  sans 
un  frémissement.  Faut-il  que  cette  malheureuse  nation  soit 
étrangère  à  l'idée  de  la  liberté  pour  que,  même  maintenant,  il 
y  ait  encore  tant  de  personnes  qui  escomptent  la  venue  d'un 


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554  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

sauveur!  Braves  gens,  si  vous  voulez  être  sauvés,  ayez  donc  le 
courage  de  vous  sauver  vous-mêmes  !  Songez  donc  un  instant  i 
ce  que  coûtent  les  sauveurs,  aux  centaines  de  mille  hommes 
qu'ils  ont  envoyés  mourir  sur  les  champs  de  bataille,  aux  millisrà 
qu'ils  ont  fait  sortir  de  vos  bas  de  laine,  h  la  patrie  deux  fois 
mutilée.  Le  mal  est  si  invétéré  chez  nous,  nous  avons  au  fond 
l'âme  et  les  mœurs  si  peu  républicaines  que  nous  sommes 
toujours  prêts  à  retomber  dans  le  même  péché. 

Pour  un  observateur  attentif,  il  n'y  avait  pas  d'esprit  plus 
médiocre  que  le  général  Boulanger.  Cet  homme,  tout  de  sur* 
face  et  de  mise  en  scène,  n'en  devint  pas  moins  la  coqueluche 
d'une  partie  de  la  France.  Beaucoup  de  prétendus  conservateurs 
se  groupèrent  derrière  lui  et  derrière  son  cheval  noir,  comme  si 
ce  général  d'aventure  devait  leur  apporter  le  salut  de  la  patrie. 
Au  fond,  que  leur  aurait-il  apporté?  Vraisemblablement  It 
guerre  et  l'invasion,  une  p&le  copie  du  régime  impérial  avec 
moins  de  gloire  et  plus  de  malheurs.  Dans  les  dernières  années 
du  second  Empire,  nous  ne  pouvions  pas  prévoir  la  tragédie  de 
Sedan.  Personne  n'aurait  hasardé  une  prophétie  .aussi  lugubre. 
Mais  une  inquiétude  vague  flottait  dans  l'air.  Pour  mon  compte 
personnel,  je  n'y  voyais  qu'un  remède,  la  participation  de  tous 
les  citoyens  aux  affaires  publiques.  Trop  de  Français  se  désinté- 
ressaient de  la  politique,  comme  s'il  ne  s'agissait  pas  là  de  leurs 
intérêts  les  plus  chers,  et  en  remettaient  la  conduite  au  gouver- 
nement seul.  Il  fallait  lutter  contre  cette  inertie,  avertir,  éclairer 
l'opinion.  La  presse  d'opposition,  si  surveillée  qu^elle  fût,  ren- 
dait au  moins  le  service  d'exercer  un  commencement  de  con- 
trôle, d'habituer  le  public  à  juger  les  actes  du  gouvernement. 
De  cet  état  d'esprit  à  l'idée  de  partager  la  fortui.a  d'un  journal 
indépendant,  il  ne  restait  plus  qu'un  pas  à  franchir.  Sans  aucune 
sollicitation  de  personne,  par  un  besoin  de  ma  conscience,  je  le 
franchis  en  1864.  Marié,  père  de  famille,  je  ne  disposais  que  d'un 
revenu  bien  modeste.  Mais  nous  recueillions  le  profit  des  leçons 
de  simplicité  que,  ma  femme  et  moi,  nous  avions  reçues  de  nos 
deux  familles.  L'extrême  modération  de  nos  besoins  nous  per- 
mettait de  mettre  de  côté  quelques  économies. 

Pouvions-nous  en  faire  un  meilleur  usage  qu'en  nous  inté- 
ressant au  sort  d'un  journal  qui  représentait  nos  idées,  dont  la 
politique  sensée,  libérale,  répondait  à  tous  nos  instincts?  Si  la 
bourgeoisie  française  ne  consentait  à  aucun  sacrifice,  ne  courait* 


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AU  IVHFB  PASSÉ.  S55 

elle  pas  le  risque  de  regretter  un  jour  amèrement  son  indiffé- 
r^ce?  C'est  ainsi  que  les  premières  économies  du  jeune  mé- 
nage furent  portées  au  Temps.  Nous  les  lui  offrions  bien  volon- 
tiers comme  un  cadeau,  sans  grand  espoir  de  rémunération. 
En  1864/ la  situation  du  journal  n'était  pas  brillante.  Il  avait 
déjà  absorbé  la  plus  grande  partie  du  capital  consacré  à  sa  fonda- 
tion, il  vivait  au  jour  le  jour,  non  sans  inquiétude  pour  le  len- 
demain. Quant  à  nous,  nous  avions  la  foi,  nous  espérions  que  la 
fortune  à\i  Temps  grandirait  autant  que  le  méritait  le  rare  talent 
de  Nefftzer  et  la  fermeté  de  sa  politique.  Mais  dût-il  ne  réussir 
qu'imparfaitement,  nous  étions  d'avance  résignés  au  sacrifice. 
Si  les  libéraux  ne  travaillaient  pas  eux-mômes  à  conquérir  la 
liberté,  qui  donc  les  aiderait? 

II 

De  cette  époque  datent  mes  relations  avec  M.  Adrien 
Hébrard,  un  des  esprits  les  plus  distingués  du  journalisme  fran- 
çais, et  avec  la  rédaction  du  journal.  Je  me  rappelle  encore  le 
jour  de  Tannée  1864  où  j'apportai  mon  premier  article  sur 
Daniel  Defoë  et  la  liberté  de  la  presse  en  Angleterre.  Les  foudres 
du  gouvernement  n'allaieut-elles  pas  fondre  sur  nos  tètes? 
Heureux  les  hommes  d'aujourd'hui  qui  peuvent  tout  écrire  avec 
une  entière  liberté!  Us  ne  se  doutent  pas  des  épreuves  et  des  an- 
goisses par  lesquelles  nous  avons  passé  lorsque  la  presse  n'était 
pas  libre,  lorsqu'il  suffisait  d'une  phrase  trop  vive  pour  mettre 
en  danger  l'existence  d'un  journal.  Ceux  qui  n'ont  pas  connu 
cette  époque  douloureuse  peuvent  se  plaindre  quelquefois  avec 
raison  de  l'extrême  liberté  de  la  presse,  mais  quïls  en  croient 
notre  expérience  I  Pour  l'ensemble  de  la  nation  elle-même,  pour 
la  force  et  pour  l'honneur  du  pays  rien  de  plus  dangereux  que 
le  régime  du  silence.  C'est  le  silehce  qui  conduit  aux  cata- 
strophes. Tout  vaut  mieux,  même  les  excès,  que  l'obscurité  et  les 
ténèbres.  Â  la  lumière  du  jour  on  voit  les  écueils,  on  les  évite. 
La  nuit,  le  bâtiment  court  à  sa  perte  sans  même  soupçonner  le 
péril. 

Il  m'est  impossible  de  me  reporter  à  cette  lointaine  époque 
sans  ëvoquer  deux  physionomies  fort  différentes  auxquelles  le 
Temps  a  dû  ses  premiers  succès,  celles  de  Nefftzer  et  de  Scherer. 
Nefftzer  était  un  Alsacien  trapu  et  robuste,  d'un  abord  un  peu 


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^^"^^ 


556  '  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

bourru,  d'un  aspect  un  peu  fruste,  maïs,  ayec  ces  dehors  quî  n'atti- 
raient pas,  de  lintelligence  la  plus  fine  et  la  plus  pénétrante.  Très 
laborieux,  très  instruit,  connaissant  notre  langue  à  merveille,  il 
donna  tout  de  suite  au  journal  une  direction  littéraire.  Il  ne  se  con- 
tentait pas  de  défendre  une  politique  libérale,  il  voulait  que  cette 
politique  fût  exposée  dans  le  langage  le  plus  clair  et  le  plus  cor- 
rect. Si  la  forme  intéressait  ainsi  la  délicatesse  de  son  goût,  il 
tenait  encore  plus  à  la  valeur  du  fond.  Pas  de  déclamation,  pas 
de  phrases.  La  dialectique  la  plujs  serrée,  les  questions  de  por- 
sonnes  au  second  plan,  avant  tout  la  lutte  pour  les  idées  el, 
afin  que  ces  idées  gardassent  toute  leur  élévation,  pas  de  signa- 
tures au  bas  des  articles.  Nefftzer  les  supprima  dès  que  la  loi  (ft 
permit.  À  ses  yeux,  le  journaliste  ne  devait  rien  représenlei  h 
personnel,  il  n'écrivait  pas  pour  la  satisfaction  de  son  esprit,  il 
écrivait  pour  plaider  une  cause  d'ordre  général,  pour  traiter  les 
questions  d'utilité  publique  et  immédiate. 

Quelquefois  passionné  et  même  emporté,  Nefftzer  ne  badinait 
pas  sur  la  disc>pline.  Il  fallait  qu'autour  de  lui  on  s'inspirât  bien 
de  sa  pensée  et  que  la  rédaction  tout  entière  conservât  un  carac- 
tère d'unité.  C'est  lui  qui  a  imprimé  au  journal  le  ton  de  dis- 
cussion élevé  qui  s'y  maintient  encore.  Il  voulait  que  le  Temps 
conquît  l'estime  publique  par  le  sérieux  et  par  la  dignité  de  son 
attitude.  Parmi  les  preuves  d'honnêteté  qu'il  entendait  donner,  il 
plaça  au  premier  rang  l'exactitude  des  informations.  Le  public 
de  nos  jours  est  avide  de  nouvelles  ;  vraies  ou  fausses,  il  les 
accueille  avec  complaisance.  Nefftzer  s'imposa  l'obligation  de  ne 
lui  en  donner  que  de  sûres.  C'était  d'autant  plus  difficile  et  d'ao- 
'tant  plus  onéreux  qu'il  avait  en  même  temps  la  prétention  de 
nous  renseigner  par  des  correspondances  bien  faites  sur  tout  ee 
qui  se  passait  dans  les  différentes  parties  du  monde,  comme  le 
font  les  meilleurs  journaux  anglais.  Il  pensait  avec  raison  que^ 
si  de  grands  sacrifices  étaient  nécessaires  à  l'origine  pour  obtenir 
ce  résultat,  on  en  serait  tôt  ou  tard  récompensé  par  la  confiance 
publique.  Il  ne  se  trompait  pas  dans  ses  prévisions.  C'est,  en 
effef,  la  force  et  l'honneur  du  Temps  de  n'accueillir  les  informa- 
tions qu'avec  une  extrême  réserve,  après  s'être  assuré  qu'elles  ne 
seront  pas  démenties.  Il  doit  h  ces  habitudes  de  prudence  et  de 
loyauté  une  grande  partie  de  la  bonnj  renommée  dont  il  jonit 
en  France  et  à  l'étranger.  J'ai  souvent  recueilli  dans  les  chan- 
celleries étrangères,  de  la  bouche  même  des  ambassadeurs,  le 


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AU  TEMPS   PASSÉ.  557 

témoignage  de  la  confiance  générale  qu'inspirent  des  renseigne- 
mens  si  sévèrement  contrôlés. 

Sauf  pour  la  droiture  et  la  loyauté,  Scherer  ne  ressemblait' 
en  rien  à  Nefflzer.  Sa  taille  élancée,  sa  figure  à  arêtes  vives  con- 
trastaient même  avec  la  carrure  et  avec  le  visage  épanoui  de  son 
ami.  Élevé  à  Genève,  ancien  ministre  du  culte  protestant,  il  gar- 
dait quelque  chose  du  puritain  dans  sa  tenue  sévère,  dans  la  cor- 
rection constante  de  son  attitude.  Comme  chez  Renan,  mais  dans 
un  genre  tout  différent,  le  pli  ecclésiastique  était  pris  pour  tou- 
jours; chez  Fun  la  rondeur  onctueuse  du  prêtre  catholique,  chear 
l'autre  la  rigidité  du  pasteur.  L'immense  lecture  de  Scherer,  sa 
connaissance  des  langues  étrangères  avaient  meublé  son  esprit 
d'une  foule  d'idées  et  d'aperçus  qui  le  rendaient  éminemment 
propre  à  la  critique  littéraire  et  philosophique.  Il  s'y  consacra 
dans  le  journal  avec  une  application  passionnée.  Chacun  de  ses 
articles  forçait  l'attention.  C'était  quelque  chose  de  serré  et  de 
ferme,  aussi  pénétrant  que  du  Sainte-Beuve,  avec  moins  de  sou- 
olesse  et  moins  de  charme,  avec  une  gravité  plus  soutenue. 

On  connaissait  déjà  dans  ce  temps-là  la  critique  complaisante 
qui  ne  se  donne  aucune  peine  pour  approfondir,  qui  ne  fait 
qu'efOeurer  les  sujets  en  s'épargnant  la  fatigue  de  penser  et  le 
désagrément  de  contredire.  Ce  n'était  à  aucun  degré  la  manière 
de  Scherer.  Il  ne  critiquait  pas  de  parti  pris,  il  témoignait  même 
une  certaine  bienveillance  aux  débutans  dont  le  mérite  avait 
besoin  d'être  encouragé.  Mais  aucune  réputation,  aucun  titre 
officiel,  pas  même  la  qualité  de  membre  de  l'Académie  française, 
n'influait  sur  la  liberté  de  ses  jugemens.  Il  jugeait  les  œuvres  et 
les  hommes  en  toute  indépendance  sans  qu'aucune  considération 
extérieure  fît  fléchir  sa  sévérité.  Je  ne  crois  pas  qu'il  eût  jamais 
pu  se  décider  à  écrire  une  ligne  qui  ne  fût  pas  l'expression 
exacte  de  sa  pensée,  qu'il  eût  jamais  consenti  à  atténuer,  à 
adoucir  les  angles  pour  faire  plaisir  à  quelqu'un.  Cela  le  rendait 
redoutable,  mais  cela  donnait  à  sa  critique  et  par  conséquent  au 
journal  une  autorité  indiscutée.  Son  opinion  était  de  celles  qui 
slmposent  dans  le  monde  des  lettres. 

En  politique,  même  sincérité,  même  besoin  de  dire  la  vérité 
à  ses  amis  comme  à  ses  ennemis.  Lorsque  Nefi'tzer  était  malade 
ou  absent,  Scherer  prenait  la  plume  à  sa  place.  Malgré  la  diffé- 
rence de  leurs  tempéramens,  le  public  ne  s'apercevait  pas  du 
changement.  Le  fond  de  la  doctrine  demeurait  impersonnel,  ce 


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558  REYUB  DBS  DEUX  MONDES. 

qu'il  y  a  de  plus  pur,  de  plus  élevé  et  de  plus  indépendant  des 
partis  dans  le  libéralisme.  La  liberté,  toute  la  liberté,  la  liberté 
pour  tout  le  monde,  tel  fut  le  programme  des  fondations  du 
journal,  programme  auquel  il  est  resté  invariablement  fidèle  à 
travers  les  difficultés  que  lui  suscitaient  les  luttes  des  partis  et 
leur  mutuelle  intolérance.  Ses  statuts  ne  lui  permettent  même 
pas  une  autre  ligne  de  conduite.  Partout  où  un  principe  de 
liberté  politique,  civile  ou  religieuse,  est  menacé,  il  est  tenu  de  se 
porter  h  sa  défense,  comme  le  lui  prescrivent  ceux  qui  l'ont  créé, 
Ciela  explique  pourquoi  ce  grand  organe,  qu'on  a  quelquefois  re- 
présenté bien  à  tort  comme  un  journal  protestant,  se  tient  abso- 
liûnent  en  dehors  des  luttes  confessionnelles.  S'il  entend  que  les 
protestans,  les  israélites  et  les  esprits  affranchis  de  tout  dogme 
soient  libres,  il  entend  que  les  catholiques  le  soient  aussi,  qu'au- 
cune atteinte  ne  soit  portée  à  l'exercice  de  leur  culte.  Sous  le 
second  Empire,  il  défendait  la  société  de  Saint-Yincent-de-Paol 
tracassée  par  le  pouvoir,  comme  il  défend  aujourd'hui  en  toute 
circonstance  l'Église  catholique  contre  les  violences  des  sectaires. 

A  l'époque  où  le  Temps  fut  fondé,  en  1861,  il  n'était  pas  per- 
mis d'afficher  dans  la  presse  des  opinions  républicaines.  On  ne 
prononçait  donc  pas  le  mot  défendu.  Mais  on  insistait  chaque 
jour  sur  la  néce&sité,  dans  l'intérêt  même  du  gouvernement, 
d^instituer  un  contrôle  permanent  de  ses  actes;  on  rappelait 
volontiers  la  parole  célèbre  cpii  promettait  la  liberté  comme  le 
couronnement  de  l'édifice  impérial. 

La  République  ne  pouvait  être  une  surprise  pour  de  tels 
esprits.  Ils  ne  savaient  pas  de  quelle  cause  elle  sortirait,  mais 
ils  la  prévoyaient  de  longue  date,  ils  la  considéraient  comme 
la  conséquence  inévitable  du  suffrage  universel.  Malgré  sa  brus- 
querie, la  journée  du  4  septembre  1870  ne  les  étonna  pas  outre 
mesure.  Â  l'angoisse  que  leur  causait  la  défaite  de  nos  armées  se 
mêlait  chez  eux  un  sentiment  de  délivrance.  Comment  auraient-ils 
regretté  un  gouvernement  qui  ne  leur  inspirait  aucune  confiance, 
dont  ib  n'attendaient  rien  de  bon  pour  leur  pays  et  qui  venait 
de  justifier  leurs  appréhensions  par  la  faillite  de  sa  politique? 
Ils  ne  s'attardèrent  même  pas  aux  récriminations  et,  très  fran- 
chement, très  résolument  ils  travaillèrent  à  faire  accepter  par 
tous  le  régime  nouveau.  La  République  avait  l'avantage  de  sub- 
stituer au  pouvoir  personnel  la  libre  discussion  des  affaires 
publiques.  Avec  eUe»  on  ne  serait  pas  menacé  des  surprises  que 


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▲U  TEMPS   PASSÉ.  859 

réservait  au  pays  la  toute-puissance  d'une  Tolonté  solitaire. 
D'ailleurs,  elle  ne  mettait  en  danger  aucun  intérêt,  elle  n'appar* 
tenait  à  personne,  elle  n'était  la  propriété  d'aucun  parti. 

Si  ces  sages  conseib,  si  parfaitement  d'accord  avec  la  poli* 
tique  de  M.  Thiers,  avaient  été  écoutés/ les  conservateurs  se 
seraient  épargné  bien  des  déceptions.  Leur  adhésion  loyale  et 
immédiate  leur  aurait  permis  de  conserver  une  place  dans  les 
conseils  du  gouvernement.  Ils  paient  encore  aujourd'hui  la  faute 
qu'ils  ont  commise  alors.  Malgré  l'adhésion  sincère  de  beaucoup 
d'entre  eux  à  la  forme  républicaine,  il  subsiste  à  leur  égard, 
même  à  l'égard  de  leurs  fils,  un  fonds  de  défiance  dans  les  ftmes 
populaires.  Ils  sont  venus  trop  tard  à  la  République.  S'ils  y 
étaient  venus  plus  tôt,  ils  l'auraient  consolidée  en  y  prenant  une 
place  que  leur  libéralisme,  leur  intelligence  et  leur  fortune  mé* 
ritaient.  Les  deux  dates  fatales  du  24  et  du  16  mai  auraient  été 
évitées.  Nous  aurions  conservé  dans  la  constitution  d'un  parti 
tory,  d'une  droite  républicaine,  un  élément  de  force  dont  nous 
aurions  besoin  pour  résister  à  la  poussée  du  parti  révolution* 
naire.  Ce  n^est  pas  la  faute  du  journal  le  Temps  si  un  tel  résuU 
tat  n'a  pas  été  obtenu.  Il  a  travaillé  à  l'obtenir  avec  un  courage, 
avec  une  persévérance  méritoires. 

III 

Ce  n'est  pas  non  plus  la  faute  de  quelques  périodiques  dont 
l'histoire  se  lie  à  celle  de  l'opposition  sous  le  second  Empire  :  en 
première  ligne  de  la  Revue  des  Deux  Mondes.  Ce  grand  organe, 
dirigé  alors  avec  tant  de  fermeté  par  François  Buloz,  ne  déserta 
pas  un  instant  la  cause  libérale.  Surveillé  de  très  près  par  le 
gouvernement,  obligé  à  une  extrême  prudence,  il  n'attaquait  pas 
de  front  les  institutions  impériales,  il  usait  des  précautions  ora- 
toires qu'exigeait  le  régime  draconien  de  la  presse.  Mais  il  n'ap- 
prouvait que  les  bonnes  choses,  il  se  réservait  sur  les  autres, 
indiquant  d'une  façon  discrète,  sensible  cependant  pour  le  public, 
les  points  sur  lesquels  il  n'était  pas  d'accord  avec  le  pouvoir. 
Cette  opposition  mesurée,  qui  procédait  par  voie  de  réticences, 
d'allusions  et  de  comparaisons  avec  l'étranger,  avait  quelquefois 
le  don  d'exaspérer  les  maîtres  du  jour.  On  faisait  dire  alors  au 
directeur  de  la  Revue  qu'il  eût  à  se  bien  tenir,  qu'on  ne  suppor-- 
tarait  pas  plus  longtemps  cette  guerre  de  coups  d'épingle.  J'ai 


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560  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

VU  le  moment  où  François  Buloz,  qui  voulait  avant  tout  sau- 
ver son  œiïvre,  sa  création  personnelle,  irait  s'installer  à  Genève 
pour  échapper  aux  foudres  impériales.  Il  l'aurait  fait,  comme  il 
le  laissait  entrevoir,  si  de  puissantes  amitiés  n'étaient  intervenues 
entre  le  gouvernement  et  lui.  On  fit  entendre  au  gouvernement 
que  ce  serait  une  honte  de  priver  la  France  d'un  organe  si 
estimé  et  si  répandu  dans  le  monde  entier  ;  à  François  Buioz 
qu'il  y  aurait  peut-être  quelque  danger,  même  pour  lui,  à  s'éloi- 
gner d'un  centre  tel  que  Paris,  d'une  vie  intellectuelle  si  variée 
et  si  puissante.  L'intérêt  de  la  Revue,  qui  dominait  toute  sa  vie, 
le  décida  à  rester.  Mais  aussi,  quel  cri  de  délivrance  lorsque 
l'Empire  succomba  sous  le  poids  de  ses  fautes  !  Toutes  les  ran- 
cunes accumulées  contre  un  régime  qui,  depuis  tant  d'années, 
opprimait  la  pensée  se  déchaînèrent  alors  librement.  François 
BuIoz  ne  pouvait  ni  oublier  ni  pardonner  à  l'Empire  les  angoisses 
qu'on  lui  avait  causées. 

J'ai  connu  peu  d'hommes  plus  entièrement  possédés  par  une 
pensée  unique  que  ce  journaliste  de  premier  ordre.  Il  était  d^une 
humeur  parfois  difficile,  mais  d'un  discernement  très  sûr.  11  ne 
se  trompait  pas  sur  la  valeur  des  articles  qu'on  lui  apportait.  Il 
les  jugeait  au  point  de  vue  de  l'accueil  que  leur  feraient  les  lec- 
,teurs  de  la  Revue.  ïl  ne  faisait  pas  de  concessions,  même  aux 
meilleurs  écrivains,  même  à  George  Sand,  à  Cousin,  à  Renan,  à 
Taine,  lorsque  ceux-ci  couraient  le  risque  de  froisser  le  public 
Ce  n'est  pas  qu'il  flattât  l'opinion  populaire.  Il  ne  poursuivait 
que  des  succès  de  bon^aloi,  mais  il  se  considérait  comme  le 
meilleur  juge,  comme  le  juge  presque  infaillible  des  conditions 
du  succès.  Il  me  donna  une  fois  son  avis  motivé  sur  deux  articles 
que  je  lui  apportais.  Il  me  conseilla  de  les  condenser,  de  les 
ramasser  en  un  et,  quoique  j'eusse  comniencé  par  résister,  je  te 
obligé  de  reconnaître  après  discussion  qu'il  avait  raison  contre 
moi. 

Nous  eûmes  surtout  de  fréquentes  relations  pendant  le  siège 
de  Paris.  La  plupart  des  rédacteurs  de  la  Revue  avaient  quitté  U 
capitale.  Quelques  amis  de  la  maison  restaient  seuls,  entre  autres 
Caro,  Emile  Beaussire  et  moi.  Avec  l'opiniâtreté  de  son  caractère, 
Buloz  voulait  cependant  que  la  Revue  parût.  Pour  répondre  à  son 
désir,  nous  fûmes  obligés  de  nous  multiplier  :  il  nous  arriva  p«û' 
dant  plusieurs  mois  de  suite  de  donner  un  article  dans  chaqnô 
numéro.  Pour  ma  part,  je  fus  chargé  de  tout  ce  qui  concernait 


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▲U   TEMPS   PASSÉ.  561 

la  guerre  dans  l'Est,  Strasbourg,  Metz,  Verdun,  Longwy.  J'écri- 
vais à  tâtons  d'après  ma  connaissance  des  lieux,  d'après  les  bribes 
de  renseignemens  qui  nous  arrivaient  par  les  légations  et  par 
des  fragmens  de  journaux  étrangers.  La  veille  du  1^^  et  du  15  de 
chaque  mois,  François  fiuloz  était  en  proie  à  la  plus  vive  anxiété. 
Aurait-il  assez  de  matière  pour  le  numéro  du  lendemain?  Quoi- 
qu'il fût  ardent  patriote,  cette  crainte  dominait  pour  un  jour  chez 
lui  toute  autre  préoccupation.  Il  se  demandait  avec  angoisse  si  la 
Revue  paraîtrait.  Deux  fois,  pendant  le  siège  de  Paris,  je  le  trouvai 
dans  son  cabinet  abattu,  accablé,  et  je  lui  demandai  aussitôt  si 
nous  avions  perdu  une  nouvelle  bataille.  «  Il  s'agit  de  bien  autre 
chose,  me  répondit-il  brusquement  :  la  Revue  ne  paraîtra  peut- 
être  pas  demain  !  »  Cet  effroyable  malheur,  le  plus  grand  dont  il 
fût  menacé,  lui  faisait  pour  un  instant  oublier  tout  reste. 

J'avais  aussi  des  relations  plus  rares,  cordiales  cependant, 
avec  une  autre  revue,  le  Correspondanty  où  fut  publiée  la  plus* 
grande  partie  de  mon  travail  sur  Gœthe.  C'était  une  nudson  de 
très  belle  tenue  qui  représentait  la  fraction  la  plus  libérale  du 
monde  religieux,  en  opposition  avec  les  doctrines  ultramontaines 
et  intransigeantes  de  r Univers.  Quelques-uns  des  amis  de  la  pre- 
mière heure  du  Correspondant^  comme  Montalembe]::t  et  Fal- 
loux,  avaient  commis  la  faute  d'approuver  les  débuts  politiques 
de  Napoléon  III,  par  crainte  de  la  démagogie.  Mais,  conmie  ils 
aimaient  sincèrement  la  liberté,  ils  n'avaient  pas  tardé  à  s'aper- 
cevoir des  dangers  que  le  pouvoir  personnel  faisait  courir  à  leurs 
propres  idées.  La  conduite  équivoque  de  l'Empereur  entre 
l'Italie,  la  grande  favorite,  et  le  Souverain  Pontife  qu'il  préten- 
dait ménager  tout  en  préparant  l'unité  italienne,  les  détachait 
peu  à  peu  du  régime  impérial.  Dans  les  dernières  années  de 
l'Empire,  ils  augmentaient  le  nombre  des  mécontens.  Ils  incar- 
naient la  partie  religieuse  de  l'opposition,  comme  le  Siècle  et 
r  Opinion  nationale  en  incarnaient  la  partie  démocratique. 

En  somme,  si  on  y  comprend  le  Courrier  du  Dimanche  et  le 
Journal  des  Débats,  dont  la  rédaction  était  si  distinguée,  les  jour- 
nalistes de  la  presse  indépendante,  depuis  Rochefort,  Ranc  et 
Brisson,  les  derniers  survivans  de  cette  époque  héroïque,  jusqu'à 
J.-J.  Weiss  et  Prévost-Paradol,  n'avaient  entre  eux  qu'un  lien 
commun,  l'opposition  à.  la  politique  impériale.  Les  uns  la  vou- 
laient plus  religieuse,  les  autres  plus  libérale  ou  plus  démocra- 
tique, tous  la  voulaient  différente. 

TOMB  zxxvu.  —  1907.  36 


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.562  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


IV 


> 


Au  premier  rang  de  ces  opposons,  il  faut  placer  une  revues 
qui  n*a  eu  qu'une  courte  existence,  mais  que  de  grands  talens  ont 
illustrée,  la  Revue  Nationale,  De  tous  les  recueils  auxquels  j'ai 
collaboré,  c*est  celui  que  j'ai  le  mieux  connu.  Il  avait  eu  pour 
fondateur  un  homme  que  rien  ne  préparait  à  la  politique,  mais 
auquel  ne  déplaisait  pas  l'espérance  de  jouer  un  rôle,  l'idée  de 
faire  concurrence  à  la  Revue  des  Deux  Mondes  et  de  devenir  à- 
son  tour  une  puissance  avec  laquelle  le  monde  des  lettres  et  le-s 
monde  politique  seraient  obligés  de  compter.  C'était  l'éditeur 
Charpentier  qui  avait  fait  sa  réputation  et  sa  fortune  en  créant  le 
volume  in-12  à  couverture  jaune  et  en  le  vendant  3  fin.  80.  Pa 
l'ensemble  de  ses  idées  il  représentait  bien  l'esprit  moyen  de  la 
bourgeoisie  française,  très  conservatrice  au  fond,  ennemie  de 
boule versemens,  mais  raisonneuse,  frondeuse  et  libérale.  Comime 
beaucoup  de  conservateurs,  il  avait  dû  voter  à  l'origine  pour  le 
Prince  Président,  par  crainte  du  spectre  rouge.  Mais  la  politique 
impériale  s'était  chargée  de  le  guérir  de  l'Empire.  A  force  de 
frotter  aux  écrivains  dont  il  éditait  les  œuvres,  il  avait  acquit  -is 
un  vernis  littéraire  dont  il  se  servait  très  habilement  dans  Tin- -in- 
térêt de  son  commerce.  

Personne  ne  s'entendait  à  rédiger  un  traité  tomme  lui.  HXHl 
affectait  la  bonhomie  :  il  avait  l'air  d'ouvrir  à  son  interlocuteur ^^cii^f 
le  fond  de  sa  pensée,  il  parlait  de  toute  autre  chose  que  de  l^  -Ma 
convention  littéraire  qu'on  allait  signer;  religion,  politique,  liti^^-t- 
térature,  tout  lui  était  bon  pour  endormir  la  défiance.  Il  parlaSc-^^* 
longuement,  pesamment,  jusqu'à  ce  qu'il  vît  rinterlocuteur^K^-i'» 
étourdi  et  abattu  par  ce  verbiage,  sur  le  point  de  demander  grâce^^»*^- 
Au  moment  où  on  s'y  attendait  le  moins,  il  tirait  tout  à  coup  1-^  ï® 
traité  de  sa  poche  et  ne  laissait  pas  au  malheureux  le  temps  de  s^^  ^ 
reconnaître.  A  ce  métier,  il  avait  sondé  les  reins  de  beaucou  -^ciJP 
d'écrivains.  Il  distinguait  à  merveille  ceux  qui  étaient  capables^ ^ 
de  défendre  énergiquement  et  habilement  leurs  intérêts  dti-^  ^ 
esprits  accommodsms  et  concilians  dont  un  éditeur  avisé,  tel  qu'r  '^ 
Tétait  lui-même,  pouvait  venir  facilement  à  bout.  Là  où  le  publii 
jugeant  sur  les  apparences,  se  serait  trompé,  il  démêlait  la  vérit 
Qui  aurait  cru,  par  exemple,  que  Sainte-Beuve,  si  subtil  et  si  p« 
nétrant  en  toutes  choses,  n'entendait  rien  à  la  défense  de 


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AU    TBMP8   PA88É.  563 

droits  d'auteur  et  que  Victor  Hugo  au  contraire,  tout  en  ayant 
Tair  de  planer  dans  les  nues  et  Michelet,  tout  en  paraissant 
absorbé  par  les  idées  générales,  savaient  tous  deux  défendre  leurs 
intérêts  littéraires  avec  la  précision  et  la  finesse  d'un  avoué? 

La  naissance  de  la  Revue  Nationale  y  le  10  novembre  1860^ 
coïncidait  presque  avec  les  décrets  du  24  novembre  de  la  même 
année  qui  indiquaient  une  détente  dans  la  politique  gouverne- 
mentale. Le  Corps  législatif  que  le  public  entendait  à  peine  de 
loin,  qui  ne  tenait  qu'une  place  insignifiante  dans  la  vie  du  pays, 
recouvrait  une  partie  des  libertés  dont  avaient  joui  les*assemblées 
antérieures,  la  publicité  des  débats,  le  droit  d'adresse,  le  droit 
d'amendement.  Il  lui  manquait  encore  le  droit  d'interpellation  et 
le  droit  d'initiative.  En  dépit  de  ces  lacunes,  le  progrès  obtenu 
paraissait  assez  sérieux  pour  réjouir  les  libéraux.  On  regrettait 
qu'il  ne  fût  pas  plus  complet,  on  regrettait  surtout  qu'il  fût  pré- 
senté comme  une  faveur,  et  non  comme  un  droit.  C'était  toujours 
le  pouvoir  personnel  qui  octroyait  quelque  cbose  et  non  la  sou^ 
veraineté  nationale  qui  s'exerçait.  Mais  le  régime  avait  été  si 
dur  dans  les  années  précédentes  qu'on  ne  songeait  pas  à  y  re- 
garder de  si  près.  Dans  cette  chambre  hermétiquement  fermée 
qu'avait  été  la  France  pendant  neuf  années,  c'était  un  peu  d'air 
pur  et  respirable  qui  pénétrait. 

C'est  ce  qu'expliquait,  dans  la  première  chronique  politique 
de  la  Bévue  Nationale j  un  des  hommes  les  plus  courageux  et  les 
plus  distingués  de  cette  époque,  Lanfrey.  Charpentier  avait  eu 
la  main  particulièrement  heureuse  en  choisissant  pour  la  partie 
politique  de  sa  revue  un  publiciste  de  cette  envergure.  Avec  ses 
joues  roses,  son  teint  frais,  ses  yeux  bleus  et  sa  figure  de  ché- 
rubin, Lanfrey  était  une  des  natures  les  plus  énergiques  que 
j'aie  connues. 

Le  silence  des  premières  années  de  l'Empire  froissait  profon- 
dément en  lui  ses  instincts  libéraux,  la  haute  idée  qu'il  se  faisait 
de  la  dignité  d'un  grand  peuple  et  des  droits  de  chaque  citoyen 
dans  un  pays  tel  que  la  France.  Il  n'avait  pas  eu  de  peine  à 
reconnaître  que  l'origine  du  mal,  la  fortune  du  second  Empire, 
tenait  aux  grands  souvenirs  qu'avait  laissés  dans  les  âmes  popu- 
laires la  légende  napoléonienne.  Le  neveu  de  Napoléon  héritait 
de  la  gloire  de  son  oncle.  Serait-il  donc  impossible  de  détruire 
la  légende,  de  montrer  à  ce  peuple  crédule  et  abusé  tout  le  mai 
que  lui  avait  fait  le  conquérant?  L'appauvrissement  de  la  race 


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564  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dont  on  avait  envoyé  mourir  les  enfans  sur  tant  de  champs  de 
bataille,  la  diminution  du  territoire  de  la  France,  la  coalition 
de  TEurope  contre  nous  :  autant  de  griefs  que  Lanfrey  ressas- 
sait dans  sa  pensée  avec  un  sentiment  analogue  h  celui  qu'a 
exprimé  dans  les  ïambes  Auguste  Barbier  :  une  haine  implacable. 
De  là  celte  Histoire  de  Napoléon  I''  où  il  ne  faut  chercher  ni 
vérité,  ni  justice,  ni  impartialité  :  véritable  pamphlet  où  le  polé- 
miste exhale  toute  sa  rancime.  Le  même  homnpte  qui  écrivait 
des  pages  si  violentes  était  plein  de  douceur,  d'élégance  et  de 
bonne  grâce  dans  iïntimité.  Sa  vieille  amie,  la  spiritaeQe 
M"*  Jaubert,  sœur  de  d'Alton-Shée,  Tavait  surnommé  ferocmo 
pour  indiquer  qu'il  n'était  féroce  qu'à  la  surface,  lorsqu'il  jouait 
un  rôle  en  public. 

La  presse  restait  soumise  à  un  régime  exceptionnel.  Mais  dans 
une  circulaire  célèbre  M.  de  Persigny,  ministre  de  l'Intérieur, 
recommandait  à  ses  préfets  de  ne  pas  abuser  du  pouvoir  discré- 
tionnaire de  l'administration.  Lui-même  se  déclarait  disposé  à 
favoriser  dans  le  pays  des  habitudes  de  libre  discussion.  C'était 
toujours  au  fond  la  même  manière  de  procéder,  l'octroi  d'une 
certaine  liberté  dans  la  mesure  où  le  pouvoir  n'en  serait  pas 
gêné,  une  autorisation  provisoire  donnée  d'en  haut  avec  la  faculté 
de  la  retirer  si  on  en  abusait  contre  lui.  La  Revue  Nationale  enre- 
gistrait et  acceptait  le  bienfait  sans  dissimuler  à  ses  lecteurs 
qu'il  n'y  avait  là  que  l'apparence  de  la  liberté.  Elle  ne  dissimolait 
pas  non  plus  que  la  presse  ne  pourrait  retrouver  son  ancien  éclat, 
l'éclat  qui  l'avait  illustrée  sous  des  gouvememens  libres,  que  si  le 
public  lui-même  s'intéressait  aux  grandes  questions  politiques, 
au  lieu  de  ne  chercher  dans  les  journaux,  conune  on  le  faisait 
depuis  quelques  années,  que  des  anecdotes,  des  commérages  et 
des  scandales.  Elle  ne  se  relèverait  que  si  ses  lecteurs,  las  de  cet 
abaissement,  exigeaient  d'elle  autre  chose.  Deux  esprits  très  diffé- 
rens,  Victor  Foucher  et  Taxile  Delord,  insistaient  sur  le  tort  que 
les  journaux  se  faisaient  à  eux-mêmes^  depuis  l'établissement  du 
second  Empire,  sur  la  nécessité  qui  s'imposait  désormais  à  eux 
de  relever  le  niveau  et  la  valeur  morale  de  leur  rédaction. 

Si  les  décrets  du  24  novembre  1 860  avaient  donné  à  la  presse 
et  au  public  l'illusion  de  la  liberté,  le  ministre  de  l'Intérieur  se 
chargea  bien  vite  de  dissiper  lui-même  ce  rêve  en  frappant  un  des 
organes  les  mieux  rédigés  de  l'opposition ,  le  Courrier  du  Di- 
manche. Il  représentait  cet  acte,  dont  il  revendiquait  hautement 


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AU  TEMPS   PASSÉ.  565 

la  responsabilité,  comme  un  fait  exceptionnel.  Gela  voulait  dire, 
—  et  personne  ne  pouvait  s'y  tromper,  —  que  le  gouvernement 
entendait  ne  pas  renoncer  aux  mesures  d'exception.  Tous  les 
journaux  le  comprirent  ainsi.  Le  régime  du  droit  ne  commençait 
pas  encore  pour  eux.  Tout  au  plus  pouvaient-ils  compter  sur  une 
tolérance  un  peu  plus  grande  qu'autrefois.  Il  n'en  résultait  pas 
moins  un  certain  ébranlement  dans  les  esprits,  une  secousse  de 
l'opinion,  la  pensée  que  le  pouvoir  personnel  reconnaissait  lui- 
même  te  difficulté  de  vivre  toujours  en  dehors  et  au-dessus  de 
la  nation.  Il  semblait  appeler  à  son  secours  des  bonnes  volontés 
indépendantes.  C'est  pour  les  recueillir,  pour  profiter  de  cet  état 
d'esprit  nouveau  que  se  créaient  presque  à  la  même  date  le 
journal  le  Temps  et  la  Revm  Nationale. 

Ces  deux  organes  indépendans  offraient  aux  libéraux  l'occa- 
sion de  se  grouper,  d'essayer  leurs  forces,  de  substituer  à 
l'émiettement  des  résistances  un  centre  de  pensées  et  d'action. 
C'est  dans  la  même  intention  que,  sous  l'énergique  impulsion  du 
comte  d'Hausson ville,  les  opposans  de  Lorraine  publiaient  chaque 
année  sous  le  titre  Varia  un  volume  de  politique  et  de  morale. 
En  ne  paraissant  qu'à  des  intervalles  irréguliers,  en  mettant  leur 
opposition  en  volumes  au  lieu  de  la  mettre  en  feuilles  volantes, 
s'ils  échappaient  aux  dangers  qui  menaçaient  les  périodiques,  ils 
n'en  contribuaient  pas  moins  au  réveil  «de  l'esprit  public.  La 
grosse  affaire  était  alors  de  faire  pénétrer  partout,  en  province 
aussi  bien  qu'à  Paris,  l'idée  d'une  résistance  nécessaire,  d'un 
contrôle  à  exercer  sur  les  velléités  du  pouvoir  personnel. 


En  repassant  les  souvenirs  de  ma  collaboration  à  la  Revue 
Nationale j  j'ai  plaisir  à  évoquer  des  physionomies  très  parisiennes, 
très  dignes  de  n'être  pas  oubliées  des  générations  qui  leur  ont  suc- 
cédé. D'abord,  mon  camarade  de  l'École  normale  supérieure 
Eugène  Yung,  rédacteur  habituel  du  journal  des  Débats^  esprit 
doux  et  aimable,  qui  cachait  sous  la  grâce  des  formes  beaucoup 
de  vaillance  et  de  fermeté.  C'est  lui  qui,  sous  le  second  Empire, 
organisa  à  l'Athénée  une  série  de  conférences  avec  le  dessein 
secret  de  ressusciter  au  milieu  de  la  France  endormie  le  goût  de 
la  parole,  le  besoin  des  plaisirs  de  l'esprit  et  par  là  même  le 
désir  de  la  liberté.  Il  est  mort  trop  tôt,  après  une  vie  presque 


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566  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

tout  entière  consacrée  à  la  presse,  au  moment  où  il  dirigeait  avec 
un  grand  tact  la  Revtte  politique  et  littéraire.  Nous  nous  con- 
naissions depuis  si  longtemps,  nous  avions  l'un  dans  Vautre  une 
confiance  si  entière  qu'il  m'autorisait  à  remplir,  sans  même  le 
consulter,  les  deux  premières  pages  de  la  Revue  littéraire  chaque 
fois  que  je  trouverais  un  sujet  politique  intéressant.  Deux  jours 
avant  la  date  où  se  publiait  le  numéro,  je  n'avais  qu'à  porter 
l'article  directement  à  l'imprimerie.  Eugène  Yung  ne  voulait  pas 
que  l'article  fût  signé,  afin  de  me  laisser  toute  liberté  de  juger 
les  hommes  et  les  choses.  Peu  de  nos  camarades  ont  eu  au  même 
degré  que  cet  écrivain  bienveillant  et  charmant  le  respect  de 
l'opinion  des  autres,  le  sens  très  net  du  libéralisme.  Toute 
atteinte  portée  à  la  liberté,  même  de  ses  adversaires,  lui  était 
une  soufiErance.  On  n'est  du  reste  libéral  et  même  républicain 
qu'à  ce  prix.  Les  majorités  .{ui  écrasent  de  leur  poids  les  mino- 
rités dissidentes  peuvent  se  qualifier  de  républicaines.  Au  fond, 
ce  n'est  plus  l'esprit  de  la  République  qu'elles  représentent  :  c'est 
l'esprit  de  Louis  XIV,  de  la  Convention  et  de  l'Empire. 

J'ai  dû  à  la  Bévue  Nationale  l'amitié  de  deux  poètes  qui  ont 
eu  de  la  réputation,  mais  qui,  conogme  Eugène  Manuel,  n'ont 
peut-être  pas  été  jusqu'au  bout  de  leur  destinée,  et  qui  méritaient 
d'être  plus  connus  et  plus  appréciés.  Deux  œuvres  recommandent 
le  nom  de  Louis  Ratisbonne  :  La  comédie  enfantine  qui  a  fait  la 
joie  de  tant  de  familles,  et  dont  quelques  vers  délicats  sont 
justement  cités  dans  les  anthologies  à  l'usage  de  la  jeunesse,  et 
la  traduction  de  la  Divine  Comédie. 

C'était  une  nature  essentiellement  poétique,  peu  faite  pour 
d'autres  travaux  que  des  travaux  d'imagination.  II  est  mort  sons- 
bibliothécaire  du  Sénat,  très  poli,  très  cordial,  mais  plus  disposé 
à  s'absorber  dans  son  rêve  qu'à  manier  les  livres  dont  il  avait  la 
garde.  Je  lui  conserve  une  profonde  reconnaissance  pour  m'avoir 
fait  connaître  sa  sœur,  M°*  Alexandre  Singer,  une  des  personnes 
les  meilleures  et  les  plus  spirituelles  de  notre  temps.  Que 
d'heures  délicieuses  nous  avons  passées  dans  le  salon  si  hospita 
lier  du  quai  Malaquais  et  dans  le  splendide  château  de  Neufmou- 
tiers  1  Nous  y  rencontrions  Octave  Feuillet  et  sa  femme,  si  fins 
tous  deux,  Amédée  Achard,  John  Lemoinne,  la  comtesse  de 
Chambrun,  Adolphe  Franck,  le  prince  Georges  Bibesco,  Prévost 
Paradol,  le  prince  Albert  de  Monaco.  La  maîtresse  de  la  maison, 
dont  la  vieillesse  est  assombrie  par  des  chagrins  intimes,  garde 


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AU  TEBIPS   PASSÉ.  567 

^oore  sous  son  voile  de  deuil  toute  la  vivacité  de  son  intel- 
"&^»ce,  toute  la  bonté  exquise  de  son  cœur.  M.  Emile  OUivier, 
^*  ^^runetière  (1)  et  moi,  tous  trois  témoins  du  passé,  nous  savons 
^®    cjTiWe  amitié  sûre  et  fidèle  nous  conserve  dans  le  présent. 

XJn  autre  poète,  délicat  et  charmant,  Edouard  Grenier,  appar- 
*®*^^^it  également  à  notre  société.  S'il  avait  eu  plus  de  persévé- 
f^^^c:e,  plus  de  suite  dans  les  idées,  en  un  mot  plus  d^ambition, 
^^     ^^"vait  reçu  de  la  nature   les  plus  beaux  dons  perfectionnés 
^l^^iore  par  une  excellente  éducation.  Originaire  de  Baume-les- 
^•xnes  en  Franche-Comté,  où  il  conservait  avec  un  soin  pieux  la 
^^^^son  paternelle,  il  avait  commencé  par  être  attaché  d'ambas- 
sade en  Allemagne  pendant  que  Lamartine  dirigeait  les  Affaires 
^^^ngères.  Élevé  dans  les  idées  du  plus  pur  libéralisme,  indé-* 
^^^ndant  par  caractère  et  par  situation  de  fortune,  il  abandonna 
^Volontairement  la  diplomatie  pour  ne  pas  servir  le  gouvernement 
impérial.  A  ce  moment  et  plus  tard  il  aurait  pu  peut-être  jouer 
^ans   l'opposition  un  rôle  politique.  Mais  il  était  trop  artiste, 
^op  occupé  de  la  musique  et  du  charme  des  vers  pour  parler  le 
langage  un  peu  rude  des  militans.  Et  cependant,  je  me  rappelle 
<pielques  pièces  de  lui  toutes  vibrantes  d'émotion  patriotique,  de 
l'allure  la  plus  fière  et  la  plus  noble,  où  retentit  comme  un  écho 
des  poésies  vengeresses  de  Victor  Hugo.  Au  fond,  personne  ne 
jugeait  l'Empire  plus  sévèrement  que  lui.  Mais  il  aimait  mieux 
en  détourner  ses  regards,  se  consoler  de  vivre  sous  un  tel  régime 
en  se  réfugiant  dans  le  monde  de  la  pensée  et  de  la  poésie. 

Même  parmi  les  sujets  purement  historiques,  quelle  carrière 
ouverte  à  une  imagination  aussi  ardente  que  la  sienne  :  la  Po- 
logne sacrifiée  et  non  résignée,  l'Italie  frémissante!  Sous  l'im- 
pression des  événemens  contemporains  il  arriva  à  Edouard  Gre- 
nier de  ne  pouvoir  contenir  l'indignation  ou  la  pitié  dont  il  était 
assailli.  Il  les  exprima  alors  dans  une  langue  forte  et  sobre.  Il 
semble  toutefois  que  son  vrai  domaine  fût  le  sentiment,  toutes 
les  nuances,  toutes  les  délicatesses  de  l'amitié  et  de  l'amour.  Il 
était  de  ces  natures  tendres  qui  ont  un  besoin  constant  d'affection. 
Ses  relations  avec  le  fils  de  M"*  Amable  Tas  tu,  avec  les  deux 


(1)  Avant  de  mourir,  Bninetière  a  vu  son  nom  tracé  à  cette  page.  Je  l'y  laisse 
Comme  on  souTenir  cher  et  douloureux  de  notre  très  ancienne  amitié.  Je  n'offen- 
merai  paa  ba  mémoire  en  disant  que  M"*  Alexandre  Singer  était  une  des  personnes 
<|u'il  estimait  le  plus,  et  qu'il  a  correspondu  avec  elle  jusqu'aux  derniers  jours  de 


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568  REVUE   DES  DEUX  MOMDES. 

Ghazaly  continuaient  dans  l'âge  mûr  et  jusque  dans  la  vieillesse 
Fétroite  intimité  du  collège.  Surtout  il  aimait  la  société  des 
femmes.  L'extrême  distinction  de  ses  manières,  Télégance  de  sa 
tenue,  sa  belle  figure  encadrée  d'une  barbe  fine  lui  valurent 
quelques  conquêtes.  En  véritable  chevalier,  il  ne  s'en  vantait  pas, 
il  n'en  parlait  jamais.  Mais  le  jeu  de  ses  regards,  l'épanouisse- 
ment et  le  rayonnement  de  sa  physionomie  trahissaient  les  joies 
profondes  de  sa  vie  intérieure.  Sans  qu'il  m'eût  fait  aucune  con- 
fidence, je  l'ai  toujours  connu  amoureux.  Il  l'était  encore  au 
moment  de  mourir. 

Tout  autre  était  Louis  Ménard,  mon  camarade*  et  mon  voisin, 
dont  M.  Maurice  Barrés  a  tracé  ici  même  un  portrait  fidèle.  Cet 
Athénien  de  Paris,  quoique  appartenant  comme  Edouard  Grenier 
à  la  bourgeoisie  aisée,  quoique  propriétaire  d'une  maison  sur  la 
place  de  la  Sorbonne,  affectait  la  négligence  d'un  bohème.  On 
ne  le  rencontrait  jamais  que  vêtu  pauvrement,  avec  des  chemises 
de  couleur  nouées  par  un  cordon,  des  vestons  défraîchis  et  des 
pantalons  élimés.  Extérieurement,  il  paraissait  ne  conserver  de 
la  Grèce  que  le  cynisme  de  Diègène.  Au  fond,  il  comprenait,  il 
rendait  même  la  beauté  du  génie  grec  avec  une  âme  d'artiste. 
Sa  prose  et  bes  vers  s'inspirent  des  plus  pures  traditions  de  l'art 
antique.  Indifférent  à  tous  les  dogmes,  il  n'a  qu'une  religion,  le 
culte  du  beau.  Bien  peu  de  modernes  se  sont  pénétrés  au  même 
degré  que  lui  de  l'esprit  du  paganisme.  Sa  pensée  habite  Athènes 
au  temps  de  Périclès  ;  par  un  effort  de  son  imagination  toujours 
tendue  il  se  fait  le  contemporain  de  Socrate,  d'Alcibiade,  de  Pla- 
ton, de  Phidias.  Il  vit  dans  un  rêve  délicieux,  dans  le  domaine 
de  la  pensée  pure,  jusqu'au  jour  où  la  réalité  le  saisit  pour  le 
ramener  brusquement  en  France  et  h  Paris.  Son  amour  du  beau 
le  rend  plus  sensible  qu'un  autre  à  tous  les  aspects  de  la  beauté. 
Je  me  rappelle  encore  l'émotion  profonde  qu'il  éprouva  lors- 
qu'un visage  de  femme  rencontré  dans  le  quartier  Latin  lui  appa- 
rut comme  l'idéal  rêvé.  Il  se  défendit  contre  cette  impression 
rapide  et  forte,  il  essaya  de  résister.  11  se  reprochait  de  déchoir 
en  passant  de  la  contemplation  du  beau  en  soi,  du  beau  absolu 
au  culte  d'une  idole  passagère.  Son  esprit  fier  et  indépendant  se 
révoltait  contre  la  tyrannie  d'une  rencontre.  Il  la  subit  néan- 
moins avec  un  frémissement  de  colère  qui  ne  le  sauva  pas  de  la 
chute  finale.  De  tous  les  drames  intimes  auxquels  il  m'a  été 
donné  d'assister,  je  n'en  ai  guère  connu  de  plus  poignant  :  d'an 


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AU  TEMPS   PASSÉ.  569 

c6té  l'orgueil,  la  superbe  de  la  philosophie  païenne  la  plus  spiri- 
tualiste,  de  l'autre  le  charme,  la  grâce,  la  beauté,  toutes  les  sé- 
ductions des  sens.  Celles-ci  finirent  naturellement  par  l'emporter. 
Comment  un  esprit  si  délicat,  nourri  de  la  moelle  des  anciens, 
de  ce  qu'il  y  a  de  plus  poétique  et  de  plus  pur  dans  Homère, 
dans  Hésiode,  dans  les  tragiques  grecs,  en  arriva-t-il  à  pro- 
fesser en  politique  les  opinions  les  plus  avancées?  La  haine  de 
l'Empire,  très  vivace  chez  Louis  Ménard,  ne  suffit  pas  à  expliquer 
ce  phénomène.  D'ailleurs,  l'Empire  était  mort  lorsque  je  surpris 
chez  lui  un  mouvement  de  colère  inattendu.  C'était  au  lendemain 
de  la  Commune.  Il  me  semblait  que  le  massacre  de&  otages  et  les 
incendies  allumés  dans  Paris  devaient  répugner  à  cette  nature 
de  poète  et  d'artiste.  Je  me  trompais.  Toute  sa  sympathie  allait 
aux  Communards.  Il  les  plaignait,  il  accusait  de  barbarie  et  de 
cruauté  les  troupes  venues  de  Versailles,  les  Versaillais  conune 
on  disait  alors.  Peut-être  était-ce  le  résultat  de  sa  générosité 
naturelle,  un  fonds  de  pitié  pour  les  vaincus  dont  il  avait 
lui-même  fait  partie  si  longtemps,  le  mépris  de  la  race  des  vain- 
queurs, le  souvenir  amer  des  mensonges  par  lesquels  le  gouver- 
nement militaire  de  Paris  avait  pendant  le  siège  abusé  la  popu- 
lation parisienne  et  provoqué  l'explosion  de  la  Commune. 
Comme  par  un  souvenir  de  l'éducation  chrétienne  qu^il  répu- 
diait, la  souffrance  et  la  défaite  attiraient  irrésistiblement  Louis 
Mënard.  Pendant  que  son  esprit  habitait  avec  une  sérénité 
poétique  l'Olympe  du  paganisme,  son  âme  était  saisie  involon- 
tairement de  l'immense  sentiment  de  pitié  que  les  premiers 
chrétiens  révélaient  au  monde. 

VI 

Parmi  les  foyers  intellectuels  qui,  sous  le  second  Empire, 
subsistaient  à  Paris  en  dehors  du  monde  de  la  Cour  et  des  per- 
sonnages officiels,  il  n'est  que  juste  de  rappeler  quelques  salons 
choisis.  Je  ne  les  ai  pas  connus  tous.  On  me  permettra  de  donner 
un  souvenir  à  ceux  que  je  fréquentais.  Le  premier  en  date  et  en 
importance  est  celui  du  duc  Victor  de  Broglie,  ancien  pair  de 
France,  ancien  ministre  du  roi  Louis-Philippe.  J'y  avais  été 
introduit  de  bonne  heure  par  mon  ami  de  Lorraine,  le  comte 
dUaussonville,  gendre  du  maître  de  la  maison.  Maison  ouverte 
à  un  très  petit  nombre  de  personnes,  mais  ouverte  tous  les  soirs 


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570  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

pendant  six  mois  de  Tannée*  Quoique  le  dno  eût  occupé  à 
plusieurs  reprises  les  plus  hautes  fonctions  de  TÉtat,  il  conser- 
vait un  fonds  de  timidité  naturelle  qui  le  faisait  paraître  au 
premier  abord  froid  et  réservé.  Cette  impression  une  fois  dis- 
sipée, que  de  nobles  qualités  on  découvrait  en  lui,  quelle  probité 
politique,  quelle  sincérité  de  libéralisme,  quel  attachement  aux 
principes  de  1789!  Tout  jeune,  nommé  pair  de  France  parle 
roi  Louis  XVIII,  il  avait  commencé  sa  carrière  en  refusant  de 
voter  la  mort  du  maréchal  Ney.  Cet  acte  de  courage  indiquait 
Torientation  de  toute  sa  vie  ;  une  intelligence  ouverte  et  ferme, 
assez  de  clairvoyance  pour  comprendre  où  était  le  devoir,  assez 
d'énergie  pour  ne  pas  se  laisser  entraîner  par  les  passions  du 
moment.  Tel  il  demeura  jusqu'à  la  fin,  indépendant,  peu  fait 
pour  les  compromis  et  pour  les  concessions,  en  reconnaissant 
Tutilité,  mais  par  goût,  par  tempérament  ne  s'y  prêtant  pas  vo- 
lontiers. Il  avait  une  parole  nette  et  précise  qui  renfermait 
beaucoup  de  choses  en  peu  de  mots.  Un  jour  où  je  lui  deman- 
dais ce  qu'il  pensait  de  l'empereur  Napoléon  III,  il  me  répondit 
brièvement  :  «  Je  l'ai  jugé.  »  Le  simple  rappel  du  jugement  pro- 
noncé par  la  Cour  des  pairs  contre  le  prince,  à  la  suite  des  équi- 
pées de  Strasbourg  et  de  Boulogne,  équivalait  dans  sa  pensée  à 
un  jugement  définitif. 

Chez  lui  se  retrouvaient  tous  les  soirs  son  fils  atné,  le  prince 
Albert  de  Broglie,  le  comte  Louis  de  Viel-Castel,  ancien  directeur 
des  affaires  politiques  au  ministère  des  Affaires  étrangères,  le 
baron  de  Sahune,  ancien  député,  Xavier  Marmier,  quelquefois  le 
philosophe  Paul  Janet,  le  physicien  Verdet;  quelquefois  aussi, 
mais  plus  rarement,  M.  Guizot.  Le  dé  de  la  conversation  était 
toujours  tenu  par  le  plus  merveilleux  causeur  de  cette  époque, 
par  le  spirituel  Doudan  dont  M"*  du  Parquet  a  publié  la  corres- 
pondance. Habitant  depuis  de  longues  années  l'hôtel  de  Broglie) 
ayant  élevé  le  prince  Albert,  Doudan  s'exprimait  sur  tous  les 
sujets  avec  une  entière  indépendance.  Respectueux  du  sentiment 
religieux  chez  les  autres,  mais  pour  son  compte  d'esprit  très 
libre,  il  persiflait  volontiers  les  tenans  du  parti  catholique  mili- 
tant, particulièrement  les  ultramontains,  Mgr  Pie  évéque  d^ 
Poitiers,  Louis  Veuillot  et  toute  la  clientèle  de  /'(7mver5.  Il  était 
de  ces  catholiques  de  naissance  et  de  tradition  qui  ont  horreur 
d'un  parti  politique  religieux,  c'est-à-dire  de  l'intervention  de 
l'Église  dans  les  affaires  humaines.  L'honnête  homme  tel  qu'<>i^ 


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F^ 


AU   TEMPS   PASSÉ.  571 

le  définissait  autrefois  perçait  dans  toutes  ses  paroles  :  le  bon 
sens,  la  justesse,  la  mesure,  le  goût.  Le  plus  absolu  dédain  des 
préjugés  aristocratiques,  une  manière  tout  h  fait  personnelle  et 
fine  d'examiner  chaque  question  en  elle-même  sans  aucun  souci 
de  ce  qu'en  pensait  le  monde.  L'originalité  des  idées,  le  tour 
piquant  et  imprévu  de  la  phrase  donnaient  à  sa  conversation  un 
charme  extraordinaire.  Les  heures  que  nous  passions  ayec  lui 
dans  la  modeste  chambre  qu'il  occupait  à  l'hôtel  de  Broglie  nous 
paraissaient  toujours  trop  courtes.  D'une  main  légère  il  effleurait 
tous  les  sujets,  politique,  littérature,  religion.  Avec  sa  grande 
liberté  d'esprit,  personne  ne  conservait  mieux  que  lui  les  tradi-^ 
tions  de  l'ancienne  société  française,  ce  qu'il  convenait  de  faire 
ou  de  dire  dans  chaque  circonstance  donnée.  Quoiqu'il  fût  de 
son  temps  autant  qu'un  homme  peut  en  être,  on  aurait  dit  qu'il 
sortait  directement  de  la  société  du  xviii*  siècle,  du  salon  de 
M"*  du  Deffand  ou  de  M"*  de  Lespinasse. 

Une  des  scènes  les  plus  piquantes  auxquelles  j'aie  assisté  est 
une  passe  d'armes  entre  lui  et  Guvillier-Fleury  à  propos  de  la 
candidature  académique  de  Duvergier  de  Hauranne.  Naturelle- 
ment les  libéraux,  les  parlementaires  de  l'Académie  soutenaient 
leur  ancien  collègue  du  Parlement.  Guvillier-Fleury,  le  plus  droit 
et  le  plus  sincère  des  hommes,  mais  aussi  le  plus  passionné  et 
le  plus  impétueux,  se  rappelait  sans  doute  les  impatiences  que 
Topposition  centre  gauche  de  Duvergier  de  Hauranne  avait  plus 
d'une  fois  causées  au  gouvernement  de  Juillet.  Il  en  gardait  un* 
souvenir  amer,  et,  montrant  la  bibliothèque    de   Doudan,  il 
s'écriait  avec  véhémence  :  «  Vous  voyez  ces  livres  paisiblement 
rangés  sur  des  rayons.  Si  Duvergier  de  Hauranne,  entrait  ici,  ils 
se  battraient  immédiatement.  )>  Doudan  soutenait  le  choc  sans 
se  laisser  une  minute  intimider  par  la  violence  de  la  mimique 
et  des  paroles  ;  il  opposait  à  cette  attitude  tragique  la  fine  ironie 
de  sa  parole  et  il  terminait  le  combat  comme  d'habitude   en 
faisant  rire  la  galerie  aux  dépens  de  l'agresseur.  H  ne  se  doutait 
peut-être  pas  alors  à  quel  point  les   événemens    devaient  lui 
donner  raison.  Depuis  cette  époque,  j'ai  assisté  à  bien  des  séances 
de  l'Académie  française  avec  Duvergier  de  Hauranne  qui  n'y  a 
jamais  pris  la  parole,  tandis  que  Guvillier-Fleury,  pour  qu'on 
ne  s'endormît  ni  ne  s'ennuyât,  disait-il,  engageait  volontiers  les 
discussions  les  plus  vives,  notamment  avec  son  collaborateur  du 
Journal  des  Débats^  Silvestre  de  Sacy,  rédacteur  du  Dictionnaire. 


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■•■'^'^.., 


S72  RBVUG  DES  DEUX  MONDES. 

Gelui-cîy  poussé  à  bout,  assurait  sur  sa  tôte  d'un  geste  brusque 
le  bonnet  de  velours  noir  qu'il  portait  habituellement  et 
s'avançait  vers  Cuvillier-Fleury,  comme  pour  le  défier,  mais  il 
reculait  presque  aussitôt  en  voyant  se  dresser  devant  lui  la  haute 
taille  et  Tair  menaçant  de  son  ami.  Par  momens,  il  en  pleurait 
presque  de  dépit.  «  Cet  homme-là  me  fera  mourir,  disait-il  tra- 
giquement. Il  y  a  soixante  ans  que  cela  dure.  Au  collège,  il  me 
chipait  déjà  mes  gâteaux  et  mes  billes,  maintenant,  il  empoisonne 
ma  vieillesse.  »  Après  la  bataille,  les  deux  adversaires  n'en 
demeuraient  pas  moins  les  meilleurs  amis  du  monde,  comme  les 
avocats  qui  se  serrent  la  main  au  sortir  de  l'audience  où  ils  se 
sont  pris  violemment  à  partie. 

La  fille  du  duc  Victor  de  Broglie,  la  comtesse  d'Hausson- 
ville,  avait  aussi  un  salon  très  recherché.  On  y  faisait  peu  de  po- 
litique. Infiniment  cultivée,  instruite  autant  qu'on  peut  l'être 
sans  l'ombre  de  pédantisme,  la  maîtresse  de  la  maison  appréciait 
surtout  la  société  des  philosophes  et  des  écrivains.  Elle  éprou- 
vait le  plus  grand  plaisir  à  échanger  avec  eux  des  idées.  Loin  de 
leur  imposer  les  siennes,  elle  ne  s'étonnait  ni  ne  se  fâchait  qu'on 
envisageât  les  choses  à  un  point  de  vue  différent.  Avec  elle,  la 
liberté  de  discussion  demeurait  absolue.  Quoique  née  et  élevée 
dans  une  famille  doctrinaire,  elle  aurait  fait  bon  marché  de  la 
doctrine  pourvu  qu'on  lui  démontrât  que  la  doctrine  avait  tort. 
Elle  ne  recherchait  que  la  vérité,  en  dehors  des  systèmes  et  des 
partis.  Le  meilleur  moyen  de  lui  plaire  était,  non  pas  de  lui 
donner  raison,  mais  au  besoin  d'avoir  raison  contre  elle.  Sa  con- 
versation, solide  au  fond  avec  des  grâces  légères,  fourmillait 
d'observations  personnelles,  quelquefois  paradoxales,  relevées  de 
malice  aimable  et  d'humour.  Elle  goûtait  fort  l'ironie  voilée  qui 
assaisonne  comme  un  condiment  délicat  une  partie  des  œuvres 
anglaises.  Elle-même  la  définissait  spirituellement  dans  un  livre 
piquant  qu'elle  a  consacré  à  la  jeunesse  de  lord  Byron.  Comme 
celui-ci  avait  songé  à  demander  la  main  de  sa  mère,  de  la  future 
duchesse  de  Broglie,  elle  se  reconnaissait  avec  lui  une  sorte  de 
parenté  littéraire  dont  la  recherche  amusait  son  esprit.  J'ai  vu 
chez  elle  la  comtesse  Guiccioli,  la  dernière  amie  du  ^and  poète» 
devenue  marquise  de  Boissy,  dont  elle  feuilletait  les  souvenirs  avec 
une  curiosité  qui  ne  se  lassait  pas.  Une  qualité  rare  la  mettait 
hors  de  pair  dans  la  société  parisienne  :  la  profondeur  et  la  so- 
lidité de  ses  affections.  Tout  en  se  jouant  spirituellement  à  U 


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X  dr«i..J 


AU   TEBfPS   PASSÉ.  5'73 

surface  des  choses  dans  le  monde  des  idées,  elle  ne  badinait  pas 
avec  le  sentiment.  Il  n'y  avait  pas  d'amie  meilleure,  plus  sûre  et 
plus  fidèle. 

VII 

Le  salon  de  M"*  de  Nervîlie  et  de  sa  fille  M"*  Aubernon;  qui 
acquit  plus  tard  une  si  grande  célébrité,  existait  déjà  sous  le 
second  Empire.  J'y  fus  introduit  vers  1862.  C'était  un  salon  fort 
agréable  par  la  qualité  et  par  la  variété  des  personnes  qu'on  y 
rencontrait.  Aucun  exclusivisme/  aucun  esprit  de  caste  ne  s'y 
faisait  sentir.  Les  deux  maltresses  de  la  maison,  toutes  deux  spi- 
rituelles, ne  demandaient  à  leurs  invités  que  de  la  bonne  grâce 
et  de  l'esprit.  Elles  ne  s'inquiétaient  pas  de  savoir  d'où  ils  ve- 
naienl,  quelles  étaient  leurs  opinions  politiques  ou  religieuses. 
Pourvu  qu'ils  sussent  exprimer  des  idées,  justes  ou  paradoxales, 
modérées  ou  radicales,  —  peu  importait,  —  ils  étaient  les  bien- 
venus. Leur  mérite  respectif  se  révélait  surtout  dans  ces  fameux 
dîners  du  samedi,  aussi  gais,  aussi  amusans  à  coup  sûr  que  pou- 
vaient l'être  les  soupers  du  xviii*  siècle.  J'y  ai  entendu  pour  ma 
part  des  conversations  qui  ne  le  cédaient  en  rien  aux  entretiens 
que  M"**  d'Épinay  a  recueillis  en  soupant  chez  M"*  Quinault.  Pour 
ne  parler  que  des  morts,  le  commandant  Rivière,  Lavoix, 
Alexandre  Dumas  fils,  Pailleron,  Caro,  Renan,  Larroumet,  Henri 
Becque  s'y  abandonnaient  en  toute  liberté  à  leur  verve  natu- 
relle sans  crainte  de  choquer  personne  par  la  hardiesse  de  leurs 
propos.  L'art  supérieur  des  maîtresses  de  la  maison  était  d'abord 
de  les  réunir  à  la  même  table  par  groupes  sympathiques,  puis  de 
ne  jamais  dépasser  le  nombre  de  douze  convives  pour  que  la 
conversation  pût  demeurer  générale  en  supprimant  les  apartés  à. 
voix  basse  entre  voisins.  La  sonnette  de  M""*  Aubernon  dont  les 
profanes  se  moqpaient  sans  en  connaître  Tusage  n'était  pas  entre 
ses  jnains  un  instrument  de  tyrannie.  Elle  ne  s'en  servait  au  con- 
traire que  pour  assurer  à  tour  de  rôle  la  liberté  de  parole  de 
chacun.  Avec  son  esprit  hardi  et  prime-sautier  elle  ouvrait  en  gé- 
néral le  feu  la  première,  elle  choisissait  un  sujet  de  circonstance, 
une  pièce  nouvelle,  un  livre,  une  discussion  parlementaire,  une 
proposition  de  loi,  quelquefois  même  une  simple  aventure  mon- 
daine. Elle  en  parlait  très  franchement,  très  délibérément,  sans 
embarras,  sans  pruderie,  et  elle  invitait  ainsi  ses  convives  à 


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^li  REYUB  DES  DEUX   MONDES. 

prendre  position.  Lui  répondait  qui  voulait  Sous  la  protection 
de  la  sonnette  chacun  pouvait  prendre  la  parole  h  son  tour  a^ee 
la  certitude  de  n'être  pas  interrompu  par  le  bruit  des  conversa- 
tions particulières.  On  se  sentait  alors  si  à  Taise,  si  bien  sou- 
tenu par  l'attention  de  tous,  il  se  dégageait  de  ce  milieu  in- 
tellectuel une  telle  quantité  de  fluide  que  des  gens  d'ordinaire 
peu  communicatifs  y  devenaient  éloquens.  Je  garde  le  souvenir 
d'improvisations  merveilleuses  qui  ne  se  seraient  pas  produites 
ailleurs,  qui  naissaient  sur  place  du  frottement,  de  l'excitation 
de  tant  d'esprits  distingués. 

Rue  de  la  Ghaussée-d'Antin,  dans  Thdtel  que  devait  occuper 
plus  tard  le  journal  la  République  Française^  le  président  Benoît^ 
Champy  et  sa  femme  recevaient  une  société  choisie  de  littéra- 
teurs et  d'artistes.  On  7  entendait  d'excellente  musique.  M**  Pattt, 
M"^^  Boucher,  M"^  Trélat  y  chantaient,  M.  Patin  y  disait  des 
vers,  le  président  lui-môme  y  récitait  des  fables  de  sa  composi- 
tion d'un  tour  aisé  et  spirituel. 

Aucun  de  ces  salons  n'égalait  en  importance  et  en  influence 
politique  celui  de  l'écrivain  célèbre  qui  signait  ses  ouvrages  du 
pseudonyme  de  Daniel  Stern.  La  comtesse  d'Agoult,  née  Fla- 
vigny,  occupait  ime  place  à  part  dans  la  société  parisienne.  Par 
sa  naissance  et  par  ses  alliances,  elle  tenait  au  faubourg  Saint- 
Germain,  par  ses  opinions  à  la  République.  Son  Histoire  de  la 
Révolution  de  1848,  écrite  du  style  le  plus  vigoureux,  donnait  de 
sa  personne  et  de  son  talent  une  idée  élevée.  On  n'y  sentait  rien 
de  faible  ni  d'efféminé.  Le  ton  en  était  grave^  sérieux,  viril.  U 
eût  été  difficile  de  raconter  les  événemens  avec  plus  de  fermeté. 
Ge  livre  avait  classé  tout  de  suite  Daniel  Stem  parmi  les  écri- 
vains avec  lesquels  on  compte.  Sa  connaissance  des  littératures 
étrangères,  ce  qu'elle  avait  écrit  sur  Dante  et  sur  Gœthe  aug- 
mentaient encore  son  crédit  intellectuel.  Quoiqu'elle  ne  fût  plus 
jeune,  elle  conservait  sous  ses  cheveux  blancs  4es  lignes  de  vi- 
sage sculpturales,  d'une  grande  pureté  et  d'une  grande  noblesse. 

Ghaque  dimanche  dans  l'après-midi  son  salon  s'ouvrait  à  des 
hommes  de  tous  les  partis  parmi  lesquels  dominait  l'esprit  d'op- 
position à  l'Empire.  Son  gendre  M.  Emile  OUivier,  alors  dans 
tout  l'éclat  de  sa  jeune  renommée,  y  donnait  le  ton.  M**  d'Agoult 
elle-même,  assise  au  coin  de  la  cheminée,  encourageait  la  con- 
versation sans  y  prendre  une  part  très  active.  Sa  présence  se 
faisait  sentir  bien  plus  par  la  dignité  constante  de  son  maintieD, 


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ipii'^? 


AU   TEMPS   PASSÉ.  575 

par  le  sérieux  avec  lequel  elle  écoutait  que  par  de  fréquentes 
interventions  personnelles.  On  s'adressait  à  elle,  on  la  prenait  en 
général  pour  juge  du  camp,  mais  on  n'attendait  pas  d^elIe  une 
réplique  détaillée.  Souvent  elle  opinait  d*un  mot  ou  d'un  geste 
de  tête,  montrant  bien  qu'elle  ne  perdait  rien  de  ce  qui  se  disait, 
mais  sans  aucune  prétention  de  diriger  l'entretien.  Elle  n'en  de- 
meurait pas  moins  le  centre  réel,  le  lien  presque  unique  entre 
tant  de  personnes  qui  ne  se  rencontraient  que  chez  elle,  depuis 
son  frère  M.  de  Flavigny  et  le  comte  Louis  de  Viel-Castel,  fami- 
lier de  la  maison  de  Broglie,  jusqu'à  Challemel-Lacour  et  au 
prince  Louis-Napoléon.  La  politique  impériale  y  était  traitée 
sans  ménagemens,  comme  une  politique  de  circonstance  qui  ne 
devait  pas  durer,  que  remplacerait  nécessairement  tôt  ou  tard 
un  régime  plus  libéral.  On  crut  toucher  au  port,  tenir  enfin  ces 
institutions  libres  auxquels  aspiraient  tous  les  habitués  de  la 
maison,  lorsque,  au  mois  de  janvier  1870,  M.  Emile  Ollivier 
fut  appelé  au  ministère.  Le  salon  de  Daniel  Stem,  les  idées 
qu'il  représentait  triomphaient  avec  le  nouveau  chef  du 
cabinet.  Triomphe  de  courte  durée  auquel  allaient  succéder 
trop  tôt  les  angoisses  de  la  guerre  et  les  humiliations  de  la 
défaite. 

La  politique  était  loin  d'absorber  l'activité  d'esprit  de  Daniel 
Stern.  Elle  aimait  les  lettres  pour  elles-mêmes,  do  l'amour  le 
plus  éclairé  et  le  plus  noble.  Les  soirées  littéraires  qu'elle  don- 
nait de  temps  en  temps  témoignaient  d'un  goût  très  délicat.  Un 
jour  on  y  entendait  l'excellent  acteur  italien  Rossi  réciter  quel- 
ques scènes  à'Othello  ou  de  Roméo  et  Juliette.  Un  autre  jour 
c'était  Ponsard  déjà  presque  mourant  qui  lisait  son  Galilée.  On 
n'osait   rien  refuser  à  une  maîtresse  d^  maison  si  accomplie. 
Ponsard  se  sentait  mourir,  il  avait  monté  l'escalier  de  la  maison 
appuyé  sur  le  bras  de  sa  femme,  en  s'arrètant  à  chaque  marche. 
Mais  il  avait  suffi  que  Daniel  Stern  témoignât  un  désir  pour  le 
galvaniser.  Depuis   sa  jeunesse,  cette  femme  supérieure  exer- 
çait ainsi  une  séduction  irrésistible   sur  tous   ceux  qui  l'appro- 
chaient. L'âge  ne  lui  avait  rien  enlevé  de  sa  puissance.  Jusqu'à 
son  dernier  jour,  deux  hommes  d'un  rare  mérite,  Louis  de  Ron- 
chaud  et  Tribert,  se  disputaient  la  joie  de  lui  offrir  l'hospitalité 
pendant    les   mois  d'été,  l'un    à   Saint-Lupicin,  dans  un    des 
domaines  les  plus  pittoresques  du  Jura;  l'autre  dans  sa  belle 
résidence  des  Deux-Sèvres.  Chez  l'un  comme  chez  l'autre,  elle 


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S76  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

était  reine,  admirée  profondément,  entourée  des  soins  les  pi 
attentifs,  délicatement  aimée. 

Chez  Jules  Simon,  au  cinquième  étage  de  cette  maison  de 
place  de  la  Madeleine  où  il  vécut  cinquante  ans,  Tesprit  d'opp 
sition  était  plus  marqué  encore  que  dans  le  salon  de  M""*  d'Âgou  1. 1 
On  savait  y  parler  d'autre  chose  que  de  politique  et  y  entend 
nième  au  besoin  des  artistes  distingués.  Mais  les  habitués  qui 
réunissaient  là  le  soir  une  fois  par  semaine  étaient  en  généx-^J 
des  militans.  Gens  du  monde,   membres  de  l'Institut,  prof^ts- 
seurô,  écrivains,  députés,  journalistes,  ils  aimaient  et  ils  adnai- 
raient  presque  tous  dans  leur  hôte  le  libéral  irréductible  qui  av^aît 
protesté  à  la  Sorbonne  contre  le  coup  d'État  et  qui  continuait  la 
lutte  au  Corps  législatif  sans  avoir  désarmé  un  seul  jour.  Là   on 
ne  se  nourrissait  pas  cl^illusions,  on  ne  croyait  pas  à  TEmpirc 
libéral.  Pour  ces  esprits  ardens  et  clairvoyans  il  ne  s'agissctit 
pas  d'améliorer  le  régime,  il  s'agissait  de  le  détruire  et  de    le 
remplacer.  Le  mot  de  République  errait  sur  toutes  les  lèvres. 

Opposition  résolue,  mais  enveloppée  de  grftce  et  de  finesse 
•  comme  tout  ce  qui  venait  de  Jules  Simon.  Ce  charmant  esprit, 
ce  merveilleux  causeur  cachait  sous   l'apparence  du  langage  le 
plus  mesuré  et  le  plus  caressant  une  des  âmes  les  plus  fermes  de 
notre  temps.  Â  l'entendre,  à  lé  juger  superficiellement,  on  l'au- 
rsdt  cru  disposé  à  toutes  les  concessions.  Il  vous  aurait  accordé 
dans  la  forme  ce  que  vous  auriez  demandé,  mais  il  n'aurait  sa- 
crifié à  personne  aucune  des  idées  auxquelles  il  tenait.  Dans  sa 
conception  philosophique  de  la  vie,  toute  atteinte  portée  à  la 
liberté  du  plus  humble  des  citoyens  lui  paraissait  un  outrage  à 
la  dignité  de  la  nature  humaine.  Ce  qu'il  ne  supportait  pas  de 
la  part  de  l'Eippire  autoritaire,  il  ne  le  supportait  pas  davan- 
tage de  la  part  de  ses  amis  politiques  lorsque  ceux-ci  faisaient 
mine  d'abuser  de  leur  nombre  pour  opprimer  lès  minorités.  H 
se  dressait  alors  contre  eux  de  toute  son  énergie  comme  il  s'était 
dressé  contre  le  coup  d'État.  C'est  cette  solidité  de  principes  qui 
explique  la  diversité  des  jugemens  portés  sur  lui  et  la  fragilité 
de  sa  fortune  politique.  Adversaire  de  toutes  les  tyrannies,  il 
fut  traité  par  les  uns  de  radical,  par  les  autres  de  réactionnaire. 
Il  demeurait  simplement  ce  qu'il  avait  été  depuis  sa  jeunesse,  le 
plus  ferme  en  même  temps  que  le  plus  conciliant  des  libéraux. 

A.  Mkzikres. 


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LES 

RICHES  DEPUIS  SEPT  CENTS  ANS 


HONORAIRES   DES   ARTISTES 
PEINTRES  ET  SCULPTEURS 


L'Argent  est  maître  chez  lui.  L'indépendance  historique  des 
Prix,  qui  ne  souffrent  aucun  joug  et  bravent  toute  autorité^  est 
Tun  des  faits  principaux  que  ces  études  ont  pour  objet  d'exposer 
avec  preuves  à  l'appui.  Cette  indépendance  des  «  prix,  »  dans 
Tacception  la  plus  vaste  du  mot,  est  universelle  et  absolue  :  elle 
s'étend  au  prix  des  hommes,  comme  au  prix  des  choses,  et  au 
prix  de  tous  les  genres  d'hommes,  salaires  ou  appointemens, 
bénéfices  ou  honoraires. 

L'Argent  et  ses  créatures,.  l'Aisance  et  la  Richesse,  évoluent 
parmi  nous  à  la  manière  des  forces  de  la  nature,  brutales  et 
aveugles.  Le  penseur  constate  ces  fluctuations  et  les  explique; 
le  naïf  seul  prétend  les  maîtriser,  sous  prétexte  qu'elles  ne  sont 
pas  «  justes  »  toujours,  ni  «  raisonnables.  »  £t  en  effet  elles  ne 
le  sont  ni  plus  ni  moins  que  les  réactions  chimiques  ou  les  phé- 
nomènes géologiques.  Cependant,  personne  n'accuse  d'immora- 
lité la  géologie  ou  la  chimie. 

Il  est  donc  tout  à  fait  oiseux  de  rechercher  si  les  grandes  for- 
tunes sont  nuisibles  ou  utiles  dans  un  État,  si  les  gros  lots 
d'argent  sont  l'apanage  des  branches  d'activité  les  plus  utiles  à 
TOMi  XXX vu.  —  1907.  37 


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ft78  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

la  nation  et,  dans  chaque  branche  d'activité,  la  récompense  des 
plus  méritans.  En  effet,  nous  voyons  tous  que,  dans  cette  distri- 
bution des  biens  par  la  loi  économique,  les  mérites  les  plus 
hauts  ne  sont  pas  les  plus  profitables,  que  les  mieux  payés  ne 
sont  pas  toujours  les  plus  estimés,  que  des  intelligences,  clé- 
ment doublées  de  travail  et  de  volonté,  sont  rétribuées  très  diver- 
sement suivant  les  besognes  auxquelles  elles  s'appliquent  et  qu'un 
notaire  par  exemple  gagne  plus  qu'un  explorateur,  un  poète  oa 
un  astronome.  Dans  le  milieu  d'où  sortent  les  plus  notable  opa> 
lences,  dans  le  monde  financier,  industriel  et  commercial,  ce  ne 
sont  «pas  les  sortes  de  commerce  ou  d'industrie  les  plus  indis- 
pensables à  la  nation,  les  plus  géniales  ou  les  plus  hasardeuses, 
qui  ont  procuré  de  nos  jours  les  plus  gros  bénéfices  ;  soit  parce 
que  la  marge  des  gains  s'y  trouvait  réduite  par  la  concurrence, 
soit  parce  qu'ils  se  prêtaient  moins  que  d'autres  à  la  concentn- 
tion  en  peu  de  mains.  Et  parmi  les  élus  des  grands  et  extnu^ 
dinaires  succès  d'argent,  il  s'est  trouvé  des  simples  ou  des  pirates 
que  le  hasard  s'est  plu  à  visiter  ou  à  seconder.  Tout  cela, 
semble-ttil,  est  connu,  mais  il  est  bon  de  le  redire. 

An  reste,  si  les  millions  se  décernaient  par  autorité  ministé- 
rielle comme  les  palmes  académiques,  au  lieu  de  se  conquérir 
en  des  batailles  où  la  chance  a  grande  part,  il  n'est  pas  cer- 
tain qu'ils  seraient  partagés  avec  phis  d'équité.  Pour  exciter  U 
haine  des  bras  contre  les  tètes,  on  dit  aux  premiers  :  c'est  vous 
seuls  qui  avez  tout  créé;  vous  êtes  les  artisans  de  toutes  ces 
richesses  que  possèdent  quelques-uns  ;  donc,  ceux-ci  vous  les  ont 
volées.  Pourtant,  cette  masse  de  travailleurs  n'a  rien  créé  du 
tout,  c'est  un  outil,  une  force  inerte v  Le  seul  «  auteur  »  est  celui 
qui  conçoit  l'idée,  qui  dresse  le  plan,  qui  dirige  les  forces;  sans 
lui,  la  foule  ouvrière  ne  ferait,  ne  pourrait  et  ne  serait  rien,  rien 
que  ce  qu'était  l'homme  primitif,  l'homme  des  cavernes,  qui 
<$ha$8ait  et  péchait  pour  ne  pas  mourir. 

Le  (c  créateur  »  qui  serait  fondé  à  se  plaindre,  à  protester 
contre  le  spéculateur  ou  le  patron  enrichi,  ce  n'est  pas  le  ma- 
nœuvre exécutant,  l'homme  de  peine,  qui  profite  de  la  confec- 
tion de  ces  richesses  nouvelles  dans  son  bien-être  et  ses  salairei 
accrus,  c'est  l'homme  de  science,  invisible  générateur  de  cette 
^de  progressive,  père  des  machines,  des  substances  et  des  inven- 
tions, dont  l'application  pratique  profite  le  plus  souvent  à  autrui. 
Celui-là  pourtant  ne  se  plaint  pas. 


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LES   RICHES   DEPUIS   SEPT  CENTS   ANS.  S79 


I 

Hais,  si  l'Argent  est  mattre  chez  lui,,  il  n'est  maftre  que  chez 
lui.  Si  l'Argent  n'a  pas  plus  souci  de  la  «  raison  »  dans  le  choix 
de  ses  favoris,  que  les  prix  n'ont  souci  de  la  <c  justice  »  dans 
leurs  rapports  vis-à-vis  les  uns  des  autres,  —  et  que  peuvent  la 
raison  ou  la  justice  contre  l'offre  et  la  demande,  contre  l'abon- 
dance ou  la  rareté?  —  si  la  richesse  se  forme  donc,  se  dissipe 
ou  s'accroît  à  sa  guise,  suivant  ses  lois  propres  qui  n'ont  rien  à 
démêler  avec  les  lois  politiques  ou  morales,  son  domaine^  son 
râlCf  peuvent  être  bornés  plus  ou  moins  par  la  législation  et  par 
les  mœurs. 

L'Argent  peut  être  plus  ou  moins  confiné  chez  lui  :  par  là 
Constitution,  suivant  que  certaines  charges  ou  dignités  s'achètent 
ou  ne  s'achètent  pas;  par  l'Opinion,  suivant  le  rang  assigné  par 
elle  aux  biens  de  la  fortune,  parmi  les  autres  biens,  les  autres 
forces,  les  autres  prestiges  de  la  terre.  Il  n'est  pas  rare  d'en<- 
tendre  dire  que  le  rôle  de  l'argent  s'est  accru  de  nos  jours  et  que 
nous  sommes  menacés  de  ploutocratie.  J'aurai  donc  l'air  d'énon- 
cer un  paradoxe  en  affirmant  que  c'est  plutôt  le  contraire  qui 
est  arrivé:  la  ploutocratie  ne  semble  point  &  craindre;  nou0 
serions  plutôt  enclins  à  la  «  ploutophobie.  » 

C'est  dans  le  passé,  sous  l'ancien  régime,  depuis  la  fin  du 
moyen  âge  jusqu'à  la  Révolution,  lorsqu'il  ne  se  faisait  plus 
grand'chose  par  la  Force  et  qu'il  ne  s'en  faisait  guère  par 
l'Opinion,  que  l'Argent  a  régné  en  France.  Presque  tout  se 
vendait,  puissance  et  honneurs,  emplois  civils  Qt  militaires,  et  la 
noblesse  elle*môme  dont  les  titres  étaient  inséparables  des  terres 
sur  lesquelles  ils  reposaient.  Il  fallait  être  riche  pour  devenir 
quelque  chose  et,  si  la  faveur  du  prince  distinguait  parfois 
un  homme  pauvre,  elle  en  faisait  du  môme  coup  un  grand  et  un 
riche,  parce  que  la  richesse  était  la  conséquence  ordinaire  du 
pouvoir. 

Pour  l'opinion  publique  de  jadis,  cette  richesse,  voyante  et 
fastueuse,  attirait  par  eUe-môme  le  respect,  et  le  légitimait 
d  ailleurs  par  la  noblesse  et  les  dignités  qui  s'y  annexaient.  Elle 
unissait  ainsi  l'ensemble  de  ces  «  grandeurs  d'établissement,  » 
suivant  le  mot  de  Pascal,  en  face  desquelles  les  «  grandeurs 
naturelles,  »  le  talent  et  la  science,  demeuraient  bien  peu  de 


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580  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

chose.  Les  individus  adonnés  aux  professions  libérales,  dont 
nous  allons  pénétrer  ici  le  budget,  dépendaient  étroitement 
par  leur  bourse  de  cette  élite  pécuniaire.  Ils  ne  souffraient  point 
de  lui  être  domestiqués  ^biï3  leurs  intérêts,  sinon  dans  leurs  pe^ 
sonnes^  et  le  commun  peuple  leur  donnait  dans  son  esprit 
une  place  conforme  à  celle  qu'ils  occupaient  dans  la  hiérarchie 
sociale. 

U  s'est  opéré  de  nos  jours  une  disjonction  absolue  de  ces 
biens  et  de  ces  forces  autrefois  associées  :  richesse,  puissance  et 
honneurs.  Notre  époque,  où  il  y  a  plus  d'argent  aggloméré  chei 
quelques-uns,  est  aussi  celle  où  l'argent  donne,  à  ceux  qui  le 
possèdent,  le  moins  de  pouvoir.  Au  cours  du  xix*  siècle,  il  n'y  a 
pas  eu  de  grands  hommes  d'État  enrichis  par  la  politique  ;  il  n^ 
a  pas  eu  de  gros  millionnaires   portés  au  gouvernement  par 
l'argent.  Tel  député  peut  vendre  son  vote,  tel  ministre  jouer  sur 
des  nouvelles  et  tel  président  de  la  République  mettre  de  côté 
pour  sa  f anûlle  ses  frais  de  représentation  ;  ce  sont  là  des  grivè- 
leries sordides,  elles  rapportent  peu,  elles  déconsidèrent  beau* 
coup.  L'opinion  les  réprouve  aujourd'hui,  tandis  qu'elle  ne  s'eo^ 
choquait  pas  naguère. 

Si  le  pouvoir  ne  donne  plus  Targent,  l'argent  ne  dona« 
pas  davantage  le  pouvoir.  De  richissimes  aoitrés,  gr&ce  à  leo^ 
fortune,  dans  les  assemblées  électives,  il  ne  s'en  voit,  à  droite 
ou  4  gauche,  qu'un  fort  petit  groupe  ;  beaucoup  moins  que  A« 
gens  besogneux.  Par  contre,  nombre  de  candidats  millionnaires  9 
aussi  bien  de  gauche  que  de  droite,  échouent  et,  d'une  manière 
générale,  les  postes  officiels,  grands  ou  petits,  sont  occupés  pa^ 
des  gens  médiocrement  aisés. 

Bien  qu'il  n'y  ait  plus  en  cette  démocratie  de  privilèges  d^ 
naissance,  il  subsiste  encore  des  descendans  de  ces  privilégiés- 
Or  la  Richesse  a  plus  perdu  à  l'abolition  de  la  Noblesse,  qa^ 
l'aristocratie  elle-même.  Turcaret  ne  peut  plus  acquérir  à  beau^ 
deniers  comptans  un  marquisat  authentique,  conmie  souS 
Louis  XV;  tandis  que  le  propriétaire  d'un  nom  historique  conti-' 
nue  d'acquérir  par  contrat  de  mariage,  comme  sous  Louis  XV^f 
les  capitaux  de  Turcaret.  Ici,  les  lois  ont  enlevé  à  l'or  une  capa- 
cité d'achat;  les  mœurs  ont  conservé  à  la  race  une  capacité 
d'échange. 

L'Argent  n'a  même  pas  le  privilège  de  se  multiplier  lui-mèmef 
je  veux  dire  de  créer  la  richesse.  Il  ne  joue  qu'un  petit  rôle 


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LES   RICHES   DEPUIS   SEPT  CENTS   AlfS.  581 

dans  sa  formation  ;  témoin  le  succès  de  la  plupart  des  grandes 
entreprises  industrielles  et  commerciales,  de  celles  qui  sont  au- 
jourd'hui les  plus  florissantes,  les  plus  lucratives,  et  qui  ont 
débuté  presque  toutes  avec  d'infimes  capitaux. 

Un  autre  avantage  enfin,  une  autre  supériorité,  a  échappé  à 
la  Richesse  :  le  respect,  la  considération  des  hommes,  est  allé  à 
ces  (c  professions  libérales,  »  faites  de  «  grandeur  naturelle,  » 
qui,  plus  que  toutes,  donnent  maintenant  V  «  honneur  »  et  où 
l'argent  ne  sert  à  rien  pour  réussir.  Quelques-unes  d'ailleurs 
donnent  aussi  l'argent  :  non  seulement  un  grand  riche,  qui  n'est 
que  riche,  a  moins  de  prestige  aujourd'hui,  sauf  peut-être  pour 
son  portier,  qu'un  grand  peintre  ou  un  grand  avocat;  mais 
ceux-ci  mêmes  arrivent,  par  leur  parole  ou  leur  pinceau,  à 
compter  parmi  les  citoyens  très  opulens. 

Ce   dernier    fait  ne    tient   pas  au  mérite   intrinsèque    des 

peintres  actuels,  —  ils  ne  pensent  pas  en  avoir  plus  que  Titien, 

^eJasquez   ou  Rembrandt,  —  pas   plus  que  les  hauts  hono- 

adirés  de  nos  médecins  et  chirurgiens  ne  tiennent  à  la  supério- 

wté    de  leur  diagnostic  ou  de  leur  bistouri  sur  ceux  de  leurs 

Prédécesseurs.  Il  tient  à  la  multiplication  du  nombre  des  riches, 

^ûlxes  d'origine  multiple,  qui  se  font  enchérir  grandement  les 

^s   aux  autres,  parleur  demande  croissante,  les  œuvres  ou  les 

^P^cités  rares.  Le  chirurgien  amateur  d'art,  auquel  une  Dpéra- 

tioxx  rapporte  5  000  et  10  000  francs,  n'hésite  pas  à  payer  de  ce 

prî:3c  un  dessin  de  grand  maître,  celui  par  exemple  qu'Albert 

D*:ï*'er,  en  1521,  vendit  24  francs,  chiffre  égal,  ai-je  dit  déjà,  à  la 

^*l^ur  d'un  clystère  destiné  à  sa  femme  qui  était  malade. 

Les  productions  des  artistes  vivans  n'atteignent  pas  de  sem- 

"*^l)les  taux  ;  mais,  suivant  qu'ils  sont  plus  ou  moins  laborieux 

®*    C|u'ils  exploitent  leur  renommée  avec  plus   ou  moins  d'exi- 

g^^ïxces  ou  de  scrupules,  ceux  qui  jouissent  de  la  faveur  du  pu- 

^^ie  réalisent  annuellement  de  200  000  à  300  000  francs  de  recettes 

®^    France.  En   Angleterre,  ils  dépassent  500  000  francs  :   l'un 

ï^ît   36  portraits  par  an  à  15  000   francs;  d'autres  produisent 

^oîns,  mais  prennent  plus  cher.  Nous  avons  d'ailleurs,  parmi  nos 

^ïicitoyens  vivans,  des  peintres  qui  ont  reçu  50  000  francs  et 

j^^qu'à  100000   francs  pour  un  tableau,  et  un  célèbre  pprtrai- 

^ste  actuel  est  communément  loué  de  sa  modération  parce  qu'il 

^^  demande  à  ses  modèles  que  30  000  francs  pour  les  reproduire 

^  pied  et  20  000  francs  jusqu'à  mi-corps. 


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B82  BEVUB  DES  DEUX  MONDES. 

Ces  priXy  assee  rémunérateurs  pourtant,  ne  sont  rien  auprès 
de  ceux  qu'atteignent  les  toiles  et  les  esquisses  des  maîtres  du* 
parus.  Tel  d'entre  eux  n'a  pas,  en  toute  sa  vie,  empoché  le 
chifiFre  auquel  atteint  aujourd'hui  une  seule  de  ses  œuvres  eo 
vente  publique.  C'est  là  une  dépense  de  riche,  présentemoit 
étrangère  h  mon  sujet  ;  je  ne  m'occupe  ici  que  des  recettes  réa- 
lisées par  l'artiste  en  personne,  des  sommes  que  lea  tabletni 
d'autrefois  ont  rapportées  à  leurs  auteurs. 

II 

Ces  auteurs,  notables  ou  obscurs,  ou  même  novices,  ne  sont 
plus  ce  qu'étaient  leurs  devanciers,  —  «  gueux  comme  no 
peintre,  »  disait  un  vieil  adage,  —  ils  trouveraient  étrange  qn'oo 
leur  proposât  de  travailler  «  à  la  journée,  »  comme  Gimabue  e^ 
son  aide,  en  1302,  gagés  ensemble  23  francs  par  jour.  Vittorio 
et  son  fils  ne  touchaient  alors  que  9  fr.  80;  plus  tard  (1368). 
Francesco  de  Volterre  et  Nerussio,  pour  exécuter  les  fresques  du 
Campo  Santo  de  Pise,  recevaient  l'un  16  francs,  l'autre  lOfranci. 
Ces  chiffres  (1)  représentaient,  dans  ce  que  nous  pourrions  appe- 
ler la  <c  série  de  prix  »  de  l'Europe  du  moyen  &ge,  le  tarif  ordi- 
naire de  cet  «  artisan  »  de  première  catégorie  qu'était  le  manieur 
de  pinceau.  Hugo  von  der  Goes,  ou  Hugues  de  Gand,  Tanteor 
d'une  Nativité  que  l'on  voit  aux  Uffizi  de  Florence^  était  em- 
ployé à  22  francs  par  jour,  en  1468,  &  brosser  des  décoratkms 
pour  l'entrée  de  Charles  le  Téméraire  &  Bruges;  à  Orvieto,  Fra 
Ângelico  était  appointé  au  taux  presque  identique  de  576  francs 
par  mois,  taux  qualifié  de  «  splendide  »  parce  qu'en  plus  il  était 
nourri. 

Nourri,  le  peintre  l'était  parfois  assez  mal;  témoin  Davi^ 
Ghirlandajo  qui ,  mécontent  de  la  chère  au  couvent  de  Passi- 
gnano,  lança  les  plats  à  la  tète  du  frère  qui  le  servait  etle  blessa 
grièvement;  ou  encore  Paolo  Uccello  qui,  fatigué  de  ne  mangv 
que  du  fromage,  prit  la  fuite  et  ne  revint  que  sur  la  promesse 
d'un  menu  plus  varié  et  plus  copieux.  Pour  éviter  pareik  ennaisy 
le  menu  des  repas  était  souvent  fixé  d'avance  par-devant  notaiie: 

(1)  Je  n'ai  pas  besoin  de  rappeler  ici  que  tons  les  prix  qni  figarrat  dun  oct 
article  sont  traduits  et  exprimés  en  monnaie  actuelle  :  par  exemple  QmabQ«  tôt* 
chait  10  sous  viennois,  valant  intrinsèquement  6  francs  70  centimes,  \6ê(fiui»t^ 
raient  aujourd'hui  un  pouvoir  d'achat  de  2t  fr.  50  c. 


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LE9   RICHES  DEPUIS   SEPT   CENTS   ANS.  S83 

Jean  Hosemant)  de  Tournai,  travaillant  pour  le  pape  à  Avignon 
(1430),  aura  droit  à  3  mesures  de  vin,  6  miches  de  pain,  un 
bon  plat  de  viande,  des  œufs  ou  des  légumes. 

Michel-Ange  et  Léonard  de  Vinci  furent  ainsi  payés  au  mois, 
645  francs  chacun,  —  et  quand  ils  manquaient  on  leur  décomp- 
tait la  temps  perdu,  —  pour  peindre  les  cartons  de  la  bataille 
d'Ânghiari  et  de  la  guerre  de  Pise.  Vingt  et  un  francs  par  jour 
était  aussi  ce  qu'allouait  Antonio  Moro  à  Buecklaer,  quand  il 
avait  recours  à  sa  collaboration.  De  moindres  artistes,  —  tel  celui 
qui  fit  à  Venise  la  mosaïque  de  la  chapelle  Ghigi  à  Sainte-Marie- 
du-Peuple  (1520),  —  se  contentaient  de  86  francs  par  mois,  avec 
pain,  vin,  huile  et  sel  à  discrétion,    un  habit  neuf  par  an  et 
l'oeuvre  achevée,  au  bout  de  quatre  ans,   une   gratification,  de 
8600  francs.   C'est  à  peu  près  la  journée  de  12  francs   d'un 
peintre   de    tableaux  h  Dijon,   en   1521,  et  le  traitement   de 
^f  OO  francs  par  an  du  peintre  de  Tarchiduc-roi  d'Espagne,  h 
An-as  (1501).  Plus  tard,  ce  mode  de  rétribution  cessa  d'être  en 
^c^e,  sauf  pour  des  travaux  collectifs  et  de  métier,  comme  la 
''^^lauration  des  peintures  de  la  grande  galerie  de  Fontainebleau, 
oiL      les    peintres  occupés  sous    J.-B.   Vanloo,  au    temps    de 
*-oxais  XVy  touchaient  16  fr.  70  par  jour. 

Parle  prix  des  journées,  rapproché  de  celui  des  travaux 

S3L^cutés,  on  peut  augurer  de  leur  importance,  du  personnel  et 

^^^     temps  qu'ils  exigeaient;  en  1296,  les  peintures  murales  de 

^^■=^  hôtel,  à  Paris,  coûtèrent  à  la  comtesse  d'Artois  24  000  francs; 

^    l.es  sujets  chevaleresques,  brossés  tant  à  l'huile  qu'à  la  colle 

^^     plafond  et  sur  les  murs  d'une  grande  salle  du  chftteau  (1307), 

ttt.^T'^nt  payés  par  elle  5860  francs.   La  peinture  d'un  simple 

t^^emacle  h  Notre-Dame  de  Boulogne  (1329)  revint  presque 

^^^si  cher.  Le  fait  peut  tenir  h  la  différence  des  matières  pre- 

i^i^res,  et  notamment  à  l'emploi  de  l'or  et  du  bleu  d'outremer, 

^^les  fournitures  que  le  peintre  du  moyen  ftge  ne  prenait  pas  à 

*^  charge. 

Toujours  il  stipulait,  dans  les  contrats  où  le  prix  de  son 
®Uvre  était  fixé  d'avance,  que  ces  substances  précieuses  seraient 
ï^Urnies  par  qui  commandait  le  tableau.  Philippe  II,  pour  une 
^pie  de  V Adoration  de  T Agneau  de  van  Eyck,  qu'il  fit  faire  par 
'Michel  Coxie,  paya  825  francs  le  bleu  d'outremer  que  Titien  lui 
^^^it  envoyé  d'Italie.  Les  couleurs  ordinaires  étaient,  à  propor- 
A      ^on,  plus  rares  et  plus  chères  que  de  nos  jours  :  on  ne  s'étonne 


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584  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pas  qu'Albert  Durer  en  possédât  une  provision  qu'il  évalue  à 
3  000  francs  (1807),  lorsqu'on  le  voit  acheter  la  «  couleur  d« 
plomb  »  «ur  le  pied  de  29  francs  la  livre  à  Anvers. 

Quand  les  surfaces  à  couvrir  étaient  vastes,  la  besogne  était 
longue  et  peut-être  que  les  26000  francs,  promis  à  Ghirlandajo 
pour  la  peinture  du  chœur  de  Santa  Maria  Novella,  à  Florence, 
ne  le  rémunéraient  pas  plus  grassement  que  les  738  francs  payés 
à  Memliag  (1480)  pour  les  quatre  volets  de  retable  (de  55  cen- 
timètres sur  42)  de  la  guilde  de  Saint-Jean  et  Saint-Luc,  à 
Bruges.  Memling  d'ailleurs  était  &  son  aise,  propriétaire  de  plu- 
sieurs maisons  et  Tun  des  150  bourgeois  les  plus  imposés  de  li 
ville  ;  tandis  que  Stephan  Lochner,  le  grand  primitif  allemand, 
dont  les  musées  anglais  et  germaniques  se  sont  disputé  les 
tableaux,  mourut  à  l'hôpital  de  Cologne.  Autrefois  conmie  au- 
jourd'hui des  talens  égaux  eurent  d'inégales  destinées.  Le  prix 
de  18000  francs,  payé  à  Giotto  (1304)  par  le  pape  Benoit  S, 
pour  5  sujets  de  la  vie  du  Christ  et  un  tableau  en  détrempe  dans 
la  sacristie  de  Saint-Pierre,  à  Rome,  semble  hors  de  propc^rtion 
avec  les  gains  modestes  de  son  maître  Cimabue.  Aux  simples 
particuliers  Giotto  ne  demandait  que  90  francs  et  au  maximum 
250  francs  pour  un  portrait.  Il  est  vrai  qu'il  recevait  de  Florence 
une  pension  annuelle  de  4400  francs. 

Mais  les  «  pensions  »  des  artistes  célèbres,  aux  diverses 
époques,  ne  nous  initient  que  très  imparfaitement  &  leur  situa- 
tion financière,  parce  que  c'étaient  tantôt  de  pures  munificences 
qui  ne  les  astreignaient  à  rien,  comme  les  3  000  francs  annuels 
de  l'Empereur  &  Albert  Durer  :  tantôt  au  contraire,  c'était  le 
paiement  anticipé  de  tout  ou  partie  des  œuvres  que  se  réservait 
un  bienfaiteur,  non  moins  avisé  que  généreux.  Telles  furoit,  & 
Rome,  la  pension  de  26000  francs  servie  par  Paul  III  à  Michel- 
Ange;  à  Madrid,  celle  de  7000  francs  promise  à  Velazquez  ptf 
Philippe  IV.  Telles  étaient  en  France  les  pensions  des  «  peintres 
du  Roi,  »  qui  varièrent  de  2  000  francs  pour  Simon  Vouet  et  de 
6  500  francs  pour  Van  der  Meulen,  à  10  000  et  15  000  francs  pour 
Coypel,  Poussin  et  Mignard. 

C'est  plutôt  par  le  prix  qu'ils  vendaient  leurs  toiles  qiK 
nous  pouvons  établir  le  budget  des  artistes.  D'après  quelques 
fortunes  exactement  connues  de  maîtres  anciens,  l'on  devine  que 
ce  budget  fut  très  variable  suivant  la  richesse  ^u  pays  où  ils  vé- 
curent. Raphaël  en  mourant  (1520)  laissait  près  de  700000  francs, 


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n^^^ 


LES   RICHES    DEPUIS   SEPT   CENTS   ANS.  S85 

A.  Durer  n'en  laissait  que  164  000  (1S2S);  c'est  que  Rome  était 
plus  opulente  que  Nuremberg  et  que  la  clientèle  des  papes 
valait  mieux  que  celle  des  burgraves  de  HohenzoUern. 

Que  la  médiocrité  de  vie,  de  situation  et  d'&me  des  primi- 
tifs ait  été  profitable  à  leur  art,  duquel  rien  ne  venait  les  dis- 
traire, c'est  une  opinion  soutenue  par  de  bons  critiques  ;  rien 
n'en  démontre  historiquement  le  bien  fondé;  et  l'on  pourrait 
aussi  bien  redouter  que  le  manque  d'argent  et  la  dépendance 
qu'il  entraîne  n'abaissât  ou  ne  dispersât  leur  pinceau,  à  la  re- 
cherche du  pain  quotidien,  en  des  productions  hâtives,  si  l'on  ne 
savait  que  le  souci  de  la  perfection  esthétique  est,  en  vérité, 
tout  à  fait  indépendant  de  la  question  d'argent.  Il  le  fut  autre- 
fois comme  il  l'est  de  nos  jours.  C'est  une  affaire  de  tempéra- 
ment individuel. 

III 

Jusqu'où  peut  aller  le  désintéressement  de  l'artiste,  on  le 
conçoit,  lorsque  la  ruine  d'un  monument  antique  découvre  à  nos 
yeux  d'admirables  morceaux  de  sculpture,  destinés  par  leur 
place  même  dans  l'édifice  à  ne  jamais  voir  le  jour  et  dont,  seule, 
une  catastrophe  pouvait  nous  révéler  la  beauté.  Une  telle  abné- 
gation est  rare  ;  il  n'est  guère  d'hommes  de  génie  insensibles  à 
la  louange  ;  il  en  est  un  grand  nombre  que  le  salaire  influence 
peu  et  il  n'^n  est  pas  qui  ne  l'accueillent  avec  plaisir.  Le  plus 
ou  le  moins  d'aisance  de  ceux  qui  furent  la  gloire  de  la  pein- 
ture n'influa  pas  beaucoup,  j'imagine,  sur  leurs  procédés  de 
travail,  depuis  cinq  siècles.  Mais  il  y  en  eut,  en  tout  temps,  de 
plus  OQ  moins  désireux  de  s'enrichir  et  surtout  de  plus  ou  moins 
capables  d'accrottre  le  produit  de  leur  pinceau,  suivant  le 
milieu  économique  où  le  hasard  les  avait  placés  et  suivant  leur 
don  (Texécution  plus  ou  moins  rapide. 

Dans  l'Italie  du  xv«  siècle,  les  peintres  étaient,  sous  le  rap- 
port pécuniaire,  peu  supérieurs  aux  petits  marchands.  Les  dots, 
dans  le  monde  des  artistes,  variaient  de  5400  à  10  800  francs. 
André  Mantegna,  en  4499,  donne  à  sa  fille  13400  francs.  Il  n'est 
guère  que  le  Péru^n  qui  dépasse  ce  chiffre  :  sa  femme,  Glaire 
Fancelli,  lui  apporta  18  000  francs.  Raphaël  et  Michel-Ange  furent 
les  premiers,  et  même  les  seuls  au  xvi*  siècle,  avec  Titien,  qui 
obtinrent  une  véritable  aisance.  Ib  savaient  défendre  leurs  inté- 


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586  REVUS  DBS  DEUX  MONDES. 

rets  :  pour  le  paiement  de  la  fresque  des  Sibylles,  à  Santa  Maria 
délia  Groce,  Raphaël  faillit  se  brouiller  avec  Chigi  qui  la  lui 
avait  commandée;  l'on  s'en  remit  à  l'arbitrage  de  Michel-Ange: 
c(  Cette  tète,  dit  Buonarotti,  en  montrant  du  doigt  une  des 
Sibylles,  vaut  à  elle  seule  400  écus,  »  —  2  700  francs.  —  «  Et  les 
autres? reprit  le  caissier.  —  Les  autres  ne  valent  pas  moins,»» 
répondit  Michel- Ange.  Chigi  s'exécuta  de  bonne  grâce  et  fi^ 
compter  2  700  francs  par  chaque  figure,  —  on  sait  qu'il  y  ecm. 
a  quatre,  —  mais  il  ajoutait  :  «  Tâchez  que  Raphaël  soit  con — 
tent,  car,  s'il  se  fait  encore  payer  la  draperie,  nous  allons  éb 
ruinés.  » 

De  pareils  Mécènes  se  rencontraient  ^  rarement  :  Raphaël 
en  1516,  c'est-à-dire  en  pleine  renommée;  demandait  5  000  franc 
d'un  grand  tableau,  tel  que  le  Couronnement  de  la  Vierge;  et  1^ 
duc  de  Ferrare,  pour  l'esquisse  de  son  Saint  Michel^  lui  envoyait  ^ 
en  1518,  675  francs.  Pour  les  tapisseries  des  Actes  des  apdirer^ 
chaque  carton  lui  fut  payé  4300  francs  par  Léon  X;  1'  «  entre- 
prise »  de  la  décoration  du  Vatican  fut  d'ailleurs  le  plus  beand^ 
ses  profits.  C'était  un  atelier  organisé,  où  Jules  Romain  et  Pelle— 
grino  de  Modëne  faisaient  les  grands  sujets,  Jean  d'Udine  le3 
stucs  et  grotesques,  etc.  ;  jamais  une  vie  d'homme,  longue  ois^ 
courte,  n'eût  suffi  à  couvrir  de  pareilles  surfaces. 

Michel-Ange  aussi  avait  cinq  aides  à  la  Chapelle  Sixtine;  il 
mit    quatre   ans  à  en  peindre  la   voûte,    qui    lui  fut  pegré^ 
280  000  francs.  Quant  au  Jugement  dernier ^  il  l'exécuta  en  cinc^ 
ans  (mai  1536  à  novembre  1541)  et  ne  reçut  d'autre  allocatior^ 
pour  cette  œuvre  que  son  traitement  ordinaire  d'  <(  architecte  eC^ 
chet,  sculpteur  et  peintre  des  palais  apostoliques.  »  Bien  qu^^ 
Michel-Ange  ait  souvent  crié  misère,  on  trouva   chez  lui  à  8^^ 
mort  de  180000  à  200000  francs  d'espèces  ou  de  valeurs.  D  pos^ — 
sédait  en  outre  des  immeubles,  énumérés  dans  une  a  Denunzi^^ 
de  boni,  »  sans  parler  de  donations  faites  à  son  neveu  Léonardo 

Raphaël  dut  gagner  davantage,  si  l'on  en  juge  par  le  chiflfr^^ 
de  sa  succession  ;  mais  ses  biens  fonciers  se  réduisaient  à  peu  d^^ 
chose  :  une  vigne  de  13  000  francs,  un  terrain  dans  la  via  GiuUa^^ 
acheté  à  charge  de  bâtir  moyennant  une  rente  de  3  400  francs^  :^ 
et  sa  maison  au  Borgo  Nuovo  que  Bramante  lui  avait  construite 
et  dans  laquelle  il  mourut.  La  politesse  romaine  pouvait  8euL« 
appeler  «  palais  »  cet  édifice  modeste  en  briques  et  mortia^ 
couléy  où  le  grand  artiste  avait  entassé  des  tapisseries  et  des  an- 


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LES   RICHES   DEPUIS  SEPT   CENTS   ANS.  887 

tiques  qu'il  n'eut  jamais  le  temps  de  ranger.  Il  l'avait  payé 
1 29  000  francs  ;  au  xvii*  siècle,  Alexandre  VII  Tacheta  77  000  francs 
seulement  et  le  démolit  pour  agrandir  la  place  Saint-Pierre. 

Sauf  ces  deux  illustres  exemples,  l'Italie  de  la  Renaissance  lé-> 
sinait  avec  les  peintres  et  les  sculpteurs.  Ceux-ci  s'épuisaient  en 
sollicitations  pour  obtenir  un  acompte  sur  leurs  tableaux  et 
leurs  statues,  tandis  que  les  largesses  pleuvaient  sur  les  poètes, 
les  philologues,  les  humanistes.  C'est  le  contraire  dans  notre 
société  moderne.  Le  Corrège  céda  son  Christ  au  jardin  des  OH* 
viers  en  paiement  d'une  dette  de  110  francs  et  sa  coupole  de 
Parme  ne  lui  rapporta  pas  plus,  dit-on,  que  l'on  ne  donnait  à 
Raphaël  pour  une  seule  figure  de  ses  Stances.  Ânnibal  Carrache, 
pour  une  soma  de  grain  et  une  de  vin,  c'est-à-dire  pour  une  cen- 
taine de  francs,  vendit  à  de  riches  marchands j  les  Lachini,  sa 
Résurrection  de  Jésus-Christ,  maintenant  au  Louvre. 

A  défaut  d'argent,  le  peintre  du  xvi*  siècle  acquit  un  rang 
social.  Après  que  Maître  Raphadl  d'Urbin  fut  mort^camérier 
pontifical  et  chevalier  de  l'Eperon  d'Or,  ses  successeurs,  au 
temps  de  Messire  Georges  Yasari,  se  purent  qualifier  «  profes- 
seurs, »  «  chevaliers  »  ou  <c  académiciens.  »  En  Italie,  du  moins, 
car  ^1  France  et  en  Espagne,  jusqu'au  premier  tiers  du  xvu*  siècle, 
un  roi  ne  pouvait  mieux  honorer  son  peintre  ordinaire  qu'en  lui 
conférant  titre  de  son  «  valet  de  chambre.  »  Quant  aux  simples 
«  compagnons-peintres  »  qui  travaillaient  au  Luxembourg  en 
1620,  et  parmi  lesquels  étaient  Philippe  de  Champagne  et  Pous- 
sin, jeunes  encore  et  inconnus,  la  reine  Marie  de  Médicis  se  i 
montrait  généreuse  à  leur  égard  en  leur  allouant  une  gratification  I 
de  250  francs.  | 

Cent  ans  avant,  Albert  Durer  faisait  des  portraits  &  la  plume 
ou  au  fusain  pour  un  cent  d'huîtres,  un  chapelet  de  cèdre  ou  I 

une  branche  de  corail.  Le  tableau  qui  semble  lui  avoir  rapporté 
le  plus  fut  un  Martyre  de  saint  Bartholoméy  commandé  à  Venise  1 

(1506)  par  des  Allemands  qui  le  payèrent  3690  francs.  Ce  fut  à 
son  avis  une  mauvaise  affaire  ;  il  y  employa  plusieurs  mois  et 
«  pendant  le  temps  que  j'ai  mis  &  le  peindre,  j'aurais  bien  pu 
gagner  200  ducats,  —  8600  francs;  —  car  j'ai  refusé  beaucoup 
de  commandes  pour  pouvoir  m'en  occuper  exclusivement...  Seu- 
lement j'ai  fermé  la  bouche  aux  peintres  qui  disaient  :  C'est  un 
habile  graveur,  mais  il  n'entend  rien  au  maniement  des  cou- 
leurs. » 


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58S  RBYUB  DES  DEUX  MOIfDES. 

Honnis  ce  tableau  et  le  portrait  du  roi  Sigismond  de  Po- 
logne, représenté  en  compagnie  de  Charlemagne  (1512),  pour 
lequel  il  reçut  2 1 25  francs,  Albert  Durer,  avec  son  pinceau 
ou  son  crayon,  ne  gagna  que  des  sommes  très  minimes.  Il  nous 
donne  le  détail  de  ses  recettes  dans  le  journal  de  son  voyage 
aux  Pays-Bas,  {effectué,  non  pas  au  temps  de  sa  jeunesse  lors- 
qu'il regardait  encore,  ainsi  que  les  autres  «  maîtres,  »  son  art 
comme  un  métier,  mais  lorsqu'il  était,  sept  ans  avant  sa  mort 
(1521),  en  pleine  possession  de  la  renommée. 

Ses  travaux  les  plus  lucratifs  furent  alors  un  portrait  à 
l'huile  du  roi  de  Danemark,  exécuté  à  Bruxelles  pour  750  francs, 
celui  du  f*eceveur  Sterk,  ((  très  bien  soigné  et  d'une  valeur  de 
[625  francs],  dit  A.  Durer.  Il  me  donne  [500  francs],  »  preuve  que 
souvent  il  n'y  avait  pas  de  prix  fait  d'avance.  «  Je  fais  le  portrait 
à  l'huile  de  Bernard  de  Reszew,  il  me  le  paye  [200  franfô]  e< 
donne  de  plus  [35  francs]  à  ma  femme  et  [25  francs]  &  Suzanne, 
ma  servante.  »  Il  échange  parfois  ses  œuvres  contre  diverses 
marchandises  :  «  J'ai  peint  à  l'huile  une  bonne  figure  de  Véro- 
nique, nous  dit-il;  ce  tableau  vaut  [300  francs].  »  Un  peu  plus 
tard,  il  nous  dit  .avoir  fait  présent  de  sa  Véronique  et  d'un  Adam 
et  Eve  peint  par  Franz,  pour  deux  pierres  précieuses  valant  en- 
semble 350  francs.  Ce  furent  là  ses  meilleures  affaires. 

Ses  autres  productions  ne  dépassent  pas  50  ou  60  francs,  •- 
telle  une  Vierge  peinte  sur  toile,  ou  les  portraits  du  grand 
Antoine  Haulnott  et  de  Maître  A.  Brann  avec  sa  femme.  Le  prix 
presque  uniforme  de  ses  dessins,  de  ses  portraits  au  charbon, 
est  de  25  francs.  Il  a  pour  cliens  des  gens  de  toute  condition  et 
de  toute  nation  ;  aux  nonnes  de  Cologne  il  fait  des  concessions 
et  exécute  des  portraits  pour  7  francs.  «  Je  fais  çà  et  là,  con- 
signe-t-il  dans  son  journal,  beaucoup  de  dessins  et  d'autres 
choses  à  la  convenance  des  personnes  que  je  vois.  Mais  la  plu- 
part du  temps,  mon  travail  ne  m'est  pas  payé...  En  Flandres, 
dcms  toutes  mes  transactions,  dans  toutes  mes  ventes,  j'ai  été 
lésé;  spécialement  par  Madame  Marguerite,  sœur  du  roi  Charles 
(Charles-Quint),  qui  ne  m'a  rien  donné  pour  les  présens  que  je 
lui  ai  faits.  »  Le  principal  de  ces  présens  consistait  en  deux  deS' 
sius  sur  parchemin,  que  Durer  évaluait  750  francs  ;  et  les  chiffrée 
auxquels  Durer  apprécie  ses  œuvres  ne  sont  généralement  pas 
au-dossous  de  ce  qu'il  les  vend. 

Ce  que  recherchait  le  public  de  ce  temps,  ce  qu'il  achetait, 


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'^w^- 


LES   RICHES  DEPUIS   SEPT  CENTS  ANS.  58^ 

n'était  pas  le  talent  de  l'artiste,  c'était  i'«  image.  »  Aussi  paie- 
t-il  les  gravures  plus  cher,  proportionnelleinent,  que  les  dessins 
originaux.  A.  Dûrervendait  de  175  à  250  francs  la  collection  de 
ses  estampes  sur  cuivre  et  25  francs  chacune  certaines  feuilles  de 
la  Passion.  L'œuvre  entier  du  célèbre  graveur  Lucas  de  Leyde, 
son  contemporain,  valait  aussi  200  francs.  Albert  Durer  lui-même 
paie  25  francs  une  gravure  du  Sauveur,  coloriée  par  une  enfant 
de  huit  ans,  (c  la  fille  de  Mattre  Gerhard  l'enlumineur,  »  ainsi 
qu'il  appelle  Gérard  Hurembour,  peintre  d'Henri  YIII,  dont  la 
fille  Suzanne  porta  plus  tard  à  son  apogée  l'art  de  l'enluminure. 

Par  ses  gravures,  A.  Durer  pouvait  vivre  dans  l'aisance  ;  il 
n'était  pas  obligé  d'exercer  une  profession  annexe  comme  Henri 
à  la  Houppe,  dit  le  Maître  au  Hibou,  qui  tenait  auberge  k  Ma- 
lines  à  l'enseigne  de  la  Tète-d'Or.  Durer  possédait  à  Nuremberg 
une  maison  du  prix  de  15  000  francs  ;  il  était  «  membre  du  grand 
Conseil  »  de  cette  ville  et  ses  économies  devaient  lui  procurer  un 
revenu  de  qulëlque  7  000  francs  par  an,  si  elles  étaient  placées 
an  môme  taux  que  les'25  000  francs  prêtés  par  lui  à  la  munici- 
palité. Sans  doute  il  eût  gagné  davantage  ailleurs.  «  Depuis 
trente  ans,  dit-il,  les  travaux  dont  j'ai  été  chargé  par  la  ville  ne 
se  sont  pas  élevés  à  20  000  francs,  somme  sur  laquelle  je  n*ai 
pas  eu  un  cinquième  de  bénéfice.  J'ai  gagné  ma  fortune,  je  vei\;c 
dire  ma  pauvreté,  avec  les  princes,  les  seigneurs  et  autres  per- 
sonnes du  dehors.  Je  suis  le  seul  ici  qui  vive  de  l'étranger.  H  y  a 
dix- neuf  ans,  le  do]ge  de  Venise  m'offrit  [8  600  francs]  par  an  pour 
me  fixer  dans  cette  ville.  Anvers  m*a  offert  aussi  [7  500  francs]  par 
an,  en  y  ajoutant  le  don  d'une  belle  maison.  Dans  l'une  comme 
dans  l'autre  cité  tous  mes  travaux  m'eussent  été  payés  à  part.  » 

Mais  nulle  part  il  ne  fût  parvenu  à  la  fortune,  si  l'on  en  juge 
par  les  prix  de  la  môme  époque  payés  par  les  plus  riches  princes 
ou  reçus  par  les  plus  grands  artistes.  Pour  représenter  Charles- 
Quint  et  les  membres  de  sa  famille,  Bernard  van  Orley,  —  dit 
Bernard  de  Bruxelles,  —  touche  130  francs  par  chaque  toile  de 
66  centimètres  de  côté.  Pour  un  portrait  en  pied  du  roi  de 
Hongrie,  le  môme  peintre  reçoit  272  francs,  et  pour  celui  de  la 
duchesse  de  Milan,  294  francs  (1535).  Trois  portraits  du  roi  de 
Castille,  de  la  Reine  et  de  l'archiduchesse  d'Autriche  sont  payés 
chacun  445  francs  (1508),  mais  d'autres  portraits  de  princes  et 
de  roi  ne  montent  qu'à  100  francs. 

Antonio  Moro  recevait  en  Espagne  de  Philippe  II  825  francs 


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590  RSVUE  DBB  DEUX  MONDBS. 

pour  chacune  de  ses  œuvres.  Une  fois  seulement,  an  temps  de 
sa  faveur,  ses  portraits  du  prince  de  Portugal  lui  furent  payés  le 
double.  Van  Coxcie  touchait  en  Angleterre  567  francs  pour  on 
portrait  de  la  reine  Elisabeth  et  390  francs  en  Flandres  pour 
celui  de  Philippe  II.  Quant  aux- tableaux  de  genre  ou  d'histoire, 
ils  atteignaient  rarement  le  prix  des  portraits  :  Breughel  le  Vieux 
(1520-1569)  n'obtint  pas  pour  ses  toiles  plus  de  162  francs,  et  le 
premier  des  Porbus  reçut  260  francs  pour  la  peinture  et  donne 
des  portes  du  grand-autel  de  Bruges,  de  l'^yèo  de  hauteur,  re- 
présentant  V Annonciation  et  la  Naissance  du  Christ. 

Si  les  maîtres  illustres  de  Tltalie,  de  la  Flandre  ou  de  TAlle- 
magne,  dont  les  noms  ont  traversé  les  siècles,  gagnaient  aussi 
peu  au  regard  de  nos  peintres  contemporains,  le  salaire  des 
Français  inconnus  qui,  du  moyen  âge  à  la  Renaissance,  ma* 
nièrent  le  pinceau  doit  être  fort  modique.  La  peinture  d'une 
litière  fut  cependant  payée  3100  francs  en  1372,  au  poids  de  Tor 
sans  doute,  de  Tor  fin  qui  entrait  dans  sa  décoration.  Une  toile, 
donnée  à  la  cathédrale  de  Chartres  par  le  sire  de  la  Trémollle 
(1396)  lui  coûta  964  francs;  mais  dans  cette  même  ville,  à  la 
même  époque  (1405),  un  «  grand  tableau  où  il  y  a  un  crucifix  ^ 
n'est  payé  par  Fhospice  que  42  francs,  et  plus  tard,  à  Chartres 
toujours  (1467),  «  pour  avoir  peint  Saint  Jacques,  Saint  Denis, 
Saint  Liénard,  Saint  Lubin  et  une  petite  Notre-Dame,  »  on 
donne  à  l'artiste  60  francs. 

L'image  seule  de  Saint  Jacques,  sur  toile,  coûtait  à  Paris 
235  francs  dans  Thôpital  placé  sous  son  invocation  (1319);  elle 
fut  remplacée,  pour  cause  de  vétusté  peut-être,  au  bout  de 
250  ans  (1572),  par  une  autre  peinture  de  ce  saint  qui  ne  coûta 
que  130  francs.  L'hospice  de  Soissons  fait  marché,  en  1471,  avec 
un  maître  local  qui  se  charge  de  «  reblandir  »  le  plafond  et  les 
murs  du  réfectoire  et  d'y  peindre  la  Cène,  le  Crucifiement  et 
plusieurs  saints,  le  tout  pour  114  francs.  La  municipalité  de 
Grenoble  fait  peindre  un  Crucifix  (1520)  dans  la  Chambre  de  ses 
délibérations  pour  117  francs.  C'était  un  bon  prix  :  un  tableau 
d'aiitcl,  pour  l'égliso  de  Mézières,  vaut  84  francs;  une  Notre^ 
DafHf*  de  la  Pitié,  à  Paris,  vaut  60  francs  (1553),  im  peu  plw 
qu'une  enseigne  d'hôtellerie  à  Nîmes  qui  se  paie  39  francs  (1592). 
A  vrai  dire,  on  ne  sait  si  ces  toiles,  quel  qu'en  fût  le  sujet,  n'ëlaicnt 
que  de  la  «  peinture  d'enseignes,  »  ou  si  les  enseignes  d'alort 
rivalisaient  avec  la  grande  peinture. 


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L.iâ 


LBS   RICHES  DEFUn   SEPT   CaEIfT^   ANS.  591 

A  vieillir  en  tout  cas,  ces  tableaux  pardaient  beaucoup  ;  Vim 
>en  voit  vendre  d'occasion,  aux  xv^  et  xvi*  siècles,  dcmt  l'un  repré** 
sente  :  «  Un  homme  et  one  femme  sauvage  avec  plusieurs  ebfans 
BUS  et  de  la  verdure,  »  Tautre  «  Loth  et  ses  deux  filles,  »>  o^ 
encore  un  lansquenet,  un  Saint  Hubert,  une  «  femme  nue  tenant 
une  tête  de  mort,  >»  etc.  Tout  cela  se  négocie  pour  3^  S  et  7  francs. 
Les  vitraux  étaient  plus  chers  que  la  peinture  ;  ce  qui  s*e3q>lique 
par  le  prix  de  k  matière  et  par  le  sertissage  compliqué  de  cette 
mosaïque  de  verres  colorés  esk  pâte  ou  émaillés  au  feu  :  une 
verrière  de  la  cathédrale  de  Troyes,  représentant  la  Résurreciioi^ 
se  paie  462  francs  (1379)  ;  une  autre  en  Bretagne,  à  Foi:^res 
(1416),  ne  coûte  que  116  francs. 

Outre  les  tableaux  de  sainteté  sur  bois  ou  6ur  toito,  les 
fresques  murales  des  châteaux  et  des  églises,  il  était  une  sorte 
de  peinture  dont  le  moyen  âge  fit  une  consommatiim  prodigieuse  : 
celle  des  armoiries  sur  panonceaux,  écussons,  cottes  d'armes, 
bannières,  guidons,  étendards,  couvertures  même  et  housses  de 
cheval.  Il  en  fallait  pour  les  cérémonies  de  paix  et  de  guerre; 
pour  les  costumes  et  pour  les  monumens.  Les  villes,  les  sei^ 
gneurs  en  commandaient  par  douzaines  et,  comme  leur  prix  va^ 
riait  de  un  à  dix  fràhcs  suivant  la  dimension  et  le  fini  du  travail^ 
il  devait  être  plus  lucratif  pour  les  maîtres  d'alors  de  peindre 
ces  attributs  que  des  figures. 

IV 

De  sorte  que  l'artiste  de  talent  moyen  était  pécuniairement 
plus  près  de  l'artisan  qu'il  ne  l'est  de  nos  jours.  Et  non  seule- 
men  entre  l'artisan  et  l'artiste  médiocre,  mais  aussi  entre  ce  der- 
nier et  le  maître  le  plus  illustre,  il  y  avait  moins  de  distance 
jadis  qu'il  ny  en  a  maintenant.  Je  n'ai  pas  la  prétention  de,  le 
démontrer  par  une  statistique.  Rien  ne  se  prête  moins  à  la  sta- 
tistique que  des  œuvres,  dont  la  valeur  changeante  dépend 
exclusivement  du  goût  et  de  la  mode,  aussi  bien  du  vivant  de 
l'artiste  qu'après  sa  mort;  puisque  les  tableaux  de  Raphaël  lui 
rapportèrent,  avons-nous  dit,  de  600  à  6000  francs  chacun,  taudis 
que  ceux  d'Albert  Durer,  à  l'exception  d'un  ou  deux,  lui  furent 
payés  de  70  â  700  francs. 

Ces  derniers  renchérirent  assez  vite  d'ailleurs,  après  la  mort 
de  leurs  auteurs,  pour  qu'il  s'établit,  dès  le  xvi*  siècle,  xme  fa^- 


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■.^Tf;'^ 


892  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

brique  de  faux  Albert  Durer.  On  antidatait  même  les  copies 
d'une  année  pour  leur  donner  le  pas  sur  les  originaux.  Lemar-* 
chand  Hans  Hieronymus  Imhoff,  dont  la  bibliothèque  publique 
de  Nuremberg  possède  le  «  Petit  livre  secret,  »  y  consignait  pour 
mémoire  ses  ingénieuses  supercheries  :  «  Une  Vierge  peinte  à 
Thuile  sur  un  panneau  de  bois...;  mon  père,  d'heureuse  mé- 
moire, a  fait  peindre  au  bas  le  monogramme  d'Albert  Durer, 
mais  on  ne  saurait  soutenir  positivement  qu'A.  Durer  soit  Fauteur 
de  ce  tableau.  »  Imhoff  en  usait  de  même  pour  d'autres  peintres  : 
«  Une  Vierge...,  mon  ancêtre,  d'heureuse  mémoire,  l'a  fait 
peindre  à  Anvers  ;  je  l'ai  cédée  k  Overbeck  comme  un  Lucas  de 
Leyde.  » 

Quoique  les  toiles  des  maîtres  d'autrefois,  authentiques  ou 
apocryphes, -r  il  en  est  beaucoup  de  telles,  même  dans  les  meil- 
leurs musées,  —  aient,  semble-t-il,  toutes  augmenté  de  valeur  aux 
temps  modei!\nes,  cette  hausse  a  été  très  diverse  et  intermittente. 
Par  exemple,  les  productions  de  l'école  française  du  xvm*  siècle, 
les  Boucher,  les  Fragonard,  qtii  aujourd'hui*  atteignent  des 
chiffres  inouïs,  étaient  tombées,  il  y  a  soixante  ans,  dans  un  tel 
discrédit  qu'elles  ne  trouvaient  guère  d'acheteurs;  les  premières 
éditions  du  Dictionnaire  historique  de  Bouilhet  (1845)  et  le  Dk- 
tionnaire  de  la  Conversation  (1857)  ne  contiennent  même  pas  le 
nom  de  Nattier. 

Il  serait  donc  téméraire  de  s'efforcer  d'établir  une  moyenne 
du  prix  des  tableaux,  à  chaque  époque,  pour  comparer  le  salaire 
des  grands  peintres  défunts  avec  celui  de  nos  contemporains.  Â 
travers  la  disparité  des  chiffres,  aux  xvii*  et  xviu*  siècles,  le  lec- 
teur peut  néanmoins  constater  ce  double  fait  :  la  rétribution  da 
labeur  artistique,  pour  inconnu  soit-il  et  ordinaire,  a  augmenté 
deux  ou  trois  fois  plus  que  celle  des  autres  labeurs  ;  le  gain  des 
artistes  renommés  s'est  accru  dans  une  proportion  huit  on  dix 
fois  plus  forte.  De  sorte  que  l'écart  s'est  tendu  entre  l'élite  et  la 
masse  beaucoup  plus  qu'autrefois. 

Il  en  coûtait  27  francs  en  1640  pour  les  peintures  d'une  en- 
seigne de  marchand,  et  28  fr.  50  en  17.37  pour  la  représentation 
sur  toile  de  «  deux  messieurs  du  régiment  de  Périgord,  destinés 
à  être  exécutés  en  effigie.  »  Voilà  sans  doute  l'art  forain,  le  pins 
bas  degré, de  l'échelle.  Pourtant  il  se  voyait  déjà  des  tableaux i 
des  prix  peu  supérieurs.  Je  ne  dis  pas  de  vieilles  toiles,  comnie 
on  en  trouve  dans  les  inventaires  de  châteaux  seigneuriaux,  mi- 


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LES   RICHES   DEPUIS   SEPT  CEKTS  ANS.  593 

abandonnées  et  rongées  d'humidité  :  telles  à  La  Rochefoucauld, 
en  Saintonge  (1728),  des  douzaines  de  «  dames  de  la  Cour  dans 
leurs  cadres  dorés  et  ovales,  »  estimées  16  francs,  8  francs  la 
pièce  et  au-dessous;  &  côté  d^  «  Paysages  de  Flandres  »  ou 
d'  «  Ecce  Homo,  »  de  «  Samaritaines  »  et  de  «  l!ouis  XIV,  »  de 
(c  Marines  »  et  de  «  Pucelles  d'Orléans  »  à  9  francs,  à  7  fr.  SO. 

Mais  de  vrais  tableaux  sont  commandés  par  des  villes  ou  des 
églises,  des  «  Madeleines  »  ou  des  «  portraits  du  Roi,  »  qui  ne 
coûtent  pas  plus  de 40  et  50  franco.  Ceux-là  d'ailleurs  sont  lex- 
ception.  C'est  entre  iOO  et  200  francs  que  se  paient  au  xvnl*  siècle, 
les  toiles  destinées  à  figurer  derrière  le  mattre-autel,  lès  Christ 
pour  l'Hôtel  de  Ville.  Nîmes  commande  à  un  «  peintre  de  Paris  » 
(1744)  une  Sainte  Marguerite  pour  171  francs;  Orléans  fait 
faire  pour  son  musée  une  Jeanne  cTArc  à  cheval  (1697)  pour 
140  francs.  Peu  dépassent  ce  chiffre;  au-dessus  de  200  francs, 
c'est  le  luxe  ;  au-dessus  de  300  francs,  commencent  les  tableaux 
de  maître. 

Jusqu'où  vont*ils?  Le  prix  le  plus  haut  que  j'aie  noté  sous 
Henri  IV  et  Louis  XHI  est  de  14000  francs.  Il  a  été  payé  à  Rubens 
pour  son  Actéon  par  Philippe  IV  d'Espagne  vers  1622.  Chiffre 
unique  dans  la  carrière  de  Rubens,  comme  la  situation  elle-même 
de  Rubens  fut  unique  dans  l'opinion  de  son  temps.  Nul  autre 
n'eut  comme  lui  la  clientèle  inteimationale^  une  vogue  aussi  eu- 
ropéenne unie  à  un  rang  égal.  Si  pourtant  il  laissa  la  plus  belle 
fortune  de  peintre  qui  ait  été  faite  naguère,  —  sa  collection  fut 
vendue  à  sa  mort  680  000  francs,  —  Rubens  n'en  fut  pas  rede- 
vable au  prix^  mais  bien  au  nombre^  de  ses  tableaux  :  la  Descente 
de  Croix,  que  l'on  admire  à  Anvers,  lui  avait  été  payée  à  34  ans 
(1611)  4320  francs  ;  la  Communion  de  saint  François  y  1 350  francs  ; 
Céphale  et  Procris  coûta  390  francs,  et  nombre  de  petits  portraits, 
faits  pour  le  compte  de  Balthazar  Moretus,  rapportèrent  au  peintre 
40  francs  l'un  dans  l'autre. 

Rubens  fit  donc  de  la  peinture  à  tous  prix  et  ses  toiles  les 
plus  importantes  ne  valaient  pas  plus  de  4000  à  4S00  francs  ; 
chiffre  auquel  lui-même  estimait  son  Ulysse  reconnu  parmi  les 
filles  deLycomèdCy  œuvre  de  3  mètres  de  haut  sur  3", 30  de  large, 
qu'il  fit  avec  l'aide  de  van  Dyck  (1618)  et  qui,  présentement  au 
musée  de  Madrid,  ne  fut  vendue  en  1795  que  6  400  francs.  Le 
renchérissement  des  tableaux,  ne  l'oublions  pas,  est  tout  mo- 
derne. Du  môme  Rubeas,  les  Amours  des  Centaures^  entrée  dans 
TOUX  XXX Yiu  —  i907.  88 


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894  REYUB   DES   DEUX  MONDES. 

la  collection  Roseberry  en  1882  pour  52500  francs,  n'était  encore 
vendue  en  1802  que  6800  francs. 

Nos  Rubens  du  Louvre,  les  21  tableaux  exécutés  de  1622  à 
1625  pour  Marie  de  Médicis,  ressortirent  à  5800  francs  chacun. 
Le  roi  d'Espace  traita  à  meilleur  marché,  —  3200  francs,  — 
pour  chacun  des  19  tableaux  destinés  par  lui  à  Tun  de  ses  châ- 
teaux. Mais  Rubens  avait  une  facilité  de  production  extraordi- 
naire :  .lorsqu'il  vint  à  Madrid  (1628),  au  faite  des  grandeurs, 
chargé  d'une  mission  diplomatique  relative  &  la  conclusion  de  la 
paix  entre  l'Angleterre  et  l'Espagne,  il  fit  en  neuf  mois  de  séjour, 
dons  les  yeux  de  Velazquez  émerveillé,  cinq  portraits  du  Roi, 
dont  un  équestre,  ceux  de  la  Reine  et  de  plusieurs  infans  et  in- 
fantes, cinq  ou  six  portraits  de  particuliers,  copia  dix  tableaux  ^ 
de  Titien  et  exécuta  une  Conception  de  2  mètres  et  un  Saini         ^ 
/eon,  grandeur  nature,  tout  en  négociant  le  traité...  qui  d'ail*         ^ 
leurs  n'aboutit  pas.  On  sait  que  beaucoup  de  «  Rubens  »  ne  sont        ^ 
que  des  travaux  d'élèves,  retouchés  par  le  maître,  que  d'autres      ~^ 
sont  des  esquisses  légèrement  faites.  C'est  ce  qui  rend  intelligible       ^ 
le  total  de  1 500  œuvres  laissées  par  lui. 

Van  Dyck  n'était  pas  moins  fécond.  Le  nombre  de  ses  po^  ^-^^ 
traits  est  infini  ;  il  lui  arriva,  dit-on,  d'en  faire  plusieurs  dans  ^aa 
une  journée.  Mais  son  pinceau  était  moins  prisé  que  celui  de  ^^ 
Rubens  :  le  portrait  de  Charles  Z*',  que  nous  possédons  au  Louvre,  ^  <, 
lui  fut  payé  2500  francs  ;  le  Golgotha,  au  musée  de  Gand,  1  440  fr.,    ^  -> 

Jésus  sur  la  Croix,  à  la  cathédrale  de  Malines,  1 080  francs.  Rem -t- 

brandt,  qui  mourut  pauvre  bien  qu'il  eût  beaucoup  gagné  pen ^- 

dant  une  partie  de  sa  vie,  vendait  2  250  francs  ses  portraits  de^^-l6 
dimensions  moyennes,  et  son  tableau  le  plus  lucratif,  la  fameuse^^^^e 
Ronde  de  nuit,  fut  vendu  7200  francs. 

Velazquez,dont l'œuvre  futnumériquement beaucoup  moindre,«r  ^^y 
—  un  peu  plus  de  cent  tableaux  authentiques,  il  en  est  beaucoupc^.  <p 
de  faux  dans  les  galeries  publiques  et  privées,  —  n'ayant  guèrc^^^'*^ 
travaillé  que  pour  l'Espagne  et  son  souverain,  dut,  faute  de  con—  ^^' 
currence  des  amateurs,  se  contenter  d'honoraires  très  inférieurs  <^5. 
La  somme  de  700  francs  touchée  par  lui  (1629)  pour  les  fitiMtirr^^r 
primitivement  appelés  le  Bacchus,  est  le  prix  normal  de  ses  mei^i^* 
leures  compositions.  Il  vécut  de  ses  places  à  la  Cour,  d'abor  *^ 
huissier  de  la  Chambre  à  200  francs  par  mois,  logé,  vêtu  e£37 
partie  par  la  distribution  des  «  habits  de  merci.  »  Il  recevait  99 
part  de  costumes  ainsi  que  les  barbiers  et  les  bouffons,  dont  i/ 


N 


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LBS'AIGHES  DEPUIS   8BPT  CENTS  ANS.  595 

était  l'égal  aux  loges  du  4«  étage  de  la  Plaza  de  Toros.  Plus  tard 
officier  de  garde-robe,  surintendant  des  travaux  de  rAlcazar  à 
7  000  francs  de  gages  annuels,  enfin  grand  maréchal  du  palais  et 
chevalier  de  Saint-Jacques  un  peu  avant  sa  mort.  Mais  les  ap* 
pointemens,  les  pensions  et  les  peintures  étaient  irrégulièrement 
payées,  à  la  Cour  d'Espagne  comme  à  la  Cour  de  France,  et 
Velazquex  réclamait  sans  cesse  ses  années  en  retard.  Il  passa  sa 
vie  dans  la  gône  et  ne  laissa  presque  rien. 

En  France,  les  «  maîtres  en  peinture  »  et  autres  «  fameux 
artisans,  »  que  l'on  faisait  venir  de  l'étranger,  étaient  mieux 
rétribués  :  à  François  Porbus,  pour  ses  portraits  des  membres  de 
la  famille  royale,  au  Guide  pour  ses  Madones,  on  allouait  1 700  à 
1  800  francs.  Les  pensions  du  «  premier  peintre  du  Roi,  )>  qui . 
n'étaient  que  de  2  000  francs  du  temps  de  Simon  Vouet,  montèrent 
à  ISOOO  du  temps  de  Le  Brun  et  de  Goypel. 

La  fondation  de  l'Académie  des  Beaux-Arts  avait  relevé  la 
dignité  du  peintre.  Mignard  obtint  d'une  Madeleine  6500  francs, 
et  Poussin  qui,  dans  sa  jeunesse,  à  Rome,  cédait  ses  Batailles  pour 
100  francs,  les  vendit  par  la  suite  600  francs.  U  reçut  même  pour 
la  Pestey  l'un  de  ses  chefs-d'œuvre,  une  somme  de  9  700  francs 
du  duc  de  Richelieu;  mais  c'était  une  aubaine  très  rare. 

Le  grand  artiste,  l'artiste  «  arrivé  »  et  classé,  tirait  en  gé* 
néral  de  ses  œuvres  des  somtnes  qu'tin  de  nos  prix  de  Rome, 
médaillé  d'hier  au  Salon,  trouverait  dérisoires.  Snyders  vendait 
ses  Chasses  325  francs;  Téniers  ses  scènes  d'intérieur,  et  Van 
Goyen  ses  paysages  90  à  450  francs. 


Nulle  carrière,  mieu^  que  celle  d'Hyacinthe  Rigaud,  ne  nous 
offre  le  prototype  du  peintre  célèbre  sous  Louis  XIV  et  sous 
Louis  XV  (1659-1743).  Il  vécut  quatre-vingt-quatre  ans,  agrafa 
la  vogue  de  bonne  heure  et  la  conserva  jusqu'à  sa  mort.  Il 
peignit  et  fit  peindre  sous  lui  durant  soixante-cinq  ans  environ. 
Il  peignit  deux  rois  et  deux  règnes.  Toutes  où  presque  toutes 
les  perruques  illustres,  depuis  les  bloi^ides  in-folio  du  xvii*  siècle 
jusqu'aux  cadenettes  poudrées  du  xvin*,  posèrent  devant  lui. 
Jamais  aucun  pinceau  ne  fixa  sur  la  toile  tant  de  boucles  pos- 
tiches, ni  d'ailleurs  plus  de  grands  personnages  des  deux  sexes, 
de  toutes  les  conditions  et  de  tous  les  pays.  De  plus,  tout  en  ai- 


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896  ÀBVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mant  la  gloire  en  véritable  artiste  qu'il  était,  —  témoin  le  Bos- 
met  du  Louvre,  —  il  savait  la  gérer  en  bon  administrateur;  por- 
traitiste très  laborieux  et  abondant,  remâchant  ses  productions 
originales  en  de  nombreuses  copies,  qu'il  faisait  tirer  à  bas  prix 
par  des  subalternes  et  revendait  au  meilleur  bénéfice  possible, 
après  les  avoir  enrichies  et  authentiquées  de  sa  signature. 

Enfin,  —  et  c'est  à  ce  dernier  titre  qu'il  nous  est  particulière- 
ment précieux,  —  ce  mattre  si  renommé,  si  actif  et  si  soigneux  de 
ses  intérêts,  tenait  ses  comptes  émerveille.  Les  carnets  de  Rigaud, 
que  possède  la  bibliothèque  de  l'Institut,  nous  font  connaître 
pour  chaque  année,  en  regard  de  la  liste  de  ses  modèles,  les  ho- 
noraires qu'il  a  reçus  de  chacun  d'eux,  aussi  bien  que  les  sommes 
payées  par  lui  aux  copistes  à  ses  gages. 

Au  début  (1681)  le  peintre  a  vingt-deux  ans;  récemment  ar- 
rivé à  Paris,  inconnu,  il  ne  peignait  guère  que  de  petites  gens, 
et  combien  bon  marché,  —  38  francs  chacun.  —  Cependant  le 
grand  prix  de  TAcadémie  qu'il  remporte  cette  année-là  le  met 
en  évidence,  et  le  président  Mole  lui  commande  son  portrait,  — 
152  francs,  —  puis,  satisfait  sans  doute,  celui  de  la  présidente 
qu'on  lui  paye  immédiatement  le  double.  Il  fait  en  tout  cette 
année-là  32  portraits  pour  2  200  francs,  ce  qui  les  met  en  moyenne 
à  69  francs.  Quatre  ans  après  (1685),  les  chiffres  ont  monté  et 
varient  de  230  francs  à  1140  francs.  En  1690  il  est  lancé;  il 
vend  ses  toiles  400  francs  au  duc  de  Richelieu,  au  comte  d'Es- 
trées,  à  la  comtesse  de  Piirstenberg,  et  obtient  2400  francs  du 
duc  de  Bourbon'. 

Le  bilan  de  1696  est  de  30  portraits  pour  20  500  francs,  — 
680  francs  en  moyenne,  —  et  de  9  copies  à  310  francs,  soit 
un  total  de  23300  francs;  plus  que  doublé  l'année  suivante,  — 
52769  francs,  —  avec  34  portraits  et  18  copies.  Ce  chiffre  fruc- 
tueux tenait  à  des  commandes  exceptionnelles  :  le  Dauphin  et 
le  prince  de  Gonti,  chacun  6900  francs;  «  le  milord  Portland 
et  son  fils,  »  3  000  francs  et  1'  «  illustre  abbé  de  la  Trappe,  de 
Rancé,  »  3 100  francs  (1).  Les  taux  ordinaires  payés  par  le  prince 
de  Guéménée,  par  le  cardinal  de  Noailles,  sont  de  500  à  600  francs. 
Un  premier  portrait  en  buste,  de  «  M.  l'évèque  de  Meaux,  »  que 
fit  Rigaud  en  1698,  lui  fut  payé  480  francs,  somme  identique  à 

(1]  Saint-Simon  prétend  que  Rigaud  demanda  10  500  francs  (de  notre  monnaie) 
pour  peindre  l'abbé  de  Rancé  ;  on  TOit  que  le  prix  réel  est  l>ien  éloigné  de  ce 
chiffre. 


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LES  RICHES   DEPUIS   SEPT  CENTS   ANS.  897 

celles  que  versent  l'évêque  de  Soissons  et  le  maréchal  de  Duras. 
Cette  année-là  le  peintre  exécuta,  ou  du  moins  vendit,  84  por- 
traits à  880  francs  en  moyenne  ei  60  copies. 

Ces  copies,  dont  une  lui  fut  payée  1  728  francs  par  un  riche, 
étranger,  n'étaient  pas  eu  général  tarifées  à  plus  de  280  francs; 
il  en  fournit  cinq  de  Tévèque  de  Meaux  pour  210  francs  chacune 
et,  tous  les  ans,  il  en  cédait  pour  moins  que  cela  et  jusqu'à 
168  francs.  De  1708,  c'est-à-dire  un  an  après  la  mort  de  Bossuet, 
date  le  portrait  en  pied  du  grand  orateur  de  la  chaire  qui,  par  une 
acquisition  de  Louis  XVIII,  en  1816,  est  entré  au  musée  du, 
Louvre  (1).  '  , . 

Rigaud  reçut  pour  cette  toile  6660  francs,  à  peu  près  le 
maximum  de  ce  qu'il  avait  jusqu'alors  demandé.  Plus  tard,  sur 
la  fin  de  sa  vie,  il  lui  arriva  deux  ou  trois  fois  de  prendre 
8000  francs,  notamment  au  chancelier  de  l'Empereur  et  au  car- 
dinal d'Auvergne  (1732).  Des  fermiers  généraux,  des  gros  mar- 
chands, des  magistrats  qui  sollicitaient  Thoixneur  d'avoir  un  por- 
trait de  sa  main,  il  exigeait  alors  au  moins  1600  francs;  nuûs,  à. 
cette  époque,  il  avait  atteint  les  limites  extrêmes  de  la  vieillesse; 
il  ne  travaillait  presque  plus  et  le  produit  (xnnuel  de  son  pinceau 
varie  entre  9000  et  13000  francs.  En  1729,  le  portrait  de 
Louis  XV,  auquel  il  s'était  exclusivement  consacré  durant  douze 
mois,  lui  rapporta  40800  francs. 

Si  l'on  prend  la  moyenne  de  ses  années  les  plus  fructueuses  et 
les  plus  remplies,  de  1690  à  1730,  en  laissant  de  côté  la  période 
de  jeunesse  où  il  gagjoait  peu  et  la  période  de  retraite  où  il  ne 
peignait  guère,  on  constate  que  Rigaud  obtint  en  pleine  faveur 
300Ô0  francs  environ  par  an,  sur  lesquels  il  lui  fallait  encore 
payer  ses  aides. 

Il  ne  les  payait  pas  cher  du  reste,  comme  on  le  voit  par  le 
c<  Mémoire  de  l'argent  que  j'ai  donné  des  copies  que  j'ai  fait 
fai^.  »  L'un  des  acolytes  chargés  de  ces  «  répliques  »  exécute  un 
maréchal  de  Luxembourg  pour  103  francs,  un  marquis  d'Âr- 
genson  et  tm  évéque  de  Verdun  pour  69  francs  chacun,  un  ma- 
réchal de  Noailles  pour  34  francs  et  «  sept  copies  du  Roi  »  pour 

(1)  En  1705  le  peintre  fit  31  portraits  pour  26430  francs,  —  850  francs  chacun,  — 
etSOcopies/à  435  francs  l'une  dans  Tautre,  pour  8  700  francs.  En  1710  les  prix 
de  Rigaud  oscillentp  de  500  francs  pour  le  marquis  de  Torcy,  amba««sadeur  en 
Espagne,  à  3  300  firancs  pour  le  cardinal  de  Rohan.  Le  total  de  l'année  est  de 
20  300  pour  34  portraits  ;  ce  qui  les  fait  ressortir  en  moyenne  à  600  francs.  En 
outre,  le  maître  Tendit  18  copies  pour  7 100  ûrancs  soit  390  francs  par  copie, 


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598  REVUS  DBS  D8UX  MONDES. 


n 


51  francs  la  pièce.  Qu'il  s'agisse  du  Louis  XIV  costumé  à  la  ro- 
maine ou  du  monarque  officiel  en  manteau  fleurdelisé,  c'est 
vraiment  un  prix  modeste,  mais  c'était  le  tarif.  De  même,  pour 
deux  copies  du  cardinal  de  Coaslin,  65  francs  Tune.  Â  son  fret, 
Rigaud  donnait  davantage  :  206  francs  pour  une  copie  du  car- 
dinal de  BoufQers. 

Parmi  les  artistes  qu'il  employait  ordinairement  figure  Joseph 
Parrocel,  père  de  Charles,  lui-même  peintre  estimé  (1648-1704), 
auteur  du  Passage  du  Rhin  et  de  nombreux  tableaux  de  guerre, 
qui,  à  cinquante  ans,  recevait  de  Rigaud  96  francs  ic  pour  avoir 
fait  un  fonds  et  peint  une  bataille  &  une  copie  de  Monseigneur 
(le  Dauphin)  en  pied.  »  Les  fonds  paraissent  la  spécialité  de  Par- 
rocel  :  il  touche  140  francs  «  pour  le  fonds  de  Monseigneur  »  et» 
pour  six  autres  fonds,  de  moindre  conséquence,  de  M.  Grimaldi, 
de  M.  de  Croissy,  etc.,  240  francs  les  six. 

Ces  humbles  confrères  se  partageaient  des  besognes  définies 
et  payées  au  détail:  A  Verly,  «  pour  deux  têtes  de  M.  de  Bouf- 
flers  »  34  francs  et  «  pour  la  cravate  du  Roi  »  7  francs  ;  à  Raûc 
«  pour  finir  la  cuirasse  et  les  mains  de  M.  de  Vendôme  »  48  francs  ; 
à  Prieur  «  pour  l'habit  de  M.  le  marquis  de  Senecterre  »  14  trancs. 
Rigaud  avait  aussi  des  copistes  à  la  journée;  les  mieux  traités 
touchaient  14  francs  par  jour.  Prieur  mettait  cinq  jours  à  copier 
une  bataille,  trois  jours  &  ébaucher  le  portrait  du  Roi  en  pied, 
n  recevait  92  francs  «  pour  finir  la  tête,  les  jambes,  les  souliers 
et  la  draperie  de  M.  de  Yilleroy  »  et  193  francs  a  pour  habiller 
en  grand  M.  le  vidame  d'Amiens.  »  Moins  adroit,  un  nommé 
Monmorency  «  habillait  en  grand  »  pour  40,  26  et  même  pour 
17  francs  seulement. 

Aucun  peintre  du  temps  de[Louis  XV  et  de  la  fin  du  xvm*  siècle 
ne  gagne  de  quoi  s'enrichir:  les  Coypel,  malgré  trois  générations 
d'artistes  célèbres,  étaient  pauvres  ;  les  trois  Drouab  de  même. 
L'avant-demier  faisait  pour  le  duc  de  la  Trémoîlle  et  pour  le  R(H 
des  portraits  de  500  francs  chacun.  Chardin  est  stupéfait,  lui  qui 
déjÀ  était  membre  de  l'Académie,  de  ce  que  Vanloo  lui  offre 
540  francs  d'une  de  ses  natures  mortes,  représentant  un  bas-4relief 
<t  feint  en  bronze.  »  Â  cette  époque  il  avait  du  Roi  pension  de 
1 450  francs,  —  chiffre  honorable,  les  deux  Boulogne,  l'aîné  et  le 
jeune,  avaient  chacun  1 340  francs,  —  et  un  logement  dans  b 
grande  galerie  du  Louvre.  M*'  Chardin  entretenait  les  lanternes 
des  corridors  obscurs,  moyennant  cotisation  des  camarades  qui 


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LES   RICHBS  DKPUI8   SEPT   CENTS  AUS.  599 

étaient  alors  Latour,  Lépicié,  Lemoine  et  Tocqué,  et  qui  tous 
avaient  leur  part  dans  les  servitudes  de  cette  vie  commune.  Plus 
tard  Chardin  vendit  des  tableaux  2  000  francs  ;  son  ménage  par^ 
vint  à  posséder  environ  15000  francs  de  rente.  Dans  ce  revenu 
figurait  une  maison  de  la  rue  Princesse,  qu'il  louait  1 100  francs 
à  Joseph  Vemet  en  1768.  C'était  le  temps  où  Romney  parcourait 
les  comtés  de  TAngleterre  en  faisant,  pour  250  francs,  des  por- 
traits qui  en  valent  aujourd'hui  100000. 

VI 

L'histoire  pécuniaire  des  sculpteurs  est  plus  difficile  h,  con- 
naître que  celle  des  peintres.  La  matière  première  est  presque 
nulle  pour  ceux-ci;  elle  est  pour  ceux-là  très  importante.  Les 
frais  d'extraction  et  de  transport  des  pierres  et  des  marbres,  la 
valeur  des  métaux  dont  se  compose  le  bronze,  le  coût  du  mode- 
lage, "entrent  pour  une  bonne  part  dans  le  prix  d'un  buste,  d'une 
statue  ou  d'un  bas-relief.  Il  faudrait  pouvoir  comparer  seulement 
le  prix  des  façons  dans  la  suite  des  ftges,  et  non  le  prix  des 
œuvres  achevées,  pour  établir  les  purs  salaires  de  l'artiste.  Mais 
les  chiffres  que  l'on  recueille  ne  spécifient  pas  toujours  à  qui 
incombait  la  fourniture  du  marbre  ou  du  bronze. 

Ces  dépenses  absorbent  aujourd'hui  une  grosse  part  de  l'ob- 
jet achevé  ;  elles  représentaient  autrefois  une  part  plus  grande 
encore.  L'extraction  du  fameux  marbre  de  Gampan,  dans  les 
Pyrénées,  auquel  Versailles  doit  sa  splendeur,  fut  suspendue  à 
cause  de  sa  cherté  résultant  des  difficultés  d'exploitation  et  de 
transport.  Mais  il  a  été  remplacé  au  centuple  par  d'autres  car- 
rières françaises  ou  belges.  Quant  au  Carrare,  dont  le  blanc  de 
première  qualité  est  proprement  le  marbre  «  statuaire,  »  les  pro- 
duits des  gisemens  de  cette  province  italienne  ont  quadruplé 
d'importance  depuis  un  demi-siècle ,  et  leur  prix  en  France  a 
baissé  de  près  de  moitié,  au  profit  des  marchands  en  gros  qui 
ont  su  se  servir  adroitement  des  chemins  de  fer. 

Des  révolutions  analogues  ont  eu  lieu  dans  le  coût  du  cuivre, 
dans  les  procédés  de  fonte  et  de  modelage  des  bronzes,  depuis 
l'année  1501  où  Michel-Ange  s'engageait  à  faire,  pour  21 500  francs,^ 
15  figures  d'apôtres  ou  de  saints  destinés  à  l'autel  Piccolomini 
au  dôme  de  Sienne.  Ce  n'étaient  que  des  statuettes,  si  l'on  en 
juge  par  les  trois  ou  quatre  qui  sont  encore  en  place  et  eUes  re- 


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600  REVUE    bi:S   DEUX  MONDES. 

venaient  ainsi  à  1 430  francs  chacune.  Les  contrats  successifs  c^ 
Buonarotli  passa  avec  Jules  II  et  ses  héritiers  au  sujet  du  m^ 
soiée  de  ce  pape  qu'il  n'acheva  jamais,  nous  font  connaîtrai 
prix  convenu  pour  le  Moïse.  Cette  œuvre  immortelle  fut  pa^^éi 
22150  francs. 

Nos  sculpteurs  français  n'eurent  jamais  autant  pour  l^iirs 
bronzes  ni  pour  leurs  marbres.  Au  moyen  âge,  le  prix  d'une  sta- 
tue d'albâtre  (1312)  représentant  un  chevalier  couché,  revêtu  de 
son  armure  avec  un  lion  à  ses  pieds  et  deux  anges  â  ses  c5t^s, 
coûtait  8200  francs  ;  mais  nous  ne  savons  quelle  était  là-dessu^ 
la  part  de  la  main-d'œuvre;  pas  plus  que  sur  le  tombeau  e^ 
marbre  de  Robert  d'Artois,  dans  l'église  des  Cordeliers  de  Pari^  "^ 
dont  le  prix  fut  de  26  000  francs  pour  la  sculpture  et  de  2  400  franc^^ 
pour  la  peinture.  Les  statues  de  pierre  nous  renseignent  daran 
tage  sur  le  bénéfice  de  leurs  auteurs;  la  matière  ici  n'est  pas  on( 
reuse  :  on  achète  18  francs  la  pierre  destinée,  dans  une  église  d( 
Normandie,  à  une  statue  de  Sainte- Anne,  dont  la  sculpture  et  li 
peinture  montent  à  150  francs.  Depuis  le  xiv*  siècle  jusqu'au  xvni*, 
ces  honoraires  peuvent  Être  regardés  comme  une  moyenne. 

Us  ne  sont  guère  dépassés  qu'en  de  grandes  villes  :  pour  un 
Saint  Nicolas^  à  Orléans,  185  francs;  pour  un  Saint  André  dans^^-^ 
la  cathédrale  de  Troyes  165  francs.  La  «  taille  »  d'une  Madi 
leinè,  assise  au  pied  d'un  crucifix  déjà  existant,  ne  vaut  qu 
126  francs  et  il  se  trouve,  surtout  au  xvi*  siècle,  nombre  d< 
«  figures  »  et  d'  «  images  »  en  pierre  à  80  et  même  à  65  francs;^    ^î 
tel  un  Saint  Michel  à  Mézières  (1534).  A  Chartres,  la  façon  d'une^-^^^ 
statue  de  marbre,  grandeur  nature,  vaut  de  1 200  francs  à  4000,^  <IW, 
mais  le  buste  d'un  bourgeois  ne  vaut  que  240  francs  à  LyonciK^n 
(1658).  Rapprochés  de  ces  chifi'res,  le  prix  de  la  statue  équestrc?^'^^^ 
de  Louis  XIV  en  bronze,  exécutée  à  Dijon  par  Lehongre  d'aprfeu  ^^^ 
les  desseins  de  Mansard,  —  311000  francs,  —  celui  surtout  d^-Ve 
la  statue  d'Henri  IV  sur  le  Pont-Neuf,  —  464000  au  dire  de  Bas--^»- 
sompierre  (?)  —  paraissent  extraordinairement  élevés.  De  mèm^  ^^^ 
qu'aux  malades  d'alors  les  drogues  coûtaient  plus  cher  que  Im^e 
médecin,  il  semble  bien  qu'en  sculpture  la  matière  était  pi 
chère  que  de  nos  jours,  tandis  que  la   pensée  était  meillei 
marché.  Aujourd'hui  le  cuivre  a  baissé,  l'artiste  a  haussé. 

Coysevox,  en  1705,  avait  670  francs  de  gages  et  13400  frani 
de  pension;  Goustou  et  Girardon  touchaient  les  même  gages 
6700  francs  seulement  de  pension.  De  plus,  il  leur  était  ver s^ 


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LBS  BICHES    DEPUIS   SEPT   CENTS   ANS.  601 

chaque  année  des  acomptes  variables,  suivant  l'avancement  de 
leurs  travaux,  sur  les  groupes  et  statues  dont  ils  étaient  chargés 
pour  Versailles,  Marly  et  autres  résidences  royales.  Un  Bac- 
chus,  d'après  Tantique,  en  marbre  (1714),  fut  payé  14400  francs 
à  Coysevox.  Pigalle  et  Houdon  reçurent  de  moindres  sommes 
sous  Louis  XV. 

Le  mieux  traité,  sous  Louis  XIV,  fut  un  homme  de  l'art  promu 
fonctionnaire,  Mansard,  surintendant  des  bâtimens  du  Roi,  qui 
cumulait  à  l'époque  de  sa  mort  170000  francs  d'appointemens. 
'Les  simples  architectes  sous  ses  ordres  gagnaient  de  3000  à 
8000  francs.  Gabriel,  le  créateur  de  la  place  de  la  Concorde,  re- 
Cnt  pour  exécuter  seè  plans  (1755)  un  traitement  de  17800  francs 
qu'il  conserva  jusqu'à  sa  mort. 

Un  élément  de  recettes  jadis  inconnu,  le  «  droit  de  reproduc- 
tion, »  contribue  de  nos  jours  à  accroître  le  gain  des  artistes. 
De  toutes  les  propriétés,  la  plus  récente  est  celle  des  créations  de 
la  plume,  du  pinceau  ou  de  l'ébauchoir.  Les  hommes  du  moyen 
Age  s'étaient  partagé  mille  choses  qui  ne  sont  plus  susceptibles 
de  possession  individuelle  :  ils  s'étaient  approprié  des  fleuves 
qui  traversaient  leurs  domaines,  des  biens  d'étrangers  qui  décé- 
daient sur  leur  fief,  des  forêts  dont  ils  ignoraient  la  contenance  ; 
les  hommes  de  la  Révolution  avaient  annexé  au  guéretde  chacun 
le  gibier  de  poil  et  de  plume  qui  s'y  rencontrait  sur  terre  ou 
dans  l'air;  mais  nul  ne  s'était  avisé  que  l'artiste  ou  l'écrivain  dût 
être  propriétaire  de  ses  images  ou  de  ses  idées. 

Aujourd'hui,  le  «  sculpteur  »  qui  fabrique  en  une  matière 
élastique  des  figures  destinées  à  servir  de  jouet,  dites  «  grimaces 
parisiennes,  »  représentant  la  tête  de  personnages  connus  dont 
la  physionomie  se  modifie  sous  la  pression  de  la  main,  est  pro- 
tégé par  la  loi  du  19  juillet  1894,  plus  que  ne  l'étaient  pour  leurs 
chefs-d'œuvre  Houdon,  Pigalle  ou  Coysevox.  Nos  statuaires  et 
graveurs  nK)dernes  ont  tiré  de  ce  droit  de  reproduction  un  parti 
plus  important  que  les  peintres.  Ils  l'ont  d'abord  vendu  à  des 
fabricans  d'objets  d'art  moyennant  une  somme  fixe  qui,  jus- 
qu'à 1860,  ne  dépassa  pas  8  000  francs. 

Maintenant,  lorsqu'ils  n'exploitent  pas  eux-mêmes  leur  privi- 
lège, ils  en  concèdent  l'usage  à  des  éditeurs,  qui  leur  paient  un 
droit  proportionnelsur  chaque  exemplaire  de  ces  réductions  en 
bronze  ou  en  marbre.  Depuis  vingt-cinq  ans,  la  maison  Barbe- 
dionne  a  payé,  de  ce  chef,  3  millions  de  francs  aux  auteurs  qui 


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602  UEYUE  DBS  DKUX  MOIfDSS. 

traitent  avec  elle.  Dans  le  partage  fort  inégal  de  cette  somxs 
on  peut  observer  une  fois  de  plus  le  fait  contemporain  que    Ja. 
déjà  signalé  :  tendance  à  une  inégalité  croissante  entre  la  m^i^sac 
et  un  petit  nombre  de  favorisés.  Sur  les  quarante  statuaires  ^ui 
ont  reçu  ces  trois  millions  de  droits,  un  seul  a  touché  plus  A  'iMSi 
million  de  francs,  pour  la  reproduction  indéfiniment  multiplié^ 
d'un  seul  groupe  ;  neuf  d'entre  eux  ont  touché  85  000  francs    ^^ 
au^essus.  Aux  trente  autres  il  n'est  échu  en   moyenne  qi^^ 
3  000  ou  4  000  francs.  ^^ 

Cette  conquête  nouvelle  des  arts  plastiques,  dont  le  bénéficï:=^^^ 
a  été  rendu  profitable  par  la  démocratie,  n'a  donc  aucun  oxni^^"^^^^ 
tère  démocratique,  je  veux  dire  égalitaire.  Elle  n'implique  pw^'^ic 
davantage  le  souci  de  la  justice  esthétique.  La  faveur  du  public  ^^  ^^ 
n'est  pas  nécessairement  la  récompense  du  talent  ;  les  œuvres   ^  ^^ 
qui  ont  obtenu  le  plus  grand  succès  de  reproduction  ne  sont    ^^^^ 
pas  les  meilleures  qui  soient  dues  au  ciseau  de  nos  maîtres     ^^^ 
actuels,  et  le  maître  même,  qui  à  tiré  un  million  de  la  repro-     -^^^' 
duction  d'un  seul  groupe,  en  a  fait  d'autres,  qui  valent  davan-     ^-^^' 
tage  peut-être,  mais  ne  lui    ont   presque  rien  rapporté.  Ici     i^>^ 
comme  ailleurs,  l'Argent  se  donne  à  qui  lui  plaît ,  et  peu  loi 
importe  le  mérite  pourvu  qu'on  lui  plaise. 

De  ce  que  les  morts,  quêteurs  de  statues,  et  les  vivans  avides 
de  bustes,  de  portraits  surtout  et  de  tableaux  en  tout  genre,  aient  ^.^nt 
fait  augmenter  par  leur  pullulement  le  salaire  des  peintres  ^X^^^^X 
des  sculpteurs,  il  n'en  peut  résulter  que  l'on  produise  plus  de^^JBd 
chefs-d'œuvre  en  notre  temps  qu'au  temps  passé;  ni  d'ailleursKA  -ua 
que  l'on  en  produise  moins,  par  ce  motif  que  le  souci  du  hicret^^"-«'e 
serait  susceptible  de  distraire  l'artiste  de  la  poursuite  du  beauK^^-^u 
idéal.  Michel- Ange  n'était  pas  un  contempteur  des  richesses  eV'^^t 
nous  avons  des  contemporains  illustres  qui,  moins  que  lui,  fonV'.tfist 
cas  de  la  fortune.  L'enchérissement  des  œuvres  d'art  n'a  donc^r^^^^ 
croyons-nous,  d'influence  appréciable  ni  sur  les  artistes,  ni  pwig"  ^^^r 
conséquent  sur  leurs  ouvrages.  Il  y  a  toujours  des  amans  désin-^ 
téressés  et  des  favoris  un  peu  cupides  de  la  beauté  esthétique 
chez  qui  l'amour  du  gain  n'atténue  pas  le  talent. 

Quant  aux  mauvaises  peintures,  il  en  est  fait  aujourd'huac^ui 
sans  doute  un  moins  grand  nombre  qu'autrefois  par  des  igntir    -^ 
rans  naïfs,  parce  qu'il  y  a  moins  de  naïfs  et  d'ignorans;  mais  '       il 
en  est  fait  beaucoup   plus  qu'autrefois  par  de  faux  novateur      s, 
parce  qu'il  y  a  plus  de  vaniteux,  enflés  d'un  mérite  imaginair 


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LES   RICHES   DEPUIS   SEPT  CENTS   ANS.  603 

Et  Ces  deux  causes  de  déchet,  incapacité  ancienne,  infatuation 
moderne,  agiront  de  même  au  regard  de  la  postérité,  pour 
réduire  à  un  petit  nombre  les  œuvres  qui  lui  parviendront. 

Mais  le  haut  prix  des  tableaux  et  des  statues,  s'il  est  sans 
conséquence  directe  pour  la  peinture  et  la  sculpture,  en  a  une 
indirecte  sur  les  productions  du  meuble  ou  de  l'habitation.  De 
mille  objets,  communs  et  vulgaires  par  destination,  où  nos  pères 
mettaient  des  idées  et  de  la  grâce,  l'art  semble  aujourd'hui  s'être 
retiré.  L'originalité  du  moins,  puisqu'en  ce  genre  nous  n'avons 
rien  créé.  Est-ce  parée  que  nous  embrassons  tous  les  styles 
d'un  égal  amour,  parce  que  nous  interrogeons  obstinément  le 
passé  et  que  l'éclectisme,  qui  meuble  le  magasin  de  la  mémoire, 
vide  celui  de  l'invention? 

Gela  ne  tient-il  pas  plutôt  à  ce  que  les  perspectives  d'opu- 
lence ouvertes  aux  peintres  et  aux  sculpteurs,  dont  la  carrière 
est  à  la  fois  plus  noble  et  plus  fructueuse,  ont  fait  déserter  aux 
praticiens  géniaux  dans  leur  métiei? l'étude  des  bois,  des  bronzes, 
des  fers  ou  des  marbres,  appropriés  au  mobilier  et  au  bâtiment, 
où  tant  de  maîtres  jadis  excellèrent  ?  La  disparition  de  la  classe 
des  artistes-artisans  et  l'épuisement  de  la  sève  individualiste 
dans  cette  branche  secondaire,  sont  peut-être  le  résultat  de  la 
mobilisation  ascendante  vers  le  temple  du  grand  art  de  tous 
ceux  qui  ont  quelque  don  pour  les  arts  manuels.  La  plupart, 
hélas  I  se  morfondent  toute  leur  vie  sous  son  péristyle  sans  y 
pénétrer  jamais. 

V*»  G.  d'Avenbl. 


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LETTRES  INEDITES 


JOSEPH  DE  MAISTRE 


I 

JOSEPH  DE  MAISTRE  ET  LOUIS  XVIH 


Chassé  de  Savoie  en  1792,  par  l'invasion  française,  lecom^"  ^.. 
Joseph  de  Maistre,  encore  inconnu  hors  de  Cbambéry  sa  viU^^_^ 
natale,  s'était,  après  de  cruelles  aventures,  réfugié  en  Suisse^^^ 
Installé  à  Lausanne,  oîi  son  séjour  devait  se  prolonger  jusqu'ei^^^ 
1797  et  où  sa  famille  avait  pu  le  rejoindre,  il  y  vivait  obscur  e^^^ 

(i)  Ceux  des  lecteurs  de  !&  ïienuc  qui  ont  suiyi  mes  études  sur  XÈmigraXiot^ 
n'ont  sûrement  pas  perdu  le  souyenir  des  quelques  fragmens  de  lettres  de  Josept^^ 
de  Maistre,  que  j'ai  cités  dans  les  livraisons  des  15  juillet  et  1**  août  demiers^^ 
Gomme  les  papiers  de  Louis  XVIII,  qui  ont  apporté  à  mes  travaux  un  élément  rêvé 
lateur  et  précieux,  la  correspondance  d'où  ces  fragmens  ont  été  tirés  appartient  i 
M.  le  duc  de  Blacas,  petit-fils  du  ministre  de  la  première  Restauration.  Elle 
presque  entièrement  inédite.  Des  douze  lettres  écrites  par  Joseph  de  Maistre  a* 
comte  d'Avaray  en  1797,  1798, 1804  et  1807,  six  seulement,  celles  de  1804  et  de  180^ 
figurent  dans  le  recueil  des  CEuvres  complètes  de  l'illustre  écrivain  (Vitte  i 
Perrussel^  éditeurs,  Lyon,  1886).  Quant  à  Blacas,  sur  cinquante-sept  lettres  qu'il 
reçues  de  lui,  de  1807  à  1819,  on  n'en  trouve  que  huit  dans  la  correspondant 
imprimée.  Les  autres  méritaient  cependant  de  n'être  pas  perdues  pour  l'histoire* 
Cest  du  faisceau  de  cette  Correspondance  inédile  que  sont  extraites  celles  qa"  <UB 
Ta  lire,  que  j'ai  oru  devoir  relier  entre  elles  par  un  commentaire  explicatif. 


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LETTRES   INÉDITES  DE  JOSEPH   DE  UAISTRBk  605 

malheureux  :  ses  propriétés  de  Savoie  avaient  été  confisquées 
comme  biens  d'émigré,  et  les  fonctions  de  confiance  qu'il  exer- 
çait au  nom  du  roi  de  Sardaigne  ne  lui  assuraient  qu'un  très 
modique  traitement.  Néanmoins,  plus  haut  que  son  infortune, 
Tesprit  toujours  en  éveil,  il  consacrait  philosophiquement  ses 
loisirs  à  observer  les  événemens  retentissans  qui  mettaient  à 
cette  heure  l'Europe  en  feu  et  à  écrire  les  réfiexions  qu'ils  lui 
suggéraient.  On  sait  que  ses  Considérations  sur  la  France 
sont  le  fruit  de  ses  méditations  à  cette  première  étape  de  son 
exil. 

Imprimé  à  Neuchàtel,  l'ouvrage  paraissait  à  la  fin  de  1796, 
sans  nom  d'auteur,  Joseph  dé  Maistre  étant  convaincu  qu'il 
n'aurait  pu  signer  ce  plaidoyer  en  faveur  de  l'ancien  régime  sans 
compromettre  aux  yeux  du  gouvernement  français  le  souverain 
qui  l'honorait  de  sa  confiance  et  sans  encourir  sa  disgr&ce.  Mais 
son  éditeur  avait  été  moins  discret  que  lui.  Déjà  son  nom,  qu'il 
s'était  appliqué  à  cacher,  circulait  sous  le  manteau  parmi  les 
nombreux  admirateurs  de  cette  œuvre  aussi  puissante  qu'ac- 
tuelle. 

Le  succès  en  avait  été,  dès  le  premier  moment,  considérable 
et  retentissant.  Au  commencement  de  1797,  la  première  édition 
était  presque  épuisée.  Dès  le  mois  de  juillet,  tandis  qu'à  Paris 
et  à  l'insu  de  Joseph  de  Maistre,  elle  se  réimprimait,  lui-même 
en  préparait  une  seconde  en  vue  de  laquelle,  sur  le  conseil  du 
fameux  Pauche-Borel,  il  avait  traité  avec  un  libraire  de  Bâle. 
De  Turin  où  la  conclusion  de  la  paix  entre  la  France  et  le 
Piémont,  —  paix  humiliante  et  onéreuse  pour  celui-ci,  —  venait 
de  lui  permettre  de  rentrer,  il  surveillait  l'impression  de  cette 
édition  nouvelle. 

C'est  à  ce  moment, —  août  1797,  —  qu'il  reçut  par  l'entremise 
de  Fauche-Borel  une  lettre  datée  de  Blanckenberg  en  Allemagne, 
qui  lui  causa  la  plus  vive  satisfaction.  Elle  était  signée  du  comte 
d'Âvaray,  le  confident  et  le  conseiller  de  Louis  XVIII.  Le  prince 
avait  lu  les  Considérations  sur  la  France;  on  lui  en  avait  nommé 
Tauteur,  et,  bien  qu'il  ne  le  connût  pas,  il  avait  eu  à  cœur  de  lui 
faire  savoir  combien  le  charmait  et  l'enthousiasmait  la  lecture 
de  ces  pages  ardentes,  où  l'on  sentait  vibrer  une  âme .  de 
royaliste. 

Pour  des  causes  qui  nous  échappent,  la  lettre  de  d'Avaray, 
en  date  du  30  juillet,  ne  figure  pas  parmi  les  minutes  de  sa  cor- 


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606  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

respondance.  Mais  il  est  aisé  de  la  reconstituer  :  «  Je  suis  en- 
chanté, mandait-il,  le  même  jour,  h  Fauche-Borei,  que  M.  le  comte 
de  Maistre  fasse  une  deuxième  édition  de  son  excellent  ouvrage.  Je 
prends  occasion  de  là  pour  lui  écrire  une  lettre  que  je  vous  prie  de 
lui  faire  passer.  Ce  sont  quelques  observations  sur  des  faits  qu'il  ne 
pouvait  connaître.  Peut-être  Tengageront-elies  à  faire  un  chan- 
gement dans  le  corps  de  l'ouvrage  ou  du  moins  à  y  ajouter  on 
post-scriptum.  Je  vous  prie  donc,  si  cela  est  en  votre  pouvoir, 
ou  de  suspendre  l'impression  ou  d'en  retarder  la  distribution 
jusqu'à  ce  que  vous  ayez  reçu  de  lui  un  nouvel  avis.  Je  vous 
prie  surtout  de  faire  en  sorte  que  l'ouvrage  soit  répandu  en 
France  avec  profusion.  Je  voudrais  qu'il  pût  pénétrer  jusqu'à 
l'Océan  et  aux  frontières  méridionales.  C'est  le  meilleur  qui  ùt 
été  fait  depuis  la  Révolution  et  je  crois  pouvoir  dire  le  meilleur 
de  ceux  qui  se  feront  par  la  suite.  » 

Avant  de  reproduire  la  réponse  de  Joseph  de  Maistre  à  la 
lettre  de  d'Avaray,  il  convient  de  rappeler  les  faits  auxquels 
celi;i-ci,  parlant  au  nom  de  Louis  XVIII,  faisait  allusion.  En 
1793,  avait  paru  à  Neucbâtel  sous  ce  titre  :  Développement  des 
principes  fondamentaux  de  la  Monarchie  française  un  petit  livre, 
sans  signature,  consacré  à  un  examen  apologétique  de  l'antique 
Constitution  du  royaume.  Il  était  l'œuvre  de  magistrats  émigrés, 
membres  des  anciens  parlemens.  Il  avait  été  rédigé  par  l'on 
d'eux,  le  président  Jannon,  avec  le  visible  souci  de  n'exprimer 
aucune  opinion  qui  ne  fût  conforme  à  celle  des  princes.  Il  n'en 
provoqua  pas  moins,  dans  leur  entourage,  des  discussions  pas- 
sionnées. On  reprochait  à  ses  auteurs,  d'avoir,  en  interprétant  les 
dispositions  de  la  Constitution  monarchique,  base  de  l'ancien  ré- 
gime, fait  la  part  trop  large  aux  Parlemens,  réduit  le  rôle  des 
États  généraux  à  des  doléances  et,  en  un  mot,  «  d'avoir  élevé  la 
magistrature  au-dessus  de  la  nation.  »  Les  princes  s'étaient  asso- 
ciés à  ces  critiques.  Lorsque  l'ouvrage  avait  paru,  mécontens  de 
sa  publication,  bien  qu'il  n'eût  été  tiré  qu'à  cent  ou  cent  cin- 
quante exemplaires,  ils  l'avaient  désapprouvé.  Joseph  de  Maistre 
ignorait  ces  circonstances  et  croyant  lire  dans  cet  opuscule  la 
véritable  pensée  du  Roi,  il  s'en  était  inspiré  pour  rédiger  le  cha- 
pitre VIII  de  son  livre,  où  il  en  avait  reproduit  de  nombrenx 
extraits.  Sa  réponse  à  d'Avaray  nous  prouve  que  c'est  sur  ce 
point  que  portaient  les  observations  du  porte-paroles  de 
Louis  XVIII. 


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W^fFïTTT-^ 


LEIJTRES   UIÉDITES   DE  JOSEPH   DE    MAISTRE.  607 

«  Tuririy  SO  août  1797,  — Je  n'ai  pu  lire  sans  une  certaine 
palpitation,  monsieur  le  comte,  la  lettre  que  vous  m'avez  fait 
Thonneur  de  m'écrire,  le  30  juillet.  Malgré  la  pureté  de  mes  in- 
tentions, la  sévérité  de  mes  études,  et  mon  attention  soutenue  à 
me  demander  compte  de  mes  moindres  idées,  c'était  une  rude 
besogne  que  celle  de  parler  du  r6i  de  France  sans  sa  permission» 
et  je  craignais  à  chaque  ligne  qu'un  triste  3fat5  vint  m'apprendre 
que  j'avais  déplu.  Mais  je  vois  que  la  conscience  ne  trompe  pas, 
et  je  goûte  l'ineffable  plaisir  d'avoir  fait  un  ouvrage  agréable  à 
Sa  Majesté  sans  avoir  fait  un  ouvrage  de  commande. 

K  Au  moment  même  où  j'ai  reçu  votre  lettre,  monsieur  de 
comte,  j'allais  moi-même  prendre  la  liberté  d'écrire  à  Sa  Majesté^ 
et  mettre  à  ses  pieds,  comme  moins  indigne  d'elle,  la  deuxième 
édition  d'un  ouvrage  horriblement  maltraité  à  l'impression. 
Dites-lui,  monsieur  le  comte,  que  je  ne  suis  pas  son  sujet,  mais 
qu'EUe  n'en  a  pas  qui  soit  plus  véritablement  que  moi  dans  ses 
intérêts..  J'ai  pour  sa  personne  un  attachement  rationnel  qui 
n  a  jamais  varié  ;  je  l'aime  comme  on  aime  la  symétrie,  l'ordre, 
la  santé  I  Aucun  effort  ne  me  coûterait,  s'il  pouvait  seulement  lui 
gagner  un  ami.  Je  crois  son  bonheur  nécessaire  à  l'Europe;  je 
déteste  ses  ennemis  d'une  haine  philosophique,  qui  n'a  de  com- 
mun avec  la  passion  que  la  chaleur  et  l'énergie.  J'abomine  la 
Révolution  qui  a  détrôné  sa  famille;  je  n'ai  rien  oublié  pour 
en  mettre  à  découvert  la  racine  hideuse  et  fétide.  Si  je  n'ai  pas 
réussi,  ce  n'est  pas  ma  faute.  Quel  dommage,  monsieur  le  comte, 
que  je  ne  sois  plus  à  temps  de  faire  à  mon  ouvrage  les  correc- 
tions qui  seraient  du  goût  de  Sa  Majesté  ;  l'impression  est  ache- 
vée ;  du  moins,  l'imprimeur  me  mande  qu'on  était  sur  le  point 
de  tirer  les  deux  dernières  feuilles.  Je  \;ous  promets  cependant 
un  post-scriptum  (1)  et  un  errata  tels  que  vous  pouvez  les  dési- 
rer, et  qui  ne  compromettront  ni  le  Roi,  ni  ses  entours.  Il  ne 
reste  qu'à  presser  le  travail.  Les  fautes  honteuses  qui  désho* 
norent  la  première  édition  m'avaient  chagriné  au  delà  de  toute 
expression.  J'espère  que  la  seconde  me  consolera.  Je  voudrais 
bien  savoir  si  le  Roi  ne  m'a  pas  fait  l'honneur  de  rire  du  mot 
Tyrannie  si  spirituellement  placé  à  la  page  147,  à  la  place  de 
celui  de  dynastie.  Il  y  en  a  cent  de  cette  force.  Les  corrections 
et  les  additions  envoyées  pour  la  deuxième  édition  en  feront  un 

(1)  Ce  Post-Bcriptum  inséré  dans  la  seconde  édition,  dite  édition  de  B&le,  a  été 
m&intenn  dans  toutes  celTes  qui  ont  suivi. 


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608  RBVUB  DBS  DEUX  MOIIDSB. 

.ouvrage  nouveau,  sans  qu'il  y  paraisse  .trop.  Il  serait  long  et 
inutile,  monsieur  le  comte,  de  vous  signaler  les  fautes  prind- 
pales  ;  mais  vous  verrez  aisément  qu'il  manque  une  phrase  enti^ 
à  la  page  64,  ligne  4  et  qu'il  y  a  de  môme  une  lacune  considé- 
rable à  la  page  84,  ligne  18.  La  suppression  du  monosyllabe  cru 
(page  87,  ligne  12)  entre  les  de\ix  particules  et  et  par^  fait  me 
phrase  niaise  d'ime  pensée  qui  avait  quelque  saillie  (1).  Mais  c'est 
trop  parler  de  ces  misères  ;  venons  à  des  objets  plus  importans. 

a  Les  parlemens  sont  une  des  parties  de  votre  constitution 
que  j'avais  le  plus  attentivement  méditée.  Je  n'entame  point  ce 
sujet  qui  me  mènerait  trop  loin  :  ce  pourrait  être,  tout  au  [plus, 
le  sujet  d'une  lettre  particulière,  si  le  Roi  le  voulait. 

((  Il  ne  faut  pas  avoir  beaucoup  de  tact  pour  s'apercevoir  que 
l'ouvrage  dont  je  me  suis  servi  pour  bâtir  mon  chapitre  VIII 
n'avait  pas  complètement  réussi  auprès  du  Roi,  et  pour  parler 
franchement,  monsieur  le  comte,  lorsque  je  me  suis  demandé 
pourquoi  ce  prince  si  réfléchi  et  si  modéré  n'avait  pas  tâché  de 
légitimer  ce  travail  au  lieu  de  le  repousser,  ja  n'ai  pas  trop  sa 
me  répondre.  Je  craignais  môme  qu'ime  foule  de  Français  ne 
prissent  le  change  sur  cette  désapprobation,  et  c'était  un  chagrin 
pour  moi,  par  une  suite  de  l'intérêt  ardent  que  je  prends  à  vos 
affaires.  Si  j'avais  pu  seulement  soupçonner  dans  les  auteurs  du 
livre  en  question  la  prétention  de  borner  les  droits  des  Etats 
généraux  à  de  simples  doléances  et  de  les  placer  au-dessous  des 
Parlemens,  j'aurais  rejeté  leur  livre  avec  le  dernier  dédain; 
mais  le  système  contraire  est  clairement  énoncé  aux  pages  292, 
293,  302,  303,  304,  332  citées  aux  pages  127-28  des  Considéra- 
tions.  Me  trouvant  séparé  de  mes  livres,  il  me  fallait  un  recueil 
quelconque  pour  former  le  tableau  rétréci  qui  entrait  dans  mon 
plan.  Je  m'en  suis  servi  comme  d'une  table  de  matières,  qui  me 
fut  indiquée  par  le  mal  qu'en  disait  ce  petit  drôle  de  Constant, 
dans  son  vilain  pamphlet  :  De  la  force  du  gouvernement  actuel {i). 

(1)  Les  fautes  que  signale  Joseph  de  Maistre,  ayant  dispani  des  éditions  ssi- 
Tantes,  ses  observations  ne  présentent  plus  qu'un  intérêt  rétrospectif.  Aussi,  ne 
croyons-nous  pas  devoir  rendre  compte  ici  du  travail  de  comparaison  ssquei 
nous  nous  sommes  livré  pour  rétablir  dans  la  première  édition  les  passages  dis- 
parus à  l'impression. 

(2)  De  la  force  du  gouvernement  actuel  et  de  la  nécemté  de  e^y  rallier,  par 
Benjamin  Constant.  Paris,  1797.  Cette  brochure  venait  de  paraître.  Elle  consUtue 
un  chaleureux  plaidoyer  en  faveur  du  Directoire.  L'auteur  y  prenait  vivctnenlà 
partie  l'opuscule  des  magistrats  dont  il  est  question  plus  haut.  Tout,  d'ailleurs, 
n'est  pas  à  dédaigner  dans  cette  apologie  des  thermidoriens.  Parmi  de  basses 


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LETTRES    INÉDITES    DE   JOSEPH    DE   MAKSTRE.  609 

Je  persiste  à  croire  que  les  magistrats  (que  je  ne  connais  aucune- 
ment, mais  qui  ont,  je  l'imagine,  une  tête  sur  les  épaules)  n'ont 
jamais  pensé  à  élever  des  juges  quelconques  au-dessus  de  la 
nation.  En  tout  cas,  monsieur  le  comte,  si  ces  messieurs  sont 
fous,  qu'on  les  baigne.  Je  ne  prends  dans  leur  ouvrage  que  les 
monumens.  Vous  verrez  une  note  sur  ce  point  dans  la  deuxième 
édition.  J'espère,  d'ailleurs,  que  mon  post-scriptum  donnera 
pleine  satisfaction  au  Roi. 

«  Ce  chapitre  Vlll,  au  reste,  pourrait  bien  n'être  qu'un  cha- 
pitre de  circonstance,  et  je  vous  avoue  que  je  l'ai  écrit  dans  cet 
esprit.  Que  le  Roi,  dans  sa  sagesse,  reconnaisse  le  droit  des 
États  généraux  de  consentir  la  loi  et  l'impôt;  que  ce  droit  ré- 
sulte de  la  Constitution  écrite  des  Français,  c'est  fort  bien  ;  il 
faut  bien  se  garder  de  disputer  sur  cet  article  ;  mais,  que  les 
Français  soient  faits  même  pour  ce  degré  de  liberté,  en  vérité  je 
n'en  sais  rien.  La  postérité  le  saura. 

«  Le  chapitre  en  question,  qui  vous  a  alarmé  sous  un  certain 
point  de  vue,  a  déplu  à  d'autres  personnes  sous  un  point  de 
vue  bien  différent.  Le  très  estimable  auteur  de  VAvis  des  édi- 
teurs (1)  s'est  fâché  contre  ce  chapitre  parce  qu'il  tend  à  prouver 
que  les  Français  avaient  une  Constitution,  ce  qu'il  ne  croit  point 
du  tout.  Je  me  serais  même  passé  bien  volontiers  de  certaines 
lignes  de  cet  avis  où  il  avoue  (assurément  sans  commission)  que 
je  ne  sais  rien  sur  la  Constitution  française,  ce  qui  tend,  ce  me 
semble,  à  affaiblir  Teffetdu  livre.  Je  puis  manquer  sans  doute  de 
pénétration  et  de  logique;  mais,  pour  l'étude  et  la  réflexion, 
je  suis  sûr  de  moi.  Au  reste,  il  y  a  des  inconvéniens  qui  tien- 
nent à  la  position.  On  imprimait  à  cent  lieues  de  moi;  je  ne 

flatteries  pour  les  vainqueurs  et  de  violentes  attaques  contre  les  vaincus,  on 
trouve  quelques  vérités  applicables  à  tous  les  temps.  Telle,  celle-ci  :  «  Un  défaut 
qui  caractérise  presque  tous  ceux  qui  ont  joué  un  rôle  dans  la  Révolution  et  sur- 
tout les  vaincus  après  leur  défaite,  c'est  de  vouloir  toujours  ramener  les  choses  au 
lieu  de  les  suivre.  Us  regardent  leur  triomphe  comme  le  but  général  et  croient 
que  le  but  ne  peut  s'atteindre,  dès  qu'on  les  a  dépassés.  >» 

(1)  Profitant  de  ce  que  Joseph  de  Maistre,  éloigné  de  lui,  ne  pouvait  surveiUer  de 
près  l'impression  de  son  livre,  l'éditeur  s'était  permis  de  placer,  sans  son  consen- 
tement, en  tête  du  volume,  un  avis  où,  entre  de  vifs  éloges,  il  avait  glissé  cette 
réserve  :  «  Le  chapitre  sur  l'ancienne  Constitution  se  ressent  trop  de  la  nécessité 
où,  à  défaut  de  connaissances  suffisantes,  l'auteur  s'est  vu  forcé  de  s'en  remettre 
aux  assertions  de  quelques  écrivains  de  parti.  »»  Rappelons  que  ces  «  écrivains  de 
parti  »>  étaient  des  magistrats  qui  avaient  déjà  donné  et  devaient  donner  encore 
d'éclatans  témoignages  de  leur  dévouement  aux  Bourbons.  On  retrouve  ici  la  trace 
des  dissentimens  qui  agitèrent  l'Émigration. 

TOMB  XXXVII.  —  1907.  39 


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610  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pouvais  m'entendre  avec  l'éditeur  que  j'estime  trop  d'ailleurs 
pour  lui  faire  la  moindre  querelle.  Vous  verrez,  cependant,  dans 
la  deuxième  édition,  quelques  traces  de  notre  altercation  sur 
votre  ancienne  Constitution. 

«  Le  Roi,  me  dites-vous,  monsieur  le  comte,  me  fait  l'hon- 
neur de  désirer  que  mon  ouvrage  soit  répandu  avec  profusion 
en  France.  Hélas!  je  n'y  puis  rien.  Je  n'ai  plus  les  moyens  de 
diriger  l'imprimeur,  de  fixer  le  nombre  des  exemplaires  et  de 
régler  la  distribution.  D'ailleurs,  je  suis  trop  loin  de  l'imprimeur. 
Mais  puisque  je  suis  conduit  à  vous  parler  de  moi,  permettez- 
moi  quelques  détails. 

((  Je  suis  demeuré,  depuis  l'origine  de  nos  troubles,  constam- 
ment attaché  au  Roi  (1)  :  je  l'ai  servi  aussi  bien  que  j'ai  pu,  et 
je  quittai  la  Savoie  où  je  suis  né  pour  me  réunir  à  lui,  avant  la 
réunion  de  ce  malheureux  pays  à  la  France.  Pour  ce  crime,  j'ai 
été  mis  sur  la  liste  des  émigrés,  et  mes  biens  ont  été  confisqués. 
C'est  le  comble  de  l'extravagance  autant  que  de  l'injustice  ;  mais, 
le  mal  n'est  pas  moins  fait.  J'avais  la  perspective  la  plus  bril- 
lante, si  la  Savoie  avait  été  restituée.  Le  traité,  ou  pour  mieux 
dire,  la  Capitulation  de  Paris,  a  renversé  mes  espérances.  Rap- 
pelé de  Suisse  où  j'avais  servi  le  Roi  pendant  quatre  ans,  j'ai 
trouvé  ici  une  pension  de  2000  francs  qui  se  réduit  à   1  200,  mi 
la  perte  des  billets,  et  je  n'ai  nul  espoir  d'être  employé.  Dispen- 
sez-moi, monsieur  le  comte,  de  m'étendre  sur  ce  lamentable 
sujet.  Le  Roi  n'est  pas  maître  à  beaucoup  près  de  suivre  son 
inclination  :  mes  malheurs  ne  font  qu'ajouter  le  sentiment  d'une 
compassion  respectueuse  à  ceux  qui  m'attachaient  à  lui.  Cepen- 
dant, il  faut  que  je  prenne  un  parti,  et  s'il  m'est  impossible  de 
demeurer  sujet  du  roi  de  Sardaigne,  mon  ambition  est  de  deve- 
nir Français  el  de  servir  la  cause  ;du  roi  de  France.  Je  ne  puis 
obtenir  justice  au  département  de  Chambéry  ;  mais,  si  je  présen- 
tais une  pétition  au  Conseil  des  Cinq-Cents,  et  qu'elle  fût  9^ 
puyée  auprès  des  Députés  qui   marchent  dans  la  bonne  route, 
par  un  seul  mot  du  Roi,  je  crois  que  je  réussirais.  Croyez-vous, 
monsieur  le  comte,  que  Sa  Majesté  voulût  dire  ce  mot?  Il  m^ 
semble  que  la  nature  m'a  créé  pour  la  France.  Si  l'on  ne  veut 
plus  de  moi  de  ce  côté  des  Alpes,  mes  devoirs  cessent  et  je  de- 
meure libre. 

(!)  Viclor-Amédée  III,  roi  de  Sardaigne,  mort  le  16  octobre  1*796,  en  Jaisstnll* 
couronne  à  son  fils  Charles-Emmanuel  IV. 


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LETTRES    INÉDITES    DE   JOSEPH    DE    MAI8TRE.  611 

«  D'ailleurs^  une  foule  de  mes  compatriotes  prennent  ce  parti 
que  le  roi  de  Sardaigne  ne  désapprouve  point.  Si  j  avais  cent 
louis  de  rente,  je  vous  jure,  monsieur  le  comte,  que  j'aurais 
déjà  pris  mon  parti;  mais  je  ne  puis  abandonner  la  modique 
ressource  qui  me  reste,  tant  que  je  suis  privé  de  mes  biens. 
Bientôt,  j'aurai  épuisé  tous  les  genres  de  ressources  dont  je 
pouvais  disposer.  Je  vois  une  perspective  épouvantable.  Un  am- 
bassadeur anglais  avec  lequel  j'étais  lié,  me  cherche  dans  son  ile 
quelque  enfant  gâté  de  la  fortune  que  je  puisse  promener  en 
Europe.  C'est  ce  qu'on  appelle  en  style  badin  montrer  fours; 
d'autres  personnes  cherchent  à  me  placer  auprès  de  quelque 
jeune  Altesse  allemande.  Je  répugne  un  peu  au  second  parti,  et 
beaucoup  au  premier;  cependant,  il  faudra  bien  plier  sous 
l'invincible  nécessité.  Oh  !  si  le  Roi  pouvait  et  voulait  bien  em- 
ployer son  influence  pour  me  replacer  dans  mes  biens  !  S'il  vou- 
lait m'adopter,  peut-être  que  je  ne  serais  pas  un  Français  inu- 
tile. Les  bontés  qu'il  veut  bien  me  témoigner  par  votre  organe, 
monsieur  le  comte,  ont  amené  cet  épanchement  peut-être 
indiscret.  Je  m'estimerais  bien  heureux  si  j'avais  menti  à  la 
page  147^  ligne  5*  de  mon  ouvrage  :  j'écrivais,  je  vous  le 
jure,  sans  la  moindre  prétention,  et  sans  me  flatter  du  tout  que 
le  Roi  attacherait  quelque  importance  à  mon  travail.  C'est  même 
par  une  suite  d'une  défiance  dont  je  ne  suis  pas  maitre  que  je 
n'ai  point  pris  la  liberté  de  lui  présenter  l'ouvrage  dans  le 
temps. 

«  Vous  comprendrez  sans  doute  aisément,  monsieur  le 
comte,  que,  dans  la  position  où  je  me  trouve,  il  ne  pourrait 
rien  m'arriver  de  plus  fatal  que  d'être  connu  publiquement  pour 
l'auteur  des  Considérations.  Je  serais  perdu  dans  ce  pays  et  peut- 
être  même  que  je  perdrais  le  pouvoir  d'être  utile,  en  France,  à 
la  bonne  cause.  Je  me  recommande  au  Roi  sur  ce  point,  et  je 
vous  prie,  monsieur  le  comte,  de  vouloir  bien  appuyer  auprès  de 
l'imprimeur  le  sermon  que  je  lui  adresse  par  ce  courrier  sur  le 
chapitre  de  la  discrétion  ;  car  il  me  semble  qu'il  se  gêne  peu. 

«  Vous  ne  vous  trompez  point,  assurément,  monsieur,  en 
jugeant  que  je  serai  infiniment  sensible  à  l'honorable  approba- 
tion dont  vous  avez  bien  voulu  vous  rendre  l'organe.  Je  vous 
remercie  des  observations  que  vous  m'avez  adressées  et  j'en  ferai 
mon  profit  autant  que  les  circonstances  le  permettent.  Si  l'im- 
pression n'était  pas  achevée,  j'aurais  mieux  fait  encore.  Je  vous 


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''^wm. 


612  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

supplie,  monsieur  le  comte,  de  vouloir  bien  mettre  aux  pieds  du 
Roi,  ma  vive  reconnaissance.  Si  elle  a  vu  des  lacunes,  des  ou 
blis  dans  mon  ouvrage,  elle  voudra  bien  excuser  un  étranger, 
séparé  de  son  livre  et  seul  avec  sa  conscience  et  sa  mémoire.  Je 
me  sentais  disposé,  appelé,  entraîné  à  défendre  sa  cause  qui  me 
semble  celle  de  Tordre  social.  Du  côté  du  zèle  et  des  intentions, 
je  puis  défier  le  meilleur  royaliste  français. 

«  Je  suis  enchanté,  monsieur  le  comte,  que  cette  affaire  m'ait 
mis  en  correspondance  avec  vous;  vous  êtes  si  connu,  si  intéres- 
sant par  votre  noble  dévouement  à  la  cause  et  à  la  personne  du 
Roi,  que  je  regarde  comme  une  bonne  fortune  le  plaisir  de  faire 
votre  connaissance,  comme  on  peut  la  faire  de  loin.  Il  ne  pou- 
vait rien  m'arriver  de  plus  heureux  que  d'obtenir  rapprobatioD 
du  Roi,  et  d'en  être  assuré  par  vou$. 

«  Je  suis  avec  une  respectueuse  considération,  monsieur  le 
comte,  votre  très  humble  et  très  obéissant  serviteur.  —  Le  comte 
DE  Maistre. 

«  P,'S,  —  Vous  pouvez  m'écrire  très  sûrement,  monsieur  h 
comte,  sous  le  couvert  de  M.  le  comte  de  Hauteville,  chevalier 
grand-croix  des  Ordres  Royaux  de  Saint-Maurice  et   de  Saint- 
Lazare,  Turin.  Je  vous  prierai  seulement  de  mettre  un  cachet  d^ 
fantaisie,  et  de  faire  mettre  votre  lettre  à  la  poste  dans  quelcpi^ 
bureau  de  Suisse,  comme  Berne  ou  Lausanne,  ce  qui  vous  ser^ 
très  aisé.  » 

Cette  lettre  où  Joseph  de  Maistre  parle  de  sa  misère  avec  un^ 
si  noble  simplicité  et  sollicite  de  Louis  XVIII  les  moyens  d'3^ 
remédier,  était  à  peine  partie  qu'il  regretta   d'avoir  promis  ^■ 
d'Avaray  de  mettre  à  son  livre  un  post-scriptum  rectificatif.  C^^ 
regret  apparaît  nettement  dans  la  première  partie  de  celle  qu  ^ 
suit.  Il  se  résigna  cependant  à  tenir  sa  promesse  et,  sans  attendra 
une  réponse  à  la  demande  qu'il  avait  adressée  au  Roi  le  SOaoât^ 
il  envoyait  à  d'Avaray,  le  6  septembre,  en  même  temps  qu'à  sofï 
imprimeur  de  Bâle,  une  copie  de  ce  post-scriptum  arraché,  plïi^ 
encore  qu'à  sa  conviction,  à  son  désir   de  ne  pas  se  mettre  en 
contradiction  avec  le  roi  de  France. 

((  Turin,  6  septembre  1797 .  —  Le  croiriez-vous,  monsieur  1^ 
comte?  lorsque  j'ai  voulu  dégager   ma  parole  et  composer  ce 


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LE-ITRBS    INÉDITES    DE    JOSEPH    DE    MAISTRE.  613 

post-scriptum,  j'y  ai  trouvé  de  lolles  difficultés  que  j'ai  été  sur 
le  point  de  m'en  dispenser.  En  premier  lieu,  plus  j'ai  examiné 
la  chose  de  près,  et  moins  j'ai  conçu  Futilité  de  cette  addition. 
Vous  paraissez  craindre  qu'on  ne  suppose  au  Roi  l'intention  de 
favoriser  les  prétentions  parlementaires.  Ne  croyez  pas  cela, 
monsieur  le  comte  :  il  n'y  a  pas  de  bonhomme  en  France  qui 
s'imagine  que  vos  Princes  travaillent  pour  ressusciter  cette  pe- 
tite opposition  bourgeoise,  qui  les  ennuyait  tant.  Je  xii  TefTeldu 
livre  des  magistrats  français,  lorsqu'il  parut  en  Suisse  ;  on  crut 
tout  bonnement  que  les  Princes  français,  ne  se  trouvant  point 
encore  assez  instruits  par  les  circonstances  et  assez  persuadés  des 
concessions  qu'elles  exigeaient,  avaient  vu  de  mauvais  œil  un 
écrit  oii  les  Droits  du  peuple  étaient  mis  dans  un  trop  grand 
jour.  Ce  fut  une  des  raisons  qui  m'engagèrent  à  m'emparer  de 
cet  ouvrage,  et  à  dire  qu'il  méritait  la  confiance  des  Français, 
parce  que  l'air  de  défaveur  qui  l'environnait,  prouvait  aux  Fran- 
çais que  ce  n'était  point  un  ouvrage  de  commande. 

«  Mais,  à  supposer  même  l'utilité  de  la  pièce,  je  me  suis  trouvé 
arrêté  par  d'autres  considérations,  lorsque  j'ai  voulu  mettre  la 
main  à  l'œuvre.  Vous  n'avez  pas  songé,  monsieur  le  comte,  à 
me  citer  les  passages  où  ces  messieurs  ont  mis  les  Parlemens 
au-dessus  de  la  nation.  Ma  mémoire,  quoique  assez  complaisante, 
ne  mêles  rappelle  point;  je  croyais  même  avoir  copié  des  textes 
contraires.  Je  ne  puis  plus  me  procurer  le  livre;  je  me  suis 
trouvé  très  embarrassé,  car  rien  ne  dispense  (lorsqu'il  s'agit  sur- 
tout de  telles  extravagances)  de  citer  les  textes  ou  les  pages. 
D'ailleurs,  monsieur  le  comte,  le  Roi  n'a  besoin  que  de  la  bien- 
veillance universelle.  Est-il  bien  nécessaire  de  rappeler  d'an- 
ciennes rancunes  et  d'exciter  des  souvenirs  anciens?  Si  mon 
livre  venait  à  exaspérer  un  seul  cœur  contre  le  Roi  de  France, 
j'en  serais  inconsolable.  D'un  autre  côté,  votre  avis  qui  est  celui 
du  Roi  m'a  paru  si  respectable,  que  je  n'ai  pu  me  déterminer  à 
revenir  en  arrière,  surtout  après  avoir  promis  (à  la  vérité,  sans 
ysonger  assez).  J'ai  donc  écrit  mon  post-scriptum  et  je  l'ai  refait 
cinq  fois  avant  d'avoir  été  à  peu  près  content  de  moi.  Comme 
je  serais  fâché  que  Sa  Majesté  ne  le  connût  que  par  l'impression, 
j'ai  l'honneur,  monsieur  le  comte,  de  vous  en  adresser  ci-joint 
une  copie. 

«Je  désire  de  tout  mon  cœur  avoir  réussi.  Mais  si  je  n'avais 
pas  eu  ce  bonheur,  du  moins  complètement,  je  ne  vous  en  prie- 


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614  ,      REVUE  DES  DEOX  MONDES. 

rais  pas  moins,  monsieur,  de  laisser  aller  limpression.  Nous 
sommes  trop  loin  pour  nous  entendre  sur  toutes  les  syllabes, 
et  nous  perdons  un  temps  précieux.  D'ailleurs,  il  est  essentiel  de 
conserver  à  mon  ouvrage  cette  physionomie  d'indépendance  qui 
peut  le  recommander  aux  Français.  J'ai  pris  les  plus  grandes 
précautions  pour  écarter  toute  idée  de  commission  directe,  et 
pour  que  le  Roi  ne  puisse  être  soupçonné  de  désapprouver,  dans 
ce  livre,  autre  chose  que  les  prétentions  parlementaires  exagé- 
rées. J'ai  donné  à  la  pièce,  en  général,  une  forme  hypothétique 
qui  devenait  nécessaire,  dès  que  je  ne  pouvais  citer  cette  cri- 
tique, môme  de  supposition  ;  je  l'ai  tempérée  par  des  éloges,  car 
le  moment  est  venu  où  il  faut  plus  que  jamais,  suivant  l'expres- 
sion de  saint  Paul,  dire  la  vérité  avec  amour.  Tout  ce  qui  d^ 
mande  un  roi  (pourvu  que  ce  soit  le  légitime)  doit  être  embrassé 
comme  frère;  sur  tout  le  reste,  il  faut  ajourner  les  querelles, 
sans  jamais  perdre  de  vue  cette  grande  vérité  aussi  certaine  qu'un 
axiome  de  mathématique,  que  dans  peu  d'années,  les  Français 
auront  nécessairement,  invinciblement,  le  gouvernement  qui 
leur  convient, 

«  Je  regrette  infiniment,  monsieur  le  comte,  de  n  avoir  pas 
eu  une  idée  :  c'était  de  vous  demander  pour  mon  livre  une  pré- 
face par  une  bonne  main  française,  au  lieu  de  cet  a  Avis  »  qui 
est  certainement  d'un  homme  très  estimable,  mais  qui  n'est, 
cependant,  qu'une  espèce  de  boutade  fondée  sur  ce  que  j'avais 
choqué  ses  systèmes  en  soutenant  la  réalité  et  l'excellence  de 
votre  ancienne  Constitution.  Nous  avons  eu  sur  ce  point  des 
discussions  dont  vous  vous  apercevrez  •  en  lisant  la  deuxième 
édition. 

<c  Je  crois  faire  plaisir  au  Roi,  monsieur  le  comte,  en  lui 
apprenant  que  mon  ouvrage  vient  d'être  réimprimé  en  France; 
je  ne  sais  dans  quelle  ville.  Ce  que  je  craignais  est  arrivé;  on  a 
réimprimé  le  livre  sur  la  première  édition.  Toutes  les  fautes 
sont  copiées  scrupuleusement,  et  il  y  en  a  de  nouvelles.  En 
copiant  la  note  de  la  page  241  (236  bis),  les  nouveaux  éditeurs 
n'ont  pas  manqué  d'imprimer  «  voir  ci-devant  la  page  216,  ** 
quoique  leur  édition  n'en  ait  que  191.  Il  n'est  pas  possible  d'être 
plus  automate.  Cependant,  les  intentions  du  Roi  sont  remplies 
et  l'ouvrage  exécuté.  Donnez  vos  soins,  je  vous  en  supplie,  pour 
que  la  deuxième  édition  fasse  son  chemin,  et  parvienne  surtout 
aux  journalistes  du  bon  côté. 


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LETTRES  ÎNÉDlTES  DE  JOSEPH  DE  MAIStRE.         6l8 

c<  Puisque  vous  êtes  en  Allemagne,  monsieur  le  comte,  vous 
avez  pu  vous  apercevoir  de  la  manie  des  traductions  qui  règne 
dans  ce  pays.  J'ai  vu  traduire  en  allemand  tant  de  guenilles  que 
je  puis  supposer  sans  fatuité  qu'on  me  fera  le  même  honneur. 
C'est  encore  là,  ce  me  semble,  un  point  dont  vous  pourriez  vous 
occuper,  en  faisant  circuler  Tannonce  d'une  deuxième  édition 
qui  suspendrait  le  travail  des  traducteurs,  soit  en  proposant 
vous-niême  l'entreprise  à  quelque  homme  de  lettres  de  notre 
couleur.  Il  faut  inciter  nos  ennemis  et  faire  circuler  les  idées 
religieuses  et  le  royalisme,  comme  ils  faisaient  et  font  circuler 
leurs  poisons,  par  tous  les  canaux  possibles, 

«  A  propos  d'idées  religieuses,  je  ne  sais  comment  j'ai  oublié 
de  vous  faire  part  d'une  anecdote  sur  mon  ouvrage.  Il  était  inti- 
tulé :  Considérations  religieuses  sur  la  France  (1);  mais  l'éditeur 
supprima  l'épithète  de  peur  de  scandaliser  le  xviu®  siècle.  Il  ne 
fit  pas  attention  qu'il  y  avait  des  passages  dans  le  livre  qui  se 
rapportaient  à  ce  titre.  Par  exemple,  monsieur  le  comte,  vous 
n'aurez  pas  compris  les  dernières  lignes  du  chapitre  III.  Je 
crois,  au  reste,  que  ce  titre  importe  peu.  Le  meilleur  sans 
doute,  serait  :  Lisez,  Français  ! 

«  Pardon,  monsieur  le  comte,  pour  cette  longue  épître:  Je 
voulais  vous  rendre  compte  de  ce  que  j'ai  fait,  et  j'avais  encore 
bien  des  choses  à  vous  dire.  Ce  que  je  ne  vous  aurai  jamais 
assez  dit  à  mon  gré,  c'est  que  je  suis  entièrement  dévoué  à  la 
cause  de  votre  souverain,  et  que  j'ai  rompu  je  ne  sais  combien 
de  lances  pour  cette  cause,  avant  que  des  circonstances  inouïes 
me  fissent  envisager  comme  possible,  je  né  dis  pas  la  faculté, 
mais  la  nécessité  peut-être  de  devenir  Français.  Je  suis  avec  une 
respectueuse  considération,  monsieur  le  comte,  votre  très 
humble  et  très  obéissant  serviteur.  —  Le  comte  de  Maistre. 

«  P.-5.  —  Je  vous  demande  pardon  pour  les  ratures.  J'ai 
cette  incommodité  (c'est  le  mot)  et  il  n'y  a  plus  de  remède.  » 

II 

Lorsque  les  deux  lettres  qui  précèdent  arrivèrent  à  Blancken- 
berg,    dans  le  courant   du  mois  de  septembre,  on  venait  d'y 

(1)  Dan»  aucune  des  rares  lettres  en  date  de  1794-1797,  qui  figurent  dans  la 
Correspondance  imprimée,  il  n'est  fait  mention  de  cette  circonstance  que  nous 
n'avons  vue,  d'ailleurs,  révélée  nulle  part. 


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616  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

recevoir  les  émouvans  récits  de  la  journée  du  Dix-huil  fructi- 
dor. Tout  y  était  trouble,  confusion,  désarroi.  Louis  XVlll  savait 
ses  principaux  agens  arrêtés  ou  fugitifs  et  ses  secrets  tombés 
aux  mains  du  Directoire.  Nulle  atteinte  plus  funeste  ne  pouvait 
être  portée  à  sa  cause.  La  sollicitation  du  comte  de  Maistre  sur- 
venait donc  inopportunément,  et  d'autant  plus  mal  à  propos,que 
le  coup  d'État  exécuté  à  Paris  paralysait  le  Roi.  En  le  rédui- 
sant à  une  impuissance  dont  il  ne  pouvait  mesurer  la  durée,  il 
lui  ôtait  les  moyens  de  venir  en  aide  à  ses  partisans,  même  dans 
la  forme  où  le  demandait  Joseph  de  Maistre.  Le  comte  d'Avaray 
fut  chargé  d'en  faire  à  Tauteur  des  Considérations  le  pénible 
aveu.  Mais,  afin  d'atténuer  la  cruauté  d'un  refus  imposé  par  le^ 
circonstances  et  sans  doute  aussi  pour   ne   pas  décourager  te 
solliciteur,  alors  qu'on  demandait  à  sa  plume  un  nouveau  ser- 
vice, Louis  XVIII  lui  fit  annoncer  un  envoi  d'argent,  véritable* 
8ecour,s  et  aumône  déguisée,  qu'il  se  serait  dispensé  de  lui  offrir^ 
même  sous  un  prétexte  acceptable,  s'il  eût  mieux   connu  celt^ 
âme  fière  et  désintéressée.  «  Sans  doute,  monsieur  le  comte,  lui 
écrivait  d'Avaray,  le  28  septembre,  le  Roi  aurait  fait  avec  le  plu^^ 
plus  gramd  plaisir  la  démarche  que  vous  désiriez  de  sa  part.  — 
Mais  le  terrible  événement  du  4  septembre  ne  lui  en  laisse  pa^^^ 
les  moyens,  et  c'est  un  nouveau  regret  pour  lui  de  perdre  ain^i 
l'occasion  de  vous  donner  un  témoignage  particulier  de  sa  sati&='- 
faction,  je  peux  dire  de  sa  reconnaissance. 

«  Le  Roi  a  considéré  cependant  que  la  distribution  de  volr'^ 
ouvrage  dans  l'intérieur  du  royaume  ne  peut  se  faire  sans  il^3 
surcroît  de  dépenses  et  il  m'a  chargé  de  vous  faire  passer  cin»- 
quante    louis   dont  vous   disposerez   comme    vous  le  jugere-^ 
convenable.  Cette  somme  vous  donnera  non  pas  la  mesure  d^ 
son  estime,  mais  celle  du  fâcheux  état  de  ses  finances.  J'ai  ét^ 
obligé  de  retarder  ma  réponse  pour  attendre  une  lettre  de  change 
que  je  ne  pouvais  tirer  que  de  Hambourg. 

«  C'est  un  léger  inconvénient  que  mes  observations  vou^ 
soient  arrivées  trop  tard  pour  trouver  place  dans  la  deuxième 
édition  de  votre  ouvrage.  Ce  qui  me  fait  bien  plus  de  peine.  c'(^^ 
que  vous  n'ayez  pu  y  ajouter  un  chapitre  sur  l'affreux  événe- 
ment du  4  septembre.  11  serait  à  souhaiter  que  vous  eussiez  U^ 
cette  catastrophe  au  plan  de  votre  ouvrage,  qu'elle  semble  dé- 
ranger. C'est  un  sujet  bien  important  à  traiter,  mais  que  nul 
écrivain  ne  peut  traiter  mieux  que  vous.  Qui  fera  {sentir  au-^ 


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LETTRES    INÉDITES    DE   JOSEPH    DE    MAISTRE.  6i7 

Français  combien  sont  imprudens  et  viis  les  tyrans  qui  les  asser- 
vissent? Qui  les  soulèvera  contre  cet  odieux  despotisme  qui 
attente  à  la  représentation  nationale  jusque  dans  son  sanctuaire, 
qui  met  le  Corps  législatif  sous  le  joug  et  le  fait  consommer  tous 
les  actes  les  plus  tyranniques,  qui  frappe  de  déportation  les 
députés  les  plus  probes,  les  plus  courageux,  les  plus  éloquens, 
les  plus  chers  à  la  nation,  sans  les  accuser,  sans  les  entendre, 
sans  examen;  qui  annule,  par  un  acte  de  sa  toute-puissance,  tant 
d'assemblées  primaires,  tant  d'électeurs  dont  la  légitimité  était 
authentiquément  reconnue;  qui  détruit  enfin  cette  marotte  phi- 
losophique des  sociétés  :  la  souveraineté  du  peuple,  à  laquelle 
trente  millions  d'hommes  doivent  la  théorie  de  la  liberté  et  la 
réalité  de  l'esclavage?  Voilà,  monsieur  le  comte,  une  mati('»re' 
bien  digne  de  votre  plume  énergique  et  profonde.  Agréez  les 
vœux  que  je  forme  pour  vous  voir  la  traiter.  » 

Quoique  les  protestations  indignées  du  généreux  et  fougueux 
d'Avaray  doivent  à  leur  sincérité  de  n'avoir  pas  à  souffrir  d'être 
rapprochées  de  la  prose  mâle  et  vibrante  de  Joseph  de  Maistre, 
nous  aurions  hésité  à  donner  ici  le  texte  intégral  de  cette  lettre 
si  elle  n'eût  été  la  cause  déterminante  d'un  malheureux  inci- 
dent (1)  dont  on  va  voir  son  destinataire  narrer,  en  termes  navrés, 
les  douloureuses  conséquences.  Au  moment  où  il  achevait  de 
l'écrire,  d'Avaray  n'avait  pas  encore  reçu  la  lettre  de  change 
qu'il  devait  y  insérer.  Il  ne  voulut  pas  cependant  retarder  sa 
missive.  Il  la  ferma  après  y  avoir  annoncé  en  trois  lignes  à  son 
correspondant,  pour  une  occasion  ultérieure  et  prochaine,  l'envoi 
d'argent  qu'il  était  empêché  de  faire  ce  jour-là  et  l'adressa  à 
M.  Plenti,  agent  de  la  Cour  sarde  à  Francfort,  qui  s'était  chargé  de 
faire  passer  à  Turin  les  lettres  de  Louis  XyiII.  Enfin,  quelques 
jours  plus  tard,  il  confiait  la  lettre  de  change  à  la  même  voie.  Il 
devait  donc  supposer  que  ses  expéditions  étaient  parvenues  à  leur 
adresse  lorsque,  le  30  décembre,  la  lettre  suivante  de  Joseph  de 
Maistre  \int  lui  apprendre  que  celui-ci  ne  les  avait  pas  reçues. 
On  remarquera,  parmi  les  plaintes  qu'elle  contient,  la  noblesse 
du  refus  que  l'auteur  oppose  à  l'offre  de  Louis  XVIII. 

(!)  H  y  a  lieu  de  constater  que  dans  Tintroduction  placée  par  le  comte  Rodolphe 
de  Maistre,  en  tête  de  l'édition  des  Œuvres  complètes  de  son  père,  il  n'est  fait 
aucune  allusion  à  cet  incident,  pas  plus,  d'ailleurs,  que  dans  les  lettres  imprimées. 
Ce  fut,  cependant,  un  gros  événement  dans  la  vie  de  Joseph  de  Maistreé 


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618  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  Tuririy  SO  octobre  1797.  —  Écoutez,  monsieur  le  co^ 
une  lamentable  histoire.  J'avais  eu  l'honneur  de  vous  écrire  v, 
si  vous  m'adressiez  quelques  lettres,  elles  devaient  être  mises 
la  poste  en  Suisse.  Quel  mauvais  génie  vous  a  fait  oublier  cel 
recommandation?  Vous  m^avez  écrit    par  un  courrier  d'Ail 
magne,  et  votre  lettre  est  allée  à  Milan  tomber  entre  les  mai 
de  Buonaparte!  De  son  portefeuille,  elle  ne  fera  qu'un  sautda 
celui  du  Directoire,  et  me  voilà  perdu  dans  ce  pays,  suiva 
toutes  les  apparences.  Songez,  monsieur  le  comte,  au  danpjr 
épouvantable  auquel  cette  lettre  expose  le  roi  de  Sardaigne.  SU 
plaisait  à  ces  messieurs  d'imaginer  qu'il  connaissait  mon  ouvrage 
et  ma  correspondance  avec  vous,  il  y  en  aurait  assez  pour  attirer 
la  foudre  sur  le  Piémont  ;  et  tandis  que  ce  malheureux  prince 
n'ose  pas  seulement  employer  ses  sujets  les  plus  fidèles  pour  se 
tenir  en  règle  avec  ses  ombrageux  alliés,  il  se  trouverait  exposé 
aux  plus  terribles  soupçons  pour  une  chose  dont  il  n'a  jamais 
ouï  parler.  Enfin,  monsieur,  je  suis  inconsolable.  Si  l'affaire  ne 
sortait  pas  des  mains  de  Buonaparte,  je  serais  à  peu  près  tran- 
quille; je  prendrais  môme  le  parti  de  lui  faire  lire  mon  livre  (1). 
Il  verrait  qu'il  est  d'un  homme  contraire  au  parti  qu'il  aime  (ou 
qu'il  défend),  mais  au  moins  d'un  homme  loyal.  Il  y  a  d'ailleurs 
presque  toujours  dans  le  cœur  des  militaires  une  fibre  honorable 
à  laquelle  on  peut  s'adresser;  et  il  y  a,  en  particulier,  dans  la 
conduite  de  Buonaparte  des  traits  véritablement  grands,  —  Monk 
ne  le  valait  pas.  —  Je  le  prierais  donc  san^  façoii  de  me  laisser 
tranquille  ;  mais  croyez-vous  qu'il  puisse  se  dispenser  d'envoyer 
votre  lettre  à  Paris?  Je  n'en  crois  rien,  et  dans  ce  cas,  je  suis 
perdu.  Les  avocats  ne  pardonnent  rien. 

«  Vous  dire,  monsieur  le  comte,  comment  j'ai  appris  c« 
malheur,  et  comment  j'ai  appris  ce  que  contenait  votre  lettre,  c^ 
serait  une  chose  fort  inutile.  D'ailleurs,  je  ne  puis  entrer  dait^ 
ces  détails.  Vous  m'y  donniez  le  plan  d'un  ouvrage  :  il  faut  pea- — 
ser,  au  lieu  d'écrire,  à  monter  en  chaise  de  poste.  Le  chagri*^ 
que  j'éprouve  ne  m'empêche  point  de  sentir  vivement  la  marqnu^^ 
de  bonté  et  d'intérêt  que  vous  m'annonciez  de  la  part  de  Sa  M^^ 
jesté.  Mais,  si  je  reçois  la  lettre  de  change,  annoncée  dans  cetft^ 
autre  malheureuse  lettre,  et  qui  n'y  était  point  contenue,  je  suf^-' 
plie  le  Roi  de  me  permettre  de  ne  point  l'accepter.  Certainemea^^ 

(1)  Bonaparte  l'avait  déjà  lu  et  admiré. 


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LETTRES   INÉDITES    DE   JOSEPH    DE   MAISTRE.  619 

monsieur  le  comte,  je  ne  me  ferais  aucune  délicatesse  d'acceptet 
de  Fargent  du  personnage  éminent  qui  est,  à  mes  yeux,  aussi 
roi  que  Louis  XIV.  Mais,  j'ai  encore  un  souverain  (jusqu'à  de- 
main peut-être),  un  bon  souverain  qui  me  paie,  non  pas  autant 
que  j'en  aurais  besoin  et  qu'il  le  désirerait  probablement,  mais 
assez  pour  que  je  puisse  vivre.  Je  suis  encore  à  son  service  vir- 
tuellement, comme  on  dit  au  collège,  et  je  n'ai  pas  encore 
épuisé  totalement  mes  ressources.  Ainsi,  monsieur  le  comte,  je 
prendrai  la  liberté  de  ne  point  accepter  la  lettre  de  change.  Mais; 
je  vous  l'avoue,  je  recevrais  avec  beaucoup  de  respect  et  de 
reconnaissance  un  signe  de  la  satisfaction  du  Roi.  J'aurais  eu  la 
hardiesse  de  lui  demander  son  portrait,  si  je  pouvais  me  parer 
de  ce  don  dans  ce  moment,  et  si  môme,  en  ne  le  montrant  pas,  il 
n'était  pas  dangereux  pour  moi.  Mais  un  petit  bijou,  un  cachet,  un 
camée,  etc.,  que  je  pourrais  porter  et  qui  ne  dirait  rien  à  d'autres 
yeux  que  les  miens,  me  serait  infiniment  agréable.  Si  le  Roi 
m'accordait  cette  faveur,  j'exclurais  absolument  le  diamant,  et 
même  toute  valeur  qui  s'approcherait  de  la  lettre  de  change. 
Si  le  papier  était  durable,  je  demanderais  une  bague  de  papier. 
Vous  savez  mes  intentions,  monsieur  le  comte.  Je  pense  bien 
que  vous  ne  voudriez  pas  me  chagriner;  et  même,  je  ne  vous 
fais  cette  demande  que  pour  mettre  à  l'aise  la  bonté  du  Roi 
auquel,  par  parenthèse,  je  faisais  une  demande  sotte  dans  la  pre- 
mière lettre  que  j'ai  eu  l'honneur  de  vous  écrire,  car  j'appris,  peu 
de  temps  après,  que  la  chose  n'était  pas  possible,  quand  même  il 
n'y  aurait  point  eu  de  changement. 

f(  Il  est  une  autre  grâce  que  je  pourrais  demander  à  Sa  Ma-^ 
jesté.  Si,  dans  ses  relations  avec  les  cours  du  Nord,  elle  voyait 
quelque  place  auprès  de  quelque  jeune  prince,  qui  pût  me  con- 
venir, je  me  recommanderais  à  ses  bontés,  car,  depuis  le  fatal 
événement  qui  fait  le  sujet  de  cette  lettre,  il  me  paraît  trop  cer- 
tain que  je  serai  forcé  de  quitter  le  service  du  Roi  ;  et,  en  vérité, 
je  ne  sais  ce  que  je  deviendrai.  Je  voudrais  bien,  monsieur  le 
comte,  vous  parler  du  18  fructidor;  mais  le  28  octobre  m'occupe 
trop.  Je  pars  sur-le-champ,  je  vais  dans  le  duché  d'Aoste,  et  de  là, 
je  ne  saiçoti.  Je  vous  supplie  de  ne  pas  m'écrire  jusqu'à  ce  que  je 
vous  aie  dit  où  je  suis.  Je  crains  mortellement  que  vous  ne  m'ayez 
adressé  quelque  nouvelle  lettre  par  la  même  voie.  Enfin,  mon- 
sieur le  comte,  il  y  a  une  fatalité  incroyable  attachée  à  la  bonne 
cause,  et  qui  poursuit  tous  ceux  qui  s'en  mêlent.  Il  suffit  de  vou- 


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620  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

loir  Tappuyer  du  bout  du  doigt  pour  être  pincé;  cependant, j'y 
mourrai.  » 

Il  semble  bien  qu'en  cette  circolistance,  Joseph  de  Maistre 
ait  prévu  plus  de  malheurs  qu'il  n'avait  lieu  d'en  redouter.  C'est, 
du  moins,  ce  qui  ressort  de  la  lettre  moins  alarmante,  qu'il  écri- 
vait à  d'Avaray,  quinze  jours  plus  tard.  Comme  la  précédente, 
elle  est  datée  de  Turin,  ce  qui  prouve  qu'il  n'avait  pas  été  con- 
traint d'en  partir,  et  elle  y  ajoute  de  curieux  détails. 

«  Turin,  iS  novembre  4797.  —  Monsieur  le  comte,  la  mal- 
heureuse aventure,  dont  j'ai  eu  l'honneur  de  vous  faire  part 
dans  ma  précédente  lettre,  ne  m'a  point  causé  de  désagrément 
extérieurs.  Mais  j'ai  déplu,  grandement  déplu,  et  j'en  ai  eu  une 
preuve  amère,  car  j'étais  sur  le  point  d*obtenir  ime  grâce  impor- 
tante qui  a  été  supprimée.  Je  n'ai  point' jugé  à  propos  de  partir 
sur-le-champ,  et  ce  sur  de  fort  bons  conseils.  Dans  quelques  jonrs 
seulement,  je  m'éloignerai  de  la  capitale,  et  probablement  je 
passerai  en  Suisse.  Un  jour  peut-être,  je  ferai  ma  paix. 

«  J'espère,  monsieur  le  comte,  que  Sa  Majesté  est  bien  con- 
vaincue que,  malgré  mes  bonnes  intentions,  je  ne  puis  plus  rem- 
plir les  siennes  au  sujet  du  morceau  historique  qu'elle  me  faisait 
l'honneur  de  me  demander  sur  le  18  fructidor.  Votre  lettre  étant 
connue  et  mon  style  l'étant  infiniment  dans  ce  pays,  si  la  pièce 
paraissait  et  qu'on  vint  à  y  reconnaître  ma  plume,  je  serais  en- 
terré tout  vif.  Je  suis  désespéré  de  mon  impuissance  à  m'acquit- 
ter  de  cette  honorable  commission.  Daignez,  monsieur  le  comte, 
être  auprès  du  Roi  l'organe  de  mon  sensible  regret. 

«  Vous  ne  serez  peut-être  pas  tâché  d'apprendre,  monsieur, 
que  Buonaparte,  en  lisant  votre  lettre,  n'a  pas  seulement  soun, 
n'a  pas  laissé  échapper  un  seul  mot,  un  seul  signe  de  désappro- 
bation, n'a  pas  critiqué  une  seule  ligne.  Il  a  fait  dire  à  quelqu'un: 
En  vérité,  il  avait  Pair  de  trouver  les  raisons  de  Jf.  le  comte 
d'Avaray  fort  bonnes.  Certains  traits  de  cet  homme  à  jamais 
fameux  m'ont  donné  quelquefois  des  espérances.  Lorsque  Monlt, 
officier  de  Cromwell,  passait  au  fil  de  l'épée  ime  ville  royaliste, 
il  était  bien  plus  loin  que  Buonaparte  de.  la  bonne  route.  J  &i 
réuni  plusieurs  de  ces  traits  fugitifs,  qui  sembleraient  mènera 
quelque  chose.  Mais,  d'un  autre  côté,  lorsqu'on  voit  ce  person- 
nage extraordinaire  appeler  à  lui  comme  des  législateurs  :  Sieyès 


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LETTRES    INÉDITES    DE    JOSEPH    DE    MAISTRE.  621 

RcBderer  et  Benjamin  Constant,  les  bras  tombent.  Qui  sait  cepen 
dant  ce  qui  couve  dans  le  cœur  à  trente-six  mille  plis  de  ce 
sombre  insulaire  ?  En  allant  à  Paris,  il  dément  les  prédictions 
des  meilleurs  esprits.  La  nouvelle  du  jour  à  Turin  est  son  arri- 
vée dans  cette  ville.  Il  arrive  demain,  peut-être  ce  soir.  Il  vient 
pour  venir,  sans  aucune  raison  possible  que  celle  de  voir  le  Roi. 
Je  tâcherai  de  savoir  quelques  détails  avant  de  fermer  cette 
lettre. 

«  Je  dois  vous  dire  pour  votre  règle,  monsieur  le  comte,  que  la 
lettre  de  change  annoncée  ne  m'est  point  parvenue.  Cependant, 
il  est  bien  sûr  qu'elle  n'était  pas  dans  la  lettre  interceptée, 
quoique  Buonaparte  ait  dit  en  riant  :  Je  suis  fâché  qu'elle  rCy  soit 
pas;  nous  en  avons  déjà  saisi  quelques-unes  à  ces  messieurs.  Au 
reste,  monsieur  le  comte,  de  fortes  raisons  m'etapèchent  de  profiter 
de  cette  grâce  du  Roi.  J'espère  qu'il  n'aura  point  désapprouvé  le 
refus  respectueux  que  j*ai  eu  l'honneur  de  vous  adresser.  J'es- 
père aussi  que,  puisque  Sa  Majesté  voulait  bien  n:e  donner  une 
preuve  de  sa  satisfaction,  je  n'aurai  point  commis  une  imperti- 
nence en  vous  montrant,  avec  une  franchise  enfantine,  l'espèce 
d'ambition  que  j'avais  sur  ce  point.  Si  le  Roi  m'accordait  cette 
faveur  insigne,  j'insisterais  vivement,  monsieur  le  comte,  sur  ce 
que  j'ai  déjà  eu  l'honneur  de  vous  dire.  Fixer  quelque  chose 
serait  de  ma  part  un  ridicule  parfait  ;  mais,  permettez-moi  cepen- 
dant de  vous  dire  que  le  quart  de  la  somme  que  Sa  Majesté  vou- 
lait bien  me  destiner,  me  paraîtrait  trop  fort  pour  le  signe  que 
j'ambitionne,  et  que  moins  il  vaudra  chez  l'artiste,  plus  il  vaudra 
dans  mon  cœur. 

«  Serez- vous  assez  bon,  monsieur  le  comte,  pour  me  répondre 
quelques  mots  sur  une  idée  que  je  n'ai  fait  que  jeter  dans  ma 
précédente  lettre? Nous  sommes  perdus,  irrémissiblement  perdus 
pour  être  demeurés  attachés  au  Roi  (1).  Puisqu'on  se  tait  sur 
nous  dans  les  traités  de  paix  et  d'alliance;  puisque  les  archiducs 
mêmes  n'obtiennent  que  la  restitution  de  leurs  biens  non  vendus, 
quel  espoir  nous  reste-t-il,  à  nous  imperceptibles  Allobroges?  Il 
faut  bien  prendre  un  parti  quelconque.  Vous  savez,  monsieur  le 
comte,  que  c'est  un  avantage  dans  ce  moment  de  parler  français 
sans  être  Français,  à  cause  de  l'effroi  qu'inspirent  les  systèmes 
cachés.  J'ai  cet  avantage;  je  suis  dans  la  force  de  l'âge  (quarante- 

(1)  Le   roi  de  Sardaigne.  Un  peu  plus  loin,  c'est  du  roi  de  France  qu'il  parie. 


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622  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

quatre  ans);  j'ai  rassemblé  quelques  connaissances.  Croyez-vous, 
monsieur  le  comte,  que  quelque  grande  éducation  dans  quelque 
cour  du  Nord  pût  me  fournir  une  place  au  moins  décente?  Si  les 
bontés  du  Roi  pouvaient  m'êlre  utiles  dans  ce  projet,  peut-être 
qu'il  me  les  accorderait  après  avoir  pris  sur  ma  personne,  comme 
il  est  bien  juste,  tous  les  renseignemens  nécessaires.  Je  sens 
bien  que  je  n'ai  aucun  titre  auprès  de  Sa  Majesté  que  d'aimer 
sincèrement  la  France  et  la  Monarchie  ;  mais  peut-être  que  c'en 
est  un.  Quoi  qu'il  en  soit,  monsieur  le  comte,  si  je  suis  indiscret 
en  vous  parlant  ainsi  de  moi,  pardonnez,  je  vous  en  prie,  an 
geste  machinal  d'un  honnête  homme  qui  se  noie. 

«  Permettez-moi  de  ne  plus  signer,  et  recevez,  je  vous  en 
supplie,  les  nouvelles  assurances  du  respect  avec  lequel  je  suis, 
monsieur  le  comte,  votre  très  humble  et  très  obéissant  servi- 
teur. 

«  Mon  adresse  est  à  M.  Dubois-Dumilac,  aux  Chaînes,  à  Lau- 
sanne ;  en  m'écrivant  sous  son  couvert,  votre  lettre  me  sera  remise 
à  la  main.  C'est  un  digne  homme,  fort  connu  du  brave  générai 
de  Précy  dont  je  le  suis  aussi  beaucoup.  » 

«  19  novembre,  —  Le  départ  de  cette  lettre  ayant  été  forcé- 
ment retardé,  je  puis  encore  vous  apprendre  que  Buonaparte  a 
passé  aujourd'hui,  allant  à  Rastadt  en  droiture.  Arrivé  à  six 
heures  du  matin,  il  est  reparti  à  dix  heures  sans  être  sorti  de  chez 
Miot  (1),  et,  par  conséquent,  sans  avoir  vu  le  Roi.  Monseigneur 
le  duc  d'Aoste  étant  parti  ce  matin  pour  son  château  de  Rivolfô, 
on  croit  qu'il  y  verra  Buonaparte.  Les  spéculations  de  tout  le 
monde  ont  été  fort  dérangées. 

«  Le  Roi  a  donné  au  général  républicain  un  cheval  sarde  de 
la  plus  grande  beauté,  avec  des  harnais  et  des  pistolets  magni- 
fiques. » 

Joseph  de  Maistre  attendait  encore  la  réponse  de  d'Avaray 
aux  deux  lettres  qu'on  vient  de  lire,  lorsque  le  texte  de  celle  dw 
28  septembre,  cause  de  tant  d'agitations  et  qu'il  ne  connaissait 
qu'imparfaitement,  lui  fut  communiqué.  Il  ne  nous  dit  pas  par 
qui.  Mais  il  n'est  pas  difficile  de  deviner,  en  le  lisant,  que  ce  fnt 
par  le  ministre  des  Affaires  étrangères  du  roi  de  Sardaigne.  Miot 

(1)  Le  comte  Miot  de  Melito  qui  représentait  alors,  à  la  Cour  de  Turin,  le  goo- 
Vemement  français. 


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LETTBES   INÉDITES    DE   JOSEPH    DE    MAISTRE.  623 

de  Melilo  avait  dû,  en  effet,  en  entretenir  ce  ministre,  au  nom 
de  Bonaparte,  lui  en  laisser  même  une  copie,  en  la  lui  présen-' 
tant,  avec  des  reproches,  comme  une  preuve  des  sentimens  hos- 
tiles qu'en  dépit  de  la  paix  conclue  entre  la  France  et  le  Pié- 
mont, on  nourrissait  secrètement  à  la  Cour  de  Turin  contre  le 
gouvernement  de  la  République,  sentimens  dont  il  recueillait  à 
toute  heure  maints  témoignages  et  qui  provoquaient  ses  inces- 
santes plaintes.  Ce  fut,  en  tous  cas,  une  occasion  pour  Joseph  de 
Maistre  de  revenir  sur  cette  pénible  affaire  en  écrivant  à 
d'Avaray  : 

«  Turin,  29  novembre  1797.  —  Je  la  connais  enfin,  mon- 
sieur le  comte  (et  par  quelle  voie,  grand  Dieu  !)  cette  belle  et 
malheureuse  lettre.  Je  crois  que  vous  n'avez  point  de  tort.  Je 
Tai  dit,  je  Tai  écrit  à  tout  le  monde.  Plus  j'y  ai  réfléchi,  et  plus 
je  me  suis  persuadé  que  vous  n'aviez  point  confié  votre  lettre  à 
un  courrier  d'Allemagne  ;  que  vous  l'aviez  au  contraire  fait  mettre 
à  la  poste  dans  un  bureau  de  Suisse.  Mais  quelle  main  perfide 
Ta  ejDvoyée  à  Milan  au  lieu  de  la  laisser  faire  sa  route  par  Domo- 
Dossola  sur  les  terres  du  Roi?  C'est  ce  que  nous  ignorerons 
toujours.  Je  viens  de  passer  quatre  ans  en  Suisse  où  j'étais 
chargé  de  la  correspondance  de  la  Cour;  j'ai  écrit  peut-être 
quatre  cents  lettres  par  la  route  que  je  vous  avais  indiquée. 
Aucune  ne  s'est  fourvoyée.  Je  n'y  comprends  rien.  Mais  le 
mal  est  fait,  et  je  crois,  tout  bien  examiné,  qu'il  ne  sera  pas 
fort  grand. 

«  En  premier  lieu,  monsieur  le  comte,  envisageant  la  chose 
par  son  côté  le  plus  important,  je  ne  crois  pas  que  la  publication 
d'un  papier  qui  expose  les  vrais  sentimens  du  Roi  sur  les  affaires 
publiques,  soit  capable  de  nuire  à  ses  intérêts.  Je  croirais  bien 
plutôt  à  l'effet  contraire.  Quant  à  moi,  les  apparences  ont  d'abord 
été  sévères  et  devaient  l'être;  mais  le  cœur  du  Roi,  mais  celui  de 
Clotilde  de  France  (1)  me  rassurent  beaucoup  et  m'empêchent 
de  craindre  ce  qu'on  appelle  des  malheurs.  Jusqu'à  présent 
j'ignore  mon  sort.  Miot  n'a  fait  aucune  réquisition  ;  le  ministre 
m'a  écouté  avec  bonté.  J'ai  dit  ce  que  je  devais  dire;  je  n'ai 
point  d'ordre  encore;  peut  être  faudra-t-il  voyager.  Je  suis  prêt 
à  tout,  excepté  à  changer  de  principes.  Les  malheurs,  les  ennuis 

(1)  On  sait  que  Charles-Emmanuel  IV,  n'étant  encore  que  prince  héréditaire 
avait  épousé  Madame  Clotilde^  sœur  de  Louis  XVI. 


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624  REVUE    DES    DEUX   MONDES. 

même  ne  sont  rien  lorsque  la  cause  en  est  honorable.  Quelles 
persécutions  ne  me  sembleraient  pas  douces  si  mes  faibles  efforts 
avaient  pu  éclairer  un  esprit,  échauffer  un  cœur,  gagner  un  par- 
tisan à  votre  Roi  ! 

.  «  Je  sens,  monsieur  le  comte,  et  il  m'en  coûte  infiniment, 
je  sens  qu'il  faut  prendre  congé  de  vous.  Vous  me  permettrez 
même  de  vous  prier  de  brûler  mes  lettres.  On  imprime  les  pa- 
piers des  Inquisiteurs  de  Venise.  L'Allemagne  est  menacée  d'un 
bouleversement  ;  la  Suisse  s'avance  vers  le  précipice  ;  les  traîtres 
sont  partout.  Il  faut  trembler  sur  toutes  les  correspondances. 
Cependant,  je  vous  demande  encore  une  lettre.  Dites-moi,  mon- 
sieur le  comte,  que  le  Roi  daignera  conserver  une  place  à  mon 
nom  au  livre  oit  sont  écrits  les  noms  de  ses  partisans  les  plus 
purs  et  les  plus  décidés.  Dites-moi  surtout  que  vous  espérez 
toujours.  —  Pour  moi,  Monsieur,  je  suis  inébranlable.  Je  veux 
encore  croire  que  le  monstre  révolutionnaire  n'a  travaillé  que 
pour  le  Roi.  J'espère  que  le  4  septembre  achèvera  de  convertir 
les  Français.  Trop  d'aveugles  ne  voulaient,  ne  demandaient  que 
le  repos.  Ah!  puissent-ils  enfin  comprendre  qu'il  ne  peut  y  avoir 
de  repos  pour  eux  que  dans  les  bras  de  leur  souverain  !  Quelle 
expérience  leur  faut-il  encore,  et  jusqu'à  quand  veulent-ils  rêver 
des  constitutions?  Mon  espérance  la  plus  douce,  mes  vœux  les 
plus  ardens  sont  que  le  voile  fatal  tombera  de  lui-même  et  que 
le  roi  des  Français,  ne  devant  sa  restauration  qu'aux  Français,  ne 
devra  la  payer  à  personne.  Qu'il  soit  connu,  qu'il  soit  aimé,  et 
que  l'amour  relève  l'oriflamme. 

«  Daignez,  monsieur  le  comte,  mettre  mes  remerciemens  aux- 
pieds  de  Sa  Majesté.  Les  assurances  de  son  estime  sont  inappré- 
ciables, et  le  rédacteur  même  sera  bienvenu  chez  moi  lorsqu'il 
me  les  apportera. 

«  Je  tremble  sur  cette  seconde  lettre  annoncée  dans  le  posl- 
scriptum  de  celle  du  28  septembre.  Elle  est  prise  sans  doute. 
Sera-t-elle  encore  la  matière  d'un  nouvel  éclat?  Je  le  crains  beau- 
coup. J'espère  au  moins  qu'on  n'aura  pas  volé  le  Roi.  On  n'au- 
rait pu  le  faire  sans  un  faux  qui  me  parait  difficile.  Combien  je 
regrette,  monsieur  le  comte,  que  les  relations  précieuses  que 
j'ai  eues  avec  vous  aient  amené  une  aventure  aussi  désagréable 
pour  vous  que  pour  moi!  Mais  quoi  qu'il  arrive, je  me  féliciterai 
toute  ma  vie  d'avoir  pu  intéresser  par  mes  elTorts,  quoique  très 
légers,  le  maître  auguste  auquel  vous  êtes  attaché»  Un  jour  peut- 


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LETTRES  INÉDITES  DE  JOSEPH  DE  MAISTHE.  625 

être,  il  sera  permis  encore  de  parler.  Sa  cause  est  celle  de  l'Eu- 
rope; c'est  celle  de  l'humanité;  ceux  qui  ignorent  cette  vérité  ne 
sont  pas  de  ma  religion. 

«  Je  conserverai  précieusement  votre  souvenir,  monsieur  le 
comte  ;  puisse  le  mien  laisser  cpielques  légères  traces  dans  votre 
mémoire  !  Je  n'ai  point  osé,  comme  vous  savez,  rechercher  les 
bontés  du  Roi.  En  défenitant-  sa  cause,  j'étais  tout  à  la  fois  timide 
et  courageux.  Il  m^a  fait  savoir  que  je  1  avais  contenté,  c'est  assez 
pour  moi,  pendant  que  l'orage  gronde.  Le  moment  où  je  pourrai 
m'en  glorifier  ne  sera  pas  seulement  un  des  plus  beaux  de  ma 
vie;  il  sera  encore  un  des  plus  heureux  pour  la  France,  pour 
l'Europe,  pour  l'humanité.  » 

D'Avaray  ne  répondit  à  Joseph  de  Maistre  que  le  30  dé- 
cembre. Sa  réponse  est  brève;  elle  se  ressent  des  graves  préoc- 
cupations qui  régnaient  alors  à  Blanckenberg.  Du  moins,  s'ap- 
pliquait-il à  décliner  la  responsabilité  de  la  triste  aventure  à 
laquelle  avait  donné  lieu  sa  lettre  du  28  septembre.  Cette  malheu- 
reuse lettre  était  partie  par  la  voie  de  M.  Plenti,  une  voie  sûre, 
avec  plusieurs  autres  qui  toutes  étaient  arrivées  à  leur  destina- 
tion. Par  quelle  fatalité  la  plus  importante  avait-elle  été  dé- 
tournée de  son  chemin  ?  C'était  à  n'y  rien  comprendre.  Néanmoins, 
et  en  renonçant  à  se  l'expliquer,  il  s'en  excusait  ainsi  que  de  la 
brièveté  de  ses  regrets.  Mais  le  Roi  chassé  de  Prusse  allait  quitter 
l'asile  de  Blanckenberg  «  sans  savoir  où  il  ira  (1).  »  —  «  Je 
m'occuperai  de  vos  intérêts,  ajoutait  d'Avaray,  et  de  remplacer, 
comme  vous  le  désirez,  la  lettre  de  change  que  vous  avez  la 
délicatesse  de  refuser.  » 

En  arrivant  à  Mitau  avec  Louis  XVIII,  au  mois  de  mars  sui- 
vant, d'Avaray  reçut  les  remerciemens  de  Joseph  de  Maistre  : 

((  A  la  Cité  d'Aostepar  Turin,  le  10  février  1798.  —  Monsieur 
le  comte,  lorsque  je  prenais  congé  de  vous  dans  ma  dernière 
lettre,  j'ignorais  que  j'avais  très  près  de  moi  le  moyen  de  vous 
écrire  sûrement.  J'ai  eu  le  plaisir  de  faire  la  connaissance  de 
M.  de  C...  chez  M""*  la  duchesse  de  L...;  il  veut  bien  se  charger 

(1)  La  négociation  qu'il  avait  ouverte  avec  Paul  !•'  à  l'effet  d'obtenir  un  asile 
en  Russie  n'était  pas  encore  terminée.  D'autre  part,  il  ne  désespérait  pas  de  pou- 
Toir  s'établir  en  Suisse  et  de  rester  ainsi  «  à  portée  de  son  royaume.  »  Il  n'y  re- 
nonça que  le  26  janvier  suivant,  en  apprenant  que  la  Suisse  était  tombée  au  pou- 
voir de  la  France. 


TOMB  ixxvii.  —  1907*  40' 


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626  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  ma  lettre.  Je  profite  de  son  offre  obligeante  pour  vous  accuser 
la  réception  de  votre  lettre  du  30  décembre,  fidèlement  trans- 
mise par  le  correspondant  de  Lausanne. 

a  Rien  n'est  plus  vrai,  monsieur  le  comte:  le  mieux  souvent 
est  Tennemi  du  bien.  Il  aurait  fallu  faire  mettre  votre  lettre  dans 
un  bureau  suisse.  M.  Plenti  a  tout  gâté.  J'ignore  comment  il  s'y 
est  pris  pour  faire  ce  beau  chef-d'œuvre  ;  mafe  ce  n'est  qu'un 
malheur.  Si  j'avais  connu  ce  correspondant,  je  vous  l'aurais  in- 
diqué moi-même.  Cette  aventure  était  écrite  comme  tant  d'autres. 
N'en  parlons  plus. 

«  L'ouvrage  dont  j'espérais  un  meilleur  succès  a  pénétré  à 
Paris  et  même  à  Londres.  Je  m'attends  à  un  nouvel  éclat.  Il  me 
parait  impossible  que  je  ne  sois  pas  incessamment  exécuté  en 
effigie  dans  Isl  Décade  philosophique  (1)  ou  quelque  autre  papier 
du  même  acabit.  Je  suis  d'avance  parfaitement  consolé.  La  nou- 
velle édition  gît  tout  entière  dans  un  magasin  en  attendant  des 
circonstances  plus  heureuses.  Au  surplus,  monsieur  le  comte,  je 
suis  poursuivi  par  le  démon  de  l'incorrection.  Un  morceau  ajouté 
au  sujet  de  quelques  reproches  bêtes  qu'on  fait  au  Roi,  s'est 
trouvé  si  estropié  à  l'impression  que  je  n'ai  pu  m'empêcher  d'y 
voir  plus  que  de  la  distraction,  du  moins  de  la  part  du  correc- 
teur. Si  quelque  coup  de  vent  porte  jusqu'à  vous  cette  nouvelle 
édition,  je  vous  prie,  monsieur  le  comte,  de  vouloir  bien  cor- 
riger, avant  de  lire,  les  fautes  étranges  dont  vous  trouverez  la 
note  ci-jointe  avec  celle  de  quelques  autres  moins  inaportantes. 

«  Me  permettrez- vous  un  épanchement?  Rien  ne  m'a  scanda- 
lisé dans  ma  vie  comme  ces  Français  du  bon  parti  (à  ce  qu'ils 
disent)  que  j'ai  entendus  si  souvent  soutenir  thèse  contre  le  Roi, 
et  critiquer  ses  démarches.  —  Plaisans  royalistes!  J'aime  mieux 
les  Jacobins.  Si  le  Roi  dans  telle  ou  telle  circonstance  a  fait  pré- 
cisément tout  ce  qu'il  y  avait  à  faire,  il  est  assez  curieux  qu'on 
s'avise  de  le  critiquer  :  et  si,  dans  la  carrière  la  plus  épineuse 
qu'il  soit  possible  de  parcourir,  il  lui  arrive  de  se  tromper,  l'in- 
dulgence, dans  ce  cas,  n'est-elle  pas  un  devoir  strict  et  sacré  ?Ef 
de  quel  droit  refuserions-nous  à  nos  souverains  celle  dont  nous 
avons  besoin  tous  les  jours  dans  les  circonstances  les  plus  ordi- 
naires? etc.  Je  m'en  suis  tenu,  à  peu  de  chose  près,  à  ces  géné- 
ralités. J'aurais  mieux  dit  peut-être  si  j'avais  eu  l'honneur  d'être 

(1)  Ce  recueil,  qui  paraissait  trois  fois  par  mois,  avait  été  fondé  sous  la  Rétohition 
par  Ginguené  pour  défendre  les  idées  républicaines  modérées.  Il  disparut  en  1W7. 


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LETTRES   INÉDITES    DE   JOSEPH    DE   MAISTRE.  627 

en  correspondance  avec  vous  avant  dWoir  livré  mes  additions; 
mais,  peut  être  aussi,  je  serais  tombé  dans  ces  détails,  et  j'aurais 
eu  l'air  moins  désintéressé,  moins  étranger.  Je  réponds  au 
moins  de  ma  bonne  volonté. 

<(  J'ai  été  infiniment  toucbé  du  nouveau  déplacement  de  Sa 
Majesté.  Grand  Dieu!  les  rois  laisseront-ils  donc  pousser  le  Roi 
jusqu'au  Spitzberg?  Tant  de  malheurs  m'inspirent  l'intérêt  le 
plus  profond  et  le  plus  français. Quelquefois,  je  me  sens  abattu; 
mais  l'espérance  vient  ensuite  me  ranimer,  et  je  compte  ton* 
jours  sur  un  changement  heureux. 

«  Je  ne  saurais  trop  vous  remercier,  monsieur  le  comte,  de 
l'intérêt  que  vous  voulez  bien  prendre  à  ma  situation.  C'est  bien 
à  contre-cœur  que  je  jette  les  yeux  sur  l'étranger  ;  car  ce  qu'un 
honnête  homme  a  de  mieux  à  faire  dans  ce  monde,  c'est  de 
servir  son  prince.  Mais,  depuis  mon  aventure,  je  crains  fort  de 
n'avoir  plus  le  choix.  La  politique  défendant  à  mon  souverain  de 
m'employer  tant  que  cet  ordre  de  choses  durera,  qui  sait  quand 
il  lui  sera  permis  d'écouter  à  mon  égard  sa  justice  et  sa  bonté 
ordinaire?  Si  par  hasard,  il  se  présentait  quelque  chose  d'avanta- 
geux, il  est  bon  que  vous  puissiez  répondre  aux  premières  ques- 
tions. Je  suis  originaire  de  Nice,  et  plus  anciennement  de  Pro- 
vence. Je  suis  fils  d'un  homme  célèbre  dans  son  pays,  Président 
du  Sénat  de  Savoie,  et  titré  par  le  feu  roi  après  soixante  ans  de 
services  continués  sous  trois  règnes.  Ma  famille  est  admise  à  la 
Cour.  Sur  tout  le  reste,  je  n'ai  rien  à  dire,  excepté  qu'elle  est  très 
nombreuse  et.  toute  royaliste.  Au  reste,  monsieur  le  comte,  je 
serais  au  désespoir  que  vous  prissiez  ce  qu'on  appelle  des  peines 
pour  cet  objet,  qui  d'ailleurs  n'est  pas  pressant;  mais  s'il  se 
présentait  quelque  heureuse  occasion  de  m'assurer  une  existence, 
je  suis  persuadé  que  vous  la  saisiriez.  Je  dois  vous  répéter,  mon- 
sieur, que  si  le  Roi  avait  la  bonté  de  s'y  intéresser,  il  est  tout 
simple  que  cette  faveur  soit  précédée  de  toutes  les  informations 
préliminaires  qui  doivent  la  motiver.  Je  les  provoque  même. 

«  Je  vous  dois  encore  des  remerciemens,  monsieur  le  comte, 
pour  avoir  mis  dans  ma  requête  à  Sa  Majesté  :  «  soit  fait  ainsi 
qu'il  est  requis.  »  Je  me  suis  reproché  l'enfantillage  de  cette  de- 
mande qui  est  sortie  de  mon  cœur  malgré  moi  ;  mais,  puisque  j'ai 
fait  cette  folie,  prenez  garde,  je  vous  en  conjure.  Si  mes  inten- 
tions n'étaient  pas  remplies  purement  et  simplement,  je  serais 
inconsolablement  humilié. 


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628  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  Voilà  donc  la  Suisse  perdue  !  Elle  pouvait  périr  plus  noble- 
ment, il  y  a  deux  ou  trois  ans.  Je  ne  suis  pas  moins  infiniment 
attristé  par  les  malheurs  d'un  pays  où  j'ai  été  comblé  pendant 
quatre  ans  des  bontés  les  plus  délicates.  Le  correspondant  de 
Lausanne  s'en  est  allé  je  ne  sais  où.  Si  vous  me  faites  encore 
Thonneur  de  m'écrire,  ce  sera,  si  vous  le  voulez  bien,  par  le  canal 
qui  vous  transmet  cette  lettre.  Je  m'appelle  Jean-Jacques  Durand, 
négociant.  Il  ne  faut  pas  que  les  vôtres  contiennent  aucune 
désignation,  et  je  ferai  de  même  à  l'avenir  si  vous  le  permettez.  » 

Cette  lettre  clôt  définitivement  la  première  période  des  rela- 
tions de  Joseph  de  Maistre  avec  la  cour  errante  du  roi  de  France. 
Plusieurs  années  s'écouleront  avant  qu'elles  ne  soient  reprises. 
Louis  XVIII  est  à  Mitau,  autant  dire  exilé  au  bout  du  monde; 
Joseph  de  Maistre  réside  à  Cagliari  en  Sardaigne  où  son  souverain, 
contraint  de  s'y  réfugier,  l'a  nommé  régent  de  la  chancellerie 
royale,  première  place  de  la  magistrature  dans  l'île.  Il  ne  quitte 
ce  poste  qu'à  la  fin  de  1802  pour  aller  représenter  le  roi  de  Pié- 
mont en  Russie.  Mais  déjà  Louis  XVIIl  n'y  est  plus.  Chassé  de 
Mitau,  il  a  trouvé  un  asile  à  Varsovie  à  la  condition  de  s'y  faire 
oublier.  Aucune  nouvelle  de  lui  n'arrive  à  Joseph  de  Maistre. 

Le  monarque  proscrit  n'ignore  pas,  cependant,  qu*il  peut  tou- 
jours compter  sur  le  dévouement  de  ce  partisan  fidèle  de  la  cause 
des  rois  et  de  la  sienne.  De  Maistre  en  a  donné  l'assurance  au 
comte  d'Avaray  et  au  jeune  comte  de  Blacas  qu'en  route  pour 
Saint-Pétersbourg,  il  a  rencontrés  à  Rome  au  printemps  de  1803. 
Aussi,  lorsqu'en  1804,  Louis  XVIII  quitte  Varsovie  pour  se  rendre 
à  Calmar  où  il  doit  revoir  son  frère  et  arrêter  avec  lui  les  termes 
de  la  protestation  qu'il  veut  opposer  à  la  proclamation  de  TEm- 
pire  usurpateur  de  ses  droits,  c'est  à  Joseph  de  Maistre  qu'il 
songe  pour  donner  à  sa  pensée  des  formes  éloquentes,  propres  à 
frapper  l'esprit  et  le  cœur  des  Français.  Il  charge  Blacas  dont  il 
vient  de  faire  son  agent  à  Saint-Pétersbourg  de  porter  au  comte 
de  Maistre  un  premier  projet  de  sa  déclaration  et  de  lui  dire  en 
le  lui  remettant  :  «  Coupez,  taillez,  tranchez.  » 

A  cette  occasion  la  correspondance  se  renoue  entre  l'illustre 
correcteur  aux  lumières  duquel  on  a  fait  appel  et  le  comte 
d'Avaray  parlant  au  nom  du  Roi  (1).  Mais  le  débat  qui  s'en- 

(1)  Les  lettres  écrites  par  De  Maistre  à  cette  occasion  figurent  dans  la  corres- 
pondance imprimée.  (Édition  de  Lyon,  voL  L) 


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LETTRES    INÉDITES   DE   JOSEPH    DE    MÂISTRE.  629 

gage,  encore  qu'il  révèle  estime  et  confiance  d'un  côté,  défé- 
rence de  l'autre,  ne  donne  pas  les  résultats  qu'on  en  avait  espérés. 
Le  Roi  tient  à  ses  idées,  quoi  qu'il  en  dise,  et,  en  plus  d'un  point, 
son  correspondant  les  trouve  dangereuses.  Peut-être  la  querelle 
amènerait-elle  un  refroidissement  si  Blacas  n'était  là  pour  le 
conjurer.  Il  admire  Joseph  de  Maistre;  il  ^t  en  train  de  con- 
quérir son  amitié,  et  il  s'applique  à  lui  faire  oublier  qu'après 
lui  avoir  demandé  son  avis,  on  n'a  voulu  admettre  ni  les  cri- 
tiques qu'il  formulait,  ni  les  corrections  qu'il  proposait.  L'inci- 
dent se  dénoue  sans  blessure  pour  de  Maistre  ;  il  n'en  conservera 
aucun  souvenir  irritant  et  même,  ayant  reçu  une  lettre  flatteuse 
du  Roi,  il  termine  sa  réponse  par  ces  mots  :  «  Je  croyais.  Sire, 
n'avoir  plus  rien  à  laisser  &  mon  fils;  je  me  trompais.  Je  lui 
léguerai  la  lettre  de  Votre  Majesté.  »  Mais,  désormais,  c'est  le 
comte  de  Blacas  qui  sera  l'intermédiaire  entre  lui  et  Louis  XVIII 
et,  sauf  deux  lettres  écrites  à  d'Avaray  en  1807,  c'est  dans  sa  cor- 
respondance avec  Blacas  qu'on  trouvera  les  informations  et  les 
avis  qu'il  juge  utile  de  faire  parvenir  au  roi  de  France. 

III 

Nous  avons  raconté  précédemment  (1),  —  et  il  nous  suffit  de 
le  rappeler,  —  comment,  pendant  le  séjour  que  le  comte  de 
Blacas  fit  en  Russie,  de  septembre  1804  à  juillet  1808,  naquit 
entre  lui  et  le  comte  de  Maistre  une  amitié  que  les  années,  en 
s'écoulant,  devaient  fortifier  et  rendre  indestructible.  A  l'arrivée 
de  Blacas  à  Saint-Pétersbourg,  et  bien  que  le  hasard  lui  eût  fait 
prendre  domicile  dans  la  maison  qu'habitait  le  ministre  de  Sar- 
daigne,  les  circonstances  étaient  telles  qu'il  avait  cru  devoir  dis- 
simuler le  caractère  de  leurs  relations  bien  vite  devenues  affec- 
tueusement confiantes.  «  Il  ne  m'est  venu  voir  que  la  nuit  et 
seul,  mandait  Joseph  de  Maistre  au  comte  Rossi,  premier  mi- 
nistre de  son  roi,  en  lui  parlant  de  Blacas.  Dans  le  monde,  je 
le  salue  froidement,  sans  lui  parler.  »  Mais  ils  purent  bientôt  se 
départir  de  cette  réserve,  et  leur  amitié  prit  alors  ouvertement 
son  essor. 

Il  est,  d'ailleurs,  à  remarquer  qu'aucun  de  ses  biographes  n'en 
a  parlé  et  qu^il  |n*en  existe  que  d'imperceptibles  traces  dans  sa 

(1)    Voyez  la  Revue  du  15  juillet  1906. 


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630  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

correspondance,  publiée  par  son  fils.  «  Le  comte  de  Blacas,  repré- 
sentant confidentiel  du  Roi  à  Saint-Pétersbourg  était  aussi  très  lié 
avec  M.  de  Maistre,  se  contente  d'écrire  le  comte  Rodolphe.  Une 
similitude  de  position,  d'infortune  et  de  dévouement  avait  ci- 
menté ces  liens.  »  Ce  n'est  pas  assez  dire  et  c'est  dans  les  lettres 
encore  inédites,  échangées  entre  les  deux  amis  ,qu'on  peut  me* 
surer,  en  toute  son  étendue,  leur  affection  réciproque  ainsi  que 
la  place  qu'elle  a  tenue  dans  leur  vie,  en  faisant  de  plus  en  plas 
de  chacun  d'eux  le  confident  de  l'autre. 

En  se  séparant,  en  1808,  Blacas  allant  en  Angleterre  et  de 
Maistre  restant  en  Russie,  ils  s'étaient  promis  de  s'écrire,  d'échan- 
ger les  informations  qu'ils  recueilleraient,  l'un  à  Londres,  l'autre 
à  Saint-Pétersbourg.  Joseph  de  Maistre  ne  se  montre  pas  le  moios 
empressé  à  tenir  sa  parole,  et  on  va  voir  comment  il  la  tient. 

Dès  le  20  juin,  il  souhaite  bon  voyage  à  son  ami  : 

«  Bon  voyage,  très  cher  comte.  Mes  vœux  les  plus  arden» 
vous  accompagnent  sur  la  terre  et  sur  l'onde...  Ne  m'oubliez  pas, 
je  vous  prie,  auprès  de  M.  le  comte  d'Avaray...  Croyez  au  sou- 
venir, à  l'attachement  éternel  avec  lequel  je  suis  votre  humble, 
très  obéissant  serviteur  et  dévoué  ami.  » 

A  dater  de  ce  moment,  se  succèdent  des  lettres  trop  nom- 
breuses pour  être  toutes  citées  ici,  mais  parmi  lesquelles,  du 
moins,  il  nous  est  permis  de  choisir. 

«  Saint-Pétersbourg,  6-18  août  1S08.  —  Voilà,  mon  très  cher 
comte,  M.  le  baron  de  Bremer  qui  part  et  qui  me  fournit  l'heu- 
reuse occasion  de  répondre  h  votre  question  :  Quand  pourrons- 
nous  nous  écrire?  Je  vous  tiens  pour  être  arrivé  heureusement 
avec  votre  auguste  compagnie  (1).  La  voilà  du  moins  à  Tabri 
de  toute  attaque  physique  ;  les  autres  ne  tuent  pas,  quoiqu'elles 
méritent  grande  attention. 

«...  Vous  voilà  plongé  dans  une  atmosphère  bien  difFérenIc 
de  celle  que  nous  avons  longtemps  respirée  ensemble.  Combien 
j'aurai  de  plaisir  à  deviser  avec  vous  dans  six  mois,  et  combien 
vous  aurez  de  nouvelles  idées!  Ici,  les  choses  sont  comme  vous 
les  avez  laissées  ;  mais  je  ne  dis  pas  qu'elles  continuent  sur  le 
même  pied.  » 

(1)  En  quittant  la  Russie  pour  se  rendre  en  Angleterre,  Blacas  s'était  chargé  de 
veiller  à  la  sûreté  de  la  Heine  et  de  la  Duchesse  d'Angoulôme  qui  allaient  rcjoifldre 
le  Hoi  à  Goslield. 


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LETTRES  INÉDITES  DR  JOSEPH  DE  MAISTRE.  631 

«  Saint-Pétersbourg^  8  octobre  1808,  —  Je  suis  toujours  tel 
que  vous  m'avez  laissé,  collé  sur  mes  livres  une  grande  partie  du 
jour  et,  le  reste  du  temps,  errant  et  vagabond  comme  vous  Tavez 
vu.  Je  tiens  toujours  beaucoup  dans  la  société  de  la  Perspective 
qui  s'amincit  cependant  un  peu.  La  douce  demoiselle  d'honneur 
me  parait  peu  contente  de  certaines  choses,  mais  sans  rien  dire, 
du  moins  à  moi.  Je  n'entends  jamais  fronder  les  grâces  d'une 
noble  dame  sans  penser  à  vous.  M"*'  Pwitchin  arrive  au  premier 
jour;  c'est  encore  une  personne  que  je  vois  avec  plaisir;  mais 
parbleu  !  il  n'y  a  que  sept  jours  dans  la  semaine  et  il  n'y  a  pas 
moyen  d'y  tenir.  Contez-moi  un  peu  l'Angleterre  quand  vous 
pourrez.  Étes-vous  content?  Vous  voyez,  au  reste,  comme  les 
choses  vont  à  l'envers  de  tout  ce  qu'où  imagine.  Quand  F  heure 
du  Roi  sera  venue,  il  importera  fort  peu  de  savoir  ce  qu'on  pense 
ici  ou  là.  Bonjour  ou  plutôt  bonsoir,  cher  et  aimable  comte. 
Souvenez-vous  que  je  vous  suis  acquis  (vaille  que  vaille)  jusqu'à 
la  fin  de  ma  sotte  vie.  » 

«  Saint-Pétersbourg  y  i6-S8  décembre  1808.  —  C'est  pourquoi 
je  dis  que  si  une  occasion  sûre  ne  nous  accordait  même  qu'un 
quart  d'heure,  il  faudrait  l'employer  à  dire  un  mot  au  cher,  au 
très  cher  comte  de  Blacas.  Enfin,  voilà  une  occasion  sûre  après 
un  siècle  de  silence.  Je  vous  ai  écrit  le  20  juin  et  le  8  octobre. 
Qui  sait  si  mes  lettres  vous  sont  parvenues?  Quant  à  moi,  je 
n'ai  rien  reçu  de  vous;  mais  je  vous  ai  bien  rendu  justice.  Je  ne 
doutais  pas  que  vous  ne  m'eussiez  écrit.  En  efTet,  j'ai  appris,par 
vos  deux  lettres  à  M°**  la  princesse  de  Tarente  (1)  et  à  M.  le 
comte  de  Brion  (2),  que  vous  m'aviez  donné  de  vos  nouvelles, 
mais  rien  ne  m'est  parvenu.  Vous  n'avez  pas  idée  de  la  garde 
qu'on  fait  à  toutes  les  issues  possibles  pour  empêcher  toutes 
sortes  de  nouvelles  d'arriver  à  nous.  J'en  excepte  cependant  une 
victoire  complète  de  Buonaparte  sur  les  Espagnols,  si  elle  avait 


(1)  Fille  cadette  du  duc  de  Châlillon  et  amie  de  Marie-Antoinette,  elle  avait 
épousé  en  !781  Charles  de  La  Trémollle  prince  de  Tarente.  Après  avoir  couru  les 
plus  grands  dangers,  elle  passa  en  Angleterre.  Elle  habitait  Richmond  lorsqu'on 
1797  elle  fut  appelée  à  la  Cour  de  Russie  comme  dame  du  Palais.  Après  sa  mort 
et  sur  le  tard,  son  mari,  devenu  duc  de  La  Trémoïlle,  se  remaria.  11  mourut  en 
iS39. 11  est  le  père  du  duc  actuel,  né  de  ce  second  mariage. 

(2)  Le  comte  Parseval  de  Brion,  lieutenant  général  sous  Louis  XVI,  émigré  en 
Russie  et  chargé  après  le  départ  de  Blacas  de  veiller  aux  intérêts  du  Roi  près  de  la 
Cour  impériale. 


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632  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

lieu  ;  mais  ce  bonheur  ne  nous  est  point  encore  arrivé.  Je  me 
rappelle  que,  lorsque  je  vous  écrivis  pour'la  dernière  fois  avant 
votre  départ,  j'avais  le  cœur  gonflé  de  toutes  les  turpitude  de 
Bayonne. 

,  «  Que  les  temps  sont  changés  !  L'histoire  présente  peu  de 
faits  aussi  extraordinaires  dans  tous  les  sens  que  cette  sainte  in- 
surrection des  Espagnols.  Reportez-vous  à  Tépoque  où  l'Espagne 
entière  était  possédée  par  les  Français,  Monseigneur  le  grandduc 
de  Berg  siégeant  à  Madrid,  et  demandez-vous  :  Quel  moyen  de 
sauver  la  monarchie? Y ons  ne  trouverez  qu'une  réponse  terrible: 
Chassez  la  maison  royale,  ce  qui  ne  pouvait  s'exécuter  par  un 
honnête  homme,  puisque  personne  n'avait  ce  droit.  Or,  cette 
seule  violence  qui  pouvait  sauver  l'Espagne,  notre  ami  commun 
M.  Buonaparte  Fa  faite.  Demandez-vous  ensuite  :  L'insurrection 
s'étant  formée,  quel  moyen  de  la  faire  cesser  et  de  ressaisir 
r Espagne?  La  réponse  est  encore  plus  aisée  :  Bemettre  la  famille 
royale  à  sa  place,  ainsi  que  Son  Altesse  Sérénissime  monseigneur 
le  prince  de  la  Paix.  Or,  cela,  il  ne  Ta  pas  fait  ;  de  manière  qu'il 
a  fait  Tunique  chose  qui  pouvait  sauver  l'Espagne  et  n'a  pas  fait 
l'unique  chose  qui  pouvait  la  lui  rendre,  en  faisant  bien  entendu 
abstraction  d'une  conquête.  Mais  cette  conquête,  hélas  !  est-elle 
possible  ?  Bien  des' militaires  prétendent  que  les  Espagnols  ont 
mal  commencé,  môme  dans  leur  système  de  ne  point  livrer  de 
bataille  ;  mais  je  doute  que  cette  affaire  se  décide  par  les  règles 
ordinaires.  Elle  a  eu  de  prime-saut  un  caractère  particulier,  qui  la 
sort  des  événemens  vulgaires.  Je  souhaite  bien  ardemment  de  ne 
pas  me  tromper.  Mais  vous,  mon  cher  comte,  songez  que  vous 
ne  pouvez  pas  me  faire  un  plus  grand  plaisir,  ni  même  rendre 
un  plus  grand  service  à  vos  amis  en  général,  que  de  me  faire 
connaître  les  grands  événemens  qui  pourraient  avoir  lieu  dans 
cette  péninsule  si  célèbre  aujourd'hui.  Je  vois  que  la  voie  de 
Hollande  est  bonne.  Les  lettres  d'Amsterdam  arrivent  fort  bien. 
Écrivez-moi  en  blanc  entre  lignes,  comme  vous  écriviez  au 
duc  (1),  sans  autre  signe  que  deux  points  mis  k  la  suite  de  la  date, 
comme  vous  le  voyez  ici.  Il  faudrait  seulement  supprimer  mon 
titre  de  ministre  à  cause  des  spéculations  intermédiaires.  Le 
reste,  tout  au  long.  Supposez  qu'on  me  chauffe  une  lettre  :  eh 
bien  !  qu'importe,  dès  qu'on  n'y  trouvera  rien  contre  ce  pays,  ce 

(i)  Le  duc  de  Serra-Capriola,  ambassadeur  de  Naples  à  la  Cour  de  Russie,  et 
souvent  chargé  par  Louis  XVIII  d'appuyer  ses  démarches  auprès  de  cette  Cour. 


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LETTRES    INÉDITES    DE    JOSEPH    DE   MAISTRE.  633 

qu'il  faut  soigneusement  éviter?  Voilà,  mon  très  cher  comte, 
l'humble  demande  que  je  vous  prie  de  rrCoctroyer,  le  ccls 
échéant.  (Dites  que  j'ai  oublié  les  termes  propres.) 

«  Je  voudrais  bien  savoir  aussi  comment  vous,  êtes  là  dans 
cette  Bretagne  grande.  J'ai  de  grands  doutes  sur  ce  point.  Com- 
bien d'obstacles  de  tous  les  genres  sous  les  pas  de  votre  auguste 
maître  !  Mettez  de  nouveau  mon  hommage  à  ses  pieds,  si  vous 
croyez  qu'il  en  vaut  la  peine.  Aujourd'hui,  je  ne  puis  plus  plaider 
sa  cause  devant  ceux  qui  pouvaient  la  faire  vaincre.  Mais,  c'est 
égal,  disons  toujours  et  allons  toujours.  Une  fois  peut-être  le 
bon  grain  semé  germera.  Que  de  choses  vous  devez  voir  là  où 
vous  êtes,  et  que  j ''aurais  grand  besoin  de  m'en  retourner  encore 
quelquefois  avec  vous  dans  la  même  voiture,  dussé-je  me  faire 
encore  quelques  bosses  à  la  tête  ! 

«  Au  premier  jour,  nous  attendons  le  roi  et  la  reine  de 
Prusse.  Ils  ne  veulent  point  retourner  à  Berlin  sans  venir  remer- 
cier leur  bienfaiteur  chez  lui{i).  Prenez  bien  garde,  monsieur  le 
comte,  de  croire  cela  au  pied  de  la  lettre.  De  son  côté,  ce  cœur 
tendre  et  délicat  qui  est  à  Burgos  (et  peut-être,  hélas  !  plus  loin) 
ne  manquera  pas  de  croire  qu'il  s'agit  uniquement  de  remercier. 
En  attendant,  Caulaincourt  (2)  ne  se  gêne  pas  et  témoigne  à 
table  combien  ce  voyage  lui  déplaît.  Certainement,  il  se  serait 
jeté  au  travers  si  ce  n'était  la  crainte  de  choquer  le  nouvel  ami 
avant  qu'il  n'y  ait  plus  de  mesures  à  garder.  Je  vous  laisse  à 
penser  si  la  belle  Reine  (3)  tanto  inviperita  saura  parler  ici  au 
maître  ;  nous  verrons  ce  qui  en  résultera.  Rien  probablement, 
quoique  je  m'en  fie  du  reste  aux  femmes  pour  faire  ce  que  tous 
les  hommes  d'État  réunis  ne  feraient  pas;  mais,  dans  ce  cas,  je 
doute.  L'Empereur  a  paru  triompher  du  service  important  qu'il 
a  rendu  à  son  ami  ;  mais  vous  voyez  assez  à  quoi  il  se  réduit. 
Buonaparte  accorde  ce  qu'il  aurait  fait  de  lui-même  ;  il  a  besoin 
de  ses  troupes  ailleurs  ;  il  change  une  nécessité  en  acte  de  clémence 
impériale  et  il  garde  des  citadelles  ;  voilà  tout.  On  a  fait  en  Alle- 
magne une  épigramme  où  il  est  dit  que  les  mouches  espagnoles 
ont  attiré  tout  le  venin  de  TAUemagne  (vous  observerez  que  les 
cantharides  s'appellent  en  allemand  mouches  espagnoles). 

(1)  On  sait  qu'à  Tilsitt  le  tsar  Alexandre  plaida  avec  ardeur  auprès  de  Napoléon 
pour  empêcher  l'entière  destruction  du  royaume  de  Prusse. 

(2)  Le  général  de  Caulaincourt,  ambassadeur  de  Napoléon. 

(3)  La  reine  Louise  de  Prusse. 


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634  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  Ce  qui  continue  à  me  crever  le  cœur,  c'est  cette  guerre  ^n^^ 
Suède  (1).  Vous  aurez  appris  peut-être  quelle  a  coûté  la  vie, il— ^"5 
a  deux  mois,  plus  ou  moins,  au    prince  Michel   Dolgorouk^  -^7. 
C'était  à  peu  près  ce  que  je  co^nai8sais  de  meilleur  ici.  Vopt  ^us 
apprendrez  bien  d'autres  choses.  Il  y  a  sûrement  une  personne^  -^a- 
lité  contre  ce   malheureux  Roi.  Vous   l'aurez  probablement  ^^^     vu 
chez  lui.  J'espère  encore  qu'il  se  tirera  de  là. 

«  Mon  cher  comte,  soyez  sûr  que  je  ne  vous  oublierai  jamaiSus. 
Vous  devez,  suivant  le  cours  de  nature,  demeurer  dans  ce  monc^  de 
bien  longtemps  après  moi  ;  cependant,  nous  pouvons  encore  ^  y 
vivre  quelque  temps  ensemble,  et  pendant  que  ce  temps  durei  l'a, 
je  ne  cesserai  d'espérer  que  je  pourrai  encore  vous  voir,  vo  -—us 
embrasser  et  vous  donner  tous  les  témoignages  du  cas  infini  q — ^ue 
je  fais  de  votre  personne  et  de  mon  éternel  attachement. 

«  Mon  fils  qui  se  porte  à  merveille  me  charge  de  vous  off  rir 
ses  respects.  Tout  à  vous,  cher  comte,  dans  les  siècles  des  siècl        es. 

«  Toujours  Catherine  Canal,  n®  42. 

«  Le  petit  baron  (2)  est  toujours  plus  enragé  que  jamais.  Se — ?)u- 
vent,  en  le  voyant,  je  pense  à  vous,  et  je  vous  vois  avec  t^ii  ftre 
aiguillon  presser-  ses  flancs  poudreux.  Il  n'y  a  plus  personne  ici 

qui  le  tourmente.  C'est  dommage. 

«  Cet  incroyable  baron  de  Stedting  (3)  n'a  jamais  voulu  me 

répondre  sur  cette  lettre  au  sujet  de  laquelle  je  vous  avais  p^jrié 
de  lui  parler.  Vous  l'avez  vu  remettre  au  valet  de  chwaitz:^^* 
Dès  lors,  silence.  C'est  cependant  bien  cruel.  » 

Après  ces  confidences,  plusieurs  mois  s'écoulent  sans  ^  ^^ 
Joseph  de  Maistre  reçoive  des  nouvelles  de  son  ami,  bien  ^  <pe 
lui-même,  durant  ce  long  intervalle  où  sont  rares  les  occasi  — ^ons 
de  lui  faire  passer  ses  lettres,  lui  ait  écrit  deux  fois.  Il  appr»^  — ^end 
enfin,  non  directement,  mais  par  des  coifnmunications  de  la  pr=nD- 
cesse  de  Tarente  et  du  comte  de  Brion,  que  cet  ami,  déjà  si  c^Wer, 
est  établi  auprès  du  Roi  à  Hartwell,  en  pleine  possession  d^^  sa 
confiance,  et  que  d'Avaray,  à  la  suite  de  sa  douloureuse  quer-^^^^e 

(1)  Alexandre  avait  déclaré  la  guerre  à  la  Suède  où  régnait  GustaTe  IV,  ^o, 
disait-il,  de  la  détacher  de  l'Angleterre  et  de  rendre  libre  la  Baltique.  La  pnM^fut 
définitivement  conclue  au  mois  de  novembre  1809,  après  la  chute  de  ce  prino^. 

(2)  Sous  ce  nom  est  désigne  un  cheval  qui  avait  appartenu  à  BlAcas. 

(3)  Ministre  de  Suède  à  Saint-Pétersbourg.  La  guerre  survenue  entre  son  fàyt 
et  la  Russie  l'avait  obligé  à  quitter  cette  capitale.  Il  était  retourné  à  Stockhoto  où 
il  fut  le  témoin  de  la  Révolution  du  13  mars  1809,  qui  renversa  Gustave  iV. 


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LETTRES    INÉDITES    DE   J08EPH    DE   MAISTRE.  635 

avec  Puisaye,  est  condamné  au  repos  par  Tétat  misérable  de  sa 
santé.  Il  reprend  alors  la  plume  et  écrit  à  Blacas,  le  24  décembre, 
une  longue  lettre  de  laquelle  nous  détachons  ce  qui  suit  : 

«  J'ai  appris  que  votre  devancier  a  eu  un  grand  chagrin  et  que 
c'est  un  Français  qui  le  lui  a  procuré.  C'est  la  règle.  Vous  n'avez 
pas  oublié  que  j'ai  traité  souvent  ce  texte  avec  vous.  Je  sais  peu 
de  choses  sur  vous  tous.  En  gros,  il  me  semble  que  vous  n'êtes 
pas  couchés  sur  des  roses.  Hélas  I  il  n'y  a  plus  de  lits  de  roses 
pour  les  honnêtes  gens.  Vous  me  gronderiez,  mon  cher  comte, 
si  je  terminais  cette  lettre  sans  vous  dire  quelques  mots  de  moi. 
Je  me  porte  à  merveille  ;  je  loge  sur  la  Fontanka,  à  côté  des  • 
boutiques  du  cabinet,  maison  d'Athanase  levseieff,  maison  neuve 
sans  numéro.  Mes  affaires  vont  comme  les  vôtres.  On  a  beaucoup 
de  bontés  pour  moi;  mais  il  me  manque  beaucoup  d'argent, et  je 
n'ai  pas  la  moindre  espérance  de  revoir  ma  famille.  Mon  fils 
marche  droit  (1)  et  me  rend  la  vie  douce;  il  me  parait  qu'on  est  fort 
content  de  lui;  mes  liaisons  sont  à  peu  près  les  mômes;  Tinti* 
mité  est  toujours  chez  la  comtesse  de  G...  Je  me  suis  accoutumé 
peu  à  peu  à  la  mine  sombre  de  la  princesse  de  Tarente.  Elle,  de 
son  côté,  me  montre  beaucoup  de  clémence.  Je  finirai  par  être 
de  votre  avis. 

«...  Les  papiers  anglais  ont  dit  des  horreurs  de  l'Empereur  et 
du  comte  Nicolas  (2).  J'en  suis  fâché.  Ces  personnalités  influent 
très  souvent  sur  la  politique.  Je  vous  ressemble  encore  à  l'égard 
du  comte  Nicolas,  je  n'en  pense  pas  si  mal  que  les  autres.  Il  est 
vrai  que  je  suis  suspect  parce  qu'il  me  traite  fort  bien.  Il  vient 
d'avoir  un  grand  chagrin.  Son  frère,  le  comte  Michel,  grand  échan- 
son,  est  devenu  fou  chez  l'Impératrice  mère  à  Gatschina.  On  ne  voit 
encore  aucun  signe  de  guérison.  On  dit  le  comte  Nicolas  pénétré 
de  douleur  au  point  de  pleurer.  Il  est  bien  malheureux,  car,  outre 
ses  malheurs  domestiques,  on  le  traite  d'une  manière  terrible  et 
il  ne  peut  l'ignorer.  Cependant,  on  devrait  bien  au  moins  penser 
qu*il  n'est  pas  empereur.  Je  souhaite  qu'il  se  tire  honorablement 
de  cette  situation  difficile.  L'anathème  est  sur  les  échansons.  Le 
pauvre  prince  Belozelsky,  grand  échanson  aussi  en  second,  fut 
frappé  l'autre  jour  d'un  accident,  l'apoplexie,  et  dont  il  ne  peut  se 
relever.  Il  a  bien  donné  quelques  signes  de  connaissance,  mais 


(1)  Le  comte  Rodolphe  de  Maistre  était  officier  dans  Tarmée  russe. 
(8)  Le  comte  Nicolas  Romanzoff,  chancelier  de  Russie. 


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636  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

passagers,  et  Ton  no  peut  présager  un  rétablissement.  Ceslune 
grande  désolation  dans  cette  maison,  une  des  plus  ouvertes  aux 
étrangers.  Il  avait  maintenant  ce  qu'il  voulait  et  qu'il  avait 
attendu  si  longtemps.  Cest  lorsque  les  bulles  de  savon  se  parent 
des  plus  brillantes  couleurs  qu'elles  sont  prêtes  à  éclater.  » 

Six  mois  après,  le  4  juillet  1810,  Joseph  de  Maistre  revient 
sur  cette  affaire  d'Avaray-Puisaye  :  «  Depuis  longtemps,  mon 
très  cher  comte,  M"'  la  princesse  de  Ta  rente  m'avait  dit  que  le 
duc  d'Avaray  avait  éprouvé  un  très  grand  chagrin  ;  mais  je  ne 
savais  de  quoi  il  était  question,  et  je  n'avais  reçu  aucune  lettre 
de  vous,  de  manière  que  j'ai  tout  appris  par  l'exposé  que  M.  le 
duc  d'Avaray  vient  de  me  transmettre  par  la  voie  du  comte  de 
Brion.  Il  est  aisé  de  se  former  une  idée  nette  de  cette  affaire  et 
de  l'exprimer  en  deux  mots.  Ce  sont  des  torts  qui  ont  produit 
des  crimes.  On  voit  clairement  que  M.  d'Avaray  s'est  tout  per- 
mis dans  le  genre  du  blâme  et  même  de  l'insulte.  L'autre  (le 
comte  de  Puisaye),  profondément  ulcéré,  s'est  rendu  criminel,  ce 
qui  ne  peut  jamais  être  excusé.  Je  ne  saurais  vous  dire  à  quel 
point  j'ai  été  révolté  de  ces  accusations  horribles,  autant 
qu'absurdes,  insensées,  contre  votre  ami.  Quel  fond  épouvantable 
de  méchanceté  et  d'impudence!  Mais,  au  nom  de  Dieu,  mon 
cher  comte,  comment  est-il  permis  d'imprimer  tout  cela  libre- 
ment ?  Et  comment  laccusé  est-il  obligé  de  tenir  sa  défense  sous 
le  séquestre?  Je  ne  puis  comprendre  cette  liberté  de  la  presse. 

«  Je  savais  depuis  longtemps  que  vous  étiez  chargé  des 
affaires.  Plût  à  Dieu  que  vous  l'eussiez  toujours  été!  Il  y  aurait 
eu  de  grands  scandales  de  moins,  entre  autres  celui-ci.  Que  vous 
dirai-je?  rien.  C'est  plus  tôt  fait,  et  il  est  pour  le  moins  inutile 
d'entrer  dans  de  certains  détails.  Jamais  je  n'ai  cessé  un  instant 
de  m'occuper  de  vous,  de  m'informer,  de  réfléchir,  etc.  Quel 
calice  il  faut  boire  jusqu'à  la  lie  !  Voilà  ma  réponse  au  duc.  Qui 
sait  où  elle  le  trouvera?  Je  vous  ai  écrit,  je  ne  sais  combien  de 
fois;  mais  jamais  je  n'ai  reçu  une  ligne  de  vous,  ce  qui  m'a 
entièrement  dégoûté.  Je  suis  fort  éloigné,  cependant,  d'accuser 
votre  amitié.  Je  vois  seulement  que  ce  n'est  pas  moi  qui  déca- 
cheté les  lettres  que  vous  m'écrivez,  ce  qui  me  semblerait  cepen- 
dant tout  à  fait  juste. 

«  Comment  parler  des  affaires  publiques?  Comment  digérer 
ce   que    nous   avons  vu?  Il  vaut  infiniment  mieux   n'en    pas 


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LFriTRES    INÉDITES    DE   JOSEPH    DE    MAISTRE.  637 

parler.  Au  reste,  mon  cher  comte,  je  n'ai  pas  changé  d'idée 
sur  cette  épouvantable  révolution  :  rien  ne  tiendra.  Mais  pour 
nous,  pour  tout  ce  qui  a  cinquante  ans,  tout  est  fini  suivant  les 
apparences.  Je  souhaite  de  tout  mon  cœur  que  vous  vi^^ez  assez 
pour  assister  à  quelque  chose  d'intéressant.  Mon  grand  chagrin, 
celui  qui  passe  tous  les  autres  et  qui  embarrasse  le  plus  mes 
spéculations,  c'est  Textinction  de  la  grande  famille  (1).  Ce  qui  se 
passe  en  Sicile  ne  signifie  rien,  voilà  pour  moi  le  plus  grand  des 
maux  actuels.  Je  souhaite  mal  voir. 

«  Rien  de  nouveau  dans  ma  situation.  Beaucoup  d'agrémens 
dans  un  certain  genre.  Amertumes  inépuisables  d'un  autre  côté. 
Heureusement,  la  vie  s'en  va.  Ce  qu'elle  présente  de  meilleur, 
c'est  Tamitié  des  hommes  qui  vous  ressemblent.  La  mienne  vous 
appartient  pour  toujours.  Conservez-moi  la  vôtre.  Probablement 
nous  ne  nous  reverrons  plus  :  n'importe,  il  ne  faut  jamais  être 
étranger  l'un  à  l'autre.  Adieu  mille  fois,  cher  comte,  je  vous 
embrasse  tendrement  et  tristement.  » 

De  telles  lettres  sont  bien  faites  pour  loucher  Blacas  et  inté- 
resser le  Roi  et  d'Avaray,  à  qui  Joseph  de  Maistre  doit  supposer 
qu'il  les  communique.  Le  malheur  est  que,  trop  souvent,  elles 
s'égarent  ou  s'attardent  en  chemin  et  que  Blacas  ne  sait  pas  si 
les  siennes  ont  un  meilleur  sort.  On  va  voir  les  deux  amis  se 
reprocher  leur  silence,  s'expliquer,  et,  après  avoir  reconnu 
qu'aucun  d'eux  n'est  coupable  envers  l'autre,  reprendre  de  plus 
belle  leur  correspondance  qui  fournira  à  de  Maistre  l'occasion 
de  déployer  l'activité  prophétique  de  son  esprit,  la  force  de  ses 
convictions,  l'indépendance  de  ses  jugemens  dictés  par  un  souci 
de  vérité  qui  n'épargne  pas  plus  les  rois  que  les  peuples,  et  où 
apparaissent,  par  éclairs,  les  inspirations  de  son  génie. 

Ernest  Daudet. 

(1)  La  maison  de  Bourbon  dépossédée  en  ce  moment  en  France,  en  Espagne  et 
à  Naples.  * 


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LE 

CONFLIT  AUSTRO-SERBE 


Quand  les  grandes  puissances,  au  Congrès  de  Berlin,  eurent 
réglé  le  sort  des  petits  peuples  balkaniques  et  procédé  souve- 
rainement au  découpage  des  territoires  et  à  la  répartition  des 
âmes,  elles  purent  s'imaginer  avoir  fondé  pour  longtemps  Téqui- 
libre  selon  la  formule  de  lord  Beaconsiield.  Ainsi  les  hommes 
d'État,  dans  leurs  assises  solennelles ,  se  flattent  de  disposer  de 
Tavenir,  mais  la  vie  est  plus  forte  que  leurs  calculs,  et  la  réalité 
déjoue  leurs  combinaisons  trop  subtiles.  On  n'avait  stipulé,  à 
Berlin,  que  dans  l'intérêt  des  grands  États;  on  avait  savamment 
équilibré  leurs  ambitions,  dosé  leurs  avantages;  les  politiques 
auguraient  que  la  Bulgarie,  émancipée  par  la  guerre  de  1818, 
ne  pourrait  devenir  qu'une  sorte  de  prolongement  de  la  puis- 
sance russe,  tandis  que  la  Serbie,  plus  voisine  de  rAutriche  et 
de  la  Hongrie,  en  rapports  plus  étroits  avec  elles,  ne  saurait 
manquer  de  rester  dans  la  mouvance  de  l'Empire  des  Habs- 
bourg. «  Je  suis  Russe  à  Sofia,  Autrichien  à  Belgrade,  »  disait 
Bismarck.  Les  petits  États,  trop  faibles  pour  se  défendre  eux- 
mêmes  contre  un  retour  offensif  du  Turc,  seraient  condamnés  à 
rester  en  tutelle,  à  ne  vivre  que  par  la  grâce  de  l'Europe  et 
dans  la  mesure  où  elle  leur  en  laisserait  la  faculté.  Les  Anglais 
appréhendaient  que  la  Bulgarie  ne  devînt  un  avant-poste  russe 
vers  Constantinople,  et  ils  avaient  exigé  le  dépècement  en  trois 
morceaux  de  la  Grande-Bulgarie  de  San  Stefano  ;  les  Allemands 
au  contraire  espéraient  que  la  Serbie   serait  une  étape  sur  la 


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LE   CONFLIT   AUSTRO-SERBE.  639 

route  du  Drang  nach  Osten  vers  la  mer  Egée  ;  mais  ni  les  uns  ni 
les  autres,  lii  ceux  qui  l'auraient  redouté,  ni  ceux  qui  auraient 
pu  le  souhaiter,  n'imaginaient  pour  la  Bulgarie  ou  pour  la  Serbie 
un  destin  autonome  et  un  avenir  indépendant. 

On  eut  bientôt  l'occasion  de  regretter  que  la  préoccupation 
exclusive  d'un  équilibre  européen  fondé  sur  l'équivalence  des 
satisfactions  accordées  aux  grandes  puissances,  ait  fait  oublier 
que  le  seul  ordre  durable  est  celui  qui  s'appuie  sur  les  vœux 
des  populations  et  sur  leurs  affinités  réciproques;  cette  éman- 
cipation incomplète  des  nationalités  balkaniques,  qui  ne   les 
soustrayait  au  joug  turc  que  pour  les  mettre  sous  la  férule 
européenne,  devait  fatalement  engendrer  de  prochaines  compli- 
cations :  les  États  inachevés  que  l'on  créait  dans  la  péninsule 
devaient  tendre  à  s'agglutiner  les   élémens   qui   avaient   avec 
eux  une  parenté  de  race  ou  une  communauté  d'histoire.  Si  la 
Russie  et  l'Autriche  avaient  compté  sur  le  sentiment  de  la  recon- 
naissance pour  maintenir  dans  l'orbite  de  leur  influence  les  petits 
États  balkaniques,  elles  avaient  fait  un  faux  calcul  :  pour  les 
peuples  comme  pour  les  individus,  la  reconnaissance  ne  vaut  que 
par  la  spontanéité,  mais  dès  que  le  bienfaiteur  prétend  l'imposer, 
dès  qu'il  réclame  ses  honoraires,  même  légitimes,  il  ne  récolte 
que  de  l'ingratitude.  Dans  l'émancipation  des  chrétientés  balka- 
niques, au  xix°  siècle,   la  pression  de  l'opinion  publique,  en 
Russie  notamment,  ou  les  sentimens  généreux  d'un  souverain 
comme  Alexandre  11  ont  eu  leur  part,  mais  «  les  intérêts  des 
princes,  )x  comme  on  disait  au  xvii®  siècle,  sont  toujours  restés 
l'élément  déterminant  et  directeur.  Les  nations  des  Balkans  ont 
su  garder,  pour  les  services  réellement  rendus,  la  gratitude  qui 
convient,  et,  quelles  que  soient  les  querelles  des  gouvernemens, 
le  souvenir  des  fraternités  d'armes,  de  sang  et  de  religion  subsiste 
très  vivace  et  crée,  par-dessus  les  ministres  et  les  diplomates, 
une  solidarité  réelle  des  peuples.  Mais  il  était  inévitable  que 
ces  jeunes  États  travaillassent  à  l'achèvement  de  leur  indépen- 
dance avec  une  énergie  redoublée  par  les  efforts  mêmes  que 
l'on  multipliait  pour  les  retenir  dans  les  liens  d'une  demi- vassa- 
lité; une  évolution  naturelle  les  entraînait  à  affirmer  leur  per- 
sonnalité et  à  s'agréger  les  élémens  de  même  race  et  de  même 
sang  :  cette  double  tendance  régit  l'histoire  de  la  péninsule  des 
Balkans  depuis  le  traité  de  Berlin.  Le  principe  des  nationalités, 
issu  de  la  Révolution  française,  est  loin  d'avoir  épuisé,  en  Orient, 


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640  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

loute  sa  force  libératrice,  toute  sa  puissance  de  résurrectiot^- 
De  Vienne  au  Bosphore,   l'Europe  est  encore   inachevée;  c^^ 
est  en  travail  d'une  Europe  nouvelle.  D'une  part,  les  nationalisas 
tendent  à  s  agglomérer  pour  constituer  des  unités  fortes,     ^t, 
d'autre  part,  les  grandes  puissances,  dans  leur  lutte  pour  la  pré- 
pondérance, ont  pris  la  péninsule  pour  champ  clos,  et  rantagx>- 
nisme  de  leurs  ambitions  intervient  dans  le  lent  travail  des 
populations,  tantôt  pour  Taccélérer,  tantôt  pour  le  contrarior. 
On  sait  comment,  moins  de  dix  ans  après  la  guerre  de  1878  et  le 
Congrès  de  Berlin,  la  Bulgarie,  du  môme  coup,  s'annexait   Isl 
Roumélie  orientale  et  s'affranchissait  de  la  protection  russe.  Ces 
derniers  mois  nous  ont  permis  d'assister,  en  Serbie,  à  une  évo- 
lution de  même  nature:  sous  les  dehors  d'un  conflit  économique 
avec  l'Autriche-Hongrie,  c'est  en  réalité  une  lutte  politique  qnjù 
s'est  déroulée  devant  nous.  Le  roi  Pierre  et  ses  ministres  viea:^- 
nent  d'écrire  une  nouvelle  page  de  l'histoire  de  l'émancipalio:» 
des  peuples  slaves  des  Balkans.  C'est  sous  cet  aspect  qu'il  cor:»- 
vient  de  regarder,  pour  en  bien  comprendre  la  signification,  -•^ 
conflit  austro-serbe,  dont  nous  voudrions  ici  retracer  les  grand^^^s 
phases. 

I 

Ce  n'est  point  assez,  pour  qu'un  Etat  vive,  d'inscrire  son  exi^^^ 
tence  dans  les  traités  ;  il  faut  encore  que  sa  constitution  oi^^^" 
nique  et  sa  situation  dans  le  monde  lui  permettent  de  respire^*"^ 
de  se  défendre,  de  se  développer.  Le  congrès  de  Berlin,  e=^ ^ 
taillant  le  royaume  de  Serbie,  tel  qu'il  est  actuellement,  Ta  m^^' 
préparé  au  combat  pour  l'existence;  il  n'est  guère,  en  Europ^^> 
de  configuration  moins  avantageuse.  Nulle  part  l'Etat  serbe  tm^^ 
s'approche  de  la  mer;  pour  entrer  en  contact  avec  le  reste  d^ 
globe,  il  a  besoin  d'emprunter  le  territoire  de  ses  voisins.  1>^ 
côté  de  l'Adriatique,  aucune  communication  directe  par  cbemîD 
de  fer,  mais  d'épais  massifs  de  montagnes,  l'Albanie  sauvage,  I^ 
Bosnie  et  l'Herzégovine  occupées  par  les  Autrichiens;  pour  re- 
joindre le  Monténégro,  dont  la  population  est  serbe  de  race  et  de 
langage,  il  faut  traverser,  sans  routes  ni  chemins  de  fer,  l'ancien 
sandjak  de  Novi-Bazar  où  l'Autriche  entretient  trois  garnisons. 
Du  côté  du  Sud  et  de  la  mer  Egée,  une  voie  ferrée  descend  vers 
Salonique  par  Nisch  et  Uskub;  c'est  le  chemin  le  plus  direct 


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LE   CONFLIT   AUSTRO -SERBE.  641 

pour  atteindre  la  mer;  mais  la  ligne  est  longue,  elle  traverse  la 
Macédoine  où  la  sécurité  est  mal  assurée,  et  elle  appartient,  sur 
tout  le  territoire  turc,  à  la  Compagnie  des  chemins  de  fer 
orientaux  dont  les  capitaux  et  Tadministration  sont  autrichiens. 
A  TEst,  le  Danube,  dont  les  traités  ont  fait  une  voie  neutre  et 
internationale,  et  les  chemins  de  fer  bulgares  et  roumains  con- 
duisent vers  la  Mer-Noire,  mer  lointaine  et  fermée  à  double  tour 
par  le  Bosphore  et  les  Dardanelles.  Pas  dfe  limites  naturelles; 
une  capitale,  où  le  gouvernement  siège  à  bonne  portée  de  canon 
de  la  frontière  ;  un  territoire  qui  est  loin  d'embrasser  Tensemble 
des  pays  peuplés  de  Serbes  ;  partout,  sauf  au  Nord,  des  voisins 
moins  riches  ou  aussi  pauvres;  voilà  quelques-unes  des  condi- 
tions défavorables  qui  ont  rendu  plus  pénible  et  retardé  le  déve- 
loppement économique  et  politique  de  la  Serbie. 

Dans  une  telle  situation,  il  paraissait  naturel  que  la  Serbie 
demandât  à  la  monarchie  austro-hongroise  Tappui  politique  et 
le  concours  '  économique   indispensables  à  son  existence  ;  plus 
Danubienne  que  Balkanique,  elle  cherchait  ses  relations  plutôt 
vers  les  États  chrétiens  du  Nord  que  vers  les  plaines  ravagées 
de  la  Macédoine  tu^ue;  elle  trouvait  dans  les  villes  de  TAu- 
Iriche   et  de  la  Hongrie   un  marché  où  vendre  ses  porcs,  son 
bétail,  son  blé,  ses  volailles,  mais  elle  payait  ces  avantages  par 
une  étroite  dépendance  vis-à-vis  de  Vienne  et  de  Budapest.  L'Au- 
triche-Hongrie, avant  le  conflit  actuel,  accordait  à  ses  produits 
agricoles  des  tarifs  de  faveur  qui  constituaient  en  fait,  entre  le 
grand  empire  et  le  petit  royaume,  une  véritable  union  douanière 
qui,  pour  l'un,  comportait  des  profits  politiques,  ei,  pour  l'autre, 
des   profits  commerciaux.   Presque   toute   la  production  serbe, 
80  p.  100  du  total  des  exportations,  franchissait  la  frontière  hon- 
groise et  trouvait,  de  l'autre  côté  du  Danube  et  de  la  Save,  une 
vente  assurée  et  des  prix  rémimérateurs.  A  un  tel  régime,  le 
royaume  serbe  gagnait  la  sécurité,  indispensable  aux  premières 
années  de  sa  vie  autonome,  mais  il  risquait  de  perdre  le  goût 
de  Fetfort  et  de  s'endormir  dans  la  routine.  Rien  qu'en  menaçant 
de  fermer  la  frontière  aux  porcs,  qui  sont  le  principal  article  de 
l'exportation  serbe,  le  cabinet  de  Vienne  était  sûr  d'arrêter  net, 
à  Belgrade,  toute  velléité  d'émancipation  politique;  pour  réduire 
les  Serbes  à  sa  merci,  TAutriche  n'avait  pas  besoin  de  mettre  en. 
mouvement  ses  bataillons,  elle  n  avait  qu'à  mobiliser  ses  vétéri- 
naires :  et,  sous  prétexte  d'épixoolie,  à  prohiber  l'entrée  des 
TOUR  xxxvii.  —  1907.  41 


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642  REVUE    bES    DËUJC   MONDES. 

porcs  et  des  bœufs.  Ainsi  tout  acte,  toute  tendance  polil^ 
contraire  aux  volontés  du  gouvernement  de  Vienne  pouva 
avoir  pour  répercussion  immédiate  des  représailles  économique, 
auxquelles  la  Serbie  n'était  pas  en  état  de  résister.  La  «  guerre 
des  porcs  »  était  le  moyen  pratique  dont  se  servait  la  politique 
autrichienne  pour  maintenir  en  tutelle  le  royaume  des  Obreno-  j 
vitch;  elle  ne  permettait  à  la  Serbie  qu'une  demi-autonomie, 
elle  la  considérait  presqiie  comme  un  pays  vassal  de  la  monarchie 
des  Habsbourg.  Tous  les  ressorts  du  gouvernement  serbe  étaient 
aux  mains  des  agens  autrichiens;  ses  actes  étaient  directement 
suggérés  par  le  Ballplatz.  C'est  TAutriche  qui,  en  1885,  poussa 
la  Serbie  à  entreprendre  cette  guerre  contre  les  Bulgares  qui  a 
créé  entre  les  deux  peuples  un  antagonisme  si  déplorable;  c'est 
elle  aussi  qui,  après  la  défaite,  arrêta  les  vainqueurs.  Les  rois  ne 
régnaient,  les  ministres  ne  gouvernaient  qu'avec  la  permission 
et  selon  les  intérêts  de  l'Autriche  ;  par  l'argent  ou  par  la  crainte, 
ses  agens  faisaient  la  loi  aux  partis  politiques;  ils  tenaient  tous 
les  fils  du  gouvernement  ;  ils  avaient  la  main  dans  les  intrigues 
qui  mettraient  aux  prises  les  partisans  des  Obrenovitch  et  ceux 
des  Karageorgevitch  ;  ils  savaient  adroitement  tenir  en  bride  les 
velléités  d'indépendance  de  Tune  des  dynasties  en  la  menaçant 
de  l'autre,  susciter  les  fils  contre  les  pères,  renverser  les  mi- 
nistres; les  partis  vaincus  trouvaient  en  Autriche  un  secours, 
les  rois  détrônés  un  asile,  les  condamnés  politiques  un  refuge  : 
ainsi  se  prolongeait  une  anarchie  qui  paralysait  le  développe- 
ment du  pays,  mais  dont  les  int<'*réts  autrichiens  profitaient. 

L'esprit  souple  et  le  caractère  peu  scrupuleux  du  roi  Milan 
s'accommodaient  sans  répugnance  d  une  dépendance  qui  lui  as- 
surait à  lui-même  la  joie  de  vivre  et  le  plaisir  de  régner;  il  s^ 
faisait  volontiers    le  ministre    des  volontés  du  gouvernemeï^^ 
austro-hongrois.  11  paraît  certain  qu'une  convention  secrète  ft^^ 
signée  en  1882  par  laquelle  l'Autriche-Hongrie  lui  garantiss»^ 
son  royaume  et  sa  dynastie,  et  obtenait,  en  retour,  pour  s^ 
troupes,  l'autorisation  d'emprunter  le  territoire  serbe  pour  alle^ 
si  l'occasion  s'en  présentait,  «  remettre  l'ordre  »  en  Macédoic^ 
et   à   Salonique.    Les   velléités   d'indépendance    du   jeune  r^ 
Alexandre  ne  furent  étrangères  ni  au  retour  du  roi  Milan  ^^ 
1898,  ni  à  la  tragédie  du   41  juin  1903.  Le  roi  Pierre  I^  ^^- 
monté  sur  le  trône  avec  l'agrément  et  l'appui  du  gouvernerai?^ 
de  Vienne,  mais  ce  n'est  pas  sans^  intentions  éventuelles  que  l^<^ 


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^      LE   CONFLIT    AUSTRO-SERBE..  643 

élève,  à  Budapest,  uu  fils  adultérin  du  roi  Milan,  dernier  rejeton 
connu  de  la  tige  des  Obrenovitch. 

Ainsi  tous  les  ressorts  de  la  vie  politique,  tous  les  organes 
de  la  vie  nationale  serbe  semblaient  destinés  à  rester  toujours 
sous  la  dépendance  étroite  du  gouvernement  austro-hongrois. 
Les  troupes  serbes  ne  pouvaient  songer  à  une  lutte  contre 
l'armée  impériale  qui,  de  tous  côtés,  enserre  le  royaume  dans  un 
immense  réseau  militaire  :  en  Bosnie,  en  Herzégovine,  dans  le 
sandjak  de  Novi-Bazar,  les  Autrichiens  ont  des  troupes;  dans  le 
sandjak  d'Uskub^  ce  sont  les  officiers  autrichiens  qui  ont  été 
chargés  de  la  réorganisation  de  la  gendarmerie  turque  ;  un  cercle 
de  fer  s'étend  autour  de  la  Serbie,  sans  qu'elle  puisse  compter 
sur  l'appui  d'aucun  allié,  surtout  depuis  que  l'Extrême-Orient 
et  les  difficultés  intérieures  ont  distrait  l'attention  de  la  Russie 
des  événemens  balkaniques.  Il  semblait  donc  que  le  petit 
royaume  dût  se  résigner  à  subir  la  loi  de  son  puissant  voisin. 
L'expérience  faite  en  1896  avait  paru  concluante  :  des  difficultés 
politiques  ayant  amené  une  rupture  économique,  le  malaise  fut 
bientôt  si  général  en  Serbie  qu'il  parut  nécessaire,  de  céder  et 
d'obtenir  la  réouverture  de  la  frontière  au  prix  d'une  amende 
honorable.  Ainsi  la  question  paraissait  jugée  et  la  Serbie  sem- 
blait, par  sa  situation  géographique  et  la  nature  de  sa  vie  écono* 
mique,  éondamnée  à  ne  se  développer  que  comme  un  satellite 
de  l'Autriche  et  de  la  Hongrie  et  dans  les  limites  seulement  où  il 
plairait  à  celles-ci  de  le  lui  permettre. 

II 

L'avènement  du  roi  Pierre  1*^,  malgré  les  graves  difficultés 
inhérentes  à  son  origine,  a  donné,  au  gouvernement  et  à  la  vie 
politique  de  la  Serbie,  une  allure  et  un  caractère  nouveaux.  La 
monarchie  a  cessé  d'être  personnelle  pour  devenir  constitution- 
nelle. Le  roi  Milan  et  le  roi  Alexandre  appelaient  au  ministère 
les  hommes  en  qui  ils  avaient  personnellement  confiance,  sans 
tenir  compte  de  l'opinion  publique  ou  de  la  majorité  parlemen- 
taire. Le  nouveau  roi,  lui,  a  cherché  à  s'appuyer  réellement  sur 
le  pays  et  à  gouverner  en  tenant  compte  de  ses  vœux.  A  la  vérité, 
l'éducation  politique  d'un  pays  où  la  majorité  de  la  population 
est  illettrée  ne  saurait  être  encore  très  avancée,  mais  elle  est  en 
sensible  progrès,  et  l'on  est  fondé  à  dire  que  la  politique  et  les 


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644  RKVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tendances  du  grand  parti  radical  modéré,  actuellement  au  [ 
voir,  répondent  bien  réellement  au  vœu  de  la  majorit<^  écL 
rée  (1)  du  pays  et  que  les  doctrines  et  les  procédés  d'un  gouv( 
nement  vraiment  constitutionnel  sont  appliqués  par  le  roi  avec 
un  souci  méritoire  de  correction  parlementaire. 

L'ordre  a  été  remis  dans  les  finances,  grâce  à  une  économie 
sévère  et  à  une  surveillance  constante  de  la  bonne  gestion  des 
deniers  publics.  La  prodigalité  et  le  gaspillage,  sous  les  rois  Milan 
et  Alexandre,  conduisaient  le  pays  droit  à  la  banqueroute:  de 
1881  à  1895,  l'État  s  était  endetté  de  plus  de  362  millions  de 
francs  sur  lesquels  il  n'avait  effectivement  touché  que  260  mil- 
lions; on  avait  ou  recours  à  des  emprunts  ruineux  dont  le  taux 
réel  dépassait  parfois  20  pour  100;  le  grand  emprunt  de  1895, 
pour  la  conversion  et  l'unification  de  toute  l'ancienne  délie, 
dont  le  montant  nominal  était  de  3S5  292000  francs  à  4  pour  100, 
fut  émis  au  cours  moyen  de  69,37,  ce  qui  portait  à  5,78  pour  100 
le  taux  réel  de  l'intérêt.  En  moyenne,  on  peut  calculer  que 
l'État  serbe  avait  émis  ses  empnmts  à  un  cours  qui  dépasse  à 
peine  71  pour  100,  ce  qui,  le  taux  de  Tintérêt  étant  nominale- 
ment de  5  pour  100,  donne  un  taux  réel  de  plus  de  7  pour  100. 
Le  change  atteignit,  à  certains  momens,  jusqu'à  16  pour  100.  Une 
dette  flottante  très  lourde  pesait  sur  le  crédit  de  l'État.  Aujour- 
d'hui, ces  conditions  se  sont  singulièrement  améliorées.  L'Admi- 
nistration autonome  des  monopoles,  créée  en  1895  pour  g^rer 
les  revenus  que  l'État  serbe  affectait  comme  gage  à  son  grand 
emprunt,  a  beaucoup  contribué  à  rétablir  Tordre  dans  les  finances; 
le  conseil  d'administration  des  monopoles  se  compose  de  six  per- 
sonnes, dont  quatre  Serbes  et  deux  étrangers  désignés  par  les 
porteurs  d'obligations  :  l'un  d'eux  est  actuellement  un  Allemand, 
l'autre  un  inspecteur  français  des  finances,  M.  Sallandrouze  de 
Lamornaix,  dont  les  Serbes  se  plaisent  à  reconnaître  les  éminens 
services.  Cette  administration  a  la  haute  main  sur  les  monopoles 

(1)  Quarante  pour  cent  des  hommes  sont  exclus  du  droit  de  suffrage  par  ie 
régime  censitaire.  Une  disposition  très  curieuse  de  la  Constitution  est  celle  en 
vertu  de  laquelle,  en  t^te  de  chaque  liste  de  candidats,  doivent  se  trouverai» 
moins  deux  diplômés  des  Universités;  sans  cette  précaution,  les  paysans  enver- 
raient à  la  Skoupchtina  une  majorité  de  paysans  illettrés  :  la  Constitution  assure 
ainsi  sa  part  à  «  rintelligence.  »»  Les  élections  se  font  avec  le  système  de  la  Repré- 
sentation proportionnelle  ;  pour  empêcher  l'éftiiettement  des  députés  entre  un  trop 
grand  nombre  de  groupes  et  faciliter  la  formation  de  grands  partis  de  gouverne- 
ment, les  voix  données  aux  listes  qui  n'atteignent  pas  le  quotient  électoral  néces- 
saire pour  avoir  un  élu,  sont  reportées  sur  la  liste  la  plus  favorisée. 


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LE    CONFLIT    AUSTRO-SERBR.  6i5 

du  tabac,  du  sel,  du  pétrole,  des  allumettes,  du  papier  à  cigarettes, 
sur  le  timbre  et  la  taxe  de  consommation;  les  revenus  nets  des 
douanes  sont  versés  dans  ses  caisses;  elle  est  chargée  de  faire 
le  service  des  arrérages  de  la  dette,  et  le  surplus  de  ses  recettes 
est  versé  au  Trésor.  Ces  revenus,  grâce  à  l'accroissement  de  la 
consommation  et  à  une  gestion  prudente,  sont  passés,  de  1896 
à  1905  de  18  à  38  millions;  si  bien  que  non  seulement  ils  ont 
suffi  à  payer  les  annuités  de  l'emprunt  de  1895,  mais  qu'ils  ont 
pu  servir  à  gager  l'emprunt  de  60  millions  contracté  en  1902 
pour  la  consolidation  de  la  dette  flottante,  et  que  c'est  encore 
sur  eux  que  Va  être  gagé  lô  nouvel  emprunt  que  l'État  serbe, 
ainsi  que  nous  le  verrons,  est  en  train  de  conclure  (1). 

La  dette  totale  de  l'État  serbe  était  au  l**»"  janvier  1905  de 
465  millions  666339  francs,  et  l'annuité,  nécessaire  au  service 
de  cette  dette ,  s'élevait  à  23  605  600  francs  ;  les  revenus  de 
rÉtat  se  montant,  pour  1905,  à  88  millions,  il  en  résulte  que 
le  service  de  la  dette  absorbe  27  pour  100  du  total  des  revenus 
publics.  Les  deux  derniers  budgets  se  sont  soldés  par  des  excé- 
dons de  recettes;  le  crédit  s'est  amélioré,  le  change  a  disparu; 
la  stabilité  relative  du  gouvernement,  sa  politique  prudente  ont 
donné  confiance  aux  financiers.  Après  le  court  passage  aux 
affaires  du  Cabinet  formé  par  les  «  .jeunes  radicaux  »  et  présidé 
par  M.  Lioubomir  Stojanovitch,  dont  la  bonne  volonté  inexpéri- 
mentée avait  apporté  quelque  trouble  dans  les  finances,  le  mi- 
nistère présidé  par  M.  Pachitch  et  où  M.  Patchou  détient  le  por- 
tefeuille des  Finances,  s'est  trouvé  en  mesure  d'aborder,  dans 
de  meilleures  conditions,  la  question  du  nouvel  emprunt  dont  les 
besoins  de  l'armée  et  des  travaux  publics  rendaient  la  conclusion 
nécessaire. 

Stimulée  par  les  pouvoirs  publics  et  facilitée  par  une  plus 
grande  stabilité  politique,  la  prospérité  matérielle  du  pays  est  en 

(1)  Le  montant  du  produit  net  des  revenus  gérés  par  TAdministration  des  mo- 
nopoles, recettes  des  douanes  comprises,  a  été  le  suivant  : 

Années.  Francs. 

'      1896 18  307  000 

1901 23  545  000 

1903 28  857  000 

1904 28  83H000 

1905 38  834  000 

Pendant  la  même  période,  le  service  des  emprunts  s'est  élevé  seulement  de 
16151000  francs  en  1896  à  20  224  000  en  4905.  L'excédent  net  reversé  au  trésor 
erbe  a  donc  passé  de  1  556  000  à  12  6i0  000  francs. 


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646 


REVUE   DES    DEUX    MONDES. 


voie  d'accroissement  rapide.  Grâce  au  développement  des  coo- 
pératives rurales,  qui  remédient  dans  une  certaine  mesure  aui 
inconvéniens  d'une  petite  propriété  très  morcelée  (1)  et  per- 
mettent d'introduire  des  perfectionnemens  dans  les  procédés  de 
culture  et  d'élevage,  ce  pays  essentiellement  agricole  a  vu  s'ac- 
croitre  sa  production.  La  surface  cultivée  en  céréales,  qui  n'était 
que  de  1013933  hectares  en  1900  était  déjà  de  1216107  hec- 
tares en  1904,  sans  compter  les  vignobles,  jardins,  vergers, 
prairies  et  pâturages.  Les  races  d'animaux  ont  été  améliorées 
par  des  croisemens  et  des  sélections  dont  les  heureux  résultats 
se  feront  sentir  de  plus  en  plus  dans  la  qualité  des  porcs,  du  bé- 
tail et  des  volailles.  La  sériciculture,  qui  existait  à  peine,  il  y  a 
quelques  années,  exportait  déjà,  en  1904,  plus  de  56  000  kilo- 
grammes de  cocons  de  vers  à  soie.  Partout  l'intervention  du  gou- 
vernement a  entrepris  l'éducation  des  paysans  ;  il  faut  une  longue 
habitude  de  la  sécurité  pour  développer,  dans  une  race  si  long- 
temps opprimée,  l'amour  et  le  goût  d'un  travail  dont  les  fruits, 
autrefois,  lui  échappaient  presqup  toujours  ;  peu  à  peu  le  Serbe, 
naturellement  peu  laborieux,  prend  goût  à  l'économie  et  au  tra- 
vail, défriche  les  champs  qu'il  n'éprouvait  pas  le  besoin  de  cul- 
tiver et  regarde  vers  l'avenir  avec  le  visage  confiant  d'un  honune 
enfin  sûr  du  lendemain.  C'est  au  milieu  de  ce  travail  d'éducation 
et  de  progrès  que  la  crise  austro-serbe  est  venue  mettre  à 
l'épreuve  la  solidité  des  finances  de  la  Serbie  et  l'énergie  de  ses 
gouvernans. 


(i) 


RÉPARTITION   DU   SOL   (STATISTIQUE   DE   1897) 


Nombre 

Étendue 

de  propriétaires. 

de  la  propriété. 

P.  100 

160  375 

jusqu'à  5  hectares 

54,65 

,     80  823 

de      5  à  10 

— 

27,55 

40782 

de    10  à    0 

— 

13.87 

7  633 

de    20  à  30 

— 

2,60 

2138 

de    30  à  40 

— 

0.78 

846 

de    40  à  50 

— 

0,29 

345 

de    50  à  60 

— 

0.12 

1«8 

do    60  à  70 

_ 

0.07 

99 

de    70  à  80 

— 

0,03 

63 

de    80  à  90 

— 

0,02 

37 

de    90  à  100 

— 

0,01 

41 

de  100  à  125 

— 

0,01 

17 

de  125  à  150 

- 

0,005 

17 

de  150  k  200 

— 

0,005 

2 

de  200  à  250 

_ 

0,001 

3 

de  250  à  300 

— 

0,001 

3 

plus  de  300 

0,601 

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LE   CONFLIT   AUSTRO-SERBE.  647 


III 


Le  traité  de  commerce  austro-serbe  étant  venu  à  échéance 
avec  Tannée  1905,  M.  Pachitch  et  ses  collègues,  depuis  leur 
arrivée  au  pouvoir,  se  préoccupaient  d'en  préparer  le  renouvelle^ 
ment  ;  mais  ils  étaient  résolus  en  môme  temps  à  affranchir  leur 
pays,  dans  la  mesure  où  ils  le  pourraient^  de  la  tutelle  de 
l'Autriche  et  de  la  Hongrie.  Politique  «  radicale,  »  en  Serbie, 
signifie,  à  Tintérieur,  gouvernement  constitutionnel  et  relève- 
ment économique,  à  l'extérieur  indépendance  vis-à-vis  de  Vienne 
et  de  Budapest,  encouragemens  à  tous  les  Serbes  qui  vivent  hors 
du  royaume,  tendance  à  un  rapprochement  entre  tous  les  pays 
de  langue  et  de  race  slave.  Discrètement,  au  cours  de  Tannée 
dernière,  commença  une  campagne  diplomatique  destinée  à 
chercher  en  Europe  des  appuis  pour  échapper  à  Tétreinte  éco- 
nomique et  politique  du  voisin  austro-hongrois. 

C'est  à  Sofia,  d'abord,  que  les  hommes  d'État  de  Belgrade 
trouvèrent  de  Técho  et,  en  décembre  1905,  l'Europe  apprenait 
que  le  principe  d'une  union  douanière  entre  la  Bulgarie  et  la 
Serbie  venait  d'être  arrêté  d'un  commun  accord:  la  nouvelle 
n'était  pas  faite  pour  plaire  en  Autriche.  La  formation  d'une 
alliance  intime  entre  les  trois  Etats  slaves  des  Balkans:  Bul- 
garie, Serbie,  Monténégro,  serait  mal  vue  à  Vienne  parce  qu'elle 
créerait,  au  Sud  du  Danube  et  de  la  Save,  une  masse  capable  de 
faire  contrepoids  à  l'influence  autrichienne  dans  les  Balkans  et 
obstacle  à  la  poussée  germanique  vers  la  mer  Egée.  A  cette 
manifestation  d'entente  slave,  l'Autriche  riposta  par  une  note  où 
elle  se  déclarait  résolue  à  ne  pas  renouveler  le  traité  de  com-» 
merce  et  à  fermer  sa  frontière  aux  produits  serbes  si  l'union 
douanière  avec  la  Bulgarie  devenait  un  fait  accompli.  M.  Pachitch 
répondit  avec  le  calme,  la  déférence  et  la  fermeté  d'un  homme 
décidé  à  rester  conciliant  jusqu'au  bout,  mais  sûr  de  son  droit  et 
i^ésolu  à  le  défendre.  Au  Ballplatz,  on  pensa  que  cette  attitude 
méritait  une  leçon.  En  juin,  la  rupture  économique  était  con- 
sommée, la  frontière  fermée  au  bétail  et  aux  denrées  agricoles 
serbes;  toutefois,  les  négociations  pour  le  renouvellement  du 
traité  de  commerce  n'étaient  pas  rompues  ;  on  les  laissait  traîner 
en  longueur  et  Ton  attendait  avec  confiance  l'heure  où  la  mé- 
vente du  bétail,  des  porcs  et  des  blés  ramènerait  la  Serbie  péni- 


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648  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

iente  à  une  plus  juste  appréciation  de  sa  situation  vis-à-vis  _ 
rAutriche-Hongrie  et  l'obligerait,  pour  obtenir  le  traité  de  coOi 
merce,  à  s'adresser  à  l'industrie  et  aux  banques  autrichienueiî 
pour  les  commandes  d'artillerie  et  pour  la  conclusion  de  l'em- 
prunt qu'elle  projetait  de  faire.  En  même  temps  des  mouvemens 
de  troupes  s'opéraient  sur  les  confins  de  la  Serbie,  le  long  du 
Danube  et  de  la  Save,  et  en  Bosnie;  à  Belgrade,  les  bruite  les 
plus  alarmans  circulaient;  on  redoutait  même  une  occupation  mi- 
litaire de  la  ville  ;  les  pires  hypothèses  trouvaient  créance  dans 
l'opinion  publique.  M.  Pachitch,  cependant,  ne  s'en  montrait  pas 
intimidé;  décidé  à  ne  pas  oéder,  il  cherchait  a  mettre  dans  son 
jeu  des  amitiés  utiles  et  à  nouer  des  relations  conunerciales  qui 
lui  permissent  de  trouver  un  débouché  pour  l'exportation  serbe. 
Le  ministre  du  Commerce,  M.  Constantin  Stojanovitch,  fit 
étudier  avec  soin  la  situation  économique  ;  il  constata  d'abord  que 
près  de  la  moitié  des  marchandises  et  du  bétail  vivant  qui  fran- 
chissaient la  frontière  n'était  pas  consommée  en  Autriche  ou 
en  Hongrie,  mais  bien  réexpédiée  sur  d'autres  marchés  (1).  Rien 

(1)  L'élude  des  deXix  tableaux  ci-joints  le   montre  très  nettement  et  fait  res- 
sortir en  môme  temps  l'accroissement  rapide  de  la  proportion  des  denrées  réexpé- 
jées. 

ARTICLES   LES   PLUS  IMPOItTANS   QUE   L  ALTHICHE-HONGHIB   IMPORTE 
EN    QUALITÉ   UE    CONSOMMATEUR 

1903.  1904.  1906. 

guantité.      Valeur.  Quantité.      Valeur.  Quantité.    Valeur. 

Pièces.         Francs.  Francs.  Fraoc*. 

Bœufs  et  taureaux 73  0m)  12  730  000  58  648      8  703138  60  982     y3W07S 

Pièces. 

Porcs  gras  et  mi-gras.    .    .          1M6000  14987  000  147  173     14913530  121927    U6*.l3()0 

Kilogr.  ' 

Volailles  vivantes 1882  000      1726  000  2  091890      1734  937  1804  809      1443511 

,  KHogr. 

Fruits  naturels 10322000       1066000  28  797  183      1479000  43704737      1988W9 

Total 30  509  000  26  829  605  27  382735 

ARTICLES   LES   PLUS   LMPORTANS   QUE    l'aUTRICHR-HONORIE    IMPORTE 
E.N   QUALITÉ    d'IXTERMÉDIAIKE   POl  U    LES  EXPORTER    AILLEURS 

1903.  î®^*: *®^^ 

Quantit  '•.  Valeur.  Quantité.  Valeur.  Quantité.  Valeur. 

Kilogr.  Francs.  Kilogr.  Francs.  Kilogr.  KrW« 

1.  Viande  fiaiche  ou  salée.       3919000  3117000  2944292  1745801  3615118  28!)2t^ 

2.  Volaille  abatruc 1184000  1044  000  C21  122  314683  2069J5        185<*j 

3.  Blé 50090000  5766000  83185  396  12772147  43146686  1165»** 

4.  Seigle 4  131000  354  000  2  359  039  215  419  4  363  020        44821* 

5.  Orge 12125  000  1007  000  '9  038593  900002  17  588577  IW*'^^ 

6.  Avoine. 6  548  000  557  000  7  584  479  621716  5  129  74'J        «"'^ 

7.  Maïs 4  348  000  :i88  000  3  306  434  291895  20  476  279  1«3^ 

8.  Prunes 15063000  5014000  40502388  6274544  37615986  8556341 

9.  Marmelade  de  pruiieN.    .       <i9I4000  1980000  15  180235  3  070  078  16450919  3526^ 

Total 19  227  000  26  209  884  3lt>35Ul 


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'^i-àtm 


LE    CONFLIT    AUSTRO-SERRE.  649 

n'empôchail  de  faire  parvenir  directement,  sans  passer  par  le 
territoire  austro-hongrois,  ces  articles  dans  les  pays  de  consom- 
mation. En  même  temps,  —  et  c'était  le  plus  difficile,  —  il  fallait 
chercher  un  moyen  d'assurer  l'écoulement  des  marchandises 
qui  trouvaient  d^ordinaire  un  marché  avantageux  en  Hongrie 
et  en  Autriche  •,-il  s'agissait  de  trouver  où  vendre,  et  bien  vendre, 
les  130000  porcs,  les  60  000  têtes  de  gros  bétail,  les  deux  mil- 
lions de  kilogrammes  de  volailles,  dont  l'époque  d'engraissement 
arrivait,  et  qui  ne  pouvaient  attendre,  sous  peine  de  ruine  pour  les 
paysans  serbes  dont  ces  divers  élevages  constituent  le  principal 
revenu.  Un  crédit  de  500000  francs  fut  voté  pour  la  recherche 
et  Tétuele  de  débouchés  nouveaux  :  une  mission  d'études,  diri- 
gée par  M.  Michel  Popovitch,  fut  envoyée  dans  les  ports  de  la 
Méditerranée,  en  Egypte  où  le  développement  de  la  culture  du 
coton,  en  restreignant  Télevage  du  bétail,  rend  nécessaire  une 
importation  considérable  de  viande,  à  Malte  où  la  garnison  an- 
glaise consomme  beaucoup  de  beefsteaks,  à  Gênes,  à  Marseille; 
partout  elle  trouva  bon  accueil,  conclut  des  affaires,  amorça  de 
nouveaux  courans  commerciaux.  La  saison  venue,  les  exporta- 
tions purent  se  faire  normalement.  Par  le  Danube,  voie  interna- 
tionale et  neutre  en  vertu  des  traités,  les  marchandises  serbes 
remontèrent  jusqu'à  Ratisbonne  pour  se  répandre  en  Allemagne, 
ou  descendirent  vers  Galatz  et  Braïla  pour  être  embarquées  sur 
la  Mer-Noire  ;  le  gouvernement  bulgare  accorda  sur  ses  chemins 
de  fer  un  tarif  réduit  pour  les  transports  vers  Varna;  sur  les 
voies  serbes  une  réduction  de  50  pour  iOO  fut  concédée  pour  les 
céréales  et  de  20  p.  100  pour  le  bétail  vivant;  à  qui  voudrait 
expédier  des  porcs  vivans  de  toutes  les  gares  serbes  à  Belgrade 
une  diminution  de  50  pour  100  fut  accordée,  à  la  condition  que 
les  porcs  abattus  seraient  exportés;  vers  Salonique,  enfin,  les 
marchandises  serbes  trouvaient  une  voie  de  sortie  par  le  réseau 
des  chemins  de  fer  orientaux. 

Le  marché  austro-hongrois  se  trouvant  fermé  aux  denrées 
serbes,  l'occasion  parut  bonne  à  d'autres  nations  commerçantes 
pouT  profiter  de  la  rupture  et  attirer  chez  elles  une  partie  du 
commerce.  Le  Norddeutscher-Lloyd  entra  en  pourparlers  avec  la 
Compagnie  de  navigation  serbe  pour  attirer  à  Braïla,  par  le 
Danube,  une  partie  des  marchandises  provenant  du  royaume  ; 
mais,  en  général,  les  compagnies  allemandes,  pressenties,  refu- 
sèrenty  à  l'instigation  du  gouvernement,  de  supplanter  le  com- 


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6S0  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

merce  austro-hongrois  pendant  la  période  de  rupture  :  le  prii 
de  Biilow  trouvait  Toccasion  de  rendre  à  TAutriche  l'appui  qu'il 
avait  reçu  d'elle  à  la  Conférence  d'Algésiras,  et  il  s  empressait  de 
la  saisir.  La  France  n'avait  pas  les  mêmes  raisons  de  s'abstenir; 
une  attitude   de  bienveillance    et  de    sympathie  vis-à-vis  des 
petits  Etats  balkaniques  a  toujours  été  dans  les  traditions  de  sa 
politique  ;  elle   pouvait,  cette  fois,  sur  ce  libre  terrain  d'une 
loyale  concurrence  économique,  venir  eu  aide  à  la  Serbie  sans 
compromettre  les  bonnes  relations  qu'elle  entretient  avec  lAu- 
triche-Hongrie.  Avec  beaucoup  d'à-propos,  M.  Georges  Benoit, 
comme  ministre  de  France  à  Belgrade,  et  M.  Roger  Clausse,  comme 
chargé  d'affaires,  saisirent  l'occasion  de  développer  nos  échanges 
et  notre  influence  en  Serbie  ;  une  grande  maison  de  Bordeaux,  la 
maison  Bigeon,  conclut  avec  la  «  Société  anonyme  des  abattoirs 
de  Belgrade  »  un  traité  par  lequel  elle  s'engage  à  acheter,  par 
an,   160  000  porcs  abattus,  c'est-à-dire  plus  que  la  production 
annuelle   de   la  Serbie  qui  n'a   guère  dépassé  jusqu'à  présent 
150  000  têtes.  Les  installations  de  la  Société  des  abattoirs  de  Bel- 
grade, tout  à  fait  perfectionnées,   peuvent  soutenir  la  compa- 
raison avec  les  plus  modernes  établissemens  d'Amérique;  de 
toutes  les  provinces  de  la  Serbie,  les  troupeaux  grognans  des 
cochons  velus  comme  des  sangliers,  s'acheminent  vers  Timmense 
hôtellerie  de  la  mort;  ils  y  attendent,  dans  de  vastes  boxes,  la 
visite  du  vétérinaire  qui,  enfonçant  sa  main  dans  leur  gueule 
ouverte,  au  milieu  de  quels  cris  !  cherche,  au  fond  de  la  gorge, 
les  granulations  caractéristiques  de  la  maladie  et   sépare  les 
aùimaux  ladres  de  leurs  congénères  bien  portans  ;  l'engraissement 
s'achève  là,  et  le  manque  d'appétit  est  une  condamnation  à  mort  : 
dès  que  le  porc  manifeste  moins  d'empressement   à  manger, 
on  le  pousse  dans  le  couloir  ascendant  au  haut  duquel  un  cro- 
chet l'enlève  par  une  patte  de  derrière,  tandis  qu'un  couteau 
lui  ouvre  la  gorge  ;  fendus  en  deux,  dépecés,  salés  dans  des  frigo^ 
rifiques,  les  porcs  sont  mis  en  caisses  et  expédiés  vers  Vara^ 
ou  Salonique,  d'où  ils  viennent  faire  concurrence,  en  France  ^^ 
en  Angleterre,  aux  lards  et  aux  jambons  américains.  Moyennai^^ 
la  garantie  d'une  certaine  quantité  de  fret  annuel,  la  compagni  * 
marseillaise  Fraissinet  s'est  engagée  à  envoyer  régulièreme^^^^ 
ses  navires  à  Braïla  pour  y   prendre  les  marchandises  serb^^ 
apportées   par  la  Compagnie  roumaine   de  navigation  sur    ^^^ 
Danube,  à  Varna  et  à  Salonique,  pour  y  charger  les  caisses  d^ 


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LE   CONFLIT    AUSTRO-SERBE.  6ol 

porc  salé.  Aujourd'hui,  le  courant  est  établi,  les  transports  orga- 
nisés :  même  si  la  frontière  austro-hongroise  venait  à  se  rou- 
vrir, une   bonne   partie  des  porcs  serbes  continuerait  à  être  . 
dirigée  sur  Marseille  et  Bordeaux  et  non  plus  sur  Budapest. 

L'été  et  Tautomne  sont  maintenant  passés  et  Texpérience  est 
faite.  Le  paysan  serbe  a  vendu  ses  porcs  à  un  prix  suffisamment 
rémunérateur  (0  fr.  80  le  kilogramme).  Les  pruneaux  et  mar- 
melades de  prunes  ont  été,  comme  auparavant,  exportés  sur 
l'Allemagne.  Les  blés,  seigles,  orges,  avoines  et  maïs,  qui  ne 
passaient  par  la  Hongrie  que  pour  y  être  réexpédiés,  ont  été 
envoyés  directement,  par  Varna,  Braïla  ou  Salonique,  à  Anvers, 
à  Rotterdam  et  dans  les  ports  allemands.  C'est  pour  le  gro^ 
bétail  vivant  que  la  difficulté  a  été  la  plus  grande  :  des  envois 
ont  été  faits  par  bateaux  sur  FEgypte,  Malte,  les  ports  de  la  Mé- 
diterranée, mais  le  transport  de  bétail  vivant  est  toujours 
coûteux  et  comporte  de  sérieux  aléas;  d'ailleurs,  l'exportation  du 
bétail  serbe  est  très  limitée;  les  agriculteurs  eux-mêmes  de- 
mandent qu'elle  soit  restreinte  pendant  trois  ou  quatre  ans  et  le 
gouvernement  annonce  l'intention  de  prohiber  l'exportation  des 
vaches  et  des  animaux  reproducteurs  pour  ne  permettre  que 
celle  des  bœufs  dont  le  poids  dépassera  1  000  kilogrammes  par 
paire.  Sans  doute  la  crise  n'est  pas  passée  inaperçue  et  a  causé 
des  souffrances  et  des  pertes:  l'Etat,  tout  le  premier,  a  dû  dé- 
penser une  partie  du  fonds  de  500  000  francs,  voté  pour  la  re- 
cherche des  débouchés  nouveaux,  à  payer  aux  exportateurs  des 
primes  destinées  à  leur  permettre  de  parfaire,  pour  la  satisfac- 
tion des  paysans  vendeurs  de  porcs,  le  prix  de  0  fr.  80  le  kilo- 
gramme que  les  cours  normaux  de  la  viande  n'atteignaient  pas 
toujours.  Les  plus  mécontens  sont  les  marchands  en  gros  qui 
achetaient  les  porcs  aux  paysans  pour  les  exporter  à  Budapest  : 
les  éleveurs  amenant  presque  tous  directement  leurs  bêtes  aux 
abattoirs  de  Belgrade,  l'intermédiaire  s'est  trouvé  supprimé  ; 
mais  les  paysans  ont  peu  souffert  de  la  crise;  les  impôts  sont 
rentrés  normalement  ;  au  15  octobre  dernier,  les  chiffres  de  l'ex* 
portation  serbe,  pour  1906,  étaient  déjà  égaux  à  ceux  de  toute 
l'année  1905  ;  enfin,  la  plus-value  des  monopoles  qui  avait  atteint 
12  millions  et  demi  en  1905  et  que  l'on  redoutait  de  voir  baisser^ 
s'est  au  contraire  accrue  et  elle  a  atteint  14  millions  et  demi. 
Ainsi  se  trouve  assuré,  et  au  delà,  le  gage  de  l'emprunt  nou 
veau  que  l'État  serbe  va  contracter* 


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652  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 


IV 


L'armée  serbe  est  actuellement  pourvue  d'un  canon  de  cam- 
pagne système  de  Bange,  modèle  1877;  depuis  1903,  le  gouver- 
nement serbe  annonce  Tintention  de  renouveler  ce  matériel 
pour  adopter  une  pièce  à  tir  rapide.  Mais,  en  Europe,  un  petit 
nombre  seulement  d'établissemens  sont  outillés  pour  une  telle 
fourniture:  auquel  la  Serbie  allait-elle  s'adresser?  Les  argumens 
techniques,  dans  un  tel  débat,  n'entrent  pas  seuls  en  jeu,  la  po- 
litique y  intervient;  il  n'est  pas  toujours  permis  aux  petits  États 
d'acheter  leurs  canons,  leurs  fusils  ou  leur  bateaux  là  où  ils 
peuvent  être  le  mieux  servis  :  clientèle  politique  entraîne  clien- 
tèle économique.  Il  n'est  pas  besoin  de  rappeler  à  quel  point  des 
établissemens  comme  ceux  de  Krupp  sont  ouvertement  patron- 
nés par  l'État  et  par  le  souverain  lui-même.  Une  importante 
commande  d'artillerie  n'apporte  pas  seulement  un  bénéfice  con- 
sidérable à  l'usine  qui  la  reçoit,  elle  constitue  un  avantage  mo- 
ral et  matériel  pour  le  pays  auquel  appartient  l'usine  ;  elle  est 
comme  une  consécration  de  la  supériorité  de  son  industrie; 
aujourd'hui  les  rivalités  nationales  se  manifestent,  en  temps  de 
paix,  par  des  rivalités  industrielles  et  commerciales,  et  il  arrive 
que  les  gouvernemens  mettent  en  action  toutes  les  ressources  de 
leur  diplomatie  afin  d'assurer  la  préférence  à  leurs  nationaux. 
Une  première  commission  serbe,  composée  de  quatre  officiers, 
partit  donc,  en  août  1903,  pour  se  rendre  chez  Krupp,  à  l'usine 
autrichienne  Scoda  (près  de  Pijsen  en  Bohême),  chez  Erhardt 
(à  Dûsseldorf)  et  au  Creusot.  Les  conclusions  des  techniciens 
furent  nettement  favorables  aux  usines  Schneider  et,  dès  ce  mo- 
ment, le  gouvernement  serbe  se  serait  conformé  à  leur  avis,  si 
Krupp  et  Scoda  n'avaient  lié  partie  pour  organiser  une  cam- 
pagne et  assurer  quand  même  aux  usines  allemandes  la  com- 
mande du  gouvernement  serbe.  Rien  ne  serait  curieux,  pour  pé- 
nétrer, dans  sa  réalité  vivante,  Thistoire  de  notre  temps  et  en 
connaître  les  ressorts  secrets,  comme  de  suivTe  toutes  les  péri- 
péties d'une  grande  afl'aire  industrielle  :  malheureusement  une 
telle  histoire,  difficile  à  connaître,  est  impossible  à  raconter. 
Campagne  de  presse,  intimidation  diplomatique,  promesses  et 
menaces,  corruption,  tout  fut  mis  en  œuvre  pour  retarder  la 
commando,   provoquer  de  nouvelles  expériences  et  assurer  U 


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LE    CONFLIT   AUSTRO-SERBE.  653 

victoire  finale  de  Tindustrie  allemande.  Le  Creusol,  de  son  côté, 
ne  négligea  pas  de  défendre  ses  intérêts.  Après  de  longues  ter- 
giversations, le  gouvernement  serbe  finit,  en  août  1905,  par 
demander  de  nouveaux  essais  au  polygone  et  envoya,  pour  y 
assister,  une  commission  de  dix  officiers.  Les  expériences  eurent 
lieu,  au  Creusot,  du  9  décembre  au  14  janvier  1905;  elles  furent 
'marquées  par  quelques  incidens  d^importance  insignifiante,  dus 
à  des  modifications  récentes  apportées  à  la  pièce,  mais  qui  per- 
mirent à  quelques  membres  de  la  commission,  et  plus  tard  à 
l'opposition  parlementaire,  de  se  prononcer  contre  les  canons 
Schneider,  bien  que  les  essais  chez  Krupp  et  surtout  chez  Scoda 
eussent  été  faits  dans  des  conditions  bien  moins  satisfaisantes.  Au 
retour,  les  membres  de  la  commission  se  partagèrent:  qu*il  nous 
suffise  de  dire  que  les  spécialistes  des  questions  d'artillerie 
furent  précisément  ceux  qui  se  prononcèrent  pour  le  canon 
Schneider  et  que  les  raisons  alléguées  par  les  autres  n'apparte- 
naient pas  toujours  à  l'ordre  technique.  Les  intrigues,  à  partir 
de  ce  moment,  recommencent  avec  plus  d'àpreté  et  plus  d'achar- 
nement. Les  usines  d'Essen  avaient  eu,  depuis  1871,  une  sorte  de 
monopole  de  fait  pour  la  fourniture  des  canons  aux  gouverne- 
mens  étrangers;  mais,  en  ces  dernières  années,  les  progrès  de 
lartillerie  à  tir  rapide  ont  été  tels,  en  France,  que  la  Bulgarie, 
la  première,  rompant  en  visière  à  l'opinion  courante,  com- 
manda tout  son  matériel  de  campagne  au  Creusot.  Le  Portugal, 
l'Espagne,  ont  depuis  suivi  son  exemple  :  la  Serbie,  à  son  tour, 
allait-elle  déserter  les  usines  allemandes? 

La  question  devenait  d  autant  plus  délicate  qu'elle  se  liait 
étroitement  à  celle  de  l'emprunt  et  à  celle  du  traité  de  commerce. 
L'Autriche,  persuadée  que  la  Serbie  ne  pourrait  supporter  long- 
temps la  rupture  des  relations  économiques  avec  elle  et  la 
fermeture  de  la  frontière,  faisait  de  la  commande  des  canons  à 
rîndustrie  autrichienne  ime  condition  de  la  reprise  des  négocia- 
tions pour  le  traité  de  commerce.  Mais,  d'autre  part,  le  gouverne- 
ment serbe  ayant  décidé  de  contracter  un  important  emprunt, 
précisément  pour  payer  les  nouveaux  canons  et  augmenter  son 
réseau  de  chemins  de  fer,  ne  pouvait  se  passer  ni  du  concours 
des  financiers  français,  ni  de  celui  du  gouvernement  de  qui 
dépend  l'admission  à  la  cote  de  la  Bourse  de  Paris.  C'est  sur  le 
marché  français  que  tous  les  emprunts  serbes  ont  été  émis  et  c'est 
là  que,  cette  fois  encore,  le  gouvernement  du  roi  Pierre  trouvait 


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654  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  conditions  les  plus  avantageuses.  L'emprunt  5  p.  ÎOv^ 
1902  avait  été  émis,  à  Paris,  par  les  banques,  à  90;  en  190[, 
les  financiers  offraient  à  M.  Patchoude  lui  fournir  HO  millions 
à  4  et  demi  pour  100,  pris  brut  par  les  banques  à  83,50;  le  pre- 
mier cabinet  Pachitch  tomba  précisément  devant  Topposition 
faite  à  son  projet,  et  il  fut  remplacé  par  un  cabinet  de  «  jeunes 
radicaux  »  ou  «  indépendans,  »  présidé  par  M.  Lioubomir 
Stojanovitch  ;  le  nouveau  ministre  des  Finances  négocia  avec 
les  banques  autrichiennes  un  emprunt  de  70  millions  à  4  et 
demi ,  dans  des  conditions  si  désavantageuses  qu'elles  ame- 
nèrent la  chute  du  Cabinet  et  le  retour  au  pouvoir  de  M.  Pachitch 
et  des  «  vieux  radicaux.  »  M.  Patchou  reprit  aussitôt  les  pourpar- 
lers avec  le  groupe  français  ;  mais  les  financiers  mettaient  comme 
condition  à  l'émission  de  l'emprunt  que  le  gouvernement  de 
Belgrade  se  serait  au  préalable  mis  d'accord  avec  celui  de  Paris 
pour  l'adinission  du  nouveau  titre  à  la  cote  et  pour  les  com- 
mandes à  faire  à  Tindustrie  française. 

M.  Pachitch  et  ses  collègues  se  trouvaient  ainsi  dans  un 
étrange  embarras .  S'ils  s'adressaient  à  la  France  pour  la  com- 
mande des  canons,  comme  ils  en  avaient  toujours  manifesté 
l'intention  (1),  ils  étaient  assurés  d'y  trouver  de  bonnes  condi- 
tions pour  leur  emprunt,  mais  ils  risquaient  de  se  heurter  à  une 
porte  çlpse,  quand  il  s'agirait  de  reprendre  les  pourparlers  pour 
le  traité  de  commerce  avec  l'Autriche-Hongrie,  et  de  perpétuer 
le  conflit  économique;  si,  au  contraire,  ils  accordaient  la  préfé- 
rence aux  usines  allemandes,  ils  retombaient  sous  la  tutelle  dont 
ils  avaient  espéré  s'affranchir.  M.  Pachitch  eut  le  mérite  de 
savoir  prendre  son  parti  et  de  s'y  tenir.  A  la  première  note  du 
cabinet  de  Vienne,  nous  avons  vu  qu'il  avait  eu  l'art  de  répondre 
en  affirmant  la  liberté,  pour  la  Serbie,  de  choisir  ses  amitiés  et 
de  faire  ses  commandes  et  ses  emprunts  où  bon  lui  semblerait. 
Au  mois  de  septembre,  le  bruit  courait  à  Belgrade  que  le  comte 
Goluchowski  préparait  une  nouvelle  note  pour  couper  court  à 
toute  négociation;  mais,  à  la  suite,  dit-on,  d'un  voyage  à  Vienne 
du  ministre  d'Autriche  à  Belgrade,  ce  fut  au  contraire  une  note 
de  ton  conciliant  qui  fut  reçue,  le  30  septembre,  par  le  ministre 
des  Affaires  étrangères  de  Serbie.  Le  gouvernement  de  Vienne 

(!)  Voyez,  sur  ce  point,  les  docuaiens  publiés  dans  le  Livre  bleu  serbe  iCorrn* 
pondance  diplomatique  concernant  les  négociations  pour  la  conclusion  (f«* 
traité  de  commerce  avec  F Autriche^Rongrie  du  3'i6  mars  au  24  juin  1906. 


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LE    CONFLIT   AU8TRQ-SERBE.  655 

y  demandait,  pour  reprendre  les  pourparlers  sur  le  traité  de 
commerce,  non  seulement  la  commande  de  Tartillerie  de  mon- 
tagne (neuf  batteries,  avec  un  approvisionnement  de  2000  coups 
par  pièce,  soit  une  commande  de  2  millions  et  demi  de  francs 
environ),  mais  encore  la  copoimande  de  tout  le  matériel  acces- 
soire de  Tartillerie  de  campagne,  caissons  et  munitions;  il  ne 
serait  resté  pour  le  Creusot  que  les  tubes  de^  canons,  c'est-à- 
dire  une  commande  insignifiante.  Cette  nouvelle  communication, 
si  grandes  que  fussent  les  exigences  qu'elle  formulait,  ouvrait, 
du  moins,  la  porte  à  des  négociations  ultérieures,  puisqu'elle 
demandait  que  le  cabinet  de  Belgrade  y  répondit  par  des  pro- 
positions qui  pussent  servir  de  thème  à  la  conversation.  Très 
résolument,  M.  Pachitch  rejeta  ces  nouvelles  conditions;  il  com- 
prit que  l'armée  serbe  ne  verrait  pas  sans  inquiétude  ni  mécon- 
tentement fabriquer  ses  munitions  en  Autriche  et  qu'en  cédant 
sur  la  question  des  canons,  il  perdrait  tout  le  bénéfice  de  la 
campagne  diplomatique  qu'il  avait  conduite.  A  la  suite  de  nou- 
velles expériences,  faites  au  Creusot  au  commencement  du  mois 
d'octobre  dernier,  la  commande  de  quarante-sept  batteries  de 
campagne,  avec  leurs  caissons  et  un  approvisionnement  de 
2  000  coups  par  pièce,  a  été  définitivement  faite  aux  usines 
Schneider  et  C®.  En  même  temps,  le  gouvernement  serbe, pour- 
suivait les  pourparlers  pour  la  conclusion  de  l'emprunt  et  enta- 
mait une  négociation  pour  la  conclusion  d'un  nouveau  traité  de 
commerce  avec  la  France.  M.  Patchou,  ministre  des  Finances, 
s'abouchait,  à  Genève,  avec  les  représentans  du  groupe  des 
banques  françaises  et  de  la  banque  franco-suisse,  et  la  question 
de  l'emprunt  était  définitivement  réglée;  en  décembre,  la  Skoup- 
chtina,  après  de  violens  débats  où  l'opposition  multiplia  les  ré- 
quisitoires les  plus  acerbes  contre  la  politique  de  M.  Pachitch, 
adopta,  par  88  voix  contre  55,  le  projet  du  gouvernement.  L'em- 
prunt de  95  millions  à  4  et  demi  pour  100  va  être  émis  prochai- 
nement à  Paris;  il  est  pris,  brut,  par  les  banques,  à  90  francs; 
ce  taux,  qui  constitue  un  très  grand  progrès  sur  les  précédentes 
émissions,  témoigne  de  la  prospérité  des  finances  serbes  et  de 
l'amélioration  du  crédit  de  l'État. 

La  rupture  des  relations  commerciales  avec  l'Autriche  laissait 
^ns  bases  et  sans  règles  nos  relations  commerciales  avec  la 
Serbie;  nos  marchandises  jouissaient,  en  effet,  du  traitement  de 
la  nation  la  plus  favorisée  auquel  un  traité  de  commerce  appor- 


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656  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tait  des  modifications  pour  quelques  articles.  La  nation  la  plus 
favorisée  étant  T Autriche-Hongrie,  l'état  de  guerre  économique, 
entre  elle  et  la  Serbie,  nous  mettait  dans  la  nécessité  urgente 
de  négocier  un  nouveau  traité,  d'autant  plus  que  nos  relations 
commerciales  tendaient  à  se  développer.  La  première  réunion 
des  délégués  chargés  des  négociations  eut  lieu  le  l*'  octobre,  le 
lendemain  même  du  jour  où  était  parvenue  à  Belgrade  la  note 
du  cabinet  de  Vienne.  Les  négociations  viennent  d'aboutir  et  le 
traité  est  signé  ;  le  gouvernement  serbe  nous  accorde  de  sérieux 
avantages,  notamment  pour  nos  vins,  nos  soieries,  nos  articles 
de  Paris;  des  concessions  réciproques  permettront  le  développe- 
ment des  échanges  entre  les  deux  pays.  La  Serbie  a  déjà,  en 
1905,  traité  avec  T Allemagne;  elle  vient  de  conclure  avec  la 
Roumanie,  la  Turquie,  le  Monténégro  ;  avec  Tltalie,  elle  est  sur 
le  point  d'aboutir  ;  avec  la  Russie  et  l'Angleterre  les  pourparlers 
sont  poursuivis  dans  de  bonnes  conditions.  Bientôt  la  Serbie  se 
trouvera  armée  d'une  série  de  traités  de  commerce  qui  lui  assu- 
reront des  marchés  pour  ses  produits  d'exportation.  Reste  TAu- 
triche-Hongrie.  Entre  Vienne  et  Belgrade  la  conversation  con- 
tinue ;  des  notes  sont  échangées  à  de  longs  intervalles,  témoignant 
d'un  égal  souci  de  ne  pas  laisser  tomber  le  fil,  tout  en  ne  se  hâtant 
pas  d'aboutir  à  une  conclusion.  Du  côté  serbe,  on  a  pris  d'abord 
toutes  les  mesures  nécessaires  pour  démontrer  à  TAutriche  et 
à  la  Hongrie  que,  si  l'on  souhaite  d'aboutir  à  une  entente,  on  est 
prêt,  aussi,  comme  on  l'a  déjà  fait  cette  année,  à  s  en  passer. 
Au  printemps  de  1906,  M.  Pachitch  offrait  au  cabinet  de  Vienne 
de  réserver  à  l'industrie  autrichienne  des  commande  diverses 
pour  un  total  de  vingt-six  millions  de  francs,  à  condition  que 
la  douane  austro-hongroise  laisserait  pénétrer,  avant  la  fin  de 
Tannée,  80  000  porcs  et  40  000  bœufs;  cette  condition  najant 
pas  été  remplie,  M.  Pachitch  refuse  maintenant  d'accorder  un 
privilège  quelconque  à  Tindustrie  autrichienne.  A  Vienne,  au- 
jourd'hui que  l'épreuve  a  montré  que  la  résistance  de  la  Serbie 
ne  serait  pas  réduite  par  la  seule  fermeture  de  la  frontière,  on 
se  montre  plus  traitable  vis-à-vis  d'elle.  La  Serbie  n'a  pas  été 
seule  à  souffrir  des  effets  du  conflit  économique  :  en  Hongrie, 
en  Autriche,  en  Allemagne,  le  prix  de  la  viande  a  haussé;  ral>- 
sence  du  bétail  serbe  n  est,  sans  doute,  que  l'une  des  causes  i^ 
ce  renchérissement  si  impopulaire  ;  mais  comme  c'est  l'une  des 
plus  palpables,  c'est  à  celle-là  surtout  que  le  mécontentement 


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LE    CONFLIT    AUSTRO-SERBE.  '  657 

public  s'en  est  pris.  Les  journaux  signalaient,  il  y  a  quelcpies 
semaines,  l'entrée  en  fraude,  sous  les  yeux,  fermés  par  ordre 
supérieur,  des  douaniers  hongrois,  de  plusieurs  centaines  de 
têtes  de  bétail  serbe.  Nous  sommes  loin  aujourd'hui,  on  le  voit, 
du  ton  et  des  exigences  des  notes  autrichiennes  de  Tété  der- 
nier; un  ministre  des  Affaires  étrangères  a  donné  sa  démission, 
et  Ton  peut  prévoir  qu'un  accord  interviendra  entre  les  deux 
gouvernemens. 

Ainsi,  l'expérience  est  faite  et  elle  a  été,  somme  toute,  favo- 
rable à  la  Serbie  et  à  son  gouvernement  qui  redoutaient  une 
crise  plus  grave  et  qui  n'osaient  pas  espérer  sortir  à  si  bon 
compte  d'une  épreuve  si 'redoutable.  Le  ministère  et  le  parti  des 
vieux  radicaux  en  ont  été  renforcés  ;  les  «  jeunes  radicaux  »ont 
violemment  attaqué  le  cabinet  sur  sa  politique  financière  et  sur 
la  question  des  canons;  mais  ils  se  disent,  eux  aussi,  partisans 
d'une  politique  indépendante  en  face  de  T Autriche-Hongrie. 
Seuls  les  «  libéraux  (1),  »  qui  suivent  M.  Veljkovitch,  ont  fait 
entendre  une  note  austrophile  :  sans  doute,  à  leurs  yeux,  il 
serait  souhaitable  que  la  Serbie  fût  réellement  en  état  de 
s'affranchir  de  la  tutelle  autrichienne,  mais  ils  en  nient  la  pos- 
sibilité pratique;  il  leur  semble  que  les  débouchés  nouveaux,  trop 
éloignés,  ne  sauraient,  en  aucun  cas,  remplacer  le  marché  autri- 
chien et  hongrois;  ils  insistent  sur  les  difficultés  du  transport 
pour  le  bétail  vivant,  sur  les  frais  que  le  gouvernement  a  dû 
faire  pour  conjurer  artificiellement  les  effets  de  la  mévente  des 
porcs;  ils  montrent  le  caractère  provisoire  et  incertain  des  rela- 
tions commerciales  avec  un  pays  aussi  éloigné  que  la  France,  et 
ils  concluent  à  la  nécessité  absolue  d'une  entente  avec  Vienne 
pour  la  conclusion  d'un  traité  de  commerce. 

L'événement  n'a  pas  donné  raison  à  ces  résignés  et  nul 
doute  qu'eux-mêmes  ne  soient  les  premiers  à  s'en  réjouir.  L'ex- 
périence de  1906  a  rendu  aux  Serbes  le  grand  service  de  leur 
donner  confiance  en  eux-mêmes,  de  les  obliger  à  chercher  des 
débouchés  nouveaux  pour  leur  commerce  et  des  amitiés  nou- 
velles pour  leur  politique;  ils  ont  eu  l'occasion  de  s'apercevoir 
que   les   sympathies  ne  leur  manqueraient  pas,  et  ils  ont  pu 

(1)  On  se  tromperait  complètement  si  Ton  attribuait  à  ces  dénominations  un 
sens  analogue  à  celui  qu  elles  ont  en  France.  La  répartition  numérique  des  partis 
à  la  Skoupchtina  est  celle-ci  :  radicaux  90,  jeunes  radicaux  48,  libéraux  18,  pro- 
gressistes 3,  socialiste  1. 

TOUR  XXXVII.  —  1907.  42 


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6S8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

prendre  ainsi  conscience  du  rôle  que  leur  pays,  si  petit  qu'il 
soit,  peut  jouer  dans  le  monde  balkanique  et  danubien,  et  la 
place  qu'il  peut  tenir  dans  les  combinaisons  européennes.  Ainsi 
TAutriche,  par  ses  exigences  à  Tégard  de  la  Serbie,  lui  a,  en 
définitive,  rendu  service. 


Il  serait  sans  doute  exagéré  de  dire  que  le  cabinet  de  Vienne, 
dans  son  conflit  avec  la  Serbie,  a  subi  un  échec,  —  le  mot  ne 
serait  pas  de  mise  lorsqu'il  s  agit  d'une  puissance  comme  TAa- 
triche-Hongrie  en  face  d'un  si  faible  hdversaire,  —  mais  il  est 
certain  qu'il  a  éprouvé  une  surprise.  On  a  dû  se  rendre  compte, 
en  Autriche,  que  l'audace  inattendue  dont  les  Serbes  ont  fait 
preuve  en  tenant  tête  à  leur  redoutable  voisin,  ne  leur  a  pas  été 
inspirée  seulement  par  l'amélioration  de  leur  situation  écono- 
mique et  financière,  ni  par  le  succès  des  mesures  adroitement 
prises  pour  pallier  les  inconvéniens  d'une  rupture;  le  patrio- 
tisme même  le  plus  ardent,  l'habileté  môme  la  plus  subtile,  ne 
suffiraient  pas  non  plus  à  l'expliquer.  Le  cabinet  Pachitch  a  été 
le  bénéficiaire  d'une  situation  générale  qu'il  n'a  pas  créée,  mais 
dont  il  a  su  prendre  conscience  et  tirer  parti.  Il  a  eu  le  mérite 
de  sonder  le  terrain,  et,  l'ayant  trouvé  solide,  d'oser  s'y  aven- 
turer. 

Derrière  les  apparences  bénignes  d'un  conflit  douanier,  les 
puissances  européennes,  et,  parmi  elles,  l'Angleterre  et  la  France, 
n'ont  pas  tardé  à  s'apercevoir  que  des  questions  plus  hautes 
étaient  en  jeu.  L'indépendance,  non  seulement  nominale,  mais 
effective,  des  petits  Etats  balkaniques  importe  grandement  à 
l'établissement  d'un  ordre  durable  dans  les  Balkans  et  par  suite 
à.  l'équilibre  et  à  la  paix  de  l'Europe;  l'absorption  des  petits 
États  par  les  grands  amènerait  la  reconstitution,  en  Orient,  d'une 
ou  plusieurs  de  ces  puissances  démesurées  dont  l'existence  est 
une  menace  pour  la  sécurité  des  autres.  De  même  que  TAngle- 
terre,  en  1885,  avait  favorisé  Témancipation  de  la  Bulgarie  et 
son  union  avec  la  Roumélie  avec  l'espoir  qu'elle  deviendrait 
une  barrière  entre  la  Russie  et  le  Bosphore,  de  même  aussi,  en 
1906,  l'Angleterre  et,  avec  elle,  la  France  et  l'Italie,  ont  compris 
que  lexistence  d'une  Serbie  suffisamment  indépendante  et  forte 
était  une  garantie  de  la  stabilité  politique  de  TOrient  et  de  l'Eu- 


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LE   CONFLIT   AUSTRO-SERBE.  639 

rope  tout  entière.  L'Angleterre,  depuis  la  tragédie  de  1903,  don- 
nait à  ces  sentimens  puritains  dont  l'opinion  et  la  presse  font 
volontiers  parade  quand  Tintérèt  britannique  n'est  pas  engagé, 
la  satisfaction  de  bouder  le  régime  établi  après  le  meurtre  du 
roi  Alexandre;  l'été  dernier,  cinq  officiers,  connus  pour  avoir 
participé  à  lattentat,  ayant  été  mis  à  la  retraite,  tout  en  conser- 
vant, d'ailleurs,  leur  influence  et  l'intégralité  de  leur  traite- 
ment, le  Foreign  Office  s'empressa  de  prendre  prétexte  de  cette 
satisfaction  pour  rétablir  ses  relations  diplomatiques  avec  Bel- 
grade; un  ministre  britannique,  M.  Whitehead,  présenta  au  roi 
Pierre  ses  lettres  de  créance.  —  Depuis  Trieste  jusqu'à  Salo- 
nique,  l'Italie,  dans  la  péninsule  des  Balkans,  est  en  rivalité 
d'influence  avec  l'Autriche;  il  est  naturel  qu'elle  cherche  à  for- 
tifier, en  Serbie  et  au  Monténégro,  un  élément  slave  capable 
d'opposer  une  digue  à  la  marée  montante  du  germanisme.  La 
reine  d'Italie  est  \e^  fille  du  prince  de  Monténégro,  la  belle*sœur 
du  roi  Pierre  I*',  et  l'on  parlait,  tout  récemment,  d'un  mariage 
entre  un  prince  de  la  maison  de  Savoie  et  la  princesse  Hélène  de 
Serbie  :  une  telle  union  ne  serait  que  la  manifestation  publique 
des  bonnes  relations  qui  existent  entre  Belgrade  et  le  Quirinal. 
—  Enfin  nous  avons  vu  comment  le  cabinet  Pachitch  a  trouvé, 
en  France,  un  utile  concours  pour  exporter  ses  produits  agri-^ 
coles  et  sortir  d'une  crise  pénible.  Ces  sympathies,  qui  venaient 
spontanément  à  la  Serbie,  lui  apportaient  non  seulement  un 
appui  matériel,  mais  surtout  un  réconfort  moral,  au  milieu  des 
difficultés  où  elle  se  débat,  et  contribuaient  à  lui  faire  prendre 
conscience  de  la  place  qu'elle  occupe,  et  surtout  de  celle  qu'elle 
pourrait  tenir,  dans  la  politique  danubienne  et  balkanique. 

Autant  qu'à  leur  puissance  matérielle,  la  force  des  nations  se 
mesure  aux  espérances^  qu'elles  incarnent  et  aux  revendications 
qu'elles  personnifient  :  plus  encore  que  de  ce  qu'elles  sont,  leur 
importance  dans  le  monde  est  faite  de  ce  qu'elles  pourraient 
devenir.  Dès  qu'on  a  franchi  le  Danube  et  la  Drave,  on  a 
Fimpression  de  pénétrer  dans  une  Europe  qui  n'a  pas  encore 
pris  son  assiette  définitive  ;  on  marche  sur  un  terrain  encore  mou- 
vant; les  nationalités  semblent  inachevées,  les  frontières  provi- 
soires, les  États  instables;  à  chaque  instant,  des  combinaisons 
nouvelles  de  peuples  peuvent  s'y  former;  les  États,  créés  sans 
souci  des  aspirations  nationales,  tendent,  d'un  effort  continu,  à 
briser  les  lisières  dans  lesquelles  les  diploioiates  européens  ont 


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660  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

prétendu  ligotter  leur  essor,  et  à  créer  des  unités  plus  puissantes, 
fondées  sur  une  réalité  ethnique  ou  historique  et  disposant  par 
elles-mêmes  de  tous  les  moyens  de  vivre  et  de  se  développer. 
C'est  [le  cas  de  la  Serbie.  Sur  la  carte,  le  royaume  de  Serbie 
actuel  est  loin  de  recouvrir  Taire  occupée  par  la  race,  la  natio- 
nalité ou  la  langue  serbe;  il  ne  coïncide  pas  non  plus  avec 
Tancienne  Serbie  historique;  presque  tous  les  pays  qui  entou- 
rent les  frontières  arbitraires  que  les  traités  lui  ont  données 
sont  serbes  comme  lui.  Le  Monténégro  est,  autant  que  la  Serbie, 
un  État  serbe.  Entre  le  Danube  et  la  Save,  cette  Syrmie  dont 
on  découvTe,  du  haut  de  la  forteresse  de  Belgrade,  les  vastes  et 
riches  plaines,  et  au  Nord  du  Danube,  plusieurs  districts  méridio- 
naux de  l'ancien  banat  de  Temesvar  sont  habités  par  des  popu- 
lations serbes.  Au  Sud,  la  Vieille-Serbie,  jusqu'au  Char-Dagh,  est 
peuplée  de  Serbes  orthodoxes  perpétuellement  décimés  par  des 
Ârnautes  musulmans;  elle  fait  partie  du  vilayet  turc  de  Kossovo. 
La  Bosnie  et  THerzégovine ,  qui  dépendent  nominalement  de 
TEmpire  ottoman,  mais  que  TAulriche  occupe  et  administre 
en  vertu  du  traité  de  Berlin,  sont  peuplées  de  Serbes.  Serbe 
encore,  avec  un  mélange  d'Arnautes,  Tancien  sandjak  de  Novi- 
Bazar  qu'administrent  les  Turcs,  mais  où  les  Autrichiens  ont 
trois  garnisons.  Enfin,  les  Croates  de  Croatie  qui  forment  un 
royaume  rattaché  à  la  couronne  de  Saint-Etienne,  les  Croates 
de  Dalmatie,  dont  le  pays  est  une  province  de  la  monarchie  cis- 
leithane,  et  les  Slovènes  eux-mêmes  sont,  sinon  Serbes,  du 
mpins  Slaves  et  proches  parens  des  Serbes  par  la  race  et  la 
langue.  Tout  cet  ensemble  de  populations  forme  la  famille  des 
Slaves  du  Sud-Ouest  ou  Jougo-Slaves,  actuellement  émîettée  en 
groupes  distincts. et  parfois  ennemis,  mais  qui  tendent  à  cher- 
cher un  centre  de  cristallisation  et  esquissent,  à  travers  les 
frontières,  des  tentatives  de  rapprochement.  L'art  des  politiques 
austro-hongrois  consiste  à  entretenir  les  divisions  et  à  rendre 
toute  union  impossible  entre  les  diverses  branches  du  grand 
tronc  jougo-slave.  Il  y  a  des  Serbes  en. Serbie,  mais  il  y  eaa 
aussi  en  Hongrie,  eu  Croatie,  en  Bosnie,  en  Turquie,  au  Monté- 
négro; il  y  a  des  Croates  eu  Croatie,  mais  il  y  en  a  aussi  &i 
Dalmatie,  en  Bosnie,  et  jusqu'en  Istrie.  La  Bosnie-rHerzégovine, 
occupée  par  les  Autrichiens,  s'interpose  entre  la  Serbie  et  les 
Croates;  le  sandjak  de  Novi-Bazar  sert  de  passage  entre  la  Bosnie 
et  la  Macédoine  et  sépaie  les  Serbes  du^Montenegro  de  ceux  du 


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LE   CONFLIT   AUSTRO-SERBE.  661 

royaume;  c'est  le  nœud  politique  et  stratégique  de  toute  la 
région  ;  par  là  passe  la  route  des  invasions,  celle  qui  mène  aux 
champs  de  Kossovo. 

La  Bosnie-Herzégovine  compte  800000  habitans  orthodoxes, 
600000  musulmans,  300000  catholiques  :  tous  sont  Slaves;  on 
peut  même  dire  tous  sont  Serbes  si  Ton  veut  se  souvenir  que 
Serbes  et  Croates  ne  sont  que  deux  rameaux  de  la  même  race. 
Ce  sont  en  général  les  Croates  qui  sont  catholiques  et  qui,  par 
ce  fait,  sont  moins  rebelles  à  l'inQuence  de  Vienne;  ils  peuplent 
surtout  le  coin  nord-ouest  de  la  Bosnie;  leur  religion  les  attire 
du  côté  de  FOccident,  tandis  que  les  orthodoxes  regardent  plutôt 
vers  Belgrade.  Les  musulmans  eux-mêmes  sont  des  Serbes,  non 
pas  seulement  par  leur  origine,  mais  de  leur  propre  aveu  :  ce 
sont  en  général  les  anciens  seigneurs  du  pays  qui,  au  moment 
de  la  conquête,  sont  passés  à  l'Islam  pour  garder  leurs  fiefs  et 
leurs  privilèges  féodaux;  il  s'est  produit  là  un  phénomène  com- 
parable à  celui  qui,  dans  certains  pays  de  TOccident,  a,  au 
XVI®  siècle,  incliné  la  noblesse  vers  la  Réforme.  Aujourd'hui  ces 
musulmans  restent  plus  attachés  à  Tlslam  qu'à  Constantinople  ; 
beaucoup  ne  connaissent  pas  un  mot  de  turc;  tout  au  plus  savent- 
ils  réciter  la  prière  en  mauvais  arabe;  ils  gardent  leur  situation 
sociale  privilégiée,  leurs  titres,  leurs  tchiftiks[\)  et  leurs  préroga- 
tives de  beys  ou  d'agas;  mais  ils  se  savent  et  se  disent  Slaves. 
Lors  de  l'insurrection  de  1876,  Serbes  et  Bosniaques  se  levèrent 
ensemble  pour  secouer  le  joug  turc  et  proclamèrent  leur  volonté 
de  s'unir  tous  en  un  seul  Etat;  mais  l'insurrection  fut  vaincue  et 
réprimée  avant  que  la  guerre  de  1878  eût  affranchi  les  Bal- 
kans. Le  traité  de  San  Stefano,  qui  créait  la  Grande-Bulgarie, 
ne  faisait  rien  pour  la  Bosnie,  ot  c'est  du  côté  du  Sud,  en  Vieille- 
Serbie,  qu'il  agrandissait  le  royaume  serbe;  il  étendait  le  Mon- 
ténégro du  côté  de  la  mer,  mais  il  laissait  subsister,  par  condes- 
cendance pour  le  cabinet  de  Vienne,  une  Bosnie  [turque.  Le 
traité  de  Berlin,  en  donnant  à  l'Autriche-Hongrie  l'administra- 
tion de  cette  même  Bosnie  et  de  l'Herzégovine,  et  en  lui  per- 
mettant de  mettre  des  garnisons  et  d'avoir  des  routes  militaires 
dans  le  sandjak  de  Novi-Bazar,  trompa  les  espérances  des  pa- 
triotes Bosniaques  et,  du  même  coup,  fit  dévier  la  politique  serbe 
en  lui  fermant  le  chemin  de  l'Est  et  en  la  séparant  du  Monte- 

(Ij  Sorte  de  fief  ou  de  propriété  seigneuriale. 


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662  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

negro.  Désormais,  entre  le  royaume  de  Serbie  et  TAdriatiqut 
y  eut  une  ceinture  continue  de  provinces  gouvernées,  adminii 
trées  ou  occupées  par  TAutriche-Hongrie;  la  politique  de  Vienne 
chercha  à  détourner  l'activité  serbe  vers  la  Macédoine  et  la 
frontière  bulgare  :  la  guerre  de  1885  sortit  de  là.  Ainsi  FAn- 
triche  jetait  la  division  parmi  les  Slaves  du  Sud  pour  mieux 
assurer  parmi  eux  sa  prépondérance;  en  même  temps,  tout  en 
administrant  et  en  réorganisant  la  Bosnie-Herzégovine,  elle  tra- 
vaillait à  y  implanter  sa  domination  et  à  Vy  rendre  indestruc- 
tible. 

Il  faudrait  de  longues  pages  pour  étudier  les  procédés  et  les 
résultats  de  Tadministration  autrichienne  dans  les  provinces  que 
le  traité  de  Berlin  a  confiées  à  ses  soins  ;  sans  nous  en  rapporter 
àdeviolens  réquisitoires  qui  ont  été  écrits  en  ces  derniers  temps, 
il  faut  bien  constater  que  le  sentiment,  public,  en  Bosnie  et  en 
Herzégovine,  est  peu   favorable  à  la  domination  autrichienne; 
tout  au  moins  ne  saurait-on  contester  que  la  majorité  serbe 
de$  habitans,  —  qu'elle  soit  orthodoxe  ou  musulmane,  —  ré- 
pugne  absolument  à  l'établissement  d'une   sujétion  directe  à 
l'Autriche.   On  l'a  bien   vu  au  cours  de  Tannée  1906.  Durant 
tout  l'été  dernier,  le  bruit  courut  et  les  journaux  annoncèrent 
que  l'empereur  François-Joseph  viendrait  assister  aux  grandes 
manœuvres  qui  auraient  lieu  en  Bosnie,  et  qu'à  cette  occasion  il 
proclamerait  l'annexion  de  la  Bosnie  et  de  l'Herzégovine  à  la 
monarchie  cisleithahe  ou,  tout  au  moins,  que  des  pétitions  en 
ce  sens  étaient  préparées  et  lui  seraient  remises  par  des  députa- 
tions  de  la  population  catholique.  Si  peu  vraisemblables  que 
fussent  de  tels  projets,  ils  trouvèrent   créance  en  Bosnie,  en 
Serbie  et  dans  toute  la  presse  européenne.  L'occasion  pouvait 
paraître  tentante,  au  moment  où  la  Russie  était  occupée  chez  elle 
et  où  l'Allemagne,  par  la  bouche  du  prince  de  Biilow,  avait,  après 
la  Conférence  d'Algésiras,  solennellement  promis  à  son  alliée  de 
lui  prêter,  le  cas  échéant,  un  concours  efficace.  Quoi  qu'il  en 
soit,  que  l'on  ait  voulu  ou  non,  à  Vienne,  faire  une  expérience, 
elle  est  faite,  et  elle  est  concluante.  L'irritation  de  la  population 
serbe  se  manifesta  d'une  façon  tellement  significative  qu'au  der- 
nier moment,  l'Empereur  averti,  dit-on,  que  des  manifestations 
peu  sympathiques  étaient  préparées  contre  lui,  renonça  à  son 
voyage  et  délégua  à  sa  place  l'archiduc  héritier  qui  reçut  pour 
instructions  de  se  borner  à  un  rôle  strictement  militaire* 


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LE    CONFLIT  AUSTRO-SERBE.  663 

Les  incidens  de  cet  été  ont  révélé  le  mécontentement  sourd 
qui,  depuis  longtemps,  grandit  en  Bosnie  et  en  Herzégovine; 
les  Slaves  de  Bosnie  et  ceux  de  Serbie,  luttant  au  même  moment, 
pour  la  même  cause,  contre  la  prépondérance  de  Vienne,  ont 
pris  conscience  plus  que  jamais  de  leur  solidarité  ;  Tidée  d'une 
union  des  peuples  jougo-slaves  contre  la  poussée  du  Nord  a 
fait  des  progrès  dans  les  esprits  et  a  commencé  de  s'implanter 
dans  les  cœurs.  Il  n'est  pas  douteux  que  les  agens  secrets  de  la 
propagande  serbe  en  aient  profité  pour  redoubler  leurs  efforts  et 
souffler  la  haine  de  l'Autriche  dans  tous  les  cœurs  slaves  (1). 
«  La  Bosnie,  c'est  notre  Alsace-Lorraine,  »  me  disait  dernière- 
ment un  Serbe  :  les  Serbes  de  Bosnie  ont  lutté  avec  ceux  du 
royaume  dans  les  guerres  de  l'Indépendance,  ils  ont  versé  le 
même  sang  pour  la  même  cause  et  ils  ne  veulent  pas  n'avoir 
échappé  au  joug  des  Tures  que  pour  tomber  sous  celui  dçs  Alle- 
mands; ils  revendiquent  leur  droit  à  la  vie  nationale  et  à  la 
liberté.  Indépendance,  union  avec  la  Serbie  ou  le  Monténégro, 
fusion  de  tous  les  pays  serbes,  Grande-Croatie  ou  Grande-Serbie, 
la  forme  reste  imprécise,  mais  le  désir  d'émancipation  est  cer- 
tain. Du  haut  de  son  nid  d'aigle  de  Cettigne,  le  prince  de  Mon- 
ténégro, comme  le  roi  de  Serbie  de  son  konak  de  Belgrade,  sur- 
veillent et  encouragent  le  mouvement  :  l'un  et  l'autre  attend 
l'avenir  de  son  pays  et  de  sa  dynastie  d'une  union  de  toutes  les 
populations  serbes,  sinon  en  un  seul  État,  du  moins  en  un  seul 
faisceau. 

En  Croatie,  enfin,  au  cours  de  ces  derniers  mois,  il  s'est  pro- 
duit une  évolution  inattendue  et  caretctéristique  :  nous  n'en  pou- 
vons indiquer  ici  que  les  grandes  lignes,  mais  du  moins  est-il 
indispensable  de  les  indiquer.  On  sait  comment  une  ère  nouvelle 
de  l'histoire  de  la  Croatie  date  du  Congrès  de  Fiume  et  de  la 
Bésolution  qu'il  a  adoptée,  le  3  octobre  1905,  aux  termes  de  la- 
quelle un  esprit  d'entente  et  de  concorde  doit  désormais  présider 
aux  relations  entre  la  Hongrie  et  la  Croatie  (2).  En  même  temps 

(1)  «  En  Serbie,  ce  sont  des  courans  populaires  qui  sont  excités  contre  TAu- 
triche-Hongrie  et  l'on  n'a  pas  pu  se  dissimuler  que  des  tentatives  ont  été  faites 
pour  nouer  en  Bosnie  des  relations  avec  les  éiémens  mécontens  et  les  exciter. 
Deux  expulsions  ont  été  faites...  »  (Le  baron  d'/Ëhrentbal  aux  Délégations  hon- 
groises, le  11  décembre  1906.) 

(2)  45  députés,  tous  Croates,  de  Croatie,  de  Dalmatie  et  d'Istrie,  se  lont  réunis 
en  congrès  &  Fiume  ;  32  d'entre  eux  ont  voté  une  sorte  de  manifeste  où  ils  se  dé- 
clarent prêts  à  appuyer  la  coalition  hongroise  dans  sa  lutte  «  légitime  »  contre 


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664  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


que  les  rapports  avec  Vienne  devenaient  de  plus  en  plus  diffi- 
ciles, on  sentait,  à  Budapest,  le  besoin  de  se  rapprocher  d'Agram 
(Zagreb)  et  d'oublier  les  amers  souvenirs  de  cette  année  1849  où 
les  Croates,  conduits  par  leur  ban  Jeiachitch,  vinrent  à  la  res- 
cousse des  Habsbourg  et  prirent  à  revers  la  Hongrie  patriote. 
Les  Slaves  de  Croatie,  ténus  en  étroite  lisière  par   leurs  bam 
envoyés  de  Budapest,  commencèrent  à  respirer  et  l'on  vit,  an 
printemps  dernier,  un  fait  jusqu'alors  inouï  :  d'après  les  instruc- 
tions de  MM.  Weckerlé  et  Kossuth,  les  élections  se  firent  à  peu 
près  librement  cfans  un  grand  nombre  de  circonscriptions  et  sur- 
tout dans  les  villes.  Le  résultat  fut  foudroyant  :  l'ancien  parti  de 
l'oppression  ou  parti  Magyaron  qui  soutenait  le  bail  Pejacevitch, 
se  trouve  réduit,  dans  la  nouvelle  diète  d'Agram,  à  trente-quatre 
membres;   la  majorité   passe  à   une  coalition  de  partis  favo- 
rables, avec  certaines  nuances,  à  l'opinion  résolulionniste,  ce^i- 
à-dire  partisans   de  la  politique  définie  dans  la  Résolution  de 
Fiume.  De  Trieste  et  de  Cattaro  jusqu'au  delà  du  Danube,  uu 
immense  cri  de  joie  retentît:  la  Croatie  fêtait  sa  délivrance! 
A  Belgrade,   on  partagea  l'allégresse  des  frères  slaves  et,  spon- 
tanément, des  drapeaux  parurent  aux  fenêtres.  A  ces  nouvelles, 
un  frémissement  d'impatience  passa  sur  les  populations  croates 
de  Dalmatie  /et  s'étendit  jusque  chez  les  Slovènes  de  Carniole  et 
de  Carinthie  ;  les  uns  comme  les  autres  aspirent  à  plus  d'auto- 
nomie et  se  demandent  pourquoi  le  hasard  des  traités  ou  des 
partages  les  a  rattachés  à  l'Autriche  tandis  que  la  grande  masse 
des  Croates  constitue  le  royaume  de  Croatie-Slavonie,  rattaché 
à  la  monarchie  hongroise.  Tout  le  groupe  des  Slaves  du  Sud  est 
en  effervescence;  des  courans,  encore  parfois  indécis  sur  leur 

Vienne  ;  considérant  non  seulement  les  rapports  historiques  des  deux  peuples 
mais  surtout  leur  besoin  commun  de  se  défendre  pour  subsister,  ils  afflrmenlque' 
«  les  députés  Croates  considèrent  comme  de  leur  devoir  de  lutter  d'accord  avec  le 
peuple  hongrois  pour  le  triomphe  de  leur  droit  et  de  leurs  libertés.  »  En  échange  de 
leur  concours,  les  Croates  demandent  une  revision  du  pacte  {nagoda}  qui  les  unit  à 
la  Hongrie,  des  réformes  électorales,  judiciaires,  de  presse,  et  la  réunion  de  la 
Dalmatie  au  royaume  de  Croatie.  Quelques  jours  après,  le  17  octobre,  les  Serbes 
d'Autriche  et  de  Croatie  se  réunissaient  à  leur  tour  à  Zara  et  publiaient  un  mani- 
feste favorable  à  la  politique  définie  à  Fiume.  Depuis  lors,  la  réconciliation  àt^ 
Serbes  et  des  Croates  a  fait  de  nouveaux  progrès  auxquels  le  conflit  austro-serbe 
n'a  pas  peu  contribué.  Des  «  résolutions  »  de  Fiume  et  de  Zara,  il  convient  de  rap- 
procher, entre  autres,  ces  paroles  de  M.  François  Kossuth  :  «c  Naus  désirons  faJr* 
des  Croates  nos  amis,  et  les  Slaves  seront  nos  collaborateurs  et  nos  compagnons 
d'armes  dans  notre  lutte  nationale.  »>  (Cité  par  M.  René  Henry,  dans  les  Questions 
diplomatiques  et  coloniales  du  46  novembre  4905.) 


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LE   COPiFLlT    AU8TR0- SERBE.  665 

4irection,  y  agitent  la  masse  populaire;  partout,  depuis  l'Isonzo 
jusqu'au  delà  de  Belgrade,  on  a  Timpression  que  d^imporlans 
changemens  se  préparent  et  que  Taspect  de  l'Europe  orientale 
va  se  transformer  ;  de  Laibach  aux  défilés  d'Orsova  ef  de  Cattaro 
à  la  Drave,  une  force  nouvelle  grandit  et  s'organise,  force  encore 
mal  consciente  d'elle-même,  parfois  même  divisée  contre  elle- 
même,  et  que  l'apathie  naturelle  aux  Slaves  rend  malaisée  à 
discipliner,  mais  avec  qui  il  serait  malavisé  de  ne  pas  compter. 
On  Ta  compris  à  Budapest;  la  coalition  au  pouvoir,  si  intran- 
sigeante qu'elle   soit  dans  son    nationalisme   magyar,   se   rend 
compte  que,  si  elle  veut  persévérer  dans  sa  politique  populaire  de 
résistance  au  germanisme  et  d'autonomie,  elle  devra  nécessaire- 
ment rechercher  les  sympathies  du  groupe  des  Slaves  du  Sud; 
elle  s'est  déjà  résignée  à  une  entente  avec  les  Croates  et  elle  n'est 
pas  éloignée  de  s'apercevoir  qu'un  rapprochement  avec  la  Serbie 
serait  dans  la  logique  de  son  programme.  On  le  voit  aussi  à 
Vienne,  et  c'est  précisément  le  conflit  économique  avec  la  Serbie 
qui  a  servi  à  dessiller  les  yeux.  Ainsi,  le  conflit  austro-serbe  a 
pris  une  ampleur  inattendue  :  commencé  à  propos  de  [Jorcs,  il  a 
fini  par  mettre  en  jeu  des  peuples;  tout  le  problème  des  rapports 
de  l'Autriche   avec  la  Hongrie  et  avec  les  Slaves  du  Sud  est 
venu  tout  d'un  coup  compliquer  une  lutte  insignifiante  en  elle- 
même.  L'intransigeance  du  Ballplat/  risquait  de  réunir  en  un 
seul  faisceau  toutes  les  forces  slaves  que  sa  politique  a  toujours 
cherché  à  diviser.  Le  comte  Goluchowski  dut  se  retirer  devant 
l'hostilité  irréductible  des  Délégations  hongroises  et  l'échec  de 
sa  politique  balkanique.  Il  était  curieux  de  suivre,  à  cette  époque, 
à  Budapest  comme  à  Vienne,  le  revirement  qui  s'est  produit,  dans 
les   journaux  et  dans  l'opinion ,  .depuis  Je  printemps  dernier  ; 
naguère  encore  on  réclamait  une  sévère  leçon  pour  Tawlace  du 
petit  peuple  serbe;  on  prend  soin  de  marquer,  aujourd'hui,  dans 
les  commentaires  qu'a  provoqués   la  retraite  du  comte  Golu- 
chowski, que  son  départ  ne  doit  pas  être  seulement  un  change- 
ment de  personne,  mais  un  changement  dans  la  politique  slave 
e(  balkanique  de  l' Au  triche-Hongrie,  et  Ton  demande,  —  parti- 
culièrement à  Budapest,  —  que  des  pourparlers  concilians  soient 
poursuivis  avec  la  Serbie  pour  aboutir  à  une  entente  commer- 
ciale. On  se  plaît  à  espérer,  à  Belgrade,  que  l'entrée  au  minis- 
tère du  baron  d'.tlhrenthal,  qui  passe  pour  jouir  de  la  confiance 
de  l'archiduc  héritier  et  pour  partager  ses  tendances,  marquera 


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666  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ainsi  le  commencement  d'une  ère  nouvelle,  où  le  petit  royaomc, 
tout  en  gardant  son  indépendance  pleine  et  efiFective,  sera  ré- 
concilié avec  le  grand  empire,  et  où  les  Slaves  du  Sud  qui,  dans 
le  dualisme  austro-hongrois,  u^étaient  rien,  deviendront  enfin 
quelque  chose. 

VI 

Quoi  qu'il  en  puisse  résulter  pour  leurs  propres  intérêts,  il 
faut  bien  que  les  grandes  puissances  en  prennent  leur  parti  :  la 
politique  balkanique,  ce  sont  de  plus  en  plus  les  États  balka- 
niques qui  la  feront,  à  leurs  risques  et  périls  peut-être,  mais 
aussi  à  leur  profit.  Ces  nationalités,  que  l'Europe  a  réveillées 
sans  les  affranchir  complètement,  ne  veulent  plus,  ne  peuvent 
plus  aujourd'hui  servir  de  simple  monnaie  d'appoint  dans  les 
conventions  entre  les  grandes  puissances  ;  elles  réclament  lear 
droit  aune  existence  autonome,  à  l'abri  des  combinaisons  ambi- 
tieuses de  leurs  voisins.  La  Roumanie  et  la  Bulgarie  ont  pu, 
non  sans  peine,  faire  accepter  cette  vérité  à  Saint-Pétersbourg; 
la  Serbie  à  son  tour  cherche  à  la  faire  agréer  à  Vienne  et  à 
Budapest.  Et  c'est,  semble-t-il,  la  première  leçon  que  l'Europe 
puisse  tirer  du  conflit  qui  vient  de  mettre  aux  prises  un  peUt 
Etat  danubien  et  balkanique  avec  l'Empire  des  Habsbourg.  Mais 
il  en  est  une  seconde  qui  est  comme  la  contre-partie  de  la 
première. 

Les  petits  États  orientaux,  qui  aspirent  à  ne  relever  que  d'eux- 
mêmes  et  à  résoudre  par  leurs  propres  forces  les  questions  qui 
les  intéressent,  devront  aussi  ne  compter  que  sur  eux-mêmes, 
et  comme  ni  leur  population,  &i  leurs  armées  ne  sont  assez  nom- 
breuses «pour  leur  permettre  de  tenir  tête  isolément  à  Tagres- 
sion  d'une  grande  puissance,  fût-ce  même  de  la  Turquie,  il  leur 
faudra  de  toute  nécessité  arriver  à  une  entente  entre  eux.  Ik 
n'y  ont  pas  réussi  jusqu'à  présent;  il  est  vrai  que  parfois  1» 
grandes  puissances  se  sont  ingéniées  à  accroître  les  malentendus 
et  à  envenimer  les  jalousies.  L'Autriche,  depuis  surtout  qu'elle 
est  en  conflit  avec  la  Serbie,  prodigue  à  la  Bulgarie  les  pro- 
cédés les  plus  amicaux;  c'est  ainsi  que  le  baron  d'iEhrenlhal 
vient  d'accorder  au  gouvernement  de  Sofia  l'abolition  des  Capi- 
tulations auxquelles  l'Autriche  seule  n'avait  pas  encore  cons(«ti 
à  renoncer.  C'est  un  brillant  succès  pour  M.  Stanoîofl*,  le  nou- 


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LE   CONFLIT   AUSTRO-SERBE.  667 

veau  et  très  distingué  ministre  des  Affaires  étrangères  du  prince 
Ferdinand,  et  les  Bulgares  apprécieront  à  sa  valeur  une  telle 
concession;  mais  ils  sont  trop  avisés  pour  en  être  éblouis  et 
pour  oublier  les  raisons ,  permanentes  qui  les  incitent  à  une 
entente  définitive  avec  les  Serbes.  Déjà,  au  printemps  dernier, 
la  Sobranié  de  Sofia  a  voté  à  Tunanimité  la  ratification  de 
Tunion  douanière  avec  la  Serbie;  le  fait  est  caractéristique,  il 
manifeste  les  tendances  nouvelles  qui  l'emporteront  sans  doute, 
dans  la  péninsule,  lorsque  les  nations  balkaniques  seront  lais- 
sées libres  de  suivre  leurs  vrais  intérêts  et  leurs  penchans  na- 
turels. Les  péripéties  du  conflit  avec  TAutriche  ont  empêché 
les  Serbes  de  ratifier,  de  leur  côté,  l'entente  douanière;  mais 
rhistoire  de  cette  année  leur  a  trop  bien  appris  combien  ils  ont 
besoin  de  ne  pas  rester  isolés  et  de  chercher  un  appui  chez  les 
autres  peuples  des  Balkans,  pour  que  la  leçon  puisse  être  perdue. 
Les  intentions  et  les  désirs  du  cabinet  Pachitch  et  de  la  majo- 
rité de  la  Skoupchtina  et  du  peuple  serbe  les  portent  à  oublier 
certains  souvenirs  pénibles  pour  arriver  à  ime  entente  avec  la 
Bulgarie;  mais  on  doit  comprendre,  à  Belgrade,  la  nécessité, 
vis-à-vis  des  Bulgares ,  d  éviter  jusqu'aux  apparences  de  pro- 
cédés qui,  dénaturés  et  exploités, —  comme  Ta  été  Tincident  des 
décorations  serbes  données  à  des  évêques  grecs  de  Macédoine 
au  moment  où  les  bandes  grecques  exerçaient  les  .pires  violences 
sur  les  Bulgares  en  Macédoine  et  où  les  relations  étaient  rom- 
pues entre  Athènes  et  Sofia,  —  risqueraient  de  retarder  indé- 
finiment l'heure  de  Ten tente.  La  Serbie  ne  saurait  faire  front  de 
tous  les  côtés  à  la  fois,  et  tout  Fart  de  la  politique  consiste  sou- 
vent à  savoir  choisir.  Dans  Fétat  actuel  de  TEurope,  il  semble 
que  ce  soit  vers  le  Danube  et  la  Save,  et  surtout  vers  l'Adria- 
tique, que  la  Serbie  tende  à  orienter  ses  vues  politiques  et  à 
porter  toute  son  attention  en  prévision  des  événemens  qu'elle 
y  espère.  Mais,  par  là,  elle  risque  de  se  heurter  aux  intérêts 
autrichiens  et,  dès  lors,  elle  a  besoin  d'une  entente  avec  le 
Monténégro  et  surtout  avec  la  Bulgarie  dont  elle  serait  bien 
avisée  en  ménageant  les  intérêts  et  les  susceptibilités  nationales 
en  Macédoine. 

La  France,  elle  aussi,  a  un  enseignement  à  tirer  du  conflit 
austro-serbe.  Nous  avons  vu  comment,  sans  compromettre  nos 
bons  rapports  avec  l'Autriche-Hongrie,  nous  avons  pu,  à  la 
faveur  des  incidens  de  cette  année,  remporter  pour  notre  indus- 


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668  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

trie,  nos  finances  et  notre  commerce,  des  avantages  appré- 
ciables. La  France  n'a,  dans  les  Balkans,  aucune  ambition  parti- 
culière; elle  seule,  peut-être,  n'est  pas  suspecte,  aux  yeux  des 
populations  indigènes,  qu'elles  soient  slaves,  grecques  ou  rou- 
maines, de  rechercher  des  avantages  territoriaux;  elle  inspire 
confiance  aux  petits  États ,  parce  qu'elle  est  trop  loin  pour  leur 
porter  ombrage  et  parce  qu'ils  vénèrent  en  elle  la  grande  nation 
(^mancipatrice.  Il  est  bon  qu'on  le  sache,  chez  nous  :  en  Serbie, 
en  Bulgarie,  en  Roumanie ,  au  Montenesgro,  le  Français  est 
aimé,  on  parle  sa  langue,  on  admire  sa  civilisation,  on  re- 
cherche sa  culture,  on  fait  volontiers,  quand  il  s'y  prête,  des 
affaires  avec  lui.  A  nous  de  profiter  de  ces  bonnes  dispositions, 
comme  nous  venons  de  le  faire  en  Serbie,  pour  servir  nos  inté- 
rêts tout  en  travaillant  à  apaiser  les  discordes  et  à  prévenir  les 
conflits.  En  aidant,  dans  toute  la  mesure  où  nous  le  pouvons,  au 
développement  légitime  des  petits  États  danubiens  et  balkani- 
ques, nous  contribuons  à  fortifier,  au  Sud-Est  des  pays  germa- 
niques, l'utile  contrepoids  que  jadis  nos  rois  allaient  chercher 
chez  les  Turcs  ;  nous  préparons  à  nos  capitaux,  à  nos  ingénieurs, 
à  nos  commerçans,  un  riche  terrain  d'activité  ;  et  enfin,  à  notre 
civilisation,  à  nos  lettres,  à  nos  arts,  à  nos  idées,  à  notre  langue, 
nous  ouvrons  un  vaste  champ  d'expansion.  N'y  aurait-il  pas 
là,  en  trois  articles,  le  programme  de  toute  une  politique? 

Rehsé  Pinon. 


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jÇg^nvjiî 


ŒUVRES  SOCIALES  DES  FEMMES 


L'ÉDUCATION  SOCIALE  DE  LA  FEMME 


On  a  beaucoup  attaqué  le  féminisme,  on  s'en  est  moqué 
aussi  :  il  a  irrité,  il  a  indigné,  il  a  fait  rire  :  critiques,  blâmes, 
satires,  quolibets,  on  ne  lui  a  rien  épargné.  L'esprit  public  s'est 
très  vite  composé  de  la  féministe  un  portrail  assez  convention- 
nel et  qui  touchait  à  la  caricature  :  ia  féministe  était  une  vieille 
fille,  laide,  grotesquement  habillée,  d'allures  masculines, 
bruyante,  bavarde,  qui,  négligée  par  les  hommes,  n'avait  que 
de  l'aigreur  contre  la  vie  en  général,  contre  le  sexe  fort  en  par- 
ticulier et  se  tenait  toujours  prête  à  partir  en  guerre  contre  l'un 
et  l'autre.  Si  l'on  prenait  la  peine  de  rechercher  les  nombreux 
dessins  qu'elle  a  inspirés  et  de*  les  synthétiser,  on  trouverait 
que  l'imagination  des  artistes  a  conçu  pour  la  représenter  un 
type  où  se  réunissent  les  différens  traits  populaires  de  l'institu- 
trice besogneuse  et  acariâtre,  de  l'Anglaise  excentrique,  et  de 
l'étudiante  nihiliste.  Ils  allient  en  elle  avec  persistance  à  un  ex- 
térieur assez  comique  une  âme  de  révolutionnaire.  Une  carica- 
ture renferme  toujours  une  parcelle  de  vérité,  sinon  plusieurs. 
Et  il  est  bien  certain  qu'il  y  a  une  sorte  de  féminisme  qui  mé- 
rite en  quelque  façon  par  ses  violentes  extravagances  et  les 
colères  qui  se  sont  déchaînées  et  les  plaisanteries  qui  se  sont 
donné  libre  cours. 

Lorsque  Olympe  de  Gouges  remit  à  la  Constituante  une  dé- 
claration des  droits  de  la  femme  et  de  la  citoyenne^  d'après  la- 
quelle la  femme  naissait  égale  à  l'homme  en  droits,  devait  voter 
les  lois  et  devait  être  admise  à  tous  les  emplois,  dignités  et 


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670  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

places  comme  l'homme,  sans  autres  distinctions  que  celles  dt 
capacité,  des  vertus  et  des  talens,  elle  fonda  le  féminisme,  —  e 
le  féminisme   politique.   Elle  terminait  sa  déclaration  par  ces 
mots  :  «  La  femme  a  le  droit  de  monter  à  Téchafaud;   elle  doit 
avoir  celui  de  monter  à  la  tribune.  »  La  Convention,  peu  trou- 
blée, envoya  Olympe  à  l'échafaud,  mais  Olympe  ne  mourut  pas 
tout  entière.  La  Révolution  de  1848  vit  se  lever  ses  premières 
descendantes,  Icariennes,  Vésuviennes  et  Blooméristes,  enthou- 
siastes, naïves,  et  lyriques.  Le  second  Empire,  puis  la  troisième 
République  en  produisirent  d'autres,  sinon  plus  nombreuses,  en 
tout  cas  moins  romantiques,  plus  réalistes,  plus  entêtées  aussi, 
mieux  organisées,  avec  des  idées  plus  nettes,  un  programme 
plus  défini.  Le  féminisme  existait  :  il  était  plutôt  antireligieux, et 
politique  à  tel  point  qu'un  de  ses  membres  les  plus  considé- 
rables, M"**  Chéliga,  a  pu  dire  qu'on  y  retrouvait  exactement  tous 
les  partis  politiques  de  la  Chambre.  Ce  n'est  pas  que  certaines 
de  ses  revendications  ne  fussent  très  justes.  Et  d'ailleurs  quel- 
ques-unes ont  été  discutées,  acceptées,  puis  exaucées  :  aujour- 
d'hui, par  exemple,  les  femmes  peuvent  être  témoins,  elles  ont 
le  libre  accès  de  beaucoup  de  carrières  qui  leur  étaient  fermées, 
elles  peuvent  être  élues  aux  tribunaux  de  commerce.  Il  est  évi- 
dent d'autre  part  que  les  articles  du  Code  sont  plus  souvent  ré- 
digés contre  la  femme  qu'en  sa  faveur,  et  que  le  législateur  est 
trop  persuadé  qu'elle  est  inférieure  à  l'homme.  On  voudrait  que 
tout  séducteur  fût  atteint  par  des  pénalités  plus  sévères,  sinon 
que,  à  l'imitation  de  l'Amérique  et  de  l'Angleterre,  il  fût  obligé 
de  ne  pas  manquer  aux  promesses  de  mariage  qu'il  fait  avec 
tant  de  facilité.  On  voudrait  que  la  femme  pût  disposer  libre- 
ment de  ses  biens,  ou  de  ses  gains.  On  peut  même  souhaiter  que 
la  recherche  de  la  paternité  soit  en  quelque  manière  autorisée, 
co^nme  elle  l'était  avant  la  Révolution,  à  condition  d'éviter  ton 
tefois  les  dangers  qu'elle   présente  par  les  mensonges  qu*elle 
favorise.  Mais  les  féministes  les  plus  passionnées  et  les  plus  ta- 
pageuses sont  justement  celles  qui,  sans  beaucoup  s'intére&ser  à 
la  réussite  rapide  de  ces  réformes  pratiques,  ont  tout  de  suite 
été  aux  plus  grands  excès,  résolument  matérialistes,  révolution- 
naires et  sectaires,  avides  de  briser,  sous  prétexte  d'affranchir 
l'humanité,  tous  les  liens  de  la  société  et  de  la  famille,  adjurant 
ou  sommant  qu'on  instituât  l'union  libre,  leur  idéal,  et  [qu'im- 
médiatement on  leur  accordât  le  droit  de  vote  et  d'éligibilitéi 


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œuvues  sociales  dis6  femmes. 


671 


sans  qu'elles  fussent  arrêtées  par  les  leçons  assez  désastreuses 
qu'offraient  les  pays  où  cette  expérience  avait  été  tentée.  Ce 
sont  elles  qui  ont  occupé  Topinion  et  la  curiosité,  effrayé  les 
esprits  pondérés,  caché  aux  regards  le  travail  plus  sage  de  colla- 
boratrices plus  modestes,  et  rendu  suspect  à  la  foule  le  fémi- 
nisme, bien  que,  depuis,  des  femmes  éminentes  aient  essayé,  en 
l'assagissant,  de  le  réhabiliter.  Le  Congrès  de  1896,  entre  autres, 
est  resté  célèbre  par  les  exagérations  ridicules  de  ses  orateurs. 
On  y  vit  soutenir  sérieusement  que  la  femme  est  à  l'homme  ce 
que  l'homme  est  au  gorille. 

Il  m'est  arrivé  de  causer  avec  Tune  de  ces  propagandistes 
toujours  excitées.  C'était  une  étrange  personne  qui  habitait  dans 
un  étrange  appartement  meublé  de  meubles  étranges.  Un  bahut, 
dont  on  devait  avoir  détruit  une  moitié,  supportait  de  la  vaisselle 
à  fleurs  ;  sur  les  portes  grises  d'une  armoire  encastrée  dans  le 
mur  s'accrochaient  des  chromos  et  des  portraits.  Un  grand  cadre 
marron  emprisonnait  des  photographies  d'hommes  et  de  femmes, 
soldats  des  droits  féminins,  qu'entouraient  des  dédicaces  et  des 
articles  de  journaux.  Sur  une  table  bancale  se  penchait  une 
lampe  sans  abat-jour,  et  sur  une  autre  un  encrier  cassé  voisinait 
avec  des  clefs,  des  ficelles,  des  épingles.  Une  étoffe  suspendue 
à  une  tringle  cachait  des  robes  et  une  charrette  d'enfant.  Il  y 
avait  un  peu  partout  des  «ffiches  écarlates.  Un  fauteuil  laqué 
touchait  une  chaise  de  velours  vert;  un  poêle  de  fonte  parais- 
sait étonné  d'être  là  ;  tout  le  long  d'un  mur,  de  grands  rouleaux 
de  bois  s'alignaient,  dont  on  ne  devinait  pas  l'usage.  Cette 
chambre  révélait  le  beau  dédain  du  philosophe  pour  les  commo- 
dités luxueuses  de  l'existence  :  qu'importent  meubles,  tableaux, 
tapis,  rideaux,  quand  on  a  ses  rêves  !  Et  cependant  on  devinait 
tout  de  suite  que  celle  qui  se  contentait  d'une  demeure  si  pauvre 
avait  connu  de  meilleurs  jours  et  des  appartemens  plus  confor- 
tables. 

Pendant  la  dernière  période  électorale,  elle  s'en  était  allée 
coller  sur  les  devantures  des  magasins,  sur  les  réverbères,  sur 
les  arbres  et  jusque  sur  les  capotes  des  voitures,  d'étroites 
bandes  de  papier  rouge  ou  vert,  des  «  papillons,  »  sur  lesquels 
étaient  imprimés  ces  mots:  «  La  femme  doit  voter  :  nous  voulons 
le  suffrage  universel  et  non  le  suffrage  unisexuel.  » 

L'après-midi  et  le  soir  des  élections,  elle  s'était  promenée  sur 
les  boulevards,  en  voiture,  armée   de  drapeaux  et  d'étendards, 


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672  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

haranguant  les  passans  et  les  inondant  des  mêmes  «  papillons.  » 
Maintenant  que  la  fièvre  de  cette  campagne  était  calmée,  elle 
parlait  froidement,  mais  d'une  voix  toujours  convaincue.  Elle 
ne  pouvait  pas  admettre  qu'on  élevât  les  filles  comme  des  filles: 
il  fallait  les  élever  virilement,  comme  des  garçons  et  avec  les 
garçons.  Foin  de  ces  principes  d'éducation  qui  combattent  l'at- 
trait des  sexes  et  dérobent  les  exigences  de  la  nature  !  Les  petites 
filles  seraient  donc  élevées  avec  les  garçons  :  on  les  exercerait  à 
la  gymnastique,  on  leur  apprendrait  à,  n'avoir  ni  manières  ré- 
servées, ni  distinction  de  pensées,  de  paroles,  de  gestes.  Quant 
aux  femmes,  elle  était  révoltée  qu'on  les  chargeât  des  soins 
ménagers.  En  revanche,  elle  jugeait  abominable  que  les  hommes, 
sous  prétexte  de  galanterie,  portassent  les  paquets  des  femmes, 
leur  cédassent  l'intérieur  de  l'omnibus,  si  elles  étaient  sur  la 
plate-forme  :  elle  rêvait  d'entendre  toutes  ses  compagnes  discuter 
des  questions  sociales  afin  qu'il  n'y  eût  plus  que  de  graves  con- 
versations. Naturellement  le  divorce  lui  semblait  encore  une  loi 
barbare.  On  se  plaisait,  on  s'unissait;  on  ne  se  plaisait  plus, on 
se  désunissait  :  et  voilà  tout.  Enfin,  elle  n'accordait  aux  femmes 
la  faveur  de  revêtir  une  robe  élégante  qu'un  jour  par  semaine: 
tous  les  autres  jours,  comme  les  femmes  seraient  désormais 
uniquement  des  femmes  (faction^  elle  leur  imposait  une  robe 
très  simple,  une  jupe,  un  caraco,  ca  qu'elle  appelait  enfin  mt 
robe  tf action.  Dieu,  la  patrie,  la  famille,  lui  paraissaient  des 
termes  bien  surannés  et  bien  vides.  Et  en  bonne  révolution- 
naire, elle  avait  la  haine  de  l'homme  qui,  paraît-il,  ne  fait  delà- 
femme  qu'une  bête  de  somme  ou  une  bête  de  luxe. 

De  ce  féminisme  politique  est  découlée,  tout  naturellement,^ 
une  littérature  féministe,  dont  nous  voyons  aujourd'hui  le  pleine 
épanouissement.  Alors  que  ses  aînées  réclamaient  tant  de  droit^^ 
et  aspiraient  aux  libertés  des  hommes,  la  femme  qui  se  mettai"^ 
à  écrire  a  réclamé  dans  ses  vers  et  dans  ses  romans  par-dessu^^ 
tout,  malgré  tout,   et  contre  tous,  le  droit  au  bonheur,  ce  droL  ^ 
au  bonheur  n'étant  que  le   droit  à  l'amour  :  c'est-à-dire  le  droi  * 
d'aimer  chaque  fois  qu'elle  en  aura  Toccasion;  le  droit  et  presqii^ 
le  devoir  de  toujours  céder,  de  ne  jamais  résister  aux  appels  4^ 
l'amour;  le  cœur  enfin  et  les  sens  fièrement  victorieux  des  rai- 
sons de  la  raison  et  de  la  conscience^  C'est    la  grande  théorie 
soutenue  avec  ardeur  par  les  livres  les  plus  célèbres  del'actuelk 
littérature  féminine,  et  c'est  bien  au  fond  la  même  théorie,  qu^ 


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ŒUVRES    SOCIALES   DES   FEMMES.  673 

non  contente  de  vouloir  égaler  la  femme  à  Thomme,  exige  qu'on 
n'établisse  entre  eux  aucune  différence  :  la  femme  peut  faire  tout 
ce  que  fait  l'homme.  Qui  n'accordera  qu'une  pareille  revendica- 
tion soit  purement  destructrice?  Elle  conduit  en  effet  à  détruire 
chez  la  femme  toute  notion  de  pudeur.  Or,  la  pudeur  est,  non 
pas  seulement  une  de  ses  parures,  un  de  ses  charmes,  une  de  ses 
grâces,  mais  son  essence  même.  Ni  un  chrétien,  ni  un  honnête 
homme  ne  peuvent  concevoir  une  femme,  méritant  ce  nom,  qui 
n'aurait  pas  de  pudeur.  Qui  dit  pudeur,  dit  respect  de  soi-même, 
respect  de  son  corps  ainsi  que  de  son  âme,  décence  des  mœurs, 
fidélité  aux  sermens,  et,   comme  on  s'exprimait  sous  le  Grand 
Roi,  souci  de  sa  gloire  :  si  Ton  détruit  la  pudeur  de  la  femme, 
si  on  lui  prêche  et  si  elle  croit  que  les  amours  successives  n'en- 
traînent pas  la  déchéance,  mais  au  contraire  enrichissent  sa  per- 
sonnalité et  augmentent  ses  joies,  on  détruit  la  famille,  puisque  la 
famille  est  construite  sur  des  principes  tout  opposés,  et  qu'elle 
dure,  justement  parce  que  ses  principes  sont  tout  opposés  et  que 
sa  valeur  morale  et  sociale  dépend  immédiatement  de  la  dignité 
plus  ou  moins  grande  de  celle  qui  l'a  créée.' Le  xvii*^  siècle  ima- 
ginait comme  héroïne  la  princesse  de  Clèves.  M"*  de  Clèves, 
estimant  criminel  de  n'avoir  pas  eu  de  passion  pour  son  mari, 
refusa  toujours  d'épouser  M.  de  Nenwurs,  pour  qui  elle  éprou- 
vait une  chaste  et  violente  inclination.  Mais  comme  «  les  raisons 
qu'elle  avait  de  ne  point  épouser  M.  de  Nemours  lui  paraissaient 
fortes  du  côté  de  son  devoir,  et  insurmontables  du  côté  de  son 
repos,  »  elle  se  retira  du   monde,  pour  ne  pas  s'exposer  «  au 
péril  de  le  voir  et  de  détruire,  par   sa  présence,  des  sentimens 
qu'elle  devait  conserver,  »  et  finit  ses  jours  «  dans  des  occupa- 
tions plus  saintes  que    celles  des  couvens.   »  La  princesse  de 
Clèves  n'a,  parmi  nos  héroïnes  modernes,  ni  sœur,  ni  cousine, 
ni  même  parente  éloignée  et  pauvre.  Si  elle  avait  vécu  de  notre 
temps,  elle  eût  rendu  M.  de  Nemours  heureux  sans  tarder,  et 
assurément  quelques  autres  ensuite. 

Ce  féminisme  n'a  pas  seulement  exercé  sur  la  littérature  une 
grande  et  dangereuse  influence  :  il  a  déterminé  dans  les  mœurs 
une  mianière  d'être,  —  plus  qu'une  manière  de  penser,  je  l'es- 
père, —  qu'on  ne  peut  très  exactement  définir,  et  qui  est  cepen- 
dant très  réelle.  Si  nombreuses  que  soient  les  apôtres  politiques 
du  féminisme  et  ses  apôtres  littéraires,  beaucoup  de  femmes  ne 
prennent  aucune  part  aux  revendications  de  leurs  sœurs  :  elles 
TOME  xxxvir.  —  1907,  43 


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674  REVUE  DES  DEUX  MONDES.  ] 

ne  font  pas  de  discours,  elles  demeurent  éloignées  des  réunions, 
des  meetings,  des  comités:  ce  sont  des  fepjmes  de  la  société; 
elles  ne  chercheront  jamais  à  être  électrices  ou  éligibles;  même 
elles  ne  tiennent  pas  à  le  devenir,  et  les  devoirs  qui  leur  incom- 
beraient, si  ces  réformes  se  réalisaient,  les  épouvanteraient;  si 
Tadultère  leur  semble  naturel,  elles  ne  pratiqueront  jamais  non 
plus  cependant  Tamour  libre.  Néanmoins,  les  idées  féministes  les  < 
ont  touchées,  effleurées  :  elles  en  ont  emprunté  ce  qui  leur  a 
paru  le  plus  commode  et  le  plus  agréable  :  une  certaine  liberté 
d'allures  et  de  langage,  une  certaine  affectation  de  «  garçonisme  » 
jusque  dans  le  costume,  une  certaine  tendresse  pour  les  théories 
antireligieuses  et  révolutionnaires,  une  indulgence  illimitée  pour 
les  pires  faiblesses  de  Tamour,  enfin  une  paâsion  peut-être  exa- 
gérée des  sports,  toutes  choses  que  nos  mères  et  nos  aïeules 
ignoraient  :  ce  qui  ne  les  empêchait  pas  d'être  spirituelles,  jolies 
et  bonnes,  de  savoir  causer,  et  de  posséder  une  excellente  santé. 

Il  est  dés  femmes  qui  ont  fait  moins  de  bruit,  et  plus  d'ouvrage, 
et  qui  continuent,  mais  il  ne  convient  pas  de  les  appeler  des 
féministes.  C'est  un  terme  équivoque,  suspect,  qui  éveille  la 
défiance  et  qu'elles  repousseraient.  Elles  lie  travaillent  pas  pour 
elles;  ce  n'est  pas  un  intérêt  personnel  qui  excite  leur  activité  et 
guide  leurs  efforts,  mais  seul  l'intérêt  des  autres,  hommes, 
femmes  ou  enfans;  elles  ne  se  soucient  pas  qu'il  leur  soit  per- 
mis un  jour  de  voter,  ou  bien  d'être  éligibles,  ou  bien  de  chan- 
ger le  mariage  en  une  union  capricieuse  et  inconstante  ;  elles  ne 
s'efforcent  pas  d'embrasser  sur  cette  terre  le  plus  possible  de 
bonheur  égoïste  ;  elles  tentent  uniquement  de  réparer  les  injus- 
tices du  sort,  de  rapprocher  des  classes  que  séparent  les  condi- 
tions de  la  fortune  et  les  inégalités  de  la  vie,  de  diminuer  les 
'  souffrances.  Sans  être  le  moins  du  monde  des  rétrogrades,  elles 
ne  sont  ni  antireligieuses,  ni  révolutionnaires,  et  veulent  recon- 
struire au  lieu  de  détruire,  tout  en  s'inspirant  des  nouvelles  néces- 
sités de  l'évolution  moderne.  Loin  de  créer  et  de  cultiver  un 
antagonisme  entre  la  femme  et  l'homme,  elles  veulent  qu'ils 
s'unissent  tous  deux  pour -combattre  les  maux  de  la  société. 
Loin  de  vouloir  rendre  plus  fragiles  et  moins  nombreux  les  liens 
de  la  famille,  au  point  de  la  supprimer,  elles  croient  que  la 
famille  est  la  base  môme  d'une  patrie  civilisée.  Rien  de  com- 
mun entre  cette  action  féminine  qui  est  sociale,  dans  le  sens  le 


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ŒUVRES   SOCIALES   DES   FEMMES*  67S 

plus  large  et  le  plus  beau  du  mot,  et  Taction  féministe,  qui  est 
individualiste.  C'est  avec  f aison  qu'on  a  pu  écrire  que  si  en  Amé- 
rique le  féminisme  est  presque  toute  l'action  féminine,  en  France 
l'action  féminine  s'exerce^  en  dehors  du  féminisme  (1). 

Le  christianisme  avait  relevé  la  femme  du  rang  misérable 
d'esclave  et  de  créature  de  plaisirs  où  la  réduisait  l'antiquité 
finissante,  et  il  lui  avait   donné   le   sentiment   de  sa  dignité.. 
L'Église  commençante  l'honora,  la  reconnut  apte  à  l'action  et 
au  gouvernement,  lui  fit  exercer  au  foyer  une  autorité  que.  les 
lois  ont  consacrée  et  les  mœurs  accrue  (2).  Pendant  de  longs 
siècles  cette  action  circonscrite  au  foyer  parut  aux  meilleurs 
esprits  la  seule  qui  lui  convînt,  et  c'est  en  effet  une  raison  noble 
de  vivre  que  de  maintenir  une  famille  après  l'avoir  créée,  de 
former  sçs  enfans  après  les  avoir  mis  au  monde  et  de  faciliter 
par  un  absolu  dévouement  la  tâche  de  l'homme  à  qui  l'on  est 
uni.  Joseph  de  Maistre  ne  pouvait  rien  imaginer  de  plus  beau 
qu'une  honnête  femme,  a  Les  femmes,  écrivait-il  à  sa  fille,  n'ontfait 
aucun  chef-d'œuvre  dans  aucun  genre...  mais  elles  font  quelque 
chose  de  plus  grand  que  tout  cela...  c'est  sur  leurs  genoux,  ma 
chère  enfant,  que  se  forme  ce  qu'il  y  a  de  plus  excellent  dans  le 
monde,  un  honnête  homme  et  une  honnête  femme.  »  Mais  les 
années,  en  se  succédant,  ont  amené  de  profonds  changemens 
dans  le  monde  ;  des  doctrines,  les  unes  brutales,  les  autres  per- 
fides, sont  apparues  qui  toutes  concouraient  à  saper  les  bases 
mènaes  de  la  société,  famille,  patrie,  religion  ;  en  même  temps 
des   questions  ouvrières  surgissaient  qui  jusqu'alors  n'avaient 
préoccupé  que  des  spécialistes  et  qui  maintenant  devenaient  des 
questions  vitales  pour  le  pays.  Le  sens  social  fut  éveillé  chez  les 
femmes.  Rien  de  ce  qui  intéressait  la  société  ne  put  leur  demeu- 
rer étranger.  Si  fervente  que  fût  au  foyer  leur  action,  elles  com- 
prirent que  cette  action  devait  s'étendre  en  dehors  de  ses  limites 
habituelles,  s'exercer  dans  la  société,  et  par  là  dans  toute  la 
nation.  Il  y  avait  des  classes  où  la  famille  n'existait  plus  :  elles 
devaient  l'y  rétablir  ;  il  y  en  avait  d'autres  où  les  enfans  étaient 
sans  protection  à  la  fois  contre  les  maladies  physiques  et  les  mar 
ladies  morales:  elles  devaient  les  sauver;  il  y  avait  des  hommes 
sans  travail,  des  jeunes  filles  dont  l'innocence  était  honteuser 

(i)  La  Femme  catholique  et   la    démocratie  française,   par    la    vicomtesse 
d*Adhémar  (Pemn,  éditeur),  p.  278. 

(2;  Etienne  Lamy,  la  Femme  de  demain  (Perrin,  éditeur). 


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676  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ment  exploitée,  il  y  avait  de  jeunes  femmes  qui  ne  savaient  où 
abriter  et  reposer  dans  cet  immense  Paris  leurs  membres  fati- 
gués: elles  devaient  donner  aux  uns  du  travail,  préserver  les 
autres  et  leur  procurer  un  asile.  Pendant  longtemps  elles  ne 
s'étaient  occupées  que  des  œuvres  de  bienfaisance  :  elles  aidaient 
les  communautés  religieuses  qui  créent  des  ouvroirs,  des  crècbes, 
des  patronages  :  elles  en  créaient  de  leur  côté.  On  ne  songeait 
alors  qu'à  l'assistance  de  la  misère,  et  Ion  croyait  que  les  œu\Tes 
de  bienfaisance  y  sufûraient. 

En  admettant  que  la  bienfaisance  fût  l'unique  moyen,  le 
nombre  de  ces  œuvres,  si  grand  qu'il  soit  déjà,  eût-il  jamais  été 
suffisant?  Les  communautés  religieuses,  plus  encore  que  des 
sociétés  laïques,  les  fondaient  et  les  dirigeaient;  la  loi  chassant 
les  communautés,  que  devenaient  les  œuvres  ?  Maintenant  d'ail- 
leurs l'expérience  démontrait  que  les  œuvres  de  piété  et  de  bien- 
faisance n'étaient  pas  les  seules  qu'il  fallait  soutenir,  ni  peut- 
être  les  plus  immédiatemeut  importantes.  A  côté  des  pauvres, 
qui  vivent  de  la  pau\Teté,  se  rangeaient  les  travailleurs,  qui  ne 
vivent  pas  de  leur  travail  ou  qui  veulent  en  mieux  vivre.  Ce 
monde  du  travail  fut  révélé  aux  femmes,  monde  immense  où  la 
femme  s'épuisait  comme  l'homme,  tourmenté  par  le  besoin.  Tin- 
fortune,  le  désir,  la  détresse,  la  haine;  un  monde  qui  était  tout 
l'avenir,  mais  un  avenir  chargé  de  menaces.  Ce  n'était  ni  parla 
charité  ni  par  l'aumône  qu'il  fallait  compter  agir.  De  quelle 
utilité  seraient  la  charité  et  l'aumône  pour  remettre  en  honneur 
des  principes  et  des  traditions  qui  ont  fait  la  France?  Ce  n'était 
pas  non  plus  par  la  charité  et  l'aumône  qu'il  fallait  aller  au 
peuple.  11  fallait  se  donner  soi-même  tout  entier.  Au  reste,  une 
notion  nouvelle  pénétrait  les  esprits,  qui  remplaçait  la  notion 
de  l'aumône. 

Le  mot  de  charité  a  perdu,  presque  complètement,  son  sens 
primitif:  dans  la  langue  courante,  il  se  confond  avec  le  mol 
d'aumône.  Faire  la  charité  c'est  faire  l'aumône.  Or  l'aumône  est 
trop  souvent  pour  ceux  qui  la  pratiquent  un  moyen  facile  de  se 
débarrasser  rapidement  des  devoirs  que  leur  impose  leur  situa- 
lion  envers  les  malheureux.  11  est  convenu  qu'une  certaine  for- 
tune oblige  à  un  certain  chiffre  d'aumônes:  tant  de  revenus,  tant 
d'aumônes. 

Que  de  personnes  sont  en  paix  avec  elles-mêmes  et  vont  jus- 
qu'à s'estimer   profondément  et  se  louer,  parce  que  dans  leur 


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ŒUVRES    SOCIALES   DES    FEMMES.  G77  ^^ 

journée  elles  ont  remis. quelques  sous  aux  pauvres.  Cette  dîme  rj^ 

légère  prélevée  sur  les  biens  permet,  une  fois  qu'elle  est  versée, 
de  ne  plus  penser  à  ceux  qui  souffrent.  L'aumône,  d'autre  part, 
loin  de  supprimer  la  barrière  qui  sépare  le  pauvre  du  riche,  la 
reconnaît,  la  consacre  et  la  solidifie,  car  elle  laisse  toujours  sen- 
sible l'écart  des  rangs,  la  hauteur  souvent  môme  inconsciente 
de  celui  qui  donne  et  l'infériorité  de  celui  qui  reçoit  :  bien  plus, 
elle  les  rend  plus  sensibles  encore,  car  elle  entraîne  quelque 
humiliation  pour  celui  qui  en  est  l'objet.  Enfîn, — ,et  c'est  là  peut- 
être  le  grief  le  plus  grand  qu'on  puisse  lui  adresser,  —  elle  ne 
sert  à  rien  ni  de  rien  :  vite  épuisée,  elle  ne  soulage  qu'un  instant, 
ou  quelques  heures,  n'abolit  pas  la  pauvreté,  et  l'entretient.  Elle 
est  même  une  sorte  d'encouragement  à  la  paresse:  il  est,  dans 
toutes  les  grandes  villes,  des  individus  qui,  sûrs  de  recueillir 
toujours  de  droite  et  de  gauche  quelques  pièces  de  monnaie, 
aiment  mieux  mendier  que  travailler.  La  vraie  charité  chrétienne 
ne  consiste  pas  dans  l'exercice  de  l'aumône  :  elle  est  tout  entière 
dans  ces  paroles  du  Christ  :  Aimez-vous  les   uns   les   autres. 
S'aimer  les  uns  les  autres,  c'est  ne  plus  croire  qu'il  y  a  dai^s  la 
société  des  classes  formées  par  les  différences  de  naissance  ou  de 
ressources,  mais  croire  que,  si  haut  que  le  sort  vous  ait  placé, 
on  est  le  frère  plus  heureux  de  celui  à  qui  le  sort  est  dur  ou 
cruel  ;  s'aimer  les  uns  les  autres,  c'est  réaliser,  aussi  profondé- 
ment qu'on  le  peut,  la  fraternité  qu'enseignait  Jésus,  et  c'est 
s'entr'aider  toute  la  durée  de  l'existence. 

Cette  notion  nouvelle,  les  femmes,  mieux  que  les  hommes, 
pouvaieilt  et  devaient  la  comprendre,  l'adopter  et  la  mettre  en 
pratique,  parce  qir'elles  ont  une  plus  fine  sensibilité,  une  douceur 
native  de  manières  et  de  paroles,  une  innocente  et  spontanée 
habileté,  une  perception  plus  subtile  des  nuances,  une  grâce 
aussi,  qui  triomphent  des  susceptibilités,  des  défiances  et  des 
craintes,  si  nombreuses  et  si  faciles  à  éclore.  Et  ces  femmes, 
dont  je  voudrais  montrer  les  œuvres  de  la  façon  la  plus  vivante 
et  que  j'oppose  aux  féministes,  sont  justement  celles  qui,  péné- 
trées do  cette  idée,  ont  transformé  la  charité  en  véritable  action 
sociale,  ou,  si  Ton  veut,  ont  apporté  à  la  réalisation  des 
œuvres  de  justice  l'esprit  de  la  véritable  charité  chrétienne. 

On  conçoit  que  pour  exercer  cette  action  sociale,  il  faut  une 
préparation  préalable.  Chacun  peut  faire  l'aumône  :  mais  qui 
pourrait  du  jour  au  lendemain  exercer  une  action  sociale?  Le 


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678  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Congrès  général  des  femmes  catholiques,  qui  se  tint  à  Francf 
le  6  décembre  1904,  ne  manqua  pas  d'insister  sur  la  nécessit 
d'une  instruction  spéciale.  La  femme,  dit  une  de  ses  résolutions, 
qui  veut  pratiquer  l'action  et  coopérer  aiix  réformes  ouvrières, 
doit  avant  tout  se  former  elle-même  au  point  de  vue  social.  Or 
l'éducation  moderne  ne  prépare  guère,  —  si  l'on  n'ose  dire  nul- 
lement, —  la  jeune  fille  au  rôle  qu'elle  sera  désormais  appelée  à 
jouer.  On  lui  apprend,  à  l'ordinaire,*  la  littérature,  la  française 
surtout,  et  presque  pas,  ou  pas  du  tout,  les  étrangères,  un  peu 
de  sciences,  l'anglais  ou  l'allemand,  et  quelques  arts  d'agré- 
ment. C'est  le  bagage  qu  on  juge  suffisant.  Elle  est  destinée  au 
monde  :  elle  doit  posséder  ce  qui  fait  une  femme  agréable  et 
non  utile  aux  autres  :  avec  son  petit  viatique  de  connaissances, 
pour  peu  qu'elle  ait  de  lesprit  naturel,  elle  semblera  facilement 
très  au-dessus  des  autres,  sans  d'ailleurs  rien  savoir  de  plus.  On 
ne  pensera  jamais  à  lui  donner  une  culture  plus  étendue,  ou,  si 
'  l'on  y  pense,  ce  ne  sera  alors  que  pour  qu'elle  soit  une  intellec- 
tuelle, —  et  les  intellectuels  souvent  ne  sont  pas  intelligens  et, 
entre  ces  deux  maux,  on  doute  vraiment  lequel  est  le  moindre, 
ou  rignoranee  ou  l'intellectualisme.  —  La  plupart  du  temps 
même,  habituée  à  toujours  être  servie,  au  point  qu'elle  ne  pourra 
jamais  se  passer,  pour  s'habiller,  d'une  femme  de  chambre,  les 
soins  du  ménage  lui  resteront  étrangers,  comme  inférieurs,  di- 
minuans,  vils.  Que  lit-elle?  rien  qui  lui  «nseign^,  non  pas 
même  la  vie,  mais  seulement  le  fonctionnement  de  cette  société, 
de  ce  pays,  de  cette  patrie  dont  elle  est.  Elle  lit,  ou  les  romans 
d'une  fadeur  excessive,  romanesques  et  mensongers,  qui  compo- 
sent la  littérature  pour  jeunes  filles,  ou  au  contraire  ceux  qui 
exaltent  l'amour  coupable.  Quel  objet  absorbe  ses  forces?  la  danse, 
le  tennis,  l'équitation,  l'automobilisme.  Les  jeunes  filles  nesont 
pas  rares  aujourd'hui  qui  sont  champions  de  quelque  sport.  De 
tous  côtés  il  ne  leur  vient  que  des  ckrtés  fausses  sur  la  \*ie. 
Une  fois  mariée,  il  n'est  pas  fréquent  qu'une  jeune  femme  désire 
compléter  une  éducation  si  défectueuse...  Elle  appartient  au 
monde  :  le  monde  ne  permet  pas,  ne  laisse  pas  le  temps  qu'on 
lui  soit  infidèle.  Elle  vit  donc  presque  toujours  loin  des  réalités, 
dans  un  petit  cercle  dont  les  occupations  sont  futiles.  Des 
goûters,  des  thés,  des  dîners,  des  soirées,  des  visites,  de  longues 
stations  chez  les  couturiers,  les  modistes,  voilà  ce  qui  emplit 
son  existence.  Gembien  auront  ainsi  atteint  le  terme  de  leurs 


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ŒUVRES   SOCIALES    DES    FEMMES.  679 

Jours,  croyant    que    c'était    là  tout  l'univers,    et  qu'elles  ont 
vécu!'  ^ 

Les  pays  anglo-saxons  ont  été  les  premiers  à  ouvrir  pour 
les  femmes  et  les  jeunes  filles  du  monde  des  manières  d'écoles 
où  elles  pussent  se  former  en  vue  de  cette  action  sociale.   En 
1899,  un  riche  philanthrope,  JeanSimmons,  fonda  à  Boston,  le 
Simmons  Collège,  installé  dans  un  grand  hôtel  de  quatre  étages, 
tout  en  briques.   Son  but  était  de  procurer  aux   femmes  une 
instruction  et  une  formation  capables  d'élever  le  niveau  de  leur 
vie.  Chaque  pensionnaire  paie  de  275  à  300  dollars  par  an,  et 
habite  avec  une  autre  un  petit   appartement,   composé  d'une 
chambre  à  coucher,  d'une  salle  de  travail  et  d'une  salle  de  bains, 
dont  elles  font  elles-^mômes  le  service.  Quelques  bourses  sont 
offertes  aux  jeunes  filles  peu  aisées  par  Tadministration  ou  les 
amis  du.  collège;  à  d'autres  on  avance  les  frais  de  scolarité  et  de 
séjour.  Le  collège   en  effet  prépare  un  certain  nombre  de  ces 
jeunes  filles  à  pouvoir  remplir  des  fonctions,  par  exemple  celles 
de  secrétaires  ou  de  bibliothécaires.   Les  cours  ne  durent  pas 
moins  de  quatre  ans,  bien  que,  pour  des  élèves  remplissant  des 
conditions  déterminées,  ils  puissent  ne  durer  que  deux  et  même 
qu'un  an.  Le  collège  est  divisé  en  plusieurs  sections,  suivant  les 
carrières  que  veulent  suivre  les  jeunes  filles.  Mais  il  est  une  de 
ces  sections,  qui  n'a  pas  une  raison  d'être  aussi  précise,  aussi 
particulière,  mais  une  raison  plus  générale  :   la  section  d'éco- 
nomie domestique.  Celle-là  prépare  la  femme  uniquement  à  la 
direction  d'institutions  sociales  ou  à  l'administration  et  à  la  tenue 
d'une  maison.  Étude  de  l'enfance,  diététique  et  science  sanitaire, 
bactériologie,  biologie,  cuisine,  chimie  alimentaire,  couture  et 
travaux  manuels,  comptabilité  domestique  et  achat  des  provi- 
sions, construction,  aménagement,  décoration,  hygiène  de  la 
maison,  langues  étrangères  :  telle  est  la  variété  des  cours  qui  y 
sont  professés.  A  Londres,  l'Ecole  de  sociologie  et  d'économie 
sociale  a  nettement  résumé  son  programme  dans   ces  mots  : 
l'étude  pour  l'action.  Les  hommes  d'ailleurs  y  viennent  aussi 
bien  que  les  femmes.  Les  organisateurs  estiment  que  la  durée  des 
cours  doit  être  d'un  ai^.  Durant  les  trois  premiers  mois,  la  jeune 
fille  qui  se  destine  aux  œuvres  sociales  passe  cinq  jours  par 
semaine  à  l'office  de  la  Chari^y  organisation  Society,  association 
philanthropique  et  de  bienfaisance,  visite  les  diverses  institutions 
d'assistance  sociale  et  étudie  les  problèmes  économiques,  «  non 


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680  RFA'UE    DES   DEUX  MONDES. 

pas  SOUS  un  aspect  abstrait,  mais  au  fur  et  à  mesure  qu'un  cas 
précis  se  présente  à  1  observateur  (1).  »  Durant  les  trois  mois 
suivans,  elle  observe  et  pénètre  le  fonctionnement  de  l'assistance 
publique  dans  les  bureaux  de  bienfaisance.  Le  reste  de  Tannée, 
elle  étudie  la  vie  sociale  et  individuelle  et  le  gouvernement  de 
la  ville,  tout  en  se  livrant,  sous  la  direction  de  spécialistes»  à 
des  travaux    se   rapportant  directement  à  l'existence    sociale, 
comme   les  colonies  de    vacances,  Taccession    à  la  propriété 
de  la  maison,  l'enseignement  ménager,'  l'éducation  des  enfans 
infirmes,    les  classes  du  soir,  les  institutions  scolaires  de  pré- 
voyance,  la  visite  des  pauvres  envisagée  en  dehors  de  l'aumône. 
Ces  travaux  tout  pratiques  sont  accompagnés  de  cours  théoriques 
consacrés  à  l'intelligence  d'ouvrages  tels  que  :  la  République  de 
Platon,  le  Contrat  social,  de  Jean-Jacques,  la  Division  du  travail 
social,  de  M.  Durkheim,  les  Lois  de  Fimitation,  de  M.  Tarde,  la 
Psychologie  des  peuples,  de  M.  Gustave  Lebon,  —  mais  ce  ne 
sont  pas  ces  cours  théoriques   si  abstraits  qu'il  faut  peut-être 
louer  le  plus.  «   Les  organisateurs  reconnaissent  dans  une  ré- 
cente circulaire  que  leur  enseignement  [sociologique  ne  satisfait 
personne  (2).  »  Mais,  heureusement  pour  les  élèves,  la  plupart 
reçoivent  une  formation  moins  approfondie,  et  plus  appropriée 
au   rôle   qu'elles  veulent  jouer.  En    Hollande,    à  Amsterdam, 
M"*'  Boissevain  a  «  créé  une  École  d'éducation  sociale  pour  les 
personnes    des  deux   sexes  désireuses    d'acquérir  les  connais- 
sances sociales  susceptibles  de  leur  permettre  de  se  consacrer 
efficacement  au  soulagement  de  la    misère,    spécialement  en 
donnant  aux  pauvres  le  moyen  de  lutter  contre  les  difficultés  de 
la  vie  (3).  »  La  première  année  d'étude  est  consacrée  à  la  théorie,  — 
cours  et  conférences  sur  l'économie  politique,  l'hygiène  sociale, 
lalcoolisme,  les  lois  ouvrières,  les  syndicats  professionnels,  les 
logemens  ouvriers.  Une  fois  par  semaine  cependant,  les  élèves 
visitent  soit  un  hôpital,  soit  un  orphelinat,  soit  une  garderie. 
A  la  fin  de  cette  année  chaque  élève  choisit  la  branche  spéciale 
à  laquelle  il  désire  se  vouer. 

Il  n'existe  en  France  aucun  établissement  qui  corresponde  au 
Simmons    Collège    de  Boston,   ou  à  l'École  de    sociologie  et 

(1)  LÊducalion  sociate  de  la  femme,  p.  13,  Maurice  Baufreton  (tract  de  X Ac- 
tion populaire), 

(2)  Ibidem,  p.  16. 

(3)  Ibidem,  p.  16. 


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ŒUVRES    SOCIALES   DES    FEMMES.  681 

d'économie  sociale  de  Londres,  ou  à  l'École  d'éducation  sociale 
d'Amsterdam.  Nous  n'avons  pas  un  Collège  social  pour  femmes. 
M"*  Gahèry,  dont  nous  aurons  dans  un  autre  article  à  exposer 
l'œuvre  si  belle  créée  à  Charonne,  C  Union  familiale j  et  à  étudier 
l'âme  si  curieuse,  si  attachante  de  véritable  apôtre  du  peuple,  a 
bien  formé  le  plan  d'une  école  pratique  d'action  sociale,  dont  la 
base  serait  l'enseignement  ménager;  —  il  faut  entendre  par  là  la 
science  de  la  maison,  la  science  du  foyer,  la  science  familiale 
enfin  dans  toute  son  ampleur.  Elle  l'appelle  École  de  formation 
sociale,  «  Si  les  femmes  du  monde,  dit-elle,  apprennent  aujour- 
d'hui à  l'envi  le  métier  d'infirmières  pour  soigner  les  blessés, 
elles  n'ont  pas  un  moindre  besoin  d'un  apprentissage  méthodique 
pour  soigiier  les  plaies  sociales.  >»  EHle  voudrait  un  bâtiment  de 
trois  étages  :  au  rez-de-clfaussée  seraient  installées  les  œu\Tes 
économiques  les  plus  diverses;  au  premier  et  au  second  étage 
résideraient  les  élèves  ;  au  troisième  seraient  la  salle  de  cours  et 
de  conférences,  et  les  locaux  nécessités  par  l'enseignement  mé- 
nager, tels  que  buanderies,  séchoirs,  etc.  M"*  Gahèry,  sûpe  de 
trouver,  dans  les  subventions  de  diff'érentes  natures,  les  cotisa- 
tions et  les  recettes  d'exploitation,  les  ressources  nécessaires 
d'abord  à  la  construction  des  locaux  -  appropriés,  ensuite  au 
fonctionnement  annuel,  prétend  que  pour  réaliser  cette  école 
elle  n'a  besoin  que  du  terrain.  Pour  acquérir  ce  terrain,  elle 
veut  fonder  une  société  immobilière  dite  de  l'Union  familiale, 
avec  un  fonds  social  de  280  000  francs  divisé  en  500  actions 
nominatives  de  500  francs  chacune.  M.  Maurice  Beaufreton 
propose  le  programme  suivant  pour  une  année  (1)  : 

Trois  jours  par  semaine,  durant  tout  leur  séjour  à  l'école, 
les  élèves  suivraient  les  divers  cours  dont  se  compose  l'enseigne-* 
ment  ménager  :  histoire  et  méthodologie  de  la  science  ména- 
gère, hygiène  générale  et  alimentaire,  économie  domestique, 
psychologie  de  l'enfant  et  éducation  familiale,  cuisine,  lavage, 
repassage,  coupe  et  raccommodage^  nettoyages  divers,  soins  aux 
malades  et  pansemens,  etc. 

Un  autre  jour  de  la  semaine  serait  c<>nsacré,  le  premier 
semestre,  à  des  cours  théoriques  :  l'un  sur  l'économie  sociale 
en  général,  élant  donné  que  même  en  choisissant  spécialement 
tel  ou  tel  genre  déterminé  d'activité,  il  faut  se  garder  d'être 

(i)  UÊducalion  sociale  de  la  femme,  p.  29,  30. 

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682  REVUE   PES   DEUX   MONDES. 

exclusif  et  ne  pas  perdre  de  vue  la  place  exacte  que  doit  tenir 
dans  la  vie  sociale  Tœuvre  à  laquelle  on  se  voue.  Un  second  cours 
porterait  sur  Thistoire  du  mouvement  social,  parce  qu'il  esl 
impossible  d'agir  efficacement  aujourd'hui  et  de  préparer  demain, 
si  Ton  ne  connaît  les  causes  qui  ont  déterminé  le  présent,  les  ten- 
dances qui  permettent  de  présager  l'avenir.  Dans  deux  derniers 
cours  enfin  seraient  décrits,  d'une  part  la  technique  des  enquêtes, 
d'autre  part  l'évolution,  l'organisation  et  le  fonctionnement  des 
diverses  œuvres  d'éducation  populaire,  dont  nulle  personne 
occupée  d'action  sociale,  ne  doit  se  désintéresser.  Les  élèves  col- 
laboreraient encore  un  jour  par  semaine  aux  œuvres  sociales  qni 
auraient  été  adoptées  comme  terrain  d'expérience.  La  prome- 
nade hebdomadaire  leur  permettrait  enfin  de  comparer  ces 
œuvres  avec  toutes  celles  qu'elles  seraient  amenées  à  visiter.  Le 
second  semestre,  ainsi  que  le  font,  au  début  de  leur  seconde 
année  d'études,  les  élèves  de  l'École  d'éducation  sociale  d'Ams- 
terdam, les  jeunes  filles  préciseraient  l'œuvre  à  laquelle  elles 
entendraient  se  donner  particulièrement.  Elles  suivraient,  comme 
le  premier  semestre,  les  cours  ménagers  et  les  promenades 
sociales,  mais  elles  réserveraient  leur  collaboration  aux  asso- 
ciations dont  l'objet  serait  analogue  à  celui  qu'elles  auraient 
choisi.  Les  cours  théoriques  se  rapporteraient  également  à  cet 
objet,  les  élèves  pouvant  se  décider»  pour  des  leçons  sur  la 
coopération  de  consommation,  la  mutualité,  les  syndicats  pro- 
fessionnels, l'enfance  abandonnée  et  coupable,  l'assistance  pu- 
blique et  privée,  l'habitation  ouvrière. 

Et  comme  ces  leçons  absorberaient  moins  leur  activité  que 
les  cours  du  premier  semestre,  les  élèves  pourraient,  dans  des 
groupes  d'études,  utiliser  leurs  talens  d'enquêteuses  et  risquer 
des  essais  de  monographie. 

D^ns  bien  des  cas  peut-être,  la  période  d'un  an  serait  sus- 
ceptible de  réduction.  Ainsi  une  éducation  plus  restreinte 
serait  offerte  à  la  catégorie  si  nombreuse  des  bonnes  vo- 
lontés. 

Mais  ce  ne  sont  là  que  des  projets  encore. 

Si  nous  n'avons  pas  de  bel  établissement,  solidement  bâti, 
avec  de  belles  salles  affectées  chacune  à  un  service  unique  où  les 
femmes  puissent  apprendre  à  devenir  utiles  à  la  société,  du  moins 
il  y  a  des  œuvres  qui,  sans  prétendre  être  des  écoles,  cherchent 


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ŒUVBES    SOCIALES    Ï)ES    FEMMES.  683 

et  réussissent  à  les  instruire  en  vue  de  Taction  sociale.  Des  ini- 
tiatives privées  se  sont  élevées  çà  et  là,  p'our  ieur  enseigner  ce 
qu'elles  ignoraient. 

En  1900,  au  moment  de  l'Exposition,  un  congrès  de  femmes 
catholiques  s'était  tenu  sous  la  présidence  de  M"**  de  Bully,  à 
côté  d'un  congrès  protestant  et  d'un  congrès  socialiste  et  anti- 
religieux. Un  autre  congrès,  dit  Congrès  Jeanne  d'Arc,  se  réunit 
«n  1904.  Tous  les  deux,  en  proclamant  l'urgence  des  œuvres  so- 
eiales,  avaient  appuyé  sur  la  nécessité  qu'il  y  avait  de  donner  à 
la  femme  une  formation  spéciale.  Cette  idée  était  bien  dans  l'air, 
comme  on  dit.  A  la  vérité,  elle  n'était  pas  si  neuve  qu'elle  le 
semblait.  Lorsqu'en  1873,  M.  de  Mun  avait  organisé  définitive^ 
ment  l'Œuvre  des  Cercles  catholiques,  il  avait,  dans  la  plupart 
des  grandes  villes  françaises,  constitué  des  comités  de  dames 
patronnesses.  Ces  comités,  en  rapport  direct  avec  le  comité 
central  de  Paris,  devaient  collaborer  aux  œuvres  fondées  et  con- 
duites par.  les  comités  d'hommes,  tout  en  créant  des  œuvres  uni- 
quement féminines.  Les  femmes,  qui  en  faisaient  partie,  appre- 
naient déjà  ainsi  par  la  pratique  immédiate  à  exercer  une  action 
sociale.  Le  comte  de  Mun,  le  marquis  de  la  Tour  du  Pin  et  leurs 
collaborateurs,  les  instruisaient  et  les  guidaient,  instruction  et 
direction  augmentées  encore  par  des  conférences  nombreuses  et 
ce  qu'on  appelait  les  assemblées  provinciales  de  l'Œuvre.  Mais 
vers  1900,  il  y  eut  une  recrudescence  très  viv-e  de  l'action  fémi- 
nine, et,  à  proprement  parler,  plutôt  une  éclosion  luxuriante»  tant 
l'ardeur  était  générale,  l'enthousiasme  persévérant,  l'énergie 
avide  de  résultats.  C'egt  en  ce  temps  que  la  baronne  Piérard 
proposa,  aux  femmes  du  monde,  de  les  réunir  chez  elle,  dans 
son  hôtel  de  la  rue  d'Athènes,  à  certains  jours,  pour  entendre 
des  conférenciers,  dont  les  premiers  furent  MM.  Etienne  Lamy, 
Jules  Lemattre,  René  Doumic,  Ferdinand  Brunetière,  leur 
exposer  et  leur  expliquer  les  différentes  faces  du  rôle  social 
qu'elles  devaient  jouer.  Fille  d'un  grand  industriel  de  la  Seine- 
Inférieure,  M.  Desgenetais,  la  baronne  Piérard  avait,  tout  en- 
fant, vu  régner  dans  les  usines  de  son  père  l'harmonie  la  plus 
profonde  entre  les  ouvriers  et  les  patrons  :  elle  croyait  cette  har- 
monie possible  entre  les  classes  jusqu'alors  les  plus  opposées,  et 
elle  espérait  qu'il  lui  serait  peut-être  dans  l'avenir  accordé  de 
contribuer  à  la  répandre.  Elle  devait  plus  tard ,  avec  des  asso- 
ciées dévouées,  concevoir  et  réaliser  une  œuvre  populaire  toute 


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r--} 


681  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


pratique,  la  Mmson  sociale  :  elle  commença  par  apprendre  aux 
femmes  leur  devoir.  Quand  on  écrira  Thistoire  de  notre  société, 
et  plus  particulièrement  Thistoire  de  la  société  féminine,  comme 
aujourd'hui  Ton  écrit  Thistoire  féminine  du  xviii^  siècle,  il  appa- 
raîtra clairement  quelle  place  y  aura  tenue  l'hôtel  de  la  rue 
d'Athènes.  Il  est  facile  de  rire  en  disant  qu'on  y  a   beaucoup 
parlé,  qu'on  n'y  a  même  rien  fait  d'autre  et  qu'il  est  toujours  aisé 
de  résoudre  la  question  sociale  par  des  discours,  ou  de  présenter 
en  termes  fleuris,  sous  les  aspects  les  plus  engageans,  une  mis- 
sion ardue,  pénible,  ingrate.  Ce  qu'on  ne  doit  pas  oublier,  ce 
qu'il  faut  même  admirer,  c'est  que  pour  la  première  fois  vrai- 
ment, en  définissant  à  des  femmes  du  monde,  comme  l'a  écrit 
M.  Georges  Goyau,  «  le  devoir  social  et  les  exigences  créées,  soit 
par  les  misères  nouvelles,  soit  par  une  plus  exacte  connaissance 
des  conditions  économiques,  »  en  opposant  aux  thèses  socia- 
listes «  les  linéamens  d'une  autre  solution  positive,  concrète, 
pratique,  se  réclamant  du  catholicisme,  »  on  créa  un  grand  mou- 
vement d'opinion,  d'où  naquirent  des  initiatives  heureuses,  d'où 
germèrent  des  dévouemens,  et  nous  verrons  bientôt  que  l'organi- 
satrice de  ces  conférences  fut  une  des  premières  à  passer  de  la 
théorie  à  la  pratique.  Qu'on  çoit  assez  curieux  pour  ouvrir  le 
livre  :  Idées  sociales  et  faits  sociaux  (1)  où  furent  réunies,  avec 
ime  introduction  de  M.  Goyau,  les  conférences  de  l'année  1902: 
la  Question  sociale  et  le  devoir  social,  le  Socialisme  et  son  évolu- 
tion, l'Organisation  professionnelle,  le  Catholicisme  et  le  Socia- 
lisme, la  Protection  légale  et  la  liberté  du  travail,  Vingt  ans  de 
vie  sociale,  tels  sont  les  titres  des  différentes  leçons.  Elles  révé- 
laient à  un  auditoire  considéré,  jusqu'alors,  avec  raison  peut- 
être,  comme  légèrement  frivole,  des  questions  de  la  plus  haute 
importance,  mais  pourtant  ignorées,  ou  dédaignées,  ou  connues  à 
travers  mille  préjugés  et  mille  idées  préconçues  :  elles  disaient 
de  dures  vérités,  elles  montraient  de  lourdes  responsabilités,  et 
elles  commandaient  des  tâches  sévères.    Un  conférencier  con- 
seillait à  ces  femmes  d'aller  à  l'ouvrier  avec  une  intelligence 
aussi  grande  que  possible  de  sa  mentalité  actuelle,  la  charité 
ne   pouvant  plus  suffire,  si  grandes  fussent  les  choses  Cfu'elle 
eût  accomplies  dans  notre  pays,  et  les  ouvriers  demandant  bien 
plus  la  justice  que  la  charité.  Un  autre,  en  leur  exposant  que 


(1)  Fontemoing,  éditeur. 


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(EUVRES    SOQALES   DE&   FEMMES.  685 

l'idée  socialiste  était  presque  aussi  vieille  que  Thumanité,  leur 
résumait  les  formes  multiples  de  la  doctrine.  Un  troisièùie  leur 
faisait  Thistorique  de  l'organisation  professionnelle  depuis  la 
France  du  xiu«  siècle  jusqu'à  nos  jours  et  leur  rendait  clair  le 
fonctionnement  des  syndicats.  M.  Charles  Combes  dégageait  les 
thèmes  fondamentaux  du  socialisme  et  du  catholicisme  et  ensei- 
gnait à  combler  le  fossé  que  tant  de  malentendus  ont  creusé 
entre  la  religion  et  la  démocratie.  M.  Dufourmantelle  expliquait 
la  conception  nouvelle  et  plus  juste  du  contrat  de  travail  et  les 
interventions  protectrices  du  législateur  qu'elle  a  déterminées. 
Un  ingénieur  des  arts  et  manufacture^  apportait  les  conseils  et 
les  observations  de  l'expérience  qu'il  avait  acquise  par  vingt 
années  vécues  dans  une  usine.  D'autres  enfin  étudiaient  l'idée 
syndicale,  les  syndicats  agricoles,  la  femme  ouvrière,  l'appren- 
tissage, et  toujours  ces  conférences  se  terminaient  par  une  con- 
clusion où  les  femmes  apprenaient  ce  que  sur  tel  ou  tel  terrain 
d'action  elles  pouvaient  et  devaient  tenter  et  exécuter.  Chaque 
femme  ainsi  prenait  conscience  d'un  certain  degré  de  responsa- 
bilité dans  l'origine  de  telle  détresse  à  laquelle  elle  portait  ses 
aumônes;  elle  reconnaissait  que  d'acheter,  que  de  consommer, 
ce  n'était  pas  seulement  une  satisfaction  individuelle,  mais  une 
fonction  sociale,  et  qu'elle  se  trouvait,  elle,  comme^'acheteuse, 
comme  consommatrice,  à  la  cime  de  ce  formidable  édifice  éco- 
nomique si  pesant  pour  ceux  qui  sont  à  la  base.  Cette  pau- 
^  vresse  dont  elle  visitait  le  taudis  était  victime  d'une  entrepre- 
neuse, qui  dépendait  à  son  tour,  économiquement,  de  l'un  des 
magasins  dont  elle  était  la  cliente.  Cette  enfant  qu'avaiei^t  ané- 
miée de  trop  longues  veilles  avait  été  retenue  à  la  tâche  par 
sa  patronne  pour  des  commandes  trop  urgentes,  c'est-à-dire 
trop  tardives  :  et  ces  commandes  avaient  peut-être  été  juste- 
ment faites  par  la  femme  qui  venait  les  secourir.  La  préoccu- 
pation d*autrui  netalt  plus  l'occupation  d'une  heure  détermi- 
née, de  l'heure  consacrée  à  l'aumône;  elle  devenait  l'assise 
même  de  l'existence.  Et  dans  une  âme  ainsi  éclairée,  c'était 
presque  la  conception  même  de  la  vie  qui  était  en  passe  de  chan- 
ger... Ces  conférenciers  qui  promenaient  leurs  auditrices  à  tra- 
vers les  idées  sociales  et  les  faits  sociaux  travaillaient  à  faire 
s'aimier  les  hommes  entre  eux,  non  d'un  amour  théorique,  va- 
gue, philanthropique,  mais  d'un  amour  agissant  et  durable,  parce 
qu'on  ne  s'aimerait  qu'après  s'être  connv s.  et  parce  que  s'échan- 


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686  REVUE   DES   DEUX    MONDES. 

géraient  perpétuellement  le^  occasions  de  se  connaître  mieux  (ij. 
Le  succès  fut  considérable.  Des  esprits  chagrins  ou  railleurs 
ont  pu  insinuer  que  c'était  là  un  snobisme  nouveau,  le  snobisme 
social.  Les  snobismes  ne  durent  pas  :  ils  meurent  vite  et  sont 
vite   remplacés.  Celui-ci  a  si  fortement   duré   qu'il   faut  bien 
admettre  qu'il  n'en  était  pas  un.  D'autres  groupes  se  formèrent: 
le  groupe  que  patronnait  M""*  la  comtesse  de  Brissac,  sous  la  de- 
vise Tradition-Progrès,  et  qui  se  réunissait  dans  la  salle  de  la 
Société  d'Encouragement  :  là  pariaient  MM.  de  Lamarzelle,  de  Ro- 
sambo,  D^aire,  Mayol  de  Lupé.  Et  encore  l'institut  breton,  Cha- 
teaubriand-Brizeux,  ou  la  Ligue  des  Françaises.  Mais  ici  la  poli- 
tique, très  rapidement,  eut  plus  d'importance  que  l'action  sociale. 
Le  mouvement  s'étendit  à  la  province.  Il  y  eut  dans  le  Centre 
V Union  des  Femmes  chrétiennes  de  la  Loire  ^  à  Reims  la  Ligttt 
des  Femmes  rémoises,  à  Nancy  la  Ligue  des  Femmes  lorraines. 
Le^  mêmes  questions  étaient  étudiées,  le  même  but  poursuivi. 

Ce  fut  la  première  étape  du  mouvement  féminin.  Les  iemmes 
ne  savaient  rien  de  la  vie  sociale  :  on  leur  avait  fait  toucher  leur 
ignorance  et  on  leur  avait  montré  ce  qu'elles  ne  soupçonnaient 
pas.  Tous  ces  dévouemens  qu'avaient  éveillés  les  paroles  des 
conférenciers,  comment  allait-on  les  grouper  et  les  orienter? 
On  ne  pouvait  pas  uniquement  s'en  tenir  à  la  théorie  :  il  fallait 
passer  à  l'action.  V Action  sociale  de  la  Femme,  fondée  par 
M"™*'  Chenu,  fut  cette  seconde  étape;  non  pas  que  l'enseignement 
théorique  en  soit  banni  ;  au  contraire  il  y  tient  encore  une  grande 
place,  mais  il  se  complète  d'une  action  efficace.  Il  y  avait,  comme 
on  dit,  quelque  chose  à  faire.  On  voulut  faire,  ou  du  moins  tenter 
de  faire  quelque  chose. 

V Action  sociale  de  la  Femme  est  née  directement  des  confé- 
rences de  M™°  Piérard  :  elle  en  est  le  fruit  immédiat.  Ce  qui  ca- 
ractérise tout  d'abord  Y  Action  sociale  de  la  Femme  c'est  qu'elle 
reste  en  dehors  de  toute  politique:  elle  ne  «  fait  pas  de  poli- 
tique; »  voulant  unir,  elle  s'éloigne  de  la  politique  qui  divise. 
Elle  est  ensuite  exclusivement  laïque.  Certes  les  femmes  qui 
l'ont ^  créée  sont  catholiques,  et  catholiques  sincères  et  prati- 
quantes; mais  premièrement  elles  n'xidmettent  parmi  elles  ni 
prôtre,  ni  évêque,  ni  religieux,  et,  deuxièmement,  elles  ne  s'oc- 

(1)  Idées  sociales  et  Fails  sociaux.  Introduction  par  G.  Goyau,  Fontemoing. 


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ŒUVRES    SOCIALES   DES    FEMMES.  687 

cupent  pas  d'œuvres  religieuses.  Sortie  des  conférences  de  la  rue 
d'Athènes,  elle  garde  Tidée  maîtresse  qui  les  avait  inspirées  :  ren- 
seigner, comme  le  dit  le  tract  de  propagande,  la  femme  sur  son 
rôle  dans  la  société;  lui  faire  mieux  comprendre  comment  son 
action  peut  s'exercer  dans  la  famille,  dans  l'éducation,  dans  les 
professions,  d^ois  la  cité  ;  Taider  à  défendre  les  principes  sur 
lesquels  a  de  tout  temps  reposé  notre  vie  française,  l'intégrité 
de  la  famille,  la  dignité  du  mariage,  l'autorité  des  parens  en  ma- 
tière d'éducation.  Le  but  de  l'œuvre  est  intellectuel,  social  et 
familial  :  elle  doit  aider  la  mère  de  famille  à  réparer  le  passé, 
à  orienter  le  présent,  et  à  préparer  l'avenir.  C'est  une  œuvre 
d'éducation  des  plus  étendues,  touchant  à  tous  les  sujets  qu'une 
femme  et  une  mère  peut  avoir  à  connaître,  et  c'est  une  œuvre 
d'idées. 

On  voit  donc  tout  de  suite  en  quoi  consiste  l'enseignement 
théorique.  On  apprend  à  la  femme  qu'elle  a  une  mission  de  con- 
seil, de  dévouement  et  d'apaisement  h  remplir,  et  ce  sont  tou- 
jours des  conférenciers  qui  se  chargent  de  le  lui  apprendre.  Le 
titre  seul  des  conférences  d'une  année,  la  cinquième,  par  exemple, 
indique  bien  leur  généralité;  La  pensée  libre' et  la  libre  pensée ^ 
par  M.  G.  Fonsegrive;  Le  Rôle  musical  de  la  femme ^  par  M.  Vin- 
cent d'Indy  ;  L'État  père  de  famille,  par  le  comte  de  Las  Cases; 
J.M  Patience  de  la  femme  dans  t éducation,  par  M.  Arnould;  Ser- 
viteurs  d'hier  et  serviteurs  ^aujourd'hui,  par  le  marquis  de  Dam- 
pierre  ;  L Éducation  civique,  par  M.  Albert  Vandal;  L'Éducation 
du  sens  professionnel,  ^^v  M.  Jean  Brunhes;  La  Peur  de  vivre, 
par  M.  Henry  Bordeaux;  L'Êrfeica^iow  du  sentiment  religieux, 
par  M.  Lerolle;  La  Fraternité,  par  M.  Jules  Lemaître.  Et  si 
l'on  parcourt  toutes  les  conférences,  on  y  retrouve  les  mômes 
idées  qui,  réunies,  constituent  une  véritable  doctrine.  M.  Bru- 
net  ière,  dans  son  Discours  sur  les  deux  féminis?n^ s, /précise  le 
rôle  essentiel  de  la  femme;  il  y  a  trois  choses  dans  les  sociétés 
modernes  dont  la  conservation  est  principalement,  sinon  exclu- 
sivement, remise  aux  femmes  :  la  famille,  la  patrie  et  la  reli- 
gion. M.  Jules  Lemaître  veut  que,  pour  s'élever  et  se  maintenir 
en  dignité,  la  femme  ne  vise  pas  à  faire  l'homme,  mais  soit  au 
contraire  complètement  femme,  par  l'acceptation  totale  des  fonc- 
tions bienfaisantes  de  son  sexe,  par  ses  vertus  d'épouse  et  de 
mère,  par  cette  faculté  de  dévouement  et  le  don  des  consolations 
qui  sont  en  elle.  M.  Albert  Vandal  souhaite  que  la  femme  s'ap- 


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688  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

plique  à  dégager  et  à  remettre  en  honneur  toutes  nos  traditions 
vitales,  traditions  religieuses,  traditions  d'art  et  de  littérature, 
et  aussi  tradition  libérale,  celle  qui,  depuis  cent  dix  ans,  a  mis  en 
nous  une  aspiration  plus  précise  vers  un  idéal  de  liberté  et  de 
justice.  M.  René  Doumic  conseille  aux  femmes  d'enseigner  à  leurs 
fils  à,  vivre  non  pas  pour  eux-mêmes  et  pour  leur  propre  intérêt, 
mais  pour  le  bien  de  leur  pays.  M.  Maurice  Barrés  pense  que  c'est 
aux  femmes  surtout  à  favoriser  dans  Tâme  de  leurs  enfans  la 
poussée  des  ancêtres,  à  éveiller  chez  elle  et  à  nourrir  les  émo- 
tions héréditaires,  à  la  meubler  d'images  nationales  et  fami- 
liales. M.  Anatole  Leroy-Beaulieu  appelle  la  femme  à  la  défense 
de  la  liberté  d'enseignement  qu'elles  doivent  aimer  et  défendre 
comme  mères  de  famille,  pour  sauvegarder  leur  droit,  et,  ce  qui 
leur  tient  encore  plus  au  cœur,  le  droit  de  leurs  enfans.  Ce  ne  fut 
pas  seulement  à  Paris,  dans  la  salle  de  la  Société  d'Horticulture 
que  les  conférenciers  donnèrent  cet  enseignement.  Ils  allèrent  en 
province,  à  Toulouse,  à  Reims,  à  Nantes,  à  Besançon,  à  Nancy, 
à  Lyon,  à  Bordeaux,  à  Montpellier,  à  Marseille,  à  Nice.  En 
cinq  années,  dans  tout  le  pays,  il  fut  donné  cinq  cents  confé- 
rences. La  conférence  est  comme  une  semence  jetée.  Si  elle  a 
éveillé  la  curiosité,  l'intérêt,  la  semence  germera.  Des  femmes 
se  rassembleront,  échangeront  des  idées,  discuteront,  et  se  déci- 
deront à  agir. 

Mais,  pour  mériter  complètement  son  nom,  VAction  sociale 
de  la  Femme  ne  devait  pas  se  contenter  de  faire  parler  et  d'écou- 
ter: elle  devait  agir  elle-même.  Et  elle  agit. 

A  Paris,  tout  d'abord,  l'action  sociale  a  ce  que  sa  fondatrice 
appelle  des  réunions  d'études.  J'ai  eu  moi-même  l'occasion  de 
m'en  entretenir  naguère  avec  M""  Chenu  à  la  permanence  de 
l'œuvre,  rue  du  Rocher.  Ces  réunions  d'études,  auxquelles  pren- 
nent part  des  personnes  compétentes,  poursuivent  des  enquêtes. 
On  y  étudiait  alors  la  question  de  l'apprentissage  dan§  les  ateliers 
de  couture,  et  Ton  consultait  patrons  et  patronnes,  délégués  de 
syndicats  et  membres  de  la  Chambre  syndicale  de  la  couture 
parisienne.  Le  livre  y  était  aussi  un  objet  de  recherches  très  per- 
sévérantes; VAction  voulait  à  la  fois  augmenter  Tinfluencede  la 
bonne  presse  et  en  faire  exercer  par  la  femme  du  monde  une 
toute  nouvelle  sur  le  développement  de  la  saine  littérature.  On 
consultait  des  éditeurs,  des  directeurs  de  journaux,  des  écrivains. 
Une  enquête  sur  les  destinées  des  arts  religieux  motivait  une 


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-TW^'^'l 


ŒUVRES    SOCIALES   DES    FEMMES.  689 

protestation  contre  ta  Séparation,  qui  les  condamnait  à  la  déca- 
dence. 

L'œuvre  ne  limite  pas  son  action  &  Paris,  elle  Tétend  à  la 
province  et  à  l'étranger,  et  elle  y  parvient  par  un  double  moyen. 
Un  secrétariat  existe,  installé,  15,  cite  du  Retiro,et  ouvert 
chaque  jour  de  une  heure  et  demie  à  trois  heures.  Propageant 
à  la  fois  les  idées  et  les  documens,  et  groupant  toutes  les  bonnes 
volontés,  il  noue  avec  la  province  et  l'étranger  des  relations 
sans  cesse  plus  nombreuses  et  plus  solides.  Il  renseigne  et  se 
renseigne  tout  ensemble,  donnant  et  demandant,  oralemefnt  et  par 
correspondance,  tous  les  renseignemens  d'ordre  social,  familial 
et  intellectuel,  qui  intéressent  la  femme.  Il  met  les  différentes 
œuvres  sociales  en  rapport  entre  elles.  Supposons  que  dans  une 
petite  ville  on  veuille  fonder  un  syndicat,  une  mutualité,  ime 
caisse  dotale,  une  école  ménagère,  une  maison  de  famille,  un 
restaurant  féminin,  un  cercle  de  jeunes  filles,  des  cours  pro- 
fessionnels, une  caisse  de  retraites,  un  dispensaire,  un  bureau 
de  placement  honnête,  quelqu'une  enfin  de  ces  œuvres  qu'on 
appelle  sociales,  —  on  écrit  au  secrétariat;  il  envoie  des  statuts, 
des  instructions,  des  conseils,  résultats  du  travail  et  de  l'expé- 
rience; ou  bien  il  propose  comme  modèle  une  œuvre  qui  se 
trouve  dans  un  département  voisin  et  qui  est  prospère.  S'il  ne 
peut  répondre  de  lui-môme  aux  questions  qui  lui  sont  posées,  il 
mène  une  enquête  soit  en  France,  soit  à  l'étranger.  L'œuATe  une 
fois  constituée,  des  difficultés  surgissent-elles:  le  secrétariat  ex- 
plique la  façon  de  les  résoudre  et,  au  besoin,  s'il  l'ignore,  con- 
sulte dans  une  réunion  d'études  un  spécialiste  qui  soit  au  cou- 
rant de  ces  choses-là.  Si. les  difficultés  sont  trop  grandes,  et  si 
l'œuvre  périclite,  le  secrétariat  étudie  les  raisons  qui  en  causent 
la  ruine,  et  aide  à  la  relever  ou  à  la  transfonner.  On  veut  inau- 
gurer des  conférences  :  le  secrétariat  fournit  toutes  les  indica- 
tions utiles  et  procure  des  conférenciers  (1). 

Il  avait  ainsi  déjà  en  1904  répondu  à  6000  lettres  et  s'était 
mis  en  relations  avec  200  villes.  Il  avait  pénétré  dans  tous  les 
départemens,  et  en  Allemagne,  en  Belgique,  en  Suisse,  en  Au- 
triche, en  Italie,  en  Espagne,  en  Amérique.  C'est  ainsi,  —  pour 
ne  citer  que  ces  trois  résultats,  — que  sont  sortis,  de  V Action  sociale 
de  la  Femme  y  V  Union  mutualiste  des  femmes  de  France  y  les  Écoles 

(1)  Bulletin  de  V Action  sociale  de  la  Femme,  10  octobre  1902,  p.  157. 
TOMEXixvii.  —  1907.  44 


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C90  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ménagères,  et  Y  Œuvre  des  bons  livres.  M.  Leféburea  fondé,  il  y  a 
déjà  de  longues  années,  un  Office  central  des  œuvres  charitables 
qui  renseigné  très  sûrement  sur  tout  ce  qui  concerne  la  charité 
et  les  œuvres  d'assistance  catholiques  ou  autres.  Il  existe  à 
Londres  un  Women's  Instilute  qui  est  le  centre  d'un  grand 
nombre  dVieuvres  de  femmes.  Lp  secrétariat  veut  être  à  la  fois 
cet  Office  central  et  ce  Women's  Institute^  mais  un  principe 
rigoureusement  observé  le  dirige  dans  tout  ce  qu'il  fait:  c'est 
de  n'intervenir  que  prudemment  dans  une  œuvre  existante,  de 
ne  jamais  imposer  son  concours,  et  d'éviter  tout  conflit  par  la 
discrétion  et  le  tact.     - 

Des  comités  s'étaient  créés  après  des  conférences  en  pro- 
vince et  aussi  à  l'étranger  ;  —  comités  qui  sont  toujours  des 
cercles  d'études  au  moins  locales.  Le  secrétariat  ne  pouvait 
suffire  à  la  tâche  de  les  unir  entre  eux  et  avec  lui-même  par  des 
rapports  continus  :  il  fallait  un  organe  qui  les  mît  en  relation  et 
qui  répandît  dans-  toutes  les  villes,  où  il  y  avait  une  ramifica- 
tion de  l'œuvre  ou  des  adhérens,  ce  que  l'on  avait  fait  et  décidé. 
Cet  organe  fut  le  Bulletin. 

Les  premiers  numéros  qui  parurent  n'avaient  que  seize  pages 
et  donnaient,  à  peu  près  uniquement,  l'écho  des  conférences  et 
l'analyse  de  quelques  bons  ouvrages.  Le  P.  Piolet,  dans  un 
article  de  1902,  établissait  quel  devait  être,  à  son  avis,  le  plan 
définitif  du  bulletin  pour  qu'il  fût  l'organe  approprié  de  \ Action 
sociale  de  la  Femme.  Il  proposait  que  le  bulletin  contint  d'abord 
l'analyse,  et  parfois  la  reproduction  entière  des  conférences  de 
Paris  ou  de  province,  au  moins  les  plus  importantes  et  celles 
qui  avaient  ime  portée  plus  "  générale  ;  puis  la  monographie 
complète  d'une  œuvre  de  femmes  françaises  ou  étrangères,  de 
préférence  celles  que  l'on  peut  imiter  facilement,  ou  qu'il  est 
plus  important  de  connaître;  puis  la  chronique  de  Y  Action 
sociale,  son  mouvement,  ses  décisions,  sa  vie  presque  quoti- 
dienne, et  enfin  un  supplément  bibliographique  où  seraient 
résumés  et  recommandés  les  livres  les  meilleurs  de  littérature, 
de  philosophie,  d'histoire,  de  sociologie,  d'art,  de  science.  U 
pensait  avec  raison  que  l'influence  des  femmes  sur  la  littéra- 
ture est  considérable,  car  c'est  pour  elles  surtout  que  1  on  écrit; 
elles  constituent  la  classe  la  plus  nombreuse  des  lecteurs.  Or, 
remarquant  que  presque  tous  les  romans,  —  et  les  plus  achetés, 
—  traitaient  de  sujets  scabreux  et  renfermaient  les  descriptions 


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ŒUVRES    SOaALES    DES    FEMMES.  691 

les  plus  hardies,  il  en  concluait  que,  si  les  auteurs  continuaient 
à  écrire  et  les  éditeurs  à  vendre  de  pareilles  productions,  c'est 
que  les  femmes  les  désiraient.  Il  conseillait  donc  de  créer  tout 
un  mouvement  contre  la  littérature  malsaine,  en  faveur  de  la 
bonne.  Si  on  ne  voyait  plus  de  livres  immoraux  ni  danè  les 
mains,  ni  dans  les  salons  des  honnêtes  femmes  et  qu41s  fussent 
réservés  à  celles  qui  ne  le  sont  pas  et  à  leurs  amis,  ils  cesseraient 
vite  d'être  à  la  mode.  Les  femmes  achèteraient  les  livrés  recom- 
mandés par  le  Bulletin  de  l'action  sociale;  lôs  éditeurs  les  ven- 
draient ainsi  plus  facilement,  et  par  conséquent  en  publieraient 
davantage. 

Ce  plan  fut  en  somme  adopté  entièrement.  De  dix-huit  pages, 
le  Bulletin  fut  porté  à  vingt-quatre  et  même  à  trente-huit. 
Ouvrons-en  un  numéro,  au  hasard,  par  exemple  celui  du  20  dé- 
cembre 1904.  Dans  ses  trente-huit  pages,  il  contient  d'abord  la 
reproduction  in  extenso  d'une  conférence  de  M.  Jules  Lemaître 
sur  VÉffalité;pms,  sôus  la  rubrique  «  renseiguemens,  »  l'adresse 
d'oeuvres  féminines;  puis  une  chronique  de  l'action  sociale  de  la 
femme,  avec  sa  correspondance  et  le  compte  rendu  m  extenso 
de  l'exercice  1903-1904.  Suit  un  résumé  très  précis,  très  clair  et 
très  complet  qui  fait  connaître  V  Union  des  femmes  chrétiennes 
de  la  Loirey  son  but,  ses  efforts,  les  résultats  obtenus.  Et  c'est 
alors  le  bulletin  bibliographique  :  il  est  très  long  et  très  bien  ré- 
digé. Tout  d'afbord  les  livres  d'imagination,  un  roman  do 
M""  Bentzon,  des  vers  de  M.  de  Pomairols,  un  roman  étranger, 
et  un  roman  de  jeunes  filles;  puis  les  livres  de  philosophie  :  une 
nouvelle  édition  des  Pensées^  une  étude  de  M.  André  Baudrillart 
sur  saint  Paulin  évèque  de  Nole^  des  essais  de  M.  Besse  sur  la 
Philosophie  et  les  philosophes ^  un  Frédéric  Ozanam  de  M.  de 
Montrond,  V Histoire  des  persécutions  du  catholicisme  dans  l'État 
russe  de  M.  Gondal;  puis  les  livres  d'histoire  et  de  géographie: 
de  M.  Ernest  Daudet  sur  Héraut  de  Séchelles,  et  VÉmigratioUy 
de  M.  Gilbert  Stenger  sur  \ix  Société  française  pendant  le  Consulat ^ 
de  M.  Louis  Léger  sur  Moscou,  de  M.  Rousset  sur  La  guerre  de 
1870-1871  ;  puis  les  livres  d*études  sociales,  de  sciences  et 
d'hygiène  comme  Corporation  et  syndicats  de  M.  Fagniez;  et 
enfin  les  livres  de  musique  et  de  beaux-arts,  comme  Gossec  et 
la  musique  française  à  la  fin  du  XVIW  siècle  par  M.  Frédéric 
Hellouin.  À  ce  bulletin  bibliographique  s'ajoute  une  revue  des 
rerues,  non  pas  seulement  de  la  Revue  des  Deux  Mondes  ou  du 


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692  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Correspondant  y  mais  de  la  Réforme  sociale,  le  Devoir  des  femmes 
françaises,  les  Femmes  contemporaines,  et  des  revues  étrangères. 
Et  comme  ce  numéro  est  le  dernier  d'une  année,  sa  table  des 
matières  rappelle  les  conférences  données,  les  œuvres  sur  les- 
quelles on  a  fourni  des  renseignemens  pratiques,  les  livres  de 
toute  sorte  qui  ont  été  analysés  et  recommandés. 

Mais  ce  n'est  pas  tout;  j'oubliais  un  questionnaire  adressée 
tous  les  membres  ou  adhérentes  de  l'Action  spciale  en  province 
et  hors  des  frontières,  et  que  voici  : 

—  Qu'a-t-il  été  fait  dans  votre  arrondissement  comme  pro- 
pagande contre  le  divorce  auprès  des  enfans  et  des  adultes? 

—  A-t-on  enseigné  quelque  part  les  raisons  qui  militent  en 
faveur  de  l'indissolubilité  du  mariage? 

—  A-t-on  écrit,  prêté,  fait  lire  aux  enfans,  des  livres  mettant 
la  question  à  leur  portée,  et  les  préparant  à  avoir  une  opinion 
ferme,  l'âge  venu? . 

—  A-t-on  répandu  les  bons  romans  contre  le  divorce?  et  par 
quels  moyens  l'a-t-on  fait? 

—  S'est-on  assuré  du  concours  de  la  presse  locale  pour  cette 
campagne? 

—  Les  œuvres  locales  ont-elles  entrepris  de  réagir  contre  les 
idées  qui  acclimatent  celles  du  divorce? 

-^  A-t-il  été  répandu  images  et  chansons  faisant  ressortir  des 
exemples  de  dévouement  conjugal,  paternel  et  maternel  dans 
la  même  proportion  que  les  images  et  chansons  obscènes  sont 
répandues? 

—  S'il  n'y  a  rien  eu  de  fait,  par  quoi  pourrait-on  commencer 
le  plus  utilement  dans  votre  arrondissement? 

—  Cherchez  qui  vous  pourriez  intéressera  cette  propagande  et 
mettez- vous  en  rapport  avec  la  ligue  contre  la  licence  des  rues. 

—  Ne  pourriez- vous  avoir  quelque  influence  sur  les  artistes 
de  l'époque  à  ce  sujet?...  ainsi  que  sur  les  auteurs  et  écrivains?.. 
(L'iniluence  individuelle  peut  avoir  des  conséquences  considé- 
rables pour  Torientation  d'un  auteur,  pour  le  soutien  d'un  jour- 
nal illustré,  etc.) 

—  Qu'a-t-il  été  fait  ou  tenté  dans  votre  région  pour  venir  en 
aide  aux  œuvres  de  moralité  comme  la  protection  de  la  jeune 
fille,  les  cercles,  restaurans,  ouvroirs,  etc.? 

—  A-t-il  été  donné  des  pièces  de  théâtre  morales?  Ont-eOes 
été  encouragées? 


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ŒUVRES    SOCIALES   DES    FEMMES. 


693 


—  En  un  mot,  qu'y  a-t-il  à  faire  pour  former  le  jugement  et  la 
moralité  familiale  de  votre  pays  à  ious  les  degrés  de  la  société^ 
par  la  parole,  par  le  livre,  le  théâtre,  la  presse,  lïmage,  la  sur- 
veillance et  les  œuvres  de  protection  et  d'encouragement? 

Un  autre  de  ces  questionnaires  pris  dans  le  numéro  du 
20  novembre  1904  montrera  quelle  variété  ils  offrent. 

—  Qu'a-t-il  été  déjà  fait  dans  la  localité  pour  Y  enseignement 
social  de  la  femme  ? 

—  Quelle  est  l'initiative  la  plus  urgente  à  encourager?  que 
pourrions-nous  pour  elle?   / 

—  Pouvez-vous  prier  quelques  amies  de  répondre  à  ijos  ques- 
tionnaires pour  les  environs  ou  pour  les  quartiers  éloignés  de 
votre  ville  (si  celle-ci  est  trop  importante  pour  que  puissiez 
répondre  seule)? 

—  Quelles  sont  les  œuvres  locales?  Leur  but?  (Il  y  a  intérêt 
à  ce  que  jious  ayons  connaissance  de  toutes.) 

—  Quelles  sont  celles  susceptibles  de  comprendre  l'action 
sociale  de  la  femme  et  de  répandre  son  enseignement?  (Donner 
l'adresse  précise  de  celles  auxquelles  on  pourrait  envoyer  utile- 
ment des  bulletins  de  propagande.) 

Faisons  encore  un  pas  en  avant.  La  femme  a  reçu  tout 
d'abord  un  enseignement  social  purement  théorique;  ensuite, 
sans  abandonner  cet  enseignement  théorique,  elle  est  passée  à 
l'action,  mais  cette  action  est  demeurée  encore  du  seul  domaine 
intellectuel  et  moral.  La  femme  a  appris  aux  autres  les  connais- 
sances générales  qu'on  lui  a  apprises;  elle  conseille,  elle  fournit 
des  renseignemens,  elle  répand  des  idées  :  elle  reste  toujours  une 
dame  qui  ignore  peut-être  le  premier  mot  d'une  science  plus 
terre  à  terre,  mais  essentielle  pourtant,  la  science  ménagère.  On 
peut  discourir  fort  bien  du  devoir  social,  professer  une  doctrine 
fort  juste  sur  la  manière  de  le  remplir,  avoir  les  plus  grandes 
qualités  d'administratrice  ou  de  conseillère  de  sociétés  et  d'in- 
spiratrice d'œuvres,  et  ignorer  complètement  tout  ce  que  com- 
mande de  savoir  la  tenue  d'un  ménage. 

Et  c'est  im  cas  très  fréquent  chez  les  femmes  et  chez  les 
jeunes  filles  du  monde  et  de  la  bourgeoisie.  Montaigne  écrivait 
c<  que  la  plus  utile  et  honorable  science  et  occupation  d'une  mère 
de  famille,  c'est  la  science  du  ménage.  »  Et  la  science  du  mé- 
nage, c'est  tout  ce  qui  concerne  la  bonne  tenue  d'une  maison, 


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694  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

aussi  bien  la  cuisine  que  l*hygiène,  la  couture  que  réconon 
les  premiers  soins  aux  malades  que  le  lessivage.  On  ne  Tenseig^v 
pas  aux  jeunes  filles  riches  :  ce  sont  là  des  tâches  uniquement 
attribuées  aux  domestiques.  On  leur  apprendra  bien  à  ordonner 
un  menu  savamment,  mais  non  à  préparer  un  plat  très  simple. 
Il  est  convenu  dans  la  société  que  cette  cuisine,  dont  nous 
sommes  si  gourmands,  il  est  flatteur  d'inviter  des  amis  à  en 
savourer  Tart  et  l'habileté,  mais  qu'il  appartient  seulement  m\ 
petites  gens  d'en  connaître  et  d'en  pratiquer  eux-mêmes  quelques 
secrets.  Un  doigt  que  l'aiguille  a  marqué  de  piqûres  révèle  une 
humble  situation,  ou  d'humbles  travaux:  on  enseigne  bien  aux 
jeunes  filles  fortunées  quelques  points  de  broderie  élégans,  — 
mais,  une  fois  qu'elles,  les  ont  appris,  elles  s'empressent  de  les 
oublier.  Plus  âgées,  un  peu  fatiguées  de  la  vie,  elles  y  revien- 
dront peut-être,  pour  remplir  leur  oisiveté  forcée  en  exécutant 
«  de  petits  ouvrages.  »  Une  femme  aisée,  qui  repriserait  les 
chaussettes  de  ses  enfans  ou  raccommoderait  son  linge,  serait 
ou  dédaignée  ou  raillée  :  il  y  a  des  lingères,  des  ouvrières,  des 
servantes  pour  ces  travaux.  Seules  les  jeunes  filles  pauvres, 
sans  dot,  ont  le  droit  de  savoir  «  faire  leurs  robes  elles-mêmes.  ►> 
Elles  apportent  cette  science  dans  leur  corbeille,  mais,  comme 
elles  n'apportent  que  cela,  on  ne  voit  pas  que  les  prétendans 
accourent  moins  rares  ni  plus  enthousiastes  :  au  contraire.  Et 
c'est  plutôt  avec  un  air  de  pitié  qu'on  dit  en  les  proposant  aux 
jeunes  hommes  :  «  Et  puis  elle  fait  ses  robes  elle-même,  la 
pauvre  petite.  »  A  moins  qu'on  ne  mette  à  les  louer  un  extraordi- 
naire accent  d'admiration  qui  révèle  à  quel  point  Ion  est  stupé- 
fait qu'il  existe  de  jeunes  Françaises  possédant  ce  talent. 

Dans  les  familles  du  grand  monde,  le  persSnnel  domestique 
remédie  à  l'ignorance  de  la  maîtresse  de  la  maison,  et  Ton  sait 
qu'il  y  remédie  à  son  propre  avantage.  Mais  dans  un  ménage 
d'ouvriers,  si  la  femme  tient  mal  son  intérieur,  comme  per- 
sonne ne  la  remplacera,  elle  contribuera  à  éloigner  son  inaride 
cet  intérieur.  Un  souper  bien  accommodé,  une  chambre  bien 
nettoyée,  des  enfans  propres  le  retiendraient  chez  lui  :  s'il  trouve 
en  rentrant  de  Tatelier  un  souper  épouvantable,  une  chambre 
toujours  sale,  des  enfans  toujours  déguenillés  et  noirs,  il  ^ 
sauvera  très  vite  au  cabaret  où  il  y  a  de  .la  lumière,  des  amis, 
des  rires,  de  la  gaieté.  Or,  si  les  jeunes  filles  et  les  femmes  du 
monde   veulent  aller  au  peuple,  pour  lui  donner  les  moyens 


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ù^JdM 


ŒUVRES    SOCIALES   DES   FEMMES.  G9S 

d'améliorer. son  sort,  et  si,  commençant  par  le  commencement, 
elles  veulent  rendre  Tintérieur  de  famille  plus  agréable  et  y 
instaurer  les  principes  d'économie,  de  salubrité,  de  bonne  ali- 
mentation, comment  le  pourront-elles,  puisqu'elles  ignoreront 
tout  ce  qu'elles  voudront  apprendre  aux  autres? 

Une  femme,  M"*  Thome,  jugeait  extrêmement  souhaitable 
que  les  en  fans  du  peuple  apprissent  la  science  ménagère  et  que 
cette  science  leur  fût  enseignée  par  les  jeunes  filles  du  monde. 
.On  obtenait  ainsi  deux  heureux  résultats  :  d'une  part,  on  rappro- 
chait des  classes  trop  séparées,  de  l'autre  on  pouvait  espérer 
consolider,  dans  le  peuple,  la  famille  ébranlée,  si  l'on  rendait  la 
femme  de  l'ouvrier  une  femme  d'intérieur  et  une  bonne  mère. 
M"**  Thome  se  heurta  tout  de  suite  à  cette  difficulté  que  les 
jeunes  filles  du  monde  ignoraient  la  science  ménagère  :  il  fallait 
donc,  en  premier  lieu,  la  leur  apprendre  si  on  voulait  qu'elles 
pussent  ensuite  l'enseigner.  Elle  créa,  dans  ce  dessein,  une  œuvre 
qu'elle  appela  le  Foyer  et  qui,  après  avoir  occupé  divers  im- 
meubles, est  aujourd'hui  installée  rue  Vaneau. 

Rien  ne  désigne  le  Foyer  à  l'attention  du  passant;  la  mai- 
son qui  l'abrite  est  toute  pareille  aux  autres  maisons  de  la  rue. 
Il  me  semble  môme  qu'il  y  doit  être  un  peu  à  l'étroit  ;  car  il  est 
tout  entier  renfermé  dans  un  rez-de-chaussée  de  cinq  ou  six 
pièces,  une  cuisine,  un  ouvroir,  une  chambre  de  conférences, 
une  salle  à  manger,  un  petit  salon,  une  petite  bibliothèque,  un 
cabinet  de  toilette  ;  tout  cela  d'ailleurs,  très  clair,  très  blanc  et 
très  gai.  Pour  en  faire  partie,  il  faut  être  présenté  par  deux 
membres.  Un  jour  par  semaine,  les  membres  se  réunissent,  et, 
afin  qu'ils  soient  attirés  au  Foyer,  ils  peuvent  tous  les  jours  de 
quatre  à  six  heures  venir  y  goûter,  en  y  invitant  des  amies  : 
ainsi  le  Foyer  devient  un  centre  agréable.  Un  salon  de  lecture 
complète  ce  petit  cercle  féminin  :  on  y  donne  les  livres  en  lec- 
ture ou  en  location,  et  on  les  y  vend  aussi.  La  bibliothèque  n'est 
pas  encore  très  riche,  mais  elle  s'augmente  peu  à  peu. 

M"*  Thome,  qui  a  raconté  elle-même  la  fondation,  Tor- 
gaoisation  et  le  développement  de  son  œuvre  (i),  débuta  avec 
trois  élèves.  Les  élèves  maintenant  sont  nombreuses,  et 
M"'  Thome  a  dû  publier,  pour  les  tenir  au  courant,  un  bulle- 
tin qui  rend  compte  de  la  vie  du  Foyer,  en   même  temps  qu'il 

(1)  Le  Foyeff  p.  237.  Françaises,  Lecotfre,  éditeur. 


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696  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

publie  des  recettes  de  cuisine,  une  liste  de  livres  à  lire,  el  les 
concours  qui  mettent  en  rivalité  les  différentes  écoles  ménagères 
populaires. 

On  commença  par  un  cours  de  cuisine.  Un  professeur  con- 
fectionnait devant  les  élèves  quelques  plats  et  leur  en  expliquait 
la  théorie  :  les  élèves  prenaient  des  notes  :  c'était,  on  le  voit, 
un  véritable  cours,  un  cours  d'Université.  On  reconnut  vite  que 
la  méthode  était  mauvaise,  et  que  si  Tpn  devient  forgeron  en 
forgeant,  on  ne  devient  cuisinière  qu'en  cuisinant.  On  pro- 
cède autrement.  On  fixe  à  l'avance  un  menu,  et  chaque  jeune 
fille  reçoit,  à  son  arrivée,  la  recette  imprimée  du'  plat  qu'elle 
doit  exécuter  :  elle  achète  alors  les  comestibles  nécessaires  en 
visant  à  la  plus  stricte  économie,  puis,  revêtue  d'un  grand  ta- 
blier à  manches,  elle  exécute  son  plat.  Si  elle  est  encore  novice, 
des  maîtresses  l'aident  et  la  guident.  Une  d'entre  elles,  qu'on 
nomme  demoiselle  responsable,  et  que  désigne  un  nœud  sur 
l'épaule,  exerce  sur  ses  compagnes  une  sorte  de  direction  elde 
contrôle:  c'est  elle  qui  veille  à  ce  que  tous' les  plats  soient  prêts 
pour  l'heure  du  déjeuner,  compte  les  personnes  qui  déjeunent, 
met  le  couvert  et  garnit  la  table,  assure  la  propreté  constante 
de  la  cuisine  el  de  la  batterie.  Le  déjeuner  prêt,  quel  meil- 
leur moyen  de  vérifier  ce  qu'il  vaut,  sinon  de  le  manger?  Les 
jeunes  cuisinières  mangent  donc  les  plats  qu'elles  ont  préparés 
et  qui  composent  le  déjeuner.  Ce  déjeuner,  les  mères  peuvent  le 
partager  avec  leurs  enfans.  Au  cours  du  repas,  la  demoiselle 
respofisable  établit  ce  que  coûte  chaque  plat  et  à  combien  monte 
le  prix  total  du  déjeuner.  La  personne  qui  me  conduisait  à  tra- 
vers le  Foyer  m'a  montré  pendus  aux  murs  de  nombreux  menus 
exécutés  dans  ces  derniers  mois  et  mis  en  vente  à  10  centimes. 
La  plupart  étaient  très  simples,  quelques-uns  plus  compliqués, 
—  des  menus  sa  vans,  disait-elle,  —  mais  le  prix  total  était  tou- 
jours d'un  extraordinaire  bon  marché.  Les  petites  filles,  avant 
de  suivre  le  cpurs  de  cuisine,  suivent  un  cours  de  pâtisserie, 
comme  cours  d'initiation. 

L'enseignement  ménager  ne*  consiste  pas  uniquement  dans 
l'enseignement  de  la  cuisine.  Gomme  nous  l'avons  écrit  plus 
haut,  il  embrasse  tout  ce  qui  a  trait  à  la  tenue  d'une  maison.  II 
y  a  donc  d'abord  un  cours  qui  est  proprement  un  cours  de  tenue 
de  la  maison,  et  qui,  à  la  vérité,  n'a  rien  de  populaire  :  celles 
qui  y  sont  assidues  veulent  devenir  d'excellentes  maîtresses  de 

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ŒUVRES    SOCIALES    DES    FEMMES.  697 

leur  maison  à  elles,  et  on  les  forme  pour  cela.  Aussi  elles  y  ^ 
apprennent,  en  vertu  de  cet  axiome  que  les  bons  maîtres  font 
les  bons  serviteurs,  à  diriger  des  domestiques  et  à  organiser 
leur  ouvrage,  puis  la  comptabilité  ménagère,  Tentretien  des  ap- 
partemens  et  des  meubles,  et  aussi  à  recevoir.  Mais,  dans  un 
autre  cours,  on  n'apprend  au  contraire  qu'un  peu  de  cuisine 
populaire,  le  raccommodage,  la  coupe  des  vètemens  simples,  le 
repassage,  le  lessivage,  le  nettoyage,  tout  ce  dont  une  femme 
du  peuple  enfin  a  la  charge.  Pour  le  repassage,  les  élèves 
s'exercent  d'abord  sur  du  vieux  linge,  puis  sur  du  linge  qui  leur 
appartient,  et,  commençant  par  repasser  le  linge  plat,  elles  arri- 
vent progressivement  à  l'usage  de  l'empois.  Quant  aux  cours  de 
coupe,  ils  sont  faits,  pour  le  corsage  et  pour  les  robes,  par  une 
couturière,  de  la  façon  la  plus  pratique,  et  pour  les  layettes  et 
les  vètemens  d'enfans,  par  une  coupeuse  spéciale.  Il  y  a  encore 
un  tapissier  qui  enseigne  à  faire  pour  les  meubles  des  housses 
—  travail,  paraît-il,  fort  difficile,  —  à  draper  un  rideau,  à  poser 
une  tenture,  à  réparer  sommairement  les  meubles,  à  recouvrir 
une  chaise;  une  modiste  qui  enseigne  à  faire  des  chapeaux;  une 
brodeuse  qui  enseigne  tous  les  genres  de  broderie  ;  une  maî- 
tresse qui  enseigne  le  crochet  et  le  tricot. 

Le  rez-de-chaussée  de  la  rue  Vaneau  se  termine  par  une 
chambre  un  peu  plus  grande  que  les  autres.  Aux  murs  sont  ac- 
crochées des  planches  anatomiques,  un  lit  de  pansement  s'allonge 
dans  un  coin,  et  en  face  de  ce  lit  un  mannequin  articulé  fléchit 
sur  les  jambes.  C'est  là  que  sont  donnés  les  autres  cours  et  les 
conférences.  Le  docteur  Gibert  y  parla  une  année  de  l'hygiène 
générale  et  des  soins  de  l'enfance;  Tannée  suivante,  le  docteur 
Gascheau,  en  plusieurs  leçons  d'hygiène  et  de  médecine  pra- 
tique, expliqua  la  structure  et  le  fonctionnement  du  corps  hu- 
main, le  diagnostic  et  la  marche  des  principales  maladies  et  la 
manière  de  les  traiter.  Il  réserva  aussi  aux  jeunes  femmes  un 
cours  sur  l'allaitement,  les  maladies  et  l'hygiène  des  nouveau- 
nés,  cours  qu'une  religieuse  parachevait  eu  apprenant  à  habiller 
un  bébé,  à  le  baigner,  à  le  soigner.  Chaque  semaine  un  membre 
diplômé  de  la  Croix-Rouge  montre  aux  élèves  à  tendre  les  diffé- 
rens  bandages,  leur  inculque  les  principes  de  l'antisepsie,  leur 
enseigne  à  secourir  un  blessé,  à  aider  un  chirurgien.  A  ces  cours 
s'ajoutent  des  conférences  :  conférences  sur  les  guerres,  les 
traités,  les  grands  phénomènes  commerciaux,  les  événemens  de 


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698  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ia  semaine,  même  larchéologie.  Comme  les  femmes,  —  et  en 
cela  elles  ne  diffèrent  pas  beaucoup  des  hommes,  —  ignorent 
en  général  le  droit,  et  qu'elles  ont  souvent  à  résoudre  dans  leur 
existence  des  questions  importantes  de  droit,  M.  Max  Turmaflin, 
qui  s'est  consacré  si  activement  aux  œuvres  féminines,  exposa  ia 
condition  de  la  femme  dans  la  vie  sociale  et  la  condition  légale  de 
l'enfant.  Il  restait  encore  à  révéler  les  œuvres  utiles  qui  ne  sonl 
pas  connues.  Le  docteur  Blache  parla  ainsi  de  la  protection  de  ia 
première  enfance,  et  de  la  lutte  contre  la  tuberculose;  M.  Albert 
Mahaut,  des  aveugles;  M^^*  Chaptal,  de  la  protection  de  la  jeune 
fille;  M.  Flornoy,  des  métiers  et  des  professions;  M.  Cheysson,(le 
l'économie  sociale  à  l'usage  des  femmes  du  monde;  M.  Dédé,  dn 
rôle  social  de  la  mutualité.  Et  cet  enseignement  fut  toujours  com- 
plété par  la  visite  détaillée  des  œuvres  qui  avaient  été  décrites. 
Ce  qu'apprennent  ces  jeunes  filles  et  ce^  jeunes  femmes,  com- 
ment vont-elles  maintenant  l'apprendre  aux  autres,  aux  enfans, 
aux  jeunes  filles  et  aux  femmes  du  peuple?  Tout  d'abord  une  fois 
par  semaine,  le  jeudi,  les  élèves  du  Foyer  viennent  travailler  pour 
les  enfans  pauvres.  Chaque  jeune  fille  a  près  d'elle,  dans  l'ou- 
vroir,  une  enfant.  Le  Foyer  fournit  les  étoffes  et  chaque  jeune 
fille  habille  complètement  une  enfant.  Chemises,  pantalon, 
jupon,  robe  et  tablier,  elle  coupe  et  coud  tous  ces  objets  elle- 
même  sous  la  direction  d'une  maîtresse,  demandant  à  Tenfant 
de  l'aider  et  montrant  comment  l'on  taille  et  comment  Ton 
coud.  Pour  mettre  en  pratique  les  leçons  de  pansement,  elles 
s'en  vont  à  un  petit  dispensaire  du  voisinage,  où  on  utilise  leurs 
connaissances  et  où  elles  s'habituent  à  garder  leur  sang-froid 
pendant  les  opérations.  Elles  trouvent  ensuite  dans  une  école 
ménagère  populaire  ime  véritable  école  d'application.  C'est  là 
que,  prenant  contact  avec  les  enfans  du  peuple,  se  rapprochant 
d'elles  et  s'efforçant  de  détruire  toute  barrière,  elles  leur  en- 
seignent ce  qu'on  leur  a  enseigné,  la  cuisine,  la  couture,  la  coupe 
des  vt^temens,  le  nettoyage  de  la  maison  et  das  ustensiles,  le 
lessivage.  Enfin,  quelques  jeunes  ménages  ouvriers,  étant  ratta- 
chés au  Foyer  par  l'œuvre  dite  justement  «  des  jeunes  ménages,  >» 
—  et  qui  est  une  ramification  du  Foyer,  —  les  membres  du  Foyer 
leur  rendent  des  visites  tout  amicales,  pendant  lesquelles  elles 
les  conseillent,  soit  pour  élever  un  nouveau-né,  soit  pour  confec- 
tionner des  layettes,  soit  pour  leur  permettre  de  surmonter  les 
petites  difficultés  inévitables  de  la  vie. 


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ŒUVRES   SOCIALES    DES    FEMMES.  699 

Une  vive  approbation  a  accueilli  une  innovation  toute  récente 
du  Foyer.  M""  Thome,  écrit  M.  Max  Turmann,  «  avait  constaté 
qu'une  infirmité  trop  fréquente  des  femmes  d'œuvres  est  de  ne 
l^as  oser  parler  dans  les  œuvres  populaires  auxquelles  elles  se 
donnent;  c'est  presque  toujours  un  homme  qui  parle,  et  les 
hommes,  malgré  leur  bonite  volonté,  ne  rencontrent  pas  toujours 
la  note  désirable  :  une  mère  toucherait  bien  mieux  ces  cœurs  de 
mères  (1).  »  M"**  Thome  voulut  donc  habituer  la  femme  d  œuvres 
à  s'exprimer  avec  facilité,  et  leur  offrit  au  Foyer  un  enseignement 
qu'elles  répandraient  ensuite  dans  les  milieux  populaires  où  elles 
fréquentaient  plu^  spécialement  :  ainsi  elles  pourraient  ensuite 
éclairer  k  leur  tour  les  femmes  du  peuple  sur  les  choses  qui  leur 
sont  le  plus  utiles,  éducation  des  enfans,  choix  d'une  profession, 
épargne  ou  budget  ouvrier.  On  commença  ces  petites  causeries 
préparatoires  en  février  1905;  elles  avaient  lieu  le  vendredi  et 
durèrent  jusqu'en  avril,  et  ce  fut  M"*  de  Gourlet,  que  nous  re- 
trouverons encore  au  cours  de  ces  articles,  soit  qu'il  s'agisse  de 
la  Maison  sociale,  soit  qu'il  s'agisse  de  l'Œuvre  des  enfans  de 
France,  qui  se  chargea  des  six  premières.  Ces  six  causeries  trai- 
tèrent «  du  travail  de  la  femme  en  général,  du  travail  de  la  femme 
au  foyer,  du  travail  industriel  de  la  femme  à  l'atelier  ou  à  domi- 
cile et  des  métiers,  du  travail  industriel  de  la  femme  à  l'usine 
et  de  sa  législation,  des  professions  féminines,  et  du  travail  social 
die  la  femme  dans  les  classes  laborieuses.  » 

Ces  causeries  que  M"**  Thome  souhaite  établir  et  rendre  fré- 
quentes et  naturelles  entre  les  femmes  du  monde  et  les  femmes 
du  peuple,  on  peut  les  rapprocher  de  ces  cercles  d'études  de 
jeunes  filles  et  de  femmes  qui  se  sont  formés  sur  quelques  points 
de  la  France  et  qui  rassemblent  à  la  fois  des  personnes  de  con- 
dition aisée,  des  ouvriers  et  des  employés.  Quelques  jeunes 
filles  dévouées  à  l'œuvre  des  patronages  eurent  l'idée  de  se 
grouper  une  ou  deux  fois  par  semaine  pour  étudier  certaines 
questions  religieuses  ou  sociales,  dont  elles  s'avouaient  à  peu 
près  complètement  ignorantes,  très  embarrassées  qu'elles  étaient 
souvent  pour  répondre  aux  questions  que  leur  posait  un  enfant. 
On  devine  qu'elles  rencontrèrent  bien  des  difficultés  dont  les 
noLoins  grandes  ne  vinrent  pas  de  leurs  parens.  Une  d'entre  elles 

(1)  Initiatives  fémininesy  par  M.  Max  Turmann,  p.  272.  Lecoffre.  "" 


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700  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

M"*"  Divoire,  a  raconté  en  une  quinzaine  de  pages  (1),  sous  la  forme 
très  vivante  de  lettres  échangées  entre  plusieurs  amies,  au  prix 
de  quelles  peines  elle  réussit  dans  son  entreprise.  Elle  s'adresse 
donc  à  ses  amies, et  bien  qu'elle  les  croîe  assez  pareilles  à  elle-mêmî, 
elle  ne  peut  s'empêcher  d'être  fort  craintive,  en  leur  annonçant  son 
projet  :  fonder  un  cercle  d'études  sociales  pour  jeunes  filles.  Eue 
sent  bien  que  ce  titre  sévère  va  les  épouvanter.  Mais,  pour  calmer 
cette  épouvante,  elle  propose  un  exemple,  un  modèle.  Déjà  il 
existe  dans  une  grande  ville  de  l'Est  un  de  ces  cercles.  Dans  cette 
ville,  une  femme  qui  vivait  en  rapports  continuels  avec  la  classe 
des  travailleurs,  et  désolée  que  la  condition  des  ouvrières  fût  si 
pleine  de  dangers,  voulut  en  réunir  quelques-unes  d'abord  pour 
les  relever  moralement  et  pour  les  charger  ensuite  du  relève- 
ment moral  de  leurs  camarades.  Elle  fit  part  de  ce  dessein  à  une 
autre  femme,  qui,  elle,  fréquentait  surtout  des  jeunes  filles  riches 
ou  aisées.  Le  groupe  fut  constitué  :  il  comprenait  des  ouvrières, 
des  employées,  des  institutrices,  et  des  jeunes  filles  du  monde. 
On  commença  par  des  causeries  un  peu  sérieuses  :  la  timidité 
des  premiers  jours  s'évanouit  ;  les  unes  questionnaient,  présen- 
taient des  objections,  demandaient  des  explications,  les  autres 
répondaient.  Enfin,  en  février  1905,  on  put  organiser  définitive- 
ment un  vrai  Cercle  d'études.  On  détermina  la  méthode  de  tra- 
vail, on  fixa  la  liste  des  sujets  qu'on  étudierait  :  les  syndicats 
ouvriers,  l'hygiène,  le  repos  hebdomadaire,  la  ligue  sociale 
d'acheteurs,  l'esprit  démocratique,  le  mouvement  féministe,  les 
patronages  de  jeunes  filles.  Les  jeunes  filles,  —  elles  étaient  dix- 
huit,  —  se  renseignaient  dans  l'intervalle  des  séances  par  des 
enquêtes,  interrogeant  soit  le  secrétaire  d'un  syndicat,  soît  une 
directrice  d'école  ménagère,  soit  des  employées  de  magasins. 

Voilà  ce  que  d'autres  ont  pu  réaliser.  Et  M"°  Divoire,  quand 
elle  a  exposé  le  fonctionnement  de  ce  cercle,  attend  avec  un  peu 
plus  d'espoir  les  réponses  de  ses  amies.  Les  réponses  ne  tardent 
pas.  L'une,  qui  se  couche  tard,  se  lève  tard,  fait  des  ^^sites  et 
danse,  ne  conçoit  comme  devoirs  de  société  que  les  devoirs  mon- 
dains. L'autre  n'a  pas  davantage  le  temps  :  sa  mère  et  sa  grand'- 
mère  ne  pensent  qu'à  la  marier,  et  les  deux  préten'dans  entre  les- 
quels elle  hésite  n'aiment  pas  que  les  femmes  s'occupent  d'œuvres 
sociales.  Quant  à  la  troisième,  son  père  n'aime  pas  les  formes 

(1)  Françaises,  p.  103;  Un  Cercle  d'études,  par  Jeanne  Divoire.  Lecoffrc. 


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ŒUVRES    SOCIALES    DES    FEMMES,  701 

nouvelles  que  prend  la  charité  :  autrefois  les  femmes  fortunées 
visitaient  les  pauvres,  enseignaient  aux  enfans  le  catéchisme, 
tricotaient  pour  les  indigens  des  bas  ou  des  gilets  en  chaude 
laine,  soignaient  les  malades;  c'est  là  ce  qu'il  faut  continuer. 
M"'  Di voire  ne  trouve  enfin  pour  s'associer  à  elle  qu'une  amie. 
Tant  pis  :  on  essaiera  tout  de  même,  et  elles  essaient,  et  peu  à 
peu  elles  réussissent.  Mais  en  quoi  ont-elles  réussi?  Quels  ré- 
sultats ont-elles  obtenus?  On  pourrait  tout  de  suite  répondre 
que  le  plus  beau  résultat  obtenu  est  justement,  en  rapprochant 
des  jeunes  filles  de  tout  rang,  de  former  l'union  réelle  des 
classes.  Mais  il  faut  citer  aussi  des  exemples  dont  la  réalité  soit 
en  quelque  sorte  tangible,  et  j'en  citerai  deux  qui  me  semblent 
très  caractéristiques  et  dont  personne  ne  peut  contester  Futiliié 
immédiate. 

...  Un  membre  du  cercle,  une  jeune  femme,  fonda  une 
coopérative  pour  les  fruits.  Il  paraît  que  les  plus  beaux  fruits  du 
monde,  des  poires  savoureuses,  des  pommes  superbes,  mûris- 
saient dans  les  vergers  de  la  paroisse  et  ne  se  vendaient  pas  !  On 
ne  les  connaissait  pas!  Il  n'y  avait  pas  d'entente  entre  les  bonnes 
gens.  Isolés,  ils  étaient  impuissans.  La  jeune  femme  parle  à 
Pierre,  parle  à  Paul,  réunit  Pierre,  Paul,  leurs  frères  et  leurs 
cousins.  Un  petit  syndicat  de  producteurs  se  crée  et  se  déve- 
loppe. Il  donne  des  leçons  pour  cueillir,  empaqueter  les  fruits, 
exclure  impitoyablement  ceux  qui  ne  sont  pas  de  qualité  su- 
périeure. Très  vite  les  fruits  firent  prime  sur  les  marchés  des 
villes  voisines.  Il  est  question  maintenant  de  les  conduire  aux 
Halles  et  même  de  les  exporter  en  Angleterre. 

...  Un  jour,  Baptiste  Sans-le-Sou  (on  ne  lui  sait  pas  d'autre 
nom)  fut  amené  au  cercle  par  son  curé.  Sans-le-Sou  était  rayon- 
nant. Il  ne  possédait  pas  encore  un  sou,  mais  il  allait  posséder 
une  maison.  Son  histoire  est  drôle,  mais  encore  plus  touchante. 
On  lui  avait  proposé  de  devenir  propriétaire  d'une  maison  à  lui, 
d'un  jardin  à  lui;  tout  d'abord,  il  avait  cru  à  une  plaisanterie; 
il.  ne  comprenait  pas.  Mais  rien  n'était  plus  réel  ;  on  lui  offrait 
de  quitter  l'affreux  gîte  où  lui,  sa  femm-e  et  ses  dix  enfans, 
traînaient  une  existence  vouée  à  la  tuberculose,  contre  une 
maison  large,  commode,  bien  aérée,  bien  éclairée  avec  vingt 
arpens  autour,  un  four  à  pain,  une  minuscule  basse-cour  et  un 
appartement  privé  pour  dom  Pourceau.  Tout  cela  au  môme 
prix  de  location,  et  en  plus  la  chance  d'être  propriétaire  au  bout 


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702  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  quinze  an^,  rien  qu'en  payant  son  loyer.  Il  avait  fini  par  com- 
prendre, et  par  accepter.  Il  venait  s'établir.  Soa  jardin  aujour- 
d'hui est  prospère,  ses  fils  et  ses  filles  poussent  en  vigueur  et  en 
santé.  Il  a  du  pain,  il  a  des  légumes,  il  a  du  lard,  et  il  songea 
entourer  son  domaine  d'une  palis^^de. 

Le  Cercle  d'études  peut  être  quelquefois  un  cercle  d'études 
plus  uniquement  théorique.  On  connaît  le  Sillon,  cette  œu\Te 
installée  boulevard  Raspail  et  qui  e^t  comme  une  immense  fa- 
mille de  cercles  d'études  masculins,  puisqu'il  y  a  dans  Paris 
quarante-cinq  cercles  composés  de  quinze  membres,  chacun, 
ouvriers  et  employés,  et  cinq  cents  en  province.  Le  Sillon,  créé 
par  M.  Marc  Sangnier,  ancien  polytechnicien  et  ancien  officier 
d'artillerie,  pense  qa'en  dehors  du  christianisme,  il  n'y  a  ni  éga- 
lité ni  fraternité,  mais  simplement  la^  lutte  des  intérêts  et  la 
lutte  pour,  la  vie.  La  foi  catholique,  loin  d'être  inconciliable 
avec  la  foi  démocratique,  la  complète  et  la  soutient.  On  ne  fonde 
pas  une  société  sur  la  haine,  on  ne  la  fonde  que  sur  Tamour. 
Le  Sillon  tente  doncupe  œuvre  d'éducation  déipocra tique  et  chré- 
tienne, et  il  donne  à  son  action  trois  phases  :  d'abord  agir  sur 
l'opinion  publique,  c'est-à-dire  changer  la  mentalité  de  l'électeur; 
ensuite  multiplier  les  œuvres  économiques;  cela  accompH, 
aborder  la  politique. 

Il  n'y  a  pas  de  femmes  pai'mi  les  membres  du  Si7/on.  Cepen- 
dant, en  1903,  les  mères,  les  femmes,  et  les  sœurs  des  jeunes 
gens  du  Sillon  se   réunirent  chez  Tune  d'elles  une  fois  par  se- 
maine, pour  tenir  la  correspondance  à  jour  et  aider  &  une  enquête 
menée  sur  la  coopération.  Elles  entendaient  sans  cesse  parler 
autour  d'elles  de  questions  sociales,  de  problèmes  sociaux  :  et 
tout  cela  ne  leur  était  pas  très  clair.  Elles  demandèrent  qu'on 
diminuât  leur  ignorance,  et  très  volontiers  on  accéda  à  leur 
désir.  Il  y  eut  donc  chaque  lundi  une  causerie  familière,  pour 
les  instruire.  Tout^  personne  présente  pouvait  interroger  le  con- 
férencier. Au  bout  de  quelque  temps,  il  fut  décidé  que  chaque 
lundi,  à  l'ouverture  de  la  causerie,  on  lirait  un  rapport  qui   ré- 
sumerait le  travail  de  la  causerie  précédente,  et  que  ce  rapport 
serait  rédigé,  à  tour  de  rôle,  par  une  des  auditrices.  De  plujs,  les 
dames  notaient  par  écrit  ce  (ju'elles  entendaient  dire  de  telle  ou 
telle  œuvre,  de  tel  ou  tel  mouvement  social,  de  tel  ou  tel  projet 
économique,  et,  le  lundi,  priaient  le  conférencier  de  les  renseigner. 
En  1905,  ce  groupement,  dont  les  membres  possédaient  mainte- 


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IEUVRE8    SOCIALES    DES    FEMMES.  703 

nanl  une  certaine  éducation  générale,  se  divisa  en  cercles 
d'étudeSy  composés  selon  les  goûts,  les  aptitudes,  les  tendances, 
et  s'augmentant  par  de  nouvelles  recrues.  Dès  lors,  chaque  cercle 
demeura  libre  de  choisir  lui-même  son  propre  règlement  et  ses 
procédés  de  travail  :  chacun  s'occupant  de  questions  spéciales, 
on  ne  pouvait  les*  obliger  tons  à  la  même  méthode  et  aux 
mêmes  lois. 

On  le  voit,  ce  mouvement  social  féminin,  si  ardent,  n*est  pas 
très  ancien  :  il  date  de  quelques  années.  Maintenant  que  nous 
avons  montré  comment  se  fait  l'éducation  sociale  de  la  femme, 
il  nous  reste  h  montrer  ce  que  la  femme,  ainsi  formée,  ainsi 
instruite,  a  créé.  Sans  doute  nous  trouverons  deux  ou  trois  de 
ces  œuvres  déjà  vieilles  de  huit  ou  dix  ans,  car  il  y  a  toujours 
des  exceptions,  et  certaines  femmes  ont  été  des  devancières. 
Celles-là  sont  parties  toutes  seules  vers  le  peuple,  elles  ont 
fondé  toutes  seules,  elles  ont  dirigé  toutes  seules,  mais  ell^s 
nont  pu  tout  de  même  demeurer  étrangères  à  la  verte  et 
fraîche  activité  qui  naissait  :  elles  lui  ont  apporté  le  secours  de 
leur  expérience,  et  elles  en  ont  reçu  en  échange  une  nouvelle 
énergie  et  une  nouvelle  jeunesse. 

Paul  Acker. 


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CORRESPONDANCE 


LA  FIXITÉ  VITALE  ET  L'ÉVOLUTION 


Nous  recevons  de  M.  Jules  de  Gaultier  et  de  M.  L.  Gorpechot, 
deux  lettres  motivées  par  quelques  lignes  de  l'étude  publiée  dans  le 
numéro  du  1**^  janvier,  sous  le  titre  :  «  La  fixité  du  fonds  vital  ell* 
variété  des  formes  vivantes.  » 

Nos  correspondans  se  plaignent  de  se  voir  attribuer  Topinion  que 
le  fixisme  physiologique  serait  la  négation  du  transformisme  et  de 
l'évolution.  Telle  n'est  point  leur  doctrine.  Ils  ne  suppriment  point 
révolution  ;  ils  en  réduisent  seulement  l'importance  :  ils  en  font  la 
servante  de  la  fixité  vitale.  M.  Corpechot  a  écrit  que  «  révolution 
n'était  pas  le  but  de  la  vie,  mais  le  moyen  employé  par  la  vie  pour 
maintenir  sa  fixité...  »  On  voit  un  principe  de  fixité  gouverner  la  vie 
dans  son  évolution  même.  M.  Jules  de  Gaultier  a  dit  expressément: 
«  Le  fait  môme  de  révolution  impliqué  dans  les  travaux  de  Lamarck 
et  de  Darwin  n'est  point  contesté  par  la  thèse  nouvelle,  mais  reçoit 
une  interprétation  tout  autre...  L'évolution  des  formes  vivantes  est 
Un  moyen  employé  par  la  vie  (par  la  ceUule)  en  vue  de  maintenir 
son  haut  fonctionnement.  »  Le  fixisme  physiologique  et  le  transfor- 
misme morphologique  «  étaient  deux  notions  acquises,  considérées 
comme  indépendantes;  »  M.  de  Gaultier  les  relie  par  le  lien  de  cause 
à  effet... 

«  On  savait,  dit-il,  d'une  part,  que  la  vie  accuse,  avec  l'identité  de 
composition  cellulaire  dans  tous  les  organismes,  un  certain  caractère 
de  fixité;  on  savait,  d'autre  part,  qu'il  existe  une  évolution  des  formes 


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CORRESPONDANCE. 


705 


vivantes;  et  cette  admirable  vue  de  Lamarck,  confirmée  par  les  tra- 
^^aox  de  Darwin,  avait  été  rendue  tangible  par  les  découvertes  de 
embryogénie.  M.  Quinton,  en  montrant  ces  deux  faits  corrélatifs  Tun 
de  l'autre,  ex;plique  pourquoi  il  y  a  une  évolution.  On  peut  tenter  d'in- 
firmer la  valeur  de  cette  explication,  on  n'en  peut  contester  la  nou- 
veauté absolue.  » 

Cette  analyse  et  ces  citations  donneront  entière  satisfaction  à 
MM.  de  Gaultier  et  Corpechot; 

n  me  sera  permis  d'ajouter  que,  moi  aussi,  je  reçois  de  ces  lettres 
un  commencement  de  satisfaction. 

Qu'ai-je  dit  d'essentiel?  Deux  choses. 

Soit  à  la  séance  de  l'Instituti  soit  dans  mon  article  du  l*'  Janvier, 
j'ai  dit  que  l'on  nous  offirait  des  vieilleries  conmie  des  nouveautés.  Et 
c'est  le  premier  point.  Le  fixisme  physiologique  et  le  transformisme 
morphologique  sont  deux  bonnes  anciennes  doctrines  classiques  qui 
ont  bercé  notre  enfance.  —  J'ai  dit,  de  plus,  que  ces  deux  doctrines 
coexistent  sans  s'exclure  ou  s'absorber,  comme  le  veut  l'école  nou- 
velle; et  c'était  mon  second  point. —  Des  deux  parts,  Je  crois  ayoir 
cause  gagnée. 

n  n'y  a  point  de  doute,  en  effet,  que  la  doctrine  de  la  fixité  du 
fonds  vital,  de  l'unité  vitale,  appuyée  sur  l'anatomie  générale  et  sur 
la  physiologie  générale,  ne  soit  une  des  colonnes  de  la  biologie. 
La  fixité  vitale,  —  l'unité  vitale,  —  l'unité,  la  communauté  des  pro- 
cessus vitaux,  —  la  fixité  de  composition  du  milieu  vital  chez  les 
animaux  supérieurs  (loi  de  perfectionnement),  —  toutes  ces  notions 
fortement  établies  sont  l'œu^TC  illustre  des  fondateurs  de  la  biologie, 
et  en  particulier  de  Claude  Bernard.  C'est  tout  à  fait  vainement  que 
certaines  personnes,  philosophes  et  hommes  de  lettres,  dont  ce  n'est 
point  le  métier  de  connaître  la  physiologie,  ont  tenté  de  nous  pré- 
senter la  fixité  vitale,  l'unité  vitale  de  Claude  Bernard  comme  une 
découverte  d'hier,  due  à  quelqu'un  de  leurs  amis.  C'est  vainement  qu'ils 
se  réclament  de  la  prétendue  loi  de  constance  du  milieu  marin  ori- 
ginel, —  dont  le  mieux  que  l'on  puisse  dire,  c'est  qu'elle  est  une  hypo- 
thèse ;  —  ce  dont  ils  parlent,  en  réalité,  ce  qui  entre  dans  leurs  argu- 
mentations, c'est  bien  la  fixité,  l'immuabilité,  la  constance  d^  fonds 
vital  anatomique  et  physiologique  ;  et  cette  notion  n'est  ni  nouvelle, 
ni  fondée  sur  de  fragiles  hypothèses.  Et  c'est  si  bien  cela  que  lorsque 
j'ai  parlé  à  l'Institut,  —  non  du  milieu  marin  originel,  —  mais 
TOME  XXXVII.  —  4007.  45 


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70B  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  la  fixité  du  fonds  vital,  ces  écrivains  ont  cru  ingénament 
s'agissait  de  leur  bien,  de  leur  propriété,  n  s'en  est  fallu  de  peu  qu 
aient  crié  au  plagiat.  Que  dis-je  ?  ils  Tout  fait.  Les  conceptions,  1 
phrases  mâmes  que  Ton  trouve  dans  les  écrits  de  Claude  Berna 
entre  1869  et  1878,  ou  dans  ceux  où  moi-môme  je  n'étais  que  le 
porte-parole  de  ce  maître,  par  exemple  dans  la  Revue  philo$ophiqw 
de  Tannée  1879,  —  ces  textes  datant  de  plus  de  vingt  ans,  —  l'un  de 
ces  écrivains,  M.  Corpéchot,  y  a  vu  simplement  des  «  métaphores  ingé- 
nieuses >»  ou  des  «  formules  excellentes  »  pour  exprimer  les  idées  de 
M.  Quinton,  —  c'est-à-dir^  d'un  auteur  qui,  si  je  ne  me  trompe,  devait, 
en  ce  temps-là,  être  encore  au  collège. 

n  serait  cruel  d'insister.  Une  vérité  si  évidente  s'impose  aui 
e$prils  de  bonne  foi.  Elle  s'est  imposée  à  M.  J.  de  Gaultier.  Dans  les 
passages  que  nous  avons  cités  plus  haut,  îl  reconnaît  que  le  fi\isme 
physiologique  et  l'évolution  morphologique  sont  des  notions  tombées 
dans  le  domaine  public,  n  les  qualifie  de  «  notions  acquises.  »  On 
savait,  dit-il,  que  la  vie  accuse  im  certain  caractère  de  fixité;  «  on 
savait  d'autre  part  qu'il  existe  une  évolution  des  formes  vivantes.  » 
On  le  savait  depuis  vingt-cinq  ans  :  c'est  là  tout  ce  que  j'ai  dit.  Et  voilà 
la  première  satisfaction  que  je  reçois. 

Et  maintenant  voici  la  seconde. 

Ces  deux  «  notions  acquises,  »  dit  M.  J.  de  Gaultier,  étaient  consi- 
dérées comme  indépendantes.  C'est  là  une  erreur.  On  reconnaissait 
entre  elles  un  lien  d'interdépendance  exprimée  par  une  loi  fondamen- 
tale, classique  au  sens  strict  du  mot,  puisqu'elle  figure,  si  je  ne 
m'abuse,  sur  le  programme  d'agrégation  des  lycées,  c'est  la  Loi  de 
constitution  morphologique  des  organismes.  Elle  exprime  que  l'architec- 
ture de  l'être  vivant,  le  plan  morphologique  q(U'il  réalise  dans  son 
développement  évolutif,  doit  s'accommoder  aux  conditions  étroites 
de  la  vie  cellulaire ,  conditions  intrinsèques  (propriétés  du  proto- 
plasma) et  conditions  extrinsèques  (milieu). 

Elle  s'exprime  ainsi  :  «  La  structure  des  espèces  animales  on 
végétales  dépend  des  exigences  de  la  cellule  protoplasmique.  L'orga- 
nisme est  construit  en  vue  de  la  vie  cellulaire.  Ses  fonctions  corres- 
pondent à  la  réalisation,  en  nature  et  en  degrés  des  quatre  conditions 
de  cette  vie  :  humidité,  chaleur,  oxygène,  réserves.  »  C'est  pour  p€^ 
mettre  la  vie  cellulaire  que  les  organes  s'ajoutent  aux  organes  et  les 
appareils  aux  appareils.  Ces  appareils,  digestifs,  respiratoires,  etc., 
n'existent  pas  pour»  eux-mêmes  comme  des  ébauches  capricieuses 


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CORRESPONbANCE.  707 

<i'uûe  nature  artiste  ;  ils  sont  disposés  pour  permettre  et  régler'plus 
rigoureusement  la  vie  cellulaire. 

Tout  cela  est  pris  textuellement  dans  les  Leçons  de  Claude  Bernard 
-et  dans  la  Revue  philosophique  de  4878-1879.  Il  en  résulte  que  révolu- 
tion des  formes  doit  respecter  les  conditions  sensiblement  invariables 
de  la  vie  cellulaire,  c'est-à-dire  le  fixisme  physiologique.  La  fantaisie 
morphologique  contenue  par  la  soumission  aux  lois  du  ûxisme,  libre 
dans  les  limites  de  ces  lois,  voilà  la  solution  de  Claude  Bernard  et  dés 
physiologistes  ;  voilà  à  quoi  doit  se  borner,  dans  l'état  actuel  de  nos 
•connaissances,  la  prudence  scientifique.  On  remarquera  que  cette  loi 
de  la  constitution  morphologique  des  organismes  n'a  point  la  préten- 
tion d'expliquer  la  genèse  des  formes  vivantes  :  comme  elle  est 
impliquée  dans  toutes,  il  semble  a  priori  difficile  qu'elle  puisse 
rendre  compte  d'aucune  en  particulier.  —  En  dépit  de  cette  objection 
de  principe,  y  a-t-il  pourtant  certaines  variations  morphologiques 
que  Ton  puisse  rapporter  avec  vraisemblance  aux  conditions  extrin- 
sèques de  la  fixité  vitale?  C'est  possible  :  et  pour  répondre  à  cette 
question,  il  faudrait  examiner  l'œuvre  propre  de  M.  Qumtôn  (1). 

La  solution  des  physiologistes,  —  l'évolution  ayant  des  causes  par^ 
ticulières  dans  les  limites  des  lois  du  fixisme,  —  n'est  point  ceUe  des 
philosophes  comme  M.  de  Gaultier.  Ceux-ci  ne  conçoivent  la  corré> 
lation  de  la  notion  morphologique  et  de  la  notion  vitale  que  comme 
un  asservissement  de  l'une  à  l'autre.  L'évolution  morphologique  a 
pour  cause  la  fixité  vitale  :  elle  est  «  le  moyen  employé  par  la  vie  pour 
maintenir  sa  fixité.  » 

Que  disions-nous  donc?  Que  disait  M.  Boutroux  en  parlant  de  ce 
travers  de  beaucoup  d'esprits  français  de  ne  pouvoir  admettre  la  co- 
existence des  «  divers  )>  et  de  prétendre  ramener  tout  à  l'unité?  Voici 
la  fixité  vitale  et  l'évolution.  11  faut  que  l'une  expulse  l'autre  ou  l'ab- 
sorbe: se*  soumettre  ou  se  démettre;  l'exil  ou  la  conversion.  Dans 
l'école  nouvelle  nous  venons  de  parler  de  ceux  qui  tiennent  pour 
l'absorption,  la  confusion. 

D'autres  tiennent  pour  l'antagonisme.  Ce  sont  ces  derniers  que 
j'avais  surtout  en  vue  dans  le  passage  qui  a  provoqué  les  réclamations 

(1)  Dans  ce  qui  précède,  nous  n'avons  point  mis  en  cause  M.  Quinton  parce  que 
nous  ne  savons  pbint,  en  définitive,  si  ses  amis  expriment  sa  pensée  ou  la  dé- 
passent. —  Quant  à  l'œuvre  propre  à  ce  savant,  nous  l'examinerons  ailleurs,  dans 
un  recueil  qui  se  prête  mieux  que  la  Revue  des  Deux  Mondes  h  une  polémique 
scientifique. 


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708  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  MM.  de  Gaultier  et  Corpechot.  Je  faisais  allusion  à  des  personnages 
qui,  en  cette  matière,  m'intéressent  plus  que  les  précédens,  parce  que 
moins  gens  de  lettres  et  plus  hommes  de  science,  n  s'agit  de  quelques 
survivans  de  l'école  positiviste,  esprits  distingués,  qui  ont  vu  dans  h 
controverse  actuelle  la  revanche  du  Comtisme  sur  le  transformisme. 
Pour  eux,  la  fixité  vitale  est  la  négation  de  l'évolution.  On  se  rappelle 
les  objections  adressées  par  Auguste  Comte  à  la  théorie  de  Lamarck, 
dans  ses  Considérations  philosophiques  sur  la  Biotaxie,  et  l'attitude 
intransigeante  de  Ch.  Robin  vis-à-vis  du  Darwinisme.  En  dépit  des 
chefs  du  positivisme,  l'Évolution  a  triomphé  pendant  un  temps;  leurs 
successeurs  ont  pu  croire  qu'ils  assistaient  aujourd'hui  à  sa  ruine. 
Ainsi,  antagonisme  ou  confusion  :  en  tout  cas,  point  de  coexistence 
simple  et  de  liaison  souple  entre  la  fixité  vitale  et  l'évolution.  Voilà 
les  conceptions  de  l'école  nouvelle  !  Et  c'est  là  le  second  point  sur 
lequel  il  me  semble  que  M.  Boutroux  et  moi  n'avons  point  tort. 

M.  de  Gaultier,  parlant  de  sa  doctrine  qui  fait  de  la  fixité  vitale 
le  pourquoi  de  l'évolution,  ajoute  :  «  On  peut  tenter  d'infirmer  la  valeur 
de  cette  explication;  on  n'en  peut  contester  la  nouveauté  absolue.  » 

C'est  en  effet  la  valeur  de  cette  explication  qui  est  plus  que  contes- 
table. Car  il  est  bien  évident  que  la  fixité  vitale  ne  peut  rien  ou  seule- 
ment peu  de  chose  pour  les  problèmes,  dont  la  plupart  sont  d'ordre 
mécanique,  qui  ont  préoccupé  les  évolutionnistes.  Que  ferait  Lamarck 
de  la  fixité  vitale  pour  expliquer  l'allongement  du  cou  de  la  girafe,  ou 
l'élévation  du  héron  sûr  ses  pattes,  pour  rendre  compte  de  la  forme 
du  corps,  des  changemens  de  la  symétrie  binaire  ou  rayonnée,  de 
l'évolution  des  dix-sept  formes  de  cheval  intermédiaires  entre  le 
mesO'hippus  oligocène  et  Vequus  complicatus  pleistocène,  et  de  tant 
d'autres  problèmes  morphologiques  ?  La  fixité  vitale  et  moins  encore 
l'hypothétique  constance  du  milieu  marin  originel  ne  peut  être, 
comme  dit  M.  de  Gaultier,  le  pourquoi  de  l'évolution  morpliologique. 
Et  si  celle-ci  a  d'autres  facteurs,  si  elle  a  d'autres  causes,  que  devient 
la  nouveauté  de  la  thèse  nouvelle?  En  quoi  diffère- t-elle  de  notre 
enseignement  classique  ? 

A.  Dastre. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


SO  janvier. 


.^■'Gl 


Nous  avons  dû  nous  borner,  il  y  a  quinze  jours,  à  signaler  l'impor- 
tance de  la  nouvelle  encyclique  pontificale.  On  y  a  retrouvé,  dans  une 
langue  éloquente,  l'élévation  de  pensée,  et  aussi  l'intransigeance  de 
doctrine  des  deux  précédentes.  L'encyclique,  paraissant  à  la  veille 
de  la  troisième  réunion  de  l'épiscopat  français,  semblait  lui  laisser 
peu  de  chose  à  faire  :  cependant,  il  a  été  fait  quelque  chose  au  château 
de  la  Muette,  et  la  Déclaration  que  les  évoques  de  la  région  de  Paris 
ont  adressée  aux  autres  évéques  de  France,  à  la  suite  d'un  voyage  fait 
à  Rome  par  Mgr  Touchet,  évéque  d'Orléans,  apporte  au  statu  quo  dea 
modifications  sensibles.  Pour  la  première  fois  les  évéques,  munis  de 
l'assentiment  préalable  du  Pape,  ont  fait  une  proposition  ferme: 
puisse-t-elle  aboutir  I  puisse  cette  lueur,  encore  bien  faible,  ne  pas 
s'éteindre  comme  tant  d'autres,  en  laissant  après  elle  une  obscurité 
plus  complète  I  ^ 

Le  but  du  gouvernement,  dans  la  loi  de  1907,  a  été  d'assurer  aux 
prêtres  catholiques,  s'ils  voulaient  se  prêter  à  certaines  formalités  ou 
môme  si  on  les  remplissait  pour  eux,  un  titre  juridique  à  la  disposi- 
tion et  à  l'administration  des  églises.  On  sait  avec  quelle  insistance  le 
Pape,  dans  sa  seconde  encyclique,  a  réclamé  pour  eux  des  garanties 
de  liberté  et  de  sécurité  à  long  terme  :  s'il  repoussait  la  déclaration, 
c'est  parce  que  ces  garanties  n'existaient  pas  à  ses  yeux.  Mais  il 
n'expliquait  pas  ce  qu'elles  devaient  être,  et  une  assez  grande  incerti- 
tude continuait  d'exister  sur  ce  point.  EUe  commence  à  se  dissiper 
après  la  Déclaration  des  évéques.  La  loi  de  1904  faisait  dépendre  le 


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710  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

titre  juridique  des  curés  d'un  acte  administratif  qui  devait  être  passé 
entre  eux  et  Tadministration  communale.  La  questiqn  était  de  savoir 
ce  que  serait  cet  acte  ;  la  loi  n'en  disait  rien  ;  la  Déclaration  des  évéques 
est,  au  contraire^  à  cet  égard,  d'une  parfaite  netteté.  La  préoccupation 
du  Saint-Père  au  sujet  de  la  situation  légale  des  curés  dans  les  églises 
n'était  pas  la  seule  qui  assiégeât  son  esprit;  il  en  éprouvait  im« 
autre,  non  moins  vive,  qui  se  rapportait  à  la  reconnaissance  de  la 
hiérarchie  ecclésiastique.  11  est  difficile,  impossible  même  sans  doute 
d'obtenir  du  Parlement  qu'il  reconnaisse  directement  cette  hiérarchie 
dans  un  article  de  loi  ;  mais  la  difficulté  disparait,  ou  du  moins  elle 
est  fort  atténuée  lorsqu'il  s'agit  d'un  simple  acte  administratif  où  le 
curé  n'agit  qu^en  vertu  de  ses  fonctions.  Les  évoques  ont  donc  rédigé 
un  formulaire  dont  l'esprit  est  contenu  tout  entier  dans  ses  premières 
lignes.  Les  voici  :  «  Entre  M.  X,  maire  de...,  et  M.  l'abbé  Z,  curé  de 
P...,  agissant  en  cette  qualité  en  vertu  de  pouvoirs  qui  lui  ont  été 
conférés  par  Mgr...  évéque  de...,  avec  son  autorisation  expresse...  » 
C'est  là  comme  un  rameau  d'olivier  que  Mgr  Touchet  a  rapporté  de 
Rome.  Le  gouvernement  racceptera-t-il?S'il  faccepte,  nous  entrerons 
dans  la  voie  de  la  conciliation,  et  il  y  a  lieu  de  croire  qu'après  y 
avoir  fait  le  premier  pas,  on  en  fera  d'autres.  S'il  le  repousse,  la 
guerre  continuera  plus  ardente  que  jamais,  et  la  situation,  qui  était 
déjà  si  difficile,  deviendra  inextricable. 

Nous  aurons  à  revenir  sur  la  Déclaration  des  évoques,  car  elle  sou- 
lèvera de  longues  discussions  :  au  moment  tardif  où  elle  nous  arrive, 
nous  nous  contentons  d'en  indique^  le  sens.  Aussi  bien  devons-nous, 
dans  une  chronique,  respecter  Tordre  chroni)logique  des  faits,  et  il 
faut  revenir  pour  cela  un  peu  en  arrière.  Quelle  que  soit  la  gra\ité  du 
document  nouveau  qui  vient  d'être  publié,  elle  ne  saurait  nous  faire 
oublier  l'intérêt  de  l'adresse  que  nos  évoques,  après  avoir  terminé 
leurs  travaux  au  château  de  la  Muette,  ont  envoyée  au  Saint-Père 
pour  lui  faire  part  des  sentimens  immuables  qui  les  unissent  à  loi. 
A  l'exemple  de  l'encyclique,  l'adresse  est  une  réponse  à  certaines 
allégations  de  M.  Briand  dont  le  Pape  et  les  évêques  ont  été  éga- 
lement émus.  «  En  même  temps,  dit-elle,  que  le  Samt-Siège  était 
représenté  comme  dominé  ou  influencé,  dans  le  conflit  actuel,  par 
des  préoccupations  plus  ou  moins  étrangères  à  son  ministère  sacré, 
n'a-t-OD  pas  osé  dire  que  l'épiscopat  français  marchait  à  la  suite 
du  Pape  avec  plus  de  discipline  que  de  conviction,  et  que  la  beauté 
du  spectacle  de  notre  union  s'amoindrissait  de  la  passivité  de  notre^ 
obéissance?  A  cette  calomnie  dont  nous  sommes  blessés,  nous  répon- 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  7H  ^   ;^ 

dons  qa*en  fait  historique  comme  en  droit  divin,  c'est  assez  au  Pape  x| 

de  confirmer  ses  frères  sans  les  absorber.   »  Et  on  peu  plus  loin^  i| 

les  évêques  affirment  qu'ils  commencent  leurs  travaux,  <c  dans  la  ^ 

plénitude  de  leur  liberté.  »  Ce  passage  mérite  l'attention.  L'affirmation  ^ 

des  évoques  que  «  c'est  assez  au  Pape  de  confirmer  ses  frères  sans  les  > 

absorber,  »  définit  en  termes  remarquables  le  caractère  des  rapports 
qui  doivent  exister  entre  l'épiscopat  et  le  Saint-Siège.  Sans  doute  { 

l'union,  l'unité  sont  le  but  que  tous  poursuivent  et  qu'ils  sont  sûrs  '■ 

d'atteindre,  parce  qu'ils  sont  décidés  à  faire  pour  cela  tout  ce  qui  sera  '         . 

nécessaire  ;  mais  les  évoques  entendent  donner  un  consentement  librç. 
Ils  sonta  blessés  »  lorsqu'on  les  accuse  de  se  conformer  à  la  «  pas- 
sivité D  d'im  troupeau  :  et  c'est  bien  l'accusation  que  M.  Briand  avait 
dirigée  contre  eux  dans  ses  derniers  discours  au  Sénat.  M.  Briand  est 
nn  prateur  très  maître  de  lui.  Il  met  dans  sa  parole  beaucoup  d'inten-  ] 

tiens  diverses.  Qui  ^ait  s'il  ne  s'est  pas  expressément  proposé  de  pro- 
voquer la  protestation  que  l'épiscopat  a  fait  entendre?  Dans  ce  cas,  tt  ^ 
,  a  eu  gain  de  cause.  Mais  s'il  a  voulu  et  espéré  davantage,  et  s'il  a  cru 
qu'en  piquant  Tépiscopat  d'un  aiguillon  acéré,  il  l'amènerait  à  pro- 
noncer un  mot  ou  à  faire  un  geste  qui  pourraient  être  interprétés 
comme  un  commencement  de  désaccord  avec  Rome,  il  s'est  trompé.  { 
Notre  Église  de  France  a  toujours  su  rester  unie  à  Rome  sans  se 
laisser  «  absorber.  »  Elle  n'a  rien  perdu  à  travers  les  siècles  de  ses 
caractères  distinctifs  :  il  suffit  de  la  mettre  à  l'épreuve  pour  qu'elle 
les  manifeste  de  nouveau. 

On  comprend  d'ailleurs  fort  bien  que  M.  Briand  soit  embarrassé  de 
l'attitude  de  l'Église  :  il  en  a  donné  des  preuves  très  significatives.  Nous 
sommes  loin  du  temps,  —  et  cependant  il  est  d'hier,  —  où  le  gouver- 
nement affirmait  qu'il  ne  toucherait  pas  à  la  loi  de  1905  !  Que  le  Pape 
le  voulût  ou  non,  il  l'appliquerait  tout  entière,  sans  y  rien  changer  et 
sans  avoir  besoin  d'y  rien  ajouter!  Depuis  qu'il  parlait  ainsi,  il  a  fait 
la  loi  de  1907,  dans  l'espoir  d'y  trouver  la  solution  de  toutes  les  diffi- 
cultés au  milieu  desquelles  il  se  débat.  Il  ne  s'en  tiendra  pas  là  :  il  fera 
peu  à  peu  tout  im  code  sur  l'exercice  du  culte,  h  ne  peut  plus  échap- 
per aux  obligations  qui  s'imposent  à  lui;  il  s'en  rend  compte  et  il 
l'avoue.  Ce  dont  il  se  rend  compte  aussi,  mais  ce  qu'il  n'avoue  pas, 
c'est  que  chaque  loi  nouvelle  est  déterminée  par  une  résistance  du  Pape 
sur  un  point  particulier  et  par  une  concession  qu'on  lui  fait,  n  se 
forme  ainsi  une  législation  spéciale  qui,  sans  être  un  Concordat 
formel  et  surtout  sans  valoir  l'ancien,  ni  pour  l'Église,  ni  pour  l'État, 
est  cependant  une  œuvre  où  la  volonté  du  Pape  n'a  pas  moins  de 


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712  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

part  que  l'esprit  d'invention  de  M.  Briand.  Comprendra-t-on 
qu'il  vaudrait  mieux  supprimer  ces  marches  et  ces  contremarc 
laborieuses  et  s'aborder  directement?  Profitera-t-on  de  la  Déclarai 
des  évoques  pour  faire  un  pas  vers  l'apaisement? 

La  rupture  a  eu  lieu  à  propos  de  la  déclaration  :  l'incident  étant 
d'bier,  personne  ne  l'a  oublié.  Aujourd'hui  tout  le  monde  reconnaît 
que  la  déclaration  est  une  formalité  parfaitement  vaine,  qu'elle  ne 
sert  à  rien  et  qull  faut  la  supprimer.  Naturellement,  on  ne  la  supprime 
pas  pour  les  réunions  cultuelles  seules;  cela  ressemblerait  trop  à  on 
premier  pas  sur  le  chemin  de  Canossa;  on  la  supprime  pour  toutes 
les  réunions  publiques,  quel  qu'en  soit  l'objet,  et  on  déclare  avec 
joie  qu'il  y  a  là  un  progrès  libéral  très  sensible  :  on  oublie  seulement 
de  rendre  justice  au  Pape  auquel  ce  progrès  est  dû,  si  c'est  en  est 
im.  5ans  lui,  qui  en  aurait  eu  l'idée  ?  On  accuse  habituellement  les 
influences  religieuses  d'être  conservatrices  à  Texcès,  et  même  réac- 
tionnaires :  dans  le  cas  actuel,  elles  ont  été  réformatrices  et  libérales. 
Comment  continuer  de  soutenir,  après  cela,  que  le  Pape  n'a  pas  une 
action  directe  sur  notre  législation  intérieure  ?  C'est  M.  Flandin,  député 
de  l'Yonn^,  qui  a  déposé  le  premier  une  proposition  de  loi  sur  la 
matière  ;  le  gouvernement  s'est  empressé  d'en  accepter  le  principe  et 
s'est  contenté  d'y  ajouter  quelques  dispositions  accessoires.  L'avenir 
dira  si  la  suppression  de  la  déclaration,  appliquée  à  toutes  les  réu- 
nions publiques  indistinctement,  n'est  pas  sans  danger  :  pour  aujour- 
d'hui, l'assentiment  est  général.  La  loi  sera  donc  votée,  et,  dans 
quelques  semaines,  chacun  pourra,  à  toute  heure  du  jour  ou  de  la 
nuit,  tenir  une  réunion  publique  sans  aucune  déclaration  préalable. 
Pourquoi?  Pai*ce  que  le  Pape  a  interdit  aux  catholiques  d'en  faire  une: 
on  chercherait  en  vain  une  autre  raison. 

Ce  n'est  pas  tout.  Au  cours  de  la  discussion  du  budget  des  Cultes, 
M.  Milliard,  au  Sénat,  a  posé  au  gouvernement  une  question  déli- 
cate :  les  églises  resteront  ouvertes,  mais  par  qui  seront-elles 
entretenues  et  réparées?  Sous  le  régime  de  la  loi  de  1905,  rien  de 
plus  simple.  Les  églises  étant  mises  à  leur  disposition,  les  associa- 
tions cultuelles  devaient  les  entretenir  :  elles  pouvaient  môme  en 
être  dépossédées  si  elles  ne  le  faisaient  pas.  Mais  le  Pape  s'étant 
opposé  à  ces  associations,  les  catholiques  n'en  ont  pas  formé,  et  les 
églises  sont  revenues  aux  communes  qui  en  sont  propriétaires  :  elles 
leur  sont  revenues,  il  est  vrai,  *avec  leur  affectation  spéciale  que  les 
communes  ne  peuvent  pas  changer.  Sous  cet  autre  régime,  il  est 
clair  que  les  communes  seules  peuvent  entretenir  les  églises  ;  ce  n'est 


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REVUE.   —  CHRONIQUE.  713 

pas  assez  dire^  elles  le  doivent,  car  il  faut  que  ces  édifices  soient  en 
■bon  état  de  conservation  pour  que  les  fidèles  puissent  s'y  réunir 
sans  danger.  Si  une  pierre  menace  de  se  détacher  du  plafond  et  de 
tomber-  dans  la  nef;  si  les  carreaux  d'une  fenêtre  sont  cassés  et  s'il 
fait  froid  au  dehors  ;  si  les  dalles  sont  défoncées  et  s'il  se  forme  des  ' 
fondrières,  qui  fera  les  réparations  indispensables?  La  commune, 
sans  nul  doute; mais  elle  peut  y  mettre  de  la  mauvaise  volonté;  elle 
peut  aussi  manquer  de  ressources;  elle  peut  être  pauvre.  Cela  se  voit 
souvent.  Alors  l'État  devra  venir  à  son  aide  et  lui  apporter  un  con- 
cours pécuniaire  :  et  voilà  le  budget  des  Cultes  indirectement  rétabli. 
La  question  est  en  quelque  sorte  aux  prises  avec  des  principes 
contradictoires.  Un  article  de  la  loi  a,  en  effet,  garanti  aux  catho- 
liques la  publicité  et  la  liberté  du  culte  ;  mais  un  autre  a  interdit  au 
gouvernement,  aux  départemens  et  aux  communes  de  subvenir  d^une 
manière  quelconque  aux  frais  du  culte,  et  les  dépenses  d'entretien 
des  églises  sont  une  subvention  à  peine  déguisée.  Que  faire?  On/era, 
on  prépare  une  loi  nouvelle  :  M.  le  ministre  des  Cultes  Ta  annoncé,  et 
ce  sera  encore  une  loi  que  l'attitude  du  Pape  aura  rendue  néces- 
saire! Le  gouvernement  sentira-t-il  enfin  que  sa  situation,  en  tout 
cela,  est  un  peu  ridicule  ?  Il  est  vrai  que  la  Déclaration  des  évéques  lui 
permet,  s'il  le  veut,  de  s'en  tirer  en  sauvant  la  face,  c'est-à-dire 
honorablement. 

Peut-être  aussi  en  sortira-t-il  à  la  longue,  à  force  de  faire  des  lois 
que  le  Pape  lui  inspirera  ou  lui  imposera'  de  loin,  à  force  de  suppri- 
mer dans  nos  codes  les  dispositions  qui  gênent  l'Ëglise  et  de  reprendre 
à  son  compte  une  partie  des  charges  dont  il  avait  cru  pouvoir  se 
débarrasser.  Mais  assurément  il  y  aurait  mieux  à  faire,  et  plus  court, 
et  plus  simple,  et  cela  est  si  vrai  que  la  pensée  parait  en  être  venue 
à  l'homme  qui  semblait  devoir  y  être  le  plus  réfractaire,  à  M.  Emile 
Combes  lui-même.  Il  a  publié  dans  la  Nouvelle  Presse  Libre  de  Vienne 
deux  articles  qui  ont  fait  quelque  bruit.  Alors  que  tant  d'autres  cri- 
tiquaient l'attitude  de  Pie  X  et  n'y  voyaient  qu'étroitesse  d'esprit  et 
obstination,  M.  Combes  a  déclaré  que  lui,  qui  est  théologien,  com- 
prenait parfaitement  le  Saint-Père  et  même  qu'il  l'approuvait,  a  Le 
refus  de  Pie  X  d'adhérer  à  l'organisation  des  associations  cultuelles 
prescrites  par  la  loi  de  1905  dérive,  dit-il,  de  la  conscience  de  ses 
devoirs  envers  son  Église.  C'est  puérihté  de  le  qualifier  d'entête- 
ment, de  le  mettre  sur  le  compte  du  caractère  de  l'homme,  quand  ' 
l'homme  lui-ipême  est  dominé  et  conduit  par  une  doctrine  non 
moins  immuable  qu'irrésistible.  Répétons-le,  l'intransigeance  du  Pape 


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714  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

est  une  intransigeance  de  doctrine.  »  Et  un  peu  plus  loin,  après  avoir 
parlé  du  cooflit  qui  a  été  si  long  et  si  brutal  en  Allemagne  entre 
l'Église  et  TËtat,  M.  Combes  écrit  cette  phrase  sur  laquelle  nous 
n'avons  pas  besoin  d'insister  :  «  Le  conflit  ne  s^est  éteint  qu'après  des 
négociations  répétées  et  un  accord  survenu  entre  les  deux  pouvoirs.  » 
Rien  de  plus  vrai,  mais  il  est  piquant  de  l'entendre  dire  par 
M.  Combes,  k  quelque  intention  secrète  qu'il  ait  obéi  en  le  faisant. 
Espère-t-il  revenir  au  pouvoir?  Essaie-t-il  de  se  préparer  les  voies? 
On  peut  le  croire  à  la  manière  dont  il  attaque  ses  successeurs,  et 
surtout  M.  Briand,  qui  a  senti  le'  coup  et  y  a  répondu  dans  plu- 
sieurs interviews.  D'après  H.  Combes,  M.  Briand  est  un  maladroit, 
un  ignorant  surtout,  qui,  ne  sachant  pas  un  mot  de  théologie,  n'a  pu 
faire  et  ne  fera  jamais  que  des  fautes,  tandis  que  lui...  Et  M.  Briand 
réplique  en  rappelant  que  le  projet  de  séparation  de  M.  Combes  était 
encore  plus  dur  que  le  sien  et  plus  inacceptable  pour  le  Saint-Père. 
Ils  ont  raison  l'un  et  l'autre,  l'un  contre  l'autre.  Comme  l'a  dit  un  jour 
M.  Clemenceau,  M.  Briand  avait  tout  prévu,  excepté  ce  qui  est  arrivé; 
et  M.  Combes  portera  justement  la  responsabilité  devant  l'histoire 
de  tout  ce  qui  est  arrivé  et  de  ce  qui  arrivera. 

Si  nous  nous  étendons  sur  ces  démêlés  de  M.  Briand  et  de 
M.  Combes,  c'est  qu'U  s'est  passé  peu  de  choses  dans  notre  politique 
intérieure  depuis  quinze  jours.  Le  Sénat  a  voté  le  budget;  il  y  a  fait 
quelques  changemens  qui  l'ont  rendu  moins  mauvais;  il  n'a  pas  pn 
le  rendre  bon.  La  Chambre  avait  voté  un  certain  nombre  d'impôts 
nouveaux  que  le  Sénat  a  supprimés,  et,  pour  combler  la  différence, 
il  a  demandé  davantage  à  l'emprunt,  sous  la  forme  de  bons  à  court 
terme.  On  disait  hier  encore  :  ni  emprunt,  ni  impôts  nouveaux!  Ou 
recourt  aujourd'hui  aux  deux  procédés  à  la  fois  pour  mettre  le  budget 
en  équilibre,  et  on  n'y  parvient  pas.  n  en  est  résulté  dans  le  public 
un  sentiment  de  malaise  qui  s'est  encore  aggravé  lorsque  M.  le  mi- 
nistre des  Finances,  dans  un  discours  qu'il  a  adressé  à  ses  électeurs 
de  la  Sarthe,  leur  a  donné  un  avant-goût  de  ce  que  serait  le  futur 
impôt  sur  le  revenu,  destiné  à  subvenir  aux  frais  des  réformes 
sociales.  Ces  réformes  creuseront  un  gouffre  dans  le  budget;  rhnpôt 
sur  le  revenu  le  comblera  au  fur  et  à  mesure.  Nous  ne  connaissons 
pas  encore  bien  le  projet  de  M.  le  ministre  des  Finances,  mais  iï  lui 
a  sufli  d'en  parler  avec  un  commencement  de  précision  pour  faire 
baisser  la  rente.  On  est  sans  doute  très  habitué  à  entendre  promettre 
des  iM'^formes  et  annoncer  l'impôt  sur  le  revenu  :  cela  est  môme  deveou 


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REVUE.    —    CHRONIQUE.  715 

banal.  Il  semble  toutefois  que  les  temps  soient  proches  et  qu'à  force 
d'évoquer  ces  fantômes  on  leur  ait  donné  une  consistance  redoutable. 
Le  budget  de  1907  mérite  le  nom  de  budget  d'attente  qu'on  a 
appliqué  à  tant  d'autres  avant  lui  :  mais  à  quoi  faut-Il  s'attendre? On 
se  le  demande  avec  une  inquiétude  croissante.  C'est  vraisemblable- 
ment de  ces  questions  économiques  et  fiscales  que  nous  aurons  sur- 
tout à  nous  occuper  dans  la  période  qui  va  s'ouvrir.  Pour  le  moment, 
nous  avons  seulement  un  mauvais  budget  de  plus. 

Les  élections  allemandes  ont  eu  lieu  le  25  janvier  :  elles  ont  pro- 
duit dès  le  premier  tour  de  scrutfn  237  résultats  définitifs  qui  devront 
être  complétés  par  160  élections  de  ballottage.  Toutefois,  à  moins  d'un 
brusque  revirement  d'opinion  qui  semble  peu  probable,  et  môme  dans 
ixae  assez  large  mesure  impossible, —  car  les  socialistes,  par  exemple, 
ne  compenseront  pas  les  pertes  qu'ils  ont  faites,  —  le  caractère  de 
l'événement  peut  être  dès  aujourd'hui  considéré  comme  acquis. 

Le  Reichstag  a  été  dissous  le  13  décembre,  à  la  suite  du  rejet 
des  crédits  demandés  pour  continuer  les  expéditions  coloniales  de 
l'Afrique  Occidentale.  Le  rejet  a  été  dû  à  la  coalition  du  centre  catho- 
licpie  et  des  socialistes  :  c'est  donc  aux  socialistes  et  aux  catholiques 
que  le  chancelier  de  l'Empire  a  jeté  le  défi  et  déclaré  la  guerre. 
n  la  leur  a  faite  avec  une  énergie  extrême,  s'efforçant  de  les  com- 
promettre les  uns  avec  les  autres,  les  uns  par  les  autres,  et  de  les 
présenter  en  bloc  comme  des  adversaires  de  l'Empire,  ou  du  moins  de 
son  expansion  extérieure.  Dans  une  lettre  qu'il  a  écrite  le  31  dé- 
cembre dernier  et  qu'on  a  appelée  en  Allemagne  la  lettre  de  la  Saint- 
Sylvestre,  et  depuis  dans  un  discours  non  moins  retentissant,  M.  le 
prince  de  Bûlow  a  continué  de  dénoncer  catholiques  et  socialistes  au 
nom  du  nationalisme  et  du  patriotisme  allemands.  11  a  pris  soin 
cependant  de  mettre  les  socialistes  au  premier  rang  de  ceux  qu'il 
fallait  combattre  et  abattre  :  en  quoi  il  a  montré  de  la  prudence  et  de 
la  prévoyance,  car  si  les  socialistes  ont  subi  sur  le  terrain  électoral 
un  échec  extrêmement  sensible,  les  catholiques  en  sont  revenus  par- 
faitement sains  et  saufs.  C'est  à  peine  s'ils  ont  perdu  un  ou  deux  des 
leurs  :  encore  n'y  a-t-il  eu  là  aucun  gain  pour  le  gouvernement,  les 
sièges  perdus  pai*  eux  ayant  été  occupés  par  des  Polonais.  Ce  n'est 
donc  qu'une  demi-victoire  ;  mais  elle  porte  sur  un  point  si  important 
que  la  chancellerie  impériale  a  le  droit  de  la  célébrer,  comme  elle  le 
fait  d'ailleurs,  avec  quelque  lyrisme.  Depuis  plusieurs  années,  le  parti 
socialiste  avait  acquis  à.  chaque  élection  des  forces  nouvelles,  et  on 


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716  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

a  cru  jusqu'à  ces  derniers  jours  qu'il  en  serait  encore  de  même  cette 
fois.  Ses  chefs,  peut-être  par  tactique  électorale,  annonçaient  leur 
victoire  comme  certaine  ;  ils  en  donnaient  le  chiffre  ;  ils  le  brandis- 
saient avec  une  confiance  affectée.  Les  ballottages  leur  seront  peut- 
être  plus  favorables  ;  mais  pour  le  moment  ils  ont  perdu  une  vingtaine 
de  sièges  sur  les  79  qu'ils  occupaient  dans  la  dernière  assemblée  an 
moment  où  elle  a  été  dissoute.  En  1903,  ils  avaient  fait  passer  54  des 
leurs  au  premier  tour  de  scruSn  :  ils  n'en  ont  fait  passer  que  30  le 
25  janvier.  C'est  une  vraie  débâcle,  et  elle  est  d'autant  plus  pénible 
pour  les  socialistes  qu'ils  sont,  en  somme,  le  seul  parti  auquel  les 
élections  aient  été  fatales.  Bernstein  est  battu,  Wollmar  est  en  bal- 
lottage, tandis  que  tous  les  champions  du  parti  catholique,  MU.  R(Bren, 
Erzberger,  Ballestrem,  ont  été  brillamment  réélus.  Le  centre  était 
et  restera  le  groupe  le  plus  important  de  l'assemblée  :  il  sera  difficile 
de  se  passer  de  lui. 

Les  socialistes  ne  cherchent  pas  à  dissimuler  leur  échec,  mais  à 
l'expliquer,  et  c'e^t  à  quoi  s'appliquent  aussi,  en  tâtonnant  quelque 
peu,  leurs  camarades  dans  les  autres  pays  du  monde.  Ils  recon- 
naissent que  certaines  circonstances  accidentelles  avaient,  aux  élec- 
tions dernières,  enflé  leur  contingent  d'élémens  peu  solides,  en  Saxe 
par  exemple  où  ils  avaient  eu  un  succès  tout  à  fait  inespéré,  à  la  suite 
de  certains  scandales  dont  l'impression  était  alors  très  vive  et  s'est 
depuis  atténuée.  Ils  expriment  la  crainte  que  leur  entente  avec  les  ca- 
tholiques, due  elle  aussi  à  des  circonstances  provisoires,  ne  les  ait 
compromis  aux  yeux  de  quelques-unes  de  leurs  amis  :  ils  n'osent 
pourtant  pas  le  dire  trop  haut  parce  qu'ils  ont  plus  que  jamais  besoin 
du  centre  pour  les  scrutins  de  ballottage.  La  vérité  est  que  le  parti 
socialiste  a  été  victime  des  espérances  qu'il  avait  fait  naître  et  de? 
déceptions  qui  en  ont  été  la  suite.  En  Allemagne  comme  ailleurs,  il 
s'était  offert  pour  faire  des  miracles  et  il  n'en  a  fait  aucun.  Son 
influence  parlementaire  a  été  nulle.  Il  n'était  pas  a3sez  nombreux 
pour  l'imposer,  et  il  n'a  jamais  pu  former  de  majorité  qu'avec  les 
catholiques,  lorsque  ceux-ci  se  sont  séparés  du  gouvernement  après 
l'avoir  longtemps  soutenu.  On  s'est  dégoûté  peu  à  peu  d'un  parti  <pi 
promettait  tout  et  ne  pouvait  rien  tenir  :  c'est  la  cause  principale  de 
son  infortune  électorale.  Mais  il  y  en  a  une  autre,  qui  est  reconnue 
par  tous  les  journaux  allemands,  à  savoir  le  nombre  plus  considérable 
des  électeurs  qui  ont  pris  part  au  scrutin.  L'ardeur  de  la  bataillei 
accrue  par  celle  que  déplo3^ait  le  gouvernement,  a  fini  par  gagner  les 
abstentionnistes,  les  indifférons  d'autrefois  :  or  les  abstentionnistes 


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REVUE.   —  CHKOmQUE.  7i7 

et  les  indiffôrens  ne  sont  pas  des  socialistes.  S'ils  votaient  toujours, 
et  partout,  beaucoup  de  résultats  électoraux  seraient  changés  dans  le 
inonde,  et  ils  le  seraient  au  profit  des  opinions  modérées.  En  don- 
nant ce  motif  de  leur  défaite,  aussi  bien  qu'en  rappelant  ceux  qui, 
en  1903,  leur  avaient  valu  dés  ;  adhésions  éphémères,  les  socialistes 
ne  s'aperçoivent  peut-être  pas  assez  qu'ils  se  condamnent  eux- 
mêmes,  puisqu'ils  reconnaissent  par  là  ce  qu'il  y  avait  d'artificiel  et 
de  décevant  dans  leur  situation  apparente.  Qu'est-ce,  en  efTet,  qu'un 
parti  qui  perd  la  moitié  ou  le  tiers  de  son  contingent  lorsque  le 
nombre  des  votans  augmente,  c'est-à-dire  lorsque  la  représentation 
du  pays  détient  plus  exacte?  Enfin,  on  a  parlé  de  la  pression  gou- 
vernementale, et  il  est  bien  vrai  qu'elle  a  été  très  forte;  mais  si  elle  a 
été  efficace  contre  les  socialistes  et  impuissante  contre  les  catho- 
liques, il  y  a  une  raison  à  cette  différence.  C'est  peut-être  qu'un  vieux 
parti,  un  parti  historique  comme  le  Centre,  qui  a  dans  certaines  ré- 
gions des  racines  très  profondes,  résiste  mieux  à  un  orage  d'un  jour, 
quelque  violent  qu'il  soit,  qu'un  parti  de  hasard  et  d'aventure  qui 
parle  sans  doute  aux  imaginations,  mais  inquiète  les  intérêts  perma- 
nens  d'un  pays.  Aussi  toute  l'action  officielle  s'est-elle  brisée  contre 
la  forteresse  du  Centre,  tandis  qu'elle  a  battu  en  brèche  celle  du  socia- 
lisme et  y-a  fait  de  larges  trouées,  n  y  a  là  une  leçon  pour  les  socia- 
listes, s'ils  savent  la  comprendre,  et  ils  la  comprennent  sans  doute 
mieux  qu'ils  ne  l'avouent.  Ils  peuvent  surprendre  un  pays,  il  leur  est 
plus  difficile  de  le  garder,  n'ayant  à  lui  offrir  que  des  principes  irréa- 
lisables, dont  il  se  détacherait  d'ailleurs  bien  plus  vite  encore  s'il 
les  voyait  réaliser. 

Les  attaques  du  gouvernement  ont  réussi  contre  les  socialistes  et 
non  pas  contre  les  catholiques  pour  un  dernier  motif.  Quand  M.  de 
Bûlow  les  accusait  les  uns  et  les  autres  de  compromettre  la  grandeur 
de  l'Empire,  on  a  cru  à  ses  accusations  contre  les  premiers  et  non  pas 
contre  les  seconds.  Les  socialistes  allemands  sont  plus  patriotes  que 
les  nôtres  ;  il  suffit  pour  s'en  convaincre  de  comparer  certaines  paroles 
de  M.  Bebel  avec  certaines  autres  de  M.  Jaurès;  mais  enfin  ils  votent 
systématiquement  contre  les  crédits  militaires,  ou  du  moins  contre 
leur  augmentation  môme  la  mieux  justifiée.  Pouvait-on  faire  le  même 
reproche  au  Centre?  Sans  lui,  —  et  M.  de  BiQow  a  été  obligé  de  le 
reconnaître,  —  aucun  des  crédits  militaires,  maritimes,  coloniaux,  de 
ces  dernières  années  n'aurait  pu  être  voté*  L'opposition  du  Centre  est 
récente,  et  elle  a  porté  sur  des  questions  coloniales  auxquelles  le  pays 
n'attache  pas  xm  intérêt  de  premier  ordre.  M.  de  Bulow  a  beaucoup 


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718"  REVUE   DÈS   DEUX   MONDES» 

élevé  la  voix  potir  en  parler;  mais  sa  voix  a  eu  peu  d*écho.  Il  est 
douteux  que  les  colonies  allemandes  soient  un  élément  essentiel  de 
là  grandeur  et  de  la  puissance  de  l'Empire.  Sans  parler  des  scandales 
qui  se  sont  produits  et  que  le  Centre  a  dénoncés,  sa  politique  colo- 
niale a  coûté  à  rAIlemagn'e  un  immense  effort  financier,  militaire, 
diplomatique,  et  ne  lui  a  rapporté  que  d'assez  minces  profits.  Sur  cer- 
tains points,  sa  politique  générale  en  a  été  malencontreusemrat 
faussée.  Voilà  pourquoi  M.  le  prince  de  Btilow,  malgré  toute  soa 
éloquence,  n'a  pas  réussi  à  passionner  l'opinion  mv  ce  point.  Le  pays 
n'en  a  pas  voulu  au  Centre  de  son  opposition,  tandis  qu'il  en  a  tooIq 
aux  socialistes  de  tant  de  promesses  qu'ils  lui  avaient  prodiguées  et 
qui  ont  abouti  au  néant. 

n  faudra  donc  compter  avec  le  Centre,  dans  le  nouveau  Reichstag 
comme  dans  l'ancien.  M.  de  Bûlow  n'a  réalisé  qu'une  partie  de  son 
programme  électoral.  Il  s'était  proposé  de  faire  une  majorité  avec  les 
conservateurs  et  les  libéraux  de  toutes  nuances,  et  il  a  mis  à  leur  ser- 
vice la  force  électorale  dont  le  gouvernement  pouvait  disposer.  Quel 
à  été  le  résultat?  Les  conservateurs  ont  gagné  une  dizaine  de  sièges, 
les  nationaux  libéraux  14,  les  radicaux  9;  mais  tout  cela  ne  fait  pas 
une  majorité.  Et  si  cela  en  faisait  une,  combien  serait-elle  hétérogène, 
exigeante  dans  des  sens  opposés,  instable  par  conséquent  ^t  fragile! 
Les  catholiques,  les  socialistes,  les  Polonais,  les  Alsaciens-Lorrains 
réunis  forment  un  total  de  plus  de  liO  membres;  celui  des  autres 
groupes  réunis  ne  s'élève  qu'à  96.  Les  élections  de  ballottage  peuvent 
modifier  ces  proportions,  mais  non  pas  les  renverser.  M.  le  prince 
de  Biilow  doit  donc  se  féliciter,  quelle  qu'ait  été  la  rudesse  de  ses 
attaques,  de  n'avoir  mis  rien  d'irréparable  entre  le  Centre  et  lui. 

La  crise  ministérielle  qui  (vient  de  se  produire  en  Espagne  n*a  sur- 
pris personne  :  on  s'y  attendait.  M.  le  marquis  de  la  Yega  de  Armijo 
adonné,  il  y  a  quelques  semaines,  une  preuve  de  dévouement  à  son 
parti  en  acceptant  le  pouvoir  dans  les  conditions  difficiles  où  le  Roi 
le  lui  a  confié.  Les  libéraux  doivent  lui  en  rester  reconnaissans.  Mais 
ils  n'ont  pas  profité  de  la  dernière  chance  de  salut  que  leur  offrait  ce 
dernier  ministère,  et  ils  ont  achevé  de  se  ruiner  par  leurs  divisions. 

Jamais  l'instabilité  ministérielle  n'a  été  plus  grande  en  Espagne 
que  dans  ces  dix-huit  derniers  mois.  On  a  vu  se  succéder  cinq  minis- 
tères présidés  l'un  après  l'autre  par  tous  les  chefs  du  parti,  à  l'excep- 
tion de  M.  Canalejas  qui  était  président  de  la  Chambre,  et  aucun  de 
ces  chefs,  —  en  vérité,  il  y  en  a  trop  î  —  n'a  su  prendre  assez  d'auto- 


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REVUE.    —  CHRONIQUE.  719 

nié  sur  les  autres  pogir  réaliser  llinion  du  parti.  Sans  doute  les 
libéraux  se  sont  trouvés  aux  prises  avec  une  question  très  délicate, 
très  difficile,  celle  des  congrégations;  mais  ils  ont  eu  tort  de  la  soulever 
s'ils  ne  pouvaient  pas  la  résoudre.  Nous  reconnaissons  toutefois  quils 
ne  pouvaient  guère  s'y  dérober;  le  malheur  est  qu'ils  en  ont  fait  le 
champ  clos  de  leurs  dissentimens  personnels,  et  qu'ils  n'ont  pas  été 
d'accord  un  seul  moment  sur  la  solution  qu'il  convenait  de  lui. 
donner.  Les  uns,  comme  M.  Moret,  auraient  voulu  une  solutioh  pru- 
dente et  modérée  ;  ils  reconnaissaient  qu'il  y  avait  quelque  chose  à  faire^ 
beaucoup  même;  mais  ils  savaient  que  la  majorité  de  l'Espagne 
est  profondément  catholique  et  qu'il  est  dangereux  de  susciter,  pour 
les  lancer  les  unes  contre  les  autres,  les  passions  religieuses  et  anti- 
religieuses d'un  pays.  Les  autres,  conmie  M.  Ganalejas,  pris  pour 
nous  d'une  admiration  que  nous  avons  conscience  de  ne  pas  mé* 
riter,  voulaient,  à  peu  de  chose  près,  importer  chez  eux  les  solutions 
françaises.  Elles  sont  déjà  bien  mauvaises  de  ce  côté-ci  des  Pyré- 
nées :  qu'auraieut-elles  été  de  l'autre  ?  Entre  ces  deux  pôles  opposés^ 
le  parti  li|)éral  et  ses  autres  chefs  flottaient  plus  ou  moins,  penchant 
tantôt  dans  un  sens  et  tantôt  dans  l'autre,  sans  se  fixer  à  aucun.  Les 
questions  religieuses  étant  ceUes  qui  divisent  le  plus,  on  peut  juger 
des  ravages  qu'elles  devaient  faire  dans  un  parti  aussi  divisé  que 
l'était  déjà  le  parti  libéral.  Aussi  le  ministère  ne  pouvait-il  subsister 
qu'en  l'absence  des  Chambres.  Dès  qu'on  a  appris  qu'elles  allaient 
se  réunir,  sa  chute  a  paru  certaine  et  prochaine.  Comme  l'ironie  ne 
perd  jamais  ses  droits,  M.  le  marquis  de  la  Yega  de  Armijo  a  reçu 
des  lettres  de  tous  les  chefs  du  parti  qui  l'encourageaient  à  convo- 
qaer  les  Certes,  en  l'assurant  de  leur  concours  le  plus  dévoué,  n  en 
a  donné  très  sérieusement  lecture  au  Conseil  des  ministres,  qid  ne 
s'est  pas  fait  sans  doute  beaucoup  d'illusions  sur  leur  portée.  Les 
Chambres  ont  été  convoquées  pour  le  21  janvier.  Aussitôt  le  minis- 
tère a  été  attaqué  par  les  conservateurs  au  Sénat  et  par  les  radicaux 
à  la  Chambre,  et  il  a  donné  sa  démission  au  bout  de  quatre  jours. 

V  Le  Roi  l'a  acceptée  :  pouvait-il  faire  autrement  ?  On  s'est  demandé 
d'abord  s'il  tenterait  un  nouvel  essai  de  ministère  libéral.  A  quoi  bon? 
L'échec  était  inévitable  ;  il  se  serait  produit  à  plus  brève  échéance 
encore  que  par  le  passé.  Le  parti  libéral  avait  joué  sa  dernière  carte 
avec  le  marquis  de  la  Vega  de  Armijo,  et  il  l'avait  perdue  par  sa 
faute.  Le  Roi  a  donc  fait  appel  aux  conservateurs;  il  a  chargé 
M.  Maura  de  former  un  cabinet.  M.  Maura  a  rempli  son  mandat  avec 
l'aisance  et  la  célérité  d'un  homme   qui  y  était  tout  préparé.  Et 


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^V*^r1>: 


720  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

comment  ne  Taurait-il  paB  été  ?  Gomment  aurait-il  pu  ne  pas  prévoir 
que  son  tour  allait  revenir?  Il  se  trouvera  d*ailleurs,  lui  aussi,  aux 
prises  avec  de  grandes  difficultés,  car  la  question  des  congrégations 
simpose  maintenant  aux  conservateurs,  conmie  elle  s'imposait  hier 
aux  libéraux.  Geux-ci  l'auraient  résolue  trop  radicalement,  ils  auraient 
voulu  aller  au  delà,  du  possible;  les  conservateurs  resteront  peuU 
.  ôtre  en  deçà  du  nécessaire.  Toutefois,  il  faut  espérer.  Le  parti  conser- 
vateur s'est  discipliné  dans  l'opposition;  il  est  aujourd'hui  plus 
uni  qu'il  ne  l'avait  été  depuis  la  mort  de  M,  Canovas  del  Gastillo  ; 
M.  Maura  eijifin  a  gagné  en  ascendant  personnel.  Nui  cependant  ne 
peut  dire  ce  que  sera  l'expérience  nouvelle.  EUe  commencera  par  des 
élections;  H  en  est  toujours  ainsi  en  Espagne;  et,  au  surplus,  comment 
le  parti  conservateur  pourrait-il  vivre  avec  une  Chambre  qui  devait  sa 
naissance  au  parti  libéral, et  dont  M.  Moret  avait  lui-même  proposé  au 
Roi  la  dissolution?  On  sait  qu'en  Espagne  les  élections  donnent  tou- 
jours, à  peu  de  chose  près,  la  majorité  qu'il  veut  au  gouvernement 
qui  les  fait.  C'est  la  suite  seule  qui  est  difficile. 

Nous  souhaitons  qu'elle  ne  le  soit  pas  au  ministère  nouveau,  car,  in- 
dépendamment de  notre  amitié  pour  l'Espagne,  nous  éprouvons  le  désir 
bien  naturel  d'y  voir  enfin  un  gouvernement  solide  et  durable.  Nous 
avons,  en  effet,  des  intérêts  communs  avec  elle  dans  cette  affaire  du 
Maroc,  où  la  Conférence  d'Algésiras  lui  a  attribué,  ainsi  qu'à  nous,  des 
devoirs  particuliers.  Comme  si  nous  avions  voulu,  par  un  caprice 
inexplicable,  ajouter  encore  plus  d'instabilité  à  celle  que  présente 
l'Espagne  et  en  mettre  aussi  un  peu  de  notre  côté,  nous  avons  changé 
notre  ambassadeur  à  Madrid,  M.  Jules  Gambon.  Heureusement,  il  a  été 
remplacé  par  l'homme  le  plus  apte  à  poursuivre  son  œuvre,  notre 
plénipotentiaire  à  Algésiras,  M.  Révoil.  Voilà  néanmoins  bien  des 
changemens  à  la  fois!  N'est-il  pas  temps  de  se  fixer? 

Francis  Charmes. 


Le  Directeur-Gérant^ 
Francis  Cuarmes. 


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LA  REFORME 


DE    LA 


LANGUE    FRANÇAISE 


LANGUE  ÉCRITE 


Les  perfectionnomeoB  de  l'orthographe 
doivent  être  opérés  par  le  libre  consente- 
ment de  Tasap^e  et  non  par  la  contrainte  de 
systèmes  a  prion  imposés  réglementaire- 
ment. 

c(  Jamais  rien  ne  demeure  en  sa  forme  première;  »  aucune 
existence,  aucun  être  vivant  ne  subsiste  indéûnimenl  dans  une 
figure  et  avec  des  qualités  invariables  :  tel  est  le  sort  de  tout 
homme  et  de  toute  nation,  de  toute  œuvre  individuelle  ou  col- 
lective. 

C'est  en  vain  que  nos  prédécesseurs,  il  y  a  un  siècle,  avaient 
espéré  établir  les  doctrines  philosophiques  et  politiques,  les  in- 
stitutions sociales,  et  même  les  principes  des  sciences  naturelles 
sur  des  bases  rationnelles,  susceptibles  de  fournir  les  règles 
constantes  d'un  progrès  toujours  ascendant. 

Je  ne  sais  si  cette  conception  est  réalisable  dans  Tordre  des 
abstractions  pures,  c'est-à-dire  des  sciences  mathématiques;  mais 
elle  cesse  de  l'être  dès  que  les  faits  positifs  y  sont  mélangés, 
comme  le  prouve  l'histoire  de  la  mécanique. 

En  tout  cas,  elle  est  aujourd'hui  abandonnée  dans  les  diverses 
classes  dp  connaissances  se  rapportant  à  des  réalités  concrètes  : 
sciences  de  la  nature  minérale  ou  vivante,  fondées  sur  l'obser- 

TOME  XXXVII.  —  1907.  46 


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722  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vation  et  rexpérimentation  ;  et  plus  encore,  sciences  historiqL 
politiques,  sociologiques. 

Il  est  reconnu  que  toute  existence  est  assujettie,  dans  sa 
durée  et  sa  continuité,  à  des  changemens  graduels,  tels  que  chaque 
état  présent  des  individus  et  des  ensembles  ou  collectivités,  envi- 
sagés en  soi  ou  dans  leurs  produits,  résulte  du  développement  de 
leurs  états  antérieurs.  L'histoire,  dans  tous  les  ordres  de  faits, 
est  celle  d*un  perpétuel  écoulement,  comme  le  disait  déjà  le  vieil 
Heraclite. 

Voici  ce  que  nous  appelons  la  théorie  de  révolution  : 

Évolution  spontanée,  produite  par  le  jeu  des  agens  naturels; 

Evolution  arlificielle,  provoquée  par  Fart,  la  science,  ou  l'in- 
dustrie humaine. 

Évolution  ascendante,  c'est  le  progrès; 

Évolution  descendante,  et  parfois  régressive,  c'est  la  déca- 
dence et  la  mort. 

Le  langage  n'échappe  pas  à  cette  loi  universelle,  sous  sa 
double  forme  : 

Forme  parlée,  qui  remonte  aux  origines  obscures  de  l'hu- 
manité; 

Forme  écrite,  qui  a  marqué  les  débuts  de  nos  civilisations. 
Le  langage  est  la  résultante  de  notre  organisation,  et  de  ses 
produits  moraux  et  intellectuels.  Les  linguistes  et  les  philo- 
logues s'efforcent  d'en  établir  les  phases  réelles,  —  non  plus 
désormais  a  priori,  mais  en  fait,  —  par  l'étude  de  chaque  langue 
nationale,  par  celle  de  la  langue  française,  en  particulier. 

Cependant,  ils  n'avaient  pas  accepté  au  début  ces  notions  sur 
la  relativité  inévitable  et  la  variabilité  passée  et  future  du  lan- 
gage; moins  encore  sur  le  caractère  spontané  de  ces  variations. 

Trop  souvent,  au  lieu  de  constater  simplement  les  varia- 
tions historiques,  trop  lentes  à  leur  gré,  ils  ont  essayé,  surtout 
depuis  le  xvi**  siècle,  de  les  provoquer  systématiquement.  Non 
contens  de  proposer  les  réformes  à  la  conviction  de  leurs  lec- 
teurs et  auditeurs,  —  ce  qui  est  légitime,  —  ils  ont  cherché  à 
Içs  imposer  par  différentes  méthodes*  Cette  prétention  de  sou- 
mettre toute  connaissance  et  toute  pratique  à  des  conventions 
factices,  proclamées  comme  des  dogmes  obligatoires,  remonte 
aux  institutions  théocratiques  du  moyen  âge. 

Néanmoins,  —  à  Texception  des  langues  telles  que  \%  sanscrit, 
qui  a  reçu  une  si  forte  empreinte  artificielle  des  grammairiens,  et 


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LA  RÉFORME  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE.  723 

de  rhébreu,  arrêté  dans  son  écriture  par  les  rabbins  lors  de 
la  rédaction  présente  de  la  Bible,  et  précisé  en  inscrivant  les 
voyelles»  autrefois  absentes,  au-dessous  des  consonnes  radicales, 
cela  postérieurement  à  Tépoque  où  Thébreu  était  parlé  par  une 
nation  groupée  autour  de  Jérusalem;  —  à  l'exception  de  ces 
langues  fixées  sous  des  influences  sacerdotales,  on  n'avait  guère 
tenté  d'assujettir  Torthographe  d*une  langue  vivante  à  des  règles 
absolues,  par  voie  de  réglementation  systématique,  délibérées 
dans  des'  commissions,  et  imposées  à  l'ensemble  des  écrivains, 
littérateurs  et  savans. 

L'origine  de  ces  prétentions  remonte  à  la  constitution  de 
l'Université  impériale,  au  début  du  xix*  siècle.  Elle  repose  sur 
une  notion  exagérée  du  rôle  de  l'État  en  pareille  matière. 

La  langue,  en  effet,  sous  sa  double  forme  écrite  et  parlée, 
n'est  pas  une  propriété  appartenant  à  un  petit  nombre  de  gram- 
mairiens et  de  professeurs  :  c'est  une  œuvre  collective  et  héré- 
ditaire, partie  intégrante  de  la  vie  individuelle  de  chacun  des 
citoyens.  En  la  modifiant  a  priori  et  artificiellement,  on  touche  h 
nos  coutumes,  à  nos  habitudes,  à  notre  conception  à  la  fois  lo- 
gique,  morale  et  esthétique  des  choses,  déterminée  par  notre 
constitution  physique  et  par  notre  éducation  antérieure. 

Non  sans  doute  que  ce  soit  là  un  motif  suffisant  pour  main- 
tenir, dans  un  esprit  étroitement  conservateur,  les  lacunes,  dé- 
fauts et  imperfections  reconnus  de  la  langue  usuelle,  quels 
qu'ils  soient. 

Certes,  elle  continuera  à  varier  dans  l'avenir,  comme  elle  a 
varié  dans  le  passé;  ceux  qui  la  parlent  et  l'écrivent  doivent  être 
dociles  aux  indications  de  l'opinion,  qu'ils  concourent  d'ailleurs 
à  déterminer  par  leur  action  personnelle. 

Mais  il  importe  de  ne  pas  faire  intervenir  ici  la  contrainte  du 
bras  séculier.  Tout  ce  qu'il  est  permis  de  faire  administrative- 
ment,  c'est  au  contraire  d'écarter  les  obstacles  que  les  règlemens 
scolaires  pourraient  opposer  à  la  liberté  de  cette  évolution  vitale. 

C'est  à  ce  point  de  vue  que  je  me  propose  d'examiner  les 
projets  de  réforme  de  l'orthographe,  c'est-à-dire  de  la  langue 
écrite,  projets  mis  en  avant  depuis  longtemps,  mais  particulière- 
ment agités  au  cours  de  ces  dernières  années. 

Je  n'ai  pas  l'intention  d'entrer  dans  toutes  les  discussions  spé- 
ciales ,  soulevées  par  les  philologues  ou  grammairiens,  pour  la 
science  de  quelques-uns  desquels  je  professe  une  estime  par- 


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724  REVUE    DES    DEUX    MO>'DES. 

ticulière.  Je  prétends  encore  moins  me  déclarer  hostile  à  lou 
changemcns,  ainsi  que  je  viens  de  le  dire;  mais  il  me  semble 
nécessaire  de  soumettre  à  une  critique  exacte  les  principes  mis 
en  avant  pour  généraliser  ces  changemens,  les  méthodes  pro- 
posées pour  les  définir,  et  les  procédés  que  l'on  voudrait  suivre 
pour  les  appliquer.  Tel  est  l'objet  du  présent  article. 

I.   —   ÉVOLUTION   HISTORIQUE 

Pour  mettre  en  évidence  le  véritable  caractère  des  problèmes 
de  la  Réforme  de  la  langue  française,  parlée  et  écrite,  il  est 
utile  de  remonter  d'abord  à  ses  origines  :  c'est  ce  que  je  vais 
tâcher  de  faire,  très  brièvement  d'ailleurs. 

Au  cours  de  l'évolution  historique  de  la  langue  française, 
ridéal  poursuivi  depuis  le  xvi®  siècle  a  été  celui  des  langues  dites 
classiques,  tel  qu'il  avait  été  conçu  et  proclamé  au  temps  de  la 
Renaissance  :  il  n'a  cessé  de  hanter  les  esprits  jusqu'à  nos  jours. 
C'était  d'ailleurs  une  conséquence  de  la  tradition  des  études 
latines  et  grecques,  maintenues  comme  base  principale  d'une 
éducation  libérale.  Sans  vouloir  discuter  ici  cette  conception, 
qui  a  vieilli,  on  doit  avouer  qu'elle  repose  sur  une  erreur  his- 
torique, relative  à  l'existence  supposée  d'un  modèle  antique  de 
langues  classiques. 

En  réalité,  le  grec  et  le  latin  n'ont  pas  été  constitués  d'après 
cette  formule,  c'est-à-dire  soustraits  à  la  loi  générale  de  révo- 
lution. 

L'histoire  de  ces  langues,  aujourd'hui  mieux  connue  et  appro- 
fondie par  la  critique  moderne,  a  montré  que  le  prétendu  état 
fixe  sous  lequel  on  les  enseignait  naguère,  était  une  fiction  de 
professeurs  et  de  grammairiens  :  ils  avaient  envisagé  comme  des 
types  absolus  l'état  de  ces  langues  à  un  certain  moment  de  leur 
existence,  celui  où  leur  littérature  a  atteint  un  degré  particulière- 
ment brillant.  Le  système  que  l'on  préconisait  depuis  le  xvi*  siècle 
dans  leur  enseignement  scolaire,  c'était  la  langue  de  Thucydide, 
de  Sophocle  et  de  Démosthène  en  grec,  la  langue  de  Cicéron  et  de 
Tite-Live,  d'Horace  et  de  Virgile,  en  latin  :  types  bien  liniités, 
car,  en  réalité,  des  auteurs  grecs  ont  écrit  pendant  deux  mille 
ans  au  moins,  depuis  Homère  et  Hésiode,  jusqu'aux  philosophes 
alexandrins,  aux  Pères  chrétiens  et  aux  chroniqueurs  byzantins; 
et  ces  auteurs  ont  employé  des  variantes  et  des  dialectes  bien 


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LA   RÉFORME   DE   LA   LANGtTE    FRANÇAISE.  725 

différens,  quant  au  style,  aux  mots,  à  la  grammaire  et  à  la  pjpo- 
noDciation. 

Il  en  a  été  de  même  du  latin ,  depuis  les  vieux  législateurs, 
historiens  et  poètes  des  iV»  et  m*  siècles  avant  notre  ère,  jusqu'à 
Sulpice  Sévère,  Sidoine  Apollinaire  et  Grégoire  de  Tours;  à  la 
suite  desquels  il  conviendrait  d'ajouter  l'immense  littérature 
latine  du  moyen  âge,  qui  a  prolongé  de  dix  siècles  l'empire  litté- 
raire de  la  langue  romaine.  Une  influence  réciproque  s'exerçait 
d'ailleurs,  entre  les  variations  de  cette  langue  savante  et  sacerdo- 
tale, et  le  français  d'alors,  réputé  vulgaire  et  dédaigné. 

Or,  il  en  a  été  précisément  de  même  de  notre  langue  fran- 
çaise, depuis  le  ix®  siècle,  où  elle  apparaît  comme  langage  dis- 
tinct, au  moment  où  les  nationalités  de  l'Europe  centrale, 
violemment  assemblées  par  la  force  dans  l'empire  franc,  se 
séparent  et  se  manifestent. 

Les  monumens  écrits  depuis  cette  époque  permettent  de 
constater  de  la  façon  la  plus  nette  les  variations  successives  de  la 
langue  parlée  :  elles  ont  été  retracées  et  discutées  par  les  savans 
et  les  critiques  les  plus  habiles  et  les  plus  compétens.  Chacun, 
d'ailleurs,  peut  en  constater  toute  l'étendue,  par  un  coup  d'œil 
comparatif  jeté  sur  les  écrivains  français  :  en  prose,  de  Villehar- 
douin  et  Joinville  à  Froissart,  à  Gomines,  à  Rabelais  et  à 
Montaigne;  en  poésie,  depuis  les  chansons  de  geste  jusqu'à 
Ronsard  et  aux  poètes  du  xvi®  siècle;  et  non  moins  jusqu'au 
temps  de  nos  écrivains  devenus  classiques  depuis  le  xvn®  siècle, 
et  qui  sont  l'objet  des  études  couran  es  des  écoliers  d'aujour- 
d'hui, en  France  et  à  l'étranger.  Pour  constater  toute  l'étendue 
des  variations  de  l'orthographe,  en  particulier  avant  la  Renais- 
sance, il  suffit  d'ouvrir  le  Dictionnaire  de  F  ancienne  langue  fran- 
çaise du  IX^  au  XV^  siècle,  composé  par  Frédéric  Godefroy,  en 
dix  volumes,  comprenant  de  40000  à  50,000  mots  environ. 

Rappelons  ici  pour  mémoire  les  profondes  études  des  savans 
français  et  étrangers,  qui  se  sont  succédé  au  cours  du  xixP  siècle, 
et  sans  sortir  de  notre  temps  et  de  notre  pays,  citons  entre  autres, 
et  en  quelque  sorte  au  hasard,  pour  ne  pas  procéder  à  des  énu- 
mérations,  les  publications  du  regretté  Gaston  Paris  et  de 
M.  Paul  Meyer,  V Histoire  de  la  langue  et  de  la  littérature  fran- 
çaise par  Petit  de  JuUeville,  le  cours  de  M.  Ferdinand  Rrunot,  à 
la  Sorbonne,  etc.,  etc. 

Jusqu^au  xvi**  siècle,  il  n'existe  pas  à  proprement  parler  de 


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726  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

langue  française  uniforme,  et  absolue,  pas  plus  qu'un  gouw 
nement  uniforme  pour  toute  la  France  :  cela  est  capital  à  n^ 
peler.  Jusque-là  les  diversités  provinciales  sont  trop  fortes  et  les 
dialectes  des  provinces  conservent  leur  autorité  d'usage  :  ils  n'ont 
pas  encore  passé  à  l'état  de  patois.  C'est  à  partir  de  François  1", 
que  la  nationalité  française,  —  affirmée  au  siècle  précédent  par 
l'apparition  de  Jeanne  d'Arc  et  lexpulsion  des  Anglais,  et  conso- 
lidée par  l'effondrement  de  la  féodalité  sous  l'action  de  Louis  XI, 
—  commence  à  exister  dans  sa  plénitude.  L'autorité  royale  se 
manifeste  à  la  fois  par  la  création  d'une  cour  et  par  celle  d'une 
administration  étendue  à  l'ensemble  du  pays.  En  même  temps, 
l'imprimerie  tend  à  unifier  l'orthographe,  tandis  qu'elle  propage 
les  œuvres  des  plus  anciens  auteurs  qui  soient  demeurés  jus- 
qu'à nos  jours  d'une  lecture  facile  et  assez  courante  :  Rabelais, 
Ronsard,  Montaigne,  etc.  Certes,  leur  langue,  leur  grammaire, 
leur  orthographe  diffèrent  singulièrement  de  celles  d'aujourd'hui, 
et  il  est  indubitable  qu'elles  ne  diffèrent  pas  moins  de  celles  des 
xiv®  et  XV*  siècles.  Or,  l'écart  principal  entre  leurs  usages  et  ceux 
de  leurs  prédécesseurs,  la  correction  si  l'on  veut,  ne  se  déve- 
loppa pas  spontanément;  ce  fut  surtout  l'œuvre  voulue  et  systé- 
matique des  écrivains  et  savans  de  la  Renaissance.  Éblouis  par 
la  réapparition  des  auteurs  classiques  de  l'antiquité,  ils  s'effo^ 
cèrent  de  rapprocher  la  grammaire  et  l'orthographe  des  noms 
français  de  leurs  origines  étymologiques,  réelles  ou  prétendues. 
Tantôt,  ils  ont  ainsi  modifié  et,  disons-le  nettement,  altéré 
l'orthographe  traditionjielle  d'un  grand  nombre  de  mots  d'usage 
courant,  pour  la  rapprocher  de  celle  de  leurs  radicaux  et  gêné- 
rateurs  antiques;  tantôt,  ils  ont  créé  des  mots  nouveaux,  sous 
une  forme  calquée  servilement  sur  celle  des  mots  grecs  et  latins 
dont  ils  les  dérivèrent  ;  sans  se  préoccuper  de  savoir  si  les  mêmes 
mots  n'avaient  pas  déjà  passé  dans  la  langue  usuelle  sous  une 
forme  un  peu  différente,  parce  qu'elle  avait  été  graduellement 
adoucie.  Tels  sont  les  doublets,  de  sens  identique  ou  modifié: 
Compte  et  coîite,  amant  et  aimant^  doublets  où  l'orthographe 
nouvelle  était  d'ordinaire  compliquée  par  l'étymologie;  et  une 
multitude  d'autres,  où  la  nouvelle  orthographe  était  au  con- 
traire plus  simple.  Des  lettres  parasites,  disparues  avec  le  cours 
des  temps,  furent  réintroduites  dans  bien  des  mots  :  ainsi,  doiU 
é,  devinrent  :  doigt  y  pied;  la  lettre  y  fut  substituée  à  l'idam 
P\es  mots  dérivés  du  grec,  etc.,  etc. 


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LA   RÉFORME    DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE.  727 

Si  Ramus  accomplit  œuvre  utile  en  faisant  passer  dans 
Fusage  la  distinction,  par  des  signes  différens,  entre  les  deux 
prononcialionsi  des  lettres  qui  jouent  à  la  fois  le  rôle  de  voyelle 
et  le  rôle  de  consonne,  telles  que  Vi  ancien,  dédoublé  en  i  et  y, 
et  Vu  ancien,  dédoublé  en  u  et  v,  par  contre,  les  grands  impri- 
meurs du  XVI®  siècle,  Robert  Estienne,  en  particulier,  dans  son 
Dictionnaire  de  1540,  eurent,  par  Tintroduction  des  lettres  para- 
sites, une  fâcheuse  initiative,  vainement  combattue  par  les 
poètes  Ronsard  et  Du  Bellay.  Ces  derniers  réclamaient  la 
liberté  de  varier  Torthographe,  suivant  la  rime  et  le  nombre  do 
syllabes  que  le  vers  comporte.  D'après  le  premier,  dans  son 
Abrégé  de  VArt  poétique,  il  est  écrit  : 

«  Tu  diras  selon  la  contrainte  du  vers  : 

«  Or  et  ore,  adoncq  et  adoncque^  avecq  et  avecques,  etc.  » 

Ces  licences  poétiques  étaient  réclamées  en  vue  de  la  rime, 
du  nombre  des  syllabes,  des  hiatus,  et  des  liaisons  que  Ton 
désirait  éviter, ou  rendre  plus  faciles; elles  subsistent  d'ailleurs, 
même  de  notre  temps,  pour  un  certain  nombre  de  mots. 

Cependant,  la  langue,  ainsi  façonnée  artificiellement,  avait 
déjà  été  modifiée  par  une  certaine  réaction,  lorsque  au 
xvn*'  siècle  fut  fondée  TAcadémie  Française.  L'autorité  toute 
morale  de  celle-ci  fut  acceptée  peu  à  peu,  sans  coaction  admi- 
nistrative ou  autre,  d'aucun  genre,  à  la  suite  de  la  publication 
de  son  Dictionnaire  en  1694.  Les  éditions  et  revisions  succes- 
sives de  ce  Dictionnaire  signalèrent  bien  des  réformes  modérées  : 
les  unes,  conformes  à  des  usages  déjà  courans,  les  autres 
acceptées  presque  aussitôt. 

C'est  ce  qui  arriva,  notamment  en  1718,  en  1740,  en  1762, 
époque  où  d'Olivet  réforma  S  000  mots.  Je  n'y  insisterai  pas, 
M.  Faguet  ayant  donné  dans  un  écrit  récent  l'indication  détaillée 
de  ces  réformes  académiques  successives,  toujours  opérées  à 
l'amiable,  et  adoptées  par  le  consentement  général;  lequel, je  le 
répète,  avait  précédé  dans  cette  voie  les  indications  du  Diction- 
naire. 

Au  XIX*  siècle,  une  période  nouvelle  s'est  ouverte,  par  suite 
de  l'organisation  administrative  de  l'Instruction  publique,  sur- 
tout dans  ses  degrés  primaire  et  secondaire.  Déjà  d'ailleurs,  au 
xviii®  siècle,  l'orthographe  avait  commencé  à  être  fixée  plus 
étroitement,  parce  que  le  français  était  devenu  la  langue  usuelle 
de  la  diplomatie  et  des  accords  internationaux  :  conséquence 


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728  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  sa  clarté  exceptionnelle  et  de  Tautorité  intellectuelle  et 
morale  de  ses  littérateurs  et  de  ses  savans. 

Le  français  fut  alors  accepté  comme  la  langue  universelle  des 
gens  cultivés,  et  il  parut  appelé  à  prendre  la  place  occupée 
autrefois  par  le  latin  dans  le  monde  jusqu'au  xvm*  siècle. 

Cependant,  l'institution  de  FUniversité  impériale,  aux  débuts 
du  XIX®  siècle,  eut  pour  conséquence,  en  France,  Tétablissem^it 
d'un  système  officiel  et  général  de  grades,  diplômes  et  titres  pro- 
fessoraux et  administratifs.  De  là  l'organisation  d'examens  et  de- 
concours,  rendus  obligatoires  pour  l'accès  aux  fonctions  et  à  cct 
taines  professions,  telles  que  celles  de  médecin,  avocat,  phar- 
macien, etc. 

A  la  même  époque,  on  crut  qu'il  était  possible  de  fixer  d'une 
manière  défini);ive  les  principes  fondamentaux  de  toute  législa- 
tion, de  toute  connaissance,  et  en  particulier  ceux  de  la  langue, 
grammaire  et  orthographe.  C'était  le  temps  où  Condillac,  rame- 
nant tout  à  la  logique,  déclarait  que  «  Tart  de  raisonner  se  réduit 
à  une  langue  bien  faite.  »  Sans  discuter  la  valeur  de  cette  philo- 
sophie un  peu  étroite,  qui  tenait  compte  seulement  de  la  forme 
extérieure  des  sciences  et  non  de  leur  contenu  positif,  il  est  certain 
que  ce  fut  alors  qu'ont  été  constituées  par  voie  de  règlemens  une 
grammaire  et  une  orthographe  officielles,  imposées  à  l'enseigne- 
ment. Elles  furent  adoptées  par  presque  tous  les  écrivains  et 
imprimeurs.  On  conserva,  d'ailleurs,  par  une  sorte  d'entente  ta- 
cite, l'habitude  déjà  prise  de  se  conformer  au  Dictionnaire  de 
r Académie  .'c'était  sous-entendre  que  celle-ci  devait  se  conformer 
à  l'usage  commun,  et  non  lui  imposer  ses  idées  particulières. 

Il  y  a  trois  quarts  de  siècle,  la  grammaire  de  Noël  et  Chap- 
sal  était  ainsi  devenue  à  peu  près  un  véritable  catéchisme  d'en- 
seignement primaire  et  secondaire,  catéchisme  complété  par  des 
exercices  systématiques  de  cacographie. 

Ce  n'est  pas  qu'il  ne  se  soit  élevé  de  tout  temps  des  réforma- 
teurs pour  signaler  les  inconvéniens  et  les  abus  de  cette  rou- 
tine officielle.  Leurs  protestations  ont  même  été  fort  vives  au 
temps  de  Louis-Philippe;  et  elles  n'ont  guère  cessé  de  se  pro- 
duire. Mais  c'est  de  nos  jours  que  les  critiques  sont  devenues 
plus  dures,  et  la  polémique  plus  ardente.  Des  réformes  de  plus 
en  plus  étendues  ont  été  proposées  ;  elles  ont  même  été  mises  en 
œuvre  dans  les  journaux  dits  «  réformistes,  »  et  dans  l'impression 
de  quelques  ouvrages  privés. 


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LA   RÉFORME   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE.  729 

En  même  temps,  on  vît  apparaître  des  tentatives  plus  géné- 
néraies,  telles  que  le  Volapuck  et  TEspéranto^  pour  constituer 
une  langue  universelle,  construite  artificiellement,  et  destinée  à 
servir  d'instrument  aux  relations  internationales.  Ce  n'est  pas 
ici  le  lieu  de  parler  de  ces  tentatives,  pas  plus  que  des  notations 
symboliques  des  mathématiciens  et  des  chimistes,  sortes  de  lan- 
gages idéographiques,  que  chaque  initié  comprend  et  traduit 
dans  son  propre  idiome. 

Mais  il  convient  de  revenir  à  notre  sujet,  je  veux  dire  à  la 
réforme  de  l'orthographe  française.  On  va  rappeler  d'abord  quel- 
ques-unes des  critiques  les  plus  autorisées,  parmi  celles  que  l'on 
adresse  aujourd'hui  à  notre  langue  ;  puis  on  signalera  les  pro- 
positions de  réformes  désignées  sous  le  nom  spécieux,  mais  illu- 
soire, de  «  simplifications.  »  On  discutera  les  méthodes  suivies 
pour  dresser  le  tableau  de  ces  modifications,  et  surtout  les  pro- 
cédés destinés  à  les  imposer. 

II.   —  LES  RÉFORMES   PROPOSÉES 

Réforme  des  mots,  réforme  des  syllabes,  réforme  des  lettres, 
et,  pour  un  avenir  plus  ou  moins  voisin,  laissé  dans  Tombre,  ré- 
forme de  la  grammaire  :  telle  est  l'étendue  des  réformes  agitées 
en  ce  moment,  en  vue  d'une  réalisation  réputée  nécessaire. 
Seule  la  réforme  du  système  général  des  signes,  qui  ont  joué  un 
si  grand  rôle  dans  l'histoire  du  langage  humain  n'est  pas  encore 
mise  en  cause,  au  moins  devant  les  conseils  ou  corps  réputés 
compétens. 

Le  programme  actuel  est  suffisamment  vaste,  du  moment  où 
Ton  se  propose  d'attaquer  la  pratique  commune.  Il  convient 
d'examiner  d'abord  quels  principes  généraux  présideraient  aux 
réformes  proposées. 

Ces  principes  peuvent  être  réduits  à  deux  :  Tétymologie, 
et  le  phonétisme;  leur  application  a  été  modifiée  d'ailleurs, 
d'après  diverses  considérations  de  fait,  envisagées  comme  «  prin- 
cipes secondaires.  » 

Le  principe  étymologique  est  évidemment  le  moins  impor- 
tant des  deux  :  il  a  été  suivi  d'abord,  d'après  une  vue  assez 
éttoite  des  choses,  au  moment  de  la  Renaissance,  ainsi  qu'il  a 
été  dit  plus  haut.  Les  lettrés  d'alors,  transportés  d'enthou- 
3ia8me  pour  la  culture  antique,  y  voyaient  la  source  essentielle 


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730  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  le  modèle  de  tout  progrès  pour  la  civilisation ,  l'art  et  la  science 
modernes. 

Voilà  pourquoi,  auxvi^  siècle,  on  s'appliqua  à  rattacher  l'or- 
thographe des  mots  français  à  leurs  origines  latines  et  grecques. 
Cette  opinion  avait  l'avantage  de  tendre  à  réduire  à  une  formule 
précise  la  loi  des  corrections  que  l'on  croyait  utile  de  faire  dans 
Tôrthographe  des  mots,  tels  qu'ils  s'étaient  constitués  au  cours 
des  temps,  par  l'évolution  propre  des  différens  dialectes  pro- 
vinciaux. 

Aujourd'hui  même,  les  règles  étymologiques  sont  encore 
observées  soigneusement  dans  la  création  des  mots  nouveaux 
tirés  du  grec  ou  du  latin,  mots  créés  pour  désigner  soit  des  sub- 
stances ou  des  instrumens  jusque-là  inconnus,  soit  des  notions 
spéciales,  dans  Tordre  de  la  science  et  de  l'industrie.  Mais  il  m 
est  tout  autrement  de  la  langue  courante;  les  philologues  nova- 
teurs ayant  constamment  tendu,  depuis  le  xvn«  siècle,  et  plus 
encore  de  notre  temps,  à  écarter  le  système  étymologique,  enta- 
ché à  la  fois  de  pédantisme  et  de  superficialité,  et  fécond  en  dif- 
ficultés pour  l'orthographe  et  la  prononciation  normales. 

Le  principe  sur  lequel  s'accordent  maintenant  la  plupart 
des  novateurs  est  à  la  fois  plus  général  et  plus  simple,  en 
théorie,  du  moins  :  c'est  le  phonétisme.  11  repose  sur  l'obligation 
d'établir  une  exacte  conformité  entre  l'écriture  des  mots  et  leur 
prononciation.  L'écriture,  dit-on,  est  la  parole  écrite,  l'image 
de  la  voix  :  opinion  excessive  en  fait,  car  l'écriture  a  débuts 
dans  l'histoire  par  être  l'image  des  objets,  première  phase  dont 
nous  possédons  des  exemples  bien  connus  chez  les  anciens 
Mexicains.  De  là  sont  dérivés,  par  des  modifications  graduelles 
et  des  signes  fort  dissemblables,  les  systèmes  hiéroglyphiques  de 
l'Egypte  et  de  la  Chaldée;  un  système  analogue  demeure  encore 
en  vigueur  chez  les  Chinois.  Nos  écritures  alphabétiques  tirent 
leur  origine,  comme  on  sait,  d'une  transformation  des  signes 
hiéroglyphiques,  dont  la  construction  première  était  étrangère 
au  phonétisme. 

Quoi  qu'il  en  soit,  il  serait  évidemment  commode  d'établir 
une  conformité  aussi  exacte  que  possible  entre  la  langue  apprl* 
par  l'oreille  et  la  langue  enseignée  par  les  yeux. 

Dans  une  langue  idéale,  on  conçoit  que  tout  mot  démit 
posséder  une  signification  unique,  répondant  à  un  même  son  ou 
ensemble  de  sons,  et  représenté  par  une  orthographe  unique. 


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LA  RÉFORME  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE.  731 

Malheureusement,  cet  état  idéal  n'a  jamais  existé  pour  aucune 
langue,  malgré  les  efforts  des  grammairiens.  En  ce  qui  touche 
la  prononciation  en  particulier,  l'histoire  nous  apprend  qu'elle 
varie  pour  un  même  mot  dans  le  temps  et  dans  l'espace.  J'exa- 
minerai de  plus  près  ces  variations  et  le  remède  que  l'on  y  a 
proposé,  dans  une  autre  partie  de  la  présente  étude,  ainsi  que 
les  objections  qu'il  soulève. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  promoteurs  universitaires  de  la  réforme 
actuelle  ont  trop  de  bon  sens,  et  d'expérience  de  l'enseignement, 
pour  proposer  le  phonétisme  comme  principe  unique  et  absolu 
des  modifications  qu'ib  voudraient  établir.  Dans  leurs  rapports, 
ils  ont  introduit  divers  tempéramens,  désignés  aussi  sous  le  nom 
un  peu  arbitraire  de  principes. 

Tel  est  le  principe  dit  de  conformité,  qill  consiste  à  mainte- 
nir entre  certains  mots  générateurs,  supposés  plus  rapprochés 
des  racines  étymologiques,  et  les  autres  mots  dérivés  de  la 
môme  racine,  une  conformité  d'orthographe. 

Ils  y  ont  joint  un  principe,  dit  d'analogie,  qui  consiste  à 
adopter  une  orthographe  unique  pour  la  représentation  des 
syllabes  réputées  jouer  un  rôle  analogue,  —  ce  qui  est  vague; 
—  et  prononcées  d'une  façon  identique,  —  ce  qui  est  parfois 
contradictoire  avec  les  déductions  méthodiques  du  principe  de 
conformité.  Ils  s'efforcent  d'éviter  de  rien  innover  contre  la 
prononciation  et  de  choquer  trop  fortement  les  usages  reçus. 
En  particulier,  on  doit,  disent-ils,  respecter  les  lois  de  forma- 
tion des  désinences  caractéristiques  des  accords  entre  les  diffé- 
rons groupes  de  mots  :  substantifs,  adjectifs  et  verbes. 

De  là,  tout  un  ensemble  d'exceptions,  que  les  partisans  de  la 
réforme  orthographique  n'ont  guère  cherché  à  ramener  à  des 
règles  précises.  Ils  ne  se  sont  pas  non  plus  prononcés  d'une 
façon  nette  sur  l'intervention  de  l'accent  tonique,  dans  la  com- 
paraison de  l'orthographe  des  mots  générateurs  ou  radicaux  et 
de  leurs  dérivés.  A  cet  égard,  les  systèmes  adoptés  ou  proposés 
ne  sont  ni  clairs,  ni  homogènes.  Ilsabondt^nt  en  contradictions, 
qui  n'ont  pas  empêché  leurs  auteurs  de  les  gratifier  du  nom 
tendancieux  d'à  orthographe  rationnelle.  » 

Nous  allons  examiner  de  plus  près  les  questions  posées  à 
propos  de  la  réforme  de  l'orthographe;  nous  bornant  d'ailleurs 
à  quelques  exemples,  sans  prétendre  reproduire  ici  Ténuméra- 
tion  de  toutes  les  défectuosités,  par  excès  ou  par  défaut,  de  la 


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732  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

langue  française,  ni  celle  de  toutes  les  modifications  proposées. 

Voici  la  liste  des  questions  principales,  relatives  à  la  réforme 
de  Torthographe,  telles  qu'elles  vont  être  signalées  : 

Réforme  et  simplification  des  lettres  et  signes  de  l'alphabet; 
additions  et  substitutions  de  lettres  ; 

Suppression  des  lettres  parasites  et  des  lettres  redoublées; 

Homophones  et  polyphones,  d'orthographe  identique  ou 
différente. 

1°  Réforme  et  simplification  des  signes  alphabétiques.  —  Lfô 
alphabets  des  différentes  langues  européennes  et  sémitiques 
dérivent,  selon  Topinion  reçue,  de  l'alphabet  phénicien,  procé- 
dant lui-même  de  certains  hiéroglyphes  égyptiens,  par  une 
transformation  radicale  du  système  ancien.  Le  nombre  des  carac- 
tères de  ces  alphabets  varie,  suivant  les  peuples,  —  en  raison  de 
leurs  traditions,  et  de  leurs  organes  vocaux,  —  entre  22  et  33  en- 
viron, auxquels  on  a  adjoint  4  ou  5  signes  auxiliaires.  L'en- 
semble de  ces  caractères  et  signes  est  destiné  à  représenter  les 
consonnes,  les  voyelles,  les  sons  complexes  et  les  aspirations. 

Rappelons  d'ailleurs  que,  dans  les  langues  sémitiques,  les 
voyelles  n'avaient  pas,  à  l'origine,  de  signe  propre,  étant  con- 
fondues avec  les  signes  des  aspirations.  C'est  seulement  pins 
tard  que  l'on  a  ajouté  les  voyelles,  comme  signes  accessoires, 
au-dessus  ou  au-dessous  des  consonnes.  Au  contraire,  dans  les 
langues  latines,  les  aspirations  ont  tendu  à  disparaître. 

Si  nous  nous  bornons  aux  signes  de  l'alphabet  français,  nous 
trouvons  vingt-cinq  lettres  et  quatre  accens  ou  signes  ana- 
logues. Or,  dans  notre  alphabet,  on  propose  aujourd'hui  de  sup- 
primer l'y,  traduction  de  l'upsilon  grec,  en  le  remplaçant  parla 
lettre  i.  Cette  suppression  est  déjà  faite  en  italien. 

On  propose  également  de  supprimer  l'A  muette,  lettre  qui 
ne  se  prononce  pas  ;  ce  qui  a  été  fait  en  allemand,  et  même  en 
français,  dans  certains  dérivés  du  p,  grec,  tels  que  rythm^ 
ainsi  que  dans  les  mots  autrefois  dérivés  des  doubles  lettres 
grecques  associées  <p6  :  naphtaline.  L'élimination  de  l'A  est  même 
complète  en  italien.  Mais  il  ne  saurait  en  être  de  même  en 
français  de  l'A  aspirée,  surtout  en  raison  des  liaisons  :  par 
exemple,  le  héros.  On  propose  encore  de  faire  disparaître  Vh  qui 
figure  dans  joA.  Il  y  a  plus  :  on  veut  supprimer  ce  dernier  grou- 
pement tout  entier,  qui  répond  au  grec  9,  lequel  a  été  remplacé 
dans  l'écriture  française  à  la  fois  par  la  lettre  simple  /  et  par  le 


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LA  RÉFORME  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE.  733 

groupement  ph.  Ce  dernier,  faisant  double  emploi,  devrait  donc 
disparaître. 

Dans  cet  ordre  de  modifications,  les  novateurs  semblent 
avoir  oublié  une  simplification  non  moins  essentielle  et  non 
moins  facile,  la  suppression  de  la  lettre  y,  laquelle  ne  figure  en 
français  dans  les  mots  composés  que  suivie  de  Vu  :  qu^  et  tou- 
jours avec  le  son  du  A,  qui  suffirait  parfaitement  dans  tous  les  cas. 

D'ailleurs,  comme  lettre  finale,  le  q  ne  figure  aujourd'hui,  je 
crois,  que  dans  deux  mots,  coq^i  cinq^  où  le  k  suffirait. 

Le  k  suffirait  aussi  à  la  place  du  système  ch  prononcé  avec 
son  dur,  ce  qui  étendrait  Télimination  de  Vh. 

Par  contre,  il  pourrait  y  avoir  lieu  d'ajouter  à  Talphabet 
français  certaines  lettres  pour  exprimer  des  sons  très  réellement 
prononcés,  mais  écrits  d'une  façon  à  prêter  à  confusion.  Tel 
est  le  son  ch  doux  dans  les  mots  :  chercher,  chat,  chiffre,  choc^ 
chute.  De  même  /  mouillée. 

De  môme  encore,  le  groupement  gn  avec  son  mouillé  : 
agneau,  règne,  signe. 

Ramus  avait  déjà  proposé  de  telles*  additions  au  xvi^  siècle* 
D'après  la  même  idée,  on  a  proposé  d'affecter  la  lettre  double  w, 
inusitée  en  français,  au  système  complexe  qui  se  prononce  oua  : 
proposition  contestable,  à  cause  de  la  valeur  connue  de  cette 
lettre  en  allemand  et  en  anglais. 

Observons  que  ce  procédé  d'additions  de  signes  littéraux  n'est 
pas  insolite  ;  il  est  déjà  usité  dans  certaines  transcriptions  de 
langues  étrangères.  En  efl'et,  les  savans  qui  impriment,  avec 
les  caractères  ou  lettres  de  lalphabet  latin,  les  textes  des  langues 
de  l'Orient,  et  même  les  textes  de  la  langue  russe,  ont  été  con- 
traints d'introduire  dans  cette  représentation  des  accens,  nota- 
tions et  signes  tout  spéciaux. 

On  voit  par  là  quelles  diversités,  souvent  radicales,  existent 
entre  la  prononciation  des  dilférens  peuples,  et  à  quel  point  il 
est  impossible  d'imaginer  un  système  universel  de  phouétisme 
en  écriture. 

Peut-être  n'est-il  pas  superflu  de  rappeler  ici  les  tentatives 
faites  à  différentes  époques  pour  enrichir  de  lettres  supplémen- 
taires l'alphabet  latin  :  il  suffit  de  citer  les  essais  faits  par  Tem- 
pereur  Claude  et  par  le  roi  franc  Chilpéric. 

Dans  nos  langues  modernes  elles-mêmes,  le  rôle  des  lettres 
i    et   u,  qui   jouaient  dans  Talphabet  latin  le  double  rôle  de 


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734  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

voyelles  et  de  consonnes,  a  été  dédoublé  au  profit  du  j  et  du  p, 
spécialement  appelés  au  rôle  de  consonnes. 

On  sait  encore  qu'en  grec,  deux  des  voyelles  de  Talphabet 
latin  sont  représentées  chacune  par  deux  signes,  suivant  que  le 
son  en  est  bref  ou  long.  En  français,  même,  on  a  désigné  les 
sons  multiples  des  voyelles  par  les  trois  accents,  aigu,  grave, 
circonflexe  ;  sans  parler  ni  d'un  quatrième  signe,  le  tréma,  ni  de 
la  valeur  propre  de  IV  muet. 

L'accouplement  des  voyelles ,  celui  des  consonnes  et  l'exis- 
tence de  la  lettre  double  :  œ  (œil),  produisent  également  des 
sons  complexes,  analogues  à  ceux  des  lettres  grecques,  j^,<J*,  etc. 
Ces  sous  sont  mal  représentés  dans  notre  alphabet. 

On  conçoit  dès  lors  comment  le  grammairien  Doumergue,au 
cours  du  dernier  siècle,  avait  cru  devoir  proposer  de  porter 
l'alphabet  à  quarante  signes  :  dix-neuf  voyelles  et  vingt  et  une 
consonnes. 

2^  Substitutions  de  lettres,  —  J'ai  déjà  parlé  de  la  substitu- 
tion de  la  lettre  f  au  groupement  ph.  Les  lettres  a:  et  5  à  la  fin 
d'un  mot,  où  elles  ne  se  prononcent  pas,  et  notamment  au  plu- 
riel, pourraient  être  remplacées  d'une  façon  uniforme  par  la 
lettre  s  :  les  feus  au  lieu  de  feux,  les  dieus  au  lieu  de  dieux,  dis 
au  lieu  de  dix  y  chous  an  lieu  de  choux,  eureus  au  lieu  de  heu- 
reux, etc. 

Mais  la  prononciation  oblige  à  conserver  Vx  dans  borax, 
codex ^  Aixj  exil,  auxiliaire,  etc.,  à  cause  du  son  propre  delà 
lettre  ;  à  moins  de  remplacer  Vx  par  les  deux  lettres  es  :  ecsil 
pour  exil,  aucsiliaire,  etc.  Cela  a  été  proposé,  en  efiFet,  par  quel- 
ques réformateurs,  par  analogie  avec  tocsin,  opposé  à  toxine  ei 
à  vaccin.  Le  s  remplacerait  aussi  le  ç  avec  cédille  :  fason  pour 
façon;  fransais  pour  français;  Fransois  pour  François. 

Le  s  remplacerait  encore  le  /  et  le  c,  suivis  de  la  lettre  /avec 
prononciation  sifflante  :  siel  pour  ciel,  et  par  extension:  sterne  pour 
science,  nasion  pour  nation,  prononsiasion  pour  prononciation^ 

On  éviterait  ainsi  l'identité  d'écriture  avec  prononciation 
contradictoire  :  comme  dans  partition  devenant  partision,  ei 
pétition  devenant  pétision. 

Ici  se  placent,  par  voie  d'extension,  certains  changemens  qui 
touchent  aux  modes  de  formation  grammaticale,  tels  que  la 
diversité  plurielle  des  mots  en  al  :  cheval  faisant  chevaux,  tan- 
dis que  naval  fait  navals;  fatal,  fatals. 

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LA    RÉFORME  DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE.  733 

De  même,  les  mots  en  el,  ciel  faisant  deux;  on  écrit  déjà 
ciels  de  lit; 

On  écrit  d'ailleurs  le  miel  et  les  miels ^  le  fiel  et  les  fiels. 

De  même  le  pluriel  des  mots  en  o/,  qui  font  le  plus  souvent 
ols^  mais  quelquefois  ous:  fol^  fous  ;  col,  cous^  etc. 

3®  Suppression  des  lettres  parasites  et  des  lettres  redoublées, 
—  La  suppression  des  lettres  parasites  et  des  lettres  redoublées 
est  une  des  propositions  favorites  des  réformateurs  de  la  langue  : 
il  s'agit  de  la  suppression  des  lettres  écrites  qui  ne  se  pro- 
noncent pas.  Cette  suppression  a  déjà  été  exécutée  en  pratique 
pour  un. certain  nombre  de  mots  :  nous  écrivons  aujourd'hui 
savoir  et  sucer,  et  non  sçavoir  et  sugcer,  par  exemple;  et  beau- 
coup de  personnes  suppriment  le  /  dans  le  pluriel  des  substan- 
tifs en  ant  et  ent.  Mais  la  généralisation  de  ce  principe  com-< 
porterait  des  conséquences  aussi  nombreuses  que  singulières. 

En  premier  lieu,  si  Ton  procédait  avec  une  rigueur  purement 
logique,  on  devrait  supprimer  les  lettres  représentatives  des 
accords  grammaticaux,  tels  que  le  s  au  pluriel,  les  lettres  ent 
de  la  troisième  personne  des.  verbes,  etc.;  ainsi  que  les  lettres 
non  prononcées,  dans  l'accord  des  substantifs  et  des  adjectifs,  ou 
dans  le  passage  d'un  mot  masculin  au  féminin  :  aimé  et  aimée,  etc. 
Ce  genre  de  réformes  n'a  pas  échappé  à  certains  innovateurs. 
Mais  il  résulterait  de  ces  suppressions  des  troubles  trop  grands 
dans  la  grammaire,  et  dans  les  liaisons  entre  mots,  pour  que  les 
gens  les  plus  prudens  aient  cru  pouvoir  les  préconiser. 

Une  autre  réforme  non  moins  grave,  suggérée  par  un  pho- 
nétisme  conséquent,  serait  la  suppression  de  Ve  muet,  surtout  à 
la  fin  des  mots.  Si  on  la  combine  avec  celle  de  Vh  muette  et  des 
lettres  redoublées,  on  sera  conduit  à  écrire;  l'om,  au  lieu  de 
V homme;  la  fam  au  lieu  de  la  femme,  Veur  au  lieu  de  V heure ^ 
de  même  théorie  deviendrait  téori,  etc. 

En  fait,  ces  conséquences  extrêmes  du  système  phonétique 
ne  sont  pas  proposées  par  la  plupart  des  réformateurs.  Ils  se 
limitent  à  Ve  muet  intérieur  :  soirie  au  lieu  de  soierie;  cotlette 
au  lieu  de  côtelette;  erment  (analogue  à  serment),  au  lieu  de  erre- 
ment,  etc. 

La  plupart  réclament  la  suppression  des  lettres  parasites  in- 
troduites au  XVI*  siècle,  en  vertu  du  principe  étymologique,  et 
qui  ne  se  prononcent  pas.  Telles  sont  le  p  de  compte  et  compter 
(ce  qui  entraîne  le  changement  de  m  en  n  :  conter)  ;  le  />  de 


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736  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sculpture  et  de  baptême,  le  g  de  doigt,  le  d  de  pied.  Rappelons 
ici  la  suppression  de  Vh  muette. 

Mais  là  encore  on  admet  des  tempéramens  pour  les  mois 
usuels,  tels  que  homme,  herbe,  bonheur;  en  prétextant  qu'il  ne 
faut  pas  faire  trop  de  violence  à  leur  orthographe  latine.  Toute- 
fois, cette  Aaolation  des  principes  phonétiques  n'a  été  acceptée 
que  par*  les  plus  modérés  des  réformistes. 

La  suppression  des  lettres  parasites  obligerait  encore  à  écrire 
au  présent  des  verbes  tels  que  :  prendre;  je  pren,  ou  je  prem^^n 
lieu  de  :  je  prends; 

mordre  :  je  mors,  ou  je  mor,  au  lieu  de  je  mords.  On  voit  que 
le  phonétisme  entre  ici  en  conflit  avec  les  lois  de  la  formation 
grammaticale  des  temps  et  des  personnes  des  verbes. 

On  réclame  également  au  nom  du  phonétisnie,  la  suppres- 
sion des  lettres  redoublées,  telles  que  :  b,  abé  pour  abbé; 

c,  acaparer  pour  accaparei^; 

d,  tels  que  adision  pour  addition  ; 

f,  afaire  pour  affaire; 

g,  agrésion  pour  agression; 
l,  alocasion  pour  allocation; 
m,  ardamen  pour  ardemment  ; 
n,  persone  pour  pei'sonne  ; 

p,  f  râper  pour  frapper; 

s,  ésin  pour  essaim,  asasin  pour  assassin; 

t,  f  roter  pour  frotter,  etc. 

Le  détail  des  applications  de  cette  règle  nouvelle,  on  le  voit, 
est  immense.  Il  suffira  de  dire  qu'il  s'agit  ici  de  modifier  l'or- 
thographe de  plusieurs  milliers  de  mots  français;  sauf  à  accepter 
des  exceptions  de  tout  genre,  fondées  sur  les  difficultés  et  con- 
tradictions, résultant  des  conformités,  analogies,  origines  la- 
tines des  mots  d'usage  courant,  accent  tonique  ou  simplement 
accent  oratoire,  conservation  de  la  physionomie  des  mots,  crainte 
des  confusions,  etc.  :  exceptions  illimitées  (1)  qui  détruisent  la 
généralité  des  simplifications  attribuées  à  la  méthode. 

Voici  encore  quelques-unes  des  objections  relatives  aux 
lettres  parasites,  lesquelles  peuvent  être  opposées  à  la  mise  en 
pratique  réglementaire  d'une  orthographe  nouvelle,  non  sanc- 
tionnée déjà  par  l'usage.  Ces  objections  résultent  de  l'application 

(1)  Voyez  le  Journal  le  Réfonnisle  du  15  janvier  1907. 


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LA  RÉFORME  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE.  737 


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de  la  réforme  aux  noms  de  personnes,  de  localités,  de  contrées  :  | 

application  déjà  faite  cependant  en  italien,  parce  qu'elle  était 
inévitable,  dès  que  l'habitude  d'une  certaine  écriture  courante 
des  sons  a  été  acquise.  Or  elle  amène  la  déformation  des  noms 
propres  et  des  noms  géographiques. 

Soit  d'abord  les  noms  de  ville,  de  fleuve,  de  localité.  Il  fau-- 
drait  écrire,  d'après  les  règles  phonétiques,  pour  les  villes  : 

Lioriy  au  lieu  de  Lyon;  Nansi  pour  Nancy;  Bordo  pour  Bor- 
deaux; Oser  pour  Auxerre;  Po  •çoxir  Pau;  Orè  pour  Auray  ;  Mo 
pour  M  eaux,  etc. 

De  même  pour  les  fleuves  :  ^ 

Rin  au  lieu  de  Rhin;  Sone  au  lieu  de  Sadne;  Rone  au  lieu  de 
Bhône;  lone  pour  Yonne;  de  même,  In  pour  Ain,  etc. 

Parlons  maintenant  des  noms  propres. 

La  suppression  du  ph  et  de  Vh  muette,  obligerait  à  écrire  : 

Pilip  ou  Filipe  au  lieu  de  Philippe  ;  Téofil  au  lieu  de  Théo- 
phile; Arno  au  lieu  de  Arnaud;  Arto  au  lieu  de  Artaud;  For  au 
lieu  de  Faure,  ou  Fort;  Tiéri  au  lieu  de  Thiéry;  Chovo  au  lieu 
de  Chauveau;  Avè  au  lieu  de  Havet;  Ane  au  lieu  de  Bahn; 
Osmane  au  lieu  de  Haussmann, 

Ainsi  on  serait  entraîné  par  les  habitudes  de  la  nouvelle 
langue  à  changer  l'orthographe  d'une  multitude  de  noms  propres, 
au  grand  dommage  de  l'état  civil  des  individus,  et  des  familles. 
Ce  changement  général  ne  pourrait  se  faire  d'ailleurs  que  par 
une  loi,  et  avec  une  multitude  de  perturbations  sociales. 

i^  Homophones  et  polyphones,  —  Voici  l'une  des  difficultés 
les  plus  considérables  de  la  langue  écrite  et  de  la  langue  parlée  : 
ce  sont  les  mots  et  les  syllabes  possédant  la  même  prononcia- 
tion avec  des  sons  diff*érens,  leurs  orthographes  étant  identiques 
ou  dissemblables  ;  il  s'agit  des  homophones.  Une  autre  difficulté 
non  moins  grande  répond  aux  mots  et  syllabes  de  môme  ortho- 
graphe, avec  prononciation  différente  :  ce  sont  les  polyphones. 

Au  point  de  vue  de  l'enseignement  du  français,  et  de  la  com- 
préhension par  les  enfans  et  par  les  étrangers,  il  y  a  là  une 
source  de  méprises  perpétuelles.  Les  calembours  en  témoignent 
d'une  façon  comique. 

Pour  qu'une  réforme  de  la  langue  fût  vraiment  efficace  à  cet 
égard,  elle  ne  devrait  laisser  subsister  aucune  amphibologie  de 
sens  ou  d'écriture.  Cependant  cet  ordre  de  problèmes  n'a  guère 
été  abordé  par  les  réformistes;  ils  se  bornent  d'ordinaire  à  affir- 

TOMB  XXXVII.  —  i907.  47 


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738  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mer  que  les  incertitudes  seront  évitées  par  la  signification  géné- 
rale de  la  phrase.  Cette  affirmation  vague  n'empêche  pas  une 
multitude  de  difficultés  et  d'équivoques,  même  pour  les  adultes 
nationaux,  et  a  fortiori,  pour  les  débutans. 

Je  vais  essayer  de  préciser  la  question  par  quelques  dévelop- 
pemens,  afin  de  montrer  toute  l'étendue  des  problèmes  ortho- 
graphiques et  phonétiques  qui  s'y  rattachent.  Leur  solution  com- 
plète exigerait  qu'un  même  son  répondit  à  un  sens  unique,  et 
se  traduisît  par  une  orthographe  identique. 

Citons  des  exemples,  choisis  au  hasard,  parmi  une  multitude. 

1^  Homophones  de  même  prononciation  et  orthographe,  avec 
signification  différente. 

Tels  sont  les  mots  : 

A  (verbe  avoir,  dérivé  du  latin  habet)  et  a  (préposition  dérivée 
de  ad)  ;  but  (verbe  boire)  et  but  (fin)  ;  coq  (oiseau)  et  coq  (cuisi- 
nier); gros  (poids)  et ^roJ  (adjectif);  neuf  [nom  de  nombre)  et 
neuf  (adjectif)  ;  or  (adverbe)  et  or  (métal)  ; 

son  (prénom),  son  (bruit),  son  (de  farine);  sûr  (préposition), 
5wr  (adjectif,  certain), 5wr  (adjectif,  aigre);  aimant  (verbe  aimer, 
du  latin  amare)  et  aimant  (substance  magnétique,  de  adamas),  etc. 

2^  Homophones  de  même  prononciation,  avec  orthographe 
différente. 

Tels  sont  les  mots  : 

0  vocatif,  oh,  au,  eau,  haut,  os,  eaux,  aux,  aulx  (pluriel 
d'ail)  ;/bw,  foie,  foi,  fouet; aine  (partie  du  corps)  et  haine ;nime 
(il),  aimes  (tu),  aiment  (ils);  aimé  et  aimer;  coq  et  coke;  cor{ie 
chasse),  cor  (épiderme  épaissi),  corps; 

lis  (verbe)  et  lits;  mors  (de  cheval),  mors  (verbe),  mmtre 
(peuple),  mort;  pan  (choc),  pan  (habit),  Pan  (divinité),  paon 
(oiseau)  ;  tan  (écorce),  tant,  temps,  t'en,  tend  (verbe)  ;  vin,  vingt, 
vint  {verhe),  vain  (adjectif),  vainc  (verbe). 

Ici  viennent  les  longues  listes  de  syllabes  de  même  son, 
concourant  à  former  les  mots,  soit  à  l'aide  de  syllabes  com- 
plètes, soit  avec  lettres  additionnelles,  mais  non  prononcées. 
Par  exemple  : 

Ai  et  é  :  gai,  gué,  guérir,  ai  (verbe  avoir)  ; 

ai  et  ais,  aie,  aine,  aigle,  Français,  raie,  haie; 

é,  ei,  es,  et,  ets,  dans  les  mots  reine,  près,  prêt,  rets. 

De  même  la  syllabe  eu,  avec  les  variantes  o?m,  ce,  ue(œucre, 
œil,  cueillir)  ; 


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LA    RÉFORME   DE   LA    LANGUE   FRANÇAISE.  739 

La  syllabe  oe,  avec  les  variantes  ois^  oigt,  oit,  oix,  oie,  ouais 
[loi,  fois,  doigt,  boit,  voix,  etc.)  ; 

La  syllabe  ou,  avec  les  variantes  ous,  out,  oiix,  oue  {vous, 
tout,  toux,  boue)  ; 

La  syllabe  an  et  ses  homophones  en,  em; 

Avec  les  variantes  auc,  and,  ang,  ant,  aon  {banc,  grand, 
sang,  avant,  faon); 

Et  end,  eng,  ent  {prend  et  prends,  hareng,  vent  et  vents)  ; 

Et  em,  emps  {emmuré,  temps)  ; 

La  syllabe  in  et  ses  homophones  en,  am;  im,  y  m,  avec  les 
variantes  inc,  ingt,  int,  inct,  et  eint  {vint,  vingt,  instinct,  chien, 
teint),  et  ainct,  aint,  aints  [étain,  vainc,  saints  ei  thym), 

La  syllabe  on  et  ses  homophones  om,  un,  avec  les  variantes 
ond,  ondsj  ons,  ong,  ont  {coton,  rond,  bonds,  aimons,  long, pont), 
et  omb,  ompt  {nom,  plomb,  prompt),  et  jungle. 

La  syllabe  un  avec  les  variantes  uns,  unt,  eun,  um  {uns, 
emprunt,  parfum,  etc.). 

On  sait  que  ces  similitudes  de  prononciation  jouent  un  grand 
rôle  en  poésie,  surtout  en  ce  qui  touche  les  simples  asso- 
nances au  moyen  âge  et  plus  étroitement  la  rime,  aux  derniers 
siècles.  Autrefois,  on  se  bornait  à  la  similitude  de  son  de  la 
syllabe,  et  même  du  dernier  son  de  voyelle.  On  trouve  ainsi 
flots  rimant  avec  eaux,  héros  avec  nouveaux,  etc.  De  même,  les 
mots  terminés  par  é  avec  Taccent  aigu,  précédé  d'une  consonne 
quelconque,  riment  entre  eux  dans  les  poètes  des  xvn**  et 
xviu*"  siècles.  Mais  aujourd'hui,  on  est  plus  exigeant:  il  faut  la 
similitude  de  son  de  la  syllabe  entière  ;  les  auteurs  les  plus  ri- 
goureux exigent  même  Tidentité  d'orthographe  pour  la  rime. 

Bref,  il  s'agit  de  savoir  si  la  réforme  ou  simplification  de 
lorthographe  attribuera  à  chaque  son  une  graphie  unique  :  toutes 
les  prononciations  o^  au,  etc.,  se  tiraduisant  uniformément  par 
la  lettre  o;  toutes  les  prononciations  oi  par  le  signe  oi;  toutes 
les  prononciations,  e,  ei,ai,  etc.,  par  le  signe  accentué  è;  —  an, 
am,  en,  etc.,  par  le  groupe  unique  an;  —  eu,  œ,  œu,  ue,  par 
le  groupe  unique  eu;  —  in,  en,  ain,  ing,  par  le  groupe  unique 
in;  —  on,  om,  ung,  par  le  groupe  unique  on;  —  un,  eun,  etc., 
par  le  groupe  unique  un.  Ce  serait  là,  certes,  une  grande  sim- 
plification; mais  que  dira-t-on  des  confusions? 

3**Polyphone8  de  même  orthographe,  avec  prononciations  diffé- 
rentes et  sens  différens,  parce  qu'ils  dérivent  de  radicaux  distincts. 


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740  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Exemples  de  mots:  lis  (fleur)  et  lis  (verbe),  s  non  prononcé; 
oui^  et  ouï  (participe)  ;  fils  (dérivé  de  filins),  l  non  prononcé, 
mais  s  prononcé,  ei  fils  (pluriel  de  fil),  /  prononcé,  mais  s  non 
prononcé. 

Exemples  de  syllabes  en  eni  :  vent,  expédient  (son  ani 
aiment  [ent  non  prononcé)  ;  vient  (son  en)  ; 

oin  dans  coin  et  coïncide; 

in,  vainc  [c  non  prononcé)  ;  cinq,  zinc  {c  prononcé),  etc. 

Son  er  :  hiver  (r  prononcé)  et  nver  [r  non  prononcé);  tien 
opposé  à  portiers  (pluriel).  De  même  hier  opposé  à  lier,  héritier; 
fier  (adjectif)  opposé  à  fier  (verbe)  ;  est  (direction)  opposé  à  fM. 
(verbe)  ;  Vest  opposé  à  lest  (poids)  ;  lut  (fermeture,  /  prononcé), 
opposé  à  lut  (verbe,  /  non  prononcé).  Dans  but  (fin),  les  Méri- 
dionaux font  sonner  le  t. 

Il  est  clair  que  toute  unification  systématique  d'orthographe 
est  ici  illusoire;  elle  ne  peut  résoudre  le  problème,  et  elle 
introduit  la  confusion  de  propositions  nouvelles,  arbitraires  et 
en  dehors  de  l'usage. 

m.    —  MÉTHODES  DE  RÉFORME.    —  MÉTHODES  THÉORIQUES 

Examinons  maintenant  les  méthodes  proposées  pour  effec- 
tuer la  réforme  de  la  langue  française,  et  spécialement  celle  de 
la  langue  écrite. 

Ces  méthodes  sont  relatives  à  deux  ordres  de  problèmes,  tout 
à  fait  distincts  :  les  uns  scientifiques,  il  s'agit  des  méthodes  des- 
tinées à  fixer  les  règles  abstraites  et  théoriques  en  quelque  sorte 
de  la  réforme  ;  les  autres  pratiques,  et  qui  ont  pour  objet  de  dé- 
terminer les  règlemens  applicables  à  renseignement  scolaire  et 
à  l'impression  typographique  de  la  langue  : 

Commençons  par  les  méthodes  scientifiques. 
,  Les  auteurs  de  la  réforme  proposent,  avons-nous  dit,  d'établir 
une  uniformité  aussi  étroite  que  possible  entre  l'écriture  et  la 
prononciation  :  c'est-à-dire  de  fonder  la  réforme  sur  le  principe 
du  phonétisme,  sauf  à  modifier  dans  ses  applications  ce  principe 
essentiel,  par  certains  compromis  ou  conventions  de  dérogation, 
principes  accessoires  de  conformité,  d'analogie,  etc.,  signalés  pln^ 
haut.  Le  rôle  de  l'accent  tonique,  un  peu  laissé  dans  l'ombre, 
intervient  en  outre  d'une  façon  inévitable,  pour  certains  de  ces 
compromis,  ainsi  que  divers   expédiens,  tels  que  le  recours  à 


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LA  RÉFORME  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISS.  741 

récriture  et  à  la  prononciation  des  mots  usités  dans  l'ancien 
français,  le  maintien  de  certaines  graphies,  conformes  à  l'ortho- 
graphe latine,  ou  bien  encore  à  la  graphie  originelle  des  mots 
anglais,  allemands,  bref  exotiques  de  tout  genre,  introduits  con- 
tinuellement par  les  fabrications  industrielles,  et  par  les  nomen- 
clatures systématiques  des  sciences  naturelles,  physiques, 
chimiques  et  mathématiques.  En  tout  cas,  les  réformistes  les 
plus  sensés  ont  obéi  à  la  préoccupation  de  ne  pas  trop  effarou- 
cher les  lecteurs,  ou  bouleverser  les  usages  courans. 

Sans  nous  arrêter  à  discuter  scientifiquement  tous  ces  com- 
promis de  détail,  attachons-nous  au  principe  général  du  pho- 
nétisme,  et  cherchons  à  le  définir  d'une  façon  précise. 

Le  phonétisme  peut  être  envisagé  à  deux  points  de  vue,  essen- 
tiellement différens,  mais  dont  la  distinction  n'a  pas  toujours 
été  faite  par  les  philologues:  le  point  de  vue  empirique,  fondé 
sur  l'audition,  c'est-à-dire  purement  subjectif;  et  le  point  de  vue 
théorique  et  objectif,  fondé  sur  la  représentation  absolue  du 
son,  telle  qu'elle  se  présente  lorsqu'il  est  enregistré  d'une  façon 
indépendante  par  les  appareils  des  physiciens. 

Au  point  de  vue  empirique,  la  définition  de  la  prononciation 
repose  sur  l'opinion  moyenne  des  orateurs  et  des  auditeurs  d'une 
certaine  région  de  la  France,  Paris,  par  exemple.  On  doit  ajou- 
ter :  sur  l'opinion  des  personnes  lettrées  et  cultivées  par  une  édu- 
cation convenable,  afin  d'écarter  les  déformations  du  langage 
populaire  et  de  l'argot. 

Or,  cette  restriction  est  insuffisante,  attendu  que  la  pronon- 
ciation d'un  même  mot  n'est  pas  identique  dans  les  différentes 
régions  ou  provinces  de  la  France.  Au  Nord,  les  natifs  de  l'an- 
cienne Flandre,  de  la  Picardie,  de  la  Normandie,  de  la  Bretagne, 
prononcent  les  mêmes  mots  avec  des  nuances  parfois  fort  dis- 
semblables. Il  en  est  de  même  et  plus  encore  au  Midi,  où  l'accen- 
tuation est  particulièrement  accusée  et  variable  :  ce  qu'il  est 
facile  de  constater  lorsque  Ton  compare  la  façon  de  parler  des 
gens  du  Languedoc,  Agen,  Bordeaux,  Toulouse,  et  Montpellier, 
entre  eux,  et  avec  celle  des  natifs  des  régions  montagneuses  du 
Plateau  central,  de  la  Provence,  Aix,  Marseille  et  Nice,  même 
sans  parler  de  la  Corse. 

La  prononciation  ne  diffère  pas  moins  dans  les  régions  fron^ 
tières  de  l'Allemagne,  Alsace  et  Lorraine,  et  dans  le  centre  pro- 
prement dit,  réputé  plus  correct,  Ile-de-France,  Touraine,  etc. 


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742  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

Pour  nous  borner  à  un  seul  exemple  tiré  d'un  mot  courant,  le 
mot  moi  est  prononcé,  moi,  moa,  mouéy  suivant  la  région. 

Ces  diversités  sont  surtout  frappantes  pour  les  personnes  qui 
n'ont  pas  quitté  leur  canton  natal;  les  hommes  cultivés  eux- 
mêmes,  —  quoique  assouplis  et  uniformisés  par  leur  édncatiofi 
scolaire,  et  par  leur  contact  réciproque  dansiez  assemblées,  con- 
seils, milieux  officiels,  —  conservent  pour  la  plupart  des  traces 
de  leur  origine.  L'accent  et  le  ton  des  orateurs  deviennent  sur- 
tout manifestes  dans  leurs  discours  publics,  et  Ton  saisit  d'antres 
nuances  dans  les  conversations  familières.  Ces  diversités  sont 
telles  que  les  personnes  exercées  reconnaissent  aussitôt  la  pro- 
vince native  de  celui  qui  parle.  A  fortiori  en  est-il  de  même  du 
français  prononcé  par  des  étrangers,  Anglais,  Allemands,  Ita- 
liens, qui  y  apportent  chacun  leurs  tonalités  et  habitudes  natio- 
nales de  prononciation.  C'est  là  d'ailleurs  une  remarque  que  les 
membres  de  ces  nations  appliquent  réciproquement  aux  Françj^ 
qui  parlent  des  langues  étrangères.  Je  dirai  plus  :  chacun  de 
nous  reconnaît  la  voix  des  personnes  qui  lui  sont  familières,  ce 
qui  montre  l'étendue  illimitée  des  sons  et  des  prononciations 
individuelles. 

Voilà  pourquoi,  dans  la  pensée  de  se  mettre  à  l'abri  dœ  diffé- 
rences d'appréciation,  les  commissions  officielles  ont  proposé, 
au  cours  de  ces  derniers  temps,  de  constituer  un  dictionnaire- 
type,  inscrivant  à  côté  des  mots,  —  fixée  sur  une  orthographe 
ancienne,  ou  rectifiée  d'après  la  nouvelle  réforme,  —  leur  pro- 
nonciation actuelle.  On  prendrait,  a-t-on  dit,  comme  base 
actuelle,  la  prononciation  moyenne,  réputée  bien  constatée  par 
des  observateurs  choisis,  telle  qu'elle  est  pratiquée  par  les  gens 
d'une  éducation  suffisante  dans  les  parties  voisines  de  Tancienne 
Ile-de-France.  Mais  ce  système  est  bien  fragile,  le  système  des 
locutions  moyennes  n'étant  guère  acceptable.  En  effet,  pour  peu 
que  l'on  s'en  rapporte  â  l'observation,  il  efet  facile  de  constater 
que  le  phonétisme  empirique  ne  saurait  être  jugé  avec  une  cer- 
titude suffisante,  par  un  même  observateur,  d'après  TauditioD 
des  mêmes  mots,  prononcés  par  des  Français  de  différentes  ré- 
gions. A  fortiori,  si  l'on  comparait  les  sensations  de  différons 
observateurs,  et  à  différentes  époques,  durant  le  cours  des 
siècles. 

11  existe  des  exemples  trop  nombreux  et  fa^p  connus  de  ces 
variations  historiques,  pour  les  rappeler  ici  en  détail.  Bornoo»- 


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LA   RÉFORME  DE   LA    LANGUE   FRANÇAISE.  743 

nous  à  citer  celui  du  nom  même  des  Français,  qui  s'écrivait  et  se 
prononçait  Françoisy  il  y  a  trois  ou  quatre  siècles.  De  même  en 
langue  française  le  mot  Anglais,  se  disait  Anglais,  etc.  Ici  l'écri- 
ture a  changé  en  même  temps  que  la  prononciation;  ce  qui  na 
pas  toujours  eu  lieu.  La  trace  de  ces  prononciations  anciennes 
subsiste  même  aujourd'hui  dans  certains  noms  propres»  dont 
l'orthographe  a  conservé  plus  de  fixité,  pour  des  motifs  faciles 
à  comprendre.  Tels  sont  les  noms  propres  :  François,  Lefrançois, 
Langlois,  constituant  des  doublets  par  rapport  à  la  prononcia- 
tion actuelle.  On  ne  saurait  douter  que  des  variations  semblables 
ne  doivent  continuer  à  se  produire,  dans  la  suite  des  années,  de 
façon  à  faire  disparaître  progressivement  les  conformités  abso- 
lues entre  l'écriture  et  la  parole,  qui  pourraient  être  établies  par 
artifice  à  une  époque  donnée. 

Observons  que  ces  diversités  de  prononciation  d'un  même 
mot  n'ont  rien  d'arbitraire.  Les  causes  en  sont  multiples.  Sans 
doute,  elles  résultent  en  partie  d'habitudes  acquises  par  l'éduca- 
tion, en  partie  aussi  du  climat  et  de  i'habitat,  intervenant  en 
raison  des  inégalités  de  température,  d'état  hygrométrique  de 
l'air,  etc.  Mais  ces  diversités  sont,  à  un  degré  plus  profond,  cor- 
rélatives de  différences  anatomiques  dans  la  structure  même  des 
organes  dé  la  voix  chez  les  individus  :  larynx  et  cordes  vocales, 
bronches,  gorge,  palais,  dents,  langue,  joues,  lèvres.  Les  adjec- 
tifs :  gutturales,  palatales,  dentales,  labiales,  appliqués  à  cer- 
taines lettres  ou  syllabes  par  les  grammairiens,  en  témoignent 
d'une  façon  catégorique. 

Ces  différences  sont  faciles  à  constater  entre  les  races 
humaines  :  Européens,  Sémites,  Mongols,  et  plus  particulière- 
ment. Français,  Anglais,  Allemands,  Italiens,  Espagnols.  Elles 
doivent  exister,  même  pour  une  région  donnée,  entre  les  géné- 
rations successives  d'une  nation  identique,  ou  modifiée  par  le 
mélange  inévitable  et  incessant  des  races  voisines. 

En  raison  de  ces  différences  phonétiques,  qui  rendent  incer- 
taine, quoi  qu'on  fasse,  l'appréciation  purement  auditive  de  la 
prononciation,  il  parait  nécessaire  de  la  définir  autrement  que 
par  l'usage  ;  je  veux  dire  par  les  méthodes  des  physiciens,  qui 
enregistrent  sous  la  forme  de  dessins  rigoureux  les  signes  tracés 
sous  l'influence  des  vibrations  sonores.  Cela  peut  avoir  lieu  au 
moyen  de  certains  instrumens. 

Le  problème  de  l'enregistrement  des  sons  de  la  voix  humaine 


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744  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

est  posé  depuis  longtemps.  Or,  on  a  constaté  de  bonne  heure  qull 
ne  suffisait  pas  de  noter  le  nombre  de  Aâbrations  correspondant 
à  rémission  d'un  son  donné,  ni  même  leur  intensité.  En  effet, 
les  sons  émis  par  la  voix  humaine  sont  complexes  ;  ils  résultent 
de  la  superposition  d'un  nombre  plus  ou  moins  grand  d'ondula- 
tions sonores,  combinées  entre  elles,  et  spécialement  avec  leurs 
harmoniques.  La  multitude  des  sons  est  dès  lors  illimitée.  C'est 
ce  qui  existe  d'ailleurs  en  fait  pour  la  voix  humaine,  d'après 
l'expérience  courante ,  chacun  reconnaissant  à  la  voix  ses 
parens  et  amis. 

Il  n'est  donc  pas  permis  de  souscrire  à  l'espérance  formulée 
par  quelques  philologues  de  pouvoir  énumérer  tous  les  sons 
possibles,  et  signaler  chacun  d'eux  par  une  simple  notation  et 
dénomination. 

Il  en  est  à  cet  égard  des  sons  comme  des  couleurs  ;  chaque 
couleur  étant  la  résultante  complexe  d'une  multitude  d'ondula* 
tions  lumineuses,  de  longueurs  et  d'intensités  inégales,  tout  en 
produisant  sur  notre  rétine,  ou  sur  un  cliché  photographique, 
une  impression  unique. 

De  même  chaque  son  agissant  sur  notre  oreille,  et  sur  nos 
enregistreurs  physiques.  Tout  le  monde  sait  qu'en  pratique 
l'enregistrement  de  la  voix  est  aujourd'hui  réalisé  par  divers 
procédés,  tels  que  l'emploi  du  phonographe,  instrument  réver- 
sible, susceptible  de  conserver  la  voix  et  de  la  reproduire. 

On  sait  aussi  comment  la  transmission  de  la  voix  articulée  à 
distance  se  fait  par  le  téléphone,  et  cela  en  vertu  d'une  série  ré- 
gulière de  transformations  mécaniques  et  électriques,  qui  ont 
frappé  d'étonnement  notre  génération. 

Il  semble  donc  que  Ton  devrait  pouvoir  noter  exactement  la 
trace  écrite  de  la  prononciation  des  différens  mots  de  la  langue 
française;  on  en  donnerait  ainsi  une  définition  permanente.  On 
avait  même  espéré  pouvoir  constituer  ainsi  à  l'aide  du  phono- 
graphe une  sorte  de  registre  ou  dictionnaire-type  des  prononcia- 
tions de  chaque  mot,  que  l'on  consulterait  à  volonté,  en  tout 
lieu  et  à  toute  époque.  Ce  registre  s'appliquerait  d'ailleurs  à 
toutes  les  langues  et  dialectes,  et  même  aux  prononciations  indi- 
viduelles. Il  pourrait  être  conçu  à  différens  points  de  vue  : 
comme  purement  empirique,  ou  bien  comme  résultat  d'une 
analyse  scientifique  des  sons.  C'est  ce  qu'il  convient  de  préciser 
davantage. 


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LA   RÉFORME   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE.  745 

Au  point  de  vue  purement  empirique,  il  semble  qu'il  suffi- 
rait de  faire  prononcer  devant  le  phonographe,  et  enregistrer 
par  cet  instrument,  tous  les  mots  par  une  personne  déterminée, 
dont  on  retrouverait  ensuite  à  volonté  la  prononciation  sur 
un  rouleau  correspondant.  Mais  il  est  clair  qu'il  serait  alors 
nécessaire  de  constituer  un  nombre  très  considérable  de  ces 
rouleaux,  dont  la  collection  représenterait  la  prononciation  de 
cet  individu  déterminé;  puis  on  constituerait  un  certain  nombre 
de  ces  collections,  pour  les  individus  de  chaque  nation,  et 
de  chaque  province.  A  la  vérité,  un  tel  travail,  quoique  réali- 
sable, serait  énorme  ;  les  comparaisons,  pénibles,  et  sujettes  à 
contestation. 

Mais  voici  des  objections  plus  graves  à  cette  manière  de 
procéder.  En  premier  lieu,  Tinscription  phonographique  ne  re- 
produit pas  avec  une  exactitude  absolue  la  voix  individuelle  ;  et 
la  reproduction  de  celle-ci  offre  souvent,  surtout  si  le  ton  est 
peu  élevé,  un  caractère  nasillard. 

Ce  qui  est  plus  grave,  c'est  que  les  tracés  sont  obtenus  sur 
cire  et  que  la  cire  n'offre  pas  la  rigidité  des  caractères  métal- 
liques de  l'imprimerie.  Il  est  plus  que  douteux  que  cette  matière 
molle  et  altérable  puisse  échapper  à  des  déformations  lentes, 
dues  aux  changemens  mécaniques  et  chimiques  de  sa  constitu- 
tion. Nous  n'avons  donc  pas  là  un  artifice  certain  pour  la  con- 
servation permanente,  même  empirique,  du  phonétisme. 

Pour  aller  au  fond  du  problème,  rappelons  que  le  tracé  du 
phonographe,  imprimé  sur  cire,  est  susceptible  d'être  repré- 
senté par  le  mouvement  d'un  point  ou  petite  masse  vibrante 
dans  l'espace.  Cela  résulte  à  la  fois  de  la  reproduction  réci- 
proque de  la  voix  enregistrée  préalablement  par  cet  instrument, 
et  de  la  transmission  téléphonique  de  la  voix.  Or,  je  le  répète, 
les  sons  enregistrés  offrent  une  diversité  et  une  complexité  com- 
parables à  celles  des  couleurs.  Leur  multitude  est  illimitée. 
Pour  arriver  à  définir  complètement  les  sons,  il  serait  nécessaire 
que  l'on  pût  soumettre  les  tracés  du  phonographe  à  une  étude 
physique  et  analytique,  aussi  approfondie  que  celles  qu'on  sait 
exécuter  pour  les  couleurs. 

A  cet  égard,  la  reproduction  des  sons  et  l'étude  de  leurs  tra- 
cés phonographiques  ou  phototéléphoniques  peuvent  être  envi- 
sagées conmie  susceptibles  de  deux  degrés  de  perfection,  de 
même  que  la  photographie  des  couleurs. 


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746  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

On  sait,  en  effet,  que  Ton  peut  obtenir  deux  sortes  de  pho- 
tographies colorées,  les  unes,  fabriquées  par  la  superposition  de 
trois  images  colorées,  et  seulement  approximatives  ;  les  autres 
tout  à  fait  absolues,  réalisées  par  les  procédés  de  M.  Lippmaim. 

De  même,  les  tracés  phonographiques  et  phototéléphoniqnes, 
développés  à  un  certain  degré,  fournissent  des  courbes  approxi- 
matives, reproduisant  les  sons  d'une  façon  un  peu  grossière; 
tandis  qu'un  développement  plus  complet  et  plus  minutieux 
reproduirait  toutes  les  nuances  de  la  voix. 

Mais  on  n'a  pas  réalisé  jusqu'ici,  même  le  premier  degré  de 
visibilité  approximative,  ni  de  la  courbe  phonographique,  ni  de 
la  courbe  phototéléphonique.  Tant  que  ces  tracés  n'auront  pas 
été  suffisamment  amplifiés  pour  que  l'on  puisse  définir  et  ca- 
ractériser, par  une  analyse  minutieuse  de  leurs  composantes 
sinusoïdales,  chacun  des  sons  produits,  soit  par  une  voix  humaine, 
soit  par  une  source  quelconque,  il  ne  sera  pas  possible  de  reli^ 
les  sons  à  l'écriture  par  une  définition  rigoureuse  et  indépen- 
dante. Or  nous  sommes  encore  bien  loin  de  pouvoir  procéder  à 
une  semblable  analyse. 

En  résumé,  le  phonétisme  ne  repose  que  sur  des  bases  un 
peu  flottantes  et  dont  la  définition  est  insuffisante.  Il  est  incon- 
testable qu'il  doit  jouer  un  rôle  essentiel  dans  la  fixation  de 
lorthographe ;  mais  celle-ci  ne  saurait  procéder  d'une  base 
unique.  Cela  serait  en  opposition  avec  les  notions  qui  président 
à  l'évolution  si  complexe  des  êtres  vivans  et  de  leurs  produits. 
En  effet,  une  telle  évolution,  de  même  que  tout  phénomène 
naturel,  résulte  d'un  équilibre  entre  un  certain  nombre  de  forcfô, 
ou  plus  exactement,  d'actions  opposées  les  unes  aux  autres. 

Les  compromis.  —  En  fait,  dans  le  cas  de  la  réforme  de 
l'orthographe,  l'imposition  d'une  règle  unique  et  absolue  obli- 
gerait à  rompre  avec  toutes  les  habitudes  reçues,  soit  comme 
pratique  de  la  langue,  parlée  et  écrite,  dans  ses  règles  et  dans 
son  aspect  même,  certains  mots  étant  défigurés  d'une  façon  bi- 
zarre. Aussi  les  réformateurs  se  sont-ils  efforcés  de  parer  à  cette 
objection,  en  essayant  de  divers  terapéramens^  supposés  d  ailleurs 
provisoires  et  admis,  propter  duritiem  temporum;  tels  que  ceux 
qui  ont  été  si  souvent  acceptés  dans  les  institutions  de  tout 
genre,  pendant  le  cours  des  siècles.  Ces  compromis  sont  mul- 
tiples, ils  varient  conmie  définitions  et  conmie  applications.  Ils 
varient  également  et  leur  extension  se  modifie,  suivant  le  goût 


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LA  RÉFORME  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE.  747 

littéraire  et  les  perceptions  auditives  individuelles  des  personnes 
qui  les  proposent.  Ils  ont  été  signalés  pour  la  plupart,  en  pas- 
sant, dans  les  pages  qui  précèdent.  Il  convient  d*y  revenir  et 
d'en  faire  une  brève  discussion. 

Rappelons  d'abord  la  difficulté  relative  aux  homophones  de 
môme  orthographe;  elle  est  évidemment  sans  remède. 

La  difficulté  qui  concerne  les  homophones  d'orthographe 
différente  n'a  reçu  que  des  solutions  arbitraires,  dont  l'appli- 
cation empirerait  l'état  présent  de  l'orthographe.  Mais  passons. 

Quelques-unes  des  exceptions  au  principe  général  du  phoné- 
tisme  ont  été  qualifiées  de  principes,  secondaires,  dit-on.  Tel  est 
le  principe  de  conformité  entre  les  mots  dérivés  d'un  mdme 
générateur  ou  radical  :  c'est  en  réalité  la  réintroduction,  dans 
un  grand  nombre  de  cas,  de  la  notion  si  honnie  d'étymologie; 
d'autant  plus  nettement  qu'il  est  parlé  ici  de  l'origine  histo- 
rique des  mots. 

Le  principe  d'analogie  est  plus  vague  encore  :  les  applications 
qui  peuvent  en  être  proposées  pour  modifier  l'orthographe  des 
mots,  particulièrement  en  ce  qui  touche  les  lettres  redoublées, 
vont  à  rencontre  de  la  prononciation  plus  accentuée  du  fran- 
çais, par  les  personnes  élevées  dans  les  provinces  méridionales; 
beaucoup  de  lettres  redoublées,  non  prononcées  à  Paris,  de- 
viennent alors  très  manifestes.  Elles  le  sont  d'ailleurs  souvent 
en  raison  du  déplacement  de  l'accent  tonique,  laissé  dans  l'ombre 
par  nos  réformateurs.  Or  il  joue  un  grand  rôle,  impossible  h 
contester  si  l'on  compare  les  prononciations  vives  ou  traînantes, 
nasales  ou  gutturales,  du  même  mot  dans  nos  différentes  pro- 
vinces. De  même,  les  lettres  redoublées  du  subjonctif,  l'identité 
de  prononciation  avec  orthographes  différentes  de  l'infinitif  des 
verbes  et  du  participe  passé;  celle  des  différentes  personnes  des 
temps  verbaux  :  faime^  tu  aimes,  ils  aiment.  Ici  intervient  évi- 
demment l'obligation  de  subordonner  le  phonétisme  aux  règles 
grammaticales  d'accord  et  de  conjugaison,  et,  même  dans  le  cas 
où  ces  règles  n'entrent  pas  en  jeu,  l'obligation  de  tenir  compte 
des  lettres  de  liaison  finale,  ou  médiane,  entre  les  syllabes, 
conformément  aux  usages. 

Telles  sont  par  exemple,  les  lettres  réputées  parasites  et  les 
désinences  verbales,  pour  les  verbes  en  re  précédé  du  d  :  mordre 
rendre^  prendre^  auxquels  on  ne  saurait  supprimer  cette  lettre, 
comme  on  l'a  proposé  en  écrivant  le  présent  :  je  mors^  je  rens. 


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748  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

je  prens,  au  lieu  de  :  je  mords,  je  rends  y  je  prends.  Dans  tous  ces 
cas,  la  règle  phonétique  qui  amènerait  à  écrire  uniformément 
les  sous  identiques,  et  à  supprimer  les  lettres  non  prononcées, 
est  en  contradiction  trop  évidente  avec  la  grammaire  pour  être 
acceptée. 

On  a  ajouté  encore  cette  proposition  singulièrement  élastique, 
de  faire  les  exceptions  justifiées  par  la  prononciation  de  Vm- 
cienne  langue  française;  tels  sont  sans  doute  les  noms  propres 
François  et  Langlois.  Mais  un  énoncé  aussi  général  est  difficile 
à  accepter,  cette  ancienne  prononciation  étant  assurément  moins 
bien  connue  que  la  prononciation  présente,  déjà  si  variable. 

Le  souci  de  ne  pas  trop  choquer  les  usages,  sans  autre  raison 
théorique,  apparaît  dans  la  proposition  de  continuer  à  écrire  : 
chapeau  et  non  chapo  ou  chapot;  tuyau  et  non  tuio  ou  tuiol; 
reine  et  non  rêne;  laine  et  non  lène;  presse  et  non  prèse;  pain 
et  non  pin;  teint  et  non  tin^  etc. 

C'est  la  même  idée  de  transaction  avec  les  principes  qui 
conduit  à  proposer  de  ne  pas  modifier  Torthographe  des  noms 
propres,  ni  des  noms  géographiques. 

Signalons  encore  cette  indication  additionnelle  et  conciliante  : 
les  consonnes  nasales  muettes  ne  pourront  être  supprimées  que 
si  elles  ont  déjà  disparu  dans  la  plupart  des  mots  identiques. 

Tout  ceci  offre  le  caractère  équivoque  de  concessions  mo- 
mentanées, toutes  personnelles,  et  d'expédiens  pratiques,  arbi- 
traires et  temporaires. 

Ici  intervient  une  déclaration  étrange,  au  point  de  vue  de  la 
fixité  de  renseignement.  Il  faut,  dit-on,  ne  modifier  que  gra- 
duellement la  manière  actuelle  de  figurer  les  sons,  de  façon  à 
maintenir  incomplet,  pour  le  moment,  le  rapport  entre  la  langue 
parlée  et  sa  représentation  par  Fécriture.  On  ne  rendra  à  cette 
dernière  une  parfaite  régularité  que  peu  à  peu.  Au  bout  do  huit 
ou  dix  ans,  cinq  à  six  ans,  peut-être,  on  reprendra  l'œuvre  de 
simplification  rationnelle. 

Comme  la  langue  change  peu  à  peu  par  son  évolution  natu- 
relle, on  voit  que  Tère  des  règleméns  définitifs  de  renseignement 
scolaire  de  Torthographe  risque  de  n'être  jamais  close.  Il  faudra 
indéfiniment  continuer  à  enseigner  des  exceptions,  d'autant  plus 
pénibles,  qu'elles  ne  résulteront  ni  d'un  usage  reconnu,  ni  dune 
règle  claire  et  absolue,  et  qu'on  se  propose  en  outre  de  les  dé- 
clarer plus  tard  contraires  aux  principes.  C'est  là  du  provisoire 


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LA  RÉFORME  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE.  749 

arbitraire  et  indéfini,  dont  les  complications  et  les  incertitudes 
accroîtraient  la  confusion  reprochée  aux  pratiques  actuelles. 

On  a  dit  quelquefois  que  notre  orthographe  est  un  mélange 
incohérent  de  notations  appartenant  à  des  époques  différentes,  et 
conçues  d'après  des  principes  opposés.  Les  propositions  nou- 
velles demeurent  sujettes  aux  mômes  reproches,  et  plus  aggra- 
vées par  l'absence  d'un  usage  préalable,  parce  qu'elles  prétendent 
concilier  a  priori  des  principes  et  des  méthodes  théoriquement 
contradictoires. 

rv.    —  APPLICATION  DES   RÉFORMES 

Toute  œuvre  des  hommes  est  susceptible  de  changemens, 
nécessaires  en  principe,  inévitables  en  fait,  et  qui  peuvent  s'ac- 
complir, soit  en  vertu  d'une  sorte  de  maturation  spontanée, 
comme  dans,  la  vie  des  plantes  et  des  animaux  ;  soit  par  une  ré- 
forme provoquée  :  réforme  graduelle  ou  réforme  subite,  d'un 
caractère  en  quelque  sorte  révolutionnaire.  Quelle  de  ces 
méthodes  d'application  conviendrait-il  de  suivre,  pour  la  trans- 
formation de  la  langue  française,  et  celle  de  l'orthographe  en 
particulier?  C'est  ce  qu'il  importe  d'examiner. 

Ici  se  présente  une  question  capitale  :  les  réfoï'mes  propre- 
ment dites,  avant  d'être  proclamées,  devront-elles  être  précédées 
par  des  modifications  progressives  de  l'usage,  modifications 
tolérées  d'abord  dans  les  écoles,  jusqu'au  jour  où  leur  adoption 
générale  sera  proposée  par  quelque  corps  compétent.  Académie, 
commission,  ou  groupe  de  personnes  autorisées  par  l'opinion 
publique? De  celte  façon,  l'acceptation  des  réformes  résulterait 
du  libre  consentement  de  la  majorité  des  écrivains,  des  philo- 
logues, des  éditeurs  et  des  imprimeurs. 

C'est  ce  que  l'on  pourrait  appeler,  jusqu'à  un  certain  point, 
la  méthode  naturelle.  En  un  mot  attendra-t-on  que  l'évolution  de 
la  langue  s'accomplisse,  en  quelque  sorte,  d'une  façon  physiolo- 
gique, par  le  cours  spontané  et  historique  des  choses,  ainsi  qu'elle 
a  eu  lieu  jusqu'au  xvi®  siècle? 

Ou  bien,  faut-il  recourir  à  des  procédés  plus  rapides,  en  ap- 
pliquant d'autorité  chaque  réforme,  dès  qu'elle  a  été  jugée  lo- 
gique? Les  réformes  seront-elles  ainsi  effectuées  par  une  mé- 
thode en  quelque  sorte  chirurgicale  :  je  veux  dire  imposées  à  un 
moment  [donné,  conformément  à  un  plan  préconçu,  rédigé  en 


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750  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vertu  de  principes  rationnels,  ou  préjugées  tels  par  un  petit  noral. 
de  fonctionnaires,  sans  mandat  des  écrivains  et  auteurs,  c'est-à- 
dire  des  personnes  qui  pratiquent  et  font  en  réalité  la  langue 
écrite,  dans  des  œuvres  d'une  autorité  reconnue?  Ces  fonction- 
naires, réunis  en  commission  administrative,  ont-ils  le  droit  et 
l'autorité  nécessaire  pour  promulguer  un  nouveau  code  de  la 
langue  écrite,  ou  même  de  la  langue  parlée,  code  obligatoire 
comme  ceux  votés  par  les  assemblées  législatives  :  je  dis  obli- 
gatoire pour  tous  les  professeurs  et  instituteurs  des  enseigne- 
mens  primaire,  secondaire  et  supérieur? 

Telles  sont  les  alternatives,  nullement  imaginaires,  mais  qui 
existent  aujourdTiui  pour  la  réalisation  de  la  réforme  de  la 
langue  française. 

En  fait,  la  constitution  d'un  semblable  code  de  la  langue 
écrite  n'avait  jamais  été  proposée  jusqu'ici  en  France  :  ni  au  mo- 
ment de  la  réforme  des  humanistes  du  xvi®  siècle,  ni  lors  de 
celles  des  siècles  suivans,  soumises  à  l'autorité  purement  morale 
de  l'Académie  Française.  Il  est  certain  que  les  réformes  propo- 
sées par  cette  dernière  avaient  été  préparées  par  l'évolution  na- 
turelle de  la  langue,  et  librement  acceptées.  Pour  la  première 
fois,  dans  notre  histoire,  on  voudrait  procéder  d'une  façon  diffé- 
rente, en  préjugeant  a  priori  la  nécessité  de  certaines  formules 
de  réformes,  contraires  à  l'usage,  délibérées  en  commission,  non 
d'auteurs,  mais  de  pédagogues,  et  proclamées  sous  l'étiquette 
trompeuse  de  «  réforme  rationnelle.  » 

Leurs  promoteurs  élèvent  la  prétention  d'imposer  leurs  idées 
par  des  arrêtés  ministériels,  sans  se  préoccuper  autrement  de 
l'opinion  publique. 

Ces  réformistes  appuient  leur  prétention  sur  deux  ordres 
d'argumens  :  les  uns  tirés  de  l'intervention  de  la  loi  dans  l'em- 
ploi des  poids  et  mesures,  pour  les  définir  et  les  rendre  obliga- 
toires ;  les  autres  appuyés  sur  les  systèmes  actuellement  suivis, 
dans  l'Instruction  publique,  pour  les  concours  et  examens  de 
tout  degré. 

Les  objections  opposées  à  ces  rarsonnemens  sont  :  les  unes 
intrinsèques,  c* est-à-dire  tirées  de  l'étendue  non  définie  et  du 
développement  ultérieur  et  inévitable  des  réformes  ;  les  autres 
extrinsèques,  tirées  de  la  légalité  contestable  des  réformes,  et 
des  résistances  que  subirait  leur  application  obligatoire. 

Je  dis  d'abord  :  l'étendue  et  le  développement  ultérieur  des 


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LA  RÉFORME  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE.  751 

réformes.  Il  ne  faudrait  pas  croire,  en  effet,  qu'il  s  agisse  unique- 
ment de  quelques  petites  modifications  de  l'orthographe,  telles 
que  la  suppression  des  lettres  y  et  ph  et  celle  de  TA  muette,'  mo- 
difications accomplies  sans  difficulté  en  allemand  et  en  italien. 

Les  réformes  proposées  par  les  réformistes  et  par  les  com- 
missions officielles  ont  une  étendue  incomparablement  plus 
vaste  et  plus  discutable.  Elles  comprennent  plusieurs  milliers  de 
mots,  et  comportent  une  multitude  de  difficultés,  d'équivoques 
et  de  compromis,  ainsi  qu'il  résulte  déjà  des  explications 
données  dans  les  pages  précédentes.  Ceci  est  d'autant  plus  grave 
qu'il  ne  s'agit,  dans  la  pensée  des  réformistes,  que  d'un  com- 
mencement. 

Sans  remonter  bien,  haut  à  cet  égard,  il  suffira  de  comparer 
les  deux  rapports  des  commissions  officielles,  publiés  à  ce  sujet 
en  1905  et  1906.  Le  rapport  d'une  première  commission,  chargée 
en  1901,  par  arrêté  ministériel,  de  préparer  la  simplification  de 
l'orthographe  française,  rapport  rédigé  par  M.  Paul  Meyer,  dont 
chacun  sait  la  grande  et  légitime  autorité  en  philologie,  puis 
présenté  au  minisire,  propose  un  certain  nombre  de  réformes. 
M.  Emile  Faguet,  de  l'Académie  Française  et  de  la  Faculté  des 
lettres,  dans  une  publication  faite  en  1905,  avec  la  discrétion 
d'un  esprit  modéré,  en  adoptait  quelques-unes,  en  excluant  les 
autres. 

Depuis,  une  seconde  commission  ministérielle,  chargée  de 
préparer  un  arrêté  relatif  à  cette  simplification,  a  confié  son 
rapport  à  M.  Brunot,  professeur  distingué  de  la  Faculté  des 
lettres;  il  vient  d'être  publié  dans  la  Revue  de  Paris  (no- 
vembre 1906). 

Or  ce  rapport,  très  étudié,  constitue  une  surenchère  sur  celui 
de  M.  Paul  Meyer.  Nous  ne  sommes  pas  d'ailleurs  au  bout;  car 
le  rapporteur  est  le  premier  à  reconnaître  l'insuffisance  de  ses 
propositions,  qui  portent  la  trace  de  compromissions  souvent 
contradictoires. 

On  voit  par  là.  quelles  conséquences  et  quels  dangers  résul- 
teraient d'une  réforme  de  la  langue  accomplie  d'autorité,  en 
dehors  de  l'usage  courant,  et  en  vertu  de  conceptions  prétendues 
rationnelles.  On  peut  déjà  juger  de  leur  étendue,  en  lisant  jus- 
qu'où vont  aujourd'hui,  dans  leurs  textes  imprimés,  certains 
journaux  dits  réformistes. 

Les  réformes  proposées  par  la  Commission  ne  tarderaient 


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752  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

assurément  pas  à  être  dépassées  en  peu  d  années,  en  vertu  de 
la  logique  immanente  aux  procédés  coercitifs  mis  en  œuvre 
pour  réaliser  les  premières. 

Ainsi,  livrée  à  une  instabilité  perpétuelle,  la  langue  fran- 
çaise ne  tarderait  guère  à  changer  de  figure  ;  à  moins  que  le  bon 
sens  pratique  de  ses  écrivains  ne  refusât  d'accepter  l'interven- 
tion de  l'autorité  officielle,  en  pareille  matière.  Il  vaudrait  certes 
'  mieux  commencer  par  convaincre  l'opinion  publique,  en  mon- 
trant les  avantages  de  ces  réformes  par  quelque  usage  volon- 
taire et  préalable. 

Or,  c'est  là  ce  que  n'acceptent  pas  les  promoteurs  actuels  de 
la  prétendue  simplification  de  l'orthographe.  Ils  voudraient  de- 
vancer la  discussion  de  leurs  propositions  par  Fopinion  publique, 
et  leur  acceptation  par  l'usage  courant,  et  les  imposer,  en  les 
rendant  de  suite  obligatoires,  appelant  à  leur  secours  Finter- 
venlion  du  bras  séculier  :  ressource  commune  de  tous  les  partis 
qui  craignent  de  ne  pas  réussir  à  convaincre  les  autres  de  leurs 
propositions. 

En  effet,  voici  le  raisonnement  et  le  plan  de  conduite  des  ré- 
formistes officiels.  La  Commission  arrête  un  certain  système  de 
réformes  de  l'orthographe.  Le  ministre  l'adopte,  et  le  présente 
au  Conseil  supérieur  de  l'Instruction  publique,  constitué  à  l  état 
d'une  sorte  de  concile  dogmatique.  Or,  le  Conseil,  dans  la  courte 
durée  d'une  session  de  quelques  jours,  ne  saurait  évidemment 
entrer  dans  le  détail  indéfini  des  discussions  verbales  ;  il  approu- 
vera donc,  suppose-t-on,  de  confiance.  Le  ministre  traduit  aussi- 
tôt cette  approbation  par  un  arrêté  dictatorial,  imposant  la  nou- 
velle orthographe  aux  instituteurs  primaires  et  à  l'ensemble 
des  professeurs  de  l'enseignement  pujslic  placés  sous  ses  ordres. 
Elle  devient  ainsi  obligatoire,  soit  immédiatement,  soit  à  court 
délai,  pour  les  concours  et  examens. 

Dès  lors,  les  éditeurs  de  livres  destinés  k  l'enseignement  offi- 
ciel seront  forcés  de  se  conformer  à  la  nouvelle  orthographe  ; 
et  les  imprimeurs  et  auteurs  subiront  la  même  nécessité.  Tous 
les  ouvrages  destinés  à  l'enseignement  et,  par  une  conséquence 
inévitable,  tous  les  livres  écrits  en  langue  française  y  sont 
condamnés.  La  réforme  se  trouve  donc  accomplie  par  voie  de 
coaction  indirecte,  sans  que  les  personnes  les  plus  autorisées, 
c'est-à-dire  les  auteurs,  littérateurs  et  savans,  aient  été  admis  à 
la  discuter,  ou  invités  à  l'accepter 


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LA  RÉFORME  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE.  753 

Examinons  les  argumens  sur  lesquels  se  fondent  les  promo^ 
teurs  de  semblables  nouveautés. 

En  premier  lieu,  ils  invoquent  l'autorité  que  TEtat  exerce 
pour  établir  son  système  uniforme  de  poids  et  mesures  :  système 
auquel  ils  assimilent  celui  de  la  langue  écrite.  Les  poids  et  me- 
sures sont  en  effet  définis,  et  leur  emploi  dans  les  transactions  est 
déterminé  par  des  lois.  Mais  il  s'agit  ici  de  définitions  purement 
matérielles,  précisées  par  des  opérations  purement  physiques  et 
mathématiques,  applicables  à  la  réglementation  des  intérêts 
industriels,  et  susceptibles  de  servir  de  guides  à  des  décisions 
juridiques.  D'ailleurs,  et  c'est  là  une  chose  fondamentale,  ce  ne 
sont  pas  des  règlemens  établis,  en  petit  comité,  par  quelques  in- 
dividus non  investis  d'une  autorité  légale  à  cet  égard  par  l'en- 
semble des  intéressés  :  ceux-ci  n'étant  autres  que  l'ensemble  des 
citoyens  Irançais.  Or,  ces  derniers  n'ont  jamais  donné,  je  ne  dis 
pas  à  une  commission  technique,  mais  môme  au  Parlement  et 
au  gouvernement,  le  mandat  de  rédiger  les  lois  et  règlemens 
de  la  grammaire  et  de  l'écriture  de  la  langue  française,  lien 
commun  de  tous  les  citoyens. 

Il  y  a  là  un  complet  oubli  de  la  nature  des  pouvoirs  réels 
confiés  au  Ministre,  au  Conseil  supérieur  et  à  leurs  Commis- 
sions. Sans  doute,  le  Conseil  supérieur  et  le  Ministre  ont  pour 
mission  d'arrêter  les  programmes  des  matières  de  l'enseignement 
et  ceux  des  examens  littéraires  et  scientifiques.  Mais  ils  n'ont 
aucune  autorité  légale  sur  ces  matières  elles-mêmes  :  je  veux 
dire  sur  la  science,  ni  sur  la  littérature,  c'est-à-dire  sur  le  travail 
personnel  et  original  des  sa  vans  et  des  auteurs.  Ce  sont  là  des 
rôles  qu'il  ne  faut  pas  confondre. 

Toute  commission,  tout  conseil,  tout  ministre,  qui  préten- 
draient, dans  l'ordre  de  la  science  et  de  la  littérature,  modifier 
l'état  reçu,  autrement  que  par  des  propositions  facultatives,  com- 
mettrait une  véritable  usurpation  de  pouvoir. 

Cette  usurpation  serait  particulièrement  flagrante,  si  elle  était 
commise  par  les  professeurs  et  les  pédagogues.  Certes,  les  pro- 
fesseurs et  les  pédagogues,  chargés  d'enseigner  la  langue,  rem- 
plissent l'une  des  fonctions  les  plus  utiles  et  les  plus  honorables 
dans  la  société;  mais  ils  n'ont  aucunement  reçu  la  charge  de  faire 
la  langue  et  la  science  elles-mêmes  et  de  leur  donner  des  règles, 
moins  encore  de  les  corriger  a  priorL 

En  particulier,  les  modifications  de  l'orthographe  et  de  la 
TOMB  XXXVII.  —  1907.  48 


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754  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

grammaire  ont  été  jusqu'ici,  je  le  rappelle  encore  une  fols 
Tœuvre  graduelle  du  temps  et  de  Topinion  publique.  Elles  ont 
été  déterminées  par  l'initiative  des  écrivains,  savans,  et  littéra- 
teurs; et  il  n'appartient  ni  à  un  ministre,  ni  à  une  commission, 
de  substituer  à  cette  évolution  spontanée  des  conventions  artifi- 
cielles, prétendues  rationnelles,  préjugeant  l'avenir,  et  réglées 
a  priori  par  quelques  grammairiens,  si  capables  qu'on  les  sup- 
pose, puis  promulguées  par  voie  d'arrêté  ou  de  décret.  Une 
semblable  usurpation  de  pouvoir  ne  manquerait  assurément  paa 
de  soulever  l'opposition  des  auteurs  et  des  éditeurs,  auxquels 
on  prétendrait  l'imposer. 

Ce  n'est  pas  que  je  veuille  écarter  l'intervention  des  conseils, 
des  commissions,  des  ministres,  en  pareille  matière.  Mais  tout 
ce  qu'ils  peuvent  et  ont  le  droit  de  faire,  c'est  de  constater  l'état 
des  opinions  reçues  à  un  moment  donné,  et  de  tâcher  d'y  con- 
former leurs  règlemens,  à  titre  surtout  facultatif. 

Je  n'ignore  pas  que  l'on  invoque  le  rôle  trop  absolu  et  l'im- 
portance prépondérante  attribués  aujourd'hui  à  Torthographe 
dans  les  examens  et  concours.  Certes,  il  est  commode,  pour  des 
juges  et  des  examinateurs,  —  au  lieu  de  procéder  à  l'apprécia- 
tion, souvent  délicate,  de  la  valeur  intellectuelle,  esthétique  et 
morale  des  compositions  des  candidats,  —  d'y  introduire  une 
cote  purement  numérique  des  écarts  entre  une  orthographe 
réputée  ofticielle  par  l'examinateuy,  et  l'orthographe  suivie  par 
le  candidat.  C'est  en  raison  de  cette  facilité  c[ue  l'importance  de 
l'orthographe  a  été  singulièrement  exagérée  par  les  règlemens 
pratiques  d'examens. 

Ce  n'est  pas  là  le  seul  inconvénient;  car  le  rôle  excessif 
des  programmes,  dans  les  examens  de  tout  ordre,  a  pour  effet 
de  rendre  plus  difficiles  les  modifications  graduelles  dans  l'enst'i- 
gnement,  et  même  dans  le  développement  des  connaissances 
scientifiques.  Pour  l'orthographe,  en  particulier,  les  programmes 
tendent  à  en  paralyser  l'évolution  naturelle  ;  et  c'est  à  juste 
titre  que  les  réformistes  en  critiquent  l'intervention.  Mais  ici, 
leur  critique  se  retourne  contre  eux-mêmes. 

Eln  effet,  entroos  dans  plus  de  détails  sur  le  plan  des  réfor- 
mistes. Après  avoir  protesté  pendant  longtemps  contre  la 
tyrannie  scolaire  de  l'orthographe,  au  lieu  de  réclamer  un  ré- 
gime plus  libéral,  les  réformistes  ont  entrepris,  aujourd'hui,  de 
restaurer  cette  tyrannie  au  profit  de  leurs  systèmes.  * 


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LA   RÉF0RM15   DE   LA    LANGUE   PKANÇAISE.  755  'H 

Ils  proclament  «  l'État,  gardien  de  Torthographc,  »  et  lui 
demandent  de  la  fixer,  en  en  maintenant  Tobligation  absolue. 

«  La  Commission  décide;  »  il  s'agit  d'une  commission  insti- 
tuée au  ministère  de  l'Instruction  publique  pour  tous  les  pro- 
blèmes de  la  langue  écrite.  Elle  prétend  donc,  non  sans  quelque 
incohérence,  et  dans  un  complet  oubli  de  son  rôle  purement 
consultatif,  disposer  de  la  langue  comme  d'un  domaine  réservé 
à  son  pouvoir  législatif.  Après  avoir  fait  déclarer  par  ses  organes 
«  qu'elle  offre  toutes  les  garanties  désirables,  »  —  sans  plus  s'oc- 
cuper de  l'opinion  du  public  et  des  écrivains  et  littérateurs,  qui 
sont  les  gens  les  plus  compétens  en  pareille  matière,  —  car  ce 
sont  eux  qui  font  et  modifient  la  langu'e  par  l'usage,  —  la  Com- 
mission arrête  que  l'orthographe,  telle  qu'elle  l'a  réformée,  sera 
désormais  seule  enseignée  dans  les  écoles  de  l'État;  son  obli- 
gation devant  devenir  absolue  au  bout  d'un  certain  nombre 
d'années  pour  toutes  les  autres  écoles.  La  Commission  ajoute 
que  la  prononciation  officielle  sera  établie  d  après  un  diction- 
naire dressé  au  nom  de  l'État,  lequel  deviendra  la  norme,  et 
fournira  la  liste  des  mots  modifiés. 

Dès  à  présent,  «  les  graphies  non  acceptées  par  la  Commis- 
sion sont  déclarées  incorrectes.  »  Avant  même  d'avoir  constitué 
un  système  de  réforme  entièrement  logique,  on  déclare  qu'il 
faut  «  briser  la  routine.  » 

Néanmoins,  l'orthographe  usuelle  continuerait  à  être  tolérée, 
d'une  façon  transitoire,  pendant  quelques  années,  «  jusqu'à  ce 
qu'il  y  ait  une  génération  instruite  d'après  la  nouvelle  mé- 
thode. » 

Quant  au  désordre  occasionné  dans  l'enseignement  et  dans  la 
correction  des  compositions  écrites,  par  la  coexistence  tem- 
poraire des  deux  systèmes  d'orthographe,  le  rapporteur  ne  s'y 
arrête  pas,  se  bornant  à  dire  :  «  Dans  quelque  temps,  personne 
n'y  pensera  plus.  » 

Je  ne  sais;  mais  il  convient  d'arrêter  un  moment  l'attention 
sur  la  proposition.  Insistons  encore  sur  la  singulière  inconsé- 
quenc  i  qu'il  y  a  ici  au  point  de  vue  moral.  En  même  temps  quo 
les  réformistes  blâment  la  méthode  suivie  jusqu'ici,  parce  qu'elle 
iippose  aux  examens  une  orthographe  déterminée  et  déjà  connue 
par  un  usage  général,  ils  réclament  l'application  de  la  même 
méthode  au  profit  de  leurs  propositions  de  réforme,  jusqu'ici 
individuelles  et  inusitées. 


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7S6  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Le  danger  de  cette  méthode  serait  d'autant  plus  grand,  quelle 
amènerait,  par  une  conséquence  inévitable,  quoique  négligée 
ou  inaperçue  par  les  promoteurs,  l'intervention  des  ambitions 
et  des  suggestions,  collectives  ou  personnelles.  En  effet,  le  Con- 
seil supérieur  de  l'Instruction  publique  est,  comme  toute  corpo- 
ration, enclin  à  augmenter  son  rôle  et  son  autorité,  dès  qu'on 
lui  donne  des  ouvertures  nouvelles.  La  même  observation  s'ap- 
plique aux  ministres.  Quelles  qu'aient  été  la  prudence  et  la  modé- 
ration de  la  plupart  de  ceux  qui  ont  dirigé  l'Instruction  publique 
de  notre  temps,  et  la  réserve  du  ministre  actuel  en  particulier, 
d'autres  peuvent  venir,  plus  ardens,  animés  de  \Ties  politiques 
spéciales,  et  désireux  d'attacher  leur  nom  à  de  grandes  réformes 
accomplies  dans  un  domaine  jusqu'ici  réservé.  Ces  nouveaux 
pouvoirs  attribués  au  Conseil  et  aux  ministres  seraient  une  me- 
nace pour  la  permanence  de  figure  et  d'autorité  mondiale  de  la 
langue  française. 

Ici  se  présentent  ce  que  j'ai  appelé  les  objections  extrin- 
sèques. 11  s'agit  des  résistances  que  rencontrera  un  pareil  sys- 
tème de  transformation  de  la  langue,  dans  les  usages,  dans  les 
intérêts,  dans  la  légalité.  Les  réformistes  ne  se  sont  guère  ar- 
rêtés à  ces  conséquences  inaperçues.  Ecartant  les  objections  par 
voie  de  prétérition,  comme  dans  une  plaidoirie  d*avocat,  ils  ont 
pensé  à  tourner  la  difficulté  par  un  procédé  oblique,  qu'il  im- 
porte de  mettre  en  pleine  évidence. 

Il  ne  suffit  pas,  en  effet,  d'un  simple  arrêté  du  ministre  de 
l'Instruction  publique,  pour  imposer  à  tout  le  monde  la  nou- 
velle orthographe.  Un  tel  arrêté  n'offre  pas  une  autorité  légale 
suffisante,  ni  au  point  de  vue  de  l'état  civil,  ni  au  point  de  vue 
des  autres  départemens  ministériels ,  ni  au  point  de  vue  des 
auteurs,  éditeurs,  imprimeurs  des  livres  classiques  et  autres,  et 
des  journaux. 

Au  point  de  vue  de  l'état  civil,  une  transformation  notable 
de  l'orthographe  impliquerait  toute  sorte  de  difficultés  relatives 
au  passé,  au  présent  et  à  l'avenir  :  notamment  pour  les  actes  de 
la  vie  courante,  mariages,  héritages,  transactions,  et  peut-être 
même  pour  les  formalités  et  diplômes  résultant  des  examens 
et  des  concours.  Je  n'insiste  pas  sur  l'orthographe  des  noms 
propres  :  question  capitale  et  parallèle  que  la  réforme  soulèverait 
bon  gré,  mal  gré  ;  car  une  réforme  analogue  a  eu  cette  consé- 
quence de  les  modifier  dans  les  langues  étrangères.  Or,  il  serait 


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y< 


IJi   RÉFORME   DE    LA    LANGUE    FRANÇAISE.  757  ^)fi 


indispensable  que  de  telles  conséquences  fussent  sanctionnée^ 
par  les  autorités  législatives.  Mais  quel  serait  le  sort  d'une  loi 
en  cette  matière,  présentée  et  discutée  au  Parlement?  1f^ 

Au  point  de  vue  des  usages  et  relations  officiels,  les  réfor- 
mistes escomptent  trop  aisément  les  difficultés  inévitables, 
résultant  de  la  nécessité  d'une  entente  entre  les  différens  départe- 
mens  ministériels.  Tout  le  système  des  concours  et  des  examens, 
qui  ouvrent  les  carrières  dans  nos  multiples  administrations,  de- 
vrait être  profondément  modifié  :  il  faudrait  donc  pour  c^la  le 
consentement  de  ces  administrations,  et  spécialement  celui  de 
leurs  conseils  et  comités  directeurs. 

La  Commission  réformatrice  de  l'orthographe  se  borne  à 
affirmer  a  priori  qu'ils  ne  soulèveraient  aucune  difficulté.  C'est 
là  une  opinion  un  peu  risquée,  comme  le  savent  tous  les  membres 
de  l'Instruction  publique,  professeur?,  inspecteurs  et  directeurs, 
qui  ont  eu  à  s'occuper  de  l'application  des  programmes  d'ad- 
mission aux  grandes  écoles  gouvernementales,  dépendant  d'autres 
ministères.  Guerre,  Marine,  Commerce,  telles  que  l'École  poly^ 
technique,  l'École  de  Saint-Cyr,  les  Écoles  navales,  l'École  cen- 
trale, etc.  Ils  savent  quelles  résistances  et  quels  conflits  ont  été 
rencontrés,  toutes  les  fois  qu'il  s'est  agi  de  déterminer  des  règles 
et  accords  communs  pour  unifier  led  programmes  d'admission  à 
ces  écoles.  De  plus  graves  conflits  encore  s'élèveraient  assuifé- 
ment  sur  les  questions  d'orthographe. 

Quant  à  l'assentiment  des  auteurs,  éditeurs,  imprimeurs,  on 
ajoute  légèrement,  et  non  sans  un  soupçon  de  dédain  :  «  Ce  sera 
aux  éditeurs  de  livres  classiques,  aux  journaux  et  aux  impri- 
meurs de  toute  espèce,  à  choisir,  au  mieux  de  leurs  intérêts,  le 
moment  où  ils  devront  changer  l'ancienne  manière.  »  C'est 
là  ne  pas  se  douter  des  difficultés  de  toute  nature  qui  surgi- 
raient. 

C'est  oublier  tout  d'abord  la  résistance  qui  éclatera  immé- 
diatement du  côté  des  auteurs,  écrivains  et  savans,  plus  compé- 
tens  en  la  matière  que  la  Commission.  Ils  n'accepteraient  certes 
pas  l'imposition  de  semblables  changemens  par  une  commission 
dont  l'autorité  scientifique  ou  littéraire  propre  serait  fort  contes- 
table. 

Une  résistance  analogue  et  plus  énergique  encore,  en  raison  des 
intérêts  menacés,  se  produirait  de  la  part  des  imprimeurs,  dont 
il  faudrait  refaire  Téducation  et  peut-être  le  matériel. 


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7S8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Elle  se  produirait  encore  de  la  part  des  éditeurs,  lésés  dai» 
leur  fortune  par  Tobligation  de  mettre  au  pilon  les  ouvrages 
existant  dans  leurs  magasins,  et  de  les  faire  recomposer  suivant 
la  nouvelle  orthographe  :  objection  d'autant  plus  redoutable, 
que  cette  orthographe-ci  ne  serait  nullement  garantie,  —  au 
contraire,  —  contre  des  changemens  ultérieurs  et  incessans.  On 
serait  donc  exposé  à  l'obligation  de  réimpressions  perpétuelle- 
ment réitérées. 

Les  oppositions  ainsi  soulevées  constitueraient,  sans  doute, 
daprès  les  méthodes  économiques  actuelles  : 

1®  Un  syndicat  d'auteurs,  d'écrivains,  de  journalistes,  ayant 
une  autorité  personnelle  reconnue  et  une  force  morale  supé- 
rieure à  celle  des  promoteurs  de  la  réforme,  dans  leur  refus  de 
l'accepter  ; 

2®  Un  syndicat  de  professeurs  et  instituteurs  n'acceptant  pas 
la  nécessité  de  refaire  leur  éducation  et  leurs  procédés  d'enseigne- 
nient  et  la  tâche  d'entrer  en  lutte  avec  les  traditions  de  famille 
■de  leurs  élèves  et  les  textes  des  éditions  autorisées  jusque-là; 

3<*  Un  syndicat  d'imprimeurs,  patrons  et  ouvriers,  refusant  de 
refaire  leur  éducation  pour  obéir  à  des  conceptions  personnelles 
et  jugées  arbitraires; 

4<>  Un  syndicat  d'éditeurs,  soulevant  une  question  de  la  der- 
nière gravité  et  déjà  mise  en  avant,  lorsqu'il  s'est  agi  de  propo- 
sitions pour  modifier  législativement  certaines  industries:  il 
B'agit  des  indemnités  dues  par  l'État,  pour  les  ouvrages  impri- 
més, mis  hors  d'usage  par  ses  nouveaux  règlemens. 

Ces  objections  sont  d'autant  plus  justifiées,  que  l'on  prétend 
imprimer  de  suite  des  éditions  de  nos  auteurs  classiques  d'après 
la  nouvelle  orthographe,  ces  éditions  étant  renouvelables  à 
chaque  changement  ultérieur. 

Voici  maintenant  un  tout  autre  ordre  do  difficultés,  et  non 
moins  considérables,  suscitées  par  de  semblables  projets  de  trans- 
formations. Il  s'agit  des  populations  de  langue  française,  en 
Belgique,  en  Lorraine,  en  Suisse,  au  Canada,  atteintes  égale- 
ment par  les  nouvelles  réformes.  C'est  une  hypothèse  frivole 
que  de  croire  à  leur  acceptation,  ipso  facto ^  et  immédiate.  Rien 
n'est  moins  certain;  car  ces  populations  n'auraient  pas  eu  voix 
au  chapitre,  et  il  peut  résulter  de  là  de  graves  malentendus 
au  détriment  du  maintien  parmi  elles  de  l'autorité  de  la  langue 
française. 


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•:amim 


LA  RÉFORME  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE.  759 

Cette  observation  s'applique  d'ailleurs  d'une  façon  générale 
à  renseignement  de  la  langue  française  en  dehors  de  la  France. 

Les  personnes  qui  l'apprennent  aujourd'hui  seraient  dérou- 
tées par  une  orthographe  dénaturée,  et  bien  des  gens  abandon- 
neraient la  culture  d'une  langue  devenue  ainsi  diiïé rente  de  celle 
de  ses  auteurs  d'autrefois,  qui  font  autorisé  dans  les  traditions  de 
la  civilisation. 

Ce  serait  là,  certainement,  un  argument  employé  contre  nous 
par  les  représentans  des  autres  nations,  qui  ont  déjà  cessé  d'em- 
ployer le  français  comme  langue  diplomatique;  c'est-à-dire  de  se 
conformer  à  un  usage  resté,  malgré  tout,  encore  fort  général. 
Nous  compromettrions,  avec  une  étrange  inconscience,  une  situa- 
tion séculaire. 

Répétons  encore  une  fois  que  toutes  ces  objections  s'aggra- 
vent lorsque  nous  lisons,  dans  les  rapports  et  résumés  relatifs 
à  la  .réforme  de  l'orthographe,  cette  déclaration  qu'à  la  suite 
de  la  décision  supposée  prise  par  le  Conseil  supérieur  da  Tln- 
struction  publique,  la  nouvelle  orthographe  imposée  aux  écoles 
serait  regardée  comme  une  introduction  à  des  réformes  ulté- 
rieures, dont  personne  ne  peut  aujourd'hui  ni  fixer  les  carac- 
tères, ni  limiter  l'étendue.  11  ne  s'agit  donc  pas  ici  d'une  simple 
période  de  transition.  Une  langue  ainsi  exposée  à  varier  con- 
tinuellement, non  plus  dans  le  cours  des  siècles,  mais  en 
quelques  années,  ne  saurait  désorniais  servir  ni  à  l'éducation 
libérale  des  étrangers,  ni  aux  conventions  et  traités  inter- 
nationaux.   • 

Nous  arrivons  à  la  conclusion  de  cet  article  :  que  doit-on 
faire  ? 

La  langue  française  est  parvenue  à  un  certain  état  présent, 
par  une  suite  de  transformations.  Cet  état,  comme  tout  état  pré- 
sent d'une  œuvre  humaine,  a  été  adapté  aux  usages  de  la  nation, 
c'est-à-dire  qu'il  comporte  des  avantages,  réalisés  par  le  cours 
des  siècles,  et  dont  personne  ne  parle.  Non  seulement,  son  exer- 
cice présent  satisfait  plusieurs  millions  d'hommes,  habitant  la 
France;  mais  il  répond  à  l'existence  d'une  littérature  séculaire, 
reconnue  par  tous  les  peuples  civilisés  comme  répondant  à  une 
haute  culture;  tous  les  gens  instruits  s'efforcent  de  connaître 
et  de  comprendre  les  œuvres  littéraires  et  scientifiques  de  nos 
écrivains. 


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760  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Ce  n'est  pas  que  notre  langue,  pas  plus  que  celle  des  autres 
grands  peuples  civilisés,  représente  un  type  homogène,  exempt 
de  toute  critique.  Toute  langue  parlée  et  écrite,  développée  sous 
des  influences  psychologiques,  physiologiques  et  historiques 
multiples,  conserve  l'empreinte  de  ces  influences.  Elle  ne  répond 
jamais,  et  ne  saurait  répondre  à  un  système  unique,  déduit  d'un 
principe  simple,  et  fondé  sur  une  conception  purement  logique. 
C'est  pourquoi  toute  langue  parlée  et  écrite  doit  fatalement  pré- 
senter un  certain  nombre  d'imper{ections  et  d'antinomies,  pour 
la  plupart  faciles  à  mettre  en  évidence.  Ces  antinomies  ré- 
sultent de  conflits  d'influences  multiples,  telles  que  le  phoné- 
tisme,  fondé  sur  la  prononciation,  et Tétymologie,  résultant  de  nos 
origines  historiques  :  origines  celtiques,  pour  ne  pas  remonter 
plus  haut;  origines  grecque,  latine,  germanique,  etc.  Les  analo- 
gies, les  convenances  de  l'usage,  les  nécessités  des  applications 
scientifiques  et  industrielles  ont  concouru  &  la  constitution  de 
Fétat  aetuel  de  la  langue.  11  est  facile  de  le  critiquer;  de  même 
que  l'on  constate  les  imperfections  de  toute  œu\Te  ou  figure 
humaine. 

Mais,  en  prétendant  rectifier  d'après  une  formule  fonda- 
mentale, et  par  des  procédés  artificiels,  une  formation  naturelle, 
dans  quelque  ordre  que  ce  soit,  on  aboutit  à  la  défigurer.  On  ne 
saurait  pas  davantage  prétendre  écarter  par  artifices  et  règlémens 
scolaires  toutes  les  irrégularités  de  l'orthographe,  ou  de  la 
grammaire.  Ce  n'est  certes  pas  que  je  prétende  faire  l'apologie 
de  toutes  les  graphies  actuelles  et  déclarer  qu'il  faille  inmiobi- 
liser  la  langue  française  et  son  orthographe. 

Mais  il  importe  d'établir  que  celle-ci  ne  doit  pas  être  dé- 
clarée absolument  permanente  et  obligatoire  dans  ses  usages 
présens  ;  moins  encore  dans  des  réformes  proposées  a  priori, 
et  qui  n'ont  pas  subi  l'épreuve  de  la  pratique  et  la  sanction  da 
temps. 

Nulle  autorité  ne  possède  le  droit  absolu  de  régler  l'ortho- 
graphe, et  de  la  déclarer  obligatoire,  pas  plus  l'Académie,  puis- 
sance aujourd'hui  un  peu  démodée,  et  qui  n'a  jamais  possédé 
jusqu'ici  qu'une  influence  fondée  sur  le  libre  consentement  de 
l'opinion  ;  pas  plus  le  ministre  de  Tlnstruction  publique,  par 
l'organe  d'une  commission  de  quelques  personnes,  désignées  soit 
par  lui,  soit  par  un  conseil  élu  par  les  instituteurs  et  profe^ 
seurs.  J'ai  dit  comment  et  pourquoi  toute  décision  de  ce  genre 


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LA  RÉFORME  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE. 


761 


aboutirait  à  des  conQits  et  à  des  difficultés  insolubles.  Aucun 
pouvoir,  même  autocratique,  ne  saurait  les  écarter. 

Dès  lors,  il  n'existe  qu'une  seule  solution  du  problème  de 
la  réforme  de  la  langue  française,  c'est  de  la  poursuivre  par  la 
méthode  suivie  au  cours  des  siècles  :  c'est-à-dire  en  donnant 
toute  facilité  à  la  libre  évolution  de  la  langue  et  de  la  vie  natio- 
nale, et  en  constatant  de  temps  en  temps,  sans  aucune  interven- 
tion du  bras  séculier,  son  état  présent. 

La  vraie  réforme  à  faire,  c'est  d'écarter  les  obstacles  que  nos 
règlemens  scolaires  opposent  en  ce  moment  à  cette  libre  évolu- 
tion ;  c'est  de  supprimer  la  tyrannie  de  l'orthographe  scolaire,  au 
lieu  de  constituer  de  nouveaux  règlemens,  propres  à  augmenter 
artificiellement  les  difficultés  actuelles  de  lorlhographe ,  par 
le  concours  de  systèmes  nouveaux,  opposés  à  l'usage.  Ce  qu'il 
faut  faire,  c'est  déclarer  qu'il  n'existe  pas  d'orlhographe  admini- 
strative obligatoire,  intervenant  dans  les  examens  par  des  cotes 
de  correction  numériques.  Il  devrait  exister  seulement  une 
orthographe  d'usage,  susceptible  de  variétés.  Les  jurys  en 
apprécieraient,  avec  un  esprit  d'indulgence  et  de  modération,  la 
valeur  et  la  signification  relatives;  de  même  qu'ils  apprécient 
aujourd'hui  le  mérite  inégal  du  style  et  de  la  composition  dans 
les  œuvres  qui  leur  sont  soumises.  * 

Ce  n'est  pas  là  une  proposition  chimérique;  car  nous  revien-« 
drons  ainsi  au  régime  sous  lequel  la  langue  française  a  produit 
les  chefs-d'œuvre  du  xvii*  siècle,  avec  les  diversités  signalées 
tant  de  fois  dans  l'orthographe  et  le  style  de  ses  grands  écrivains. 

Comme  par  le  passé,  il  s'établira,  d^  temps  à  autre,  un  con-^ 
sensuSj  un  accord  volontaire,  sur  les  points  les  plus  importans, 
entre  les  écrivains  ;  accord  constaté  ensuite  dans  les  ouvrages 
lexicographiques  des  académies,  ou  des  personnes  autorisées 
par  l'opinion  publique. 

M,  Berthelot. 


^1 


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LE  GRIEF  SECRET 


PBEMIÈBE    PARTIE 


1  i 

C'est  le  soir,  en  plein  été,  non  loin  de  Soisy-sous-Étioles  et  à 
la  Usière  de  la  forêt  de  Sénart,  dont  les  premiers  arbres  mêlent  leur 
feuillage  aux  plus  lointaines  frondaisons  du  parc.  L'habitation 
est  une  grande  maison  blanche,  à.  larges  et  hautes  fenêtres,  qu  en- 
tourent des  bacs  d'orangers  qui  lui  font  une  ceinture  odorante, 
li'ensemble  est  d'aspect  dignement  bourgeois  :  rien  n  y  trahit  la 
demeure  d'un  grand  seigneur,  non  plus  que  celle  d'un  parvenu. 

Près  du  perron  qui  donne  sur  le  parc  et  règne  au  long  de  la 
façade  postérieure,  quelques  personnes  devisent  autour  d'un 
grand  guéridon  de  jardin  que  recouvre  une  nappe  à  franges  et 
qui  supporte  un  service  à  café.  Deux  ou  trois  cigares  jettent  leurs 
petites  lueurs  intermittentes  à  travers  l'ombre  qui  s'épaissit.  Et 
la  causerie  se  ralentit  à  nxesure  que  ,1a  nuit  descend.  Mais  le 
bruit  que  font  tout  à  coup  les  sabots  d'un  cheval  sur  le  pavé 
de  la  cour  d'accès,  de  l'autre  côté  de  la  maison,  vient  à  propos 
ranimer  la  conversation.  Et  bientôt  la  svelte  silhouette  d'un 
officier  en  dolman  clair  se  joint  au  groupe  des  causeurs. 

Pendant  ce  temps,  au  rez-de-chaussée  de  la  maison,  dans 
une  vaste  bibliothèque  de  style  Empire,  formant  cabinet  de  tra- 
vail, un  homme  d'âge  mûr  est  accoudé  à  un  bureau -ministre  su^ 
chargé  de  dossiers  et  de  paperasses.  Mais  il  semble,  pour  l'ins- 
tant, songeur  et  préoccupé  plutôt  que  d'humeur  laborieuse. 
Derrière  lui,  et  tout  le  long  des  murailles  sévères,  s'étagentdes 

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LE  gri¥:f  secret,  763 

rayons  garnis  de  livres.  Près  du  grand  bureau,  k  droite  et  à 
gauche,  des  tables  volantes  sont  couvertes  de  papiers,  pour  la 
plupart  à  Feffigie  du  fisc.  Par  les  deux  portes-fenètres,  larges 
ouvertes  sur  le  perron,  pénètrent  les  éclats  de  voix  venant  du 
parc.  L'éclairage  discret  d'une  lampe  de  travail  à  abat-jour  vert 
olive  permet  à  peine  de  distinguer  un  visage  noble  et  glabre,  un 
peu  trop  pflle,  où  un  pli  dur,  qui  barre  le  front,  révèle  la  con- 
trainte et  la  tension  d'esprit. 

—  Papa,  je  voiuirais  te  parler. 

Une  radieuse  jeune  fille  blonde,  épanouie  dans  la  grftce  de 
ses  vingt  ans,  vient  d'entrer  et  sappuie  des  deux  mains  au 
massif  bureau,  en  face  de  son  père. 

—  C'est  que  j'ai  un  dossier  à  mettre  au  point,  mon  enfant  ! 
Aucune  impatience,  cependant,  ne  perçait  à  travers  l'accent 

volontairement  adouci  d'une  voix  que  l'on  devinait  plus  nette  et 
plus  brève  en  ses  intonations  habituelles.  Et  même  un  bon  sou- 
rire paternel  vint,  pour  un  instant,  amender  l'excessive  gravité 
d'une  physionomie  quelque  peu  hautaine,  —  quelque  peu  mala- 
dive aussi. 

—  Oui,  reprit-il,  ma  journée  sera,  demain,  des  plus  char- 
gées: un  enterrement  aggravé  de  quelques  paroles  d'adieu,  une 
plaidoirie  assez  importante  à  prononcer  et,  si  faire  se  peut,  un 
tour  à  la  Chambre,  par-dessus  le  marché...  C'est  pour  cela,  du 
reste,  que  j'irai  coucher  à  Paris,  ce  soir,  et  que  je  vous  ai  faussé 
compagnie  tout  à  l'heure. 

—  A  nous,  paspe  encore  1  fit  la  jeune  fille  avec  une  moue. 
Nous  savons  que  tu  es  très  occupé,  trop  à  notre  gré...  au  mien 
surtout...  d'autant  plus  que  tu  te  surmènes.  Noblesse  oblige: 
«  le  Berryer  de  la  République,  »  on  n'appelle  plus  d'autre  façon 
maître  Paul  Depratl...  Mais  ma  mère  et  moi  ne  sommes  pas 
seules  en  cause,  ce  soir... 

—  Bah  !  interrompit  M*  Deprat,  mon  vieil  ami  Terrier  ne  se 
formalise  pas  pour  si  peu.  Au  surplus,  je  me  suis  excusé  auprès 
de  lui,  et  il  va  venir  me  rejoindre  ici,  dans  quelques  instams, 
car  j'ai  deux  mots  à  lui  dire.  Quant  à  Maxence,  qui  est  mon 
secrétaire,  et  presque  un  autre  enfant  de  la  maison,  je  n'ai  pas 
à  me  gêner  avec  lui,  je  pense...  Et  pour  ce  qui  est  enfin  de  son 
ami  André  Lauriëre,  un  stagiaire  de  vingt-quatre  ans,  journaliste 
pour,  rire,  à  ses  momens  perdus,  en  attendant  qu'il  soit  avocat, 
magistrat...  ou  rentier,  je  ne  crois  pas  avoir  besoin  non  plus... 


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764  *      REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  D'accord  1  Mais,  outre  le  docteur  Terrier,  M.  Maxenceetson 
jeune  ami,  il  y  a  maintenant  M.  d'Auticourt,  qui  vient  d'arriver. . 

*—  Ah!  oui,  fit  l'avocat  un  peu  railleur,  le  hussard  ! 

—  Avec  celui-là,  c'est  comme  un  fait  exprès  :  quand  il  vient, 
tu  n'es  pas  là,  ou  tu  t'en  vas  tout  de  suite  après  son  arrivée^.,  à 
moins  que  ce  ne  soit  un  peu  avant,  comme  ce  soir.  Or,  c'est 
d'autant  moins  aimable  qu'il  vient  de  loin,  à  franc  étrier...  De 
Fontainebleau  à  la  forêt  de  Sénart,  il  y  a  une  trotte,  tu  sais  ! 

M.  Deprat  sourit  franchement,  disant  : 

—  Alors,  c'est  son  cheval  qui  a  du  mérite...  En  tout  cas,  le 
cavalier  ne  vient  pas  pour  moi,  je  crois  1 

— Tu  es  méchant,  ce  soir,  et  voilà  qui  ne  te  ressemble  guère  !. .. 
Sans  compter  que  ça  ne  va  pas  du  tout  aux  gens  sérieux,  la 
causticité,  l'esprit  aux  dépens  du  prochain  t  il  faut  laisser  ces 
balivernes,  monsieur  mon  père,  aux  amuseurs  de  salon  comme 
les  André  Laurière...  Enfin,  voilà  ma  chance!  Je  voulais,  tout 
justement,  te  prier  d'être  un  peu  plus  aimable  pour  M.  d'Auti- 
court.  Le  pauvre  garçon  m'a  demandé,  Tautre  jour,  si  sa  pré- 
sence t'était  désagréable.  Or,  comme  il  a  été  encouragé  à  venir 
souvent  ici...  encouragé  par  ma  mère  et  par  moi,  tu  comprends... 

—  Ah  !  parbleu  !  s'écria  l'avocat,  les  femmes  sont  toujours 
pour  les  hussards  ! 

—  Enfin,  toi,  demanda-t-on  d'une  voix  à  la  fois  douce  et 
mutine,  seras-tu  toujours  contre  ? 

—  Non,  si  tu  m'affirmes,  un  jour,  que  ton  bonheur  est  sus- 
pendu aux  moustaches  ou  aux  éperons  de  ce  brillant  officier... 
ou  de  quelqu'un  de  ses  pareils...  Car  il  y  en  a  d'autres,  et  beau- 
coup, de  tout  pareils  I 

—  Tu  continues  ? 

—  Je  m'arrête.  Mais  vois-tu,  ma  petite  Gilberte,  le  mariage 
est  chose  sérieuse  et  sainte  :  des  bottes  éperonnées  et  un  uni- 
forme... fût-il  bleu  clair,  ce  qui  va  bien  aux  blonds,  je  te  Tac- 
corde;  cela  ne  suffit  pas  à  la  sauvegarde  d'un  foyer... 

Le  ton  était  devenu  presque  solennel.  On  sentait  que  l'homme 
qui  parlait  ainsi  du  mai*iage  et  du  foyer  en  avait  le  respect,  la 
religion.  Et  ce  double  culte  apparaissait  même  plus  clairement 
que  sa  tendresse  pour  une  fille  cependant  bien  charmante  et  qui 
avait,  en  outre,  le  privilège  d'être  fille  unique. 

—  Enfin,  reprit  l'avocat,  Taimesrtu  tout  de  bon,  déjà,  ce  pré- 
tendant galonné? 


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LE   GRIEF   SECRET.  765 

—  Tout  de  bon  ?...  Non,  pas  encore,  peut-être.  Mais  ce  n'est 
déjà  plus  pour  rire. 

—  Alors,  nous  en  reparlerons...  Mon  objection  la  plus 
sérieuse,  c'est  Maxence  Hibert  qui  la  personnifie,  tu  le  sais... 

—  Oui,  oui,  connu  !...  Je  n'en  pense  pas  de  mal,  au  reste,  de 
Maxence  Hibert,  que  j'ai  toujours  traité  comme  un  cousin... 
qui  ne  serait  pas  mon  parent.  Mais  tu  en  penses  encore  plus  de 
bien  que  moi...  Oh  !  celui-là  est  ton  candidat  ! 

—  Comme  Fautre  est  le  candidat  de  ta  mère...  Mais  c'est  à  toi, 
ma  chère  enfant,  qu'il  appartiendra  de  nous  départager.  En  ce 
qui  te  concerne,  je  ne  désire  qu'une  chose...  ou  plutôt  j'en 
désire  deux  :  que  tu  sois  une  femme  heureuse  et  que  tu  sois  une 
honnête  femme...  Or,  le  meilleur  moyen  pour  toi  de  réaliser  ce 
double  vœu,  c'est  de  prendre  le  temps  de  la  réflexion.  Le  seul 
reproche  que  je  te  fasse  encore,  c'est  d'être  restée  un  peu  prompte, 
un  peu...  envolée  pour  ton  âge...  ton  âge  presque  respectable 
de  vingt  et  un  ans  ! 

—  Et  moi,  le  seul  reproche  que  je  puisse  t' adresser,  c'est 
d'être  un  peu  grave,  un  peu...  père  conscrit  pour  ton  âge  à 
peine  vénérable  de  cinquante-trois  ans. 

Un  geste  mutin  et  one  révérence  ironique  avaient  ponctué 
la  phrase. 

—  Gamine  !...  Que  tu  as  de  peine  à  être  sérieuse! 

—  Ça,  c'est  vrai!...  Mais  que  de  progrès,  tout  de  même,  de- 
puis le  jour  où  tu  déclarais  ne  pas  reconnaître  en  moi  ton  sang  ! 

—  C'est  vrai  aussi.  Et  je  serais  ingrat,  fillette,  si  je  ne 
t'étais  reconnaissant  des  efforts  que  tu  as  faits  pour  me  donner 
satisfaction. 

Ce  disant,  M®  Deprat  se  pencha  vers  sa  fille  et  des  lèvres  lui 
effleura  le  front,  par-dessus  son  bureau.  Puis,  avec  un  geste  de 
congé,  qui  s'acheva  presque  en  baiser  : 

—  Sauve-toi  !  fit-il.  J'ai  à  travailler  avant  mon  départ. 

II  suivit  un  instant  sa  filie  de  son  regard  triste  et  austère, 
plutôt  que  dur.  Et  quand  il  l'eut  vue  prendre  son  vol  vers  le 
parc,  comme  un  papillon  blanc  qui  retourne  à  la  nuit  par  une 
fenêtre  ouverte,  il  haussa  lentement  les  épaules,  avec  un  air  de 
fatigue  et  de  doute,  en  murmurant  : 

—  Que  «ait-on?...  Mais  qu'importe  au  devoir? 

Après  quoi  il  revint  à  sa  besogne  d'avocat  en  mal  de  plai- 
doirie. Mais  à  peine  venait-il  de  se  plonger  dans  ses  grimoires 


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766  REVUE  DES   DEUX   M0I4DES. 

qu'une  voix  cordiale  et  familière  l'obligeait  à  relever  la  tète. 

—  Tu  as  tort  de  te  mettre  au  travail  si  peu  de  temps  après 
ton  dîner...  Tu  vas  décidément  coucher  à  Paris? 

C'était  le  docteur  Gilbert  Terrier,  le  plus  lieil  ami  de 
M**  Deprat,  son  voisin  de  campagne,  son  médecin  et  son  com- 
mensal ordinaire,  en  même  temps  que  le  parrain  de  sa  fille. 

—  Oui.  C'est  encore  ce  qui  me  fatigue  le  moins,  lorsque  j'ai 
affaire  de  bonne  heure.  Je  voyage  à  la  fraîche;  je  ne  me  couche 
pas  bien  tard  :  en  automobile,  j'ai  h  peine  une  petite  heure  de 
trajet.  Et  je  me  lève  comme  d'habitude,  au  lieu  d'être  debout 
dès  le  potron-minet,  pour  m'embarquer  avec  mon  déjeuner  dans 
le  cou,  ce  qui  m'est  aussi  mauvais,  tu  me  l'as  dit  toi-même, 
docteur,  que  de  travailler  trop  tôt  après  mes  repas. 

—  Rien  de  plus  vrai...  Ah  çà!  comment  vas-tu,  en  ce 
moment  ?  Est-ce  de  ta  santé  que  tu  as  à  me  parler  ? 

—  Oui...  de  cela,  et  d'autre  chose... 

—  Voyons  la  santé,  d'abord.  Ouvre-moi  ce  gilet... 

Après  avoir  successivement  appliqué  son  oreille  sur  les  deux 
côtés  de  la  poitrine  et  sur  la  région  sternale,  le  docteur,  en  se 
redressant,  prononça  : 

—  Heu  !  depuis  deux  ou  trois  ans,  je  te  vois  toujours  à  peu 
près  dans  le  même  état.  Et,  aujourd'hui,  ce  n'est  pas  plus 
mauvais,  tu  sais  ! 

—  Ce  n'est  pas  meilleur  non  plus,  hein  ? 

—  Tu  as  des  contrariétés,  des  ennuis? 

—  Des  soucis  même. 

—  Ce  ne  sont  pas  des  soucis  pécuniaires,  je  suppose...  Car 
tu  m'as  dit,  il  n'y  a  pas  quinze  jours,  que  tu  avais  gagné  assez 
d'argent,  comme  avocat,  pour  donner  un  demi-million  de  dot  à 
ta  fille,  sans  le  concours  de  ta  femme. 

—  En  effet,  ce  n'est  pas  d'argent  qu'il  s'agit. 

-^  La  politique,  alors?...  Je  sais  bien  qu'en  dépit  de  ta  réé- 
ection,  elle  n'est  pas  pour  te  satisfaire,^car  le  vent  ne  soufQe  pas 
précisément  dans  vos  voiles,  à  vous  autres  libéraux  !  Il  fautcÛre 
que  tu  es  un  singulier  républicain  :  tu  es  bon  chrétien,  tu  n'es 
pas  décoré...  et  tu  aimes  la  liberté  en  dehors  de  tes  discours!  On 
t'a  réélu  parce  que  tu  parles  bien  et  qu'il  en  faut,  des  gens  qui 
parlent  bien,  dans  une  assemblée  où  l'on  parle  tant!... 

Avec  un  soupçon  d'impatience,  l'avocat  interrompit  son  ami, 
qui  réalisait  en  perfection  le  type  du  <<   boa  docteur,  »  cordiBl 


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LE   GRIBP   SECRET.  767 

et  prolixe,  un  peu  lourd,  un  peu  vulgaire  d'aspect,  mais  avait  l'âme 
haute  et  Tintelligence  lucide,  —  savant  homme,  en  outre,  à  qui 
une  magistrale  étude,  f  Humoriste  et  la  Métastase^  avait  ouvert 
les  portes  de  Tlnstitut,  après  celles  de  rAcadémie  de  médecine. 

—  Eh  !  il  ne  s'agit  pas  non  plus  de  politique  I... 
Jusque-là,  Deprat  était  resté  devant  son  bureau,  où  le  docteur 

était  venu  l'ausculter.  Mais,  brusquement,  ayant  pris  son  ami 
par  le  bras,  il  l'emmena  vers  le  milieu  de  la  pièce,  comme  s'il 
eût  craint  de  parler  trop  près  des  portes  et  des  fenêtres.  Puis,  de 
la  voix  métallique  et  impérieuse,  mais  très  prenante,  qui  était 
une  des  ressources  de  son  grand  talent  oratoire  : 

—  Que  penses-tu  de  ma  femme?...  Sincèrement, tu  entends? 
L'interrogation  était  si  directe  et  si  pressante;  il  y  avait,  à  la 

fois,  tant  d'inquiétude  et  tant  de  sérieux,  tant  de  dignité  aussi, 
dans  l'expression  dé  cette  physionomie  d'homme  malheureux  ou 
angoissé,  que  le  docteur  Terrier  ne  put  s'empêcher  de  bredouiller 
en  répondant  : 

-  —  Ce  que  je  pense  de  ta  femme?...  Mon  Dieu,  mais,  quelle 
idée!...  De  ta  femme?...  Qu'est-ce  que  tu  veux  que  j'en  pense, 
sinon  qu'elle  est  charmante?...  Tu  t'en  es  aperçu  avant  moi, 
d'ailleurs,  puisque  tu  Tas  épousée. 

De  plus  en  plus  sérieux,  Deprat  insista,  disant  : 

—  Je  ne  te  demande  pas  une  de  ces  appréciations  banales 
qui  s'adaptent  à  toutes  les  femmes,  et  surtout  aux  plus  frivoles. 
Je  te  demande  un  jugement  net, franc, dénué  de  complaisance..., 
et,  au  besoin,  de  ménagemens. 

Le  docteur  hésita  uneseconde,  visiblement  embarrassé;  puis, 
prenant  son  parti  : 

—  Mon  Dieu!  ta  femme  n'a  qu'un  tort  :  c'est  de  ne  pas  te 
ressembler  assez.  La  disparité  de  vos  deux  natures  est  frappante... 
Mais  que  veux-tu  ?  on  ne  peut  pas  exiger  d'une  femme  qu'elle 
ait  ton  sérieux,  ton  austérité  de  pensée... 

—  Soit  !  murmura  Deprat  rêveur.  Et  peut-être  m'a-t-elle 
charmé  précisément  par  ce  qui  eût  dû  m'éloigner  d'elle.  Je  l'aimais, 
c'est  tout  dire...  Mais  sait-on  ce  qu'il  y  a  au  fond  de  l'amour  et 
de  quoi  il  procède?...  Ou  plutôt,  ne  le  sait-on  pas  trop  bien?  En 
somme,  ils  avaient  sans  doute  raison,  ces  rudes  philosophes 
chrétiens  qui  voulaient  que  l'on  se  défiât  toujours  et  quand 
même  de  la  femme...  tout  comme  le  législateur  romain,  du 
reste,  qui  parlait  si  volontiers  de  la  «  fragilité  du  sexe  !  » 


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768  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Le  brave  docteur  parut  méditer  sur  le  thème  d'intérêt  géné- 
ral qu'on  venait  d'offrir  à  la  sagacité  de  son  esprit  volontiers 
ergoteur.  Puis,  se  rabattant  tout  &  coup  sur  le  cas  particulier 
qu'on  paraissait  en  humeur  de  lui  soumettre  : 

—  Tu  m'étonnes  beaucoup,  sais-tu  bien?  fit-il.  Je  t'ai  lou- 
jours  vu  ou  cru  heureux  dans  ton  ménage,  et  méritant  bien  de 
l'être,  car  personne  jatnais  n'apporta  dans  le  mariage  plus  de 
dignité,  plus  de  sérieux,  plus  de  conviction,  dirai-je,  que  tu  ne 
Tas  fait,  que  tu  ne  le  fais  encore  chaque  jour... 

—  C'est  vrai,  confirma  Daprat.  ,f'avais  et  J'ai  encore  du  ma- 
riage une  idée  très  haute,  et  qui  ne  cadre,  peut-être  pas  fort  bien 
avec  les  mœurs  de  notra société  contemporaine...  qui  détonne 
même  un  peu,  je  crois,  parmi  tant  de  compromissions  et  de 
laisser  aller.  Mais  je  tiens  à  cette  idée,  qui  est  conforme  à  mes 
croyances  autant  qu'à  mon  caractère...  Le  malheur,  c'est  que  j'ai 
eu  constamment  à  lutter  contre  une  tendance  assez  différente, 
que  j'ai  pu  constater  chez  ma  femme  dès  les  premiers  temps 
de  notre  union... 

—  Bah  !  un  peu  de  frivolité  ?  Ta  femme  aime  à  recevoir,  à 
çsortir,  à  s'habiller...  Je  crois  me  souvenir  qu'elle  n'eût  pas  été 

fâchée,  jadis,  de  te  faire  scinder  aristocratiquement  ton  nom 
bourgeois  de  Deprat  en  en  détachant  la  particule,  qui  semblait 
là  tout  exprès  pour  provoquer  cette  fantaisie...  Babioles  que 
tout  cela  !  Et  la  preuve,  c'est  que  je  ne  t'ai  jamais  vu  jaloux... 
Une  crispation  de  la  main  de  son  ami  sur  son  bras  l'avertit 
qu'il  était  en  train  de  faire  fausse  route.  Et,  en  effet,  Tavocatlui 
^it,  les  lèvres  serrées,  la  voix  sifflante  : 

—  Je  l'ai  été  pourtant...  Je  le  suis  encore...  Et  tu  viens 
d'effleurer,  sans  t'en  douter,  la  plus  douloureuse  de  mes  plaies.., 
la  plus  honteuse  aussi,  car  ce  mal  terrible  nous  dégrade  et  nous 
ridiculise  à  nos  propres  yeux...  Tiens!  vois  à  quelles  investiga- 
tions saugrenues  il  peut  nous  faire  descendre... 

Ce  disant,  Deprat  entraînait  son  confident  vers  un  petit  secré- 
taire en  acajou,  tout  bardé  de  dorures  et  tout  hérissé  de  cous 
de  cygnes,  très  Empire;  et,  dans  un  tiroir  profond,  il  prit  une 
mignonne  écritoire,  de  même  style  que  le  meuble  qui  la  conte- 
nait. Puis,  l'ayant  ouverte,  il  en  tira  une  feuille  de  papier 
buvard,  barrée  de  jambages  et  maculée  de  taches  d'encre. 

—  Qu'est-ce  que  c'est  que  ça?  demanda  Terrier  ahuri  el 
intrigué.  Un  vieux  morceau  de  papier  buvard  ? 


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LE   GRIEF   SECRET.  769 

—  Regarde  donc  d'un  peu  près.  N'y  a-t-îl  pas  là  quatre  mots 
assez  nettement  lisibles...  autant  dif  moins  que  peuvent  l'être  des 
mots  lus  à  l'en  vers  sur  une  feuille  de  papier  buvard?...  Et 
l'écriture  de  ma  femme  n'est^elle  pas  bien  reconnaissable? 

Le  docteur,nanti  du  feuillet  délateur,  se  rapprocha  de  la  lampe. 

—  En  effet,  murmura-t-il,  on  peut  lire  ou  deviner,  à  la  ri- 
gueur :  mon  cher.,,  ou  peut-être  mon  bien  cher  Maxence,  mais 
confusément, par  e;xem pie  !...  Eh  bien,  que  prétends-tu?... 

—  Tu  sais,  reprit  Deprat  sans  répondre,  qu'une  partie  des 
meubles  qui  sont  ici  étaient,  naguère  encore,  dans  la  chambre 
de  ma  femme,  laquelle  a  eu,  quelque  temps,  le  goût  des  meubles 
Empire,  parce  que  c'était  la  mode.  Cette  mode  ayant  fait  place 
'à  une  autre  :  celle  du  Louis  XVI,  Geneviève  m'a  demandé  des 
meubles  Louis  XVI,  que  je  me  suis  empressé  de  lui  donner.  Et 
j'ai  recueilli  alors  quelques  épaves  de  son  ancien  mobilier,  que 
j  ai  jointes  à  d'autres  épaves  de  môme  style,  pour  en  orner  cette 
pièce,  qui  est  tout  ensemble  la  bibliothèque  et  le  cabinet  de  tra- 
vail de  ma  maison  des  champs.  Or,  oublié  dans  le  double  fond 
de  l'écritoire  que  j'explorais  aujourd'hui  pour  la  première  fois, 
j'ai  découvert  ce  vestige  inattendu  d'une  correspondance  au 
moins  suspecte... 

—  Je  n'aperçois  pas,  balbutia  Terrier,  quelle  conclusion... 
quelle  induction  plutôt... 

—  Oui,  je  sais,  confessa  Deprat,  cela  semble  misérable  et 
honteux  de  s'arrêter  à  de  si  chétifs,  &  de  si  mesquins  indices!... 
Cela  semble  tel  à  quiconque  n'est  pas  directement  en  cause  ou 
prédisposé  à  une  comparaison  personnelle.  Pourtant,  quand  tu 
sauras  que  j'ai  toujours  été  jaloux,  quoique  je  me  sois  toujours 
efforcé  de  n'en  rien  laisser  paraître,  tu  comprendras  mon 
angoisse  et  mes  doutes. 

—  Voyons  !  mon  cher  Deprat,  Maxence  Hibert  n'est-il  pas  ton 
secrétaire?  Et,  avant  de  l'être,  ne  trouvait-il  pas  dans  ta  maison 
un  accueil  familial,  étant  le  fils  d'un  de  nos  anciens  camarades 
mort  ruiné?  Tu  as  défendu  ses  intérêts  contre  les  créanciers  de 
l'industrie  paternelle;  puis,  tu  l'as  attaché  à  ton  cabinet,  pour 
l'aider  dans  sa  carrière  de  jeune  avocat.  Tout  cela  le  fait  bien  un 
peu  l'enfant  de  la  maison.  Et  c'est  si  vrai  que  tu  caresses  ou  ca- 
ressais encore  tout  récemment  le  projet  d'en  faire  ton  gendre... 
Quoi  de  surprenant,  dès  lors,  à  une  correspondance  de  ta  femme 
^vec  lui? 

TOMi  XXXVII.  —  1907.  49 

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770  REVyE  DES  DEUX  MONDES. 

—  En  admettant  ton  point  de  vue,  il  resterait  h  expliquer 
remploi  de  termes  aussi  tendrement  affectueux  que  ceux  dont 
j'ai  relevé  la  trace  ou  l'empreinte...  Mon  bien  cher  Maxence!.,. 
Mais,  abstraction  faite  même  du  caractère  de  l'appellation,  je  dis 
que  rien  n'explique,  ne  justifie  cette  correspondance.  Jamais,  à 
aucune  époque,  ma  femme  n'^  eu  d'occasion,  ni  de  motif,  tu 
m'entends!  d'écrire  à  mon  secrétaire.  De  cela  je  suis  parfaite- 
ment sûr... 

—  Cependant,  hasarda  Terrier,  je  persiste  à  ne  pas  saisir 
l'importance...  Tout  peut  s'expliquer.». 

—  Mais  non,  interrompit  Duprat  avec  impatience.  Tout  pour- 
rait, à  la  rigueur,  s'expliquer,  en  effet,  si  ma  femme  était  entrée 
dans  mes  vues  quant  à  l'avenir  de  Gilberte.  En  ce  cas,  elle  aonûl 
pu  correspondre  avec  Maxence,  même  à  mon  insu  et  très  familiè- 
rement :  il  y  eût  eu  entre  eux  comme  des  rapports  d'alliance  anti- 
cipée. Mais  Geneviève  a  d'autres  visées  que  les  miennes  pour  sa 
fille.  Et,  avant  môme  d'avoir  jeté  son  dévolu  sur  le  militaire  que 
tu  sais,  elle  a  toujours  combattu,  et  assez  âprement  pour  que  je 
m'en  sois  étonné,  le  projet  si  simple  que  j'avais  formé  de  marier 
Gilberte  à  Maxence...  Quoi  de  plus  naturel  que  cette  idée  de 
mariage?  Hibert  n'est  pas  riche,  c'est  vrai;  mais  j'ai  cependant 
réussi  à  sauver  du  naufrage  paternel  une  centaine  de  mille  francs, 
qui  lui  assurent,  avec  l'indépendance,  la  dignité  de  la  vie.  II 
partage  mes  croyances  essentielles.  Il  a  Tintelligence  et  le 
talent.  Je  suis  en  train  de  lui  mettre  le  pied  h  l'étrier  :  comme 
avocat,  il  réussit  déjà.  Que  faut-il  de  plus  pour  épouser  une 
jeune  fille  que  l'on  connaît  depuis  longtemps  et  dont  le  père 
vous  est  acquis?...  Eh  bien!  ma  femme,  qui  en  tient  présente- 
ment pour  ce  jeune  lieutenant,  M.  d'Auticourt,  na  jamais  été 
favorable  à  la  candidature  de  Maxence,  qu'elle  a  toujours 
semblé,  pourtant,  avoir  en  gré  dans  les  relations  ordinaires  de 
la  vie  et  avec  qui  elle  s'entend  à  merveille... 

—  Avoue-moi  donc  tout  de  suite,  interjeta  le  docteur,  que  tu 
as  découvert,  outre  le  chiffon  de  papier  buvard,  quelque  indice 
plus  sérieux  d'une  intimité  compromettante...  ou  laisse  là  ces 
billevesées,  qui  t'agitent  et  te  troublent  sans  raison  ! 

—  Je  n'ai  rien  découvert  de  précis.  Mais,  descendant  à  un 
rôle  dont  je  rougis,  j'ai  groupé  de  menus  faits,  j'ai  rétrospecti- 
vement noté  certains  symptômes,  qui,  jusqu'à  présent,  m'avaient 
paru  sans  signification  suspecte...  Et  mon  cœur  s'est  encore  une 


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LE   GRIEF   SECRET.  771 

fois  glacé  dans  ma  poitrine., .  Car  ce  n'est  pas  la  première  fois. .  .Oh  ! 
la  première  atteinte  de  ce  mal  redoutable,  qu'elle  est  Iqintaine! 

—  Tu  avais  eu  déjà  des  doutes? 

—  J'en  ai  eu  très  souvent...  Comment  n'en  point  avoir  quand 
on  est  le  mari  d'une  femme  à  la  fois  très  V^Ue  ou  très  jolie  et 
très  frivole,  très  coquette,  très  éprise  du  plaisir  et  des  hommages?... 
Ohl  cela  rémonte  à  nos  premières  années  de  ménage.  Tiens! 
c'était  à  propos  d'un  bel  officier,  bleu  et  rouge,  assez  pareil  à  celui 
qui  est  ici  ce  soir,  et  dont  ma  fille,  parait-il,  s'est  coiffée  avec 
l'approbation,  ou,  pour  parler  juste,  à  l'instigation  de  sa  mère... 

—  Eh  bien  !  tes  doutes,  cette  fois-là,  se  sont  évanouis,  n'est- 
il  pas  vrai? 

—  C'est-à-dire  que  l'homme  qui  les  avait,  à  tort  ou  à  raison, 
provoqués  s'éteint  éloigné  spontanément,  sans  que  ma  femme  ait 
paru  très  affectée  de  sa  brusque  disparition,  tu  comprends... 
Eh  !  non,  je  suis  en  train  de  mentir,  mon  pauvre  ami  !  Ces 
doutes,  je  les  ai  encore...  Et  laisse-moi  te  faire  descendre  jus- 
qu'au fond  de  ma  misère  morale  :  ces  doutes  font  échec  à  mes 
senti  mens  paternels  ! 

—  Qu'est-ce  que  tu  me  chantes  là?  se  récria  Terrier  aba- 
sourdi. Tu  ne  vas  pas  prétendre  que  Gilberte,  ma  filleule,  n  est 
pas  ta  fille  ! 

—  Je  ne  prétends  rien...  Car  je  ne  suis,  hélas  !  en  mesure  de 
rien  affirmer,  ni  de  rien  contredire. 

—  Tu  blasphèmes  ton  bonheur  et  tu  es  fou,  ma  parole  ! 

—  Je  suis  surtout  malheureux...  Quels  ravages  peuvent 
accomplir  de  pareils  soucis  à  travers  un  cœur  et  une  conscience  ! 
Tu  ne  saurais  t'imaginer,  toi,  philosophe  et  savant...,  célibataire, 
eu  outre,  à  quel  point  ces  menaces  de  révélations  brutales,  ces 
menaces  sans  cesse  suspendues  au-dessus  d'un  foyer  que  l'on 
aime  et  que  l'on  vénère  corame  partie  intégrante  de  la  foi  reli-  • 
gieuse,  xetentissent  douloureusement  sur  une  âme  de  croyant!... 
Eh  quoi  !  il  est  possible  que  l'on  construise,  en  toute  droiture 
d'intention,  sa  vie  morale  sur  de  simples  apparences,  sur  des 
mensonges  contre  lesquels  il  n'est  ni  sauvegardes,  ni  remèdes  ! 
Après  dix  ans,  après  vingt  ans  d'un  faux  bonheur  et  d'une  fausse 
dignité,  vous  apprendrez  que  vous  avez  été  dupe...  Mais  est-ce 
d'une  personne,  simplement,  que  vous  aurez  été  dijpe?  ou  est- 
ce  d'une  doctrine,  d'une  morale?...  Car  enfin,  dès  qu'on  se  prend 
à  réfléchir,  n'aperçoit^n  pas  ce  quïl  y  a  de  fallacieux  et  d'abusif 


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77  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

à  vouloir  régir  notre  conduite,  nous  courber  sous  un  joug, sa 
même  pouvoir  nous  garantir  contre  Terreur  ou  la  duperie  (jl. 
nous  fourvoiera  peut-être  dans  les  pires  chemins?...  Tu  me  de- 
mandais tout  à  rheure  quels  étaient  mes  soucis  :  les  voilà!  Et 
ils  sont  anciens...  Et  ils  me  rongent...  Et  ils  me  minent...  Car, 
à  chaque  instant,  j'ai  peur  d'apprendre  que  Fasile  de  ce  que  tu 
appelles  mon  bonheur  est  un  sépulcre  blanchi,  qu'habitent 
rillusion  et  le  mensonge  !...  peur  aussi  de  reconnaître  queTàme 
humaine  a  toujours  été  serve  du  langage,  dupe  des  mots,  et  qu'il 
n'y  a  pas  de  doctrines,  pas  de  principes  qui  puissent  nous  guider 
vraiment  dans  la  vie,  tout  étant  et  restant  quand  même  à  la 
merci  du  hasard  ! 

—  Ce  n'est  plus  toi  qui  parles!  protesta  Terrier.  Tu 
divagues  ! 

—  Il  se  peut...  En  tout  cas,  je  souffre,  parce  que  je  doute, 
et  que  le  doute  m'est  insupportable...  Comprends-tu?  Le  doute 
ininterrompu  ou  sans  cesse  renaissant!  Depuis  vingt  ans!...  Car 
je  n'ai  jamais  pu  réussir  à  étreindre,  corps  à  corps,  une  certi- 
tude... 

—  Allons,  allons!  tu  reconnaîtras  bientôt  que  tes  alarmes 
n'ont  jamais  été  justifiées...  J'entends  bien  qu'il  n'y  a  pas  de 
fumée  sans  feu...  Mais  encore  faut-il  ne  pas  prendre  de  simples 
nuages  pour  des  fumées  d'incendie...  Revenons  à  ta  fille, 
puisque  aussi  bien  elle  est  plus  ou  moins  directement  intéressée 
dans  tout  cela...  Et  puis,  c'est  ma  filleule,  ne  l'oublions  pas!... 
Nous  disons  qu'elle  n'aime  pas  Maxence  Hibert? 

—  Elle  croit...  elle  dit  préférer  le  hussard. 

—  Elle  doit  savoir  à  quoi  s'en  tenir  là-dessus...  Eh  bien! 
marie-la  au  hussard.  Qu'est-ce  que  ça  te  fait,  pourvu  qu'elle 
soit  heureuse?  Et,  ma  foi!  si  elle  ne  conçoit  le  bonheur  que 
vêtu  de  drap  bleu  clair,  fais  taire  tes  rancunes  contre  cette  cou- 
leur tendre...  puisque  le  bien  fondé  de  tes  rancunes  est  encore 
à  démontrer. 

—  il  le  faudra  bien,  car,  si  réelle  qu'ait  été  mon  influence 
sur  Gîlberte,  j'ai  constamment  senti  lutter  contre  moi  l'héré- 
dité maternelle.  A  la  vérité,  nos  enfans  ne  sont  jamais  à  nous 
que  pour  moitié,  puisqu'ils  ne  sont  de  nous  que  pour  moitié... 
tout  au  plus.  Mais  j'ai  eu  à  combattre  chez  ta  filleule,  outre 
l'hérédité  maternelle,  qui  se  traduisait  par  la  frivolité  du  carac- 
tère et  l'inconstance  des  goûts,  une  sorte,  je  ne  dirai  pas  d'anti- 


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LE    GRIEF    SECRET.  773 

pathie,  mais  de  prévention  contre  ma  personne,  qui  rendait  plus 
difficile  ma  t&che  d'éducateur.  Te  rappelles-tu  que,  souvent, 
quand  elle  était  toute  petite  fille,  Gilberte  paraissait  vouloir 
min terdire  l'entrée  de  sa  chambre,  en  me  disant,  sur  un  ton  grin- 
cheux :  «  Vous  avez  votre  chambre,  vous  n'avez  pas  besoin  de 
venir  dans  la  mienne.  »  Te  rappelles-tu? 

—  Enfantillage  ! 

—  D'accord.  N'empêche  que  ces  enfantillages-là,  quand  on 
a  des  doutes  sur  la  provenance  de  l'enfant,  font  bien  du  tort  au 
sentiment  paternel!...  Mais  tout  cela  est  de  l'histoire  ancienne. 
J'ai  triomphé  de  mes  propres  résistances,  conmie  de  celles  de 
Gilberte.  J'ai  rempli  mon  devoir.  Sans  prétendre  à  la  suppression 
de  rinfluence  maternelle,  j'ai  disputé  le  terrain  pied  à  pied.  Et  ta 
filleule,  j'ose  le  dire,  serait  tout  autre  qu'elle  n'est,  si  j'avais  laissé 
s'exercer  sans  contrepoids  l'action  de  sa  mère...  Aujourd'hui, 
Gilberte  me  consulte  et  cherche,  avant  tout,  à  me  contenter. 
Elle  m'a  même  laissé  entendre,  tout  à  l'heure,  qu'elle  ne  voyait 
pas  Maxence  d'un  œil  défavorable.  En  sorte  que  si  j'insistais... 

—  C'est  affaire  à  toi...  Mais  laisse-ihoi  te  dire  qu'il  y  a  quel- 
que contradiction  entre  le  choix  que  tu  as  fait  de  Maxence 
comme  gendre  et  la  défiance  qu'il  t'inspire  présentement... 
As-tu  ou  n'as-tu  pas  confiance  en  lui? 

—  Ehl  docteur,  ne  sais-tu  plus  ce  qu'est  la  jeunesse?...  ce 
cpi'est  l'homme?  Ma  femme,  à  quarante  ans,  est  encore  fort 
belle...  La  preuve  en  est  que  je  l'aime  toujours,  comme  je  l'ai 
aimée  dans  le  premier  emportement  du  cœur  et  des  sens...  Sup- 
pose, de  sa  part,  une  inclination,  une  faiblesse  :  iras-tu  t'étonner 
que  ce  jeune  homme  n'ait  pas  plus  de  vertu  qu'elle? 

—  Soit!  Mais  rien  ne  t'autorise... 

—  Pardon  !  11  y  a  cette  correspondance  dont  je  viens  seule- 
ment de  découvrir  la  trace...  cette  correspondance  dont  je  ne  sais 
rien,  hors  ces  quatre  mots  suspects  :  Mon  bien  cher  Maxence... 
Oh!  mais,  je  saurai,  parce  que  je  veux  savoir!...  Savoir  enfin! 

—  Ne  t'agite  donc  pas,  ne  te  mets  donc  pas  martel  en  tête! 
Tu  n'es  pas  bien  malade,  mais  ta  santé  n'est  plus  intacte  :  tu  as 
le  cœur  et  les  artères  des  hommes  de  ton  âge  qui  n'ont  pas  assez 
modéré  leur  activité  cérébrale  ou  psychique.  Que  ce  soit  ceci  ou 
cela,  ou  le  tout  ensemble,  qui  ait  fatigué  tes  rouages  de  la  ma- 
chine, quand  ils  sont  fatigués,  il  faut  les  ménager.  A  bon  enten- 
deur!— Tiens  !  Voici  ton  monde  qui  vient  te  relancer... 


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774"^  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


11 

—  Père,  M.  d'Auticourt  va  remontera  cheval,  pour  regagner 
Fontainebleau.  Je  lui  ai  dit  qu'il  pouvait  venir  prendre  congé 
de  toi  ici...  11  est  sur  mes  talons,  avec  tout  le  monde... 

Câline,  elle  ajouta  sur  un  ton  de  prière  enjouée  : 

—  Sois  aimable,  dis? 

A  quoi  Deprat  répondit,  condescendant  et  affectueux  : 
.   —  Bon!  je  tâcherai. 

Presque  aussitôt,  M°?  Deprat,  Maxence  Hibert,  Gérard  d'Au- 
ticourt  et  André  Lauriëre  entrèrent  ensemble  dans  la  biblio- 
thèque. 

—  Décidément,  mon  cher  maître,  vous  ne  voulez  pas  que  je 
vous  accompagne  ce  soir? 

.  Maxence  Hibert  regardait  son  «  patron  »  avec  une  amicale 
déférence.  C'était  un  grand  garçon  brun,  bien  bâti,  aux  trails 
réguliers,  dans  Tensemble,  —  ce  qui  lui  permettait  de  ne  porter 
ni  barbe,  ni  favoris,  ni  moustaches,  tout  comme  le  «  patron  "lui- 
même,  et  sans  en  être,  plus  que  ce  dernier,  manifestement  en- 
laidi ou  désavantagé.  —  Un  seul  défaut  déparait  cette  mâle  et  cor- 
recte figure  :  le  menton  était  trop  massif  et  les  maxillaires  trop 
développés.  Cela  donnait  à  la  physionomie  une  expression  un 
peu  plus  bestiale,  peut-être,  en  même  temps  qu'énergique. 

Deprat  parut  chercher  ses  mots  pour  répondre  à  l'offre  toute 
simple  qui  lui  était  faite. 

—  Non,  finit-il  par  dire,  non,  moucher  enfant...  Vous  me 
serez  plus  utile  en  achevant  de  préparer  ici  mon  dossier  pour 
demain  :  il  y  a  des  notes  â  coordonner,  et  j'ai  été  encore 
dérangé  tout  à  l'heure.  Tenez!  tout  est  là  sur  mon  bureau... 
Vous  pourrez  venir  travailler  ici  même,  quand  je  serai  parti. 
A  votre  âge,  on  ne  craint  pas  de  veiller  un  peu,  et  Ton  se  couche 
tard  volontiers,  sauf  à  ne  pas  se  lever  trop  tôt.  Au  mien,  c  est 
le  contraire... 

Puis,  se  tournant  vers  sa  femme  : 

—  Geneviève,  fit-il,  on  a  bien  demandé  l'automobile  pour 
dix  heures  et  demie? 

—  Oui,  mon  ami.  C'est  Gilberte  qui  a  prévenu* 

Grande,  la  taille  fine,  les  épaules  tombantes,  la  poitrine 
ferme,  avec  sa  carnation  splendidc,  sa  bouche  pulpeuse,  toujours 


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LE   GRIEF   SECRET.  775 

entr'ouverte  par  un  sourire  sur  des  dents  éclatantes,  ses  yeux 
mordorés  et  sa  lourde  chevelure  brune  teintée  de  henné, 
M"*  Paul  Deprat,  née  Geneviève  Hermel,  semblait  faite  pour 
justifier  à  la  fois  Tamour  et  les  inquiétudes  de  son  mari.  Et, 
certes!  cette  quadragénaire  pouvait  être  encore  aimée. 
Le  docteur  s'approcha  d'elle. 

—  Je  voudrais  bien  vous  dire  un  mot,  fit-il  à  mi-voix, 

—  Eh  bien!  dans  le  parc...,  ou  ici,  tout  à  l'heure,  docteur. 
Gilberte,  ayant  évolué  de  manière  à  se  placer  entre  son  père 

et  M.   d'Auticourt,   saisit  le  moment  de  rappeler  à  l'avocat  la 
présence  de  son  hôte. 

—  Papa,  dit-elle  avec  un  regard  vers  le  lieutenant,  il  y  aura, 
la  semaine  prochaine,  à  Fontainebleau,  un  carrousel... 

Alors,  Gérard  d'Auticourt,  s'avançant  : 

—  Je  regrette,  monsieur,  d'avoir  si  peu  de  temps  pour  m'ex- 
cuser  d'être  venu  à  cheval  deux  fois  de  suite...  M"" et  M"'  Deprat 
avaient  bien  voulu  me  dire... 

—  Vous  n'aviez  pas  besoin  d'être  invité,  interrompit  Deprat 
courtoisement;  mais,  dorénavant,  vous  saurez  que  vous  l'êtes..., 
s'il  vous  plait  mieux  ainsi. 

Le  lieutenant  remercia  avec  aisance  et  même  avec  effusion  : 
c'était  presque  une  autorisation  de  faire  sa  cour  qui  venait  de 
lui  être  octroyée. 

—  J'ose  dès  lors  espérer,  conclut-il,  que  ces  dames  pourront 
assister  au  carrousel. 

—  Vous  vous  entendrez  avec  elles... 

Et,  tout  en  causant,  le  maître  de  la  maison  gagna  le  parc, 
suivi  par  sa  femme  et  sa  fille,  auxquelles  se  joignit  bientôt  le 
docteur  Terrier.  Maxence  Hibert  et  son  ami  André  Laurière  de- 
meurèrent donc  seuls  dans  la  bibliothèque. 

—  Tiens  I  fit  Maxence  en  regardant  celui  qu'il  aimait  à  appe- 
ler le  «  patron  »  s'éloigner  avec  M.  d'Auticourt,  une  saute  de 
vent  I  Le  lieutenant  était  plutôt  mal  vu  par  ce  cher  patron  :  le 
voilà  dans  ses  petits  papiers. ..  Qu'est-ce  que  ça  peut  bien  signifier  ? 

—  Tout  simplement,  je  pense,  que  l'antique  adage  est  ren- 
versé: ce  sont  les  armes  qui  l'emportent  sur  la  toge...  Mais,  au 
fait,  qu'est-ce  que  cela  peut  te  faire?  N'es-tu  pas  le  galant  eu 
pied  de  la  dame  du  logis? 

—  Tais- toi,  je  te  prie!...  Il  n'y  a  rien  de  vrai,  d'ailleurs, 
dans  ce  que  tu  viens  de  dire... 


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776  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Oh!  voyons!...  Si  ce  n'est  pas  fait,  c'est  bien  près  de  8e 
faire.  Dès  lors,  la  fille  ne  peut  plus  t'intéressep  beaucoup,  je 
pense,  puisque  tu  as  jeté  ton  dévolu  sur  la  mère. 

—  Elle  ne  peut  plus  m'intéresser,  moralement  parlant,  d'ac- 
cord !  Mais  ni  mon  goût,  ni  mes  intérêts  ne  m'éloignaient  d'elle... 
Son  père  me  la  destinait...,  me  la  destine  encore,  j'en  ai  la  cer- 
titude. Et,  pour  moi,  c'était  la  fortune!... 

—  Soit!  Mais  alors,  il  fallait  choisir  la  fille,  et  non  la  mère. 

—  Je  n'ai  pas  précisément  choisi.  Ce  sont  les  circonstances, 
autrement  dit  le  hasard,  notre  maître  à  tous,  qui  a  décidé...,  ou 
plutôt  qui  est  en  voie  de  décider. 

—  Vas-tu  prétendre  que  M"*  Deprat  s'est  jetée  à  ta  tôte? 

—  Les  femmes  n'ont  pas  besoin  d'aller  jusque-là  pour  nous 
provoquer. 

—  Et  tu  n'auras  pas  de  scrupules,  pas  de  remords?...  Car 
enfin,  tu  as  bien  quelques  obligations  à  M*  Deprat...  Rappelle-toi! 

—  Des  scrupules?  Si  fait,  j'en  ai...  Des  remords?  Non,  je 
n'en  aurai  pas,  parce  que  ça  ne  sert  à  rien,  les  remords.  Mais  lej^ 
scrupules,  c'est  différent:  ils  vpus  donnent  le  temps  de  la  ré- 
flexion et  peuvent  même  vous  empêcher  de  commettre  une  sot- 
tise..., pourvu  qu'elle  ne  soit  pas  trop  tentante.  Mais  comment 
un  homme  de  mon  âge,  un  homme  de  vingt-cinq  ans,  n'éprou- 
verait-il pas  un  trouble  plus  fort  que  sa  volonté,  que  sa  raison, 
quand  une  femme  en  plein  épanouissement  de  beauté  lui  sourit, 
l'attire,  le  frôle  avec  insistance?...  Et  eût-il  cinquante  ans,  au 
lieu  de  vingt-cinq,  la  nature  de  son  émotion  ne  serait  pas  sensi- 
blement différente,  je  suppose:  Fhomme  est  toujours  l'homme, 
va! 

—  Concedo!  fit  en  riant  le  jeune  Laurière.  Mais  il  reste  que, 
si  tu  n'as  guère  de  scrupules  et  si  tu  t'apprêtes  à  ne  pas  avoir 
de  remords,  tu  as  tout  de  même  des  regrets...,  des  regrets  de  ne 
pouvoir  épouser  M""*  Gilberte... 

—  C'est  vrai...  Parce  mariage,  mon  avenir  eût  été  assuré: 
fortune,  carrière,  relations,  tout  me  souriait... 

—  Oui,  mais  ta  belle-mère  éventuelle  aussi  te  souriait...  El 
c'est  elle  qui  a  eu  la  préférence. 

Maxence  regarda  de  travers  son  ami  Laurière,  qui  était  par- 
fois un  pince-sans-rire  et  qui,  volontiers,  disait-on,  «  s'offrait 
la  tête  des  gens.  » 

—  Tu  es  bête  !  fit-il  en  haussant  les  épaules.  Enfin,  je  dois 


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LE   GRIEF    SECRET.  777 

reconnaître  que  la  jolie  enfant  se  montrait  un  peu  récalcitrante, 
tandis  que  la  mère...  Il  paraît  que  la  sympathie  pour  ma  per- 
sonne n'est  pas  héréditaire  dans  la  famille.  Mais,  bah!  la  petite 
se  fût  accoutumée  k  moi,  et  je  n'aurais  pas  été,  après  tout,  plus 
mauvais  mari  qu'un  autre... 

—  Ce  n'ost  pas  beaucoup  dire  ! 

—  C'est  bien  assez  dire,  le  mariage  étant,,  de  l'avis  général, 
une  institution  qui  se  plaît  aux  médiocres  altitudes. 

—  Sais-tu,  fit  André  d'un  ton  mi-goguenard  mi-sérieux,  que 
tu  as  parfois  des  allures  d'arriviste...  Tu  m'effarouches! 

—  Mais  non,  futur  magistrat  !  Je  suis  simplement  opportu- 
niste.., comme  tu  le  seras  plus  tard,  à  l'exemple  de  tes  collègues, 
toujours  à  l'affût  de  Favancement.  Eh  bien!  moi  aussi,  je  suis  par 
la  force  des  choses  à  l'affût  de  l'avancement,  et  pourcause  !  Je  n'ai 
pour  ainsi  dire  pas  le  sou  ;  mais,  en  revanche,  j'ai  des  appétits  à 
satisfaire.  Né  d'un  père  malchanceux  et  honnête,  qui  ne  m'aurait 
laissé  que  des  dettes  à  payer,  si  l'éloquente  habileté  de  M'*  Paul 
Deprat  ne  s'était  trouvée  là  tout  à  point  pour  arracher  un  lam- 
beau d'héritage  aux  griffes  des  créanciers  de  la  succession,  j'ai 
pu  mesurer  de  bonne  heure  l'importance  des  interventions  oppor- 
tunes. Et  C'est  pourquoi  je  désirais  seconder  les  dispositions 
favorables  du  père  de  Gilberte...  Mais,  d'autre  part,  me  heurtant 
au  mauvais  vouloir  de  la  mère,  je  ne  serais  pas  fâché  de  trouver 
quelque  dédommagement  sentimental  à  cette  opposition  dans  les 
motifs  secrets  qui  l'ont  inspirée..,  et  qui  Tinspirent  plus  que 
jamais.  Il  n'y  a  rien  d'autre,  jusqu'à  présent..,  sauf  une  cor- 
respondance romanesque  datant  d'assez  loin  déjà  et  qui  n'a  que 
trop  duré,  pour  mon  goût;  mais  les  femmes  aiment  les  lettres 
d'amour  autant  et  plus  que  l'amour  lui-même  :  il  leur  faut  l'ex- 
pression manuscrite  des  sentimens  qu'elles  ont  fait  naître  comme 
de  ceux  qu'elles  éprouvent... 

—  Dangereuse  manie,  tout  de  même  !  fit  Laurière  d'un  ton 
convaincu. 

—  Sois  tranquille:  toutes  précautions  sont  prises.  J'ai  suggéré 
à  ma  correspondante  l'idée  de  me  faire  déchirer  et  brûler  ses 
lettres,  en  sa  présence,  aussitôt  après  lecture..,  ce  qui  m'a  per- 
mis d'exiger  poliment  la  réciproque.  En  sorte  qu'il  ne  subsiste 
pas  la  moindre  bribe,  la  moindre  trace,  j'en  suis  parfaitement 
sûr,  de  tout  cet  amoureux  fatras,  et  bien  malin...  Mais  taisons- 
nous  :  voici  le  patron  qui  rentre  avec  sa  fille. 


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778  REVUE  DES  DEUX  MONDES* 

Tandis  que  les  deux  jeunes  gens  se  retiraient  discrètement 
dans  un  angle  de  la  bibliothèque,  Gilberte  disait  à  son  père, 
avant  de  gravir  le  perron: 

—  Tu  es  un  père  adorable  ! 

—  Ce  n'est  cependant  pas  moi  qu'on  adore. 

—  Que  si!...  Ne  t'ai -je  pas  toujours  aimé? 

—  Hé,  hé! 

—  Oh  !  bien,  j'avais  mon  petit  caractère,  soit  !  Mais,  dès  que 
j'ai  eu  l'âge  de  raison,  ne  t'ai-je  pas  témoigné  toute  raffecUon 
et  toute  la  déférence  dont  j'étais  capable?...  Je  n'ai  pas  toujours 
pensé  comme  toi  d'instinct  et  d'enthousiasme,  c'est  vrai;  mais  je 
finis  généralement  par  me  mettre  à  ton  diapason..,  ou  par  essayer 
d'y  monter.  Et  n'est-ce  pas  parce  que  nous  étions  en  désaccord 
sur  le  choix  d'un  fiancé  que  je  me  sentais  malheureuse  comme 
si  j'avais  été  en  faute?  Je  me  suis  tellement  habituée  à  considé- 
rer ton  jugement  comme  le  guide  du  mien,  ta  conscience  comme 
l'inspiratrice  de  la  mienne,  que  j'ai  besoin  de  te  savoir  d  accord 
avec  moi  pour  marcher  en  confiance  vers  un  but  quelconque* 
J'ai  besoin  de  te  ressembler  moralement..,  même  quand  je  n'en 
ai  pas  envie! 

Deprat  mit  ses  deux  mains  sur  les  épaules  de  sa  fille  et,  la 
regardant  avec  un  air  de  bonté  attendrie  qui  imprima  soudain 
quelque  charme  à  sa  physionomie  habituellement  trop  sévère: 

—  Merci,  petite  Gilberte!  fit-il.  Tu  me  causes  un  grand 
plaisir  en  me  disant  ces  choses-là..,  surtout  si  tu  ne  les  dis  pas 
pour  me  faire  plaisir. 

—  Non,  vrai  !  je  finis  toujours  par  penser  comme  toi,  quand 
je  ne  l'ai  pas  fait  d'emblée.  Aussi  étais-je  fort  inquiète  de  voir 
que  tu  paraissais  manquer  de  sympathie  pour  M.  d'Auticourt: 
j'aurais  fini  par  le  détester...  Et  j'en  aurais  été  navrée,  tu 
sais! 

—  Tu  es  gentille  ! 

Il  l'embrassa.  Puis,  changeant  de  ton  : 

—  Voyons!  il  faut  songer  à  se  mettre  en  route...  Maxence, 
mon  cher  ami,  il  est  entendu  que  vous  m'apporterez  le  dossier, 
demain,  au  Palais,  vers  deux  heures,  n'est-ce  pas? 

—  Parfaitement,  maître! 

—  Quant  à  vous,  jeune  homme,  reprit  Deprat  en  se  tournant 
vers  André  Laurière,  puisque  je  passe  devant  la  propriété  de  vos 
parens,  je  vous  offre  de  vous  y  déposer. 


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LK    GBIEF   SECRKT.  779 

—  Accepté  avec  reconnaissance,  cher  monsieur  î  Quand 
partez- vous? 

—  Tout  de  suite.  L'auto  est  prête,  je  viens  de  m'en  assurer. 
Et  plus  tôt  je  serai  arrivé,  plus  tôt  je  serai  couché...  Où  donc  est 
Terrier,  que  je  lui  dise  adieu? 

—  Le  voici,  dit  Maxence,  avec  M"*  Deprat. 

La  femme  de  l'avocat  rentrait,  en  effet,  accompagnée  du  doc- 
teur. Elle  avait  jeté  sur  ses  cheveux  artificiellement  nuancés  de 
roux  une  capeline  d'un  gris  pâle  qui  atténuait,  de  la  plus  har- 
monieuse façon,  ce  que  son  beau  visage  pouvait  avoir  de  trop 
accentué,  de  trop  marqué,  en  dépit  de  la  grâce  qui  y  était  comme 
figée  dans  un  sourire  invariable. 

—  Je  viens  de  faire  porter  une  couverture  de  renfort  dans 
l'auto,  déclara -t-elle.  Il  faut  se  défier  de  la  fraîcheur  du  soir... 

—  Bah  !  la  nuit  est  tiède,  prononça  Deprat.  Une  nuit  de  choix 
pour  les  amoureux!...  Allons!  en  route! 

Ayant  embrassé  sa  femme  sur  le  front,  serré  les  mains  de 
Terrier  et  de  Maxence,  il  reçut  d'un  domestique  appelé  par  Gil- 
berte  son  chapeau  et  son  pardessus,  puis  sortit  avec  sa  fille  et 
le  jeune  Laurière. 

—  Le  maître,  chère  madame,  dit  Maxence,  m'a  conseillé  de 
travailler  ici.  Vous  n'y  voyez  pas  d'inconvénient? 

—  Eh!  lequel  y  pourrais-je  voir?  demanda  la  maîtresse  de  la 
maison.  Celte  bibliothèque  sert  de  cabinet  de  travail  à  mon  mari. 
En  son  absence,  je  n'y  entre  pour  ainsi  dire  jamais,  quoique 
ma  chambre  n'en  soit  séparée  que  par  le  vestibule...  Faites  ce 
que  M.  Deprat  vous  a  dit  de  faire.  Et  mettez-vous  tout  de  suite 
au  travail,  pour  ne  pas  avoir  à  veiller  trop' tard.  Dès  que  Gil- 
berte  sera  revenue,  nous  irons  nous  coucher,  car  le  docteur  a 
demandé  sa  voiture. 

—  Je  vous  obéis  donc,  madame. 

Sur  ces  mots,  Maxence  s'installa  devant  le  bureau  et  se  mit 
à  compulser  les  pièces  de  procédure  entassées  dans  le  dossier. 

Alors,  M"*  Deprat,  attirant  le  docteur  Terrier  vers  le  fond  de 
la  bibliothèque  : 

—  Nous  avons  été  interrompus  tout  à  Theure,  comme  vous 
me  parliez  de  la  santé  de  Paul,  docteur... 

—  Mon  Dieu,  chère  madame,  je  vous  ai  dit,  à  peu  près,  tout 
ce  que  je  voulais  vous  dire.  Mais,  puisque  vous  m'invitez  à  in- 
sister, j'appelle  de  nouveau  votre  attention  sur  Tinconvénient  et 


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780  RKVUB  DES  DEUX  MONDES. 

le  danger,  non  seulement  de  toute  émotion  vive,  mais  de  toute 
cause  permanente  de  souci  ou  d'inquiétude  pour  votre  mari. 

—  .Est-il  donc  vraiment  malade?...  Javoue  que  j'ai  quelque 
peine  à  le  croire  en  le  voyant  si  laborieux  toujours,  si  attaché  à 
sa  profession  et,  par  surcroit,  si  au  regret  d'être  condamné  à 
l'expectative  en  politique...  Il  doit  y  avoir  plus  de  neurasthénie 
dans  son  cas  que  de  véritable  déchéance  morbide. 

—  S'il  était  si  neurasthénique,  il  ne  serait  pas  si  travailleur... 
Dites  plutôt  que  le  -surmenage  n'est  pas  étranger  à  son  état. 
Mais  vous  n'ignorez  point  que  les  soucis  d'ordre  moral,  lorsqu'ik 
se  prolongent,  surmènent  Foi^nisme  encore  plus  que  le  travail 
excessif...  Écartez  donc,  autant  qu'il  est  en  votre  pouvoir, 
écartez  de  sa  route  ces  préoccupations  meurtrières  qui  usent  les 
meilleurs  tempéramens... 

—  Mais  en  quoi  dépend-il  de  moi  que  mon  mari  soit  moins 
préoccupé,  moins  soucieux  que  vous  le  dites,  docteur?  Je  ne  lui 
connais  aucun  prétexte  plausible  d'inquiétude... 

—  Soit!  Mais  il  y  a  une  hygiène  morale  qui  prévient  certains 
accidens,  tout  aussi  bien,  sinon  mieux  que  le  régime  physique... 
Bref,  votre  mari,  chère  madame,  a  une  de  ces  maladies  que  Ion 
peut  faire  durer  longtemps  ou  abréger,  pour  ainsi  dire,  à  volonté  : 
c'est  tout  ce  que  je  tenais  à  vous  faire  entendre...  Ah  !  voici  notre 
jeune  fille  qui  va  me  donner  des  nouvelles  de  ma  voiture... 

Tandis  que  le  docteur,  après  un  regard  un  peu  appuyé,  pre- 
nait congé  de  M""*  Deprat,  celle-ci  se  disait  :  «  Quelle  peut  bien 
être  l'intention  qui  se  cache  sous  cette  insistance?  »  Et,  en  al- 
lant  au-devant  de  Gilberte,  qui  rentrait,  venant  des  communs, 
le  docteur  aussi  était  perplexe  :  «  Qu'est-ce  qu'il  peut  y  avoir, 
songeait-il,  sous  l'immuable  beauté  et  l'immuable  sourire  de 
cette  femme,  qui  n'aime  certainement  pas  son  mari,  mais  que  Ton 
n'a  jamais  prise  en  sérieux  défaut?  » 

—  Parrain,  votre  voiture  est  là. 

—  Merci,  mignonne! 

Puis,  sans  trop  baisser  le  ton,  car  il  était  au  courant  de  l'ac- 
cord qui  régnait  entre  la  mère  et  la  fille  sur  le  choix  d'un  fiancé: 

—  Tu  sais,  j'ai  plaidé  pour  toi,  ou  plutôt  pour  le  hussard. 

—  Ah!  c'est  gentil,  ça!  Et  qu'a  répliqué  l'autre  avocat..,  le 
grand? 

—  Merci  pour  moi  !...  Il  a  paru  Ucher  son  client.  Je  crois  que 
nous  aurons  gain  de  cause. 


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LE   GRIEF    SECRET.  781 

—  Ah!  bravo!...  Tenez!  voici  vos  honoraires... 
Elle  l'embrassa  sur  les  deux  joues  et  reprit  : 

—  Maintenant,  je  vais  vous  mettre  en  voiture,  comme  j*ai  fait 
pour  père... 

Et  comme  elle  sortait  en  compagnie  de  son  parrain,  sa  mère 
la  rappela  pour  lui  dire  : 

—  Tu  pourras,  après  cela,  monter  te  coucher,  Gilberte...  J'ai 
besoin  de  parler  quelques  instans  à  M.  Hibert. 

La  jeune  fille  embrassa  très  tendrement  sa  mère  et  serra,  en 
toute  simplicité,  comme  une  bonne  camarade,  la  main  que 
Maxence,  à  demi  soulevé,  lui  tendait  par-dessus  le  bureau. 

Le,  secrétaire  de  M*  Deprat,  après  avoir  attendu  que  le  bruit 
des  pas  se  fût  éloigné,  se  leva  et  vint  vivement  auprès  de  M"'  De- 
prat. Mais  celle-ci,  désignant  les  portes-fenêtres,  toujours  larges 
ouvertes  : 

—  Fermez,  je  vous  prie  :  la  fraîcheur  commence  à  se  faire 
sentir...,  et  j*ai  à  vous  parler. 

Le  jeune  homme  obéit.  Puis  : 

—  Vous  aurez  tout  le  temps  de  me  parler,  ma  belle  et  adorée 
Geneviève.  Car  la  soirée...,  la  nuit  même,  si  vous  le  voulez,  sera 
tout  entière  à  nous...  Le  voudrez-vous  enfin? 

—  Certes,  non!  et  moins  que  jamais!...  Moins  que  jamais 
nous  avons  le  droit  de  considérer  comme  nous  appartenant  les 
instans  que  le  hasard  peut  paraître  nous  livrer. 

—  Qu'y  a-t-il  donc?  fit  Maxence  étonné.  Notre  dernier  entre- 
tien et  votre  dernière  lettre  m'avaient  fait  mieux  augurer... 

—  Oui,  je  suis  toujours  beaucoup  trop  faible...  en  paroles, 
tout  au  moins.  Mon  excuse  est  dans  ma  tendresse  pour  vous. 

—  Mais  enfin,  qu'y  a-t-il  de  nouveau? 

—  Je  ne  sais  trop.  Mais  le  docteur  m'a  parlé  tout  à  l'heure  de 
telle  manière  que  j'ai  dû,  bon  gré,  mal  gré,  réfléchir.  Il  m'a  re- 
commandé les  plus  grands  ménagemens  pour  mon  mari...  Oh  ! 
les  mots  n'étaient  rien  :  l'insistance  de  la  voix,  la  gravité  du  ton, 
voilà  ce  qui  m'a  impressionnée... 

—  Alors,  vous  croyez  que  le  docteur,  à  défaut  de  votre  mari 
pourrait  avoir  quelque  soupçon  de  notre...  sympathie  mutuelle? 
Car  enfin,  si  les  soupçons  de  ce  brave  docteur  vont  au  delà,  ils 
dépassent  la  réalité  ! 

—  A  coup  sûr,  il  soupçonne  quelque  chose.. ^  D'ailleurs, 
c'est  un. ennemi  pour^moi:  les  gens  qui  aiment  mon  mari  ne 


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782  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

m'aiment  pas...,  sauf  ma  fille,  bien  entendu!  Et  puis,  n'ai-je  pas 
vu,  plus  d'une  fois,  qu'il  nous  observait  tous  deux  quand  le 
hasard  nous  maintenait  quelque  temps  côte  à  côte? 

—  Un  hasard...,  je  vous  le  dis,  Geneviève,  avec  une  grati- 
tude profonde,  mais  non  sana  quelque  reproche  alarmé;  un  ha- 
sard dont  vous  vous  êtes,  un  peu  trop  volontiers  peut-être, 
montrée  la  complice  docile... 

—  Ce  n'est  pas  à  vous,  je  pense,  de  m'en  faire  un  crime. . 

—  Eh!  non,  certes!...  Mais  à  quoi  bon  provoquer  des  re- 
marques pouvant  dégénérer  en  soupçons  lorsqu'on  veut,  comme 
vous,  se  montrer  inflexible  ? 

—  Inflexible  !  Hélas  !  je  n'ai  pas  su  l'être  tout  de  bon.  Peut- 
être  même  ai -je  manqué  de  retenue...  Que  voulez- vous  ?  je  vous 
ai  aimé  dans  un  élan  de  passion  qui  a  franchi  les  barrières, 
rompu  les  digues... 

—  Pas'  toutes  !  fit  observer  Maxence  avec  une  ironie  vague- 
ment rancunière.  Mais,  bah  !  c'est  le  sort  commun  à  toutes  Ifô 
barrières  d'être  franchies,  à  toutes  les  digues  d'être  rompues  ou 
emportées  tôt  ou  tard...  Et  voilà  ce  qui  a  rendu  mon  amour  si 
persistant,  mon  espoir  si  tenace!...  Mes  premiers  scrupules  ont 
eu  un  sort  pareil  à  celui  des  vôtres  :  ma  reconnaissance  envers 
votre  mari  se  dressait  entre  vous  et  moi,  tout  comme  vos  devoirs 
d'épouse...  Qu'en  est-il  resté?  Peu  de  chose,  laissez-moi  le  dire! 

—  C'est  vrai...  Et  je  vous  ai  aimé  sans  grande  discussion 
avec  moi-môme...  Mais  si  je  n'ai  guère  de  remords,  à  cet  égard, 
parce  que  j'ai  su  vous  résister,  j'ai  du  moins  l'inquiétude  et  la 
peur  de  faire  à  mon  mari  une  peine  cruelle...  Et  voici  qu'on  vient 
de  m'avertir  que  cette  peine  pourrait  être  mortelle!  Jusqu'à 
présent,  je  l'avoue,  n'ayant  pas  voulu  arrêter  ma  pensée  sur  la 
possibilité  d'une  trahison  complète  de  ma  part,  je  m'étais  plu 
à  espérer  que  ma  défection  partielle  ne  serait  jamais  connue,  ni 
soupçonnée.. •  Maintenant  que  je  sais  quelqu'un  sur  la  voie... 

—  Mais,  interrompit-il,  à  supposer  que  vous  ayez  deviné 
juste,  le  docteur  Terrier  n'irait  pas,  je  pense,  bouleverser  Tàme 
et  la  vie  de  votre  mari... 

—  Eh  !  sait-on?...  Qui  vous  dit  même  que  ce  ne  sont  pas  les 
propres  confidences  de  son  ami  qui  ont  éclairé  le  docteur? 

—  M.  Deprat  n'est  pas  jaloux,  que  je  sache  ! 

—  C'est  ce  qui  vous  trompe  :  il  l'a  toujours  été,  sans  trop  lais- 
ser paraître  qu'il  le  fût.  Moi,  sa  femme,  je  n'ai  pu  m'y  méprendre* 


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LE    GRIEF   SECRET.  783 

—  Alors,  je  m'étonne  que  vous  n'ayez  pas  dissimulé  davan- 
tage la  sympô  cce  dont  vous  voulez  bien  m'honorer. 

—  J'éprouvJi  une  joie  involontaire  à  justifier,  en  partie,  les 
soupçons  dont  je  suis  Tobjet...  Ces  soupçons  m'irritent:  je  m'en 
venge. 

—  Soupçons  forcément  bien  vagues  I  Car  nous  n'avons  jamais 
pu  être  surpris,  et  pour  cause!...  Quant  aux  lettres,  c'est  du 
papier  brûlé,  qui  s*est  envolé  à  tous  les  vents  du  ciel:  vous 
^avez,  comme  moi,  qu'il  ne  subsiste  aucune  écriture  compro- 
mettante, tout  ayant  été  détruit,  au  fur  et  à  mesure,  par  nos 
soins  communs  et  en  notre  mutuelle  présence. 

—  N'importe!  je  ne  suis  plus  tranquille.  Et,  si  vous  êtes 
raisonnable,  Maxence,  vous  serez  le  premier  à  me  dégager  de  la 
promesse  que  je  vous  ai  faite  imprudemment  de  passer  avec  vous 
les  quelques  instans  que  le  hasard  pourrait  nous  accorder... 

—  Parlez-vous  sérieusement?  Vous  ne  songez  pas  que, 
même  si,  dans  l'avenir,  nous  devons  être  prudens,  jamais  nous 
n'aurons  une  meilleure  occasion  de  tête-à-tête  que  cette  fois-ci.... 
Votre  mari  vient  de  partir  pour  Paris,  où  il  a  décidé  qu'il  pas- 
serait la  nuit  avant  une  journée  de  fatigue  :  il  ne  peut  donc  être 
de  retour  avant  demain.  Et,  à  moins  de  supposer  l'emploi  d'un 
moyen  de  comédie,  bien  peu  d'accord  avec  son  caractère,  vous 
en  conviendrez,  nous  ne  retrouverons  pas  souvent  pareille  sécu- 
rité... Restez  ou  revenez  un  peu  plus  tard... 

Il  lui  avait  pris  la  main  et  la  serrait  dans  les  siennes,  sans 
rien  faire  toutefois  qui  pût  alarmer  une  vertu  en  défense,  mais 
assez  peu  sûre  d'elle-même,  probablement. 

—  Soit!  finit  par  murmurer  M°*'  Deprat  en  faiblissant.  Je 
reviendrai,  pour  quelques  minutes,  quand  tout  le  monde  sera 
couché. 

III 

Vers  minuit  et  demi,  elle  revint,  vêtue  d'une  robe  d'inté- 
rieur en  dentelle,  d'ailleurs  correcte  et  n'évoquant  pas  forcément 
des  idées  galantes.  Maxence  Hibert,  qui  avait  le  nez  dans  son 
dossier,  au  bruit  de  la  porte  et  au  froufrou  des  dentelles  releva 
la  tête;  puis,  se  hâtant  au-devant  de  la  survenante  : 

—  Merci  !  fit-il  en  lui  baisant  les  mains.  Vous  êtes  de  parole 

—  Oui,  mais  il  m'en  coûte  presque... 


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784  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

Et,  tout  de'  suite,  elle  demanda,  en  regard«,nt  les  fenêtres: 

—  On  a  fermé  les  volets  ?  ithl^  K 

s 

—  Oui,  il  y  a  plus  d'une  heure...  Mais  poue  '^  joi  cet  air  d'ap- 
préhension ? 

—  Maxence,  tenez- vous  pour  vraie  cette  opinion  qu'un  secret 
qui  est  à  plus  de  deux  personnes  h'est  déjà  plus  un  secret? 

—  Certes!...  Encore  faut^il  que  le  secret  soit  une  belle  et 
bonne  réalité  pour  qu'on  puisse  le  trahir... 

—  L'entente  cachée  de  deux  êtres  qui  s'aiment  est  un  secret. 
Or,  j'ai  eu  l'impresWn,  ce  soir,  quand  le  docteur  m'a  parlé,  qu'il 
était,  sinon  au  courant  de  cette  intimité  dont  il  ne  peut  connaître 
exactement  la  nature,  du  moins  en  éveil  quant  au  caractère  de 
nos  relations.  Et,  pourquoi  m'en  défendrais-je?  k  l'entendre  rap- 
peler l'état  précaire  ou  fragile  d'une  santé  qu'il  paraissait  remettre 
entre  mes  mains,  j'ai  senti  le  malaise  d'un  scrupule. 

—  A  la  fois  précoce  et  tardif,  ce  scrupule,  ma  chère  Gene- 
viève !  Ne  me  déclariez-vous  pas,  naguère,  que  de  vraies  fautes 
même,  et  non  pas  seulement  de  simples  licences  de  conduite, 
pouvaient  trouver  leur  excuse  dans  l'attitude  rebutante  de  cer- 
tains maris  trop  puritains  ?  Le  vôtre,  quoique  le  mieux  inten- 
tionné du  monde,  n'a  rien  fait  peut-être...,  et  vous  me  l'avez 
presque  dit,  souvenez- vous  !  pour  vous  ôter  le  désir  d'une  affec- 
tion autre  que  la  sienne...  Dès  lors,  pourquoi  ce  retour  offensif 
du  scrupule? 

—  Oh  !  il  est  bien  vrai  que  cette  idée  de  devoir  qui  semble 
présider  à  tous  ses  actes  a  nui  considérablement  à  M.  Deprat 
dans  mon  affection.  Si  l'on  peut  aimer  l'homme  à  qui  le  devoir 
vous  lie,  c'est  seulement  quand  le  lien  n'est  plus  visible,  ni  sen- 
sible ;  pour  aimer  son  devoir,  il  faut  commencer  par  oublier  que 
c'est  le  devoir...  Allez  donc  désirer  ardemment  ce  que  vous  avez 
le  devoir  de  faire  ! 

Alors  Maxence  risqua  un  timide  enlacement. 
Mais  M"'^  Deprat,  se  dégageant  avec  douceur,  répliqua  d'un 
ton  sérieux: 

—  Il  y  a  une  autre  raison  qu'un  tardif  scrupule  conjugal  à 
la  résistance,  encore  trop  imparfaite,  que  je  vous  oppose  en  ce 
moment.  Vous  n'ignorez  pas  que  ma  fille  m'inspire,  outre  une 
grande  tendresse,  une  sorte  de  crainte  superstitieuse.  Il  me 
semble  que  si  jamais  elle  apprenait  que  je  ne  suis  pas  sans 
reproche,  elle  me  maudirait  pour  aller  toute  à  son  père.  Et  de 


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LE  GRISF   SECRET.  785 

cela  je  ne  me  consolerais  pas  plus  qa'elle-mâme  ne  se  console- 
rait de  mon  indignité.  EUe  tient  de  son  père  une  intransigeance 
de  jugement!... 

—  Mais  que  vient  faire  votre  fille  entre  nous?  interrompit 
Maxence  visiblement  impatienté. 

—  Ne  comprenez-vous  pas  qu'il  n'y  a  qu'elle,  qu'il  n'y  a 
jamais  eu  qu'elle  entre  vous  et  moi? 

—  Quoi  !  si  votre  fille  n'existait  pas?... 

—  Il  y  a  longtemps  que  je  serais  à  vous,  et  à  vous  sans 
partage,  je  vous  le  jure  ! 

11  la  vit  sincère  et  s'en  étonna,  le  sentiment  qu'elle  venait 
d'alléguer  lui  étant  inconnu.  Pour  lui,  gui  ne  luttait  jamais  contre 
ses  appétits  que  par  intérêt,  c'était  un  prodige  que  l'on  subor- 
donnât la  satisfaction  d'un  désir  au  souci  de  l'opinion  d'une 
personne  qui  ne  pouvait  rien,  ni  pour,  ni  contre  vous. 

—  Mais  alors,  insinua-t-il  avec  un  peu  de  malice,  cela  revient 
à  dire  que  l'homme  qui  vous  eût  connue  et  que  vous  eussiez 
aimé  avant  la  naissance  de  votre  fille  se  fût  plus  promptement 
avancé  dans  vos  bonnes  grâces  que  n'a  fait  votre  serviteur?  Si 
bien  que  vingt  ans  plus  tôt  vous  étiez  plus  accessible  I 

A  ces  mots,  M"*  Deprat  se  troubla  d'assez  apparente  façon. 

—  Peut-être,  balbutia-t-elle,  peut-être  dites-vous  vrai.  En 
tout  cas,  je  ne  me  sentais  pas  défendue,  gardée  comme  à  présent  I 

—  Bah  !  votre  fille,  n'allez-vous  pas  la  marier  prochainement 
à  M.  d'Auticourt,  qui  est  le  type  du  brillant  officier?  Se3  vœux 
seront  comblés  et  les  vôtres  aussi,  je  pense  ! 

—  Comme  vous  me  dites  cela  !...  M.  d'Auticourt  n'est-il  pas 
un  homme  aimable  et  séduisant?  Mon  Dieu,  il  n'est  peut-être  pas 
supérieurement  intelligent. . . 

—  Heu  !  interrompit  Maxence,  sur  un  ton  de  fielleux  dédain, 
ce  n'est  pas  son  métier  I 

—  Vous  n'aimez  pas  les  militaires  1 

—  C'est  afl'aire  aux  femmes  de  les  aimer...  Et  elles  s'en 
chargent*! 

—  Ingrat  1 

—  C'est  vrai,  j'ai  tort  I  Mais  je  vous  avouerai  que  ces  guer- 
riers, en  temps  de  paix,  me  portent  quelque  peu  sur  les  nerfs...  ^ 
et  d'autant  plus  qu'en  temps  de  guerre  nous  serons  tous,  bon  gré 
mal  gré,  aussi  guerriers  qu'eux.  Pour  en  revenir  à  votre  fille, 
je  m'explique  mai  le  rôle  tutélaire  qu'il  vous  plaît  de  lui  prêter, 

TOMï  uxvii.  —  1907.  .  50 

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786  REYUB  DBS  DBUX  MONDES. 

mais  surtout  je  comprends  mal  quo  vous  ayez  si  grand'peur 
d'elle,  ce  soir. 

—  C'est  toujours  Tidée  que  le  docteur  a  deiviné  quelque 
chose...  Il  est  le  parrain  de  Gilberte. 

—  Bon  !  Il  ne  va  pas  jeter  le  trouble  dans  l'âme  de  sa  fil- 
leule !...  Encore  moins,  je  suppose,  que  dans  celle  de  votre  mari! 

—  Enfin,  Maxence,  vous  savez  bien  ce  qu'est  l'impressioima- 
bilité  d'une  femme,  et  ce  qu'il  peut  y  avoir  là  d'irraisonné  I 

—  Certainement,  je  le  sais...  Mais,  dans  le  cas  présentée 
ne  puis  que  combattre  de  si  intempestives  inquiétudes,  et  si  peu 
justifiées!...  Songez  donc,  Geneviève,  que,  de  longtemps  peut- 
être,  nous  ne  retrouverons  pareille  occasion  de  libre  tète-à-tète, 
pendant  ces  heures  de  paix  et  de  silence  où  l'on  entend  si  bieo 
battre  les  cœurs  dans  les  poitrines  serrées  l'une  contre  l'autre. 
D'ordinaire,  il  faut  disputer  au  trantran  journalier  une  heure 
diurne  péniblement  conquise  :  on  s'aime  en  hâte,  l'oreille  au 
guet,  l'esprit  préoccupé.  Ce  soir,  au  contraire,  cette  nuit,  qud 
calme  et  quelle  sécurité  !  Votre  niari  étant  absent,  votre  fille 
couchant  là-haut,  près  de  son  ancienne  gouvernante. .. 

—  Elle  pourrait  descendre... 

-<-  Ah  1  bon  I  quelle  idée,  maintenant  I 

—  Je  vous  en  prie»  Maxence,  cessez  des  instances  inutiles... 
et  qui  me  torturent  ! 

Quand  il  vit  qu'il  se  heurtait,  une  fois  encore,  à  un  parti  pris 
de  ne  pas  faiblir  ou  de  ne  faiblir  qu'à  demi,  le  jeune  homme 
trahit  un  moment  sa  vraie  nature  en  s'écriant,  d'un  ton  dépité  : 

—  Vous  êtes  bien  toutes  les  mêmes  :  promptes  à  nous 
aguicher  et  vous  faisant  un  malin  plaisir  d'ajourner  la  suite  de 
nos  transports  amoureux  à  une  date  incertaine  !  On  parle  vo- 
lontiers de  l'éternel  malentendu  des  sexes  :  en  voilà  bien  la 
cause,  il  me  semble  I  Nous  sommes  passionnés...  sensuels,  s'il 
vous  plaît  mieux  à  dire;  vous  n'êtes  que  coquettes.  Votre  co- 
quetterie va  quelquefois  jusqu*à  s'émouvoir  de  nos  sensations, 
mais  la  contagion  ne  dépasse  guère  la  surface  de  votre  être.  Vous 
prétendez 'avoir  le  droit  de  nous  sourire,  de  nous  provoquer... 

—  Oh  I  de  vous  provoquer  1 

—  Oui,  je  le  répète  :  vous  provoquez»  le  plus  souvent,  les 
empressemens  dont  vous  faites  mine,  ensuite,  de  vous  effa- 
roucher... Point  n'est  besoin  de  vous  jeter  au  cou  d'un  homme 
pour  le  faire  tomber  à  vos  pieds  :  vous  savez  à  quel  point  nous 


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LB  GAtBF  S&CRBr«  787 

sommes  impressionnables  aux  regards  et  aux  sourires  des 
femmes...  Et  quand  vous  nous  avez  bien  attirés  par  vos  œillades, 
bien  affriandés  par  la  càlinerie  de  votre  langage  et  de  vos  gestes, 
nous  que  la  nature  a  mis  à  votre  merci,  nous  devrions  nous 
contacter  de  vous  baiser  le  bout  des  doigts,  si  vous  n'êtes  qu'à 
moitié  de  bonne  humeur  I 

— *  Vous  êtes  injuste,  Maxence  1  Ne  voyez-vous  pas  quelle 
violence  je  me  fois,  en  ce  moment  même,  pour  résister  à  l'attrait 
de  votre  voix? 

Elle  paraissait,  en  effet,  subjuguée  par  l'ardente  conviction, 
un  peu  rageuse,  dont  le  jeune  homme  avait  empreint  sa  dia- 
tribe. Penchée  vers  lui,  commo  guettant  au  passage  les  mois 
révélateurs  d'un  emportement  de  passion  chez  cet  homme  plus 
jeune  qu'elle  de  quinze  ans  et  qui  la  convoitait,  elle  n'était  plus 
aussi  passivement  bienveillante  que  naguère  :  il  la  devinait  in- 
quiète de  l'effet  produit  par  ses  rigueurs  et  enivrée  du  triomphe 
de  sa  beauté.  C'était  le  moment  de  tenter  un  dernier  effort  :  non 
pas,  sans  doute,  de  livrer  l'assaut  brutal  qui  prétend  abattre  la 
résistance,  mais  de  recourir  à  l'humble  supplication  du  désespéré 
qui  ne  veut  plus  lutter. 

—  Je  vous  demande  pardon,  murmura  le  bon  apôtre,  d'avoir 
montré  qudque  irritation  dans  mes  propos.  Mais  je  suis  à  bout 
de  force.  Songez  que,  depuis  longtemps,  j'endure  lo  supplice  de 
Tantale  1  Songez  que  j'ai  vingt-cinq  ans,  madame,,  et  que  je  vous 
mdore! 

En  disimt  cela  ttès  chaleureusement  et  avec  un  charme  juvé- 
nile dans  son  accent  de  suprême  prière,  l'adorateur  aux  abois  se 
laissa  tomber  &  genoux  devant  l'inhumaine.  Mais,  juste  à  ce 
mommt»  comme  dans  les  comédies  dont  il  avait  rappelé  rail- 
leusement  une  des  plus  habituelles  péripéties,  le  malencontreux 
soupirant  vit  apparaître  le  mari  sur  le  seuil  de  la  porte  faisant 
ecHumuniquer  la  bibliothèque  avec  le  vestibule,  et  qui  venait 
d'être  brusquement  ouverte. 

«-«  Prenez  garde!  balbutia  M**  Deprat. 

Maxence,  néanmoins,  se  relevant  avec  un  parfait  sang-froid^ 
dit  très  bas,  comme  en  un  murmure  : 

«**  Laissez-moi  faire. 

Puis,  tout  haut,  et  en  se  retournant  vers  l'intrus  légitime  : 

—  Vous  le  voyez,  mon  cher  maître,  je  m'efforçais  de  fléchir 
M"*  Deprat...  Depuis  bien  des  mois,  j'aima  respectueusement 


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788  RXYUE  DBS  DEUX  MONDES. 

M^^*  Gilberte,  et  je  vous  sais  favorable  à  mes  discrètes  prétei 
tiens  ;  mais  je  me  heurte  toujours  à  l'hostilité  de  M""*  Deprat... 
Eh  bien  !  tout  à  l'heure,  profitant  d'un  hasard  qui  l'avait  attirée 
ici,  j'ai  entrepris  de  combattre  par  la  prière  cette  irréductible 
adversaire,  d'autant  plus  redoutée  que  sa  bienveillance  habituelle 
rendait  plus  inexplicable  une  opposition  limitée  à  un  cas  tout 
spécial...  Je  lai  suppliée  de  me  dire  enfin  pourquoi,  ne  me 
jugeant  pas  indigne  de  son  amitié,  elle  me  préfère,  comme  futur 
gendre,  un  inconnu,  un  passant...  Et,  à  bout  d'ai^umens,  je  me 
suis  jeté  à  ses  pieds... 

Deprat,  sombre  et  soupçonneux,  mais  très  exercé  à  la  mai- 
trise  de  soi-même,  demanda  d'un  ton  calme  à  sa  femme,  —  d'un 
ton  de  juge  impartial  : 

—  Que  répondiez-vous? 
Elle  n'hésita  qu'une  seconde. 

—  Simplement  ceci  :  qu'il  s'agit  de  ma  fille  et  de  ses  préfet 
rences,  non  des  miennes...  ou  des  vôtres. 

—  Soit  I  Mais,  outre  que  cette  mimique  démonstrative,  cet 
agenouillement  me  semble  excessif  et  même  étrange,  dans  la  cir- 
constance, je  trouve  non  moins  extraordinaire  le  choix  de 
l'heure... 

Maxence  répliqua  tout  de  suite,  usant  du  même  ton  calme 
dont  son  «  patron  »  lui  donnait  l'exemple  : 

—  Je  n'ai  pas  choisi  l'heure  :  M""*  Deprat  est  entrée  ici  sane 
savoir  que  j'y  fusse  encore.  J'ai  saisi  l'occasion.  Quant  au  ca- 
ractère... exagéré,  selon  vous,  de  mes  gestes,  je  vous  prierai, 
cher  monsieur,  d'avoir  égard  à  l'état  de  soufiFrance  et  d'agace- 
ment oti  m'avaient  réduit  les  attitudes  contradictoires  de 
M***  Deprat  :  ce  désaccord  incompréhensible  entre  la  sympathie 
qu'elle  voulait  bien  me  témoigner  dans  l'habitude  de  la  vie  et 
sa  résistance  à  mes  vœux  les  plus  chers...  Justement,  M"*  De- 
prat venait  de  se  résoudre  à  me  dire  franchement  que  l'obstacle 
était  la  volonté  de  sa  fille  plutôt  que  la  sienne,  et  que,  si  elle 
avait  mis  la  sienne  eu  avant,  c'était  surtout  pour  atténuer,  autant 
que  faire  se  pourrait,  le  conflit  qu'elle  redoutait  de  voir  éclater 
entre  M"*  Gilberte  et  vous...  C'est  alors  que  je  suis  tombée  ses 
pieds,  pour  implorer  son  appui,  faisant  valoir  la  sincérité  it 
mon  attachement,  ainsi  que  mon  ferme  propos  d'assurer  ie 
bonheur  de  M^^*  Gilberte,  aimée  par  moi  depuis  si  longtemps 
en  silence...  enfin,  disant  tout  ce  qu'un  homme  épris  qui  s'exalte 


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LE   GRIEF   SECRET.  789 

peut  dire  pour  gagner  h  sa  cause  la  meilleure  des  cautions.. 

—  Vous,  s'exclama  Deprat,  un  amoureux  exalté  de  ma  fille  ! 
Mais  vous  n'avez  jamais  montré  d'exaltation,  que  je  sache! 

—  Je  vous  répète  que  j'aime  M^^*  Gilberte  respectueusement^ 
fit  Maxence  avec  componction;  si  respectueusement  que  j'ai 
considéré  comme  un  strict  devoir  de  ne  pas  lui  exprimer  mes 
sentimens  de  façon  directe  avant  d'avoir  obtenu  l'approbation 
formelle  de  ses  parens,  m'en  tenant  à  de  discrètes  attentions... 
qu'elle  n'a  peut-être  même  pas  remarquées.  Allez-vous  me 
blftmer  de  ma  réserve? 

Le  visage  de  M""  Deprat  se  détendit  un  peu. 

— r  Vous  avez  réponse  à  tout,  dit-il  avec  un  demi-sourire  à 
peine  sarcastique,  à  tout...  sauf  au  doute  qui  persiste  en  moi 
quant  à  l'opportunité  de  vos  instances  et  à  l'interprétation  de 
vos  gestes...  Vous  conviendrez  que  si  un  homme  peut  bien  se 
jeter  aux  genoux  d'une  femme,  vers  une  heure  du  matin,  c'est 
plus  souvent  pour  la  supplier  de  se  donner  à  lui  que  pour  lui 
demander  la  main  de  sa  fille  ! 

—  Je  vous  lerai  observer,  dit  Maxence  toujours  sérieux  et 
doux,  que  l'attitude...  le  geste  que  vous  persistez  à  incriminer 
est,  sinon  ma  meilleure  justification,  du  moins  la  preuve  évidente 
que  M"*  Deprat  est  au-dessus  du  soupçon.  Si  elle  avait  été  ici 
par  l'effet  d'une  entente  avec  moi,  je  n'aurais  pas  eu  besoin  de 
me  jeter  à  ses  pieds  pour  l'attendrir...  Mais,  à  supposer  que  sa 
démarche  fût  une  première  et  imparfaite  concession,  vous  avez 
pu  voir  qu'elle  paraissait  peu  disposée  à  se  laisser  Ûéchir...  Re- 
noncez, mon  cher  maitre,  à  des  doutes  qui  sont  injurieux  pour 
nous  trois,  et  dites  plutôt  d'où  ils  vous  sont  venus  :  j'aurai  vite 
fait  de  vous  en  montrer  l'inconsistance  et  de  vous  prouver  que 
votre  disciple...  votre  obligé  n'a  pas  démérité  de  votre  estime. 

Deprat  se  sentait  fort  mal  à  l'aise  sur  le  terrain  choisi  par 
son  avisé  partenaire.  L'origine  do  ses  soupçons,  en  ce  qui  con- 
cernait Maxence,  était  difficile  à  préciser,  vu  l'insignifiance  appa- 
rente et  le  caractère  presque  ridicule  de  l'indice  qui  avait 
éveillé  sa  défiance. 

—  Sachez,  déclara-t-il  visiblement  gêné,  que  j'ai  découvert, 
par  hasard,  une...  une  trace  de  la  correspondance  de  ma  femme 
avec  vous. 

En  proie  à  une  surprise  aussi  profonde  que  sincère,  Maxence 
regarda  fixement  M''  Deprat  :  il  était  convaincu,  à  ce  moment- 


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790  REYUB  DES  DEUX  MONDES. 

là,  que  son  «  patron  »  plaidait  le  faux  pour  savoir  le  vrai.  C 
bien  certain  que  tout  vestige  de  correspondance  avait  dispar, 
il  ne   pouvait  guère  ne  pas  croire  à  un   mensonge  intéressé. 
Aussi  riposta-t-il  avec  une  entière  assurance  : 

—  Je  ne  me  souviens  pas  d'avoir  écrit  à  M"*  Deprat,  même 
au  sujet  de  choses  sans  portée. 

—  Mais  dile,  ètes-vous  bien  sûr  qu'elle  ne  vous  ait  pas  écrit? 
Devant  le  regard  droit  et  honnête  qui  le  scrutait,  à  son  tour, 

le  jeune  homme  hésita  :  «  Il  faut,  se  disait-il,  que  quelque  chose 
ait  subsisté,  quand  même,  de  cette  malencontreuse  corre^pon* 
dance,  car  voilà  un  regard  qui  ne  ment  pas.  Mais  qu'est-ce  que 
cela  peut  bien  être,  toutes  les  lettres  ayant  été  anéanties?  Âhl 
j'y  suis!  quelque  brouillon,  sans  doute,  comme  les  femmes  qui 
veulent  soigner  leur  style  ont  parfois  l'imprudence  d'en  écrire... 
et  d'en  laisser  traîner...  Soyons  moins  afBrmatif!  » 

• —  Ma  foi  !  prononça-t-il  lentement,  comme  aprto  un  effort 
de  mémoire,  je  ne  me  souviens  pas  davantage  d'avoir  reçu... 

Mais,  se  ravisant,  il  reprit  : 

—  Ah  !  pourtant,  il  se  pourrait  qu'une  lettre...  Mais,  au  fait, 
si  vous  avez  trouvé  une  lettre  ou  un  fragment  de  lettre... 

—  Je  n'ai  rien  trouvé  de  pareil,  interrompit  Deprat.  Tai 
parlé  d'un  simple  vestige.  Enfin,  il  vous  suffira  de  savoir  que 
f  ai  acquis  la  preuve  d'un  commerce  épistolaire  entre  ma  femme 
et  vous.,.  Je  dis  entre  ma  femme  et  vous,  parce  que  j'ai  lu  votre 
nom,  en  toutes  lettres  et  précédé  d'un  qualificatif  au  moins  très 
amical,  le  tout  tracé  par  la  main  de  ma  femme.  Il  me  semblft 
que  j'ai  pu,  à  bon  droit,  considérer  un  tel  indice  comme  com- 
promettant. .  • 

Sans  deviner  la  nature  de  l'indice  en  question,  Maxence 
comprit  que  rien  n'avait  été  révélé  outre  son  nom  agrémenta 
d'une  épithète  affectueuse. 

—  Ahl  s'écria-t-il,  pardon  I  quand  je  disais  n'avoir  reço 
aucune  lettre  de  M"*  Deprat,  j'oubliais  que  mes  ambitions  mt- 
trimoniales,  désapprouvées  par  elle,  m'avaient  valu,  de  sa  part, 
quelques  mercuriales  très  affectueuses,  dont  une  ou  deux  ma- 
nuscrites. 

—  L'explication  est  plausible,  après  tout,  murmura  Deprat. 
Nous  verrons  ce  qu'elle  vaut...  Toujours  est-il  qu'ayant  relevé 
ou  cru  relever  des  traces  plus  ou  moins 'suspectes,  je  me  suis 
décidé  à  user  d'un  vieux  stratagème  pour  en  avoir  le  cœur  net 


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LE  GRIEF  SECRET.  191 

El,  tout  à  l'heure,  sur  la  route,  après  avoir  déposé  chez  loi  '4 

André  Laurière,  je .  suis  revenu  sur  mes  pas,  c'est-à-dire  que, 

m'étant   fait  conduire  à  la  station  du  chemin  de  fer  la  plus  | 

proche,  je  suis  rentré  ici,  non  sans  avoir  donné  à  mon  méca-    • 

nicien  Tordre  de   continuer   vers   Paris.  Je  suis  donc   rentré 

secrètement,  sournoisement.;,  j'en  rougis  I  faisant  appel  à  la  dis»  *^ 

crétion  de  mon  jardinier,  que  j'avais  dû  réveiller,  alléguant  une 

indisposition  subite,  que  la  marche  avait  déjà  dissipée,  invoquant 

mon  désir,  ma  volonté  formelle  de  n'inquiéter  personne..',  bref, 

mentant,  rusant  pitoyablement.  Encore  une  fois,  j'en  rougis  1 

Mais  tm  doute  insupportable  m'étreignait.  Et  voilà  que  je  vous 

trouve  tous  deux  en  conversation,  à  une  heure  indue,  vous  à 

ses  pieds  !  N'importe  !  ce  que  vous  venez  de  me  dire  est  plaur 

sible...  Laissez-moi,  je  vous  prie,  avec  M"**  Deprat. 

Le  jeune  homme  s'ioclina  et  se  dirigea  vers  la  porte.  En 
passant  devant  sa  complice  supposée,  il  eut  pour  elle  un  regard 
qui  était  une  exhortation  à  la  fermeté.  Mais  il  dut  reconnaître 
que  tout  encouragement  était  superflu  :  impassible  et  dédai- 
gneuse, l'épouse  soupçonnée  semblait  prête  à  demander  des 
comptes  plutôt  qu'à  en  rendre. 

Comme  il  allait  passer  le  seuil,  Maxence  fut  arrêté  par  un 
mot  du  mari  : 

—  Pardon  I...  Vous  maintenez  votre  explication?  Vous  étiez 
en  train  de  supplier  ma  femme  de  se  faire  l'alliée  de  vos  ambiv 
tions  matrimoniales,  au  lieu  de  s'obstiner  à  les  contrecarrer? 

—  Certes  !  protesta  le  jeune  homme  avec  force,  je  maintiens 
cette  explication,  puisqu'elle  est  conforme  à  la  vérité  !  ; 

—  Vous  la  maintenez  avec  toutes  ses  conséquences  possibles? 
articula  Deprat  en  insistant. 

—  Comment  ne  le  ferais-je  pas?  demanda  Maxence  étonnée 
Toute  autre  explication  serait  mensongère.  Et  d'ailleurs,  est-ce 
que  ma  sincérité  ne  ressort  pas  très  suffisamment  des  &tits  qui 
vous  sont  connus  ? 

—  C'est  bien.  Nous  verrons. 

IV 

Resté  seul  avec  sa  femme,  Deprat  lui  dit  tout  de  suite  sur  un 
ton  qu'il  sut  rendre  conciliant,  presque  amène  : 

—  Nous  voici  tête  à  tête,  Geneviève,  et  c'est  l'occasion,  je 


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"'■^^^ 


792  REVUE  DBS   DEUX  MONDES.' 

crois,  de  vous  montrer  franche...  Quoique  je  me  sois  efforcé 
d'être  toujours  pour  vous  un  bon  mari,  je  sais  que,  nos  deux 
caractères  ne  s'adaptant  pas  très  aisément  l'un  à  l'autre,  il  y  i 
eu,  par-ci  parrlà,  quelques  froissemens  ou  malentendus  entre 
nous...  Je  sais  aussi,  j'avoue  que  j'ai  été  parfois  accessible  à 
une  jalousie  qui  a  pu,  malgré  moi,  se  traduire  par  des  paroles 
désobligeantes  ou  des  attitudes  gourmées.  Je  m'en  excuse.  Mais, 
cette  fois,  en  toute  sincérité,  je  me  suis  cru  le  droit  d'aller  an 
fond  de  mes  doutes  et  d'éclaircir  une  situation  qui  me  paraissait 
au  moins  équivoque...  Ai-je  eu  raison?  Ai-je  eu  tort?  A  vous 
de  le  dire  ! 

Sans  s'animer  le  moins  du  monde,  mais  en  prenant  unairde 
dignité  offensée,  M"*  Deprat  répondit  : 

—  On  vous  le  faisait  observer  à  l'instant,  ces  sortes  de  doutes 
sont  injurieux,  non  pas  seulement  pour  ceux  qu'ils  visent  et 
calonmient,  mais  pour  ceux  qui  les  ressentent.  Vous  devriex 
vous  juger  plus  diminué,  plus  avili  que  moi  par  les  vôtres...  Et 
ce  ne  serait  là  qu'une  très  juste  punition.  Quant  à  essayer  de  me 
disculper,  je  n'ai  vraiment  aucune  raison  de  descendre  à  pareille 
tentative,  les  apparences  mêmes,  on  vient  de  vous  le  démontrer, 
n'étant  pas  contre  moi. 

—  Enfin,  vous  êtes  bien  sûre  de  n  avoir  jamais  correspondu 
avec  Maxence  Hibert  qu'à  propos  de  son  vœu  d'être  notre 
gendre? 

—  Vœu  auquel  j'ai  to  ijours  fermé  mes  oreilles,  confirma 
M**  Deprat,  quand  je  ne  l'ai  pas  ouvertement  combattu...  Vous 
le  savez  bien  ! 

—  Et  pourquoi  Tavez-vous  combattu,  ce  désir  si  légitime  et 
si  naturel? 

—  Parce  que  Gilberte  aime  M.  d'Auticourt  et  n'aime  pas 
Maxence  Hibert  :  il  me  semble  que  c'est  une  raison  suffisante. 

—  Elle  le  serait  si  l'inclination  de  Gilberte  datait  de  loiu. 
Mais  il  n'y  a  pas  longtemps  que  notre  fille  connaît  cet  officier. 
Elle  Ta  rencontré  à  Fontainebleau,  chez  des  personnes  qui  sont 
pour  nous  de  simples  relations... 

—  Peu  importe  l'endroit  I  interrompit  M"'  Deprat  avec  un 
accent  profondément  convaincu,  peu  importe  la  date  où  Ton  ren- 
contre l'homme  qui  vous  plaît  I  L'essentiel,  c'est  de  le  rencontrer. 

Quoi  qu'il  en  soit,  vous  conviendrez  que  si  vous  n'aviex 

pas  fait  le  jeu  de  ce  militaire,  il  serait  aujourd'hui  moins  avant 


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LE  ORIBF  8ECBET.  793 

dans  la  sympathie  et  les  bonnes  grâces  de  Gilberte...  Or,  quel 
motif  pouvez-vous  avoir  de  pousser  votre  fille  dans  les  bras  d'un 
inconnu,  quand  un  jeune  homme  que  je  connais  depuis  son 
enfance...  que  vous  connaissez  vous-môme  depuis  des  années, 
qui  est  le  fils  d'un  de  mes  anciens  camarades,  qui  a  tous  les 
dons  et  le  plus  bel  avenir,  sans  parler  de  l'affection  presque 
paternelle  que  je  lui  ai  vouée,  est  là,  comme  amené  tout  exprès 
par  la  Providence  à  notre  foyer?...  Si  encore  vous  ne  l'aimiez 
pas,  ce  garçon,  s'il  vous  déplaisait,  si  vous  lui  témoigniez  de 
Tantipathie,  je  comprendrais...  Mais  non!  vous  êtes  aimable  pour 
lui,  vous  lui  souriez  quand  il  est  là,  vous  vantez  ses  mérites 
dès  qu'il  s'éloigne...  Et  vous  ne  voulez  pas  de  lui  pour  votre  fille  ! 

—  Dieu!  fit  M"^*  Deprat  gônée  et  agacée,  quelle  insistance 
singulière  I 

—  J'insiste  parce  que  ni  Maxence,  ui  vous  ne  m'avez  convaincu, 
riposta  l'avocat  redevenu  manifestement  très  soupçonneux. 

—  Vous  n'êtes  pas  convaincu  de  quoi  ?  De  ce  qui  a  pu  faire 
le  sujet  de  ma  correspondance  avec  Maxence  Hibert?  Au  fait,, 
qu'est-ce  qui  vous  autorise  à  vous  montrer  si  affirmatif  quant  à 
la  réalité  même  de  cette  correspondance? 

De  vrai,  elle  ne  savait  pas  du  tout  ce  qu'avait  bien  pu  dé- 
couvrir son  mari  ;  mais,  parfaitement  sûre,  elle  aussi,  qu*aucune 
lettre  n'avait  échappé  à  la  destruction  totale,  elle  n'avait  pas  lieu 
d'être  inquiète. 

—  Oui,  reprit-elle,  qu'avez-vous  découvert?  Qu'est  donc  ce 
fameux  indice? 

—  Dans  le  petit  secrétaire  Empire,  qui  était  chez  vous  autre- 
fois et  qui  est  chez  moi  présentement,  j'ai  trouvé... 

—  Quoi  ?  demanda  M"*  Deprat  tout  à  fait  tranquille  et  railleuse. 
— •  Peut-être  le  double  d'une  lettre  ou  d'un  fragment  de 

lettre... 

—  Allons  donc!  Comment  et  pourquoi  aurais-je  conservé 
par  devers  moi  un  morceau  d'une  épttre  ou  d'un  billet  écrit  par 
moi-même?...  Mais  il  n'y  a  que  les  cuisinières,  mon  pauvre  ami, 
qui  fassent  des  brouillons  pour  leurs  lettres  d'amour  ! 

—  Laissons  cela!  dit  impérieusement  Deprat.  11  suffit  que 
j'aie  la  preuve  d'une  communication  épistolairc  où  vous  avez 
accolé  au  nom  de  Maxence  les  mots  :  mon  bien  cher.,.  Cél%  suffit, 
dis-je,  pour  m'autoriser  à  vous  demander  des  comptes. 

. —  Et  c'est  pour  un  mot,  le  mot  bien...  Car  je  suppose  quo 


'-^m 


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794  REVUE  DBS  DEUX  MONDES* 

l'ai  le  droit  de  dire  ou  d'écrire  :  mon  cher  Maxence,  C'est  pour  ce 
mot  banal,  lu  sur  je  ne  sais  quel  chiffon  de  papier  I  C'est  pour 
oèlal... 

—  Ce  chiffon  de  papier,  je  consens  à  vous  le  dire,  est  un 
morceau  de  papier  buvard  trouvé  par  moi  dans  votre  ancienne 
écritoire  et  où  sont  restés  empreints  les  mots  en  question. 

—  Et  c'est  pour  cela,  répéta  M"*  Deprat  en  haussant  les 
épaules  avec  un  air  de  sincère  pitié,  c'est  pour  cela  que  yons 
êtes  revenu,  après  une  fausse  sortie,  conune  un  mari  de  comédie 
6U  d'vOpérette,  pour  me  surprendre  en  flagrant  délit  !...  Ah  !  tenez, 
vous  êtes  toujours  l'homme  au  caractère  à  la  fois  austère  et 
puéril  que  je  me  suis  vainement  efforcée  de  comprendre!  Vous 
êtes  un  grand  enfant  qui  joue  au  pontife  ou  au  justicier...  et 
qui  oublie  d'en  rire  ! 

'M.  Deprat,  portant  la  main  à  sa  poitrine,  en  un  geste  doulou- 
reux, s'écria  : 

—  Ne  raillez  pas,  Geneviève  !  J'ai  pu  vous  paraître  un  tyran 
ridicule,  alors  que  j'étais  simplement  un  malheureux  assoiffé  de 
confiance  et  voué  au  doute  perpétuel...  Rappelez- vous  :  les  ci^ 
constances  ont  été  telles,  dès  le  début  de  notre  ménage,  que  j'ai 
dû,  presque  constamment^  me  défendre  de  soupçons  que  les  vf- 
parences  semblaient  prendre  à  tâche  de  m'imposer  et  que  la 
tiédeur  de  vos  convictions  religieuses  était  bien  de  nature  à  "" 
pas  trop  démentir. . . 

—  Allez-vous  remonter  à  l'origine  de  nos  querelles  pour 
reprocher  ce  que  vous  appeliez  alors  mes  coquetteries  de  jei 
femme  frivole?  Et  c'était  encore  trop  dire! 

—  Soit!  n'évoquons  pas  des  souvenirs  si  lointains...  quoi(i 
mes  préventions  contre  les  militaires  datent  peut-être  de  ' 
premiers  temps  de  notre  mariage...  Parlons  du  présent...  parle 
d'à  présent  même...  Eh  bien!  vous  auriez  le  droit  de  rail 
Geneviève,  si,  tout  à  l'heure,  en  rentrant,  je  vous  avais  trou 
dormant  paisiblement  dans  votre  chambre.  Par  malheur,  ce  i 
pas  ce  qui  a  eu  lieu. 

—  Par  malheur!  se  récria  hautainement  M"'  Deprat.  Al< 
tout  de  bon,  vous  persistez  à  me  soupçonner,  à  m'accuser,  p 
cette  vétille  dont  je  n'ai  même  pas  souvenance  !  pour  un  i 
affectueux  adressé  à  celui  que  vous  appelez  votre  fils  d'adopti'^ 

—  Et  le  téte-à-lête  de  tout  à  l'heure?  Vous  en  faites  I 
marché,  vraiment  ! 


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IS   ORISP   l^CABT.  795 

—  On  vous  en  a  donné  une  explication  qui  est  d'accord  avec  la 
vraisemblance  et  avec  les  précédens.  Que  vous  faut-il  de  plusî 

—  Qu'une  preuve,  fournie  par  vous^mâma,  fasse  éclater  à 
mes  yeux  la  loyauté  de  votre  conduite. 

—  Par  exemple? 

—  Il  en  est  une  tout  indiquée  :  faites-vous  Talliée  de  Maxence 
eok  vue  de  son  mariage  avec  Gilberte.  N'est-^èe  pas  là»  précisé* 
ment,  ce  qu'il  vous  demandait  tout  h  l'heure  à  genoux?  Eh'  bieni 
il  faiit  déférer  à  ce  vœu  très  naturel,  ou  je  serai  forcé  de  croire 
que  ce  n'est  pas  le  bonheur  de  votre  fille  que  vous  défendefc 
avec  tant  de  zèle  et  d'opiniâtreté,  mais  votre  amour  1 

M""*  Deprat,  à  cette  mise  en  demeure  catégorique,  pftlit  ter- 
riblement, sans  qu'il  fût  possible  à  Son  mari  de  discerner  A 
c'était  la  colère  ou  l'angoisse  qui  avait  prise  enfin  sur  son  im<- 
passibilité. 

—  Ahl  articula-i-elle  nerveusement,  vous  avea  tort/ je  vous 
jure!  Car  enfin,  il  n'y  a  rien  qui  m'accuse...  Et  ce  geste  de  sup- 
plication, surpris  et  incriminé  par  vous,  eût-il  eu  pour  objet  ce 
qui  vous  platt  à  dire,  ne  serait  imputable,  après  tout,  qu'à  son 
auteur... 

—  Comprenez  donc  que  je  veux  savoir,  cette  fois,  savoir  à 
tout  prix!  Or,  si  vous  vous  montrez  disposée  à  fabe  de  Maxence 
votre  gendre,  je  croirai,  ne  pouvant  vous  soupçonner  toiis  deux 
d'une  infamie  monstrueuse,  que  vous  n'êtes  coupables  envers 
moi  ni  l'un  ni  l'autre. 

—  Et,  pour  vous  procurer  cette  certitude,  vous  ne  reculerez 
pas  devant  la  responsabilité  du  malheur  de  votre  fille? 

—  Ce  sont  là  des  mots,  fit  Deprat  très  troublé,  de  grands 
mots  1 11  n'y  a  aucune  raison  pour  que  Gilberte  soit  plus  malheu- 
reuse avec  Maxence  qu'avec  M.  d'Auticourt...  Il  y  en  a  même 
pour  qu'elle  le  soit  moins.  Et  elle  n'aime  pas  tant  cet  officier, 
après  tout!...  Oh  !  elle-même  me  l'a  dit  :  ce  n'est  qu'une  incli- 
nation naissante,  et  dont  vous  avez  favorisé  la  naissance.  Il  m'est 
donc  permis  de  croire  que  si  vous  usiez  de  votre  influence. 

Exaspérée,  à  la  fin.  M""*  Deprat  s'écria  avec  une  ftpreté  rageuse  : 

—  Gela,  jamais  ! 

Son  mari  la  regarda  un  moment  en  silence,  comme  suffokiué 
par  l'impétueuse  protestation  qui  venait  de  l'atteindre  au  cœur 
Puis,  lentement  : 

—  Vous  devriez  prendre  garde  à  vos  paroles  et  au  ton  dont 


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796  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

VOUS  les  prononcez.  A  les  entendre,  on  pourrait  les  tenir  pc 
un  aveu. 

—  Quoi  !  parce  que  je  refuse  de  conseiller  à  ma  fille  d'épouser 
un  homme  qu'elle  n'aime  pas,  il  faut  que  vous  me  considériez 
comme  aimant  moi-même  cet  homme!...  Tant  pis  pour  vous  si 
vous  avez  à  ce  point  perdu  la  notion  du  juste  et  de  l'injuste, 
mais  je  ne  ferai  rien,  jamais,  pour  déterminer  Gilberte  à  ce  ma- 
riage!... Bien  au  contraire,  je  ferai  tout  pour  l'en  détourner! 

Attentif  et  menaçant,  Deprat  prononça,  de  sa  même  voix, 
lente  et  martelée  : 

—  Mais  que  pourriez- vous  faire  si  j'usais  de  mon  influence 
sur  Gilberte,  non  pour  la  contraindre,  certes  !  mais  pour  l'amener 
insensiblement  à  ce  mariage  comme  au  seul  parti  qui  lui  con- 
vienne? Je  trouverais,  au  besoin,  des  argumens... 

—  J'en  trouverais  d'autres  pour  les  combattre  ! 

—  J'insisterais,  par  exemple,  sur  le  caractère  paternel  de 
mon  attachement  envers  Maxence,  et  je  ferais  valoir  que  sa  colla- 
boration, qui  m'est  précieuse,..,  qui  me  sera  même  bientôt  indis- 
pensable, pour  peu  que  mon  état  de  santé  s'aggrave,  est  appelée 
à  cesser,  un  jour  prochain,  si  mon  secrétaire  ne  devient  pas 
mon  gendre... 

—  En  ce  cas,  je  n'hésiterais  peut-être  pas,  moi,  à  infora 
Gilberte  que  vous  vous  efl'orcez  égoïstement  de  rassurer  vo 
jalousie  d'époux  par  tous  les  moyens,  et  au  risque  même 
sacrifier  son  bonheur...  Oui,  je  lui  raconterais,  en  partie,  la  sci 
de  tout  à  l'heure  :  vos  soupçons  injustifiés,  seuls  capables  de  te 
en  échec  votre  entêtement  à  vouloir  un  mariage  qui  lui  déplatt 
ne  lui  plaît  guère,  puis  vos  singulières  instances  pour  me  h 
intervenir  de  telle  sorte  que  vos  inquiétudes  de  mari  ne  pi 
sent  plus  nuire  à  vos  préférences  de^ futur  beau-père! 

—  Vous  n'oseriez  pas  dire  à  votre  fille  ce  qui  vient  df 
passer  ici! 

—  Pourquoi  donc? 

—  Parce  qu'elle  douterait  ejle-môme  que  Maxence,  après  s 
montré  si  réservé,  ait  pu  se  prosterner  devant  vous,  entre  mil 
et  une  heure  du  matin,  pour  une  demande  en  mariage  qu' 
quotidiennement  le  loisir  de  vous  adresser  !  Elle  douterait  cor 
moi...,  à  moins  que  vous  ne  finissiez  par  vous  montrer  f 
rable  à  l'ambition  maintenant  déclarée  du  jeune  homme. 

Au  pied  du  mur,  cette  fois«  M""*  Deprat  laissa  échapper  i 


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•I 

LB  GRIEF  SECRET.  797  | 

pression  d'une  colère  qu'elle  ne  pouvait  plus  contenir.  Et  trans-        ,  ^^ 

formée,  la  bouche  tordue,  le  regard  mauvais,  elle  jeta  ces  mots  J 

à  la  face  de  son  mari  : 

—  Eh  bien!  soit,  nous  ferons  notre  fille  juge  entre  sa  mère, 
soucieuse  de  ses  droits,  de  son  bonheur  h  venir,  et  son  père, 
maniaque  égoïste,  jaloux  ridicule,  dévot  mesquin,  despote  insup- 
portable... 

^^  —  Assez!  murmura  Deprat  en  haletant  après  un  cri  étouffé. 
Vous  me  tuez,  malheureuse!  C'est  de  la  haine!  De  la  haine 
contre  moi! 

Et,  tout  chancelant,  il  alla  s'affaisser  sur  un  canapé  qui  faisait 
face  à  son  bureau,  puis  demeura  inerte. 

Revenue,  alors,  à  la  nette  conscience  de  sa  responsabilité, 
M""*  Deprat  s'affola  et,  frappant  violemment  à  la  porte  par  oti 
était  sorti  Maxence  : 

—  A  moi!  cria-t-elle.  Venez! 
La  porte  s'ouvrit  presque  tout  de  suite,  et  Maxence  reparut. 

—  Vous  avez  appelé?  fit-il. 

—  Oui,  j'ai  peur...  une  peur  atroce  qu'il  ne  succombe  là, 
sous  mes  yeux,  et  par  ma  faute  ! 

—  Que  s'est-il  passé? 

—  Il  y  a  eu  une  scène  entre  nous,  suite  logique  de  celle  dont 
vous  avez  été  témoin  tout  à  l'heure. 

Elle  entraîna  Maxence  le  plus  loin  possible  du  canapé  oti 
Deprat  gisait,  toujours  inerte.  Et,  le  débit  rapide,  entrecoupé, 
elle  continua  : 

—  11  m'a  menacée  de  contraindre  Gilberte  à  vous  épouser.. 
Alors,  j'ai  un  peu  perdu  la  tète.  Des  mots  très  durs  me  sont 
échappés,  de  ces  mots  dont  le  souvenir  est  ineffaçable... 

—  Pourtant,  interrompit  Maxence  assez  inquiet,  vous  n'avez 
rien  pu  avouer,  puisqu'il  n'y  a  rien...  sauf  une  petite  faiblesse 
de  cœur...  Et  ces  aveux-là  sont  d'autant  plus  dangereux  à  for- 
muler qu'ils  font  toujours  présumer  quelque  chose  au  delà  de 
leurs  termes... 

—  Je  n'ai  pas  avoué,  mais  j'ai  été  violente,  j'ai  bravé  mon 
mari... 

—  Ce  n'est  rien,^  cela,  fit  Maxence  rassuré,  ou,  du  moins,  c'est 
réparable...  Maintenant,  au  plus  pressé! 

S'occupant  enfin  de  M.  Deprat  toujours  évanoui,  il  se  rap- 
procha du  canapé. 


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79S  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Rebtez  près  de  lui,  repriHl,  je  cours  chercher... 
Gomme  il  se  précipitait  pour  sortir,  il  se  heurta  presque  à 

Gilberte,  qui  entrait  en  hâte,  venant  du  vestibule.  Elle  éUit 
vètùe  d'un  saut  de  lit  très  simple  et  très  décent. 

•-^  J'ai  entendu,  dit^elle,  des  coups  frappés  à  une  porte, 
un  appel.  J'ai  vite  descendu  l'esoi^ier.  Ta  porte^  mère,  était 
ouverte... 

A  ce  moment,  elle  vit  Deprat,  qui  commençait  seulement  à 
reprendre  connaissance  et  n'avait  pas  encore  bougé. 

—  Père  évanoui  !  s'écria-t-elle.  Mort  peut-être  ! 

—  Mais  non!  protesta  M"*  Deprat.  Une  syncope...  et  telle 
que  le  docteur  avait  prévu  qu'il  pourrait  s'en  produire  une  avant 
peu  :  j'avais  été  prévenue,  ce  soir  même.  Cours  chercher  un 
flacon  de  vinaigre  :  tu  en  trouveras  un  sur  ma  tahie  de  toi- 
lette... En  même  temps,  tu  sonneras.  Vite! 

Pendant  que  Gilberte  sortait  en  courant,  Maxence  s'était  de 
nouveau  approché  de  Deprat,  qu'il  regardait  avec  attention. 

—  Il  va  revenir  à  lui  sans  aide,  prononça  le  jeune  homme 
du  ton  calme  d'un  médecin  qui  émet  un  diagnostic.  Mais  la 
présence  de  M"'  Gilberte  sera  peut-être  une  complication 
fâcheuse...  Outre  qu'il  faut  compter  avec  l'émotion  nouvelle  qui 
en  pourra  résulter  pour  son  père,  que  va-t-on  lui  dire,  à  elle? 
Que  va-t-elle  supposer?  Et  d'abord,  que  dira  votre  mari  lui- 
même  quand  il  sortira  de  son  évanouissement?  Peut^lre  y  aurait- 
il  lieu  de  s'en  inquiéter  pour  prévoir  et  prévenir  les  difficultés... 

—  Comment  prévoir  ce  qui  ne  dépend  que  de  lui?  Mais 
j'entends  Gilberte... 

—  Voici,  fit  la  jeune  fille  en  remettant  à  sa  mère  un  flacon. 
Comment  va-t-il?  J'ai  sonné  :  on  vient. 

M"*  Deprat,  ayant  frotté  les  tempes  de  son  mari  avec  un 
mouchoir  imbibé  de  vinaigre,  put  déclarer^resque  aussitôt  : 

—  La  syncope  a  pris  fin. 

—  J'ai  eu  un  étourdissement,  murmura  Deprat  en  se  redres- 
sant sur  le  canapé. 

-^  Un  peu  plus  que  cela,  mon  ami  I  Mais,  fort  heureusese- 
ment,  c'est  passé... 

Elle  se  retourna  vers  la  femme  de  chambre,  qui  venait  d'entrer. 

—  Ah!  continua-t-eile,  voici  Victorine,  que  j'ai  fait  sonner 
par  Gilberte.  Victorine,  Monsieur,  qui  s'est  trouvé  souffrant 
peu  de  temps  après  son  départ,  a  voulu  rentrer  seul  à  pied  et  a 


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tE  <}Rl«F   SBCREt.  799 

eu  tout  à  ITieure,  en  arrivant  ici,  -un  évanonissetnent.  Qu'cm 
attelle  immédiatement  et  qu'on  aille  cherc(ber  le<lo<^iKir  Terrier, 
qui  reviendra  dwis  la  voiture... 

—  Madame  veut-elle  que  François  saute  sur  sa  bicyolette 
pour  aller  prévenir  le  docteur,  qui,  comme  cela,  pourra  être 
tout  prêt  à  partir  quand  la  voiture  arrivera? 

—  Très  bonne  idée  !  Allez  vite,  et  qu'on  fasse  conmie  vous 
venez  de  dire,  n'est^^e  pas? 


—  Que  m'esfr-il  arrivé?  demanda  Deprat  en  se  paissant  leê 
mcdns  sur  le  visage. 

Il  était  maintenant  confortablement  accoté  à  une  pite  de 
coussins.  Sa  femme  lui  répondit  d'un  (on  très  douit  ^. 

—  Vous  avez  eu,  mon  ami,  un  malaise  violent,  conséquenfce 
toute  naturelle  de  celui  qui  vous  a  pris  sur  la  route,  et  vous 
avez  perdu  connaissance.  Alons,  j'ai  appelé...  On  est  venu,  et  j'ai 
envoyé  chercher  le  docteur,  qui  sera  ici  avant  une  heure.  Voilai 

Deprat,  sans  voir  sa  Rite,  qui  se  tenait  près  de  lui,  mais  un 
peu  en  arrière  du  canapé,  articula  avec  effort  : 

—  C'est  vrai...  Je  me  souviens...  Ahl  oui,  une  discussion 
pénible  à  propos... 

M"*  Deprat  l'interrompit,  pour  lui  dire  en  désignant  sa  fille  : 

—  Mon  ami,  Gilberte  est  là,  près  de  vous. 

Deprat  tourna  la  tète  et  sourit  à  la  jeune  fille,  tout  en  lui 
faisant  signe  d'approcher. 

—  Précisément,  c'était  à  propos  de  toi,  ma  chère  petite... 

—  Vous  n'allez  pas  vous  fatiguer  inutilement!  hasarda 
M"*  Deprat. 

Mais  son  mari,  alors,  se  levant  : 

—  Permettez  !  déclara-t-il,  je  me  sens  tout  à  fait  remis  d'un 
malaise  insignifiant... 

Hais  il  chancela  un  peu,  dès  qu'il  voulut  se  mettre  en  mouve- 
ment. Maxence,  qui  était  resté  à  l'écart,  s'avança  pour  le  soutenir. 

—  Ah!  c'est  vous,  Hibert...  Je  suis  bien  aise... 
Il  le  regarda  fixement  et  reprit  : 

—  Oui,  je  suis  bien  aise  que  vous  soyez  là.  C'était  aussi  à 
propos  de  vous,  tout  justement... 

—  A  propos  de  moi?  fit  Maxence  avec  quelque  embarras.  Une 


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■'-'^^,« 


800  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

discussion  pénible  h  propos  de  moi?  Mais  ne  croyez- vous  pas?... 
Son  regard,  involontairement,  s'était  dirigé  vers  Gilberte. 

—  Il  n'y  a  rien  que  Gilberte  ne  puisse  entendre,  dit  résolu- 
ment Deprat. 

Et  il  poursuivit,  s'adressant  h  sa  fille  : 

—  Oui,  ma  chère  enfant,  j'ai  eu  avec  ta  mère  une  discussion 
quant  au  rôle  qu'il  lui  a  plu  de  jouer  auprès  de  Maxence  en  le 
détournant  d'un  projet  gui  lui  était  cher  et  qui  avait  mon  assen- 
timent. Rentré  ici  à  l'improviste,  par  suite  d'une  brusque  indis- 
position, j'y  ai  trouvé  Maxence  suppliant  ta  mère  de  ne  pas  être 
plus  longtemps  hostile  à  son  désir  de  t'épouser.  Il  venait  de  lui 
avouer  la  profondeur  du  sentiment  que  tu  lui  as  inspiré... 

Gilberte  regarda  Maxence  avec  un  étonnement  sincère.  Ses 
clairs  yeux  gris  de  lin,  francs  et  volontiers  rieurs,  semblaient 
interroger  un  peu  ironiquement  le  jeune  homme  et  lui  dire: 
«  Quel  intérêt,  mon  camarade,  pouviez-vous  bien  avoir  à  vous 
découvrir  une  profonde  passion  pour  moi?  » 

—  Je  ne  savais  pas,  finit-elle  par  murmurer,  que  M.  Hibert 
fût  si  épris  de  ma  personne. 

—  Je  le  savais,  moi,  afKrma  Deprat.  Par  délicatesse,  il  ne 
voulait  pas  t'exprimer  directement  ses  espérances,  avant  d'avoir 
obtenu  que  ta  mère  se  joignit  à  moi  pour  les  encourager.  J'igno- 
rais, en  revanche,  que  l'opposition  de  ta  mère  eût  pris  le  carac- 
tère d'un  veto  désobligeant,  et  je  l'ignorerais  encore  sans  ma 
brusque  intrusion  dans  son  entretien  avec  Maxence.  Je  lui  ai 
donc  demandé  les  raisons  d'une  hostilité  si  peu  justifiée...  Nous 
avons  échangé  quelques  paroles  un  peu  aigres,  qui,  par  suite  de 
mon  état  nerveux,  ont  déterminé  chez  moi  un  nouveau  malaise... 
Mais  c'est  passé,  je  ne  m*en  ressens  pas  du  tout,  je  n'y  pense 
plus...  Et  je  désire  vider,  séance  tenante,  cette  question,  qui  a  fini 
par  m'irriter,  je  l'avoue.  Écoute-moi  donc.  Hibert,  ici  présent, 
Hibert  que  tu  connais  depuis  longtemps,  et  qui  est  pour  moi 
un  collaborateur  précieux,  vient  de  te  demander  en  mariage, 
formellement,  cette  fois,  à  ta  mère  et  à  moi  :  es-tu  bien  décidée 
à  repousser  sa  demande? 

—  Il  me  semblait,  fit  observer  très  simplement  et  très  dou- 
cement la  jeune  fille,  que  tu  avais  paru,  mon  cher  père,  sinon 
te  rendre  à  mes  raisons,  du  moins  en  vouloir  ajourner  la  dis- 
cussion. 

—  C'est  vrai.  Et  jamais  je  ne  prétendrai  t'imposer  une  union 


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LE   GRIEF   SECRET.  801 

qui  te  déplaise^  fût-ce  avec  Maxence,  que  j'estime  et  que  j'aime... 
Mais,  d'une  part,  j'ignorais  que  ses  sentimens  pour  toi  eussent  ce 
caractère  de  passion  sérieuse  et  obstinée  qui  m'a  été  révélé  tout 
à  l'heure;  et,  d'autre  part,  je  me  souviens  det'avoir  entendu  dire, 
parlant  à  moi-même,  il  y  a  de  cela  bien  peu  de  temps,  quelques 
heures  à  peine,  que  tu  ne  pensais  aucun  mal  de  celui  que  tu 
appelais,  en  riant,  mon  candidat...  N'as-tu  pas  même  ajouté 
que  tu  n'aimais  pas  encore  fort  sérieusement...  l'autre  candidat? 

—  Soit!  Mais  j'ai  laissé  voir,  —  M,  Hibert  me  pardonnera  de 
le  dire  franchement  devant  lui,  —  j'ai  laissé  voir  une  préférence 
pour  M.  d'Âuticourt.  Peut-être,  au  surplus,  les  intentions  de 
M.  Hibert  n'étaient-elles  pas  assez  accusées  pour  m'obliger  à  le 
considérer  conmie  un  fiancé...  éventuel. 

—  C'est  précisément  pour  cela  qu'il  y  a  lieu  de  réfléchir, 
riposta  Deprat  avec  empressement,  avant  de  répondre  par  un 
refus  définitif  à  de  chaleureuses  instances  émanant  de  mon  col- 
laborateur préféré,  presque  un  fils  d'adoption  pour  moi.  J'étais 
en  train  de  dire  cela  à  ta  mère,  cela  et  quelques  autres  choses,' 
lorsque  j'ai  eu  cette  ridicule  défaillance.  J'étais  surtout  en  train 
de  lui  marquer  mon  étonnement  et  mon  mécontentement  de  la 
voir  si  partiale,  si  injuste  envers  Maxence. 

—  Si  je  n'ai  pas  cru  devoir  encourager  les  idées  matrimo- 
niales de  M.  Hibert,  intervint  M"'  Deprat,  c'est  que  celles  de 
Gilberte  ne  concordaient  pas  avec  les  siennes:  rien  de  plus.  Car 
vous  savez  fort  bien,  mon  ami,  que  je  n'ai  jamais  ni  marchandé, 
ni  dissimulé  une  sympathie  dont  vous  m'aviez  donné  l'exemple. 
Quant  aux  paroles  un  peu  vives  qui  ont  pu  m'échapper,  êtes- vous 
sûr  de  ne  pas  les  avoir  provoquées  par  votre  insistance  à  vouloir 
m'arracher  une  intercession  que  réprouve  mon  sentiment  mater- 
nel, puisque  je  ne  saurais  avoir,  dans  la  circonstance,  d'autre 
souci  que  le  bonheur  de  ma  fille  ? 

— Mon  père  insistait  auprès  de  toi,  maman,  demanda  Gilberte, 
de  plus  en  plus  étonnée,  pour  te  faire  employer  ton  influence 
en  faveur  de  M.  Hibert? 

—  Oui,  répondit  nerveusement  M"*  Deprat. 

—  Voilà  qui  me  parait  singulier,  père!  fit  la  jeune  fille  sur 
un  ton  de  reproche.  Tout  à  fait  singulier  même,  après  l'espèce 
de  concession  que  tu  étais  disposé  à  me  faire  I  II  fallait  me  dire, 
dès  le  principe,  que  tu  prenais  ce  mariage  si  étrangement  à 
cœur. 

TOMBXXXYII.  —  4907.  51 


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802  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

—  Tu  le  savais,  remarqua  Deprat,  mais  ta  mère  surtout 
savait!  Et  j'aurais  aimé  que,  tout  à.  l'heure,  elle  eût  Tair  de  s'ei 
souvenir  davantage  pour  répondre  aux  instances  qui  lui  étaient 
adressées.  .Mais  voilà  qui  est  affaire  entre  elle  et  moi...  Quant 
à  toi,  je  comprends  que  tu  consultes  surtout  ton  cœur,  et  que  ni 
ma  déception  personnelle,  ni  môme  celle  de  ce  brave  garçon  ne 
puissent  t'empèchèr  de  suivre  ton  inclination,  si  elle  est  décidé* 
ment  assez  impérieuse  pour  prévaloir  contre  les  conseib  que  ma 
voix  amie  a  tenté  de  te  faire  entendre.  Allons!  il  est  fort  tard: 
je  vais  me  mettre  au  lit,  en  attendant  ce  bon  Terrier,  dont  on 
aurait  bien  dû  respecter  le  sommeil!...  Bonsoir! 

Il  se  dirigeait  vers  la  porte,  d'un  pas  encore  incertain  :  M**  De- 
prat  s'avança  vers  lui,  comme  pour  lui  offrir  son  aide.  Mais  il 
l'arrêta  du  geste,  —  du  regard  surtout,  —  d'un  regard  si  chargé 
de  rancune  que  Gilberte,  toute  songeuse  depuis  quelque  instans/ 
en  fut  douloureusement  impressionnée  :  elle  venait  de  com- 
prendre qu'un  dissentiment  très  grave  s'était  produit  entre  sod 
père  et  sa  mère,  à  son  sujet,  sans  aucun  doute. 

Et,  sans  bien  se  rendre  compte  de  ce  qu'elle  allait  faire,  elle 
se  plaça  entre  son  père  et  la  porte  :  elle  ne  voulait  pas  que  ses 
parensse  séparassent  pour  la  nuit,  après  une  scène  aussi  pénible, 
et  dont,  involontairement,  elle  avait  fourni  le  prétexte. 

—  Père,  murmura-t-elle,  je  t'ai  dit,  en  effet,  mais  peut-être 
n'y  ai-je  pas  assez  insisté,  que,  bien  loin  d'avoir  de  l'hostilité, 
ou  même  des  préventions,  contre  Maxence  Hibert,  j'éprouvais 
pour  lui  des  sentimens  d'excellente  camaraderie...  Ces  sentimens, 
mon  Dieu,  auraient  pu  se  transformer,  sans  doute,  en  d'autres, 
plus  conformes  à  tes  souhaits,  si...  si  l'on  m'avait  témoigné  des 
intentions  plus  claires.  Enfin,  j'ai  un  si  grand  désir  de  ne  pas 
te  faire  de  peine,  de  n'en  faire  à  personne  ici  que,  peut-être... 

Sentant  qu'elle  ne  sortirait  pas  d'une  phrase  qui,  d'ailleurs, 
lui  coûtait  à.  prononcer,  elle  tendit  brusquement  la  main  à 
Maxence  en  lui  disant  : 

—  Aidez-moi  donc  ! 

Elle  était  touchante  et  exquise,  en  son  embarras  si  sincère  et 
si  profondément,  si  mélancoliquement  senti. 

Le  jeune  homme,  alors,  avec  une  effusion  mêlée  de  quelque 
gêne,  s'écria  en  baisant  la  main  qu'on  lui  tendait: 

—  Âh  !  mademoiselle,  que  je  vou^  suis  reconnaissant! 
M°*  Deprat,  suffoquée,  prononça  tout  bas  : 


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LE  GRIBF   SBGRET.  803 

-^  Voilà  du  nouveau  !  Tu  n'y  penses  pas,  Gilberte? 

—  Si  fait,  mère,  je  viens  d'y  penser. 

Quant  à  Deprat,  après  un  regard  de  gratitude  à  ^  flUe,  it  lui 
prit  le  bras  et,  ayant  salué  sa  f^nme  d'une  inclinati6n  de  tête  : 

—  Bonne  nuit  !  dit-il  à  Maxence. 

Puis  il  sortit,  se  faisant  accompagner  par  Gilberte  jusqu'à  sa 
chambre. 

—  Nouô  voilà  bien  embarqués!  s'écria  M**  Deprat  dès' que 
les  pas  se  furent  éloignés.  Et  votre  habile  diversion  vient  d'<J> 
tenir  un  succès  vraiment  un  peu  trop  complu  ! 

—  Qu'aurais- je  pu  trouver  de  mieux  ?  demanda  Maxence  d'un 
ton  modeste.  Et  ne  fallait-il  pas  donner  le  change,  à  tout  prix? 

—  Non,  pas  &  ce  prix*là!  Car  enfin,  si  Gilberte,  voyant  son 
père  malade  et  très  désireux  de  cette  union,  allait  s'y  résigner 
tout  de  bon!  Elle  serait  même  capable  de  s'y  obstiner,  à  pré- 
sent 1...  Et  vous,  comment  vous  y  prendre  désormais  pour  battre 
en  retraite? 

—  Nous  tâcherons  de  trouver  un  moyen.  Ce  ne  sera  pas 
commode,  par  exemple! 

—  Évidemment!  Mais  aussi,  quel  besoin  de  feindre  cette 
passion  pour  Gilberte  I 

—  J'avais  à  expliquer  ma  présence  à  vos  pieds. 

<*-^  Eh!  mieux  eût  valu,  peutrètre,  la  moins  bien  justifier! 

—  Vous  ne  songez  pas  à  l'esclandre,  ni  aux  complications 
domestiques,  familiales,  qui  en  fussent  très  probablement 
résultées  ! 

—  Je  songe  à  celles  qui  vont  très  certainement  résulter  de 
votre  trop  ingénieui  mensonge...  Mais,  bah  I  je  saurai  brouiller 
les  voies,  de  telle  sorte  qu'il  ne  soit  bientôt  plus  question  de  ce 
projet  déconcertant.  * 

—  Prenez  garde  !  La  situation  est  délicate,  difficile  môme, 
par  suite  de  la  défiance,  maintenant!  éveillée,  de  M.  Deprat. 
Vous  pourrez  vous  heurter,  dorâiavant,  aux  volontés  combinées 
du  père  et  de  la  fille,  et  vous  fâcher  avec  votre  mari  sans  avoir 
raison  de  son  entêtement. 

—  N'importe!  En  dernier  recours,  j'aurai  quelque  chose  à 
lui  dire.  Et,  plutôt  que  de  laisser  une  situation  si  fausse  et  pour 
moi  si  intenahle  se  prolonger  pendant  un  temps  indéterminé,  je 
le  lui  dirai!...  Quelque  chose  qui  l'amènera  jpeut-étre  à  montrer 
moins  de  parti  pris  dans  cette  questinn  du  mariage  de  Gilberte. 


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804  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Quoi  donc?  demanda  Maxence  avec  Taccent  d'une  curio- 
sité intense. 

Mais  M""*  Deprat,  la  voix  sombrée,  se  contenta  de  répondre: 

—  C'est  affaire  entre  lui  et  moi. 


VI 

Dans  le  boudoir  Louis  XVI  qui  séparait  les  chambres  respec- 
tives des  maîtres  de  la  maison  et  qui  avait  été  Empire,  lui  aussi, 
avant  que  la  mode  en  eût  décrété  la  transformation,  Gilberte 
achevait  d'écrire  une  lettre  pour  son  père,  lequel  venait  seule- 
ment de  se  lever.  La  jeune  fille  était  seule  et,  par  la  porte-fenttre, 
ouverte,  comme  un  peu  plus  loin  celles  de  la  bibliothèque,  la 
tiédeur  d'un  bel  après-midi  d'été  apportait  la  caresse  embaumée 
des  orangers  voisins.  Il  y  avait  comme  des  promesses  de  gaieté 
dans  ce  clair  et  élégant  décor  ;  mais  les  traits  gracieux  de  l'unique 
personnage  qui  eût  pu  l'animer  n'en  demeuraient  ^pas  moins 
n^élancoliques. 

—  Bonjour,  mignonne!  On  entre  donc  toujours  ici  comme 
dans  un  moulin  ? 

—  Oui.  Avec  père,  c'est  la  consigne,  vous  savez,  parrain: les 
fenêtres  ouvertes  partout! 

—  Parce  qu'il  a  souvent  un  peu  d'oppression,  fit  Terrier  en 
embrassant  sa  filleule.  Ah  çà  !  comment  va-t-il  aujourdliui?... 
Je  l'ai  laissé  très  calme,  vers  trois  heures  du  malin,  lui  ayant 
défendu  tout  bavardage  même  avec  moi  :  il  voulait  me  raconta 
une  foule  de  choses...  Et,  depuis  cette  nuit,  rien? 

—  Non.  Il  va  bien...  ou  plutôt  mieux.  Car,  dites-moi,  par- 
rain, il  a  quelque  maladie  organique,  n'est-ce  pas?  Sans  cela, 
l'indisposition  de  cette  nuit  ne  s'expliquerait  guère... 

'—  Bah  1  vous  en  avez  décidé  ainsi,  madame  la  doctoresse? 
Mais  non,  ma  petite  Gilberte,  rien  de  grave,  je  puis  t'en  donner 
l'assurance.  Je  t'en  donne  ma  parole,  là  !  Foi  de  Gilbert  Terrier! 

—  Votre  parole  de  parrain  ?  ou  votre  parole  de  médecin? 

—  Ma  parole  de  médecin. 

—  Vaut-elle  mieux  que  l'autre,  après  tout?  Les  médecins  ne 
doivent-ils  pas  mentir  encore  plus  souvent  que  le  commun  des 
mortels?.  Moi,  j'ai  bien  vu,  cette  nuit,  que,  sous  l'indisposition 
passagère,  il  y  avait  un  mal  permanent.* 

—  Ah  !  vous  avez  vu  ça,  mam'zelle?  Eh  bien  !  vous  ne  vous 


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LE  GRIEF  SECRET.  805 

êtes  trompée  qu'à  moitié.  Il  y  a  bien  quelque  chose  de  perma- 
nent dans  le  cas  paternel,  mais  ce  quelque  chose-là  est  une  dia- 
thèse,  plutôt  qu'une  maladie  proprement  dite. 

—  Et...  on  n'en  meurt  pas,  des  diathèses? 

—  Non,  tant  qu'elles  ne  changent  pas  de  nom  pour  vous 
tuer.  Et  il  faut,  en  général,  une  imprudence  ou  une  circonstance 
fâcheuse. 

—  La  circonstance  fâcheuse  a  dû  être  bien  près  de  se  pro- 
duire, la  nuit  dernière,  hein?  En6n,  j'ai  compris  à  temps  qu'il 
y  avait  nécessité  d'épargner  à  père  les  contrariétés  vives.  Et 
j'ai  agi  en  conséquenee. 

—  Bah  !  Qu'est-ce  que  tu  as  fait,  sans  indiscrétion? 

—  Vous  le  saurez,  un  jour  ou  l'autre,  parrain...  Et  même, 
tenez  !  je  vous  le  dirai  tout  de  suite,  si  vous  êtes  sûr  de  guérir 
papa.  Pouvez-vous  le  faire? 

—  Que  tu  es  enfant!  Crois-tu  qu'on  guérisse  les  gens? 
Mais  si  on  les  guérissait,  petite  malheureuse,  ils  en  mourraient  ! 
Pour  guérir  un  malade,  ce  qui  s'appelle  guérir,  pour  supprimer 
le  mal  enfin,  il  faudrait  produire  une  réaction  tellement  violente 
que  l'organisme  éclaterait  comme  éclate  un  vase  trop  fragile 
dans  une  expérience  de  laboratoire. 

—  C'est  vrai,  vous  ne  pouvez  rien  ou  pas  grand'chose  ! 

—  Nous  pouvons  reconnaître  la  nature  du  mal...  quand  il 
veut  bien  ne  pas  jouer  à  cache-cache  avec  nous  ou  que  nous 
sommes  plus  malins  que  lui.  Et  nous  pouvons  aussi  prescrire 
un  régime,  une  hygiène  appropriée  à  l'état  du  malade:  c'est 
quelque  chose  I  Maintenant,  dis-moi,  petite  Gilberte... 

—  Chut  I  j'entends  un  visiteur  qui  parlemente  avec  François. . . 
Gérard  d'Auticourt,  en  tenue,  botté  de  cuir  verni  et  ganté  de 

peau  blanche,  le  stick  en  main,  parut  bientôt  sur  le  seuil  de  la 
porte-fenètre,  où  l'avait  conduit  le  domestique,  qui  déjà  s'éloignait. 
C'était  un  gentil  garçon  que  ce  lieutenant  de  hussards,  et 
moins  insignifiant  qu'il  n'avait  plu  àMaxence  de  le  dépeindre. 
Sa  physionomie  était  franche  et  aimable,  sans  grande  beauté, 
mais  portant  l'empreinte  d'une  nature  élevée;  sa  tournure  avait 
de  la  distinction  :  l'ensemble,  de  la  race. 

—  Je  me  suis  permis,  mademoiselle,  de  vous  apporter,  en 
passant... 

«  Il  passe  souvent  sur  la  grand'route,  celui-là  !  se  dit  le  doc- 
teur, et  à  vingt-cinq  kilomètres  de  chez  lui  I  » 


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806  REVUB  DES  DBUX  BfONDES. 

Le  bldnd  hussard,  après  avoir  salué,  tirait  des  enveloppies  di 
sou  ddmàii. 

—  Je  me  suis  permis,  reprit-il,  d'apporter  &  madame  votre 
mère  et  à  vous  ded  cartes  d'invitation  pour  le  carrousel... 

Gilberte  prit  les  cartes  avec  un  sourire  un  peu  triste  et 
répondit: 

—  Je  vous  remercie,  monsieur  d'Auticourt,  msis  nous  sê 
pourrons  sans  doute  pas  en  profiter,  mon  père  étant  fort  souf- 
frant... 

—  Mais  non,  mais  non  !  fit  le  docteur  en  intervenant.  Tn 
exagères,  Gilberte.  Rien  ne  s'opposera... 

—  Oh!  pardon r  je  sais  que  papa  serait  mécontent... 

—  Pourtant,  hasarda  Gérard  interdit,  il  me  seinl^le  que 
M.  Deprat  m'a  lui-même  autorisé... 

—  Oui,  interrompit  Gilberte  d'une  voix  qui  voulait  61» 
ferme,  mais  j'ai  compris  que  c'était  pour  ne  pas  me  priver  d'une 
distraction  dont  il  eût  préféré  me  voir  m'abstenirl  II  ne  faut  plus 
Ml  parler.  D'ailleurs,  quelque  chose  de  nouveau  s'est  prodiit 
dans  ma  vie.  Un  peu  plus  tard,  je  m'en  exptiquerai  nettemeii 
avec  Vous.  Pour  l'instant,  permettez-^moi  de  m'ai  tenir  à  cette 
constatation  :  il  y  a  du  nouveau  ici. 

—  Je  m'en  aperçois  !  déclara  le  jeune  officier  avec  une  amer- 
tume mal  dissimulée.  Mais  je  n'ai  qu'à  m'incliner,  mademoi- 
selle :  vous  avez  le  droit  de  changer  d'idées...  et  de  sentimens. 
Oh  !  je  sais  que  le  mot  est  exceésif  dans  le  cas  présent,  car  j'ét^ 
tout  juste  autorisé  à  espérer  qu'une  sympathie  banale  se  métah 
morphoserait,  quelque  jour,  en  un  attachement  plus  sérieux. 
Mais  si  rien  ne  m'autorise  à  parler  de  vos  sentimens,  il  ne  me 
sera  pas  interdit,  je  pense,  de  rappeler,  en  pjrésence  du  docteur 
Terrier,  votre  parrain,  que  les  miens  se  sont  révélés  dans  la 
limite  ot  mon  respect  pour  vous  leur  a  permis'  de  se  manifester. 
Or,  il  n'est  pas  en  mon  pouvoir  de  les  modifier  au  gré  des  cir- 
constances. Je  resterai  donc,  mademoiselle  Gilberte,  entière- 
ment à  vos  ordres  ;  et  si  jamais  il  vous  plaisait  de  faire  appel  à 
mon  dévouement...  à  mon  affection,  oserai- je  dire,  vous  me  trou- 
veriez tout  prêt,  comme  je  l'étais  hier,  à  vous  consacrer  ma  vie. 
Très  émue,  Gilberte  tendit  ses  deux  mains. 

—  Si  je  vous  ai  un  peu  chagriné,  fit-elle,  pardonnez-moi!  Et 
dites-vous  que  le  devoir,  qui  se  révèle  à  nous  quelquefois  bien 
inopinément,  n'est  pas  volontiers  d'accord  avec  notre  penchant. 


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XX  GRIÉ»   SBCHET.  807 

—  Voilà  une  parole  qui  me  console  un  peu...  Je  ne  vous 
demande  pas  vos  secrets,  mademoiselle  Gilberte,  mais  Je  vous 
remercie  de  m'avoir  laissé  pressentir  qu'un  regret  pourrait  bien 
se  cacher  sous  yos  résolutions  nouvelles...  Au  revoir,  j'espère! 
Docteur,  je  vous  salue...  Ahl  mademoiselle,  je  vous  laisse  ces 
cartes,  puisqu'elles  vous  étaient  destinées  :  vous  en  ferez  l'usage 
qu'il  vous  plaira. 

Quand  le  jeune  homme  fut  sorti,  après ,  avoir  déposé  Iqs 
cartes  sur  un  guéridon,  le  docteur  s'écria  : 

—  Ah  çà  !  <[ae  signifie  ?  Tu  congédies  le  prétendant  de  ton 
ehoix,  celui  pour  qui  tu  m'as  fait  dépenser  mon  éloquence 
auprès  de  ton  père  l  Je  n'y  comprends  rien.  Voyons  1  que  s'est-il 
passé  ?  Que  se  passe-t-il  ? 

—  Ne  m'interrogez  pas  trop,  parrain  !  D'abord,  je  serais  en 
peine  de  vous  fournir  des  détails  précis  et  une  explication  cir- 
constanciée. Ce  que  j'ai  parfaitement  compris,  par  exemple, 
c'estqu'une  scène  d'une  réelle,  d'une  exceptionnelle  gravité  entre 
mon  père  et  ma  mère  avait  dû  précéder,  sinon  provoquer  la 
syncope. que  vou$  savez.  Et  il  ne  m'était  pas  permis  de  douter, 
que  le  désir  maAifesté  par  Maxence  Hibert  de  m'épouser  n'en 
eût  été  la  cause  directe.  Sur  ces  entrefaites,  n'ai-je  pas  appris, 
par  un  mot  échappé  à  maman,  que  vous  aviez  prévu  la  possibi- 
lité d'une  crise  résultant  d'un  état  de  santé  déjà  ancien  chez  mon 
père  ?  Alors,  il  m'a  jparu  que  mon  devoir  était  de  donner  à  ce 
pauvre  père  une  satisfaction  immédiate.  Puisque  mon  mariage 
avec  Maxence  lui  tient  tant  au  cœur,  puisque  je  n'ai,  en  somme, 
aucune  antipathie  à  l'endroit  de  Maxence,  puisque  l'autre  projet 
était  à  peine  né,  j'épouserai  Maxence,  voilà  tout  I 

—  Et  ton  père  a  cru  devoir  accepter  ton  sacrifice  ? 

—  Oh  !  sacrifice  !  Le  mot  est  un  peu  gros  ! 

—  Disons  :  ton  changement  d'orientation. 

—  Il  m'a  semblé  qu'il  en  était  heureux  et  reconnaissant. 

—  Et  ta  mère?  Elle  a  souscrit  à  l'arrangement? 

—  Pas  précisément.  Mais  vous  pensez  bien  qu'une  discus* 
sion  sur  les  chances  respectives  de  mes  prétendans  ne  pouvait 
se  prolonger  beaucoup  dans  la  circonstance... 

—  C'est  juste!  Nous  verrons  la  suite.  Tiens!  voici  ton  père. 
Deprat  venait  de  paraître  à  la  porte  de  sa  chambre. 

—  Oh  !  mais,  tu  es  superbe,  aujourd'hui  1  fit  le  médecin. 

—  Je  me   porte    à   merveille.   Ayant  dépêché,  ce  matin, 


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pétat^'^^Aas  tïio^  ^^'^^  ^  .,  exposé  i^  «^ 


^«^«^  *'  "àe  *o*^  ^°^  vJ  Becouss"*  --  ... 


^Vlosoçl»^*  tsuçÇO^^V?  peut  fe^te  V^    ^^x\^'' 
pas  ^     A„,\ieuTe8  «^  ^\eP.  ^^"^^  ^p  ctoï»»^' 

Deçtat- 


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LE   GRIEF   SECRET.  809 

y  a  tout  avantage  k  pouvoir  se  repentir  et  se  purifier  avant  1à 
mort,  au  lieu  d'être  surpris  en  pleine  détresse  morale  peut-ètfé. 

—  Enfin,  reprit  Terrier,  si  pareil  accident  t'arrivait,  je 
parle  de  l'accident  matériel,  on  croiraijt  pouvoir  dire  sur  l-heure 
de  quoi  tu  es  mort,  tandis  que  si  la  chose  m'advenaii,  à  moi, 
par  exemple,  le  confrère  qui  serait  appelé  à  constater  mon  trépas 
courrait  grand  risque  de  bafouiller  déplorablement  :  nul  n'ayant 
jamais  eu  à  m'ausculter  vivant,  mort,  il  serait  peut-être  un  peu 
tard.  Et  néanmoins,  comme  il  y  a  des  modes  médicales,  non 
seulement  pour  soigner  les  gens,  mais  pour  les  faire  mourir,  on 
dirait  que  je  suis  mort,  moi  aussi,  d'une  angine  de  poitrine. 

—  C'est  de  cela  que  je  suis  menacé,  hein? 

—  Tu  en  es  menacé...  au  moins  par  la  terminologie  médicale 
en  vogue,  car  tu  n'as  eu  aucune  crise  nettement  caractérisée, 
jusqu'à  présent.  Au  temps  de  notre  jeunesse,  tout  homme  qui 
succombait  de  façon  un  peu  brusque  mourait  de  la  rupture  d'un 
anévrisme;  maintenant,  il  est  victime  d'une  angine  de  poitrine 
presque  invariablement  :  ceci  n'est  pas  toujours  plus  vrai  que 
n'était  cela...  Mais  le  nom  ne  changeant  rien  au  résultat,  l'essen- 
tiel est  de  ne  pas  le  provoquer  intempestivement,  ce  résultat  en 
général  peu  désiré...  par  le  patient,  tout  au  moins. 

—  Tu  ne  pèches  pas  par  excès  de  solennité  dans  le  dia- 
gnostic, ni  dans  le  pronostic,  fit  remarquer  Deprat  avec  un 
sourire  involontaire. 

—  Je  ne  vais  pas  pontifier  pour  toi,  tu  comprends!  Ce 
n'est  pas  que  je  renonce  au  pontificat  :  il  est  infiniment  plus 
commode  d'avoir  aff'aire  à  des  croyans  qu'à  dès  raisonneurs  ;  et 
la  plupart  de  nos  cliens  ne  nous  écouteraient  pas,  s'ils  ne  nous 
croyaient  détenteurs  d'une  science  absconse  et  d'un  pouvoir 
mystérieux.  Mais,  avec  toi,  ce  qui  m'importe  uniquement,  c'est 
que  tu  ne  te  méprennes  point  sur  ma  pensée  :  je  veux  que  tu 
saches  bien  que  je  ne  te  considère  ni  comme  indemne  de  tout 
risque,  ni  comme  condamné  sans  appel.  Cela  dit,  je  t'autorise 
à  me  parler  de  ce  qui  te  tourmente. 

L'avocat  se  recueillit  un  instant,  puis  prononça  : 

—  Je  t'ai  dit,  à  peu  près,  dans  quelles  circonstances,  et  dans 
quelle  posture  déprécative  j'avais  surpris  Maxence  auprès  de  ma 
femme  et  comment  il  s'en  était  expliqué  avec  moi,  en  un  bel 
élan  de  franchise...  ou  de  cynisme.  Mais  tu  ne  m'as  laissé  le 
loisir  de  te  dire  ni  l'attitude,  fort  diflérentei  que  ma  femme  a 


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81D  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

prise  en  face  de  moi,  attitude  belliqueuse,  hérissée^  pleine  de 
défi,  de  haine  aussi,  peut-être,  ni  la  gentille  intervention  de 
Gilberte.,. 

—  Sur  ce  point,  je  suis  édifié,  interjeta  le  docteur...  EUe- 
môme,  ici  même,  tout  à  Theure,  m'a  renseigné.  Et  le  hasard  a 
voulu  que  M.  d'Auticourt  arrivftt  juste  à  point,  pendant  que  je 
causais  avec  elle,  pour  recevoir  son  congé...  ou  quelque  chose 
d'équivalent.  Ah  çàl  dis*moi,  tu  ne  vas  pas  accepter  qu'elle  se 
sacrifie?  Elle  te  croit  plus  dangereusement  atteint  que  lu  ne  l'es; 
et,  ayant  compris  que  la  mésintelligence  survenue,  à  son  sujet, 
entre  ta  femme  et  toi  avait  été  la  cause  déterminante  de  ton 
indisposition,  elle  a  vdulu  supprimer  tout  prétexte  de  discorde 
en  paraissant  se  rallier,  de  son  plein  gré,  à  ta  manière  de  voir. 
Mais  ne  va  pas  t'y  tromper  :  son  militaire  lui  tient  au  cœur. 

—  Sois  tranquille  :  le  bonheur  de  Gilberte  ne  s'impose  pas 
moins  à  ma  sollicitude  qu'à  la  tienne.  Cette,  enfant  ne  repré- 
sente-t-elle  pas  à  mes  yeux  tout  ce  qui,  peut-être,  va  survivre  d'os 
long  passé  familial?  Mais,  j'avais  besoin  et  j'ai  encore  besoin  de 
feindre  l'obstination  dans  le  sens  d'un  mariage  avec  Maxence  t 
c'est  pour  moi  le  seul  moyen  de  savoir  la  vérité,  en  réduisant 
ma  femme  et  son  complice,  si  complice  il  y  a»  aux  aveux  tardifs 
où  aux  compromissions  abjectes.  C'est  une  épreuve,  rien  de 
plus.  Mais  cette  épreuve  est  nécessaire... 

—  Prends  garde  !  Dans  le  désarroi  où  de  telles  alternatives 
risquent  de  jeter  des  consciences  troublées,  ce  que  tu  appelles 
une  compromission  abjecte  peut  apparaître  comme  l'unique 
issue  pour  sortir  de  l'impasse  où  l'on  prétend  vous  tenir  acculé. 

Deprat  regarda  son  ami  et  lui  dit  en  appuyant  sur  les  mots  : 

—  Toi,  Terrier,  tu  en  sais  plus  long  que  moi  I  Tu  sais  que 
ma  femme  est  coupable  ! 

—  Allons,  bon  I  protesta  le  docteur.  Mais  que  diable  veux-ta 
que  je  sache  outre  ce  que  tu  m'as  appris  toi-môme?  Tu  as  vu  mon 
trouble,  mon  ahurissement  quand  tu  m'as  fait,  hier,  tes  premières 
confidences,  après  plus  de  vingt  années  de  dissimulation. 

—  Soit!  tu  ne  savais  rien,  tune  sais  rien  encore  de  précis... 
Mais  avoue-moi,  du  moins,  que  ta  clairvoyance  avait,  cette  fois, 
devancé  la  mienne...  Avoue-moi  que  tu  avais  jugé  ma  femme 
capable  de  me  trahir  avec  Maxence... 

—  Je  ne  saurais  t'a  vouer  pareille  chose,  déclara  Terrier  en 
se  défendant  non  sans  quelque  gêne.  Mais  ce  que  je  puis  te  con* 


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Il  .uà 


tE  GRIEF   SECI^ET.  811 

fesaer,  en  revanche,  c'est  que  je  n'ai  jamais  éprouvé  une  sym- 
pathie exagérée  pour  le  jeune  Hibert.  Je  me  défie  de  ce  garçon, 
qui  est  toujours  pr6t  à  s'accommoder  de  tout.  Tu  me  diras  que 
c'est  une  qualité.  Une  qualité  pratique,  soit!  Mais  ce  n'est  point 
une  vertu.  Et  quand  on  y  joint  un  peu  d'hypocrisie...  Ohj  ne 
proteste  pas  :  il  est  hypocrite,  sous  ses  dehors  de  bon  garçon 
robuste  et  bien  équilibré.  Car  enfin,  ici,  nous  le  voyons  plein 
d'orthodoxie,  pour  te  plaire,  tandis  qu'ailleurs.  Tiens!  Lanrîère^ 
par  exemple.  Ta  connu  libre  penseur  et  modéré^ient  épris  de 
morale  sur  les  bancs  de  l'École  de  droit.  Or,  je  veux  bien  qu'on 
soit  libre  penseur  comme  moi,  ou  catholique  comme  toi;  mais 
je  n'admets  pas  qu'on  soit  tantôt  l'un,  tantôt  l'autre,  selon  qu'on 
obéit  à.  ses  convictions  ou  qu'on  s'inquiète  de  ses  intérêts.  Bref,  le 
jeune  Maxence  est  un  peu  trop  de  l'école  des  gens  qui  prennent 
leur  bien...  leur  bien-être,  au  moins,  partout  où  ils  le  trouvent. 
Deprat  avait  laissé  parler  son  ami,  sans  paraître  l'entendre, 
absorbé  qu'il  était  par  sa  songerie.  Il  murmura  :     . 

—  Dire  qu'il  me  faudra  peut-être,  tout  &  l'heure,  renier  cetta 
affection  avec  une  autre  !  Mais  que  ne  me  faudra-t-il  pas  renicor 
si  le  doute,  dont  je  sens  s'appesantir  sur  moi  l'angoisse,  doit  m 
changer  bientôt  en  douloureuse  certitude  !  Que  restera-t-il  de  ce 
qui  a  fait  la  dignité  de  ma  vie,  si  je  ne  suis  plus  qu'un  mari 
trompé,  berné  comme  tant  d'autres,  et  par  un  ami  très  cher  qui 
fut  et  qui  est  encore  mon  obligé  ?. . .  Quelle  misère  et  quelle  honte  ! 

—  Mais,  risqua  Terrier,  ne  pourrais-tu  attendre,  pour  te 
désoler  et  t'agiter  ainsi,  la  confirmation  de  tes  soupçons? 
Voyons  !  puisque  rien  n'est  prouvé  ! 

—  Tout  le  sera,  je  le  sens,  articula  Deprat  d'un  ton  lent  et 
découragé.  La  résistance  de  ma  femme  était  désespérée:  les 
paroles  qu'elle  m'a  jetées  au  visage  respiraient  la  haine...  la 
haine  I  "Comprends-tu  ?  De  la  haine  pour  moi  qui  l'ai  tant  aimée, 
qui  l'aime  encore  tant  !  Quelle  amertume  est-ce  là  !  Et  quel  ca- 
Kce,  maintenant,  s'approche  de  moi  !  C'est  l'épreuve  entre  toutes 
redoutée,  que  je  sens  venir,  celle  où  j'ai  peur  que  tout  ne 
sombre  :  bonheur,  honneur  et  foi.  N'importe  !  il  me  faut  une 
preuve  formelle  :  l'aveu...  Je  saurai  bien  le  leur  arracher  ! 

Henry  Rabussoh. 
{La  dernière  partie  du  prochain  numéro.) 


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LES 

IDÉES  D'ANTONIO  FOGAZZARO 


Mon  œuvre  tout  entière  trempe  par  ses  racines  dans  une  conception  dv 
monde  et  de  la  vie  dont  mon  être  est  pénétré.  Depuis  mes  essais  littéraires 
jusqu'il  mes  essais  philosophiques,  depuis  mon  premier  poème  jusqu'à  mon 
dernier  roman,  tout  ce  qui  est  sorti  de  ma  plume  est  fortement  coloré,  je 
puis  bien  le  dire,  du  sang  de  mon  cœur,  où  des  idées  lentement,  longue- 
ment élaborées  par  la  pensée,  par  l'étude,  par  la  vie,  ont  pénétré  peu  i 
peu,  ont  fondu  dans  mes  amours,  les  ont  rendues  raisonnables  et  en  sont 
doTenues  passionnées.  L'âge  et  le  malheur,  en  amoindrissant  &  mes  yeux  le 
prix  de  tout  le  reste,  n'ont  fait  qu'accroître  mon  dé?ouement  pour  elles  et 
lui  donner  le  caractère  d'un  devoir  absolu.  Elles  tiennent  étroitement  à  des 
vérités  si  hautes  au-dessus  de  moi,  si  inébranlables  en  elles-mêmes  et  dans 
mon  esprit,  qu'après  leur  avoir  consacré  mon  œuvre  d'écrivain»  je  sois 
heureux  et  fier  de  me  dire  à  leur  égard  un  utile  serviteur. 

Telles  sont  les  paroles  admirables,  et  dont  on  ne  saurait  trop 
presser  le  sens,  par  lesquelles,  dans  une  conférence  qu'il  était  déjà 
venu  faire  à  Paris  en  1898,  Antonio  Fogazzaro  caractérisait  lui- 
même  le  lien  qui  unit  son  œuvre  à  sa  vie.  En  des  termes  plus 
concis  et  moins  étudiés,  mais  avec  cet  accent  à  la  fois  modeste 
et  passionnément  convaincu  qui  lui  donne  un  charme  si  atta- 
chant, il  me  redisait  un  jour  :  «  Je  peux  bien  affirmer  que  tout 
ce  que  j'ai  écrit  sort  du  plus  profond  de  mon  &me.  »  Être 
l'homme  de  son  œuvre  et  développer  progressivement  dans  cette 
œuvre  les  idées  qu'on  a  pensées  et  celles  qu'on  a  vécues  ;  agir 
pour  réaliser  toutes  ses  convictions  et  n'écrire  que  pour  continuer 
de  mieux  agir,  ce  sont  là  assurément  des  phénomènes  singuliers 
et  comme  un  paradoxe:  et  c'est  là  cependant  tout  Fogazzaro. 
Poète,  philosophe,  orateur,  romancier,  —  romancier  surtout,  — 


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LES   IDÉES   d'aNTONIO   FOGAZZARO  813 

Antonio  Fogazzaro  a  produit  déjà  une  œuvre  considérable;  il  est 
Tun  des  écrivains  les  plus  lus  du  monde  entier  et,  je  crois  bien, 
le  plus  chèrement  goûté  des  Italiens;  il  s'est  essayé  en  des  genres 
assez  divers  et  il  a  adopté  des  formes  multiples;  mais,  à  travers 
cette  diversité  et  cette  multiplicité,  une  pensée  unique  se  déve- 
.  loppe,  un  môme  souffle  passe,  une  seule  ftme  vibre  et  palpite. 
C'est  bien  tout  Tètre  de  l'auteur  qui  s'exprime,  car  le.dévelop^ 
pement  logique  de  son  intelligence,  la  fougue  de  sa  passion 
s'oriententi  sous  la  direction  d'une  volonté  inflexible  et   con- 
sciente, vers  le  même  but  nettement  perçu  et  ardemment  désiré. 
En  une  harmonie  souveraine  et  douce,  la  pensée,  l'œuvre  et  la  vie 
se  coordonnent  et  se  concertent,  s'avancent  et  se  perfectionnent. 
Sons  quelle  inspiration  commune  ?  Il  n'est  pas  besoin  d'avoir 
beaucoup  fréquenté  Fogazzaro  pour  le  sentir.  L'esprit  qui  agite 
cette  masse  cohér^te  des  actions,  des  idées  et  des  rêves,  c'est 
l'amour  de  ce  qui  monte,  de  ce  qui  grandit  et  de  ce  qui  s'élève, 
l'élan  vers  les  hauteurs,  Vascension,  au  sens  le  plus  pur  et  le  plus 
immatériel  du  mot,  au  sens  de  ce  verset  que  Fogazzaro  a  mis 
conmie  épigraphe  en  tête  de  son  seul  ouvrage  de  philosophie  : 
Disposuit  ascensiones  in  corde  suo!  Toute  la  philosophie,  toute 
la  morale,  toute  la  religion  de  l'auteur  des  Ascensioni  Umane  se 
résument  en  ce  mot;  et  si  l'on  étudie  méthodiquement  sa  pensée 
dans  la  suite  chronologique  de  ses  ouvrages,  on  la  voit  aussi 
s'élever  progressivement  et  s'épurer  à  la  flamme  vive  de  l'amour, 
depuis  les  incertitudes  inquiètes  de  ilfa/omdra  jusqu'aux  sommets 
lumineux  et  sereins  de  //  Sanlo. 

I 

Avant  de  faire  cette  étude  sur  les  héros  de  ses  romans,  il 
est  bon  de  s'arrêter  aux  formules  théoriques  qu'Antonio  Fogaz- 
zaro lui-même  a  pu  en  donner.  Si  ce  sont,  en  effet,  les  recoins 
les  plus  chers  et  les  plus  intimes  de  son  ftme  qu'il  a  scrutés 
derrière  le  voile  un  peu  mystérieux  et  protecteur  de  ses  œmTes 
d'imagination  et  de  ses  personnages  fictifs,  il  ne  s'est  cependant 
pas  dérobé  au  devoir  de  livrer  ouvertement  sa  pensée,  en  par- 
lant en  son  nom,  sans  symboles  et  sans  figures.  C'est  ce  qu'il  a 
fait  notamment  dans  une  série  de  discours  et  d'articles  réunis, 
les  uns  dans  le  volume  Discorsi,  et  les  autres  dans  les  Ascensioni 
Umane. 


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614  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

On  voit  alors  qu'il  a  une  philosophie  et  une  philoeop 
systématique.  Il  est  évolutionniste.  Chose  bien  caractéristiqu 
il  n'est  pas  arrivé  à  cette  doctrine  par  la  réflexion  méthodique  et 
elle  ne  lui  a  pas  été  imposée  de  l'extérieur  par  un  enseignement 
plus  ou  moins  oppressif  :  ce  fut  tout  de  suite  un  évolutionniste 
d'instinct.  Sa  nature,  rationnellement  consciente  du  rôle  de  li 
matière  et  attirée  cependant  vers  la  région  du  pur  esprit,  n'i 
trouvé  son  équilibre  que  dans  un  système  qui  les  reliait  l'onei 
l'autre  par  une  chaîne  ininterrompue,  qui  faisait  procéder  Tone 
de  l'autre,  qui  acheminait  l'une  vers  l'autre.  Il  cherchait  xm 
théorie  qui  permit  non  pas  d'expliquer  une  simple  juxtaposition, 
mais  de  faire  logiquement  sortir  l'esprit  de  la  matière  et  de  faire 
historiquement  monter  la  matière  vers  l'esprit.  Une  chose  ce- 
pendant empêchait  Fogazzaro  de  donner  à  l'évolutionnisme  nne 
adhésion  complète  :  c'est  que,  profondément  croyant,  il  craignait 
de  reconnaître  un  antagonisme  irréductible  entre  la  foi  dont  il 
*tait  sûr  et  la  philosophie  qu'il  entrevoyait  encore  indistincte* 
ment.  Cependant,  son  instinct  ne  cédait  pas.  Il  percevait  à  la  fois 
en  lui  et  les  luttes  confuses  de  toutes  les  vies  matérielles  qm 
s'étaient  acheminées  jusqu'à  sa  nature  d'homme,  et  le  sentiment 
d'un  germe  de  vie  supérieure;  il  était  le  résultat  d'un  prt^rts 
successif  et  Torigine  d'une  ascension  nouvelle  ;  il  sentait  surtout, 
avec  toute  la  vivacité  d'une  ime  profondément  attachée  au  bien, 
qu'il  pouvait  devenir,  selon  sa  volonté,  l'instrument  plus  on 
moins  actif  du  progrès,  et  qu'il  dépendait  de  lui  d'accélérer  pins 
ou  moins  l'ascension.  Un  jour,  un  livre  du  professeur  américain 
Joseph  Le  Conte  vint  lui  apporter  la  conciliation  que  son  esprit 
cherchait  si  ardemment.  L'étincelle  jaillit  et  de  la  lumière  qu'elle 
produisit  son  âme  tout  entière  fut  éclairée.  Voici  en  quels  termes 
enthousiastes  il  nous  raconte  lui-même  ce  moment  solennel: 

Je  me  rappelle  encore  avec  quelle  émotion  et  quelle  surprise,  tout 
jeune  encore,  j'ai  senti  pour  la  première  fols  se  rôv^er  brusquement  à  ma 
pensée  la  beauté  sensible  du  bien  supérieur  aux  sens,  du  bien  purement 
moral.  Cette  fois,  tandis  que  je  lisais  dans  Touvrage  de  Le  Conte  les  cha- 
pitres où  il  aborde  le  problème  religieux  et  que  j'y  déoouvrais  peu  4  pm 
progressivement,  la  trame  et  l'objet  du  raisonnement,  une  surprise  sem- 
blable s'emparait  de  moi,  mon  cœur  battait  à  ooups  précipités  comme  à 
l'approche  d'une  révélation  nouvelle.  Les  idées  suggérées  par  le  livre  se  dé* 
roulaient,  se  réalisaient  rapidement  dans  mon  esprit  ;  et  voici  que,  sur  le 
déclin  de  ma  vie,  une  beauté  sensible  du  vrai  supérieur  aux  sens,  du  mi 
purement  intellectuel,  montait  et  se  révélait  pour  la  première  foie  à  aoB 


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LES   IDÉES   d'aNTONIO   FOGÀZZÂRO.  'SiZ 

âme.  Elle  n'aTait  pas  menti,  la  voix  Ûdèle  et  toujours  entekidtie  qui  parlait 
en  moi;  non  seulement  il  n*y  avait  pas  antagonisme  entre  Évolution. et 
Création,  mais  Timage  du  Créateur  se  rapprochait  de  moi,  elle,  grandissait 
prodigieusement  dans  mon  esprit;  j'en  éprouvais  pour  lui  un  respect  nou- 
veau, et,  en  môme  temps,  un  eflfroi  semblable  à  celui  qu'on  éprouve  en 
appliquant  ToBil  à  Toculaire  d'un  télescope  et  en  découvrant  tout  à  coup 
dans  le  miroir,  tout  proche  et  énorme,  Tastre  que,  peu  de  temps  aupara- 
vant, on  regardait  à  rœil^nu  dans  le  ciel. 

La  crépuscule  tomba  et  m'interrompit  au  milieu  de  mon  travail  avant 
que  j'eusse  fini  ma  lecture.  J'abandonnai  mon  livre,  je  me  mis  à  une  fenêtre 
qui  domine  les  plaines  étendues  entre  les  Alpes  et  la  mer.  Dans  l'émotion 
religieuse  de  cette  heure,  en  contemplant  le  levant  obscur  et  profond,  en 
écoutant  les  murmures  et  les  bruissemens  de  la  nuit  qui  paraissaient 
d'humbles  paroles  vivantes,  toutes  pleines  du  même  sentiment  religieux, 
j'ai  éprouvé  le  plus  grand  encouragement  de  ma  vie  d'artiste  et  j'ai  ep 
même  temps  senti  le  besoin  de  rendre  témoignage  à  la  vérité  infinie  de  sa 
divine  lumière.  Je  lui  ai  rendu  ce  témoignage  ;  si  mon  esprit  et  si  le  temps 
me  le  permettent,  je  le  iui  rendrai  encore.  Je  sais  que  je  n'ai  rien  pu  et  que 
je  n'aurais  rien  pu  trouver  par  moi-même,  que  le  premier  secours  m'est 
venu  d'un  livre,  que  beaucoup  d'autres  livres  de  profonds  penseurs  m'ont 
ensuite  aidé,  que  mes  convictions  sont  partagées  par  beaucoup  d'autres 
personnes  plus  capables  que  moi  de  les  défendre.  Cependant,  aucune 
semence  ne  peut  dire  :  Je  ne  donnerai  pas  ma  tige  d'herbe,  je  ne  donnerai 
pas  mon  témoignage  de  vie  parce  que  je  ne  suis  ni  un  palmier  ni  une  rose, 
parce  que  je  ne  vivrai  qu'une  seule  saison,  n  y  a  une  loi  et  un  devoir  pour 
l'herbe  comme  pour  les  roses  et  les  palmiers  de  donner  son  témoignage  à 
la  vie  ;  il  7  a  une  loi  et  un  devoir  pour  les  esprits  les  plus  faibles  comme 
pour  les  plus  puissans  de  donner  leur  témoignage  au  vrai  :  et  tout  ce  qui 
obéit  à  une  loi,  tout  ce  qui  accomplit  un  devoir,  a  par  là  même  sa  dignité. 


Pourquoi  Fogazzaro  devait-il  sentir  en  lui  cette  affinité  pro* 
fonde  pour  la  théorie  darwinienne?  Pourquoi  avait-il  cet  ins- 
tinct impérieux  dont  la  satisfaction  s'épanche  en  élans  d'un  si 
maléfique  enthousiasme  ?  C'est  que  l'évolutionnisme  lui  appa- 
raît conune  la  doctrine  même  du  perfectionnement  indéfini; 
c'est  qu'il  signifie  justement  la  marche  à  travers  les  espaces  et 
les  mondes  de  toutes  les  forces  naturelles  vers  un  état  toujours 
supérieur  ;  c'est  que  l'ascension  continue  de  l'imparfait  vers  le 
parfait  devient  la  loi  même  de  la  nature.  Fogazzaro  n'admet  pas 
plus  la  création  totale  du  monde  dans  son  état  définitif  qu'une 
action  incohérente  de  forces  désordonnées.  Ce  qui  apaise  les  exi- 
gences de  son  esprit,  c'est  cette  procession  rythmée  des  mondes, 
parmi  des  myriades  de  siècles,  vers  la  vérité  totale  qui  est  aussi 
te  Bien  suprême  et  la  Beauté  infinie.  Gomme  il  l'a  perçu  en  lui. 


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816  REVUB  DBS   DEUX  MONDES. 

ce  frisson  dé  la  création  entière,  animée  du  souffle  divin  !  ATen- 
tendre  commenter  la  parole  de  saint  Paul,  In  ipso  vivimxis,  mo- 
vemuTy  et  sumus,  il  semble  parfois  qu'un  souffle  panthéistique 
le  saisit  et  qu'il  précipite  le  monde  vers  Tlnfini  parce  que  déjà  il 
le  sent  en  lui;  mais  ce  serait  mal  le  connaître.  Sans  doute,  il  ne 
veut  pas  d'un  évolutionnisme  uniquement  dirigé  par  des  forces 
externes;  il  a  consacré  de  longues  pages  à  déaM>ntref  que  le 
transformisme  ne  pouvait  se  -suffire  à  lui-mémç,  sans  Taide 
d'une  cause  interne,  et  que,  sans  cette  cause,  la  sélection  Data- 
relie  n'était  qu'un  mécanisme  inerte  ;  ces  démonstrations  sont 
même  le  pivot  de  son  système  de  conciliation  entre  le  dogme 
catholique  et  la  théorie  darwinienne;  mais  il  ne  répugne  pas 
moins  à  sa  pensée  de  voir  dans  cette  cause  interne  Dieu  lui- 
même,  puisque  aussi  bien  le  progrès  de  la  créature  n'a  de  raison 
d'être  que  son  ascension  vers  le  Créateur.  Dieu  est  intelligence  et 
volonté.  Il  a  créé  le  monde  et  il  a  mis  en  lui  une  force  vivante; 
cette  force  tend  vers  Celui  dont  elle  est  issue  ;  elle  est  obscuré- 
ment à  son  image,  et  à  mesure  qu'elle  se  rapproche  de  Loi,  elle 
en  reproduit  les  traits  avec  plus  de  fidélité.  Ainsi  croissent  dans 
le  monde,  à  mesure  que  passent  les  âges,  le  Bien,  la  Vérité  et  la 
Beauté. 

L'inorganique  est  devenu  organique;  l'organique  s'est  orga- 
nisé; la  vie  est  apparue,  puis  Tinstinct,  et  enfin  l'intelligence. 
Quand  la  matière  fut  assez  raffinée  et  assez  souple,  l'âme  lui  tut 
donnée,  et  pour  la  première  fois  sur  terre  on  vit  vraiment 
rimage  même  de  Dieu  !  Il  avait  créé;  ses  lois  avaient  agi; désor- 
mais l'homme  était  appelé  à  coopérera  l'œuvre  de  la  divinité. 
Voilà,  en  ses  grandes  lignes,  le  système  philosophique  de  Pogaz- 
zaro.  Il  ne  lui  a  pas  suffi  d'en  apercevoir  pour  lui-même  llla^ 
monie  possible  avec  sa  religion.  Son  âme  d'apôtre  se  tourmen- 
tait que  d'autres  âmes  pussent  se  détourner  de  la  religion  vers  la 
science  ou,  restant  fidèles  à  la  religion,  fermassent  les  yeux  à 
l'évidence  des  vérités  scientifiques.  Peut-être,  à  un  point  de  vue 
purement  philosophique,  aurait-il  pu  se  contenter  de  reposer  sa 
conscience  sur  le  caractère  décidément  hypothétique  de  la 
science  naturelle  ;  mais  il  lui  suffit  que  des  esprits  puissent  être 
troublés  pour  vouloir  leur  donner  de  la  lumière.  II  a  donc  tenu 
à  prouver  que  l'on  pouvait  être  en  même  temps  catholique  et 
évolutionniste.  11  l'a  fait  principalement  en  trois  discours  où  il 
recherche  l'opinion  des  Pères  et  des  écrivains  catholiques  et  où 


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LES  IDÉES   d'aNTONIÔ   FOGàZZARO.  817 

il  établit  d'abord  qu'elle  n'est  pas  substantiellement  contraire  à 
rhypothèse  darwinienne;  il  s'attache  ensuite  à  démontrer  que 
cette  hypothèse  ne  contrarie  pas  les  récits  bibliques;  enfin  il 
célèbre  l'harmonie  qui  lui  apparaît,  au  contraire,  entre  la  con- 
ception évoiutionniste  du  monde  et  la  conception  chrétienne. 
Il  faut  reconnaître  que  ces  démonstrations,  comme  toute  dé- 
monstration en  ces  matières,  n'ont  pas  la  rigueur  d'une  déduc- 
tion mathématique  :  il  semble  cependant  que  le  but  poursuivi 
par  Tauteur  soit  atteint  et  qu'après  la  lecture  de  ces  pages  nul 
esprit  ne  puisse  être  sérieusement  troublé  par  l'idée  d'un  anta- 
gonisme irréductible  entre  un  dogme  religieux  et  l'une  des  hypo- 
thèses les  plus  séduisantes  de  la  science.  Fogazzaro,  vraisem- 
blablement, n'en  cherchait  pas  plus.  Pour  lui-même,  il  lui  suffit 
que  l'hypothèse  soit  possible,  et  que  son  âme  de  poète  puisse  s'y 
épanouir  largement  I  Gomme  artiste  en  effet,  il  se  réjouit  de  voir 
le  monde  dominé  par  cette  loi  progressive,  et  l'idée  de  Dieu  lui 
paraît  en  être  merveilleusement  agrandie,  comme  si  nous  nous 
trouvions  subitement  admis  à  la  confidence  des  procédés  sublimes 
de  la  création. 

Ce  ne  sont  pas  seulement  les  besoins  généraux  de  son  &me 
que  Tévolutionnisme  assouvit  :  il  y  trouve  encore  l'explication 
satisfaisante  de  phénomènes  difficilement  pénétrables.  La  nature 
de  l'amour,  avant  tout,  lui  en  parait  singulièrement  éclaircie  : 
l'amour,  mystérieux  mélange  d'un  instinct  physique  et  d'une 
ardeur  spirituelle! 

D'après  Fogazzaro,  l'amour  tel  que  le  connaît  actuellement 
l'espèce  humaine  est  un  des  plus  clairs  produits  de  l'évolution. 
Il  procède  de  l'instinct  sexuel,  mais  il  n'est  pas  l'instinct  sexuel. 
Celui-ci  n'apparait  même  dans  la  nature  que  longtemps  après 
la  vie  organique;  il  est,  au  début,  purement  polygamique,  et 
puis  il  se  raffine  par  la  production  de  tendances  monogamiques; 
enfin,  l'amour  purement  monogamique  s'élabore  en  un  désir 
d'union  complète  et  éternelle.  Par  cet  élément  d'éternité  l'amour 
introduit  l'homme  dans  le  voisinage  immédiat  de  Dieu  :  et  c'est 
pourquoi  l'amour  est  un  sentiment  supérieur  à  tous  les  senti- 
mens.  Cependant,  cette  tendance  nouvelle,  même  chez  l'homme, 
n'est  pas  affranchie  des  élémens  antérieurs  et  de  la  nature  ins- 
tinctive. De  là  les  luttes  qui  déchirent  les  meilleurs  d'entre  les 
hommes  :  au  fond  d'eux  gronde  encore  la  bête  ancestrale  en 
proie  à  toutes  les  fureurs  de  l'instinct  qui  ne  distingue  pas,  et 
loue  xxxvii.  ~  1907.  52 


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818  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rintolligence  purifiante^  en  est  parfois  obscurcie  et  lassée.  Mais 
aussi,  nous  sentons  en  nous  comme  le  tressaillement  d'une  vie 
future  où  l'amour  s'épanouira  en  une  union  vraiment  étemelle, 
définitivement  iégagé,  cette  fois,  des  servitudes  de  l'animalité. 

L'évolutionnisme  donne  encore  à  Fogazzaro  le  sens  d'un  autre 
mystère,  l'existence  de  la  douleur  soùs  le  gouvernement  du  bieD. 
Il  le  lui  donne  d'une  façon  inattendue  et  où,  assurément,  il 
faut  reconnaître  la  pensée  catholique  plus  que  l'inspiration 
scientifique.  Le  résultat  dernier  de  son  système  est,  en  effet,  que 
la  création  entière  a  pour  fin  unique  et  suprême  la  glorification 
du  Créateur!  Ce  progrès  qui  est  donné  à  la  nature  comme  sa 
loi  interne  de  développement,  c'est  une  constante,  mais  incon- 
sciente glorification.  Le  moyen  pour  l'homme  d'agir  dans  le 
sens  des  lois  naturelles,  de  coopérer  à  l'action  créatrice,  et  par 
conséquent  son  devoir  essentiel,  c'est  de  glorifier  le  Seigneur! 
Notre  vie  n'ayant  d'autre  raison  d'être  ne  saurait  avoir  d'autre 
fin,  et  la  glorification  de  Dieu  par  nos  actes,  par  nos  paroles, 
par  notre  existence  tout  entière,  est  une  règle  morale  qui  s'im- 
pose au-dessus  de  toute  autre.  Par  là,  l'homme  que  la  douleur 
^.  abattu  peut  se  sentir  aussi  fort,  aussi  utile,  aussi  puissant 
qu'un  autre  :  qu'il  sache  seulement  se  résigner  avec  virilité  à  la 
Volonté  suprême,  et  qu'en  acceptant  sa  douleur  avec  cette  rési- 
gnation qui  n'est  que  de  l'espérance,  il  sache  chanter  le  Cantique 
de  l'amour  et  de  l'abandon. 

Il  ressort  enfin  de  toutes  ces  manifestations  diverses  de  la 
pensée  de  Fogazzaro  que  l'évolution  trace  à  chaque  homme  sa 
voie  dans  le  devoir  et  qu'elle  est  la  source  et  l'explication  du 
progrès  individuel  comme  du  progrès  des  mondes  et  de  celui  des 
espèces. 

Parallèle  à  la  marche  de  la  créature  vers  le  Créateur,  à  la 
marche  de  l'âme  vers  Dieu,  est  aussi  la  marche  de  l'intelligence 
vers  l'Idée.  La  théorie  de  la  connaissance  que  soutient  Fogaz- 
zaro est  une  succession  d'ascensions  de  l'esprit  vers  Dieu  et 
d'attirance  de  l'esprit  par  Dieu.  Il  en  a  d'ailleurs  emprunté  les 
grandes  lignes  à  Rosmini,  pour  lequel  il  affiche  une  grande  pré- 
dilection, et  auquel  il  a  consacré  plusieurs  écrits  importans.  A  ia 
base  de  la  connaissance  est  l'idée  d'être  :  notre  intelligence  y 
arrive  par  voie  d'intuition,  en  la  dégageant,  comme  essence  du 
raisonnement,  de  la  multiplicité  et  de  la  diversité  des  êtres 
réels  :  ainsi  les  jugemens  et  les  raisonnemens  de  la  pure  raison 


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...dm 


LES   IDÉES  d'aJNTONIO   FOGAZZARO.  819 

sont-ils  édifiés  sur  un  premier  acte  de  foi  en  l'Être  absolu.  Et 
c'est  là  un  acte  de  foi  purement  naturel,  mais  c'est  là  aussi, 
puisqull  nous  à  donné  l'Intelligence  et  puiscjue  les  êtres  sont 
Tombre  de  son  être,  une  première  révélation,  naturelle,  du  Créa- 
teur à  sa  créature.  Donc,  premier  stade  :  révélation  naturelle 
que  développe,  par  son  travail  propre,  l'intelligence  huitaine. 
Celle-ci,  ne  pouvant  par  elle-même  arriver  au  sommet  de  la 
connaissance,  une  seconde  révélation  intervient,  confiée  comme 
la  première  à  la  foi,  parce  que  l'essence  du  raisonnement  est 
seulement  de  déduire  d'une  vérité  une  autre  vérité.  Dans  cette 
seconde  révélation.  Dieu  se  fait  connaître  en  tant  que  réalité  et 
personne,  et  elle  est  nécessaire  parce  que  le  raisonnement  ne 
peut  arriver  qu'alla  conception  d'un  verbe  purement  idéal  et  non 
à  la  connaissance  du  Verbe,  Fils  de  Dieu.  Révélation  surna- 
turelle, celle-là,  et  que  l'homme  peut  repousser,  mais  qui,  comme 
la  première,  sert  de  base  pour  un  nouvel  élan  de  la  raison  : 
E  sulla  vert  ta  nuova  commersa  alla  fede^  la  razione  ascendel 
Et  sur  la  vérité  nouvelle  confiée  à  la  foi,  la  raison  s'élève! 
Ascension  de  l'homme  vers  Dieu,  attirance  de  l'homme  par 
Dieu,  grâce  à  une  double  action  extérieure  et  intérieure,  tel  est 
toujours  le  procédé  divin.  Et  qui  ne  voit  quelle  harmonie  eii 
résulte  entre  l'action  de  la  foi  et  celle  de  la  nature,  entre  la  reli- 
gion et  la  science  indispensables  l'une  à  l'autre,  se  servant  Tune 
à  l'autre  d'échelons  inextricablement  mêlés  et  escortant  l'âme  et 
l'esprit  de  l'homme  vers  le  Souverain  Bien  I  r 

II 

Fogazzaro  nous  a  livré,  dans  le  cadre  de  l'évolution,  sa  con- 
ception théorique  de  la  vie  et  du  monde  :  son  œuvre  va  main- 
tenant nous  représenter  ces  idées,  resplendissantes  d'efficace  et 
de  réalité!  La  suite  de  ses  romans  permet  d'en  accompagner 
chacune  dans  son  développement  progressif  et  leur  mise  en 
action  nous  amènera  à  en  mieux  mesurer  l'étendue  et  à  en  mieux 
pénétrer  la  profondeur.  Aussi  nest-il  pas  inutile  d'indiquer 
brièvement,  tout  d'abord,  quelles  sont  la  suite  chronologique  et 
la  trame  des  divers  ouvrages  de  notre  auteur  avant  d'en  recher- 
cher la  commune  substance. 

Antonio  Fogazzaro  est  né  en  1842  dans  cette  délicieuse  petite 
ville  de  Vicence  où  il  devait  tant  aimer  à  vivre  et  dans  laquelle 


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^20  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

s'harmonisent,  parmi  des  couleurs  exquises,  les  petites  rues 
moussues,  tortueuses  et  grimpantes,  et  les  spleqdides  basiliques 
paliadiennes.  Il  a  grandi  et  plus  tard  il  a  vécu  et  travaillé  à 
l'ombre  de  la  tour  qui  s'élève  au  cœur  même  de  la  cité  et  qui 
en  porte  Fftme  vers  les  cieux,  à  l'ombre  aussi  de  cette  tour  du 
Monte-Berico  qui  domine  les  âpres  et  verdoyantes'  campagnes 
de  sa*  prière  austère  et  sereine.  Dans  toute  l'œuvre  du  Poète, 
elles  s'élèvent,  la  tour  de  la  cité  et  la  tour  de  l'église  !  car  un 
commun  amour  les  a  unies  dans  son  cœur  et  il  n'a  jamais  pu 
séparer  le  culte  de  la  patrie  de  la  foi  en  sa  religion.  Mais  alors 
l'âme  de  la  Cité  était  en  deuil  !  L'étranger  la  tenait  encore 
captive.  Fogazzaro  fut  élevé  dans  un  milieu  pour  lequel  l'union 
à  l'Italie  était  la  souveraine  préoccupation.  Son  père  et  ses  amis 
conspiraient  contre  la  domination  autrichienne.  Même  son  p^ 
prit  par  deux  fois  les  armes  et  il  souffrit  l'exil  pour  l'amour  de  la 
patrie  désirée  ;  quand  la  délivrance  vint  enfin  réaliser  leur  rêve, 
il  accepta,  quoique  catholique  ardent,  de  siéger  comme  député 
du  royaume  italien  à  Florence  d'abord,  puis  à  Rome.  A  cette 
épocpie,  Antonio  n'avait  encore  rien  publié.  Après  des  études  très 
classiques,  mais  durant  lesquelles  l'amour  de  la  poésie  et  l'amour 
de  la  philosophie  s'étaient  très  rapidement  développés  en  loi,  il 
avait  fait  sans  goût  ses  études  de  droit,  et  son  esprit  errait  k 
travers  des  lectures  nombreuses  et  diverses,  sans  arriver  à  se 
fixer  ni  à  se  dominer.  Il  est  d'ailleurs  remarquable  que,  dans 
tous  ses  ouvrages,  ses  héros  ont,  entre  la  vingtième  et  la  tren- 
tième année,  une  période  de  luttes,  de  doutes,  d'angoisses, 
d'efforts  stériles  et  divergens,  de  crise  religieuse,  d'action  incer- 
taine :  c'est  après  trente  ans  seulement  que  s'orientent  leur  intel- 
ligence et  leur  volonté,  et  que  produit  leur  action.  Le  fait  est 
que  Fogazzaro  publia  son  premier  ouvrage,  Miranda,  à  trente- 
deux  ans,  en  1874. 

Miranda  est  un  poème.  Plus  qu'un  livre,  c'est  une  série 
d'impressions  et  de  tableaux  dans  un  cadre  très  simple.  Bn 
effet,  la  trame  en  est  élémentaire,  et  l'idée  sans  prétention  à 
l'originalité.  Toute  la  valeur  en  réside  dans  la  vie  profonde  des 
sentimens  ou  des  aperçus  sobrement  notés.  Une  toute  jeune  fille, 
qui  habite  dans  la  solitude  d'une  campagne,  s'éprend  d'un  très 
jeune  homme  qui  croit  aussi  l'aimer.  Le  jeune  homme  est  poète. 
11  repart  pour  la  ville,  et  l'image  à  laquellie  jusqu'alors  s'était 
attachée  sa  tendresse  inoccupée  s'efface  bientôt  dans  le  tour- 


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LES  IDÉES   d'aNTONIO   FOGAZZARO.  821 

billon  d'une  existence  appliquée  à  la  recherche  de  sensations 
nouvelles  el  parmi  d'autres  images,  plus  ardentes  et  moins  pures. 
A  cet  oubli  et  à  cette  déchéance  une  noble  raison  sert  d'excuse  : 
le  poète  se  doit  et  doit  à  sa  gloire  de  tout  connaître,  de  tout 
expérimenter  et  de  ne  jamais  se  rassasier.  Et  la  douce  vision 
qui  éclaira  Faube  de  sa  vie  aura,  avec  les  autres,  son  rôle  néces- 
saire et  bienfaisant,  à  la  condition  de  s'incliner,  comme  les 
autres  aussi,  devant  le  génie  égoïste  et  insouciant.  La  jeune  fille 
a  donné  toute  son  âme.  Elle  ne  saurait  la  reprendre.  Elle  vit 
d'abord  d'espoir,  et  le  jour  où  elle  acquiert  la  certitude  que  cet 
espoir  est  vain,  c'est  avec  l'espérance  sa  vie  même  qui  s'éteint 
progressivement.  Trop  tard,  le  poète  revient  :  celle  qu'il  a  trahie 
ne  peut  plus  supporter  l'excès  de  ce  bonheur  et  elle  meurt  de 
n'avoir  voulu  aimer  qu'une  fois. 

  ce  livre  simple  et  doux,  où,  dans  les  deux  cahiers  du  poète 
et  de  Miranda,  semble  s'exprimer  alternativement  la  même  âme, 
aux  heures  de  lutte  angoissée  et  aux  heures  d'idéale  certitude, 
succède  un  roman  d'intrigue  compliquée  d'action  romantique  et 
de  préoccupations  multiples.  Malombra.  Le  site  même  en  est 
sombre  et  confus.  C'est  un  château  isolé  et  rébarbatif  sur  lequel 
planent  des  légendes  d'horrible  vengeance  et  de  séquestration; 
un  vieux  gentilhomme  y  vit  à  l'abri  des  idées  modernes  comme 
des  contacts  mondains;  il  y  a  recueilli  une  de  ses  nièces  orphe- 
lines, d'esprit  exalté  et  morbide,  qui  se  console  par  là  lecture  des 
romans  français  et  par  une  correspondance  avec  l'auteur  inconnu 
d'un  livre  qui  traite  de  la  vie  future  et  de  la  survivance.  Ce 
jeune  auteur  vient  par  hasard  servir  de  secrétaire  au  gentilhomme, 
écrivain  â  ses  heures.  Un  autre  hasard  lui  fait  découvrir  que  la 
jeune  fille  est  sa  mystérieuse  correspondante  et,  surpris  pour 
elle  par  un  amour  violent  et  vil,  car  elle  le  méprise  et  l'humilie» 
il  en  vient,  un  jour,  à  glisser  â  son  oreille  le  pseudonyme  sous 
lequel  elle  lui  écrivait.  Or  elle  avait  choisi  comme  pseudonyme 
le  nom  d'une  folle  jadis  enfermée  dans  le  château  et  dont  eue  a 
retrouvé  dans  une  cachette  une  lettre  terrible  annonçant  qu'elle 
reviendra  sous  une  autre  forme  pour  se  venger  de  la  race  de 
ceux  qui  l'opprimèrent.  La  raison  de  la  jeune  fille  est  égarée  par 
ces  coïncidences.  Elle  s'imagine  qu'elle  est  la  victime  réincarnée 
pour  la  vengeance;  elle  voit  dans  l'amour  de  Conrad  Silla  la  re- 
viviscence de  l'amour  pour  lequel  la  malheureuse  folle  se  crut 
jadis  enfermée.   Elle  fait  mourir  son   oncle  de  frayeur  et  de 


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8S2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

colère,  et  elle  va  se  jeter  elle-même  au  fond  d'un  lac,  après  ave 
tué  Silla,  au  moment  où  celui-ci,  ressaisissant  sa  volonté,  i 
décidait  à  une  vie  de  travail  et  d'expiation  pour  mériter  l'amoi 
d'une,  pure  jeune  fille,  Edith  Stemègge.  Celle-ci  simple,  douce, 
modeste,  à  l'âme  ardemment  religieuse,  a  caché  son  amour  pour 
rester  auprès  de  son  père,  lui  faire  une  existence  heureuse  et  le 
ramener  à  Dieu;  mais  elle  sera  fidèle  à  celui  qu'elle  aima  et 
par  delà  la  mort  elle  se  donnera  toute  à  celui  qui  fut  «  inapte  à 
vivre.  » 

Chronologiquement  c'est  un  des  plus  célèbres  romans  dé 
Fogazzaro,  Daniel  Coriis,  qui  vient  ensuite  ;  mais  il  se  rattaché 
mieux  à  la  dernière  série  qui  s'offrira  à  notre  analyse.  Le  déli- 
cieux Mystère  du  Poète ^  au  contraire,  tient  encore  par  de  nom- 
breux liens  aux  débuts  surtout  poétiques  de  son  auteur.  Et 
pourtant,  tout  l'essentiel  de  ses  idées  s'y  montre  déjà  en  œuvre. 
Le  poète  vient  de  traverser  une  crise  de  faiblesse  morale  et 
d'inertie  intellectuelle.  Il  a  failli  céder  à  un  amour  médiocre  et 
coupable.  Dans  une  petite  station  de  montagne  il  refait  son  âme 
dans  l'intimité  de  la  nature,  et  voici  qu'un  soir  monte  vers  lui 
une  musicale  voix  de  femme  que  jadis  il  a  entendue  en  songé 
et  que  sans  hésitation  il  reconnaît  comme  un  appel  de  Dieu.  Il 
tente  tout  le  possible  pour  se  faire  aimer  dô  Violette  qtii  lui  est 
ainsi  révélée  ;  mais  celle-ci  a  été  brisée  par  un  amour  repoussé  A 
elle  s'est  fiancée,  par  raison,  en  le  lui  avouant,  à  un  placide  et 
sentimental  bourgeois  allemand.  Le  poète  triomphe  de  tous  les 
obstacles.  Les  fiançailles  de  raison  sont  rompues  et  la  destinée 
du  poète,  dont  il  est  sûr,  va  s'accomplir  :  Violette  lui  engage  sa 
vie.  Mais  elle  est  d'une  santé  délicate  et  compromise,  et  il  le 
sait  !  Que  lui  importent  les  limites  de  l'existence  terrestre!  Elle 
ji'est  qu'obstacle  et  que  commencement.  La  vraie  vie  s'épanouit 
quand  l'âme  se  dépouille  de  ses  entraves  matérielles.  Aussi  ne 
connaissent-ils  que  peu  de  temps  la  joie  de  s'être  enfin  retrouvés: 
le  soir  de  la  cérémonie  de  leur  mariage,  Violette  meurt  d'une 
affection  cardiaque  subitement  aggravée,  et  le  poète  se  retrouvé 
seul  en  ce  monde,  sans  qu'aucun,  même  parmi  les  siens,  ait 
connu  cette  brève  union.  Cependant,  leur  intimité  n'en  est  point 
brisée.  Leurs  deux  âmes  continuent  à  vivre  d'un  souffle  com- 
mun ;  le  poète  n'entreprend  rien  sans  remonter  à  cette  inspira- 
tion ;  il  sent  l'âme  qu'il  aima  toujours  proche  de  lui,  toujours 
prête  à  l'encourager,  toujours  prompte  à  le  fortifier;  il  vit  vrai- 


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LES  IDÉES  d'antonio  fogazsaro.  S23 

ment  en  communion  étroite  avec  elle  ;  elle  est  sa  vraie  conscience 
et  il  est  fort  de  son  amour. 

Daniel  Cortis  vit  plus  dans  la  réalité,  et  même  dans  une 
réalité  précise,  puisqu'il  est  député  au  Parlement  italien.  C'est  un 
jeune  catholique  ardemment  religieux,  épris  d'action  et  désireuî: 
de  progrès  social.  Il  a,  lui  aussi,  traversé  sa  crise  de  doutes  et 
d'angoisses  ;  mais  s'il  n'est  pas  bien  sûr  dç  voir  encore  claire- 
ment son  avenir  politique,  il  s'est  du  moins  rendu  maître  de  ses 
sens  et  de  sa  volonté,  et  une  idée  austère  du  devoir  domine  sa 
conduite.  Sans  défiance  et  sans  arrière-pensée,  il  livre  ses  con- 
fidences, ses  espoirs  et  ses  soucis  à  sa  cousine  Hélène  qu'il  a 
toujours  connue  et  qui  fut  son  amie  d'enfance;  mais  l'amie 
d'enfance  est  devenue  une  femme  ;  elle  a  épousé  un  joueur  iut- 
vétéré,  d'esprit  vulgaire  et  d'âme  grossière,  qui  révolte  toutes  ses 
finesses  et  froisse  toutes  ses  délicatesses.  Elle  aime  passionnément 
Cortis,  et  si  d'abord  elle  croit  comme  lui  que  leur  amour  ne  les 
unira  jamais  que  vertice  et  non  radice,  elle  se  sent  bientôt  glisser 
sans  force  sur  la  pente  de  la  passion  qui  aboutit  au  don  total  de 
soi.  Une  circonstance  imprévue,  —  une  congestion  qui  frappe 
Daniel  Cortis  à  la  tribune  de  la  Chambre,  —  les  oblige  à  de  fré- 
quentes rencontres,  à  une  complète  intimité,  lui  affaibli  par  la 
maladie,  elle  soudainement  contrainte  à  s'occuper  de  lui,  à  lui 
prodiguer  ses  soins,  à  lui  rendre  l'équilibre  intellectuel  et  moral, 
alors  qu'elle  n'avait  été  forte  contre  sa  passion  qu'à  condition  de 
s'éloigner  de  son  objet.  Des  intrigues  assez  compliquées  font 
qu'Hélène  est  amenée  à  choisir  enfin  entre  deux  solutions  :  ou 
quitter  l'Europe  avec  son  mari  qui  s'est  ruiné  au  jeu,  ou  le 
laisser  acculé  au  suicide  et  devenir  ainsi  libre  de  se  donner  légi- 
timement à  Daniel  Cortis.  Elle  part.  Elle  est  brisée,  prête  à 
céder  encore  si  d'un  mot  Cortis  la  rappelle;  mais  celui-ci  n'y 
songe  même  pas  et  ne  répond  à  son  désespoir  solliciteur  qu'en 
invoqufint  la  bonté  suprême  de  Dieu.  Et  tandis  qu'Hélène  part, 
sans  espérance  et  désormais  sans  vie,  Daniel  Cortis  se  remet 
fiévreusement  à  l'action,  pour  ses  idées,  pour  la  vérité,  pour 
Dieu,  songeant  qu'il  possède  l'âme  d'Hélène  et  qu'il  l'aura  tout 
entière  dans  l'éternité! 

C'est  la  religion  aussi  qui  domine  l'âme  de  François  dans  le 
Peiit  Monde  d'autrefois,  mais  autant  Daniel  Cortis  est  épris 
d'action,  autant  François  Maironi  s'abandonne  à  une  vie  facile, 
à  la  douceur  d'un  pays  merveilleux,  à  la  musique  et  aux  fleurs. 


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l 
824  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Le  cadre  du  Petit  Monde  â! autrefois  est  le  lac  de  Lugano,  ai 
Fogazzaro  a  ses  plus  chers  souvenirs.  Il  décrit  avec  complai- 
sance la  petite  maison  d'Oria  et  tous  ceux  que  son  enfance  y 
rencontra  jadis.  Sur  ce  cadre  deux  protagonistes  se  détachent: 
François,  orphelin,  a  épousé,  contre  le  consentement  de  sa 
grand*mère,  une  jeune  fille  sans  fortune,  Louise  Rigey,  qui  l'a 
séduit  par  sa  nature  droite  et  franche,  mais  qui  ne  partage  pas 
sa  foi  religieuse  et  ne  veut  incliner  sa  raison  devant  d'autre 
principe  que  la  vérité  démontrée,  et  régler  sa  conduite  sur 
d'autre  précepte  que  la  justice  rationnelle.  Ces  deux  états  d'esprit 
si  difiPérens  provoquent  des  froissemens,  des  paroles  cruelles, 
une  division  profonde.  Déshérité  par  sa  grand'mère,  aban- 
donnant par  générosité  une  fortune  à  laquelle  il  a  droit,  François 
hésite  à  quitter  sa  douce  et  oisive  existence  de  campagnard  pour 
aller  gagner  en  ville  de  quoi  faire  vivre  les  siens.  Il  s'y  résout 
enfin  et  part  après  une  âpre  discussion  avec  sa  femme,  durant 
laquelle  Tabime  s'élargit  encore  entre  leurs  âmes.  Il  laisse  une 
délicieuse  petite  fille  de  quatre  ans  qui  est  pour  Fogazzaro  Tocca- 
sion  de  tableaux  aussi  jolis  que  touchans,  la  petite  Maria,  dite 
Ombretta.  Or  un  jour  d'orage  et  de  tempête,  Ombretta  se  noie 
pendant  que  sa  mère  était  allée  crier  à  la  grand'mère  de  François 
sa  haine  et  son  mépris,  et  cet  affreux  malheur  arrache  de  son  âme 
les  derniers  vestiges  de  foi  et  de  religion.  Elle  maudit  et  nie  Dieu 
alternativement.  Sous  les  coups  de  la  douleur,  François  se 
relève  au  contraire  avec  énergie  et  noblesse  ;  il  bénit  Dieu  et  le 
loue,  et  son  âme,  faible  devant  les  petits  devoirs  quotidiens,  su> 
monte  la  catastrophe  où  sombre  la  morale  intellectuelle  de 
Louise.  A  ce  moment, l'insurrection  gronde  en  Piémont;  les  vo- 
lontaires italiens  s'arment  ;  François  va  partir  pour  enlever,  les 
armes  à  la  main,  la  liberté  de  sa  patrie,  et  conquise  enfin,  re- 
conquise plutôt  par  sa  grandeur  d'âme,  Louise  revient  à  lui, 
sort  de  sa  prostration  et  sent  de  nouveau  palpiter  en  elle  une  \>» 
qui  la  rattache  à  la  vie. 

Un  fils  est  né  :  nous  le  retrouvons  dans  le  Petit  Mmèt 
(Taujourdhuij  dont  il  est  le  principal  héros.  Pierre  Maironi  na 
pas  connu  ses  parens.  Son  père  a  succombé,  quelques  mois 
après  sa  naissance,  à  une  blessure  reçue  sur  les  champs  de 
bataille  de  l'indépendance  italienne,  et  sa  mère  est  morte  deux 
ans  plus  tard  ;  mais  il  sent  lutter  en  son  âme  les  deux  natures  si 
diverses  qu'ils  lui  ont  léguées  :  il  est  partagé  entre  Tintellec- 


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usa  IDÉES  d'antonio  fogazzaro.  825 

tualisme  raisonneur  de  Louise  Rigey  et  la  spontanéité  géné- 
reuse de  François  Maironi.  A  Theure  où  s'ouvre  le  roman,  ce 
conflit  en  est  arrivé  à  une  crise  aiguë  et  générale.  Pierre  a  été 
élevé  par  deux  parens  :  la  marquise  Scremin,  d'une  dévotion 
presque  outrée,  d'une  grande  sainteté,  inais  d'une  désolante  étroi- 
tesse  d'esprit  ;  le  marquis  Scremin,  son  mari,  très  religieux  lui 
aussi,  mais  d'une  ambition  démesurée  et  mesquine  et  d'un  carac- 
tère sans  grandeur»  Entre  eux  deux,  sa  jeunesse  s'est  écoulée 
austère  et  triste,  dévorée  d'ardeurs  mystiques  et  torturée'd'obscurs 
désirs  sensuels.  Rien  n'a  assouvi  son  esprit  ni  son  &me.  Il  a 
épousé,  avec  un  demi-consentement.  Élise,  la  fille  des  Scremin, 
mais  il  n'a  pas  su  éveiller  sa  nature  timide,  et  leurs  âmes  ne  se  sont 
pas  harmonisées.  Bientôt  d'ailleurs  elle  est  devenue  folle  et  tandis 
qu'elle  est  enfermée,  incurable,  dans  une  maison  de  santé,  Maironi 
sent  gronder  en  lui  les  appétits  de  l'instinct  et  s'ébranler  en  même 
temps  les  assises  de  sa  foi.  Cette  foi,  il  l'a  trop  reçue  toute  faite 
des  autres;  elle  n'est  pas  assez  son  œuvre;  aussi,  aux  premiers 
doutes,  la  trouve-t-il  superficielle  et  sans  racines  profondes.  Dans 
cet  état  de  trouble  et  de  déséquilibre,  il  rencontre,  malgré  lui, 
l'amour  d'une  femme  intelligente,  artiste,  sensible  et  cultivée, 
Jeanne  Dessalle,  qui  vit  séparée  d'un  mari  indigne.  Jeanne,  dé- 
daigneuse de  l'amour  sensuel,  donne  à  Pierre  toute  son  âme  et 
ne  lui  demande  que  son  âme  ;  mais  Pierre  vient  à  elle  avec  toute 
la  fougue  de  sa  nature  inassouvie  et,  quoiqu'il  s'estime  purifié 
par  son  amour  pour  une  nature  aussi  haute,  il  n'est  pas  maître 
de  limiter  sa  passion. 

Pourtant  elle  ne  domine  pas  tout  en  lui,  et  les  souvenirs  de 
ses  parens  se  réveillent  avec  le  souvenir  de  celle  qui  vit  encore 
et  à  qui  il  a  promis  fidélité  pour  la  vie.  La  lutte  n'en  devient 
que  plus  violente  et  tourbillonne  en  lui,  avec  des  alternatives 
d'enthousiasme  et  de  découragement.  Enfin,  un  soir  où  il  va 
décidément  céder  à  l'appel  des  sens  et  où  Jeanne,  qui  craint  de  le 
perdre,  s'est  laissée  aller  à  donner  son  consentement,  une  nou- 
velle inattendue  lui  parvient  :  sa  femme  a  retrouvé  la  raison,  mais 
elle  va  mourir.  Elle  meurt  en  effet  après  lui  avoir  demandé 
pardon  de  n'avoir  pas  su  le  comprendre,  et  lui  avoir  donné 
rendez-vous  auprès  du  Seigneur.  Violemment  ramené  à  la  vérité 
et  à  la  maîtrise  de  soi,  Pierre  entend  de  nouveau  en  lui  la 
claire  voix  de  Dieu  qui  lui  commande  de  mener  une  vie  utile  et 
sainte.  Il  part,  sans  que  personne  puisse  suivre  sa  trace. 


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826  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Nous  le  retrouvons  dans  II  Sanlo,  dans  ce  livre  qui  vient  Uw 
préoccuper  toute  la  presse  européenne  et  dont  la  traduction  a 
paru  ici  même.  Pierre  n'a  pas  embrassé  la  vie  religieuse  dont  il 
ne  se  sent  pas  digne  et  qui  ne  répond  pas  à  toutes  ses  aspirations. 
Il  s'est  retiré  au  couvent  de  Subiaco,  auprès  d'un  jeune  béné- 
dictin qui  est  son  directeur  spirituel  et  intellectuel  :  là  il  mène 
une  vie  de  travail  et  de  pénitence,  cultivant  le  sol  de  ses  mains, 
se  nourrissant  d'alimens  grossiers  et  passant  des  nuits  entières 
en  prière  ^r  la  montagne.  Parfois  ses  sens  s'émeuvent  encore; 
mais  cette  faiblesse  ne  lui  est  qu'une  raison  de  s'humilier  pins 
profondément  en  Dieu.  Il  est  désormais  tout  absorbé  par  l'idée 
qu'il  a  d'une  mission  divine  à  remplir  dans  l'Église  catholique, 
et  son  âme  est  si  purifiée  que  d'instinct  tous  le  nomment  le  Saint. 
Une  fois  seulement,  Jeanne  Dessalle  parvient  à  le  rejoindre,  et 
tout  ce  qu'elle  obtient,  c'est  un  geste  du  Saint  lui  montrant  le  mot 
Silentium  écrii  sur  la  paroi  d'un  sanctuaire.  Tordre  de  s'adonner 
aux  œuvres  de  charité  et  la  promesse  de  l'appeler  quand  son 
h^ure  sera  venue.  Chassé  de  Subiaco  par  un  supérieur  à  idées 
rétrogrades,  Pierre  Maironi,^  qui  est  devenu  Benedetto,  veut  ee 
retirer  dans  la  solitude  de  la  petite  ville  de  Yenne  ;  mais  sa  re- 
nommée de  sainteté  ly  poursuit  et  l'y  décèle.  La  foule  lui  de- 
mande chaque  jour  des  sermons  et  des  miracles,  et  il  lui  prêche 
le  renoncement,  l'amour  de  Dieu  et  la  pratique  des  grandes 
vertus  dans  les  petits  devoirs  quotidiens.  Yenne  devient,  malgré 
Benedetto,  un  véritable  lieu  de  pèlerinage  et  l'autorité  ecclésias- 
tique s'en  émeut.  C'est  à  Rome  enfin  que  Benedetto  se  rend,  à 
Rome  où  il  a  toujours  senti  que  sa  mission  devait  s'exercer,  et 
où,  après  avoir  dévoilé  à  des  incroyans  inquiets  Fâme  même  de 
l'Église  parfois  obscurcie  par  des  impuretés  et  des  scories 
humaines,  il  en  appelle  au  Père  commun,  au  Souverain  Pontife. 
Ce  n'est  pas  ici,  où  nous  ne  faisons  qu'analyser,  le  lieu  d'apprécier 
ce  qu'il  lui  dit  et  ce  qu'il  lui  demande.  Sa  mission  accomplie, 
Benedetto  n'a  plus  qu'à  mourir,  c'est-à-dire  à  s'en  aller  ^ivre  de 
la  vraie  vie  !  Épuisé  par  les  mortifications,  et  surtout  par  le  travail 
intense  de  sa  pensée  toujours  agissante,  il  meurt  en  effet  bientôt, 
léguant  à  ses  amis  l'enseignement  sublime  et  très  simple  de  ses 
dernières  paroles  et  surtout  l'enseignement  de  sa  vie  :  et  c'est  cet 
exemple  d'une  vie  sainte,  c'est-à-dire  abandonnée  à  l'amour  de  see 
frères  et  consacrée  d'une  façon  active  et  profonde  à  la  glorifica- 
tion du  Seigneur,  qui,  après  avoir  fait  l'édification  de  l'élite  et 


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LES   IPÉES  p'ÂPiTOrflO  FOGAZZÀRO.  827 

des  foules,  convertit  à  la  foi  catholique  Jeanne  Dessalle  appelée 
enfin  à  son  lit  de  mort  pour  y  baiser  l'image  du  divin,  Crucifié. 
Telle  est,  sans  parler  des  ouvrages  purement  pittoresques, 
des  Poèmes  et  des  Nouvelles  de  Fogazzaro,  la  suite  de  ses  œuvres 
les  plus  représentatives  ;  tel  est,  croyons-nous,  le  terrain  sur 
lecfuel  se  développe  d'une  façon  éclatante  |la  magnifique  floraison 
qu'anime  la  sève  vigoureuse  de  son  ftme.  Nous  allons  voir  ea 
développement  suivre  la  même  courbe  ascensionnelle  que  celui 
de  la  pure  théorie. 

III 

Malgré  son  âme  avant  tout  religieuse  et  malgré  «a  volonté 
d'accomplir  piu-  l'art  une  mission  morale,  —  et  nous  nous  c<mi^ 
vainerons  dans  la  suite  qu'il  faudrait  dire  à  cause  de  cette  &me 
et  à  cause  de  cette  volonté,  -^  le  romancier  a  fait  de  l'amour  le 
centre  de  toute  son  oeuvre  d'imagination.  C'est  l'amour  qui  do^ 
mine  dsjMi, Malombra,  comme  dans  le  Mystère  du  poète,  comme 
dans  Daniel  CortU  :  il  domine  même  la  trilogie  du  Petit  M(mde 
d autrefois,  du  Petit  Monde  d aujourd'hui  et  de  II  Santo,  Sans 
doute  cet  amour  est  bien  celui  que  nous  avons  ¥u  embelli  et 
justifié  par  Tévolutionnisme;  l'amour  qui  tend  à  affranehir 
iliomme  de  Tinstinct  pour  l'élever  jusqu'à  Dieu  en  passant  par 
la  passion  la  plus  ardente  ;  mais  ce  serait  une  grave  enreur  4fue 
de  le  considérer  comme  une  sorte  d'amour  cérébral  et  purement 
inteiiectuel,  ou  comme  un  mysticisme  étrange  et  malaein.  Les 
héros  de  Fogazzaro  connaissent  l'amour  qui  pr^àd  tout  l'être  et 
s^y  si:d>ordonne  toutes  choses,  qui  accapare  rinteiligenee,  les 
seA<amens  et  la  volonté,  qui  s'érige  en  mattre  unique,  non  par 
l'anéantisseBient  des  autres  {acuités,  mais  par  leur  absorption', 
ils  eonnaîss^it  l'amour  qui  magnifie  la  nature  et  qui  en  décuple 
les  forces,  celui  aussi  qui  fait  gémir,  pieurer  et  râler  dans  ia 
souffrance  ;  ils  ne  se  contentent  pas  de  raisonner  leur  sentiment, 
ils  sentent  profondément,  ik  vibrent,  ils  sont  pris  jusqu'en  leurs 
fibres  les  {dus  intimes,  ils  sont  emportés  par  la  passion.  Le 
poète  n'aime  pas  à  la  façon  de  Dante  ni  même  à  celle  de  Pé^ 
trarque;  il  ne  s'enthousiasme  pas  pour  un  idéal  abstrait,  plus 
o«  moins  symbolisé.  Non;  il  €Ûme  la  femme  et  il  aime  une 
femme.  Il  tend  à  l'union  la  plus  parfaite  et  à  la  confusion  de 
leurs  êtres.  Seulement,  c'est  de  Dieu  qu'il  a  reçu  la  loi  d'amour 


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828  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  non  pas  de  la  nature.  En  aimant,  il  sait  qu'il  coopère  à  Faction 
de  la  voloùté  souveraine  et  créatrice,  et  cette  pensée  Texalte. 

Quoi  qu*on  pense  de  Tamour,  il  est  une  force  comme  raltraclion,  il  est 
une  force  qui  a  son  origine  dans  la  puissance  supérieure  elle-même,  qui 
donne  son  origine  à  la  vie,  une  force  qui  attire  tout  Thomme,  qui  non  seu- 
lement précipite  la  course  de  son  sang,  le  mouvement  de  son  instinct  et 
Télan  de  sa  volonté,  mais  qui  transforme  aussi  et  qui  exalte  ses  pensées  et 
ses  sentimens  par  Tidée  d'une  félicité  supérieure  à  toutes  celles  qu'il  a  pu 
auparavant  concevoir  et  désirer. 

Que  la  loi  d'amour  lui  soit  véritablement  donnée  par  Dieu 
lui-même,  ce  n'est  pas  seulement,  pour  le  poète,  une  idée  au  sens 
intellectuel  du  mot,  c'est  un  véritable  sentiment.  Mieux  encore: 
l'objet  même,  l'objet  sensible  de  son  amour,  lui  est  désigné  par 
Dieu.  Je  ne  sais  quel  Lohengrin  mystérieux  et  angélique  le  lai 
garde  et  l'achemine  vers  lui  au  moment  fixé  par  la  volonté 
divine.  N'a-t-il  pas  dit  de  Violette  :  «  Elle  était  une  parole  de  Dieu 
qu'il  m'avait  murmurée  dans  l'ombre?  »  Elle  lui  était  destinée 
comme  il  lui  est  prédestiné.  Rien,  aucun  obstacle  et  même  aucun 
engagement  ne  sauraient  les  empêcher  de  se  rejoindre,  et  lorsque 
enfin  ils  sont  l'un  à  l'autre,  ils  s'aiment  en  Dieu  et  ils  se  ré- 
jouissent qu'en  eux  et  que  par.  eux  sa  volonté  soit  accomplie. 

Tous  les  héros  de  Fogazzaro  ne  sont  point  ainsi.  Il  est  trop 
grand  artiste  pour  n'avoir  pas  su  comprendre  et  représenter  les 
formes  les  plus  diverses  de  la  vie,  même  celles  qui  répondent 
le  moins  à  son  idéal.  Une  seule  chose  n'a  jamais  trouvé  place 
sous  sa  plume  :  ce  sont  les  descriptions  ou  lascives,  ou  sen- 
suelles. Il  est,  en  effet,  profondément  convaincu  de  la  puissance 
communicative  de  la  littérature,  ainsi  qu'il  le  déclare  dans  Une 
opinion  d'Alexandre  Manzoni:  aussi  ne  s'est-il  jamais  permis  une 
peinture  de  ce  genre,  fût-elle  nuancée  de  blâme  en  manière  d'an- 
tidote !  Jusqu'à  cette  limite  d'ailleurs  il  ne  craint  pas  la  hardiesse. 
Que  l'on  se  rappelle  la  nuit  de  Pierre  Maironi,  à  Vena  di  Fonte 
Alta  où, après  un  consentement  arraché  à  Jeanne  Dessalle  dans 
une  étreinte  passionnée,  il  guette,  avec  l'ardeur  fébrile  d'un 
homme  qui  a  cessé  d'être  maître  de  soi,  le  moment  qu'appellent 
ses  sens!  Mais,  dans  cette  limite  aussi,  il  donne  des  tendresses 
amoureuses  des  descriptions  exquises  et  sans  pruderie,  —  celle-ci, 
par  exemple,  dans  le  Petit  Monde  d'autre fois^  un  jour  que  Fran- 
çois est  au  piano  :  - 

Il  s'aperçut  seulement  qu'elle   approchait  lorsqu'il  sentit  deux  bras 


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LES  IDÉES  d'antonio  fogazzaro.  829 

efjQeurer  ses  épaules  et  qu'il  vil  les  deux  petites  mains  pendre  sur  sa  poi- 
trine :  «  Non,  non,  joue  encore,  »  murmura  Louise,  parce  que  François  les 
avait  attirées  à  lui  ;  mais  comme  lui,  le  visage  renyersé,  cherchait,  sans 
répondre ,^son  regard  et  ses  lèvres,  elle  lui  donna  un  baiser  et  releva  la  tête  en 
répétant  :  «  Joue!  »  Lui,  attira  plus  fort  encore  les  deux  poignets  prison- 
niers, réclama  en  silence  les  lèvres  si  douces,  si  douces  :  alors  elle  se  rendit 
et  mit  sa  bouche  sur  sa  bouche  dans  un  long  baiser,  plein  d'abandon,  singu- 
lièrement plus  exquis  et  plus  bienfaisant  que  le  premier.  Puis  elle  itiur- 
mura  encore  :  «  Joue  !  » 

La  lecture  des  romans  de  Fogazzaro  impose  une  remarque 
bien  frappante  et  d'où  il  apparaît  combien  le  développement  psy- 
chologique des  caractères  humains  présente  surtout  pour  lui  la 
valeur  d'an  enseignement  moral  :  c'est  que  ce  sont  toujours  des 
hommes  qui  aiment  selon  son  cœur.  Le  poète,  Daniel  Cortis, 
Pierre  Maironi,  le  Saint  ont  de  l'amour  la  conception  qu'en  a  et 
qu'en  veut  faire  naître  l'auteur,  —  François  Maironi  comme  les 
autres,  bien  qu'à  un  moindre  degré  et  surtout  d'une  façon  moins 
représentative.  Les  femmes  au  contraire,  et  au  premier  plan 
Hélène,  Jeanne  et  Louise,  aiment   en    amoureuses  purement 
humaines,  enfermées  dans  leur  amour  et  le  bornant  à  lui-même. 
Elles  sont  bien,  curieuses,  ces  femmes  des  romans  de  Fogazzaro. 
On  dirait  que  sur  elles  toutes  pèse  un  peu  trop  lourdement  le  sou- 
venir de  Louise  Rigey  !  On  a  vu  en  effet  que  Fauteur  a  renversé, 
dans  le  Petit  Monde  cC autrefois ,  les  termes  ordinaires  du  problème 
psychologique  de  l'amour.   François  est  une   âme  religieuse, 
impulsive,  toute  d'élan  et  d'idéal,  dénuée  de  sens  pratique  et 
d'équilibre  intellectuel,  un  peu  faible,  un  peu  timorée.  Louise 
est  un  esprit  précis,  déductif,  raisonnant,  épris  d'un  idéal  abstrait, 
méprisant  un  peu  l'enthousiasme  comme  une  utopie,  substituant 
à  la  noblesse  de  la  générosité  la  froide  grandeur  de  la  justice. 
Sans  doute  elle  aime  son  mari,'  mais  son  intelligence  trop  maî- 
tresse d'elle-même  le  lui  représente  trop  exactement,  avec  ses 
faiblesses  et  ses  infériorités,  et  jamais  la  passion  n'abolit  en  elle 
la  lucidité  du  jugement.  Â  plus  forte  raison  cet  amour  ne  dé- 
passe-t-il  pas  la  réalité  dans  le  jugement  des  choses  et  du  monde  I 
François  est  sensitif  et  mystique,  Louise  positive  et  rationaliste. 
Toutes  les  femmes  de  Fogazzaro  sont  un  peu  les  filles  spirituelles 
de  Louise,  jusque  dans  //  Santo,  où  Jeanne  n'arrive  à  la  foi  que 
par  la  mort  du  Saint  et  où,  des  deux  autres  héroïnes,  Tune 
est  une  protestante  sans  croyance  et  sans  pratique,  l'autre  une 
protestante  convertie,  plus  religieuse  de  cerveau  que  d'âme. 


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S30  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

Aussi  le  romancier  n'incarne-t-il  en  aucune  d'elles  Tamour  qu'il 
veut  nous  présenter  comme  type  et  comme  modèle,  —  justemeat 
parce  qu'elles  ne  sentent  pas  assez  profondément  Dieu  pour  com- 
prendre cette  manifestation  divine,  la  plus  éclatante  de  toutes. 

C'est  cette  union  constante  avec  Dieu  qui,  après  avoir  présidé 
à  la  naissance  de  l'amour,  en  accompagne  tout  le  développemâit 
et  les  vicissitudes  :  et  si  cette  conception  peut  paraître  froide  à 
nos  esprits  habitués  à  dissocier  ces  deux  idées,  l'œuvre  de  Foga»- 
zaro  en  est  au  contraire  une  réalisation  magnifiquement  vivante. 
L'idée  de  la  volonté  divine,  non  pas  supérieure  aux  exigences 
de  la  passion,  mais  conforme  à  la  saine  passion^  ne  s'intellec- 
tualise pas  en  effet  dans  l'âme  de  ses  amoureux;  elle  pénètre 
dans  leur  amour  à  l'état  'de  sentiment  agissant  et  ainsi  qu'one 
force  vivante.  Elle  ne  les  entraîne  pas  vers  quelque  chose  de 
plus  haut  et  de  plus  grand  que  l'amour,  mais  qui  serait  autre 
chose  que  lui  et  en  dehors  de  lui  :  elle  est  inhérente  au  dévelop- 
pement de  cet  amour,  elle  en  est  un  élément.  Ils  s'aiment  de  toute 
la  force  de  la  passion  humaine,  mais  ils  s'aiment  en  Dieu.  U 
pensée  de  Dieu  leuj*  est  sans  cesse  présente*  Non  seulement  ils 
ne  la  craignent  pas,  conmie  étrangère  à  leur  sentiment,  mais  ils 
la  recherchent,  et  c'est  au  sommet  de  leurs  plus  beaux  élans 
ou  dans  les  crises  les  plus  graves  de  leur  amour  qu'ils  expri- 
ment cette  pensée,  à  l'heure  où  toute  autre  expression  serait 
trop  faible  pour  rendre  leur  enthousiasme.  C'est  le  poète  qui 
s'écrie,  un  jour  où  il  sent  s'élancer  en  son  âme  avec  une  impé- 
tuosité grandissante  son  amour  pour  Violette  et  où  il  doute  eu 
même  temps  de  pouvoir  jamais  se  faire  aimer  d'elle  : 

Dieu  sublime  qui  me  donneras  la  mort,  et  qui  aujourd'hui  me  donnes  os 
plus  puissant  amour,  bénie  soit  ma  douce  destinée  !  ^  Comme  une  onde 
dans  le  ciel,  ainsi  vers  Toi  s'élance  moh  cœur! 

C'est  Daniel  Cortis,  qui  répond  par  xme  seule  parole  au  déses- 
poir d'Hélètte,  à  la  veille  du  départ  final  qu'elle  a  décidé  par  nue 
v«rtu  surhumaine  et  après  lequel  jamais  plus  ib  ne  doivent  se 
revoir  :  et  cette  seule  parole,  en  cette  heure  douloureuse  de 
passion  exaspérée,  est  le  nom  sacré  de  Dieu. 

Les  yeux  d'Hélène  se  voilèrent.  Elle  lutta,  elle  lutta  anxieusement,  mais 
deux  larmes  tremblaient  à  ses  cils  : 

—  Daniel,  dit-elle,  nous  ne  nous  reverrons  plus  I 

—  Dieu  est  bon,  répondit  Cortis,  gravement. 
Les  deux  larmes  tombèrent  silencieuses. 


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LES  IDÉES  d'a?7tonio  fogazzaao.  834 

Ainsi  compris,  ainsi  senti,  ainsi  exprimé,  l'amonr  n'est  plus 
seulement  un  sentiment  instinctif,  plus  ou  moins  subordonné  au 
devoir;  il  est  une  force,  la  force  la  plus  puissante  que  nous 
ayons  en  nous,  pour  réaliser  notre  destinée  naturelle  qui  est  de 
monter  vers  Dieu.  Puisqu'il  est  en  nous  le  point  de  rencontre 
des  instincts  matériels,  légués  par  nos  lointains  ancêtres  de  la 
nature  animale,  avec  l'âme  étemelle  que  Dieu  a  faite  à  son 
image,  c'est  lui  qui  nous  permet  le  plus  merveilleusement  de 
coopérer  par  notre  volonté  à  l'œuvre  de  Dieu  dans  la  création.  Il 
est  logique,  il  est  conforme  à  la  loi  organique  des  êtres  de 
monter  vers  le  Père  de  toutes  choses  :  ainsi  donc  peuvent  s'har- 
moniser en  nous  les  mouvemens  inconsciens  de  la  nature  instinc- 
tive et  les  œuvres  conscientes  de  l'àme  s'orientant  vers  le  Devoir. 
Et  c'est  pourquoi  aussi  l'amour  de  tous  les  êtres  et  en  particulier 
de  tous  les  hommes  est  nécessairement,  naturellement  compris 
dans  l'amour  de  Dieu,  conforme  à  l'ordre  naturel  des  choses  et  à 
la  lumière  de  la  raison.  C'est  pourquoi  surtout  l'amour,  chez  les 
héros  de  Fogazzaro,  est  toujours  un  moyen  de  se  purifier,  de  com- 
battre la  bassesse,  de  sortir  de  la  fange,  de  s'élever,  de  s'élever 
toujours  !  Et  par  là  on  voit  aussitôt  combien  sa  doctrine  de  l'amour 
se  raccorde  aux  tendances  générales  de  son  esprit,  à  l'essence 
de  son  système,  à  Tidée  dominante  de  son  œuvre. 

Seigneur  des  âmes,  s'écrie  Conrad  Silla,  c'est  toi  qui  me  les  demies 
ces  divins  fantômes,  ombres  de  l'avenir,  ces  ardeurs  qui  me  soulèyent  de 
la  fange  vers  moi-môme.  Ne  m'abandonne  pas.  Fais  que  je  sois  aimé.  Tu  le 
sais,  ce  n'est  pas  seulement  de  la  douceur  que  je  cherche  dans  l'amour, 
c'est  le  mépris  de  toute  bassesse,  c'est  la  force  de  combattre  pour  le  bien 
et  pour  le  vrai  malgré  l'indifférence  des  hommes;  l'étemel  ennemt  caché, 
ses  silences  efff ayans  ! 

Lo  sdegno  cCogni  viltà!  Le  mépris  de  toute  bassesse!  Déjà 
Enrîco  et  Miranda  le  considèrent  comme  un  élément  essentiel  de 
l'amour  :  Daniel  Cortis  ne  cessera  de  le  répéter  d'une  façon  plus 
raffinée  encore  et  plus  dégagée  de  l'instinct  primitif. Pierre  Maironi 
le  sentira  profondément  avant  môme  d'être  devenu  le  Saint! 

On  reconnaît  bien  là  l'œuvre  consciente  de  l'écrivain  qui  a 
dit: 

L'ascension  de  Dante 

a  claritate  in  claritatem  per  virtù 
degli  occhi  pieni 
Di  faville  tïamor,  cosi  divint, 


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'''fm^ 


832  REVUE   DES   I^EUX   MONDES. 

est  pour  moi  un  symbole;  elle  figure  pour  moi  Tidéal  de  toute  représenta- 
tion littéraire  de  Tamour»  en  ce  sens  que  les  écrivains  doivent  se  représen- 
ter cet  amour  ordonné  qui  améliore  continuellement  l'homme,  qui  puriûe 
son  cœi^r,  qui  y  met  le  mépris  de  toute  bassesse  et  une  douceur  infinie, 
l'oubli  de  toute  offense  ;  qui  le  pousse  au  sacrifice  et  à  l'héroïsme,  (fui  le 
prépare  à  un  sentiment  supérieur,  qui  l'y  conduit,  qui  l'y  amène. 

Si  Tamour  a  une  si  grande  vertu  purificatrice  et  s'il  est 
notre  principal  élément  d'ascension  vers  Notre  Père,  c'est  grèce 
à  Télément  d'éternité  qu'il  contient  en  lui.  Lien  palpitant  de 
notre  passé  et  de  notre  avenir,  c'est  évidemment  par  une  ten- 
sion de  plus  en  plus  violente  vers  cet  avenir  qu'il  se  dévelop- 
pera le  plus  magnifiquement  !  Ici  nous  apparaît  l'un  des  pténo- 
mènes  caractéristiques  de  l'œuvre  de  Fogazzaro,  celui  qui  lui 
donne  certainement  la  plus  grande  originalité  dans  la  littéra- 
ture contemporaine.  Aucun  de  ses  personnages  n'assouvit  plei- 
nement son  amour  en  ce  monde  ;  et  c'est  uniquement  dans  leurs 
momens  de  faiblesse  qu'ils  l'y  recherchent  !  C'est  dans  l'autre 
monde  qu'ils  se  donnent  leurs  rendez- vous  d'amour.  Ici-bas  ce 
n'est  qu'ébauche  et  que  préparation  :  le  lieu  de  l'amour  parfait, 
c'est  la  vie  éternelle!  La  chose  vaut  la  peine  d'être  indiquée 
dans  le  détail. 

Tout  le  Mystère  du  Poète  n'est  qu'une  illustration  de  cette 
idée.  Elle  en  est  la  trame  môme,  puisque  Violette  et  le  Poète 
enfin  réunis,  après  tant  de  difficultés  et  d'angoisses,  jouissent 
quelques  jours  à  peine  de  l'espoir  que  cette  union  sera  défini- 
tive, puisque  quelques  heures  seulement  s'écoulent  entre  le  mo- 
ment où  ils  s'unissent  devant  Dieu  et  la  fin  foudroyante  de  Vio- 
lette. Dans  la  mort  seule  s'épanouit  leur  amour!  De  même,  Siila 
erre  durant  toute  son  existence  dans  l'incertitude  des  sentimens 
comme  dans  celle  des  idées  et  de  l'action;  ses  sens  le  dominent 
et  l'étreignent  trop  encore,  et  il  n'a  pas  la  force  d'aller  vers  le 
doux  et  pur  amour  qui  l'attire  ;  mais  comme  il  est  tué  brutale- 
ment au  moment  où  sa  volonté  semblait  enfin  orientée  vers  lui, 
cet  amour  lui  est  acquis  pour  l'Au-Delà  et  cela  seul  importe. 
Edith  ferme  son  cœur  à  tout  autre  amour  terrestre,  pour  tou- 
jours, et  dans  le  monde  où  il  vient  d'entrer,  Conrad  Silia  le  sait 
et  en  est  heureux.  Son  corps  gît,  abandonné  ;  mais  si  «  on  avait 
découvert  son  visage,  on  l'aurait  trouvé  calme.  » 

11  savait  qu'il  allait  à  la  paix,  au  repos  après  lequel  il  avait  tant  soupiré, 
et  il  savait  aussi,  dâuis  la  chère  vision  à  peine  commencée  pour  lui,  qu'il 


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LES  IDÉES  d'àntonio  fogàzzaro.  833 

était  enfin  aim^  suivant  les  rêves  de  sa  vie  terrestre,  par  un  cœur  tendre  et 
fort  qui  lui  serait  fidèle  sans  fin. 

Dans  la  même  pensée  Daniel  Gortis  trouve  la  force  de  ré- 
sister à  la  passion  d'Hélène  qui  n'est  forte,  au  fond,  que  par 
lui  et  qui  succomberait  à  la  moindre  faiblesse  qui  s'emparerait 
de  lui.  Si  Gortis  résiste  et  s'il  ordonne  la  séparation  définitive, 
dans  des  conditions  où  l'honneur  humain  se  serait  fort  bien 
accommodé  du  contraire,  ce  n'est  point  qu'il  n'aime  pas  Hélène; 
il  l'aime  de  toute  son  âme  sensible  et  puissante;  mais  l'amour 
n'est  pas  de  ce  monde  !  Ge  monde  nous  réclame  pour  d'autres 
devoirs:  et  qu'importe  de  différer  de  quelques  années  la  joie  de 
l'union,  si  c'est  pour  l'éternité  que  l'on  diffère  !  Tandis  qu'Hé- 
lène s'abandonne,  brisée,  anéantie,  Daniel  Gortis,  à  la  veille  de 
leur  dernière  entrevue  sur  terre,  s'exalte,  «  ivre  d'un  bonheur 
plus  haut  et  plus  sûr  que  toutes  les  vicissitudes  terrestres  ;  »  et 
il  pense  que  Dieu  lui  dit  :  ^ 

Tu  as  mon  âme,  tu  l'auras,  elle,  daus  l'autre  vie.  J'ai  voulu  ce  fruit  de 
l'amour  que  je  vous  ai  inspiré.  Maintenant,  qu*elle  parte!  et  toi,  trempé  par 
un  feu  violent,  va,  combats,  soufi're  encore;  sois,  parmi  les  hommes,  un 
noble  instrument  de  vérité  et  de  justice  ! 

Pierre  Maironi  et  sa  femme,,  la  pauvre  Élise,  n'ont  pas 
davantage  connu  les  joies  de  l'amour,  puisque,  durant  leur 
courte  vie  commune,  leurs  âmes  ne  se  sont  pas  comprises.  Ge 
n'est  pas  à  dire  que  ces  âmes  soient  à  jamais  séparées.  Lorsque 
Élise  rappelée  à  la  raison  pendant  quelques  heures  avant  de 
mourir  demande  pardon  à  son  mari  et  ne  veut  pas  savoir  ce 
qu'elle-même  doit  lui  pardonner,  lorsqu'elle  fixe  d'une  claire 
intuition  l'heure  prochaine  de  sa  mort,  il  n'y  a  en  elle  aucun 
regret  de  mourir,  ni  chez  Pierre  aucune  douleur  de  la  perdre. 
Fogàzzaro  intitule  le  chapitre  consacré  à  ces  derniers  instans  et 
à  cette  entrevue  suprême  d'une  expression  superbement  auda- 
cieuse: a  In  lumine  vitœ.  —  Dans  la  lumière  de  la  vie!  »  et 
ce  titre  est  commenté  par  les  paroles  de  don  Giuseppe  Florès, 
le  saint  prêtre  qui  les  assiste,  à  l'instant  même  où  Élise  vient  de 
rendre  le  dernier  souffle  :  «  Ge  n'est  pas  la  mort  !  G' est  la  lumière 
de  la  vie  éternelle.  »  Ge  disant  d'ailleurs,  il  exprimait  aussi  la 
dernière  pensée  de  celle  dont  la  vie  s'éteignait,  puisque  à  son  mari 
qui  lui  répétait  passionnément,  avec  l'angoisse  du  remords  : 
Tom  xzxvii.  ^  1907*  53 


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834  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  Pour  toujours  à  toi,  tu  sais,  »   elle  répondait,  heureuse. 
«  Auprès  du  Seigneur.  » 

Ce  sentiment  n'est  pas  l'effet  d'une  crise  aiguë,  ni  le  résultat 
d'un  bouleversement  de  l'âme  échappant  à  ses  appuis  naturels  : 
il  est  bien  l'élément  essentiel  de  l'amour  dans  tout  son  dévelop- 
pement. C'est  dans  un  de  ses  plus  beaux  jours  de  joie  amoureuse 
que  le  Poète  écrit  : 

La  pensée  de  la  mort  brille  toujours  devant  mes  yeux  dans  les  ardeun 
les  plus  violentes  de  mon  âme,  mais  de  façon  diverse  ;  dans  les  émotions  que 
m*a  données  le  sentiment  intense  de  la  nature,  spécialement  s'il  se  mêlait 
à  des  mélancolies  cachées,  j'ai  désiré  me  dissoudre  dans  les  choses  ;  dans 
les  émotions  de  Tamour,  j'ai  désiré  un  monde  plus  haut,  le  monde  de  la 
lumière  et  de  la  vie  que  je  sentais  dans  mon  cœur,  si  différentes  de  tonte 
lumière  et  de  toule  vie  terrestres,  et  tellement  supérieures!. 

Et  la  mort  même,  loin  de  révéler  une  illusion  qui  se  dissi- 
perait avec  le  temps,  l'oubli  et  la  lassitude,  confirme  le  sens  de 
l'union  éternelle  et  vérifie  l'espérance  sublime!  L'union  qui 
s'est  ébauchée  en  ce  monde,  qui  s'achèvera  dans  l'éternité,  se 
prolonge  entre  les  deux  êtres  séparés  dont  l'un  traîne  encore 
son  enveloppe  corporelle  et  dont  l'autre  a  terminé  son  pèleri- 
nage douloureux.  La  présence  de  l'âme  délivrée  est  constam- 
ment sensible  au  voyageur  terrestre.  Violette  est  vraiment,  réel- 
lement présente  au  "Poète.  Il  a  composé  un  sanctuaire  avec  les 
choses  qui  lui  ont  appartenu  durant  sa  vie. 

Reliques  précieuses  sans  doute,  mais  il  me  reste  bien  autre  chose 
d'elle,  il  me  reste  sa  présence.  Il  ne  s'agit  pas  de  manifestations  spirites;  je 
n'ai  pas  besoin  d'une  doctrine  nouvelle  pour  croire  à  la  survivance  des 
âmes  et  à  nos  communications  avec  celles  qui  sont  sorties  de  la  vie  mor- 
telle ;  je  n'appelle  donc  pas  et  je  ne  vois  pas  de  fantômes,  je  n'écoute  et  je 
n'entends  pas  les  murmures  de  l'invisible,  je  n'ai  pas  de  mystérieox  contact^ 
avec  les  ombres.  Ce  que  je  possède  est  mieux,  c'est  de  la  vie  véritable,  c'est 
de  la  puissance.  Je  sens  mon  aimée  noh  par  la  foi  seulement,  mais  par  un 
sens  véritable  et  réel,  bien  qu'intermittent;  par  un  sens  qui  n'a  pas  encore 
de  nom,  mais  qui  est,  pourrais-je  dire,  la  substance  et  le  principe  de  nos 
sens  corporels  imparfaits  et  qui  me  donne  des  éclairs  de  certitude. 

On  imagine  facilement  la  force  morale  qui  résulte  d'une  sem- 
blable conception  et  d'une  telle  croyance.  Amouï  orienté  vers 
notre  avenir  céleste  et  d'abord  vers  tout  ce  qui  nous  y  conduit 
et  nous  en  rapproche,  union  constante  et  sensible  avec  une 
âme  qui  doit  partager  cet  avenir  et  qui  déjà  nous  fait  partir 


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LES  IDÉES  d'amtonio  fogazzaro,  835 

cipans  de  l'immuable  éternel,  quelles  forces  pourraient  être 
plus  grandes  !  Elles  sont,  nous  Tavons  vu,  tout  le  sou- 
tien des  héros  de  Fogazzaro;  elles  en  font  l'originalité,  la  dou- 
ceur, la  grandeur;  elles  sont,  pourrait-on  dire,  leur  principe 
dans  Tordre  artistique  et  leur  raison  d'être.  Et  ai  nous  pous- 
sions une  incursion  respectueuse  dans  ce  que  le  Poèie,  le  vrai 
Poète,  le  créateur  de  ces  nobles  images  nous  a  permis  de  saisir 
de  son  âme  à  lui,  nous  y  trouverions,  resplendissante  de  vie 
réelle,  la  même  croyance  active  avec  les  mêmes  résultats.  C'est 
ce  que  nous  révèle  le  poème  intitulé  :  Nuii  de  passion,  inspiré 
par  l'image,  chère  au  poète,  d'une  jeune  fille  qu'il  ne  connut  pas 
vivante.  Il  est  à  citer  dans  son  entier  : 

Rouge  ou  noire,  il  n'est  de  foule  qui  n'insulte,  ô  Dieu,  parce  que  je  Tai 
TU  dans  le  ciel  entr'ouyerti  En  moi  s'éveille  et  se  dresse  en  grondant  le 
démon  de  rorgueill 

Je  lui  cède,  puis  je  m'attriste,  et  je  vais,  palpitant,  chercher,  sur  le 
balcon,  dans  la  nuit  profonde,  l'ombre,  la  paix  et  le  repos  ;  ah  I  fais-moi 
entendre  encore,  oui,  fais-moi  entendre  le  son  de  Ta  voix. 

Comme  le  jour  où  je  vins  Te  chercher,  tremblant,  tandis  que  la  lumière 
s'éteignait  au  Couchant  et  que  j^entendls  la  Voix,  la  Vérité  et  la  Vie  me 
parler  sur  la  terre  et  dans  le  Ciel  !  . 

Entre  en  moi,  Dieu  Infini,  entre  par  tous  mes  senà  jusqu'au  fond  de  mon 
cœur  malade;  détruis,  renouvelle  ce  que  je  sens  et  ce  que  je  pense; 
emporte-moi  yers  Toi  dans  un  tourbillon  d'amour  I 

Parce  que  je  dis  des  paroles  élevées,  sottement,  je  suis  rempli  de  su- 
perbe et  de  bassesse  ;  au  monde,  Ton  ennemi,  j'oppose  mon  visage,  cepen- 
dant qu'il  domine  puissant  et  fier  en  mon  Âme. 

La  lune  cachée  blanchit  les  nuages;  l'air,  la  terre,  tout  semble  vivre 
dans  les  murmures  du  vent  qui  va,  et  puis  s'arrête,  dans  l'ivresse  va^^onde 
des  lucioles, 

Dans  les  mille  trilles  incessans  parmi  les  herbes,  dans  les  sons  lointains 
sur  la  plaine  obscure,  Seigneur,  et  Toi  tu  le  fais  à  mon  esprit  amer;  froi- 
dement je  Te  prie,  et  c'est  en  vain  que  j'implore  de  Toi  l'ardeur  { 

La  Terre  m'écoute;  et  voici  qu'elle  me  répond  pour  Toi.  Elle  dit*  :  a  Tu 
es  à  moi;  pourquoi  te  tourner  vers  le  Ciel?  Fils  de  mes  entrailles  profondes, 
le  Dieu  que  tu  fatigues  te  repousse  vers  moi. 

Impie,  toi  qui  parles  de  t'élever  au-dessus  même  de  la  sainte  nature  ! 
Trépigne,  pleure,  aime,  assouvis-toi  et  chante  :  c'est  U  tout  le  passé  et  c'est 
là  tout  l'avenir  I 

Vive  la  vie  ardente  que  je  vous  ai  donnée,  ô  vous,  Humains,  au  temps 
où  le  Soleil  me  porta  son  plus  grand  amour  !  Tu  veux  devenir  Esprit,  misé- . 
rable  impuissant!  Et  moi,  par  vengeance,  je  ferai  de  toi  une  Bêtel 

De  mon  souffle  j'obscurcirai  ton  esprit,  je  briserai  les  ailes  à  tes  pensées  I 
;  Et  toi  qui  as  bâti  un  royaume  par  delà  les  étoiles,  dans  la  boue  tu  hurleras 
au  plaisir! 


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-T^v 


836  REVUE  DES  PEUX  MONDES. 

La  lune  cachée  blanchit  les  nuages  ;  Tair  et  la  terre,  tout  semble  vivre; 
de  la  rose  et  de  Tacacia,  les  odeurs  viennent  me  caresser  comme  un  vaincul 

Je  sens  courir  dans  ma  poitrine  et  dans  mon  esprit  je  ne  sais  quel  rire 
silencieux  et  caressant!  J'aspire  à  me  perdre  dans  Tabîme  et  j'espère 
Tombre  éternelle  et  l'avenir  borné  ! 

Mais  voici  que  devant  moi,  là,  m'apparait  la  Morte,  renversée  parmi  les 
fleurs,  comme  souriant  au  son  de  voix  surhumaines,  absorbée,  pâle  d'une 
immense  vision  ! 

Je  joins  les  mains,  et  peu  h  peu  le  monde  va  se  transformant  autour  de 
moi.  Toute  la  Nature  se  pénètre  à  nouveau  de  Dieu;  toutes  choses,  l'ivresse 
tombée,  rentrent  en  elles-mêmes. 

Les  nuages  ont  le  sens  du  mystère;  Tombre  frémit,  qui  le  sait,  et  toute 
fleur,  vers  le  haut  et  austère  Amour,  élance  son  âme,  comme  un  encens  ! 

Comme  d'un  qui  prie  silencieux  et  absorbé  sont  tes  silences  et  le  mur- 
mure du  venti  Je  ne  vois  plus  la  dormeuse;  en  moi  je  sens  Dieu  rentrer 
comme  un  torrent  I 

Et  dans  mes  mains  je  cache  mon  visage;  je  la  bénis,  je  l'appelle  et  je 
l'appelle  encore  1  Et  Elle  vient,  j'écoute  sa  voix;  elle  parle  d'amour  ou  de 
douleur,  je  ne  sais. 

Elle  parle,  elle  parle  si  tendrement,  si  tristement,  el  je  pleure  tant  que 
je  ne  peux  l'entendre;  mais  je  sens  comme  une  main  légère  au-dessus  de 
ma  tête.  Je  sens  comme  un  pardon  venir  à  moi. 

Et  je  lève  les  yeux;  jusqu'au  fond  du  cœur  je  respire  son  souffle, le 
souffle  de  celle  qui  est  partie  I  Tout  est  solennel,  le  monde  entier  adore. 
Parle,  Seigneur,  Ton  serviteur  est  là. 

IV 

«  Parle,  Seigneur,  Ton  serviteur  est  là.  »  Ce  cri  de  la  fin  ré- 
sume toute  la  morale  de  Fogazzaro.  On  croit  en  entendre  l'écho 
dans  les  dernières  lignes  de  Daniel  Cortis  lorsque  celui-ci,  après 
Taffreux  déchirement  qui  bouleverse  toute  son  existence,  qui  dé- 
chire tout  son  être,  car  il  brise  sa  nature  pour  Toffrir  à  Dieu 
«  qui  la  veut  toute,  »  s'arrache  à  la  contemplation  de  son  passé 
et,  lesté  de  toute  passion  personnelle  et  intéressée,  s'élance  vers 
l'avenir  : 

Cortis,  resté  seul,  se  dressa  tout  debout.  Les  bras  croisés,  il  regarda 
d'un  œil  sévère,  là,  en  face  de  lui,  le  portrait  de  son  père  et  dit  d'une  voii 
forte  : 

—  Voici. 

C'est  qu'en  effet,  pour  avoir  leurs  regards  tournés  vers 
l'autre  monde,  les  personnages  animés  par  Fogazzaro  n'en  ont 
pas  moins  le  sentiment  de  leurs  devoirs  ici-bas.  On  pourrait 


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LES  IDÉES  d'antonio  fooazzaro.  837 

craindre  que  la  vision  et  la  préoccupation  de  Tau-delà  ne  les 
en  détournât  :  elles  les  y  maintiennent  au  contraire  et  les  y 
poussent.  Nous  sommes  ici  en  pleine  morale  catholique.  L'au- 
teur de  //  Santo  n'en  a  pas  et  ne  veut  pas  en  avoir  d'autre. 
Chacun  de  nous  vient  en  ce  monde  avec  ime  mission,  et  cette 
mission  peut  présenter  parfois  des  caractères  spéciaux,  mais  la 
caractéristique  essentielle  en  est  la  même  chez  tous  :  glorifier  le 
Père!  c'est-à-dire  faire  que  «  son  règne  arrive  »  et  par  consé- 
quent accomplir  sa  volonté.  Or,  le  premier  devoir  est  d'aimer  le 
Seigneur,  mais  le  second  est  d'aimer  son  prochain,  et  le  second 
est  semblable  au  premier.  Il  faut  lire  toutes  les  merveilleuses 
prédications  du  Saint.  Elles  n'ont  pas  d'autre  substance  ni  d'autre 
objet.  D'ailleurs,  quelle  pensée  avait  converti  Pierre  Maironi,  en 
avait  fait  ce  Benedetto  humble,  repentant,  mais  fort,  mais  sou- 
verainement maître  de  lui,  sinon  l'illumination  subite  de  sa  vie 
inutile,  et  le  dégoût  de  cette  vie,  et  la  volonté  de  bander  ses 
forces  pour  la  glorification  de  Dieu,  par  Tamour  de  ses  sem- 
blables ?  Sans  doute  l'austère  Louise,  à  la  logique  inflexible,  au 
jugement  purement  intellectuel,  reprochait  à  François  de  trop 
se  contenter  d'aimer  Dieu  et  de  le  prier,  et  puis  de  s'abandonner, 
oisivement  à  la  contemplation  de  ses  montagnes  et  de  son  lac, 
à  la  culture  de  ses  fleurs,  aux  douces  causeries,  à  la  musique, 
au  babillage  d'Ombretta!  Et  il  est  vrai  que  François  méritait 
ce  reproche.  Mais  vienne  l'occasion  de  se  montrer  vraiment 
courageux  et  fort,  viennent  les  luttes  suprêmes  pour  l'indépen- 
dance de  la  patrie,  et  voici  que  François,  abandonnant  ses  plantes 
et  son  «  eau  sédative,  »  va  se  faire  blesser  mortellement  sur  les 
champs  de  bataille.  Vienne  l'horrible  catastrophe  qui  anéantit 
Louise  et  fait  sombrer  sa  raison  altière,  et  voici  que  François, 
malgré  son  immense  douleur,  redresse  ses  forces  intactes 'pour 
continuer  l'œuvre  quotidienne  en  louant  la  bonté  du  Seigneur  ! 
Sans  doute  aussi  Conrad  Silla  meurt  sans  avoir  rien  fait, 
w  inapte  à  vivre;  »  Daniel  Cortis  s'eff'ondre  avant  d'avoir  pu  pro- 
noncer un  discours  à  la  Chambre  et  il  donne  sa  démission  de 
député  sans  avoir  rien  tenté.  Il  semble  que  ces  chrétiens  soient 
frappés  d'impuissance  pour  l'action  !  C'est  que  tous,  à  n'en  pas 
douter,  ne  sont  encore,  dans  l'esprit  de  Fogazzaro,  que  des 
ébauches;  c'est  que  toute  son  œuvre  est  la  gestation  de  Bene- 
detto. Ils  sont  l'homme  luttant,  luttant  sans  cesse,  troublé, 
yaincu,  se  relevant,  se  reprenant  pour  retomber  encore. et  pour 


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S38  RBVUE  DE9  D£UX  MONDES. 

acquérir,  jpar  Texercice  incessant  et  la  lente  conquête  de  & 
volonté,  la  pleine  et  définitive  maîtrise  de  soi.  C'est  ainsi  que 
dans  la  morale  de  Pogazzaro,  conuone  dans  la  morale  catboliqua, 
point  n'est  besoin  d'action  éclatante  et  que  la  vertu  réside  dam 
la  pratique  assidue  des  petits  devoirs  quotidiens.  Benedetto 
prend  bien  soin  de  le  répéter  :  il  estime  quB  celuiJà  glorifie 
le  Père  le  plus  magnifiquement,  qui  accomplit  strictement  sa 
tâche  obscure  avec  le  plus  de  perfection.  Déjà  Ënrico  s'écrie, 
dans  Mvranda  : 

Partout  où  on  combat,  un  poste  m'est  réservé  l  Pour  toute  foi  altière  qui 
m'affranchit  un  peu  plus  de  la  boue  asservissante,  pour  tout  poissant 
amour,  pour  tout  mépris  qu'il  éveille  en  moi,  soldat,  en  avant  ! 

Plus  tard,  c'est  Cortîs  qui  est  «  une  force  motrice,  )^  et  dont  le 
poste  aussi  est  «  en  avant,  très  en  avant  ;  »  il  repousse  Vamour, 
si  l'amour  contredît  à  son  devoir:  il  méprise  l'opinion,  si  elle 
s'oppose  à  sa  conception  du  devoir  ;  il  brandît  sa  bannière  qni 
est  «  d'un  seul  morceau,  pour  être  solide,  »  et  il  marche  ! 

Pourtant,  ces  âmes  qui  ne  songent  qu'à  s'élever  et  à  mépriser 
toute  bassesse,  elles  ne  sont  point  superbes  ;  elles  ne  sont  point 
orgueilleuses.  La  première  vertu  de  Benedetto,  c'est  l'humilité  ! 
Nous  ne  croyons  pas  qu^il  y  ait  dans  toute  la  littérature  moderne 
un  seul  roman  où  cette  vertu  apparaisse  comime  la  dominante 
de  l'œuvre,  ainsi  qu'a  eu  la  hardiesse  de  le  faire  Antonio  Pogaz- 
zaro.  Or,  ceci  nous  parait  un  critérium  décisif  de  son  pur  catho- 
licisme. 


Comment  donc  Fogazzaro  est-il  un  catholique  orthodoxe, 
fidèle,  soumis,  et  comment  cependant  se  pose-tnl  ea  rôfonnateur, 
e'^st  ee  qu'il  nous  reste  â  rechercher  dans  //  SarUo. 

L'Église  catholique,  apostolique  et  romaÎB^  détîeait  la  vérité, 
toute  la  vérité,  et  elle  est  seule  à  la  déieair  ;  Beniedelto  le  déclare 
avec  force  à  ceux  de  ses  auditeurs  qui  fiontfiréei:eéa»a&t  inquiets 
de  ne  pas  reconnaître  en  l'Eglise  la  souveraina  maibresee  de 
vérité.  £t  l'on  sait  que  Benedetto,  c'est  aob*e  auteur  lui-uiéaie, 
iH)us  livrant  sa  vie,  son  expérience,  son  esprit,  son  ftine  toal 
entière: 


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LES  ibÉÈS  b' ANTONIO  FOGAZZARO.  839 

—  L'Église  est  le  trésor  inépuisable  de  la  vérité  divine;...  l'Église  ne 
meurt  pas,  l'Église  ne  vieillit  pas,  l'Église  a  dans  son  cteur  le  Christ  vivant, 
mieux  qu'elle  ne  l'a  sur  les  lèvres  ;  l'Eglise  est  un  laboratoire  de  vérité  sans 
cesse  en  action,  et  Dieu  ordonne  que  vous  restiez  dans  l'Église»  que  vous 
opériez  dans  l'Église,  que,  dans  l'Église,  vous  soyez  des  sources  d'eau  vive. 

Un  souffle  d'émotion  et  d'admiration  agita  l'auditoire,  tel  un  murmure 
de  brise  ;  Benedetto,  qui  avait  peu  à  peu  élevé  la  voix,  se  mit  enfin  debout. 

—  Mais  quelle  est  donc  votre  foi,  s'écrîa-t-il  avec  chaleur,  si  vous  parlez 
de  sortir  de  l'Église  parce  que  vous  êtes  choqués  par  certaines  doctrines 
surannées  de  ses  chefs,  par  certains  décrets  des  congrégations  romaines, 
par  certaines  visées  du  gouvernement  d'un  Pontife?  Quels  fils  êtes-vous 
donc,  si  vous  parlez  de'  renier  votre  mère  parce  qu'elle  ne  s'habille  pas  à 
votre  guise?  Un  vêtement  change-t-Ule  sein  maternel? 

Et  il  ne  s'agit  pas  d'une  adhésion-  purement  intellectuelle, 
accompagnée  de  sympathie  plus  ou  moins  lointaine  pour  TÉglise 
pratiquante.  Fils  de  TÉglise  par  la  foi,  il  faut  l'être  aussi  dans 
l'exercice  régulier  du  culte.  Cette  recommandation  est  sans  doute 
des  plus  graves  aux  yeux  de  Benedetto,  puisqu'elle  figure  parmi 
celles  qu'il  adresse  sur  son  lit  de  mort  aux  disciples  accourus 
vers  son  suprême  enseignement  : 

Priez  sans  trêve  et  enseignez  à  prier...  Que  chacun  de  vous  accomplisse 
les  devoirs  du  culte  ainsi  que  l'Église  l'ordonne,  selon  une  stricte  justice  et 
avec  une  parfaite  obéissance. 

Enfin,  la  soumission  à  l'Église  n'entraîne  pas  seulement  pour 
un  catholique  l'abandon  de  son  âme  à  Dieu  et  de  son  esprit  à 
la  vérité  révélée,  mais  encore  l'obéissance  aux  chefs  visibles. 
Quoi  qu'on  ait  pu  dire  et  écrire,  la  stricte  nécessité  de  cette 
obéissance  à  l'autorité  légitime,  à  la  hiérarchie  sacrée  est  à  plu- 
sieurs reprises  affirmée  par  l'auteur  de  //  Santo,  Lorsque  les 
réformateurs  se  réunissent  chez  Giovanni  Selva  pour  échanger 
des  idées  et  concerter  un  plan  d'action,  ils  commencent  par  prier 
en  commun  :  leur  second  mouvement  est  de  se  déclarer  soumis 
à  l'autorité  ecclésiastique.  Giovanni  Selva  y  insiste  :  il  faut  que 
les  réformes  soient  proposées  par  l'autorité  légitime,  et  le  but 
premier  d'une  action  réformatrice  est  d'y  convertir  cette  auto- 
rité. Quand  Benedetto  est  chassé  par  le  Père  Abbé  du  couvent 
de  Subiaco,  l'une  des  trois  conditions  que  lui  pose  dom  Clément 
pour  le  revêtir  dé  la  robe  bénédictine  est  de  promettre  l'obéis- 
sance à  l'autorité  de  la  Sainte  Église.  Enfin  dans  ses  entretiens 
des  Catacombes^  alors  que  pourtant  il  adresse  de  sévères  cri- 


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840  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tiques  à  ces  chefs,  il  redit  avec  énergie  :  «  Comprenez-moi  bien.  Je 
ne  juge  pas  la  hiérarchie  :  je  reconnais  et  j'honore  rautoritédo 
la  hiérarchie.  »  Le  principe  est  nettement  posé;  il  ne  Test  pas 
en  passant,  et  comme  par  mesure  de  précaution  ;  il  est  donné 
comme  une  base  indispensable  et  comme  un  point  de  départ 
essentiel. 

Ainsi  donc  Fogazzaro  est  intégralement,  ardemment,  hum- 
blement catholique. 

Quel  vêtement  veut-il  donc  changer  au  sein  maternel  ?  Gio- 
vanni Selva  l'indique  d'une  façon  très  nette  :  «  Nous  voulons  des 
réformes  dans  renseignement  religieux,  des  réformes  dans  le 
«ulte,  des  réformes  dans  la  discipline  du  clergé,  des  réformes 
aussi  dans  le  suprême  gouvernement  de  TÉglise.  »  On  le  voit: 
pas  un  mot  d'insurrection  contre  le  dogme,  et  quoi  de  surpre- 
nant, si  nous  croyons  avoir  démontré  que  Texistence  de  la  révé- 
lation est  un  des  pivots  du  système  philosophique  de  Fogazzaro? 
pas  un  mot  contre  le  principe  même  de  Tautorité,  et  quoi  d'éton- 
nant, si  Fogazzaro  croit  de  foi  profonde  que  l'Église  catholique 
est  l'unique  dépositaire  de  cette  vérité  révélée  et  par  consé- 
quent la  mandataire  de  Dieu  lui-même?  Mais  l'Église  catho- 
lique, précisément  parce  que  Dieu  lui  a  confié  ce  rôle  et  parce 
qu'elle  doit  le  jouer  parmi  les  hommes,  c'est-à-dire  par  des 
moyens  et  par  des  organes  humains,  l'Église  catholique  se  com- 
pose de  deux  élémens  bien  distincts.  Elle  est  divine  et  elle  est 
humaine.  Elle  est  dépositaire  de  l'immuable  et  de  l'éternel,  mais 
elle  le  réalise  dans  le  temps  et  dans  le  contingent,  et  par  là  elle 
doit  nécessairen>ent  participer  à  l'imperfection  et  à  la  corruption 
de  tout  ce  qui  est  créé.  Elle-même  l'a  maintes  fois  reconnu.  A  di- 
verses reprises  elle  a  entrepris  des  réformes  dans  son  propre 
sein.  Ce  que  déclare  Fogazzaro,  c'est  que  le  moment  est  venu 
d'y  procéder  une  fois  de  plus. 

Corruption  dans  ses  agens,  imperfection  dans  ses  ministres: 
les  messagers  de  la  Divine  Lumière  s'attachent  trop  aux  choses 
du  temps  ;  ils  ne  dépouillent  pas  assez  le  vieil  homme  et  leur 
cœur  adhère  trop  souvent  aux  avantages  du  siècle.  La  richesse 
ne  leur  paraît  pas  assez  incompatible  avec  l'esprit  apostolique, 
et  trop  éloignés  eux-mêmes  de  la  sainte  pauvreté,  ils  révèrent 
chez  les  autres  le  faste,  le  luxe  et  la  mondanité.  Puis,  leur  rôle 
auguste  de  dépositaires  de  la  vérité  les  incite  trop  à  s'en  pré- 
valoir pour  dominer  en  tout  et  pour  se  croire  en  toutes  choses 


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LES   IDÉES   d'aNTONIO   FOGAZZARO.  841 

et  en  tous  lieux  le  droit  de  commander  et  de  décider,  comme  si 
la  vérité  de  Dieu  n'était  pas  seulement  allumée  sur  les  som- 
mets, rhomme  gardant  le  soin  et  la  responsabilité  d'en  recher- 
cher et  d'en  parcourir  suivant  son  jugement  individuel  1^  voie» 
d'accès  les  plus  propices  !  Ainsi  le  clergé  risque-t-il,  par  une 
compréhension  inexacte  et  exagérée  de  son  rôle,  de  tarir  des 
sources  vives  de  pensée  et  d'action.  Dangereux  à  un  autre  point 
de  vue  se  montrent  pour  lui  la  fréquentation  et  le  voisinage  des 
choses  éternelles  :  il  est  tenté  de  faire  participantes  de  l'éter- 
nité  et  de  l'immobilité  les  choses  passagères,  changeantes  et 
susceptibles  de  progrès.  Danger  terrible  que  celui-là,  car  il 
risque  de  montrer  l'Église  en  retard  sur  des  certitudes  acquises 
de  l'esprit  humain,  sur  des  améliorations  sociales  définitivement 
réalisées,  sur  des  conquêtes  d'autant  plus  chères  à  Thomme 
qu'elles  ont  été  payées  de  plus  d'efforts  ! 

Et  cela,  ce  n  est  pas  seulement  dans  la  discipline,  ce  n'est  pas 
seulement  dans  les  vieux  usages  de  la  Cour  vaticane,  c'est  au 
cœur  même  de  la  pensée  catholique  qu'on  en  voit  les  pernicieux 
effets.  Toutes  ces  corruptions,  Benedetto  les  indique  au  Souve- 
rain Pontife  en  le  suppliant  d'y  porter  remède;  mais  c'est  à  cette 
dernière  surtout  qu'il  s'attache,  comme  à  celle  qui  menace 
d'arracher  à  l'Église  le  plus  grand  nombre  de  ses  enfans.  Le 
dogme  doit  par  essence  et  dans  son  essence  rester  immuable; 
mais  le  Seigneur  ne  nous  a  révélé  que  la  Vérité  suprême  et, 
par  delà  cette  vérité,  le  champ  est  immense  à  cultiver  dans  notre 
esprit  par  des  moyens  purement  humains.  C'est  ainsi  que  Dieu 
nous  est  révélé;  mais  l'idée  que  nous  nous  en  faisons,  la  repré- 
sentation que  nous  en  donne  notre  esprit,  la  conception  qu'en 
réalise  notre  intelligence  se  développent  humainement  suivant 
le  développement  même  de  la  pensée  humaine.  La  Foi  est  confiée 
à  la  science  comme  son  point  de  départ  sur  lequel,  nous  l'avons 
vu,  la  science  doit  s'élever!  Entre  l'une  et  l'autre,  l'harmonie 
ne  doit  pas  cesser,  puisqu'elles  sont  de  même  essence,  et  que  la 
science  n'est  à  le  bien  prendre  que  le  développement  et  l'illumi- 
nation de  la  foi.  Or  la  vérité  scientifique  est  constamment  chan- 
geante et  sujette  au  progrès.  L'Église  se  renierait  elle-même  si 
elle  s'arrêtait  à  l'un  des  stades  dç  l'esprit  humain.  N'est-ce  pas 
ce  qu'elle  fait  en  répudiant  parfois  les  cosmologies  modernes  ou 
les  exégèses  nouvelles,  ou  en  frappant  les  écrivains  d'esprit 
hardi  qui  sont  à  l'avant-garde  de  la  pensée  moderne?  Voilà  la 


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842  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pensée  profonde  de  Fogazzaro  :  ceux  qui  parlent  au  nom  de 
rÉglise  ne  savent  pas  assez  distinguer  l'immuable  du  changeantj 
et  ainsi  ils  immobilisent  Télément  qui  doit  progresser.  C'est  donc 
seule  la  partie  humaine  de  l'Église  qui  est  à  réformer,  et  la  ré- 
forme n'en  atteindrait  en  rien  la  partie  divine.  Et  sans  doute 
la  distinction  n'est  pas  facile  à  faire  puisque  l'auteur  de  IlSanto^ 
pour  avoir  voulu  trop  bien  démontrer  sa  tbèse,  a  représenté  les 
élémens  de  l'Église  en  une  attitude  si  tristement  humaine,  si 
généralement  humaine,  si  uniquement  humaine  qu'il  s'est  attiré 
une  censure  ecclésiastique. 

Enfin,  ce  n'est  pas  seulement  la  foi  qui  a  besoin  d'être  puri- 
fiée par  l'harmonie  avec  la  marche  ascensionnelle  de  l'esprit 
humain,  c'est  le  culte  aussi.  Il  faut,  nous  l'avons  vu,  respecter  et 
pratiquer  le  culte  traditionnel  de  l'Église,  mais  il  faut  prendre 
garde  de  le  laisser  abaisser  et  corrompre.  Il  y  a  assez  de  dévo- 
tions extérieures.  On  sent  ici  que  l'écrivain  est  Italien  et  qu'il 
a  dû  être  souvent  affligé  du  caractère  trop  Imaginatif  et  trop  peu 
intérieur  de  certaines  émotions  et  de  certaines  pratiques  qui 
s'étalaient  autour  de  lui.  Mais  que  l'on  comprenne  bien  sa 
pensée  et  qu'on  ne  la  dénature  pas!  Ce  n'est  pas  le  culte  qu'il 
blâme,  c'en  est  l'excès  ;  et  si  Bençdetto  nous  conseille  de  nous 
replier  sur  nous-mêmes  pour  y  parler  intimement  au  Seigneur 
dont  la  présence  y  est  sensible,  cette  prière  intime  ne  lui  parait 
que  le  complément  et  la  suite  des  rites  collectifs,  traditionnels 
et  liturgiques. 

Par-dessus  tout  et  avant  tout,  l'homme  doit  se  purifier  lui- 
même.  La  première  condition  de  tout  progrès,  individuel  ou 
social,  est  de  mener  une  vie  haute,  noble,  sainte.  Quand  la  vie 
est  sainte  et  la  conscience  pure,  les  actes  en  sont  transfigurés. 
II  n'y  a  si  déconcertante  dévotion  qui  ne  rapproche  de  Dieu, 
«  par^^e  qu'au .  regard  des  profondeurs  infinies  de  Dieu,  il  y  a 
peu  de  différence  entre  la  foi  d'une  humble  femme  »  et  celle  d'un 
savant,  et  que  celui  dont  la  conscience  est  juste,  c'est  celui-là 
qui  passera  le  premier  dans  le  royaume  de  Dieu.  Quand  un  juste 
a  l'esprit  de  charité,  de  paix,  de  sagesse,  de  pauvreté,  de  pureté, 
de  force,  il  est,  à  lui  seul,  plus  profitable  au  catholicisme  et  au 
Père  céleste  que  «  tous  les  congrès,  les  cercles  et  les  victoires 
électorales.  » 

Mieux  encore  est-il,  assurément,  d'unir  en  soi  les  deux  choses  : 
de  glorifier  Dieu  par  sa  vie,  de  le  glorifier  par  les  œuvres  de 


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r^-- 


LES  I0ÉE8   0'ATfTONlO   FOGAZZAHO.  843 

Tesprit.  Fogazzaro  s'est  qualifié  lui-môme  de  Chevalier  de  F  Es- 
prit saint  :  il  voulait  dire  par  là  qu'il  cherchait  à  travailler  à 
Tagrandissement  dans  les  esprits  de  Tidée  même  de  Dieu  et  au 
développement  sur  terre  de  son  Église.  Sera-t-il  permis  à  ceux 
qui  le  connaissent  de  donner  à  cette  expression  son  sons  complet 
et  lumineux  :  héraut  par  la  parole,  chevalier  par  la  vie,  Tune  et 
l'autre  étant  en  harmonie  parfaite  et  se  complétant  en  se  multi- 
pliant sous  l'action  profonde  et  consciente,  nous  voudrions  l'avoir 
démontré,  d'une  seule  pensée,  d'un  seul  amour,  d'un  seul  vouloir? 
Et  l'on  comprendra  qu'un  tel  homme  ait  pu  écrire  ces  admirables 
paroles  : 

Priez  sang  cesse  et  apprenez  &  prier  sans  cesse.  Gela  est  le  premier  fon- 
demeni.  Quand  l'homme  aime  vraiment  d'amour  une  personne  humaine  ou 
une  idée  de  son  propre  esprit,  sa  pensée  s'attache  continuellement  en  secret 
à  Tobjet  de  son  amour  tandis  qu'il  vaque  aux  occupations  les  plus  diverses 
de  la  vie,  qu'il  ait  d'ailleurs  une  vie  d'esclave  ou  une  vie  de  roi;  et  cela  ne 
Fempêche  pas  d'être  attentif  à  sa  tâche  et  il  n'a  pas  besoin  d'adresser 
beaucoup  dé  paroles  à  l'objet  aimé.  Les  hommes  qui  vivent  dans  le  monde 
peuvent  ainsi  porter  dans  leur  cœur  une  créature,  une  idée  de  vérité  ou  de 
beauté.  Pour  vous,  portez  toujours  dans  votre  cœur  le  Père  que  vous  n'avez 
pas  vu,  mais  que  vous  avez  tant  de  fois  ,  senti  comme  un  esprit  d'amour 
s'élevant  en  vous,  y  mettant  le  très  doux  désir  de  vivre  pour  lui.  Si  vous 
agissez  ainsi,  Totre  action  sera  toute  vivante  de  l'esprit  de  vérité. 

Robert  Léger. 


M.  Robert  Léger  venait  à  peine  de  terminer  cette  étude  quand  il  est  mort 
prématnrément,  quelques  jours  avant  la  conférence  que  M.  Fogazzaro  a  faite 
récemment  à  Paris.  (AT.  D.  L.  A.) 


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LES 

RISQUES  DU  MÉTIER  DE  PRINCE 


LES  CONJURATIONS 
L'HUMANISME  ET  L'IMITATION  DE  L'ANTIQUITÉ 


Le  souci  qui  dévorait  César  Borgia  ronge  également  tous  les 
«  princes  nouveaux,  »  tous  les  tyrans  dont  l'État,  comme  le 
sien,  manque  de  fondamento  (1).  Comme  César,  ils  sentent  à 
chaque  instant  combien  leur  domination  est  instable  et  précaire. 
Pour  la  plupart  partis  de  rien,  élevés  par  art  ou  hasard,  >>  ils 
tremblent  de  retourner  subitement  à  rien.  Un  jour  ils  ont  vu 
passer  «  l'occasion,  »  ils  l'ont  connue,  ils  Tout  cueillie;  mais  qui 
sait  le  temps  que  durera  <(  la  fortune  »  et  si,  comme  celle  de 
César,  —  foriuna  verde,  —  elle  se  gardera  «  verte?  »  Même  la 
plus  «  fraîche  »  se  dessèche,  la  plus  constante  même  est  infidèle. 
Le  tyran,  le  «  prince  nouveau  »  est  partout  entouré  de  périls; 
jamais  son  œil  ni  son  oreille  ne  se  peuvent  reposer  :  il  faut  qu'il 
épie  et  qu'il  écoute. 

Il  est  menacé  du  dehors;  car  cet  autre  tyran,  cet  autre 
«  prince  nouveau,  »  son  voisin,  a  sans  doute  envie  de  s'arrondir, 
qui  est,  lui  aussi,  «  grand  connaisseur  iie  l'occasion,  »  grand 
favori  de  la  fortune,  et  n'observe  sa  foi  que  lorsqu'il  a  intérêt  à 
ne  pas  la  violer  :  point  de  paix,  point  d'amitié,  point  d'alliance, 
point  de  parentado,  de  maidage  ou  de  parenté,  aucune  union  de 


(1)  Voyez  la  Revue  du  15  décembre  1906. 


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LES    RISQUES   DU  MÉTIER   DE   PRINCE.  845 

la  chair  ou  de  l'esprit,  aucun  lien  humain  ou  divin  qui  donne 
envers  lui,  contre  lui,  la  moindre  sûreté.  Au  dedans,  le  tyran 
est  moins  tranquille  encore.  S'il  a  ses  armes  propres,  —  le  pro- 
prii  armey  —  s'il  est  à  lui-môme  son  propre  capitaine,  il  est  à 
la  merci  d'un  plus  fort  que  lui  ;  et  s'il  ne  les  a  point,  s'il  se  sert 
de  bandes  qu'il  loue,  il  est  à  la  merci  du  dernier  de  ses  condot-^ 
tieri,  qui  se  dit  :  Pourquoi  celui-ci,  et  non  pas  moi?  Il  est  n'im- 
porte qui,  venu  de  n'importe  où,  n'importe  comment;  et,  en 
revanche,  n'importe  qui,  —  un  savetier  de  San  Ginegio  pour 
Ridolfo  da  Camerino,  —  peut  se  mettre  en  tèté  de  iorgli  la 
terra,  de  lui  enlever  cet  État,  où  il  est  un  «  déraciné  »  qu'une 
longue  possession  n'y  enracine  pas. 

Rarement  il  a  l'hérédité,  cette  perpétuité  dé  la  puissance; 
presque  jamais,  il  n'a  la  légitimité,  qui  la  confirme,  la  conserve 
et  la  consacre.  Ni  légitimité  politique  :  il  a  acquis  l'État  ou  par 
la  guerre  ou  par  la  trahison,  ou  par  le  dol  ou  par  le  vol,  ou  en 
don  ou  en  dot,  en  détrônant  l'ancien  seigneur,  ou  en  s'en  faisant 
adopter,  ou  en  en  épousant  la  fille.  Ni  légitimité  de  famille  : 
fût-il  prince,  fils  de  prince,  fils  authentique  de  son  père,  et  lui 
succéd&t-il,  il  n'en  est  pas  toujours  le  fils  légitime  et  ne  lui 
succède  pas  toujours  légitimement.  De  par  les  mœurs  dissolues, 
de  par  la  facilité  sans  règle  et  sans  frein  de  ce  temps,  les  bâtards 
pullulent  :  autant  de  cours,  autant  de  nichées.  Des  vingt-sept 
Baglioni,  qui,  selon  la  légende,  auraient  été  tués  en  une  seule 
fois,  il  y  avait  certainement  une  bonne  douzaine  de  bâtards;  et 
l'on  se  rappelle  l'observation,  un  peu  étonnée,  de  Gomines,  à 
propos  des  San  Severino  de  Salerne  :  «  Faut  entendre  que  leur 
père,  le  seigneur  Robert  de  Sainct  Séverin,  estoit  de  la  maison 
de  Sainct  Séverin,  sailly  d'une  fille  bastarde;  mais  ils  ne  font 
point  grande  différence  au  païs  d'Italie  d'un  enfant  bastard  à  un 
légitime.  »  Devenu  prince,  sa  bâtardise  lui  sera  peut-être  une 
faiblesse  :  pour  le  devenir,  elle  ne  lui  est  nullement  un  obstacle. 

c(  A  l'illégitimité  politique  des  princes  du  xv^  siècle,  écrit 
Jacob  Burckhardt,  se  rattachait  l'indifférence  à  l'égard  de  la 
légitimité  de  la  naissance,  indifférence  qui  choquait  tant  les 
étrangers...  L'une  était  en  quelque  sorte  la  conséquence  naturelle 
de  l'autre...  Il  n'y  avait  plus  en  Italie  une  seule  maison  prin- 
cière  qui  n'eût  eu  et  qui  n'eût  supporté  bénévolement  dans  la 
ligne  principale  quelque  descendance  illégitime.  Les  Aragonais 
de  Naples  étaient  la  branche  bâtarde  de  la  maison,  car  ce  fut  le 


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846  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

frère  d'Alphonse  I*'  qui  hérita  de  TAragon  lui-même.  Peut-être 
le  grand  Frédéric  d'Ùrbîn  n'était-il  pas  un  vrai  Montefeltro. 
Lorsque  Pie  II  se  rendit  au  Congrès  de  Mantoue  (1459),  huit 
bâtards  de  la  maison  d'Esté  vinrent  à  sa  rencontre,  et  parmi  eux 
se  trouvaient  Borso,  le  duc  régnant  lui-même,  et  deux  fils  illé- 
.  gitimes  de  son  frère  et  prédécesseur  Leonello,  également  illégi- 
time. H  y  a  plus  :  ce  dernier  avait  eu  une  épouse  légitime  ; 
c'était  une  fille  illégitime  d'Alphonse  P'  et  d'une  Africaine. 
Souvent  aussi  l'en  reconnaissait  des  droits  aux  bâtards,  notam- 
ment quand  les  fils  légitimes  étaient  mineurs  et  que  la  vacance 
du  trône  créait  de  sérieux  dangers;  on  admettait  une  sorte  de 
droit  d'aînesse,  sans  examiner  si  la  naissance  du  prince  qui  pre- 
nait la  couronne  était  légitime  ou  non.  » 

Ce  n'est  qu'au  xvi*  siècle  que  le  Florentin  Benedetto  Varchi 
dégagera  le  principe,  que  la  succession  des  fils  légitimes  est 
((  commandée  par  la  raison  et  qu'elle  a  été,  de  toute  éternité, 
conforme  à  la  volonté  du  ciel  ;  »  c'est  alors  seulement  que  le 
cardinal  Hippolyte  de  Médicià  songera  à  tirer  son  droit  à  régner 
du  fait  «  qu'il  était  issu  d'une  union  peut-être  légitime,  ou 
du  moins  qu'il  était  fils  d'une  femme  noble,  et  non  d'une  8e^ 
vante  (comme  le  duc  Alexandre).  »  Jusque-là,  fils  légitimes  et 
bâtards  sont  sur  le  même  rang,  courent  la  même  chance,  si  bien 
que,  légitime,  je  veux  dire  fils  légitime,  le  prince  doit  continuel- 
lement se  méfier  des  bâtards,  et,  bâtard,  redouter  continuelle- 
ment les  fils  légitimes,  sans  négliger  les  autres  bâtards.  Et  non 
seulement  le  frère  doit  se  garder  du  frère  ou  du  demi-frère, 
avoué  ou  caché,  régulier  ou  aventureux  ;  mais  le  père  doit  se 
garder  du  fils,  de  ceux  qui  sont  sa  lignée  officielle  comme  de 
ceux  qui  sont  sa  progéniture  naturelle;  le  mari,  de  sa  femme, de 
ses  maîtresses  et  de  leurs  amis;  l'oncle,  du  neveu  et  le  neveu, 
de  l'oncle  :  il  n'y  a  pas  plus  d'ordre  successoral  assuré  qu'il  n'y 
en  a  chez  les  Turcs. 

La  tyrannie  étant  affaire  de  famille,  le  crime  pour  la  tyran- 
nie, lui  aussi,  est  affaire  de  famille.  Entre  héritiers  possibles,  on 
s'arrange  par  le  fer  et  par  le  poison.  C'est  encore  Burckhardt 
qui  le  rémarque  :  «  Si  du  moins  les  princes  avaient  pu  se  fier  i 
leurs  plus  proches  parens!  Mais,  dans  des  situations  où  tout 
était  illégitime,  il  ne  pouvait  s'établir  un  sërieux  droit  d'héré- 
dité, soit  pour  la  succession  au  pouvoir,  soit  pour  le  partage  des 
biens;  aussi,  dans  les  mofhens  de  crise,  un  cousin  ou  un  oncle 


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LES   RISQUES  DU   MÉTIER  DE   PRINCE.  847 

résolu  écarta^t-il,  dans  Tintérêt  de  la  maison  elle-même,  Je  fils 
mineur  ou  incapable  du  prince  qui  n'était  plus.  De  même  il  y 
avait  des  discussions  continuelles  à  propos  de  Texclusion  ou  de 
la  reconnaissance  de^  bâtards.  Il  arriva  ainsi  qu'un  grand 
nombre  de  ces  familles  comptaient  dans  leur  sein  des  membres 
mécontens,  qu'on  voyait  assez  souvent  recourir  à  la  trahison 
ouverte  et  se  venger  en  tuant  leurs  proches.  D'autres,  vivant 
dans  l'exil,  se  résignent  à  leur  sort  et  considèrent  leur  situation 
sous  un  point  de  vue  tout  objectif,  conmie,  par  exemple,  ce 
Vîsconti  qui  péchait  au  filet  dans  le  lac  de  Garde.  Le  messager 
de  son  rival  lui  ayant  demandé  comment  et  quand  il  comptait 
revenir  à  Milan,  il  lui  répondit  :  «  Par  le  même  chemin  par 
lequel  j'en  suis  sorti,  mais  pas  avant  que  les  crimes  de  mon 
ennemi  aient  dépassé  mes  propres  méfaits.  »  Parfois  aussi,  les 
parens  du  souverain  immolent  ce  dernier  à  la  morale  publique^ 
violée  d'une  manière  par  trop  scandaleuse,  afin  de  sauver  ainsi 
la  maison  elle-même.  Dans  certains  États,  l'autorité  réside  dana 
Tensemble  de  la  famille,  de  telle  sorte  que  le  prince  régnant  est 
tenu  de  s'éclairer  des  conseils  des  siens  ;  dans  ce  cas  aussi,  le 
partage  du  pouvoir  ou  de  l'influence  provoquait  facilement  les 
plus  sanglantes  querelles.  » 

Cette  double  illégitimité,  politique  et  de  naissance,  isole  le 
souverain,  que  l'abondance  d'héritiers  possibles  et  l'absence 
d'héritier  certain  désigne  comme  une  cible  vivante  à  tous  les 
coups.  Aussi  toutes  les  histoires  des  villes  italiennes,  les  his- 
toires de  toutes  les  maisons  princières,  grandes  ou  petites,  sont- 
elles  pleines  de  crimes  de  famille.  Les  Yisconti,  les  Sforza  de 
Milan,  les  Baglioni  de  Pérouse,  les  Malatesta  de  Rimini,  les 
Manfredi  de  Faenza,  de  minuscules  seigneurs  comme  les  Pic  de 
la  Mirandole,  et  de  très  hauts  seigneurs  comme  les  Este  de 
Ferrare,  les  Médicis  de  Florence,  de  plus  hauts  encore,  des 
rois,  les  Aragon  de  Naples,  et  de  plus  hauts  que  des  rois,  des 
empereurs,  ont  plié  sous  cette  loi  commune.  Quand  on  veut  faire 
l'éloge  d'une  famille  illustre,  celle  des  Gon/ague  de  Mantoue, 
on  dit  simplement  d'elle  qu'  «  elle  peut  montrer  ses  morts.  » 

Il  en  est  beaucoup  des  leurs  que  les  Visconti  n'auraient  pas 
pu  montrer.  L'un  d'eux,  Bernabô,  au  dire  des  contemporains, 
eut,  «  à  ne  pouvoir  s'y  méprendre,  »  quelque  ressemblance  «  avec 
les  plus  cruels  des  empereurs  romains.  »  Le  conteur  Franco 
Sacchetti,  dans  les  Nouvelles  de  qui  il  revient  à  plusieurs  reprises, 


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*^"^^ 


648  kfiVUE   DES   DEUX  MONBBS. 


souligne  ce  trait,  bien  que  non  sans  précaution.  «  Cj  seigneur,  en 
son  temps,  fut  redouté  de  plus  de  gens  qu'autre  seigneur;  et 
quoiqu'il  fût  cruel,  pourtant  dans  ses. cruautés  il  y  avait  grande 
part  de  justice.  »  Il  fut  à  tout  le  moins  original  jusqu'à  en  être 
fantasque,  et  fantasque  jusqu'à  une  fantaisie  qui  ne  connaissait 
ni  réserve  ni  mesure.  «  Son  principal  but  politique  est  la  chasse 
au  sanglier;  celui  qui  ose  empiéter  sur  les  droits  de  l'auguste 
chasseur  périt  dans  les  plus  affreux  supplices  ;  le  peuple  fapem- 
blant  est  obligé  de  nourrir  pour  lui  cinq  mille  chiens  de  chasse, 
et  répond  sur  sa  tête  du  bien-être  de  ces  animaux.  »  Justement 
ce  fut  à  propos  de  deux  de  ces  chienô  mal  nourris  que  Bernabô 
posa  à  «  un  riche  abbé  »  les  quatre  questions  auxquelles  le 
meunier  du  couvent,  aux  lieu  et  place  du  religieux  embarrassé, 
répondit  si  subtilement,  et  dont  la  troisième,  pour  ne  pas  rap- 
porter les  autres,  était  :  «  Que  fait-on  en  enfer?  — ,  Ce  qu'on  y 
fait,  dit  le  hardi  meunier.  On  y  taille,  écartèle,  vole  et  pend,  ni 
plus  ni  moins  que  vous  faite^  ici.  »  Enchanté  de  l'esprit  du 
rustre,  Bernabô  lui  aurait  donné  l'abbaye  et  laissé  l'abbé  au 
moulin,  en  prince  qui  n'a  pas  à  se  gêner  pour  donner  ce  qui  ne 
lui  appartient  pas.  Il  ne  se  gêne  pas  davantage  pour  prendre  : 
«  Il  fait  rentrer  les  impôts  par  tous  les  moyens  de  contramte 
imaginables,  il  donne  à  chacune  de  ses  filles  uone  dot  de  cent 
mille  florins  d'or  et  amasse  un  trésor  énorme...  Ce  qui  est  carac- 
téristique, c'est  le  coup  de  main  par  lequel  son  neveu  Gianga- 
leazzo  s'empara  de  sa  personne  (1385);  c'est  un  de  ces  complots 
heureux  dont  le  récit  fait  encore  battre  le  cœur  des  historiens 
d'un  autre  siècle.  » 

Jean  Galéas  était  de  ces  jeunes  hommes  auxquels  on  ne  prend 
pas  garde,  et,  pour  ainsi  dire,  qu'on  ne  prend  pas  au  sérieux  dans 
leur  famille.  On  le  croyait  endormi  et  inerte,  parce  qu'il  culti- 
vait plutôt  les  lettres  que  les  armes,  qu'il  versait  dans  la  dévo- 
tion, et  fuyait  l'excès  des  plaisirs.  Fait  de  la  sorte,  il  n'inspirait 
aux  siens,  grands  batailleurs  et  grands  viveurs,  que  pitié  et  mé- 
pris :  de  la  haine,  par  surcroît,  et  de  l'envie,  car  il  était  riche,  et 
ils  savaient  bien  ce  qu'ils  feraient  de  ces  richesses  dont  il  ne 
faisait  rien.  Ils  avaient  donc  formé  le  projet  de  se  débarrasser  de 
lui,  mais  des  espions  l'avertirent;  il  prit  alors  une  résolution 
que  nous  avons  déjà  vu  prendre  à  d'autres,  et  qui  est  à  la  base 
de  bien  des  conspirations  semblables  :  «  Mieux  vaut  le  lui  faire 
qu'il  ne  nous  le  fasse!  »  Comment  se  méfier  d'un  saint,  qui  ne 


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LES    RISQUES   DU    MÉTIER    DE    PRINCE.  849^ 

sort  de  prière  que  pour  partir  en  pèlerinage?  Giangaleazzo  an- 
nonce la  pieuse  intention  de  se  rendre  à  une  chapelle  de  la 
Vierge  dans  les  montagnes  :  en  bon  oncle,  Bernabù  vient  au-de- 
vant de  lui,  hors  les  portes;  mais  ils  ne  se  sont  pas  embrassés  que 
le  neveu  a  fait  entourer  l'oncle  de  gens  sûrs,  l'enchaîne  et  rem- 
mène, pour  le  jeter  quelques  jours  après  dans  un  cachot  où  il 
mourra  misérablement,  précédant  de  peu  ses  enfans,  les  cousins 
du  nouveau  maître,  déchus  et,  comme  le  dit  Tévéque  de  Nocera 
en  son  latin  précieux  et  prétentieux  :  «  magnis  exilii  et  egestalis 
jactati  fluctibus.  » 

Lorsqu'il  meurt  à  son  tour,  sans  qu'on  sache  clairement  si 
c'est  de  fièvre  ou  de  poison,  Giangaleazzo  laisse  deux  fils  légi- 
times, Giovanni-Maria,  qu'il  fait  duc  de  Milan,  et  Filippo,  qui 
devient  comte  de  Ticino,  outre  un  bâtard,  Gcdiriel,  «  né  d'une 
concubine  noble,  >>  et  qui,  étant  l'aîné  des  trois,  ne  cède  la  place 
que  contre  un  dédommagement  du  côté  de  Pise.  De  même  que 
son  grand-oncle  Bernabô,  Giovanni-Maria  a  là  manie  des  chiens  : 
mais  ceux-ci  sont  féroces,  et  leur  «  maître  »  Giramo  ou  Girolamo, 
par  ordre  du  duc,  les  dresse  à  l'être.  On  leur  livre  en  pâture 
des  hommes,  d'abord  des  criminels,  et  puis  des  innocens,  qu'ils 
déchirent  de  leurs  crocs,  «  à  l'incroyable  horreur  et  gémissement 
du  peuple  épouvanté.  »  Un  beau  jour,  ce  peuple  se  révolte 
contre  le  duc  et  ses  molosses,  et  Giovanni-Maria  est  assassiné; 
mais  c'est,  selon  la  classification  *de  Machiavel,  un  complot  de 
privatif  de  simples  citoyens;  lîous  n'avons  pas  à  insister  ici,  où 
nous  ne  cherchons  qu'à  déterminer  la  position  du  prince,  du 
tyran,  vis-à-vis  de  sa  famille  même. 

Filippo-Maria,  qui  succéda  à  Giovanni  son  frère,  eut  un 
règne  long  (trente-cinq  ans,  1412-1447)  et  relativement  calme, 
dont  toutes  les  difficultés,  et  toutes  les  cruautés,  —  suivant  le 
précepte  qui  sera  formulé  plus  tard,  -▼-  se  produisirent  ou  se 
commirent  au  début.  Il  montra  plus  que  de  l'ingratitude  envers 
la  veuve  du  fameux  condottiere  Facino  Cane,  Béatrix  de  Tende, 
dont  il  n'avait  pas  refusé  la  maturité,  pour  en  épouser  les  tré- 
sors. Grâce  à  eux,  grâce  à  elle,  il  avait  pu  reprendre  Milan  aux 
fijs  de  Bernabô,  Sacramoro  et  Carlo,  qui  s'en  étaient  emparés.  La 
chose  faite,  il  s'aperçut  que  sa  femme  avait  des  rides,  et,  afin  de 
convoler  avec  une  plus  jeune,  de  naissance  princière,  une  fille 
du  duc  de  Savoie,  il  lui  intenta,  —  aimable  ironie!  —  devant 
des  juges  à  lui,  un  procès  en  adultère.  Malgré  ses  dénégations 

TOMB  XXXVII.  —  1907.  .'>4 


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850  REVUE  DES  DEUX  MONDES- 

et  ses  sermens,  elle  fut  condamnée  à  mourir  sous  la  hache.  Mais, 
quand  son  empire  se  fut  affermi,  Filippo-Maria  couvrit  d'un  voile 
de  libéralité  et  de  générosité  ses  anciens  péchés. 

Il  fut  le  dernier  des  Visconti,  et,  parce  qu'à  lui  vint  aboutir 
toute  une  lignée  de  douze  princes,  dont  chacun  dut  se  résigner 
à  être,  —  en  dépit  du  nom  qui  leur  était  commun,  —  «  un  prince 
nouveau,  »  et  où  les  types  du  tyran,  —  Bernabô,  Giovanni- 
Maria,  —  ne  manquèrent  pas,  la  vie  qu'il  mène  peut  être  re- 
tenue comme  le  type  de  la  vie  du  tyran,  même  heureux  :  «  Ce 
que  la  crainte  peut  faire  d'un  homme  richement  doué,  qui  se 
trouve  dans  une  haute  situation,  se  trouve,  pour  ainsi  dire,  ma- 
thématiquement complet  chez  lui  :  l-État  n'a  qu'un  but,  la  sécu- 
rité du  prince,  et  tous  les  moyens  dont  il  dispose  tendent  à  ce 
but  unique  ;  seulement  Tégoïsme  féroce  de  ce  souverain  ne  dé- 
généra pas  en  cruauté.  Il  habite  le  château  de  Milan,  d^mslen- 
ceinte  duquel  on  voyait  les  jardins,  les  allées  et  les  manèges  les 
plus  magnifiques;  il  n'en  sort  guère,  et  reste  de  longues  années 
sans  mettre  le  pied  dans  la  ville  ;  ses  excursions  ont  pour  but  les 
>dlles  de  la  campagne,  où  s'élèvent  ses  superbes  châteaux;  la 
flottille  de  barques,  que  traînent  des  chevaux  rapides  et  qui  le 
promène  sur  des  canaux  spécialement  creusés  à  cet  effet,  est 
organisée  en  vue  de  toutes  les  exigences  de  l'étiquette.  Toute 
personne  qui  venait  au  château  était  l'objet  d'une  surveillance 
minutieuse;  défense  de  stationner  près  d'une  fenêtre,  afin  qu'on 
ne  put  correspondre  par  signes 'avec  le  dehors.  Ceux  qui  de- 
vaient faire  partie  de  l'entourage  du  prince  étaient  soumis  à  toute 
ujie  série  d'épreuves  savamment  calculées:  quand  ils  les  ax-aient 
subies  avec  succès,  il  leur  confiait  les  plus  hautes  fonctions 
diplomatiques  ou  en  faisait  des  laquais,  car  l'un  était  aussi  ho- 
norable que  l'autre.  Et  c'est  ce{  homme  qui  a  soutenu  des 
guerres  longues  et  difficiles,  et  qui  a  traité  constamment  de 
grandes  affaires  politiques,  c'est-à-dire  qui  a  dti  sans  cesse»  en- 
voyer dans  toutes  les  directions  des  hommes  munis  des  pouvoirs 
les  plus  étendus.  Ce  qui  faisait  sa  sécurité,  c'est  (jue  tous  c^ 
gens-là  se  défiaient  les  uns  des  autres;  c'est  que  les  condottieri 
étaient  surveillés  par  des  espions;  c'est  que  les  négociateurs^ 
les  hauts  fonctionnaires  ne  savaient  à  quoi  s'en  tenir  et  ne  pou- 
vaient jamais  s'entendre,  parce  que  le  prince  semait  habilement 
la  division  entre  eux,  et  surtout  parce  qu'il  avait  soin  d'accou- 
pler chaque  fois  un  honnête  homme  et  un  coquin.  Même  dans 


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LES    RISQUES   DU    MÉTIER   DE    PRINCE.  851 

«on  for  intérieur,  Philippe-Marie  est  tranquille  [et  concilie  deux 
oourans  d'idées  diamétralement  opposés  :  il  croit  aux  astres  et  à 
une  aveugle  fatalité,  et  en  même  temps  il  invoque  la  protection 
-de  toute  une  légion  de  saints;  il  lit  des  auteurs  anciens,  goûte 
les  poésies  de  Dante  et  de  Pétrarque  et  se  fait  lire  des  romans 
de  chevalerie  français.  Enfin,  ce  même  homme,  qui  ne  voulait 
jamais  entendre  parler  de  la  mort  et  qui  faisait  disparaître  du 
château  jusqu'à  ses  favoris  mourans,  afin  que  le  trépas  de  personne 
ne  vînt  attrister  un  [séjour  voué  à  la  joie,  ce  môme  homme  a 
hâté  volontairemait^sa  fin  en  laissant  se  fermer  une  plaie  et  en 
refusant  de  se  laisser  pratiquer  une  saignée,  et  il  est  mort  avec 
noblesse  et  dignité.  » 

Voilà  une  famille  de  tyrans  ou  de  princes  italiens,  à  la  mode 
des  xiv*^,  XV*  et  xvi®  siècles.  Elles  sont  toutes  comme  celle-ci. 
€hez  les  Sforza,  que  le  mariage  de  Francesco  substitue  aux  Vis- 
ion ti,  Ludovic  le  More  joue  et  probablement  empoisonne  son 
neveu  et  pupille  Galeazzo.  Chez  les  Médicis,  Giovanni  attaque  à . 
coups  de  poignard  son  cousin  Giovanni  dans  un  bal  ;  Laurent  le 
Magnifique  veut  marier  une  de  ses  filles  à  Fun  de  ses  neveux, 
mais  un  frère,  à  qui  Talliance  déplaît,  y  coupe  court,  paraît-il, 
en  l'empoisonnant.  Lorenzino,  en  1537,  se  chargera  d'expédier 
Alexandre.  Chez  les  Este,  «  le  gouvernement  se  distingue  par  un 
singulier  mélange  de  despotisme  et  de  popularité.  Dans  Tinté- 
rieur  du  palais  se  passent  des  scènes  épouvantables  :  ime  prin- 
cesse, soupçonnée  d'avoir  commis  le  crime  d'adultère  avec  un  fils 
né  d'un  autre  lit,  est  décapitée  (1425);  des  princes,  légitimes  aussi 
bien  qu'illégitimes,  s'enfuient  <le  la  cour  et  sont  menacés,  même 
à  Tétranger,  par  les  assassins  envoyés  à  leur  poursuite  (1471)... 
Le  bâtard  d'un  bâtard  veut  détrôner  le  seul  héritier  légitime  (Her- 
<;ule  l*''');  plus  tard  (1493),  ce  dernier  empoisonna,  dit-on,  sa 
femme,  après  avoir  découvert  qu'elle  voulait  l'empoisonner  luif 
même;  il  commit,  à  ce  qu'on  prétend,  ce  crime  à  l'instigation 
de  Ferrante,  frère  de  l'épouse  criminelle.  Citons  enfin  le  complot 
ourdi  par  deux  bâtards  contre  leurs  frères,  le  duc  régnant  Al- 
phonse I®'  et  le  cardinal  HippolytiB  (1506),  complot  qui  fut  dé^ 
couvert  à  temps  et  puni  de  la  réclusion  perpétuelle.  »  Les 
Baglioni  sont  une  race  d'Atrides  :  est-il  une  tragédie  antique  qui 
égale  en  terreur  celle  dont  leurs  demeures  furent  le  théâtre,  en 
Tété  de  l'an  1300,  lors  du  mariage  d'Astorre  avec  Lavinia  Co- 
lonna?  Gentile  et  Carlo,  deux  cousins,  à  l'assaut  de  1503,  se 


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852  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

jettent  l'un  sur  Tautre  «  comme  deux  lions.  »  Il  est  banal 
d'assassiner  son  beau-père,  comme  Pandolfo  Petrucci,  ou  son 
oncle  comme  Oliverotto  da  Fermo,  ou  son  mari,  comme  la  femme 
de  Galeotto  Manfredi  de  Faenza.  Pour  la  couronne!  Ce  sont  des 
natures  indomptables,  ou  peut-ôtre  des  natures  domptées  par 
Fâpre  volonté,  Tambition  farouche,  une  obsédante  et  absorbante 
passion;  des  hommes,  surhommes  ou  sous-hommes,  «  qui  ap- 
pliquent une  sauvage  énergie  à  poursuivre,  non  pas  des  chimères, 
mais  des  réalités,  et  qui  arrivent  à  leur  but,  parce  qu'ils  se 
servent  de  tous  les  moyens,  même  les  plus  condamnables,  »  malgré 
tous  les  obstacles,  contre  toute  loi  et  toute  foi,  en  passant  sur 
le  corps  de  leur  père,  de  leur  mère,,  de  leur  femme,  de  leur 
frère  ou  de  leur  fils. 

II 

Voici  maintenant  le  prince  arrivé,  le  tyran  lui-môme  :  il 
exige  de  son  système  nerveux  un  tel  effort,  il  lui  impose  une 
tension  si  continue,  qu'il  le  détraque.  C'est  toujours  un  neu- 
rasthénique; c'est  souvent  un  hystérique  sanguinaire;  c'est  quel- 
quefois un  dément  absolu,  fou  de  folie  furieuse. 

La  maison  d'Aragon,  en  sa  branche  napolitaine,  en  a  fourni 
plus  d'un  exemple.  Alphonse  1®%  qui  déclare  la  guerre  à  sa  mère 
adoptive,  la  reine  Jeanne,  —  laquelle,  d'ailleurs,  mérite,  par  son 
infamie,  tous  les  châtimens,  —  est  un  bon  prince,  quoiqu'un  peu 
trop  prodigue  de  l'argent  de  ses  sujets  et  magnifique  à  leurs 
dépens,  en  comparaison  de  son  successeur,  Ferdinand  Ferrante. 
Ce  successeur,  il  ne  se  donna  point  |grand'peine  pour  le  choisir  : 
célibataire  endurci,  à  défaut  d'enfans  légitimes*  il  prit  un  bâtard 
(né  «  d'ime  noble  concubine,  »  dit  Paul  Jove  ;  «  d'une  dame  espa- 
gnole, »  dit  Jacob  Burckhardt),  qui  lui  parut  avoir  «  le  caractère 
royal,  »  et  qui  était  peut-être  son  fils,  mais  peut-être  était  celui 
d'un  Marrano  de  Valence;  déclarant  que  ce  Ferrante  serait  roi 
assez  légitimement,  s'il  savait  à  force  d'opiniâtre  tirtù  s'attacher 
la  fortune.  Intellectuellement,  le  choix  n'est  pas  mauvais;  mais 
Alphonse,  pourtant,  s'est  trompé  ;  ce  n'est  pas  le  caractère,  c'est 
l'esprit  qui,  chez  Ferrante,  pourrait  être  qualifié  de  royal.  «  D'une 
activité  infatigable,  reconnu  comme  une  des  plus  fortes  têtes 
politiques,  réglé  dans  sa  vie,  il  applique  toutes  ses  forces,  la 
sûreté  d'une  mémoire  implacable  et  la  profondeur  dWe  dissi- 


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LES    RISQUES   DU    MÉTIER   DE    PRINCE.  853 

mulation  sans  exemple,  à  la  destruction  de  ses  ennemis.  »  Pour 
une  cause  ou  pour  une  autre,  par  inclination  naturelle  ou  par 
rancune,  «  il  se  fit  une  habitude  des  cruautés  les  plus  mons- 
trueuses... Outre  la  chasse,  où  il  ne  ménageait  rien  ni  personne, 
il  se  livrait  à  deux  genres  de  plaisirs  :  il  aimait  à  avoir  dans  son 
voisinage  ses  ennemis,  soit  vi vans  et  enfermés  dans  des  cages  bien 
solides,  soit  morts  et  embaumés,  avec  le  costume  qu'ils  portaient 
de  leur  vivant.  Il  ricanait  quand  il  parlait  des  prisonniers  à  ses 
confidens;  quant  à  sa  collection  de  momies,  il  n'en  faisait  même 
pas  mystère...  La  manière  dont  tous  ces  faits  ont  été  racontés 
par  Caracciolo  et  par  Porzio  fait  dresser  les  cheveux  sur  la  tête.  » 
Le  fils  aîné  de  Ferdinand,  Alphonse,  duc  de  Calabre,  est  digne 
d'un  tel  père.  Comines  le  proclame  sans  ambages  «  Thomme  le 
plus  cruel,  le  plus  pervers,  le  plus  vicieux  et  le  plus  commun  qu'on 
eût  jamais  vu  ;  »  et,  par  surcroît,  il  est  lâche,  de  cette  lâcheté  imbé- 
cile de  certains  fauves  :  «  Jamais  homme  cruel  ne  fut  hardi.  » 
Jamais  ou  rarement.  Sigismond  Malatesta  de  Rimini  était 
aussi,  à  un  degré  inférieur  dans  la  hiérarchie  seigneuriale,  un 
fameux  compagnon,  et  son  petit-fils  Pandolfo,  ce  «  scélérat, 
souillé  du  sang  de  son  frère  et  de  tant  d'autres,  que  les  habitans 
révoltés  bombardèrent  dans  son  château  fort,  »  ne  le  lui  cédait 
assurément  en  rien.  La  Romagne,  du  reste,  où  fleurit  et  foi- 
sonna la  tyrannie,  devait  produire  des  tyrans  d'une  rude  plante. 
Ainsi  Francesco  degli  Ordelaffi,  de  Forli.  C'était,  à  ce  que  rap- 
porte l'anonyme  auteur  d'une  Vie  de  Cola  di  Rienzo,  «  un  per- 
fide chien  patarin,  rebelle  de  la  Sainte  Église.  Trente  ans  il  avait 
été  excommunié  et  son  pays  interdit  sans  messe  chanter;  il 
tenait  occupées  beaucoup  de  terres  de  l'Église,  la  ville  de  Forli, 
la  ville  de  Cesena,  Forlimpopoli,  Gastrocaro,  Brettinoro,  Imola, 
Gazzolo...Ce  Francesco  Ordelaffi  était  un  homme  désespéré,  qui 
portait  aux  prélats  une  haine  mortelle  et  ne  pouvait  soufiFrir  les 
prêtres,...  un  perfide  tyran  obstiné.  »  11  chasse  de  Forli  la  gar- 
nison pontificale,  bat,  emmène  et  emprisonne  l'archevêque  de 
Ravenne,  rase  les  maisons  des  chanoines,  soulève  le  peuple 
contre  le  Pape,  précipite  par  la  fenêtre  ceux  qui  hésitent,  et, 
pour  faire  sa  paix  avec  le  Saint-Siège,  accepte  d'être  son  vicaire, 
moyennant  un  tribut  qu'il  n'a  garde  de  payer.  Cité  à  affirmer  sa 
foi,  il  ne  comparaît  pas,  est  condamné  au  feu  comme  hérétique 
et  idolâtre.  Mais  lui,  «  lorsqu'il  entendit  les  cloches  sonner  l'ex- 
communication, aussitôt  il  fit  sonner  les  autres  cloches,  et  ex- 


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SS4  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

communia  le  Pape   et   les   cardinaux  et,   ce   qui    fut  pis,  fil 
brûler  sur  la  place  un  Pape  et  des  cardinaux  cpii  étaient  de 
papier  rempli  de  foin.  »  On  prêche  la  croisade  contre  lui  tout 
comme  contre  les  musulmans;  aller  en  Romagne  vaut  autant 
d'indulgences    qu'aller  en   Palestine.  «   Ah!   c'est  ainsi,  dit-il 
aux  ennemis  qu'il  capture;  vous  êtes  des  croisés;  mais  votre 
croix  est  de  drap,  et  le  drap  se  déchire;  je  veux  vous  marquer 
d*une  croix  qui  ne  s'use  pas!  »  Cette  croix,  il  la  leur  fait  imprimer 
sous  la  plante  des  pieds  avec  un  fer  rouge.  A  d'autres  il  dit: 
«  Vous  êtes  venus  pour  sauver  votre  âme;  si  je  vous  lâche, 
vous  retournerez  peut-être  à  vos  premiers  péchés;  il  vaut  mieux 
que  dans  votre  grâce  toute  fraîche  (littéralement  :  dans  votre 
M  tendresse,  »  —  in  questa  vos  Ira  tenerezza  — ),  tandis  que  vous 
êtes  contrits,  vous  mouriez  :  Dieu  vous  recevra  dans  sa  cité.  » 
«  Cela  dit,  ajoute  le  vieux  texte,  il  les  faisait  écorcher,  pendre, 
décapiter,  transpercer,  tenailler  et  mourir  divers  martyres.  » 
Quelques  historiens  ou  chroniqueurs  l'accusent  d'avoir,  parce 
qu'ils  le  priaient  de  céder,  lancé  un  couteau  dans  le  dosdesou 
fils  et  tranché  la  tête  à  sa  fille.  Si  les  faits  ne  sont  pas  rigoureu- 
sement établis,  que  l'accusation  ait  pu  être  portée  sans  invrai- 
semblance, cela  prouve  du  moins  qu'on  Ten  croyait  généralement 
capable.  Après  la  reddition  de  Cesena,  par  elle  pourtant  défendue 
héroïquement,  et  jusqu'à  l'épuisement  de   la  derpière  chance, 
«a  femme,  une  des  grandes  viragos  italiennes,  la  plus  grande 
avec  Catherine  Sforza,  Marzia,  ou  Cia  degli  Ubaldini,  n'ose  plus 
reparaître  en  sa  présence  :  elle  attend,  pour  le  rejoindre,  que 
l'adversité  l'ait  brisé-  Aux  yeux  d'un  pareil  être,  le  ciel  est  vide 
et  la  terre  n'est  pleine  que  de  lui.  De  sa  part,  c'est,  en  vérité,  «  le 
déchaînement  de  l'égoïsme  sous  ses  traits  les  plus  horribles.  « 
Toutefois,   par  une    des    contradictions   paradoxales  qu'offrent 
aussi  un  Sigismond  Malatesta,  un  Ferrante  de  Naples,  un  Gio- 
vanni-Maria  Visconti,  ses  adversaires  les  plus  décidés  le  recon- 
naissent :  Francesco  degli  Ordelaffi,  le  Francesco  des  croisés  et 
des  excommunications,   ce  même  Francesco  qui,  selon  Leone 
Cobelli,  «  employait  ses  heures  de  loisir  à  distiller  les  plus  puis- 
sans  poisons,  »  malgré  ce  qu'on  savait  de  lui  et  ce  ffu'on  en  soup- 
çonnait, «  était  incarné  avec  les  Forliviens  et  aimé  chèrement; 
il  témoignait  une  pieuse  charité,  mariait  les  orphelines,  dotait 
les  pucelles,  et  subvenait  aux  pauvres  gens  de  son  amitié.  » 
Mais  le  prince  de  ces  princes,  le  modèle  des  tyrans, —  s'il  est 


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LES    RISQUES   DU   MÉTIER   DE   PRINCE.  853 

permis  de  parler  de  «  modèle  »  dans  Tignoble  et  dans  l'odieux^ 
—  Ezzelino  da  Romano,  le  troisième,  fils  d'Ezzelino  le  moine, 
et  petit-fils  d'Ezzelino  le  bègue,  n'avait  pas  de  ces  faiblesses.  H 
reste  Texemplaire  et  le  parangon,  en  ce  qu'il  fut  le  créateur  d'uft 
genre  dont  il  s'affirma  le  maître,  et  où  Ton  ne  put,  après  lui^ 
faire  mieux,  c'est-à-dire  pis.  «  Aucun  des  imitateurs  d'Ezzeline 
n'a  égalé  ce  dernier,  sous  le  rapport  de  l'énormité  des  crimes 
commis  :  César  Borgia  lui-même  lui  est  demeuré  inférieur  à  cet 
égard.  »  Paul  Jove  nous  le  fait  voir  <<  portentum  humant  generù,  » 
avec  c(  un  front  obtus  et  bestial,  une  pâleur  atroce  et  des  yeux 
de  vipère  »  (mais  de  ces  yeux-là  il  abuse  peut-être  un  peu,  car  il 
les  a  déjà  prêtés  à  César  et  il  les  prêtera  encore  à  d'autres 
tyrans).  Plus  simplement,  avec  son  front  têtu,  ses  gros  yeux 
durs,  sa  large  barbe,  sa  lourde  armure  aux  hautes  épaulettes  de 
fer,  timbrée  de  Taigle  impériale  en  sa  qualité  de  vicaire  et  de 
beau-fils  de  Frédéric  II,  la  hache  qu'il  tient  dans  sa  droite  cou- 
verte d'un  épais  gantelet,  Ezzelino  a  l'air  d'une  brute.  Il  est  pos- 
sible qu'étîmt  tout  ce  que  Paul  Jove  a  dit  :  «  vir  suspiciosus^ 
va  fer,  invidus,  sœvus  et  semper  ad  imperium  anhelans,  »  il  ait, 
comme  Tévèque  de  Nocera  le  note,  excellé  à  entrer  dans  la  peau 
de  tous  les  personnages,  à  la  façon  des  comédiens,  et  appris 
à  changer  de  figure,  presque  de  personnalité,  suivant  les  besoins 
du  moment,  à  mentir  du  geste,  de  la  voix,  des  yeux,  à  scruter 
les  cachettes  de  l'esprit  d'autrui,  et,  par  un  incroyable  artifice  de 
dissimulation,  à  explorer  les  sentimens  même  les  plus  intimes 
des  hommes  les  plus  rusés.  »  Alor^,  le  jour  où  fut  dessiné  le  por- 
trait que  nous  avons  de  lui,  il  s'était  composé  le  visage  d'un 
homme  qui  ne  pense  à  rien,  mais  rageusement  en  colère. 

Une  basse  et  sanglante  aventure  avait  précédé  le  second  ma- 
riage de  son  père,  Ezzelino  le  moine,  et  la  naissance  de  ce  troi- 
sième Ezzelino  qui,  «  fruit  d'un  ventre  malheureux  et  d'une 
criminelle  semence,  devait  (comme  il  faut  le  croire),  par  un  pro- 
digieux concours  d'astres  malins,  surpasser  en  sévices  les  Pba- 
laris,  les  Denys  et  les  Néron.  »  Il  avait  une  nombreuse  armée  ok 
se  confondaient  toutes  les  nations,  TAUemand  y. voisinant  avec 
le  Sarrasin.  Pour  l'entretenir  (à  présent  on  ne  peut  plus  que 
transcrire  et  traduire),  pour  entretenir  cette  armée,  il  ne  se 
faisait  point  scrupule,  —  mais  quel  scrupule  se  serait-il  fait?  — 
de  «  confisquer  toutes  les  fortunes  des  villes  ;  condamner 
et  proscrire   les  citoyens  opulens  ;  dépouiller   les    temples  de 


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856  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

leurs  offrandes;...  ne  souffrir  personne  qui  fût  puissant  par  son 
argent,  son  autorité  ou  sa  clientèle.  D'un  esprit  audacieux,  avare, 
extrêmement  impie  et  jamais  saturé  de  meurtres,  étendant 
sur  tous  une  haine  mortelle,  il  avait  à  ce  point  dévasté  1^  villes 
les  plus  florissantes,  que,  lorsqu'il  avait  expédié  ceux  des  partis 
adverses  qui  lui  étaient  suspects,  il  attaquait  ensuite  inhumaine- 
ment les  Gibelins  ses  meilleurs  amis  et  ses  intimes  familiers.  Il 
avait  construit  en  chaque  ville  et  place  forte  de  ténébreuses  et 
horribles  prisons,  où  il  enfermait  par  troupeaux  les  hommes 
qu'il  avait  pris  en  haine,  afin  qu'épuisés  de  faim  et  rongés  de 
malpropreté  misérable,  accablés  par  une  atroce  odeur  et  la 
lixâde  obscurité,  ils  mourussent  cruellement  dans  les  fers  et  le 
collier  de  force,  et  que  pour  tous  les  autres,  pâles  d'angoisse, 
rimmense  puanteur  des  cadavres  en  putréfaction  fît  venir,  de 
contagion  et  de  peur,  une  mort  souhaitée.  Car  l'inclémence  des 
gardiens  était  telle  qu'ils  ne  nettoyaient  qu'à  intervalles  d'un  mois 
les  cachots  comblés  d'une  épaisse  couche  d'ordure  et  de  l'abon- 
dante sanie  des  cadavres  corrompus,  et  qu'ils  retiraient  avec  des 
crocs  du  milieu  des  mourans  les  corps  amoncelés  des  morts.  Nulle 
part,  même  les  plus  vastes  prisons  ne  pouvaient  recevoir  les 
captifs  même  accumulés  en  tas  ;  les  nombreuses  brigades  de  tor- 
tionnaires et  de  bourreaux  ne  suffisaient  pas  aux  supplices,  ni 
aux  exécutions  par  la  corde  et  par  la  hache.  Des  hommes  étaient 
déchirés  vifs  en  lanières  avec  des  couteaux.  D'autres,  pêle-mêle, 
par  groupes,  en  longue  série,  étaient  liés  à  des  palissades,  enve- 
loppés de  flammes  et  brûlés...  C'était  pour  le  tortionnaire  et  le 
bourreau  crime  capital  que  de  hâter  les  supplices  :  il  fallait  que 
la  vie  fût,  par  minutes  et  momens,  prolongée  pour  de  longues 
tortures.  Quant  aux  innocens,  qu'il  eût  destinés  à  la  mort,  il 
cherchait  dans  son  extrême  cruauté  la  louange  d'une  feinte  clé- 
mence, en  les  renvoyant  avec  un  œil,  un  bras  ou  une  jambe  ;  à 
ceux  qui  pleuraient  la  mort  de  leurs  proches,  il  arrachait  les  yeux 
pour  les  faire  cesser  de  pleurer;  à  ceux  qui,  de  [terreur,  médi- 
taient la  fuite,  pour  leur  épargner  la  fatigue  de  la  route,  il  am- 
putait les  pieds  :  à  ceux  qui  osaient  plaindre  le  malheur  [des 
autres,  il  coupait  la  langue,  afin  qu'ils  ne  pussent  vociférer  long- 
temps. Les  délateurs  eux-mêmes,  repris  pour  indulgence  et  in- 
curie quand  ils  ne  livraient  pas  les  noms  des  gens  à  condamner, 
étaient  conduits  sur  une  haute  tour,  pour  être  vus  plus  sûremait 
et,  affreux  amusement,  mais  peine  méritée,  précipités  dans  le 


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LES    RISQUES   DU   MÉTIER    DE    PRINCE.  857 

fossé.  Il  estimait  cependant  comme  un  trait  d'immense  huma- 
nité de  faire  grâce  de  la  vie  aux  femmes  et  aux  en  fans  des  con- 
damnés, sous  cette  condition  que  les  femmes  auraient  les  seins 
coupés  et  que  les  mâles  seraient  traités  de  manière  à  lui  assurer 
l'extinction  non  douteuse  de  la  race  ennemie.  Pas  un  seul  instant 
la  fureur  de  cette  âme  abominable  ne  se  relâche,  mais,  dans  des 
accès  de  sauvagerie  chaque  jour  ravivés,  —  sed  in  dies  rediviva 
feritate  debacchantem,  —  il  livre  au  plus  effroyable  supplice,  si 
Ton  en  doit  croire  les  auteurs  contemporains,  plus  de  trente  mille 
personnes  de  tout  sexe  et  de  tout  âge.  » 

Il  n'est  pas  étonnant  que  contre  des  princes  de  cette  espèce, 
même  moins  barbarement  délirans  qu'Ezzelino,  des  bras  armés 
se  soient  levés.  Ce  qui  le  serait  plutôt,  si  tant  de  patience  ne 
s'expliquait  naturellement  par  la  faiblesse,  c'est  qu'ils  ne  se  soient 
levés  ni  plus  souvent,  ni  plus  vite.  En  somme,  les  conspirations 
sont  fréquentes,  parce  que  les  raisons  de  conspirer  sont  mul- 
tiples, et  qu'il  n'y  a,  au  contraire,  qu'une  raison  de  ne  pas  con- 
'  spirer,  qui  est  l'impuissance  où  Ton  est  de  le  faire,  l'insolence  de 
la  fortune  du  tyran,  ou  le  manque  d'occasion.  En  cela,  comme 
dans  toutes  les  affaires  humaines,  actions  et  réactions  s'appellent 
et  se  commandent.  Le  tyran  a  le  sentiment  de  son  instabilité, 
de  sa  précarité;  il  n'en  est  que  plus  pressé  de  vider  la  coupe; 
sachant  qu'il  n'est  que  d'un  jour,  c'est  un  jour  qu'il  ne  veut  pas 
perdre;  n'étant  pas  le  maître  de  l'heure,  mais  seulement  un  maître 
d'une  heure,  cet  égoïsme  aveugle  et  sourd,  déjà  développé  en  lui 
par  les  circonstances  mêmes  de  son  élévation  et  de  sa  domina- 
tion, s'en  accroît  encore  :  il  voit  TÉtat  tout  entier  en  lui-même, 
il  ne  voit  que  lui  dans  l'État  et  l'État  qu'en  lui  :  il  le  rapporte 
tout  entier  à  lui,  et  peu  lui  importe  qu'il  l'emporte  avec  lui.  Des 
princes,  dès  rois,  des  empereurs,  des  pontifes,  et  même  de  très 
grands  pontifes,  en  sont  là  :  «  Jouissons  de  la  Papauté,  puisque 
Dieu  nous  la  donnée,  »  dira  Léon  X  à  son  frère  Julien.  Le 
peuple,  d'autre  part,  a  le  sentiment  de  l'illégitimité  du  tyran  : 
il  sait  d'où  il  vient,  comment  il  est  venu,  et  il  ne  l'estime  pas,  s'il 
ne  le  méprise.  Comme  il  ne  voit  en  lui  de  respect  pour  personne 
ni  pour  rien,  pour  aucune  grandeur,  homme  ou  chose,  pour 
aucune  majesté  divine  ou  humaine,  il  n'a  pour  lui  aucun  respect. 
Un  Gabrino  Fondolo,  tyran  de  Crémone,  peut  bien  avoir  la 
pensée  de  jeter  en  bas  de  la  grande  tour  ses  h6tes,  le  Pape 
et  l'Empereur,  mais  il  n'est  pas  dans  Crémone  un  mendiant 


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8S8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qui  ne  puisse  avoir  Tenvie  ou   Tidée  de   lui  en   fciire  autant. 

La  défiance  même  fouette  et  surexcite  la  défiance  :  lequel  des 
èeaXy  du  prince  ou  du  sujet,  préviendra  l'autre?  L'excuse  0(HB- 
mode,  et  en  apparence  si  plausible,  qui  a  servi  à  couvrir  tant  de 
mauvais  coups  :  «  Mieux  vaut  le  luf,  faire  qu'il  »e  nous  le  fasse,  » 
«st  en  effet  à  double  tranchant;  îe  sujet  y  recourt  contre  k 
prince,  mais  le  prince  aussi  y  recourt  contre  le  <?ujet.  Par  ira 
phénomène  dont  nos  grands-pères  ont  \^  la  répétition  en  France, 
il  y  a  cent  treize  ans,  ainsi  que  la  défiance,  la  terreur  est  dooble  : 
et  tel  qui  tue  ne  tue  que  par  peur  d'être  tué.  Il  serait  préférable 
d'aimer  et  de  se  faire  aimer,  comme  Pétrarque  en  donne  le  con- 
seil au  tyran  :  «  Tu  dois  être  non  le!  maître  de  tes  sujets,  mm  lenr 
père;  tu  dois  les  aimer  comme  tes  enfans,  que  dis-je!  comme 
toi-même.  Tu  dois  aussi  leur  imposer  de  l'affection  pour  toi,  non 
de  la  crainte,  car  la  crainte  engendre  la  haine.  Tes  armes,  tes 
satellites,  tes  soudards,  tu  peux  les  tourner  contre  l'ennemi: 
contre  tes  sujets,  tu  ne  peux  rien  avec  une  garde  du  corps;  ce 
n'est  que  par  la  bienveillance  que  tu  peux  les  gagner.  Sans  doute, 
je  ne  parle  que  des  citoyens  qui  désirent  la  conservation  de 
l^État,  car  celui  qui  ne  rêve  que  des  changemens  est  un  rebelle 
et  un  ennemi  de  la  chose  publique.  »  La  réserve  finale  peut  être 
logiquement  nécessaire,  mais  elle  est  pratiquement  inutile,  parce 
qu'il  n'y  a  pas,  il  ne  saurait  y  avoir,  dans  un  pareil  État,  qui 
Ti'est  pas  fait  pour  eux,  qui  n'est  fait  que  pour  le  Prince,  où  ils 
sont  eux-mêmes  faits  pour  le  Prince,  «  de  citoyens  qui  désirent 
ia  conservation  de  l'État.  »  Il  pourrait  donc  être  préférable,  mais 
il  est  impossible  cpie  le  tyran  se  fasse  aimer.  En  retour,  il  est 
impossible  qu'il  aime. 

La  littérature,  comme  l'histoire  elle-même,  en  porte  témoi- 
gnage, et  il  serait  inutile  qu'il  aimât.  Entre  le  prince  et  le  peuple, 
l'atmosphère  n'est  point  d'amour  réciproque.  Dante  est  plus  près 
du  cœur  du  peuple,  cpiand,  blâmant  «  ce  qu'il  y  a  de  bas  ei 
d'inintelligent  dans  l'avidité  et  l'ambition  des  princes  de  nou- 
velle création,  »  il  s'éprie  :  «  Que  disent  leurs  trompettes,  leurs 
cors  et  leurs  flûtes,  sinon  :  A  nous,  bourreaux  !  à  nous,  oiseaux 
de  proie!  »  Et  Matteo  Villani  en  juge  sainement,  quand  il  re- 
marque :  «  De  même  que  les  tyrannies  s'élèvent,  grandissent  et 
se  consolident,  de  même  grandit  en  silence  dans  leur  sein  le 
germe  fatal  d'où  sortiront  pour  elles  le  trouble  et  la  ruine.  »  Les 
nouvelles,  certes,  ne  sont  pas  des  documens  de  tous  points  irré 


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LES    RISQUES   DU    MÉTIER   DE   PRINCE.  8S9^ 

ensabla,  et  il  faut  toujours  prendre  cum  grano  salis  les  anec- 
dotes qu'elles  nous  content  ;  néanmoins,  sur  l'état  d'esprit,  sur 
les  &çons  de  penser  et  d'èfo'e,  sur  le  milieu,  comme  nous  dison» 
aujourd'hui,  elles  nous  donnent,  et  elles  seules  nous  donnent  de» 
indications  précieuses.  Depuis  les  moralités  en  quelques  lignes 
par  où  se  terminent  ordinairement  les  petits  récits  de  Franco 
Sacchetti,  jusqu'aux  dédicaces  ou  envois  plus  guindés  qui  pré^ 
cèdent  ceux  de  Bandello,  il  y  a  là,  pour  un  espace  d'à  peu  près 
deux  siècles,  des  sources  très  abondantes. 

Chez  Sacchetti  surtout.  «  Seigneur  est  vin  de  fiasco,  fait-il 
dire  à  un  pensionnaire!  (provvisionato)  de  Ludovic  de  Gonzague, 
seigneur  de  Mantoue  :  le  matin  il  est  bon,  et  le  soir  il  est  gâté.  » 
Il  faut  profiter  de  l'instant  où  le  prince  est  en  d'heureuses  dis- 
positions, mais  il  est  imprudent,  insensé,  de  séjourner  long- 
temps à  la  Cour.  «  Reste  donc  avec  les  seigneurs  a  bastalena  qui 
voudra  :  ce  qui  est  sûr,  c'est  que,  si  Ton  ne  sait  pas  les  quitter, 
si  l'on  reste  avec  eux  a  bastalena,  il  est  rare  qu'on  s'en  trouve 
bien.  »  —  «  Or  considère,  lecteur,  combien  est  ignorant  celui  qui 
fait  longue  demeure  à  la  cour  d'un  seigneur,  et  comme  en  un  clin 
d'œil  ils  se  retournent  et  le  défont.  Et  gare,  s'il  est  dangereux, 
que,  venant  à  rêver  qu'un  serviteur  le  tue,  il  ne  tienne  la  chose 
pour  vraie  et  ne  le  défasse.  Et,  par  conséquent,  qui  veut  se  lever 
du  jeu,  quand  il  a  la  poche  pleine,  qu'il  ne  reste  pas  jusqu'à  la 
fin  de  la  guerre.  »  Emplir  sa  poche  et  s'en  aller  :  autrement, 
pour  rien,  pour  un  petit  mot,  pour  avoir  mangé,  en  temps  de 
disette,  du  «  pain  avec  du  macaroni,  »  accusation  de  crime  d'État, 
confiscation,  et  l'on  s'en  va  comme  on  était  venu,  tout  nu,  et  il 
eût  été  plus  sage  de  ne  pas  venir,  car  on  ne  s'en  va  pas  toujours. 
Tout  est  là  :  savoir  saisir  Theureuse  disposition  de  ce  prince 
qui  tourne  et  change  du  matin  au  soir.  «  À  qui  il  arrive  de  faire 
une  chose  ou  belle  ou  laide  devant  un  seigneur,  quand  il  est 
bien  disposé,  c'est  bien  fait...  Mais  à  beaucoup  il  est  advenu  le 
contraire,  parce  que  l'esprit  d'un  seigneur  paraîtra  parfois  calme, 
tandis  qu'au  dedans  de  lui-même  il  combat  avec  diverses  gens, 
et  en  divers  endroits.  »  Presque  jamais,  qu'on  ne  l'oublie  pas,  le 
tyran  n'est  en  paix  avec  lui-môme  ou  avec  les  autres  :  le  vent 
dans  le  feuillage  l'émeut;  un  bruit  de  pas,  le  vol  d'un  insecte, 
retentit  en  son  cerveau  que  ses  nerfs  ébranlent  sans  cesse  de  lanci- 
nantes secousses.  «  Oh  !  qu'un  seigneur  est  à  recommander,  quand 
par  un  homme  vil  lui  est  faite  semblable  offense,  s'il  ne  s'en 


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860  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

soucie  comme  ne  s  en  soucia  celui-ci,  montrant  sa  magnanimité 
et  l'esprit  libéral  qui  le  fait  grand,  et  monte  jusqu'aux  étoiles, 
pour  avoir  négligé  et  fait  peu  d'estime  de  ces  choses  que  beau- 
coup de  lâches  grossissent,  craignant  xjue  toute  mouche  ne  les 
pique.  »  Aussi  bien  la  névrose  du  prince  gagne-t-elle  le  peuple  : 
il  est,  lui  aussi,  comme  hyperesthésié  par  des  secousses  répétées; 
les  tumultes  naissent  aisément  dans  cet  état  trépidant  :  «  Et  ainsi 
sont  et  ignorans  et  fous  les  peuples  qui ,  particulièrement  en 
temps  de  guerre,  s'il  tombe  un  quarteron  de  noix,  ou  si  une 
chatte  casse  un  plat,  s'émeuvent  à  rumeur,  croyant  que  ce  sont 
les  ennemis,  et  là-dessus,  comme  grives  ivres,  s'enfuient  en 
désordre,  la  tête  perdue.  » 

En  cette  universelle  trépidation,  en  ce  perpétuel  tremblement 
des  es>prits  et  des  cœurs,  le  prince  qui  s'inquiète  d'une  mouche 
et  le  peuple  qui  fuit   devant    une  grande  pluie,  criant  :  «  Au 
secours!  Aux  armes!  »  sont   toujours  prêts  à  se  jeter  Tua  sur 
l'autre.  C'est   pourquoi    le  tyran  n'est  pas  bon  et  ne   peut  pas 
l'être  ;  s'il  l'était,  il  ne  le  resterait  pas; s'il  le  restait,  il  le  serait 
à  l'excès,  il  serait  dupe.  Et  c'est  pourquoi  le  conseil  de  se  faire 
aimer  est  vain,  mais  celui  de  se  faire  craindre,  passé  un  certain 
degré,  ne  Test  pas  moins.  Machiavel  les  lui  donnera  successiv^ 
ment  tous  les  deux  :  dans  le  Prince  (1313),  il  lui  a  conseillé  de  se 
faire  craindre  ;  dans  les  Istorie  fiorentine  (h  la  fin  du  septième 
livre,  et  par  conséquent  vers  1525),  il  lui  conseille  de  se  faire 
aimer.  Mais  s'il  ne  dépend  pas  du  prince  de  se  faire  aimer,  tandis 
qu'il  dépend  de  lui  de  se  faire  craindre,  il  doit  bien  prendre  garde 
à  ne  pas  dépasser  la  limite,  à  ne  pas  loucher  le  point  où  il  ny 
aurait  plus  de  crainte  plus  grande  que  celle  même  qu'il  inspire- 
rait; il  doit  ne  pas  s'interrompre  un  instant  de  se  faire  craindre 
assez,  sans  en  venir  jamais  à  se  faire  craindre  trop.  Sinon,  s'il  n'y 
a  pas  de  crainte  plus  grande  que  la  crainte  du  prince,  celle-ci 
supprime  toutes  les  autres,  et  devient  un  mobile  d'action. 

Tout,  au  surplus,  est  mobile  d'action  pour  un  tel  peuple 
contre  un  tel  prince  :  l'illégitimité  du  tyran,  ses  offenses,  ses 
bieiifaits  même,  et  même  l'oisiveté  de  gens  qui,  sous  lui,  ne 
travaillant  que  pour  lui,  n'ont  de  goût  ou  d'intérêt  à  rien  faire. 
Avec  le  besoin  de  tout  analyser  et  l'habitude  de  tout  réduire  en 
formule,  qui  sont  les  marques  de  son  génie,  Machiavel  a  soigneu- 
sement distingué  entre  les  offenses  que  le  prince  peut  commettre 
envers  ses  sujets  :  1"  dans  les  biens  ;  2^  dans  le  sang;  3**  dansl'hon- 


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LES    RISQUES   DU    MÉTIER   DE   PRINCE.  861 

neur,  et,  pour  Thonneur,  il  subdivise  en  deux  espèces  :  contre  les 
femmes,  et  contre  la  considération  personnelle  du  citoyen.  De 
là,  autant  de  causes  de  conspiration,  dont  il  donne  une  double 
suite  d'exemples,  rangés  parallèlement  :  anciens  et  modernes. 
Parmi  les  modernes,  ce  sont,  pour  offense  contre  les  biens,  la 
conjuration  des  Pazzi,  frustrés  de  la  succession  des  Borromei  ; 
pour  offense  contre  les  femmes,  la  conjuration  de  Giulio  Belanti 
contre  Pandolfo,  tyran  de  Sienne.  Et  l'on  conspire  autant  et  plus 
pour  trop  de  bienfaits  que  pour  trop  d'injures.  Machiavel  cite,  à 
ce  sujet,  le  complot  de  Jacopo  d'Appiano  contre  Piero  Gamba- 
corti,  seigneur  de  Pise,  et  le  complot  de  Coppola  contre  Ferdi- 
nand d'Aragon.  Tout  le  monde  conspire,  ou  tout  le  monde  est 
susceptible  de  conspirer,  petits  et  grands,  car  il  n'est  personne 
de  si  misérable  qu'il  ne  puisse  tenter  de  s'évader  de  sa  misère, 
personne  de  si  désarmé  qu'il  n'ait  un  couteau.  Le  tyran  aurait 
tort  de  faire  fi  de  ce  désespoir  des  petits,  mais  il  aurait  tort 
de  compter  sur  la  bienveillance  des  grands,  de  ceux  qu'il  a  élevés 
et  enrichis,  fussent-ils  ses  familiers  les  plus  proches.  Plus  près 
de  lui,  ils  n'ont  que  plus  d'occasions,  et  sans  doute  plus  de  ten- 
tations contre  lui.  La  conspiration  leur  est  plus*  facile  et  le  succès 
en  est  plus  probable.  Si  bien  que,  voyant  le  prince  guetté  par 
ses  parens,,  par  ses  courtisans,  par  les  grands  et  par  les  petits, 
détesté  pour  ses  offenses  et  pour  ses  bienfaits,  après  lui  avoir 
conseillé  successivement  de  se  faire  craindre  et  de  se  faire  aimer, 
Machiavel  cherche  encore,  et  ne  trouve  pas,  le  moyen  de  le  ga- 
rantir des  conjurations  qui  le  menacent  :  «  Caresse  les  hommes,' 
lui  dit-il,  ou  assure-toi  d'eux,  et  ne  les  contrains  pas  à  l'extré- 
mité de  penser  qu'il  leur  faut  ou  mourir  ou  tuer.  »  C'est  bien 
cela  :  se  faire  aimer  et  se  faire  craindre  à  la  fois.  Mais  comment 
le  faire?  A  la  vérité,  Machiavel  lui-môme  ne  sait  plus.  Ce  qu'il 
sait  et  ce  qu'il  retient,  c'est  que  Ju vénal  avait  raison  : 

Ad  generum  Cereris  sine  cœde  et  vulnere  pauci 
Descendunt  reges^  et  sicca  morte  tyranni. 

Oui,  peu  de  tyrans,  princes  ou  rois.  Pas  un  sujet  n'est  si 
petit  qu'il  ne  puisse  conspirer,  et  pas  un  prince  n'est  si  puissant 
'  qu'il  soit  à  l'abri  des  conspirations.  Elles  ne  respectent  point 
même  les  trônes  les  plus  vénérables.  QueFundsberg  se  vante  de 
porter  à  l'arçon  de  sa  selle  un  lacet  d'or  «  pour  étrangler  le 
pape    Clément,    »     ce   n'est    qu'une    fanfaronnade    de    reître 


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862  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

grossier;  mais  les  machinations  du  cardinal  Petrucci   contre 
Léon  X  et  du  cardinal  Colonna  contre  Clément  VU  sont  autre 
chose.  A  meilleure  raison  quand  le  trône  ni  le  prince  n'ont  rien 
de  respectable  ;  quand  le  fondamento  de  TÉtat  est  de  boue  et  de 
larmes  ;  quand  Tinstitution  est  récente,  quand  la  légitimité  est 
absente,  quand  le  seul  droit  perceptible  ou  imaginable  du  prince 
à  la  principauté  est  pleinement  et  exclusivement  ce  que  les  Alle- 
mands appellent  le  Faustrechty  le  droit  du  poings  qui  est  peut-^ 
être  le  plus  certain  tant  qu'il  dure,  mais  qui  a  le  grave  défaut  de 
ne  pas  durer  certainement^  et  qu'efface,  qu'annule,  avec  ni  plus 
ni  moins  de  légitimité,  le  droit  victorieux  d'un  poing  plus  fort. 
Alors,  un  doux  et  gai  conteur  comme  Boccace  ne  se  gène  pas 
pour  dire  :  «  Dois- je  donner  au  despote  le  nom  de  prince  ou  de 
roi  et  lui  obéir  comme  à  un  supérieur?  Non,  car  il  est  rennemi 
commun.  Contre  lui  je  puis  employer  les  armes,  les  conspira- 
tions,   les    espions,  le   guet-apens,  la  ruse  ;   car  il  s'agit  d'une 
œuvre  sacrée,  nécessaire.  Il  n'y  a  pas  de  sacrifice  plus  agréable 
que  le  sang  des  tyrans.  )>  Alors,  tous  les  autres  motifs,  tous  les 
motifs  «  privés,  »  de  conspirer  subsistant,  —  l'offense,  le  bienfait, 
la  peur,  la  vengeance,  l'ambition,  la  passion  delà  gloire, l'exten- 
sion de  la  personnalité,  l'expansion  de  l'individu  qui  vise  à  se 
projeter  haut  dans  le  monde  et  loin  dans  rhiatoire,  —  un  motif 
plus  noble  encore  ou  du  moins  plus  général  vient  s'y  mêler  :  le 
désir  de   «  libérer  la  patrie   »  du  tyran  proclamé  «  Tennemi 
commun.   »  Même  en    ses    assassins    illustres,   l'antiquité  va 
renaître;   la  littérature,   l'humanisme,  le  romanisme  vont  tra- 
vailler comme  un  ferment  la  pâte  déjà  pétrie  dont  se  font  les 
conspirations  :  la  conjuration  classique  se  prépare  à  resssuciter. 

1 

Classique,  ou  à  demi,  plus  d'une  conjuration  l'est  par  cer- 
tiiins  côtés,  à  la  fin  du  xv**  siècle.  Auparavant,  les  conjurés 
crient  bien  dans  la  bagarre  :  «  Liberté  !  liberté  !  Mort  aux 
tyrans!  »  Mais  la  libération  de  la  patrie  n'est  qu'un  prétexta 
dont  ils  colorent  et  déguisent  leurs  vrais  motifs.  Ces  vrais  motifs 
sont  des  motifs  privés,  ceux  qu'on  vient  de  dire,  et  quelques 
autres  encore  :  il  n'y  entre  aucun  souci  de  littérature,  l'imitation 
de  l'antiquité  n'y  est  pour  rien.  Elle  n'est  pour  rien,  par  exemple, 
à  Florence,    dans  la  conjuration  des  Bardi  et  des  Frescobaldi 


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LES   RISQUES   DU   MÉTIER    DE   PRINCE.  868 

(1340),  ni  «dans  celle  qui  chasse  de  la  ville  le  duc  Gautier 
d'Athènes  (1343)  ;  pour  rien,  en  1397,  dans  la  conspiration 
contre  Maso  degli  Âlbizzi,  qui  finit  dans  le  drame  de  Santa  Repa- 
rata,  ni  dans  celle  des  fuoruscitij  en  1400,  qui  finit  presque  dans 
une  comédie.  Elle  n'est  même  pour  rien,  plus  de  soixante  ans 
après,  en  1466,  dans  la  grande  conjuration  de  Diotisalvi  Neroni 

•  contre  Pierre  de  Médicis,  laquelle  n'eut  que  1^  motifs  et  n  usa 
que  des  moyens  ordinaires.  Unç  conjuration  plus  grande  et  plus 
célèbre  encore,  celle  des  Pazzi  (1478),  ne  se  rattache  à  Thuma- 
nisme  que  par  cette  circonstance,  —  insuffisante  pour  qu'on  l'en 
■fasse  découler,  —  quun  fils  de  Pogge,  Jacopo,  «  jeune  lettré, 
mais  ambitieux  et  très  désireux  de  choses  nouvelles,  »  s'y  com- 
promit. A  Gènes,  la  littérature  n'est  pour  rien  dans  la  conspi- 
ration par  laquelle  Francesco  Spinola  expulse  le  gouvememr 
milanais  (1435),  ni  dans  celles  de  Pietro  d'Oria  et  de  Prospero 
Adorno,  vers  1475.  Vers  le  même  temps,  Niccolô  d'Esté,  en  con- 
spirant contrôle  duc  Hercule,  à  Ferrare,  ne  songe  pas  à  égaler 
l'antique  :  ce  n'est  qu'une  histoire  de  famille.  A  Bologne,  quand 
Battista  Canneschi,  en  1445,  tue  Annibale  Bentivoglio,  il  ne  se 
^ent  pas  poussé  par  un  lointain  ancêtre,  compagnon  de  Catilina. 
Seule  Bome,  avec  Cola  di  Bienzo,  dès  1350,  montre  quelque 
chose  de  romain  ;  mais  où  le  Romain  se  serait-il  réveillé  plus  tôt 

^  ^'à  Rome,  dans  ce  peuple  de  Bome  chez  qui  jamais  n'est  morte, 
à  travers  les  temps,  la  conscience  de  la  grandeur  romaine,  éter- 
nelle comme  la  ville  même?  Orgueil  si  profond,  espoir  si  vivaoe, 
qu'il  y  a  une  quinzaine  ou  une  vingtaine  d'années,  pour  l'appli- 
cation d'une  loi  sur  le  bonificamento  dtlVagro  romano,  on  me- 
sura les  distances  à  partir  de  la  pierre  effritée  que  Ton  croit  qui 
fut  le  milliaire  d'or  du  Forum  romain.  Bomte,  au  milieu  du 
XV®  siècle,  revit  donc  la  Bome  des  siècles  païens  :  une  répu- 
blique romaine,  ayant  à  sa  tète  un  tribun  du  peuple,  et  la  vision 
fut  brève,  mais,  pendant  qu'elle  passa,  Bome  fut  de  nouveau 
dans  Bome.  Avec  Stefano  Porcari  (1452)^  l'humanisme,  la  litté- 
rature, la  passion  de  la  gloire  s'affirment  franchement  comme 
mobiles  d'action  et  causes  de  conspiration.  «  Citoyen  romain, 
noble  par  le  sang  et  par  la  doctrine,  mais  beaucoup  plus  encore 
par  excellence  d'esprit,  »  messer  Stefano  désirait  faire  ou  du 
moins  tenter  œuvre  digne  de  mémoire;  et  il  ne  lui  semblait  pas 
qu'il  y  en  eût  de  plus  digne  que  d'arracher  Borne  au  gouvernemeirt 
d^  prélats  pour  y  restituer  les  anciennes  formes  et  les  mœurs 


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■;^^'rZtf,  ^ 


864  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

anciennes.  Un  passage  de  la  canzone  de  Pétrarque  :  Spirto  gentil 
che  quelle  membra  reggi,  le  hantait  ;  celui  qui  dit  : 

Sopra  il  monte  Tarpeo,  canzoriy  vedrai 
Un  cavalier  cKltalia  lutta  onora, 
Pensoso  più  d'altrui  che  di  se  stesso. 

Ce  cavalier,  honoré  de  toute  l'Italie,  qu'apercevait  sur  le' 
mont  Tarpéien  le  génie  divinement  prophétique  du  poète,  point 
de  doute,  c'était  lui,  messer  Stefano  !  Dès  lors,  plus  de  retenue. 
Il  se  découvre  si  maladroitement  que  le  Pape  le  confine  à 
Bologne.  Mais  le  cavalier  Tattire  dans  ses  pas  !  Il  va  et  %ient,  en 
courses  rapides,  de  Bologne  à  Rome.  Croyant  enfin  le  destin 
propice,  il  ordonne  un  splendide  banquet,  où  il  invile  tous  ses 
complices  et  leurs  amis.  Lorsqu'ils  sont  à  table,  le  dîner  servi,  il 
paraît.  Il  paraît  vêtu  de  drap  d'or,  chargé  de  colliers  et  d'orne- 
mens,  afin  de  «  se  donner  majesté  et  réputation.  »  Il  embrasse 
les  convives,  et  entame  une  longue  harangue,  toute  pleine  des 
mots  magiques,  des  mots  antiques  de  «  vertu  »  et  de  «  gloire.  » 
Naturellement,  il  n'avait  pas  achevé  sa  péroraison  que  le  Souve- 
rain Pontife  était  averti.  Cette  ,nuit.  même,  messer  Stefano  Por- 
cari  et  la  plupart  de  ses  complices  furent  arrêtés,  et,  plus  tard, 
livrés  au  bourreau.  «  Telle  fut,  écrit  Machiavel,  la  fin  qu'eut  son 
dessein;  et  vraiment  son  intention  peut  être  louée  de  quelqu'un, 
mais  son  jugement  sera,  de  chacun,  toujours  blâmé.  »  C'est,  en 
effet,  puéril,  et,  si  l'on  le  veut,  c'est  un  complot  de  théâtre  ;  mais 
le  banquet,  le  baiser,  le  décor,  le  costume,  les  présages  ou  la 
prédiction,  la  vertu,  la  gloire,  tout  y  est  :  c'est  la  première  des 
conjurations  réellement  littéraires,  humanistes  et  classiques. 

De  cette  sorte  de  conjuration,  les  deux  parfaits  modèles 
demeurent  la  conspiration  de  Lampognano,  Visconti  et  Olgiato 
contre  Galeazzo  Sforza,  &  Milan,  eu  1476,  et  la  conspiration  de 
Pietro  Paolo  Boscoli  contre  les  Médicis,  à  Florence,  en  1513. 
Sous  le  règne  du  duc  Galeazzo,  il  y  avait  à  Milan  un  rhéteur,  du 
nom  de  Cola  Montano  ou  de'Montani,  «  homme  lettré  et  ambi- 
tieux, »  qui  enseignait  la  langue  latine  aux  jeunes  gens  des  pre- 
mières familles  de  cette  cité.  Ce  Cola,  soit  qu'il  eût  en  haine  la 
vie  et  les  manières  du  duc,  soit  qu'un  autre  motif  le  guidât  en 
tous  ses  raisonnemens,  détestait  de  vivre  sous  un  prince  qui 
n'était  pas  bon,  appelant  glorieux  et  heureux  ceux  à  qui  la  nature 
et  la  fortune  avaient  accordé  de  naître  et  de  vivre  dans  une  repu- 


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LES    RISQUES    DU    MÉTIER    DE   PRINCE.  865 

blic[ue,  montrant  comment  tous  les  hommes  fameux  s'étaient 
élevés  dans  les  républiques,  et  non  sous  les  princes,  parce  que 
celles-là  produisent  les  homùies  vertueux,  et  ceux-ci  les 
éteignent,  les  républiques  faisant  leur  pt*o(it  de  la  vertu  d'autrui, 
et  les  princes  la  craignant.  Il  ne  parlait  dans  ses  leçons  que  des 
Brutus  et  des  Gassius,  car  les  Brutus  et  les  Cassius  étaient  rede-* 
venus  à  la  mode,  et  Ton  était  loin  du  temps  où  Dante  lui-même, 
quoi  qu'il  pensât  des  tyrans  et  de  la  tyrannie,  les  associait  aux 
parjures  et  aux  félons,  à  Judas  Iscariote,  le  traître  des  traîtres  : 

QuelV  anima  lassù,  cKha  maggior  pena 

Disse' l  Maestro,  è  Giuda  Scariotto, 

Che'l  capo  ha  dentro,  e  fuor  le  gambe  mena  ; 
De  gli  altri  duo  cK  hanno'l  capo  di  sotto 

Qiiei  che  pende  dal  negro  ceffo,  è  Bruto  : 

Vedi  came  si  storce,  e  non  fa  motto  ; 
E  Valtro  è  CassiOy  che  par  si  membruto. 

Les  jeunes  gens  avec  qui  Cola  Montano  avait  pris  le  plus  de 
familiarité  étaient  Giovanni  Andréa  Lampognano  (ou  Lampu- 
gnani),  Carlo  Visconti  et  Girolamo  Olgiato.  Avec  eux  il  s'était 
entretenu  plusieurs  fois  de  Texécrable  nature  du  prince,  du 
malheur  d'être  gouverné  par  lui;  et  il  vint  en  telle  confiance 
d'esprit  et  de  volonté  auprès  de  ces  jeunes  gens,  qu'il  leur  fit 
jurer  que,  quand  Tâge  le  leur  permettrait,  ils  délivreraient  leur 
patrie  de  la  tyrannie  de  ce  prince.  Ces  jeunes  gens  donc  étant 
pleins  de  ce  désir,  qui  s'accrut  toujours  avec  les  années,  les 
mœurs  et  les  façons  du  duc,  et  ensuite  les  injures  particulières 
qui  leur  furent  faites,  les  pressèrent  de  le  mettre  à  exécution. 
Galeazzo  était  libidineux  et  cruel  :  pour  ces  deux  vices,  de  nom- 
breux exemples  l'avaient  rendu  très  odieux;  parce  qu'il  ne  lui 
suffisait  pas  de  corrompre  les  femmes  nobles,  mais  encore  il  le 
publiait;  et  il  ne  se  contentait  pas  de  faire  mourir  les  hommes, 
s'il  ne  le  faisait  de  quelque  cruelle  manière.  En  outre,  il  ne  vivait 
pas  sans  quelque  soupçon  infamant  d'avoir  tué  sa  mère,  parce 
que,  n'estimant  pas  être  prince  tatit  qu'elle  était  là,  il  s'était  com- 
porté avec  elle  de  telle  sorte  que  l'envie  lui  vînt  de  se  retirer 
en  son  siège  dotal  de  Crémone,  dans  lequel  voyage,  prise  de 
maladie  subite,  elle  mourut:  d'où  beaucoup  jugèrent  que  son 
fils  avait  fait  mourir  la  duchesse.  Galeazzo  avait,  par  les  femmes, 
déshonoré  Carlo  et  Girolamo,  et  à  Giovannandrea  il  n'avait  pas 
TOMK  XXXVII.  —  1907.  55 


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866  RBVUE  DES  DEUX  MONDES. 

voulu  concéder  la  possession  de  l'abbaye  de  Miranabondo,  qui 
avait  été  par  le  Pontife  résignée  à  Tun  de  ses  parens.  Ces  injures 
privées  accrurent  chez  ces  jeunes  gens  la  volonté,  en  les  ven- 
geant, de  délivrer  la  patrie  de  tant  de  maux  ;  espérant,  sïls 
réussissaient  à  le  tuer,  être  suivis  non  seulement  de  beaucoup 
de  nobles,  mais  du  peuple  tout  entier.  Ainsi  les  injures  privées 
y  sont  encore,  mais  le  bien  public  y  est  aussi,  et  la  passion  de  la 
gloire,  le  souffle  de  l'antiquité,  la  flai|ime  romaine,  surtout  poor 
Girolamo  Olgiato,  animent,  échauffent  et  éclairent  tout. 

C'est  pourquoi,  résolus  à  cette  entreprise,  ils  se  réunissaient  sou- 
vent ;  de  quoi  leur  ancienne  familiarité  empêchait  de  s'étonner.  Ils 
discouraient  toujours  de  la  même  chose,  et  pour  affermir  davan- 
tage leur  cœur  à  l'exécution,  avec  les  gaines  des  poignards  qu'ils 
avaient  destinés  à  cette  œuvre,  ils  se  frappa\pnt  l'un  l'autre  dans 
les  flancs  et  dans  la  poitrine.  Ils  discutèrent  du  temps  et  du 
lieu.  Dans  le  château,  ne  leur  paraissait  pas  sûr;  à  la  chasse, 
incertain  et  périlleux;  pendant  que  le  duc  allait  en  promenade 
par  la  ville,  difficile  et  pas  faisable;  dans  les  banquets,  douteux: 
aussi  décidèrent-ils  de  l'assaillir  dans  quelque  cérémonie  et  fèie 
publique,  où  ils  fussent  certains  qu'il  viendrait,  et  où  sous 
diverses  couleurs  ils  pussent  convoquer  leurs  amis.  Ils  con- 
clurent encore  que,  si  pour  quelque  cause  quelqu'un  d'entre  eux 
était  retenu  par  la  cour,  les  autres  devaient  quand  même  le 
tuer  par  le  fer  et  ses  ennemis  assemblés. 

L'an  1476  courait,  et  la  fête  de  la  Nativité  du  Christ  était 
proche  ;  et  parce  que  le  prince  avait  coutume,  le  jour  de  Sainl- 
Étienne,  de  visiter  en  grande  pompe  le  temple  de  ce  martyr,  ils 
décidèrent  que  c'était  là  le  temps  et  le  lieu  commodes  à  l'exé- 
cution de  leur*  dessein.  Le  matin  de  ce  jour  étant  venu,  ils  firent 
armer  quelques-uns  de  leurs  plus  fidèles  amis  et  serviteiu^, 
disant  qu'ils  voulaient  aller  à  l'aide  de  Giovannandrea,  qui  contre 
le  gré  de  quelques  opposans  se  proposait  de  détourner  dans  ses 
propriétés  un  aqueduc;  et  ainsi  armés,  ils  les  conduisirent  à 
Téglise,  alléguant  qu'ils  voulaient,  avant  de  partir,  prendre 
congé  du  prince.  Ils  firent  encore  venir  en  ce  lieu  sous  diffé- 
rens  prétextes  plusieurs  autres  amis  et  conjurés,  espérant  que, 
la  chose  faite,  chacun  les  suivrait  dans  le  reste  de  l'entreprise. 
Leur  intention  était,  quand  le  prince  serait  mort,  de  rejoindre 
ces  hommes  armés,  et  de  parcourir  cette  partie  de  la  ville  où  ils 
estimaient  que  le  peuple,  à  cause  de  la  faim  dont  il  souffrait, 


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LES    RISQUES   DU    MÉTIER   DE   PRINCE.  8&7 

devait  facilement  les  suivre;  ils  se  proposaient  de  lui  donner  à 
piller  la  maisoa  de  messev  Ceceo  Simonetta,  de  Giovanni  Botti 
et  de  Francisco  Lucani»  tous  hommes  importans  dans  le  gouver- 
nement ;  et  par  ce  moyen  de  se  mettre  eux-mômes  en  sûreté  et 
de  rendre  la  liberté  au  peuple. 

Ce  projet  de  livrer  les  maisons  au  pillage  gâte  un  peu  le 
personnage  des  tyrannicides,  mais  c/étalt.  alors  une  coutume,  et 
comme  la  part  faite  au  feu.  On  pourrait  s'étonner  aussi  de  les 
voir  choisir  une  église  pour  théâtre  de  leur  forfait,  fût-il  à  leurs 
yeux  un  exploit  ;  par  eux,  le  sang  allait  souiller  le  parvis.  Ils  en 
furent  peut-être  un  moment  émus,  comme  devait  Fêtre,  deux 
ans  après,  à  Florence,  lors  de  la  conjuration  des  Pazzi,  le  capi- 
taine Giovan  Batista  dia  Montesecco,  qui  refusa  d'ajouter  le 
saerilège  à  la  trahison  en  frappant,  dans  le  Dôme  même,  Laurent 
et  Julien  de  Médicis;  refus  qui,  bien  que  deux  prêtres  se  fussent, 
entendus  pour  prendre  la  place  de  Giovan  Batista,  fit  manquer 
en  partie  le  complot,  parce  qu'il  força  les  conjurés  à  changer  à 
la  bâte  leurs  dispositions.  Mais  il  y  avait  des  précédens,  et  d'ail- 
.leurs  les  églises  n'étaient  pas  ce  qu'elles  sont  maintenant,  consa- 
crées uniquement  à  la  prière  :  on  s'y  assemblait  pour  des  actes 
dont  on  pourrait  dire  qu'ils  n'avaient  rien  de  religieux,  si  la  reli- 
gion n'eût  pénétré  toute  la  vie  civile,  politique  et  sociale  de  ce 
temps-là.  Jean-Marie  Visconti,  en  1412,  avait  été  assassiné  à 
l'entrée  de  l'église  Saint-Gothard  de  Milan;  les  Chiavelli  de 
Fabriano,  en  1435,  avaient  été  frappés  pendant  la  grand'messe^ 
au  moment  où  le  célébrant  pronoiiçait  les  mots  :  Et  incaniatus 
esi^  signal  convenu  entre  les  conjurés. 

Et  puis,  la  haine  d'Olgiato  et  de  ses  compagnons,  leur  surex- 
citation et  leur  enthousiasme  étaient  tels  que,  de  bonne  foi,  leur 
entreprise  leur  apparaissait  non  seulement  grande  devant  les 
hommes,  mais  sainte  devant  Dieu  :  et  sainte,  ils  la  vouèrent  au 
saint  près  de  Tautel  de  qui  ils  allaient  frapper.  Girolamo,  dans 
sa  confession,  l'avoue  et  presque  s*en  vante  :  «  Tous  ces  huit  ou 
dix  jours  avant  Noël,  nous  nous  réunîmes  en  armes  derrière 
Saint-Ambroise,  dans  la  ruelle  qui  sépare  les  deux  jardins  du 
monastère.  Là,  les  pactes  jurés,  j'entrai  dans  l'église  et  me  jetai 
aux  pieds  d'une  statue  du  saint.  —  0  grand  Père  Amnroise,  dis-je, 
soutien  de  notre  cité,  espérance  et  refuge  du  peuple  milanais,  si 
le  dessein  t'est  agréable  que  nous,  tes  concitoyens  et  fidèles,  avons 
formé  seulement  pour  donner  la  liberté  à  la  patrie,  sois-nous 


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868  REVUE    DES   DEUX   MONDES. 

propice  au  milieu  des  doutes,  des  périls  de  celte  graude  entre- 
prise par  laquelle  nous  voulons  en  finir  une  fois  avec  la  tyrannie, 
et  avec  tant  de  scélératesse  !  »  Ensuite  :  «  Dans  la  nuit  qui  pré- 
céda le  jour  dé  Saint-Étienne,  nous  nous  réunîmes  de  nouveau, 
comme  si  nous  n'avions  plus  dû,  après  cela,  nous  trouver  en- 
semble. Dans  cette  dernière  réunion,  nous  échangeons  encore 
les  sermens  déjà  faits  :  nous  fixons  Theure  où  nous  entrerons 
dans  l'église,  nous  distribuons  les  rôles  à  chacun  de  nous,  nous 
imaginons  tous  les  cas  possibles  et  y  pourvoyons.  A  l'aube,  nous 
entrons  dans  l'église  et  nous  supplions  le  saint  premier  martyr 
Etienne  de  favoriser  une  entreprise  aussi  grande,  aussi  sainte,  et 
de  ne  pas  s'indigner  de  voir  son  temple  souillé  par  l'efTusion  du 
sang,  puisque  par  ce  sang  la  cité  et  la  patrie  entière  retournaient 
à  la  liberté.  Cette  oraison  avait  été  composée  à  l'avance  par  Carlo 
Visconti,  et  nous  la  récitâmes  avec  les  autfes  prières  qui  se 
trouvent  dans  les  rituels  pour  l'invocation  du  premier  martyr. 
Les  prières  finies,  nous  ouïmes  la  messe,  et,  celle-ci  terminée, 
j'appelai  l'arphiprôtre  Barenzo,  et  je  lui  demandai  les  clefs  de 
ses  chambres  ;  quand  je  les  eus,  je  m'en  retournai  un  moment 
chez  moi,  pour  revenir  me  cacher  plus  tard  dans  l'habitation  de 
l'archiprêtre  et  y  attendre  mes  compagnons.  » 

Le  duc,  d'autre  part,  avait  eu  de  mauvais  présages  ;  aussi,  le 
jour  ayant  paru,  il  revêtit,  comme  il  le  faisait  souvent,  une  cui- 
rasse que  tout  &  coup  il  retira,  comme  si  elle  le  gênait  dans  sa 
toilette  ou  sa  personne  :  il  voulut  entendre  la  messe  au  château, 
et  il  se  trouva  que  le  chapelain  était  déjà  parti  à  Saint-Étienne, 
avec  tous  ses  ornemens  ;  le  duc  voulut  qu'à  la  place  de  ce  cha- 
pelain, l'évêque  de  Côme  célébrât  la  messe,  mais  Tévèque  allégua 
certains  empèchemens  raisonnables;  si  bien  que,  presque  forcé, 
le  duc  décida  d'aller  au  temple,  mais  d'abord  il  fit  venir  Gian- 
galeazzo  et  Ermes,  ses  fils  ;  il  les  embrassa  et  baisa  bien  des  fois, 
et  il  semblait  qu  il  ne  pût  s'en  détacher  ;  cependant  à  la  fin,  sa 
résolution  prise,  il  sortit  du  château,  et,  s'étant  placé  à  cheval 
entre  l'ambassadeur  de  Ferra re  et  celui  de  Mantoue,  il  se  rendit 
à  Saint-Etienne. 

De  la  chambre  de  l'archiprêtre,  tous  trois  assis  auprès  du  feu 
dans  une  tranquillité  romaine,  Lampugnani,  Visconti  et  Olgiato 
entendirent  s'approcher  le  cortège  :  «  Alors,  vite,  écrit  Girolamo, 
nous  descendîmes  dans  Téglise.  »  Giovannandrea  et  Girolamo  se 
mirent  à  droite  de  la  porte,  et  Carlo  à  gauche.  Ceux  qui  précé- 


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LES    RISQUES   DU   MÉTIER   DE   PRINCE.  869 

daient  le  duc  entraient  déjà  dans  le  temple,  et  puis,  lui-môme 
entra  entouré  d'une  grande  multitude,  comme  il  convenait  en 
cette  solennité  à  une  pompe  dpcale.  Les  premiers  qui  bougèrent 
furent  Lampugnani  et  Girolamo.  Simulant  de  faire  faire  place 
au  prince,  ils  s'approchèrent  de  lui  et,  tirant  les  armes  courtes 
et  aiguës  qu'ils  avaient  cachées  dans  leurs  manches,  ils  l'assail- 
lirent. Lampugnani  lui  porta  deux  blessures  :  Tune  au  ventre, 
l'autre  au  visage;  Girolamo  le  frappa  encore  au  visage  et  à  la 
poitrine.  Carlo  Visconti,  parce  qu'il  s'était  mis  plus  près  de  la 
porte  et  que  le  duc  était  déjà  passé  devant  lui  quand  il  fut  assailli 
par  ses  compagnons,  ne  put  le  frapper  par  devant,  mais  de  deux 
coups  il  lui  traversa  l'échiné  et  l'épaule  ;  et  ces  six  blessures 
furent  si  rapides  et  si  subites  que  le  duc  fut  à  terre  avant  que 
perspnne  se  fût  aperçu  du  fait;  et  il  ne  put  rien  faire  ou  dire 
d'autre,  sauf,  en  tombant,  d'appeler  une  seule  fois  le  nom  de 
Notre-Dame  à  son  aide.  Olgiato  triomphe  :  «  Nous  avons  fait  du 
duc  ce  que  nous  avions  préparé  ;  et  maintenant,  vive  Dieu  !  en 
récompense  de  toutes  ses  cruautés,  de  toutes  ses  débauches,  il 
est  là  étendu  mort,  exemple  formidable  que  même  pour  les  tyrans 
il  y  a  pourtant  une  justice!  » 

Cependant,  le  duc  tombé,  une  grande  rumeur  s'éleva,  beau- 
coup d'épées  sortirent  du  fourreau,  et,  comme  il  arrive  dans  les 
cas  imprévus,  les  uns  s'enfuyaient  du  temple,  et  les  autres  cou- 
raient vers  le  bruit,  sans  avoir  aucune  certitude  ou  raison  de  la 
chose.  Néanmoins,  ceux  qui  étaient  le  plus  près  du  duc,  qui 
l'avaient  vu  tuer  et  avaient  reconnu  les  meurtriers,  les  poursui- 
virent; un  des  conjurés,  Giovannandrea,  en  voulant  sortir  de 
Téglise,  se  jeta  parmi  les  femmes,  et  comme  elles  étaient  nom- 
breuses et,  suivant  leur  coutume,  assises  à  terre,  il  s  empêtra  et 
fut  retenu  dans  leurs  vêtemens,  ce  qui  fit  qu'un  More,  estafier 
du  duc,  le  rejoignit  et  le  tua. 

Carlo  fut  tué  aussi.  Quant  à  Girolamo,  il  a  conté  lui-mùme 
sa  fuite  éperdue  :  «  Je  réussis  à  m'échapper,  et  me  réfugiai  à  la 
maison  de  mon  père.  Et  alors  ce  père  cruel,  dénaturé,  après 
qu'il  eut  entendu  de  moi  que  le  prince  avait  été  tué,  et  que 
j'étais  non  seulement  le  compagnon,  mais  l'ami  des  meurtriers, 
oubliant  tout  sentiment  de  naturelle  charité  paternelle,' me  vitu- 
père et  me  chasse  avec  toute  espèce  de  honte,  me  menaçant 
même  de  m'occire  si  j'eusse  osé  m'arrêter  dans  sa  maison. 
Atterré,  j'entre  dans  la  maison  voisine  de  Domenico  Calcaterra, 


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870  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

mon  beau-frère,  et  là  je  me  cache  sur  le  faîte  du  grenier  à  blé, 
au  milieu  des  cris  et  des  hurlemens  de  quelques  femmes,  seules 
à   s'émouvoir  et  à  me  plaindre.  »  Le    beau-frère  d'Oigiato  le 
chasse  à  son  tour  ;  seuls,  sa  mère  et  le  curé  de  sa  paroisse  en 
prennent  pitié,  on  lui  apporte  un  habit  de  prêtre.  «  Et  ainsi, 
avec  une  cotte  au  dos  et  un  béret  de  prêtre  en  tête,  je  le  suivis 
(le  curé)  à  sa  maison,  où,  me  laissant^  il  s'en  alla  à  ses  affaires. 
Cependant,  tandis  que  j'étais  dans  la  maison  du  curé,  de  grandes 
pensées  me  bouillaient  dans  Tesprit.  Et  je  pensais  à  me  lerer 
dans  le  silence  de  la  nuit,  à  exciter  le  peuple  à  donner  le  sac 
aux  maisons  de  Cicco  Simonetta,  de  Giovanni  Botta,  et  de  Fran- 
cesco  Lucca,  très  haïs  de  la  plèbe.  J'étais  certain  que  le  peuple, 
aigri  par  la  disette,  m'aurait  suivi...  Mais  voici  qu'étant  toujours 
caché  dans  la  maison  du  curé,  j'entends  monter  de  la  rue  une 
mmeur  sourde,  épouvantable.  C'étaient  les  voix  de  la  populace 
qui  traînait  le  cadavre  du  pauvre  Lampugnani...  Je  restai  attiré, 
et  le  cœur  me  faillit.  »  Le  soir,  le  curé  revient.  Il  rapporte  des 
nouvelles  :  la  ville  est  tout  indignée  de  l'assassinat  du  duc. 
Olgiato  ne  peut  le  croire  ;  et,  pendant  qu'il  y  réfléchit,  les  sbires 
des  Sforza  font  irruption,  tournent,  cherchent,  fouillent  partout 
h  grand  fracas.  «  Alors  je  compris  que  cette  maison  était  sus- 
pecte. Je  n'eus  plus  de  paix.  Travesti  en  facchino,  avec  le  vête- 
ment retourné  et  le  béret  enfoncé  sur  les  yeux,  j'allai  dans  la 
maison  de   Filippo  Marescotti.   Mais,   chassé  de  là,  plutôt  par 
hasard  que  par  choix,  je  .m'en  vins  chez  Gabriele  délia  Flora, 
où  un  enfant  et  deux  serviteurs  m'accueillirent  avec  grande  pilié 
et  me  cachèrent  dans  ime  partie  des  plus  secrètes  de  la  maison. 
Je  restai  là  jusqu'à  ce  que  pour  moi  arrivât  Theure  fatale...  Et 
maintenant,  ô  toi,  très  sainte  mère  de  Dieu   (et  toi,  duchesse 
Bonne,  si  coupable  cpie  je  puisse  paraître  à  tes  yeux),  je  vous 
implore  à  genoux  afin  que  par  votre  clémence  et  bénignité  vous 
vouliez  bien  vous  souvenir  que  j'ai,  moi  aussi,  une  âme,  et  lais- 
ser à  ces  misérables  membres  seulement  ce  qu'il  me  faut  de 
force  pour  que  je  puisse  bien  confesser  mes  péchés.  » 

Ce  cri  déchirant  que  Girolamo  jette  dans  la  torture,  la  du- 
chesse l'écoute  et  lui  envoie  un  confesseur,  qui  lui  demande  s'il 
se  repent.  Sur  quoi,  de  sa  voix  brisée  et  si  faible  qu'elle  n'est 
plus  qu'un  gémissement:  «  Je  sais...  que  j'ai  mérité  pour  mes 
péchés  des  tourniens  plus  grands  encore,  si  mon  corps  eût  pu 
les  supporter.  Mais  la  sainte  œuvre  pour  laquelle  je  meurs  tran- 

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LES    RISQUES    DU   MÉTIER   DE    PRIKCE.  ^1 

quillise  ma  conscience.  Je  ne  crois  pas,  à  cause  d'elle,  avoir  mé- 
rité de  peine,  j'espère  même  que  pour  elle  mjBS  péchés  trouve- 
ront miséricorde  auprès  de  mon  suprême  Juge...  Non,  je  ne  me 
repens  pas...  Et  si  je  devais  dix  fois  i^enaitre,  pour  dix  fois  |>érir 
parmi  ces  tourmens,  oui,  oui,  je  domierais  mon  sang,  jexionne- 
rak  tontes  mes  forces,  pour  une  fin  aussi  sainte.  »  Il  j^asa  ses 
dernières  heures  à  composer  Tépitaphe  de  Galeazzo:  à  Timmor- 
telle  honte  du  duc,  à  Timmortel  honneur  de  lui-même  et  de  ses 
amis: 

Quem  non  urmatœ  pûtueroJiU  mille  phalanges] 
Stemere,  privata  Galecti  dux  Sfortia  dextra 
Concidity  atque  illum  minime  juvere  cadentem 
Astanles  famuli,  nec  opes,  nec  castra,  nec  urbes, 
Undepatet  sœvo  nil  tutum  esse  tyranno, 
Hine  patei  humants  quœ  sit  fiducia  rébus. 

Stupéfaits  de  sa  constance  au  milieu  des  supplices,  les  argou^ 
ans  eux-mêmes  ont  les  larmes  aux  yeux.  On  appelle  le  bour- 
r^eau  pour  Técarteler,  mais  le  bourreau  aussi  est  ému,  la  main 
lui  tremble  ;  le  couteau,  à  plusieurs  reprises,  n'entre  pas  et  ne 
fait  que  des  écorchures.  Un  cri  aigu  échappe  à  Girolamo,  mais  il 
se  ressaisit,  et  s'encourage,  «  disant  ces  paroles  en  langue  latine, 
parce  qu'il  était  lettré  :  Mors  acerba,  fama  perpétua,  stabit  vêtus 
memoria  facti!  »  Il  était  digne,  remarque  Bernardino  Corio,  de 
mourir  pour  la  foi  du  Christ.  Enfin,  Girolamo  expira,  11  avait 
vingt-trois  ans,  et,  comme  il  était  imberbe,  il  en  paraissait 
moins  encore.  Un  morceau  de  son  cadavre  fut  pendu  à  chacune 
des  portes  de  la  ville,  et  la  tête,  piquée  au  bout  d'une  lance,  fut 
exposée  au  sommet  de  la  tour  du  Broletlo  Nuovo,  sur  la  place 
des  Marchands. 

Les  caractères  distinctifs  de  la  conjuration  d'Olgiato,  à  Milan, 
se  retrouvent,  à  un  demi-siècle  d'intervalle,  dans  la  conjuration, 
découverte  en  1513,  de  Pietro  Paolo  Boscoli  à  Florence.  L'en- 
seignement des  humanistes  a  porté  ses  fruits.  On  n'a  pas  cessé 
de  lire  Salluste,  Tacite,  Tite-Live,  ot  les  tyrannicides  en  sont 
friands,  mais  certains  tyrans,  ou,  —  si  Frédéric  de  Montefeltro 
duc  d'Urbin  est  le  derniei',  en  ce  pays  et  à  cette  époque,  à  qui 
Ton  puisse  donner  le  nom  de  tyran,  — ^certains  princes  ne  le 
leur  oëdent  pas  d'une  page.  Conspirateurs,  patriotes,  politiques 
et  capitaines  prennent  àl'envi  leurs  modèles  en  Grèce  et  à  Rome, 
bien  entendu  dans  la  Grèce  et  la  Rome  antique:  ils  ont  toujours 


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872         ^        REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

présens  aux  regards  les  Brutus,  lès  César,  les  Lycurgue»  les 
Solon,  les  Épaminondas.  Ce  Coluccio  Sahilati  qui,  dès  1373,  se 
posait  à  Florence  en  amant  de  la  liberté  ;  ce  Niccolô  Niccoli,  son 
émule,  dont  le  thème  ordin^-ire  était  une  «  exhortation  à  la  virtù;» 
ce  Pogge  môme,  Poggio  Bracciolini,  pour  qui  «  louer  la  v/r/i  va- 
lait autant  que  d'être  virtuoso;  »  ce  Giannozzo  Manetti  dont  l'élo- 
quence attendrissait  les  chefs  de  bande  et  leur  faisait  rendre  les 
chevaux  volés,  avaient  laissé  des  héritiers  et  peuplé  Tltalie  de  leurs 
'  disciples.  De  toutes  parts,  l'antiquité  sortait  de  terre  :  une  race 
infiniment  sensible,  intelligente,  entreprenante,  hardie,  artiste, 
la  respirait  par  tous  les  pores,  l'incorporait  à  son  être  moral  et 
social,  sans  s'occuper  au  surplus  des  combinaisons  plus  ou  moins 
étranges  que  pouvait  produire  en  elle  une  pareille  confusion 
d'élémens  disparates  ;  et  rien  ne  serait  plus  déconcertant  que  ce 
mélange  d'habitudes  chrétiennes  et  d'idées  païennes  chez  les 
Olgiatp  et  les  Boscoli,  si,  précisément,  dans  cette  résurrection 
de  l'antiquité,  dans  ce  renouveau  de  l'ancien  monde,  il  ne  s*était 
comme  déposé  au  fond  des  âmes,  par-dessus  une  couche  de 
christianisme  essentiel,  une  couche  de  paganisme  superficiel  et 
artificiel,  qui  revivait  surtout  par  la  beauté  et  dans  la  beauté  des 
formes,  et  transfigurait,  défigurait  tout;  ou  plutôt,  qui  n'était 
jamais  complètement  mort,  et  qui  faisait,  par  exemple,  que 
Dante  lui-môme  appelait  quelque  part  Dieu  le  père  :  sommo 
Giove. 

Or,  à  Florence,  au  commencement  de  1513,  un  jeune  homme 
nommé  Pietro  Paolo  Boscoli,  notoire  adversaire  des  Médicis, 
laissa  tomber  de  sa  poche  un  feuillet  où  étaient  inscrits  dix-huit 
ou  vingt  noms.  On  le  ramassa,  on  le  lut,  on  le  porta  aux  Huit, 
qui,  soupçonnant  une  conspiration,  firent  emprisonner  aussitôt 
Boscoli  et  son  confident  AgostinoCapponi,  d'autres  encore.  Sou- 
mis à  la  question,  ils  ne  firent  point  difficulté  de  reconnaître 
qu'ils  avaient  en  effet  conçu  le  dessein  de  rappeler  la  patrie  à  la 
liberté.  Pietro  Paolo  ne  se  cacha  pas  d'être  hanté  par  l'image  de 
Brutus  et  d'avoir  solennellement  fait  vœu  de  l'imiter,  pourvu 
qu'il  trouvât  un  Cassius  :  il  l'avait  rencontré  en  Agostino;  mais, 
de  complot,  il  n'y  en  avait  pas  eu,  ils  n'avaient  mis  personne  an 
courant  de  leur  projet/ Ils  n'en  furent  pas  moins  décapités  dans 
leur  prison,  le  28  février:  Capponi,  indifférent  et  comme  dédai- 
gneux ;  Boscoli,  intrépide  aussi,  mais  agité  de  pensers  divers. 
C'est  cette  agitation  d'âme  de  Pietro  Paolo  mourant  qui  donne  à 


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LES    RISQUES    DU   MÉTIER   DE   PRINCE.  873 

sa  conjuration,  à  peine  esquissée,  l'intérêt  que,  sans  elle,  elle 
n  aurait  pas.  Le  tableau  que  nous  en  a  laissé  son  ami,  Luca  délia 
Robbia  (non  pas  le  grand  sculpteur,  mais  un  autre  Luca  de  la 
même  famille),  constitue  un  document  historique  de  premier 
ordre,  au  dire  de  M.  Villari,  pour  la  connaissance  «  des  condi- 
tions psychologiques  de  Tesprit  italien  en  ce  temps-là.  » 

Ici  encore,  il  n'y  a  qu'à  traduire.  «  Quand,  vers  le  soir,  arriva^ 
la  nouvelle  de  la  prochaine  exécution,  Boscoli  fut  très  agité.  11 
prit  rÉvangile  et  le  lisait,  invoquant  Tesprit  de  Savonarole  pour 
rinlerpréter  ;  il  demanda  un  confesseur  du  couvent  de  San  Marco. 
A  Capponi  qui,  presque  avec  des  reproches,  lui  disait:  «  0  Pie- 
tro  Paolo,  vous  ne  mourez  donc  pas  content!  »  il  ne  fit  pas 
même  attention.  11  ne  redoutait  pas  la  mort;  la  pensée  qui  le 
tourmentait  était  autre.  Il  lui  semblait  trouver  la  force  de  mou- 
rir dans  le  stoïcisme  des  philosophes  antiques,  dans  les  rémi- 
niscences des  héros  païens,  qui  exaltaient  les  conjurations  et 
inspiraient  la  haine  de  la  tyrannie.  Mais  il  ne  trouvait  en  soi  ni 
la  force  ni  le  moyen  de  mourir  avec  la  conscience  tranquille 
-d'un  bon  chrétien.  Se  tournant  vers  son  consolateur  Délia  Rob- 
bia, il  s'écria:  «  Ah!  Luca,  ôtez-moi  de  la  tête  Brutus,  afin  que 
je  fasse  ce  pas  entièrement  en  bon  chrétien.  »  Et  il  se  désespé- 
rait en  une  angoisse  douloureuse.  Le  confesseur  arrivé.  Délia 
Robbia  alla  tout  de  suite  à  sa  rencontre,  lui  demanda  en  secret: 
«  Est-il  bien  vrai  que  saint  Thomas  condamne  les  conjura- 
tions? »  Et,  sur  la  réponse  affirmative  di\  frère,  il  reprit  :  «  Eh 
bien  !  dites-le-lui,  afin  qu'il  ne  meure  pas  en  erreur.  »  Quand  le 
confesseur,  voyant  la  grande  agitation  du  malheureux  jeune 
homme,  s'efi*orça  de  l'encourager  à  affronter  la  mort,  Boscoli, 
aussitôt,  répondit  avec  vivacité  :  «  Mon  Père,  ne  perdez  point  de 
temps  à  cela  ;  parce  que,  pour  cela,  les  philosophes  me  suffisent. 
Aidez-moi  à  faire  cette  mort  pour  l'amour  du  Christ.  »  Mené 
finalement  sur  le  lieu  du  supplice,  le  bourreau,  avec  une  singu- 
lière et  toscane  courtoisie,  lui  demanda  pardon  de  lui  bander  les 
yeux,  et  s'offrit  à  prier  Dieu  pour  lui.  Boscoli  lui  répondit: 
«  Fais  ton  office  ;  mais,  quand  tu  m'auras  mis  sur  le  billot, 
laisse-moi  y  rester  un  peu,  et  puis  dépêche-mo}.  J'accepte  que 
tu  pries  Dieu  pour  moi.  »  Il  avait  résolu  de  faire  en  cette  der- 
nière heure  l'extrême  effort  pour  s'unir  à  Dieu.  Le  confesseur 
resta  dans  Tadmiration  de  Boscoli  à  ce  point|c{ue,  rencontré  dans 
la  suite  par  Délia  Robbia,  il  lui  dit  [qu'il  avait  pleuré  huit  jours 


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874  REVUE    DES   DEUX   BlONDES. 

continuellement,  tant  il  s'était  dans  cette  nnit  funeste  pris  d'affc« 
tion  pour  le  vaillant  jeune  homme.  «  Je  le  crois  un  bienheu 
reux  martyr,  conclut-il,  —  un  martyr  en  allé  tout  droit  a 
Paradis,  sans  s'arrêter  dans  le  Purgatoire.  Et  puis,  quant  aux 
conjurations,  sur  lesquelles  tu  m'as  alors  interrogé,  je  dois  te 
dire  que  saint  Thomas  fait  une  distinction.  Si  les  tyrans  sont 
élus  par  le  peuple,  il  n'est  pas  permis  de  conjurer  contre  eux; 
mais  si,  au  contraire,  ils  s'imposent  par  la  force,  c'est  même 
un  mérite  de  le  faire.  Ne  le  répète  pourtant  à  personne  :  autre- 
ment on  dira  :  «  Ces  frères  arrangent  toujours  les  choses  selon 
leurs  inclinations.  »  Luca  délia  Robbia  ajoute  que,  de  retour  chez 
lui,  il  ouvrit  saint  Thomaset  y  trouva  ce  qu'avait  dit  le  frère.  » 

Le  nom  de  Machiavel  étant  inscrit  sur  la  liste  de  Boscoli,  il 
fut  pris  comme  les  autres,  et,  lui  aussi,  mis  à  la  question. 
M.  Yillari  a  exposé  savamment  les  raisons  pour  lesquelles  il  ne 
pouvait  être  sérieusement  impliqué  dans  la  conspiration.  Mais» 
sans  en  .chercher  tant  de  preuves,  une  seule  réflexion  suffit 
C'était,  il  est  vrai.  Tannée  même  où  il  allait  écrire  le  Prince, 
avec  ou  sans  les  intentions  mystérieuses,  qu'on  a  voulu  y  voir. 
Trois  ans  devaient  encore  s'écouler  avant  qu'il  composât  les  Dis- 
cours sur  les  Décades,  et  sept  ans  avant  qu'il  reçût  des  Médicisla 
charge  d'écrire  son  Histoire  de  Florence,  Mais  on  peut  croire 
que  le  secrétaire,  destitué  de  son  emploi  en  1512,  quelque  ran- 
cune qu'il  en  pût  avoir,  n'en  était  point  à  méditer  pour  la  pre- 
mière fois  sur  les  conjurations. 

Qu'il  eût  comme  ses  contemporains  Thallucination  de  la  gran- 
deur romaine,  qu'il  fût  comme  grisé  de  l'esprit  antique,  qu'il 
entendît  sonner  à  son  oreille  et  bourdonner  en  son  cerveau  les 
mots  retentissans  dç  gloire  et  de  viriù,  qu'il  donnât  à  cette  virtv 
un  sens  tout  spécial,  qu'il  considérât  peu  la  valeur  propremeat 
morale,  la  qualité  de  lacté  virtuoso,  et  qu'il  louât,  à  l'égal  des 
héros  les  moins  équivoques,  les  Brutus  et  les  Cassius,  cela  est 
possible,  cela  est  probable,  cela  est  sûr.  S'il  avait  quelques  doutes 
au  sujet  des  conjurations,  ce  n'étaient  pas  les  mêmes  que  ceux 
des  théologiens  :  il  ne  doutait  pas  de  leur  légitimité,  mais  de  leur 
utilité.  Ou  plutôt,  il  ne  doutait  pas  :  à  travers  les  opinions  en 
apparence  un  peu  contradictoires  qu'il  semble  avoir  professées 
là-dessus,  il  était  arrivé  à  ime  certitude,  sinon  de  doctrine,  —  il 
ne  s'en  embarrassait  guère,  —  du  moins  de  fait;  ou,  à  tout  le 
moins,  il  était  en  route  vers  cette  certitude.  Il  estimait  que  c'était 


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J 


LES    RISQUES    DU    MÉTIER    DE    PRINCE.  875 

un  bonheur  de  vivre  sous  un  bon  prince,  mais  une  nécessité  de 
savoir  s'accommoder  même  d'un  médiocre.  Surtout,  il  avait  me- 
suré, pesé,  jugé  ce  que  les  conjurations  coûtent  et  ce  qu'elles 
donnent  :  il  avait  fait  le  bilan  comparé  des  risques  du  métier  de 
prince  et  du  métier  de  conspirateur. 

Bien  que  teinté  d'humanisme,  et  s'en  piquant,  il  ne  parta- 
geait nullement  les  illusions  des  humanistes  :  en  se  nourrissant 
comme  eux  de  l'antiquité,  il  évitait  de  se  repaître,  comme  eux, 
de  chimères.  «  Ainsi  que  les  mauvais  médecins,  ceux-ci  ne 
voyaient  la  fin  du  mal  que  dans  la  suppression  du  symptôme,  et 
s'imaginaient  qu'il  suffisait  d'assassiner  le  prince  pour  s'assurer 
aussitôt  la  liberté.  »  Machiavel  n'était  pas  de  ces  mauvais  méde- 
cins: ce  n'était  pas  un  médecin,  mais  un  anatomiste,  un  physio- 
logiste de  la  politique.  Il  savait,  d'une  certitude  défait,  qu'il  ne 
suffisait  pas  d'assassiner  le  prince.  11  savait,  par  l'observation,  que 
le  plus  souvent,  pour  une  cause  ou  pour  une  autre,  soit  parce 
qu'on  part  trop  vite,  soit  parce  qu'on  tarde  trop  longtemps,  soit 
qu'on  s'arrête  trop  tôt,  les  unes  parce  qu'il  y  a  des  lâches,  d'autres 
parce  qu'il  y  a  des  traîtres,  d'autres  parce  qu'il  y  a  des  espions 
ou  simplement  des  indiscrets,  les  conjurations  ne  réussissent 
pas;  et  que,  même  lorsqu'elles  réussissent,  il  faut  encore  se  de- 
mander à  quoi  elles  ont  réussi.  La  leçon  qu'il  tirait  de  la  con- 
spiration d'Olgiato,  il  l'appliquait  à  toutes  les  autres,  et  la  dédiait 
à  tous  les  intéressés,  tyrans  et  tyrannicides  :  «  Que  les  princes 
apprennent  donc  à  vivre  de  manière  à  se  faire  respecter  et  aimer, 
en  sorte  que  personne  ne  puisse,  les  tuant,  espérer  de  se  sauver; 
et  que  les  autres  connaissent  combien  cette  pensée  est  vaine,  qui 
nous  fait  nous  confier  trop  en  ce  qu'une  multitude,  encore  que 
mécontente,  en  tes  périls  te  suive  et  t'accompagne.  » 

Cette  vérité,  des  gens  fermés,  comme  le  sont  les  rhéteurs,  à 
toute  réalité,  ne  l'apercevaient  pas;  mais  le  grand  réaliste  du 
Prince^  des  Discours  sur  Tite-Live  et  des  Istorie  florentine  ne 
|)0uvait  pas  n'en  point  être  persuadé:  à  savoir,  qu'à  ce  mal 
ii'Ëtat,  la  tyrannie,  cet  autre  mal,  la  conjuration,  n'était  pas  un 
remède;  que  ce  n'était  pas  le  cas  de  dire  :  Morte  la  bête,mortle 
venin;  et  que,  le  tyran  abattu,  la  tyrannie  n'était  pas  détruite. 

Charles  Benoist. 


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.."    -.r-v,     v..-yvjî^^^a 


L'ASTRONOMIE  AU  MONT-BLANC 


Qiio  lion  ascendam?  C'est  cette  devise  intrépide  que  semble 
avoir  adoptée  le  doyen  des  astronomes  français,  puisque,  insou- 
cieux des  dangers  et  des  fatigues,  il  s  obstine  à  créer  un  obser- 
vatoire au  milieu  des  neiges  éternelles,  sur  la  plus  haute  cime 
de  notre  continent.  A  cette  entreprise,  M.  Janssen  était  préparé 
de  longue  main,  par  d'autres  ascensions,  par  les  études  qu'il 
avait  faites  autrefois,  en  1864,  au  [sommet  du  Faulhorn,  pour 
trancher  la  question  des  raies  d'origine  terrestre  dans  le, spectre 
solaire;  par  les  recherches  exécutées  en  1867  sur  l'Etna  pour  la 
constatation  de  la  vapeur  d'eau  dans  l'atmosphère  de  Mars  ;  par 
Texpédition  de  1868,  pendant  laquelle  il  passa  un  hiver  dans 
l'Himalaya,  occupé  à  des  études  de  spectroscopie  solaire  et  stel- 
laire,  et  celle  de  1871  aux  Nilgherries,  qui  lui  permit  de  con- 
stater l'existence  de  l'atmosphère  coronale  du  soleil.  Notons 
encore  le  séjour  que  M.  Janssen  a  fait,  en  1887,  à  l'observatoire 
du  Pic  du  Midi,  enfin  ses  ascensions  successives  au  Mont-Blanc, 
pour  résoudre  la  question  de  la  présence  de  l'oxygène  dans  le 
soleilT  C'est  à  la  suite  de  ces  ascensions  que  fut  décidée  l'érec- 
tion d'un  observatoire  astronomique  au  sommet  du  Mont-Blanc. 

I 

Il  est  à  peine  besoin  d'expliquer  pourquoi  les  astronomes,  de 
nos  jours,  recherchent  les  hautes  régions  pour  y  établir  leurs 
instrumens.  Quand  on  vient  de   passer  quelques  mois  sous  un 


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L^ASTROiNOMIE    AU   MONT-BLAXC.  877 

ciel  brumeux  qui  arrête  la  lumière  du  jour  et  rend  toute  obser- 
vation impossible,  on  comprend  lutilité  d'une  station  qui  domine 
les  nuages.  Mais,  en  supposant  même  le  ciel  parfaitement  se- 
rein, l'atmosphère  est  encore  un  obstacle  sérieux,  espèce  de  voile 
translucide  et  trompeur,  interposé  entre  lobservateur  et  Puni- 
vers,  et  ce  voile  est  terriblement  épais  au  niveau  de  la  mer.  Il 
déforme  et  dénature  les  images  des  objets. 

Il  y  a  d'abord  la  réfraction,  qui  fausse  la  position  des  astres 
d'autant  plus  qu'ils  se  trouvent  plus  près  de  Thorizon,  où  sont 
massées  les  couches  d'air  les  plus  denses* 

Un  autre  inconvénient,  plus  grave  au  point  de  vue  de  l'as- 
tronomie physique,  jc' est  que  l'atmosphère  diffuse  la  lumière,  de 
sorte  qu'un  faisceau  de  rayons  qui  la  traverse^illumine  l'air  dans 
toutes  les  directions.  C'est  cette  illumination  du  fond  qui  est  le 
grand  obstacle  quand  il  s'agit  d'explorer  le  bord  ou  les  environs 
du  disque  solaire,  et  qui  a  si  longtemps  empêché  lobservation 
des  protubérances  en  dehors  des  rares  occasions  fournies  par 
les  éclipses  totales.  S'il  est  possible  de  les  voir  aujourd'hui  en 
plein  jour,  c'est  que,  grâce  à  M.  Janssen,  on  sait  s'affranchir  de 
l'illumination  par  l'emploi  du  spectroscope,  qui  étale  et  afTai- 
blit  la  lumière  du  fond,  tout  en  laissant  intacte  la  lumière  mono- 
chromatique des  protubérances* 

Parmi  les  effets  qui  sont  dus  à  la  présence  de  latmosphère, 
il  faut  encore  mentionner  l'absorption  qu'elle  exerce  sur  les 
radiations  émanées  du  soleil  ou  d'un  astre  quelconque  ;  elle  en 
retient  une  notable  partie,  et,  comme  l'absorption  n'est  pas  la 
môme  pour  les  divers  élémens  d'un  faisceau  lumineux,  il  en 
résulte  que  la  composition  du  faisceau  peut  se  trouver  profondé- 
ment altérée.  Il  faut  donc  admettre  que  les  radiations  qui  arri- 
vent jusqu'à  nous  sont,  non  seulement  affaiblies  par  leur  pas- 
sage à  travers  l'atmosphère,  mais  encore  dénaturées,  modifiées 
dans  leur  composition.  C'est  pour  cette  raison  que  le  soleil  paraît 
rouge  lorsqu'il  approche  de  l'horizon.  C'est  aussi  la  cause  de 
l'apparition  d'une  foule  de  lacunes  ou  raies  noires  dans  le 
spectre  solaire,  raies  dont  l'origine  terrestre  est  attestée  par 
leurs  variations. 

Les  effets  nuisibles  que  nous  venons  d'énumérer  s'atténuent 
beaucoup  lorsque  l'observateur  peut  se  transporter  à  une  altitude 
de  quelques  milliers  de  mètres.  Au  sommet  du  Mont-Blanc  (à 
4^810   mètres  au-dessus  du  niveau  de   la  mer\  le   baromètre 


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878  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

marque  encore  425  millimètres,  d'où  il  suit  que  le  poids  de  U 
couche  atmosphérique  superposée  est  encore  un  peu  plus  de  la 
moitié  de  celui  de  Tatmosphère  entière.  Sur  les  plus  hautes 
cimes  de  THimalaya  (8800  mètres),  la  pression  n'est  plus  guère 
que  le  tiers  de  ce  qu'elle  est  dans  les  plaines,  au  niveau  de  U 
mer,  où  chaque  mètre^  carré  supporte  un  poids  de  lOOOO  kilo- 
grammes. On  voit  qu'il  est  possible,  en  choisissant  dés  statioBs 
très  élevées,  de  s'affranchir  en  partie  des  entraves  que  la  pré- 
sence de  l'atmosphère  met  aux  recherches  des  astronomes  et  des 
physiciens.  Le  succès  qui  a  couronné  les  tentatives  déjà  faites 
dans  cette  voie  a  encouragé  ceux  qui  hésitaient  encore  devant  les 
sacrifices  que  comportent  ces  ascensions  pénibles  et  coûteuses, 
et  l'on  voit  maintenant  se  multiplier  les  observatoires  de  mon- 
tagne, pourvus  de  grands  instrumens. 

Le  plus  célèbre  de  ces  établissemens  est  le  magnifique  obser- 
vatoire Lick,  établi  au  sommet  du  mont  Hamilton,  en  Californie, 
à  1 300  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer,  dans  un  site  ad- 
mirable. D'après  le  rapport  de  son  premier  directeur,  E.-S.  Hol- 
den,  les  nuits  sont  continuellement  sereines  pendant  six  ou  sept 
mois  de  l'année,  et  l'on  peut  profiter  encore  de  la  moitié  du 
temps  qui  reste.  On  sait  que  cet  observatoire  a  été  construit  à 
l'aide  d'un  legs  de  700  000  dollars  (3S0OOO0  francs)  offert 
en  1874  par  un  riche  fabricant  de  San  Francisco,  James  Lick, 
qui  consentit  à  faire  ce  sacrifice  en  faveur  de  l'astronomie  après 
qu'on  l'eut  dissuadé  de  faire  construire  imë  pyramide  qui  devait 
lui  servir  de  tombeau.  La  somme  paraissait  importante,  mais  elle 
n'aurait  pas  suffi  à  assurer  l'avenir  de  cette  fondation,  si  les  au- 
torités locales  ne  lui  étaient  pas  venues  en  aide.  On  mit  à  la  dis- 
position, de  l'observatoire  Lick  une  étendue  de  terrain  de  plus 
de  600  hectares;  le  comté  de  Santa-Glara  dépensa  iOOOOO  francs 
pour  la  construction  (J'nne  route  de  50  kilomètres  depuis  San 
José  jusqu'au  sommet  Je  la  montagne,  l'Université  de  Californie 
promit  une  subvention  annuelle  de  100  000  francs.  C'est  grâce 
à  ces  libéralités  que  l'observatoire  Lick,  complètement  achevé 
en  1888,  et  pourvu  de  bons  instrumens,  parmi  lesquels  il  faut 
citer  la  grande  lunette  de  36  pouces,  a  pu  conunencer  la  série 
de  travaux  qui  lui  ont  valu  une  si  haute  réputation  parmi  les 
astronomes. 

On  a  trouvé,  toutefois,  que,  pour  les  recherches  solaires,  il 
convenait  de  choisir  une  station  plus  élevée,  et,  en  190i,  George 


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l'astronomie   au   MONT-BLANC.  8T9 

E.  Haie,  l'ancien  directeur  de  Tobservatoire  Yerkes,  alla  fonder 
un  observatoire  spécialement  consacré  au  soleil  sur  le  mont 
Wilson,  à  l'altitude  de  1  800  mètres.  Des  expériences  prélimi- 
naires avaient  démontré  que  la  pureté  du  ciel,  dans  cette  partie 
de  la  Californie,  ne  laissait  rien  à  désirer,  et  l'Institution  Carne- 
gie se  chargea  immédiatement  de  faire  les  frais  de  la  nouvelle 
fondation  ;  elle  y  a  déjà  consacré  plus  de  1  500  000  {rancs.  C'est, 
à  l'heure  qu'il  est,  le  mieux  outillé  des  observatoires  solaires. 

La  station  d'Arequipa  (Pérou),  où  le  célèbre  établissement 
de  Harvard-Collège  a  une  succursale  depuis  1890,  se  trouve  à 

3  kilomètres  de  la  ville,  à  l'altitude  de  2  457  mètres.  L'observa- 
toire de  M.  Percival  Lowell,  à  Flagstafif  (Arizona),  est  situé  à 
2210  mètres.  Sous  ces  climats  très  secs,  un  ciel  pur  et  un  air 
calme  favorisent  l'éclat  et  la  fixité  des  images. 

Les  Américains  ont  d'ailleurs  un  grand  nombre  de  hautes 
stations,  favorables  aux  observations  astronomiques;  mais  ce 
sont  généralement  des  stations  météorologiques,  qui  ne  sont 
occupées  par  des  astronomes  que  d'une  manière  temporaire^» 
notamment  lorsqu'il  s'agit  d'observer  ime  éclipse.  Citons  seule- 
ment la  station  de  Pike's  Peak  (Colorado),  dont  l'altitude  atteint 

4  300  mètres,  et  qui  servit  d'observatoire  à  Langley,  à  l'occasion 
de  l'éclipsé  de  1878;  puis,  le  mont  Washington  (1  938  m.),  le 
mont  Mitchell  (2  040  m.),  le  mont  Whitney  (4460  m.),  etc. 

Il  va  sans  dire  que  la  météorologie  tire,  elle  aussi,  le  plus 
grand  profit  de  l'usage  des  hautes  stations.  11  existe  aujourd'hui 
de  nombreuses  stations  de  ce  genre  dans  les  Alpes,  dans  le  Cau- 
case, dans  l'Himalaya,  dont  l'altitude  varie  entre  2000  mètres 
et  2300  mètres.  En  France,  le  Bureau  central  météorologique 
dispose  à  présent  des  stations  suivantes  :  Servance  (1  216  m.), 
Briançon  (1298  m.),  Puy  de  Dôme  (1467  m.),  mont  Aigoual 
(1554  m.),  mont  Ventoux  (1900  m.),  rrrat  Mounier  (2  740  m.). 
Pic  du  Midi  (2  859  m.).  La  station  du  laont  Mounier  est  aussi 
utilisée  pour  des  observations  astronomiques.  A  en  croire 
MM.  Baillaud  et  H.  Bourgot,  le  Pic  du  Midi,  qui  d'ailleurs  pos- 
sède quelques  instrumens,  pourrait  également  devenir  une 
excellente  station  pour  nos  astronomes.  Il  faut  ajouter  à  cette 
liste  l'observatoire  que  M.  J.  Vallot  a  fait  construire  à  ses  frais 
au  Mont-Blanc,  sur  le  rocher  des  Bosses-du-Dromadaire,  situé  à 
l'altitude  de  4  350  mètres.  Établi  en  1890,  déplacé  et  agrandi 
en  1898,  il  a  déjà  rendu  de  sérieux  services,  que  l'Académie  des 


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:^W^^ 


880  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sciences,  en  1897,  a  tenu  à  reconnaître  par  le  grand  prix  dfâ 
Sciences  physiques.  Les  résultats  des  travaux  de  M.  Vallot  et 
de  ses  collaborateurs  ont  été  publiés  par  lui  dans  les  Annales  de 
r Observatoire  météorologique,  physique  et  glaciaire  du  Mont- 
Blanc  qui  forment  six  volumes  in-4®.  Mais  nous  n'avons,  pour 
le  moment,  à  nous  occuper  que  d'astronomie,  et  nous  devons 
revenij"  à  M.  Janssen. 

.  Sa  première  ascension  au  Mont-Blanc,  qui  eut  lieu  au  mois 
d'octobre  1888,  ne  fut  poussée  que  jusqu'à  la  cabane  des  Grands- 
Mulets,  placée  à  ime  altitude  d'environ  3000  mètres  sur  des 
rochers  qu'on  rencontre  au-dessus  de  la  jonction  de  deux  gla- 
ciers, celui  des  Bossons  et  celui  de  Tacconaz.  A  cette  époque 
de  l'anijée,  le  refuge  était  déjà  abandonné,  et  il  était  tombé 
récemment  une  grande  quantité  de  neige  qui  avait  effacé  les 
sentiers,  masquait  les  crevasses,  et  rendait  la  marche  extrême- 
ment difficile.  M.  Janssen  dut  se  faire  précéder  par  une  escouade 
de  guides,  chargés  de  reconnaître  la  route  que  Ton  suivrait  le 
lendemain,  et  se  faire  porter,  une  bonne  partie  du  chemin,  dans 
une  sorte  de  chaise  combinée  à  cet  effet.  C'est  une  échelle, 
longue  de  4  mètres,  dont  les  extrémités  reposent  sur  les  épaules 
de  quatre  ou  six  porteurs;  le  voyageur  est  placé  entre  deux 
échelons,  au  centre,  sur  un  siège  de  sangle,  suspendu  par  des 
courroies  de  manière  que  les  montans  ne  lui  touchent  pas  les 
aisselles  et  que  ses  bras  restent  libres.  Dans  les'  endroits  où  il 
est  nécessaire  de  marcher,  il  peut  mettre  pied  à  terre  et  s'appuyer 
sur  les  montans  pendant  la  marche.  Si  Ton  rencontre  une  cre- 
vasse, l'échelle  peut  être  posée  dessus  pour  en  faciliter  le  pas- 
sage. Au  besoin  même,  cette  échelle  peut  se  transformer  en 
brancard,  porté  à  bout  de  bras. 

Malgré  tout,  on  mit  treize  heures  pour  parvenir  au  chalet 
des  Grands-Mulets  par  une  route  qui,  dans  la  belle  saison,  est 
parcourue  en  quatre  heures,  et  on  y  arriva  courbatu.  Aussi, 
lorsque,  deux  ans  plus  tard,  M.  Janssen  se  décida  à  tenter  l'ascen- 
sion du  sommet,  dut-il  écarter  toute  pensée  d'ascension  à  pied, 
et  se  préoccuper  de  trouver  un  véhicuk  approprié.  Ce  véhicule 
fut  un  traîneau,  confectionné  à  l'observatoire  de  Meudon  et 
d'une  forme  semblable  à  celle  des  traîneaux  lapons;  mais,  pour 
plus  de  sécurité,  on  avait  ajouté,  dans  les  deux  tiers  de  sa  lon- 
g\ieur  et  vers  la  tête,  une  main  courante  solidement  fixée,  qui 
devait  servir  à  le  redresser  au  besoin.  Une  longue  échelle  de 


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l'astronomie   au  MONT-BLANC.  881 

corde,  à  échelons  de  bois,  permettait  aux  hommes  de  s'attacher 
au  traîneau  sur  deux  files.  Le  véhicule  était  prêt;  mais  il  fallait 
faire  accepter  aux  guides  ce  mode  insolite  de  transport,  et  ce 
ne  fut  pas  une  petite  affaire.  On  parvint  cependant  à  les  con- 
vaincre, et  l'expédition  fut  décidée.  Le  17  août  1890,  à  sept  heures 
du  matin,  M.  Janssen  partait  de  Ghamonix  en  compagnie  de 
M.  Durier,  avec  vingt-deux  guides  ou  porteurs,  et  se  trouvait  au 
chalet  de  Pierre-Pointue  vers  dix  heures.  Du  chalet  aux  Grands- 
Mulets,  on  employa  la  chaise-échelle,  et  à  cinq  heures  et  demie 
la  caravane  arrivait  à  l'étape.  Le  lendemain,  on  quitte  les  Grands- 
Mulets  à  cinq  heures  du  matin,  avec  le  traîneau  remorqué  par 
douze  guides,  et  l'escalade  recommence,  périlleuse  et  pénible. 
En  vue  de  parer  au  danger  d'une  chute,  deux  guides  toujours 
grimpent  en  avant,  enfoncent  dans  la  neige  et  la  glace  un  piolet 
jusqu'à  la  tête,  et  enroulent  autour  du  manche  deux  tours  d'une 
longue  corde  dont  ils  tiennent  fortement  l'extrémité.  Au  fur  et 
à  mesure  que  le  traîneau  s'élève,  ils  tirent  la  corde  à  eux,  de 
manière  qu'elle  reste  toujours  tendue.  En  cas  d'accident,  cette 
corde  aurait  retenu  le  traîneau  et  ceux  qui  le  guidaient.  Vers 
une  heure  de  l'après-midi,  on  était  à  la  cabane  des  Bosses,  que 
M.  Vallot  venait  de  faire  construire. 

On  devait  y  passer  la  nuit  et  repartir  le  lendemain  ;  mais, 
dans  la  soirée,  le  temps  se  gâta  tout  à  coup,  et,  la  nuit,  la  tour- 
mente fut  terrible.  C'était  le  contre-coup  du  cyclone  du  19  août. 
Il  fallut  patienter  trois  jours,  et  M.  Janssen  eut  le  temps  de  faire 
des  réflexions  sur  l'utilité  qu'aurait  un  observatoire  météorolo- 
vgique  bien  aménagé  et  bien  outillé,  pourvu  d'appareils  enregis- 
treur? à  longue  marche,  dans  ces  hautes  régions,  où  les  pertur- 
bations atmosphériques  se  font  encore  sentir  avec  une  sauvage 
violence.  Enfin,  le  22,  le  temps  s'étant  amélioré,  M.  Janssen  put 
songer  à  faire  l'ascension  du  sommet,  avec  les  douze  hommes 
qui  lui  restaient,  sous  les  ordres  de  leur  chef  Frédéric  Payot, 
car  les  autres  avaient  demandé  à  redescendre.  Grâce  à  l'énergie 
indomptable  de  cette  troupe  de  fidèles,  le  traîneau  finit  par  être 
hissé  jusqu'au  sommet,  et  après  quelques  heures  consacrées  à 
de  rapides  observations,  par  un  temps  admirable,  il  fallut  se 
résoudre  à  commencer  la  descente  ;  à  deux  heures,  on  était  de 
retour  à  l'établissement  des  Bosses,  et  le  soir,  on  était  aux 
Grands-Mulets  pour  le  dîner.  Le  lendemain,  départ  pour  Gha- 
monix, où  l'on  arriva  vers  sept  heures  du  soir. 

Tom  zxzvii.  —  1907.  66 


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'jm^ 


882  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

M.  Janssen  a  raconté,  avec  beaucoup  de  charme,  les  péri- 
péties de  ces  ascensions  et  de  celles  qu'il  fit  encore  les  années 
suivantes,  dans  des  lectures  académiques  et  dans  une  série  de 
notices  qui  ont  paru  dans  les  volumes  successifs  de  V Annuaire  h 
Bureau  des  Longitudes;  nous  pouvons  nous  dispenser  d'y  insister. 
Ces  expéditions  devaient  aboutir,  comme  nous  le  verrons,  à  la 
création  d'un  observatoire  ;  mais  elles  ont  fourni,  en  même 
temps,  l'occasion  d'une  foule  d'observations  précieuses,  relatives 
principalement  au  spectre  solaire  et  à  la  constitution  du  soleil. 

L'une  des  questions  qui  préoccupaient  M.  Janssen  était  celle 
de  l'existence  de  l'oxygène  dans  l'atmosphère  solaire;  question 
importante  entre  toutes,  en  raison  du  rôle  que  joue  cet  élément 
dans  les  phénomènes  géologiques,  chimiques  et  biologiques. 
Quelques  spectroscopistes,  trop  pressés,  avaient  d'abord  affirmé 
que  l'oxygène  existe  dans  le  soleil  ;  mais  cette  assertion  avait 
rencontré  des  contradicteurs.  M.  Janssen  avait  à  cœur  de  la  con- 
trôler. Ses  expériences  et  celles  de  M.  Elgoroff  nous  ont  appris 
que  l'action  de  l'oxygène  sur  la  lumière  se  traduit  par  l'appari- 
tion, dans  le  spectre,  de  certains  groupes  de  raies  fines  (les 
groupes  A,  B,  oc)  et  de  bandes  obscures  qui  ne  se  montrent  que 
si  labsorption  est  très  forte.  Ces  bandes  n'existant  pas  dans  le 
spectre  solaire  dès  ^e  l'astre  est  un  peu  élevé,  il  était  logique 
de  les  attribuer  à  l'action  de  l'atmosphère  terrestre.  Mais  les 
raies  fines  persistent  quand  le  soleil  s'approche  du  zénith,  et  la 
question  de  leur  origine  est  beaucoup  plus  difficile  à  trancher. 

On  peut  d'abord  songer  à  les  faire  naître  artificiellement  dans 
le  spectre  de  la  lumière  électrique,  par  l'interposition  d'une 
couche  absorbante,  équivalente  à  notre  atmosphère  ;  c'est  l'expé- 
rience que  M.  Janssen  a  tentée  en  1889,  en  observant,  à  Meudon, 
le  spectre  de  la  lumière  électrique  installée  au  sommet  de  la 
tour  EiflFel.  La  distance  est  de  7  700  mètres  ;  les  rayons  avaient 
donc  traversé  une  couche  de  densité  uniforme,  à  très  peu  près 
équivalente  à  la  couche,  de  densité  variable,  que  traversent  des 
rayons  venus  du  zénith.  Or  le  spectre  montra  les  raies  fines  de 
l'oxygène  avec  leur  intensité  normale  ;  c'était  la  preuve  de  leur 
origine  tellurique.  Pour  obtenir  aussi  les  bandes  obscures,  il 
aurait  fallu  une  distance  beaucoup  plus  grande. 

Une  autre  preuve  de  l'origine  terrestre  des  raies.  A,  B  du 
spectre  solaire  serait  fournie  par  une  diminution  graduelle  de 
leur  intensité,  constatée  pendant  une  ascension  aérostatique  ou 


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l'astronomie   au   BfONT-BLANG.  883 

pendant  nne  ascension  au  Mont-Blanc.  C'était  là  le  but  principal 
des  premières  expéditions  de  M.  Janssen.  Il  a  pu,  en  effet, 
avec  les  spectroscopes  qu'il  avait  emportés,  constater  d'une  ma- 
nière indubitable  la  diminution  de  l'intensité  du  groupe  B  avec 
l'élévation  de  la  station;  mais  la  hauteur  du  Mont-Blanc  ne 
suffit  pas  pour  éteindre  toutes  les  raies  de  l'oxygène.  M.  le  comte 
de  La  Baume-Pluvinel  a  confirmé  ce  résultat  en  photogra^iant 
le  groupe  B  du  spectre  solaire  à  Ghanumix  et  au  sommet  du 
Mont-Blanc,  au  mois  de  septembre  1898.  Mais  la  persistance 
des  raies  en  question  s'explique  aisément,  puisque,  d'après  les 
expériences  de  laboratoire  de  M.  Janssen,  une  colonne  d'oxygène 
de  120  mètres  de  longueur,  à  la  pression  normale,  suffit  pour 
produire  une  absorption  qui  donne  naissance  aux  raies  B,  et 
que,  d'autre  part,  la  couche  atmosphérique  qui  pèse  sur  ie  Mont- 
Blanc  équivaut  encore  à  une  colonne  d'oxygène  de  900  mètres, 
soit  sept  fois  la  longueur  indispensable  pour  obtenir  les  raies.  Il 
faudrait  évidemment,  pour  voir  disparaître  complètement  ces 
raies  si  persistantes,  s'élever  beaucoup  plus  haut,  à  des  altitudes 
de  15  ou  20  kilomètres.  Des  ballons-sondes,  munis  de  spectro- 
graphes  automatiques,  fourniront  peut-être  un  jour  la  solution 
du  problème.  Une  faut  pas,  d'ailleurs,  oublier  que  l'étude  des 
raies  de  l'oxygène  est  rendue  assez  difficile  par  la  présence  des 
raies  de  la  vapeur  d'eau,  qui  s'y  mêlent  toujours.  Enfin,  la  visi- 
bilité persistante  des  raies  peut  s'expliquer  en  partie  par  l'in- 
tensité plus  grande  de  la  lumière,  soumise  à  une  absorption 
moins  forte. 

Malgré  ces  difficultés  qui  subsistent  toujours,  et  qui  appellent 
de  nouvelles  recherches,  la  concordance  des  preuves  partielles 
que  nous  possédons  déjà  permet  d'affirmer  que  les  raies  du 
spectre  solaire  qui  caractérisent  l'oxygène  proviennent  de 
l'atmosphère  terrestre,  et  que  l'oxygène,  tel  que  nous  le  connais- 
sons, n'existe  pas  dans  le  soleil.  Gela  n'empêche  nullement 
d'admettre  que  ce  corps  s'y  trouve  sous  une  autre  forme,  plus 
simple,  peut-être  à  l'état  de  dissociation. 

II 

Pour  mener  à  bien  de  semblables  recherches,  il  ne  faut  pas 
compter  sur  des  ascensions,  même  répétées  ;  il  est  indispensable 
de  disposer  d'un  observatoire  permanent,,  pourvu  d'un  certain 


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884  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

nombre  d'instmmens,  et  permettant  un  séjour  plus  ou  mDins 
prolongé.  C'est  ce  que  M.  Janssen  fit  comprendre  dans  le  rapport 
cpi'il  lut  à  TÂcadémie  des  sciences  sur  son  expédition  de  1890,  et 
son  appel  fut  entendu.  M.  Bischoffsheim,  que  la  mort  a  enlevé 0 
y  a  quelques  mois  à  la  science  qu'il  aimait,  offrit  immédiatement 
130000  francs;  le  prince  Roland  Bonaparte  souscrivit  pour 
100  000  francs,  le  baron  Alphonse  de  Rothschild  pour 
20  000  francs;  M.  Janssen  s'était  inscrit  pour  10  000  francs 
comme  promoteur.  Ainsi,  dès  le  début,  le  sort  du  nouvel  ob9è^ 
vatoire  pouvait  être  considéré  conmie  assuré.  Peu  après,  les 
coopérateurs  de  l'entreprise  se  constituèrent  en  une  société  qui 
comprenait  :  MM.  Léon  Say,  président  d'honneur;  Janssen, 
président;  Bischoffsheim,  secrétaire;  Ed.  Delessert,  trésorier; 
prince  Roland  Bonaparte,  baron  A.  de  Rothschild,  comte 
Greffulhe,  membres.  Léon  Say,  qui  s'y  intéressait  beaucoup, 
se  faisait  fort  d'obtenir  une  subvention  annuelle  de  l'État. 

Les  études  préliminaires,  relatives  à  l'établissement  de 
l'observatoire,  furent  commencées  au  mois  d'août  1891.  Il 
s'agissait  tout  d'abord  de  se  rendre  compte  de  l'épaisseur  de  la 
calotte  de  glace  qui  couvre  le  sommet  du  Mont-Blanc.  M.  Eiffel 
avait  promis  de  faire  exécuter,  à  ses  frais,  les  sondages  néces- 
saires, et  il  en  avait  chargé  un  ingénieur  suisse,  M.  Imfeld. 

Le  sommet  du  Mont-Blanc  est  formé  par  une  arête  de 
rochers  très  étroite  et  de  plus  de  100  mètres  de  long,  orientée  de 
l'Ouest  à  l'Est.  Cette  arête,  terminée  probablement  en  aiguilles, 
a  été  emp&tée  par  la  neige,  et  il  s'est  formé  une  croûte  qui  doit 
être  bien  plus  épaisse  du  côté  Nord  que  du  côté  Sud,  où  elle  est 
exposée  à  des  vents  moins  froids.  Deux  galeries  horizontales, 
chacune  de  23  mètres  de  longueur,  creusées  à  12  mètres  environ 
au-dessous  de  la  crête,  n'ont  pas  rencontré  de  rocher;  on  n'a 
trouvé  que  de  la  neige  durcie.  Il  est  donc  probable  que  la  croûte 
glacée  qui  recouvre  la  tête  du  Mont-Blanc  a  plus  de  12  mètres 
d'épaisseur,  et  M.  Janssen  a  tout  de  suite  songé  à  une  solution 
du  problème  dans  des  conditions  toutes  nouvelles,  qui  consistât 
dans  l'établissement  d'une  construction  assise  sur  la  neige  dure 
et  permanente  qui  forme  la  cime  du  Mont-Blanc. 

Les  récits  des  ascensions  du  siècle  dernier  prouvent  que  l'as- 
pect des  petits  rochers  situés  près  du  sommet  n'a  pas  beaucoup 
changé,  et  Ton  peut  en  conclure  que  la  configuration  du  sommet 
et  de  ^a  calotte  neigeuse  ne  subit  que  des  changemens  insigni* 


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l'astronomie  au  mont-blanc.  885 

fians  et  surtout  très  lents.  Il  s'ensuit  qu'une  construction,  agencée 
de  façon  à  former  un  tout  rigide,  et  munie  d'engins  spéciaux  pour 
rectifier  sa  position  dès  qu'elle  serait  dérangée,  pouvait  y  être 
placée  en  toute  sécurité,  et  devait  jouir  d'une  stabilité  relative. 
Il  restait  encore  à  savoir  si  la  couche  de  neige  du  sommet  pouvait 
offrir  une  résistance  suffisante  pour  y  asseoir  un  édifice.  M.  Jans- 
sen  jugea  nécessaire  de  s'en  assurer  par  des  expériences  directes. 

Pendant  l'hiver,  on  avait  élevé,  dans  une  des  cours  de  l'Ob- 
servatoire de  Meudon,un  monticule  de  neige  de  la  hauteur  d'un 
premier  étage  ;  la  neige  avait  été  tassée  à  la  pelle,  au  fur  et  à 
mesure  de  la  mise  en  place,  et  avait  acquis  la  densité  de  celle  du 
Mont-Blanc.  Sur  le  sommet,  bien  nivelé,  on  se  mit  à  entasser 
des  disques  de  plomb  du  poids  de  30  kilogrammes.  Quand  la 
colonne  comprit  douze  disques,  d'un  poids  total  de  360  kilo- 
grammes,  on  les  enleva  peu  à  peu,  et  l'on  constata  qu'ils  n'avaient 
fait  qu'ime  empreinte  de  7  à  8  millimètres.  Le  résultat  dépassait 
Tattente,  caT  la  pression  exercée  sur  la  neige  représentait  près  de 
4000  kilogrammes  par  mètre  carré.  Une  construction,  mesurant 
10  mètres  sur  5  mètres  à  la  base,  pouvait  donc  peser  200000  ki- 
logrammes, sans  qu'on  eût  à  craindre  qu'elle  s'enfonçât  dans  la 
neige  durcie  au  delà  de  quelques  centimètres.  Des  plans  rigides, 
placés  en  dessous,  sur  lesquels  s'appuieraient  des  vis  formant 
vérins,  devaient  offrir  la  résistance  nécessaire  pour  relever  la 
construction  en  cas  de  besoin  et  pour  la  remettre  d'aplomb.  Pour 
la  mettre  aussi  à  l'abri  des  tourmentes,  il  convenait  de  lui 
donner  la  forme  d'une  pyramide  tronquée,  et  d'enfouir  dans  la 
neige  tout  l'étage  inférieur,  de  manière  à  donner  à  l'édifice 
une  assise  large  et  solide. 

Ce  projet  ayant  été  approuvé  par  M.  Vaudremer,  l'éminent 
architecte  membre  de  l'Académie  des  Beaux-Ârts,  la  construc- 
tion fut  commencée  d'après  les  plans  dressés  sous  sa  direction. 
Elle  est  à  deux  étages,  avec  terrasse  et  balcon.  La  base  de  la  py- 
ramide mesure  10  mètres  sur  5  mètres.  Les  pièces  du  sous-sol 
qui  forme  l'étage  inférieur  sont  éclairées  par  des  baies  larges  et 
basses,  émergeant  de  la  neige.  Un  escalier  en  spirale  dessert  les 
deux  étages  et  la  terrasse,  qu'il  dépasse  de  quelques  mètres  pour 
supporter  une  plate-forme,  destinée  aux  observations  météoro- 
logiques. Des  parois  doubles  protègent  les  habitans  contre  le 
froid  ;  le  sous-sol  a  aussi  un  double  plancher  qui  le  sépare  de  la 
neige.  La  construction,  toute  en  bois,  recouverte  de  toile   fut 


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886  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

exécutée  à  Meudon,  puis  démontée  ^  transportée  à  ChamoBh. 
Le  poids  total  des  matériaux  s'élevait  à  15  tonnes,  et  représen- 
tait 700  à  860  charges  de  porteurs.  Par  mesure  de  prudence,  on 
divisa  la  rauie  en  quatre  sections,  avec  étapes  aux  Grands- 
Mulets  (3000  mètres)  et  au  Grand-Rocher-Rouge  (4500  mètres).  La 
première  section,  qui  comprenait  la  route  de  Ghamonix  à  rentrée 
du  glaeier,  p^mettait  encore  Tusage  de  mulets.  La  deuxième, 
qui  aboutissait  aux  Grands-Mulets,  où  se  trouve  une  auberge 
appartenant  à  la  commune,  s'enfonçait  en  plein  glacier,  et  le 
transport  ne  pouvait  être  effectué  qu'à  dos  d'hommes.  On  avait 
construit,  à  la  station  des  Grands-Mulets,  une  cabane  de  d^ôt 
et  de  refuge  pour  les  porteurs.  Le  trajet  de  cette  station  à  celle 
du  Rocher-Rouge,  qui  n'est  qu'à  300  mètres  du  sommet,  formait 
la  troisième  section.  On  avait  eu  soin  de  construire  à  cette  de^ 
nière  station  une  cabane  d'habitation  où  les  charpentiers  et 
autres  travailleurs  pouvaient  pt^er  la  nuit  et  se  mettre  à  l'abri 
en  cas  de  mauvais  temps. 

Tout  l'été  de  1892  fut  employé  à  la  construction  de  ^obse^ 
vatoire,  à  son  tFansport  à  Ghamonix,  à  l'organisation  des  étapes 
et  des  transports;  mais  il  fallut  encore  la  campagne  de  1893  pour 
terminer  ces  transports,  qui,  soit  dit  en  passant,  ont  coûté 
40000  francs.  Un  accident  avait  même  failli  tout  compromettre: 
un  dép6t  de  matériaux,  placé  au  Rocher-Rouge,  avait  dispara  an 
printemps  ;  on  finit  par  le  retrouver  sous  une  couche  de  neige 
de  8  ou  9  mètres. 

Pendant  quelques  mois,  ce  grand  glacier  du  Mont-Blanc, 
dont  les  ressauts  figurent  comme  les  marches  d'un  escalier  gi- 
gantesque, offrait  donc  l'aspect  d'un  chantier  où  se  succédaient 
les  files  de  porteurs  ou  d'ouvriers  manœuvrant  des  treuils,  dis- 
posés de  distance  ^i  distance  pour  faire  franchir  aux  pièces  les 
plus  lourdes  les  grandes  pentes,  d'un  accès  si  dangereux.  Enfin, 
les  matériaux  étaient  en  place,  et  les  charpentiers  de  Meudon 
pouvaient  commencer  à  monter  l'édifice.  Favorisés  par  une  quin- 
zaine de  jours  d'un  temps  absolument  calme,  ils  purent  ter- 
miner leur  ouvrage  le  8  septembre,  et  M.  Janssen,  impatient  de 
le  voir  de  près,  résolut  d'entreprendre  une  nouvelle  ascensioUi 
en  se  servant,  cette  fois,  des  treuils  pour  hisser  son  traîneau.  Q 
arriva  au  sommet  le  11,  dans  l'après-midi,  et  y  resta  quatre 
jours,  occupé  surtout  d'observations  du  spectre  solaire,  à  l'aide 
d'un  beau  spectroscope  à  réseau,  de  Rowland. 


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l'astronomie   au   MONT-BLANC.  887 

M.  Janssen  put  entreprendre  une  nouvelle  ascension  en  1895^; 
elle  avait  pour  but  principal  de  constater  que  toutes  les  pièces 
de  la  grande  lunette  de  0",33  d'ouverture,  destinée  à  l'Observa- 
toire, y  étaient  parvenues  en  bon  état,  et  pourraient  y  passer 
rhiver  sans  danger.  La  lunette  en  question  devait  être  montée  en 
sidérostat  polaire.  Là  lunette,  dont  l'axe  coïncide  avec  Taxe  du 
monde,  reçoit  alors  les  rayons  réfléchis  par  un  miroir.  (Le  mi- 
roir, de  O^jôO  de  diamètre,  avait  été  offert  par  les  frères  Henry, 
ainsi  que  Tobjectif.)  Tous  les  mouvemens  sont  commandés  du 
poste  où  se  tient  l'observateur,  qui  dès  lors  n'a  pas  besoin  de  se 
déplacer  et  peut  se  tenir  dans  ime  pièce  close  et  bien  chauffée. 
Ce  bel  instrument,  dont  le  mécanisme  est  dû  à  M.  Gautier,  a  pu 
être  monté,  non  sans  difficulté,  dans  le  courant  de  l'année  1896.' 

Il  s'agissait  aussi  d'inspecter  le  météorographe  enregistreur, 
qui  avait  été  installé  en  1894,  et  qui  s'était  arrêté.  Cet  appareil, 
construit  par  M.  Jules  Richard,  est  actionné  par  un  poids  de 
90  kilos  qui  descend  de  5  à  6  mètres  en  huit  mois  et  donne  lé 
mouvement  à  une  pendule  qui  le  transmet  aux  organes  des  enre- 
gistreurs; on  obtient  ainsi  l'enregistrement  continu  de  la  pres- 
sion barométrique,  de  la  température,  de  l'humidité,  de  la 
vitesse  et  de  la  direction  du  vent.  Il  fut  constaté  que  l'appareil 
manquait  de  stabilité,  et  on  parvint  à  le  remettre  en  marche  en 
lui  donnant  un  support  indépendant  du  plancher.  Mais  cet  instru- 
ment n'a  jamais  pu  fonctionner  très  régulièrement.  Un  autre 
météorographe,  qui  doit  marcher  huit  mois  sans  être  remonté, 
a  été  installé  à  la  station  des  Grands-Mulets. 

Il  faut  dire  ici  que  la  question  des  météorographes  à  très 
longue  marche,  propres  à  être  placés  dans  une  station  de  mon- 
tagne pour  y  remplacer  l'observateur  pendant  la  mauvaise  saison, 
est  très  délicate  et  appelle  de  nouveaux  essais.  M.  Janssen  s'en  est 
beaucoup  préoccupé,  et  a  proposé  une  solution  nouvelle,  qui 
consiste  à  emprunter  la  rotation  et  la  chute  du  cylindre  enre- 
gistreur à  son  propre  poids;  le  résultat  s'obtient  à  l'aide  d*une 
vis  à  pas  très  allongé  qui  porte  un  écrou  relié  au  cylindre. 
M.  Poncet,  professeur  d'horlogerie  à  l'école  de  Cluses,  s'est 
chargé  de  construire  un  météorographe  de  ce  genre.  Jusqu'ici, 
autant  que  je  sache,  la  durée  de  la  marche  de  ces  sortes  d'enre- 
gistreurs n'a  pas  dépassé  huit  ou  neuf  mois. 

Lors  de  cette  dernière  visite,  M.  Janssen  a  encore  cherché  à 
86  renseigner  sur  les  mouvemens  que  l'édifice  avait  pu  éprouver 


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888  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

depuis  son  établissement.  Il  a  constaté  qu'il  y  avait  eu  un  léger 
mouvement  d'abaissement  vers  Ghamonix;  mais,  d'après  Tan  des 
entrepreneurs  de  la  construction,  ce  mouvement  aurait  eu  lieu 
de  1893  à  1894,  et  se  serait  arrêté  depuis.  On  ne  paraît  pas  avoir 
remarqué,  dans  la  suite,  de  tassemens  très  sensibles;  on  avait, 
du  reste,  les  moyens  d'y  porter  remède  et  de  redresser  la  con- 
struction. Les  craintes  et  les  doutes  manifestés  par  les  alpinistes 
à  cet  égard  n'étaient  donc  guère  fondés.  Le  dernier  rapport  de 
l'architecte  Baudouin,  qui  a  visité  l'observatoire  le  9  juillet  1906, 
constate  qu'il  est  enneigé  du  côté  du  Sud,  mais  en  bon  état; 
le  nivellement  de  la  plate-forme  a  montré  que,  depuis  1904, 
il  y  a  eu  des  variations  de  quelques  centimètres,  qui  n'ont 
amené  aucun  désordre  dans  la  construction ,  si  bien  que  le 
plancher  de  la  salle  d'observation,  redressé  en  1904,  est  toujours 
parfaitement  plan.  Il  est  donc  permis  de  croire  que  la  question 
des  constructions  sur  la  neige  des  hautes  cimes  est  en  bonne  voie 
de  solution. 

III 

Depuis  sa  dernière  ascension,  chaque  année  M.  Janssen  re- 
tourne à  Ghamonix  pour  diriger  les  travaux  que  de  jeunes  savans 
viennent  exécuter  à  la  station  des  Grands-Mulets  et  au  sommet 
du  Mont-Blanc.  Aujourd'hui  que  l'observatoire  est  devenu  con- 
fortable, on  peut  y  faire  des  séjours  prolongés,  de  huit  et  même 
de  quinze  jours.  Les  sujets  de  recherches  ne  manquent  pas  : 
l'étude  des  planètes  Vénus  et  Mercure,  celle  du  spectre  solaire 
et  des  spectres  stellaires,  ou  encore  celle  des  radiations  calori- 
fiques et  chimiques  des  corps  célestes,  peuvent  tenter  les  astro- 
nomes; mais  la  météorologie  et  la  physiologie  offrent  également 
des  problèmes  curieux  que  Ton  peut  chercher  à  résoudre  par 
l'emploi  des  hautes  stations.  M.  Janssen  a  souvent  communiqué 
à  l'Académie  des  sciences  des  notés  résumant  les  résultats  ob- 
tenus dans  ces  conditions. 

Gitons,  en  premier  lieu,  les  recherches  sur  la  radiation  calo- 
rifique du  soleil,  auxquelles  a  donné  lieu  l'établissement  de  l'ob- 
servatoire astronomique  du  Mont-Blanc.  On  sait  que  le  but 
principal  de  ces  recherches,  qui  s'exécutent  à  l'aide  d'instrumens 
qu'on  appelle  actinomètres  ou  actinographes,  est  toujours  la  dé- 
termination de  la  constante  solaire  (c'est  le  nombre  qui  exprime, 


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l'astronomie   au  MONT-BLANC.  889 

en  calories  par  minute  et  par  centimètre  carré,  la  puissance  du 
rayonnement  solaire  avant  son  entrée  dans  l'atmosphère  ter- 
restre). Les  traités  de  physique  un  peu  anciens  assignent  à  cette 
constante  des  valeurs  inférieures  à  2  calories,  qui  datent  de 
Fouillât  et  de  son  pyrhéliomètre.  Mais,  peu  à  peu,  on  a  été 
amené  à  augmenter  ce  nombre.  M.  Violle,  ayant  fait,  au  mois 
d'août  1875,  l'ascension  du  glacier  des  Bossons  et  du  Mont-Blanc, 
a  trouvé  2  cal.  54.  M.  Crova,  le  savant  physicien  de  Montpellier, 
a  trouvé  2  cal.  83,  au  mont  Ventoux.  En  1881,  Langley,  ayant 
opéré  au  sommet  du  mont  Whitney,  à  ime  altitude  de 
4460  mètres,  tire  de  ses  expériences  un  nombre  qui  dépasse 
3  calories;  Savélieff,  à  Kief,  trouve  3,5,  et  Knut  Angstrôm  (qui 
avait  gravi  le  pic  de  Ténériffe)  propose  d'adopter  4  calories. 

Ces  discordances  tiennent,  d'une  part,  à  la  diversité  des  pro- 
cédés d'observation,  et  de  l'autre,  aux  circonstances  atmosphé- 
riques, toujours  si  variables,  aux  causes  de  trouble  dues  à  la 
présence  de  la  vapeur  d'eau,  des  poussières  minérales,  des  pous- 
sières de  neige,  soulevées  par  les  vents.  Ces  impuretés,  souvent 
invisibles,  résident  dans  les  parties  basses  de  l'atmosphère;  elles 
forment  ce  qu'on  a  pu  appeler  la  vase  atmosphérique;  et,  comme 
elles  sont  une  cause  d'absorption  énergique  qui  affaiblit  l'inten- 
sité des  rayons,  on  recherche,  pour  y  échapper,  les  hautes  ré- 
gions, par  un  temps  calme  et  froid. 

En  1896,  MM.  Crpva  et  Houdaille  ont  tenté  quelques  expé- 
riences à  Ghamonix  (altitude  1 050  mètres),  et  aux  Grands-Mulels 
(3  020  mètres).  Ces  expériences  ont  été  reprises,  l'année  sui- 
vante, par  un  jeune  Russe  attaché  à  l'observatoire  de  Meudon, 
M.  Hansky.  Ce  dernier  put  observer  successivement  au  Brévent, 
aux  Grands-Mulets,  puis  au  sommet  du  Mont-Blanc,  en  faisant 
usage  des  appareils  de  M.  Crova,  et  en  se  laissant  guider  par  ses 
conseils;  la  discussion  de  ses  expériences  lui  donna,  pour  la  con- 
stante solaire,  le  nombre  3,4.  Il  a  pu  répéter  ces  observations 
en  1898,  1900  et  1904,  et  il  s'est  arrêté  au  nombre  3,3,  comme 
représentant  la  valeur  la  plus  probable  de  la  constante  solaire 
Il  pense  qu'elle  est  certainement  comprise  entre  3,0  et  3,5,  et, 
en  tout  cas,  supérieure  à  2,5,  nombre  que  Langley  a  obtenu,  en 
dernier  lieu,  avec  son  bolomètre.  On  voit  que  les  physiciens  ne 
sont  pas  encore  d'accord  sur  la  vraie  valeur  de  la  constante 
solaire,  —  si  constante  il  y  a,  car,  après  tout,  rien  ne  prouve  que 
la  radiation  solaire  ne  varie  pas.  Il  serait  assurément  intéressant 


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890  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'étudier,  d'une  manière  analogue,  la  radiation  chimique  du 
soleil,  et  de  recourir  aussi  à  la  photométrie;  il  s'ouvre  là  un 
vaste  champ  de  recherches. 

Nous  avons  déjà  parlé  assez  longuement  des  études  spectre- 
scopiques  de  M.  Janssen,  relatives  à  la  question  de  loxygëne 
solaire,  et  de  la  confirmation  de  ses  résultats  par  les  expériences 
de  M.  de  La  Baume-Pluvinel.  Ajoutons  qu'en  1899  de  nouvelles 
expériences  de  photographie  spectrale  ont  été  entreprises  par 
M.  Tikhoff,  .élève  astronome  de  Meudon,  tant  à  l'Observatoire 
de  Meudon  qu'à  Chamonix  et  au  sommet  du  Mont-Blanc.  11  con- 
vient aussi  de  mentionner  ici  le  travail  exécuté  en  1902  par 
M.  Âubert,  avec  un  spectroscope  à  prismes  et  lentilles  de  quartz, 
en  vue  d'étudier  les  modifications  que  l'altitude  et  la  rareté  de 
l'air  apportent  à  la  richesse  des  rayons  violets  et  ultra-violets 
du  spectre  (travail  déjà  commencé  par  Cornu). 

En  1895  et  1896,  l'un  des  plus  habiles  astronomes  de  TObser- 
vAtoire  de  Paris,  M.  Bigourdan,  avait  tenté,  avec  l'appareil  Def- 
forges,  de  mesurer  l'intensité  de  la  pesanteur  au  sommet  du 
Mont-Blanc  et  en  différens  points  du  massif;  mais  ces  expériences 
avaient  été  contrariées  par  le  mauvais  temps.  Elles  furent  reprises 
en  1898  par  M.  Hansky,  avec  l'appareil  de  Sterneck,  qui  est  très 
commode  pour  obtenir  des  déterminations  relatives.  M.  Hansky 
a  pu  opérer,  dans  de  bonnes  conditions,  d'abord  à  Meudon,  pois 
au  sommet  du  Mont-Blanc,  aux  Grands-Mulets,  au  Brévent  et  à 
Chamonix. 

En  1900,  M.  Hansky  est  encore  venu  de  Russie  pour  conti- 
nuer au  Mont-Blanc  ses  observations  actinométriques.  Il  est 
monté  au  sommet  le  23  juillet  et  le  1*'  septembre,  et  y  est  resté 
chaque  fois  six  jours.  Le  4  septembre,*  il  eut  l'occasion  d'obser- 
ver le  lever  du  soleil  et  de  voir  le  fameux  rayon  vert.  «  L'atmo- 
i^hère  était  transparente,  l'horizon  d'une  netteté  extraordinaire; 
on  voyait  distinctement  des  montagnes  éloignées  de  plus  de 
100  kilomètres.  Au  moment  du  lever,  je  fus  frappé  par  une 
lumière  verte  très  vive,  très  pure,  d'une  durée  d'une  demi- 
seconde  environ.  Le  soleil  apparut  ensuite,  brillant  et  tout  jaune, 
sans  aucune  teinte  rouge.  Les  observations  hygrométriques  mon- 
traient que  l'atmosphère  n'avait  presque  pas  de  vapeur  d'eau, 
contenait  peu  de  particules  solides...  »  On  sait  que  ce  phéno- 
mène, qu'on  observe  parfois  en  pleine  mer,  s'explique  par  la 
dispersion  des  rayons   lumineux  qui  rasent  l'horizon  par  on 


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l'astronomie  au  MONT-BLANC.  89i 

temps  sec  et  dégagé  de  brumes,  où  l'intensité  de  la  partie  verte 
du  spectre  n'est  pas  affaiblie  par  Tabsorption.  La  veille,  M.  Hansky 
avait  pu  observer  l'occultation  de  Saturne  par  la  lune  et  constater 
l'absence  de  tout  ligament  entre  la  planète  et  le  disque  lunaire, 
grâce  à  la  parfaite  netteté  des  images.  Il  faut  mentionner  aussi 
une  intéressante  observation  de  la  lumière  zodiacale  que 
M.  Hansky  a  faite  en  septembre  1904  au  Mont-Blanc,  où  il  a  pu 
distinguer  des  détails  difficilement  visibles  dans  les  conditions 
ordinaires.  Il  a  aussi  tenté,  de  photographier  la  couronne  solaire, 
mais  le  résultat  n'a  pas  été  satisfaisant;  c'est  une  expérience  à 
recommencer» 

Signalpns  enfin  une  étude,  entreprise  l'été  dernier,  par 
MM.  Ch.  Féry  et  G.  Millochau,  en  vue  de  déterminer  la  valeur 
de  l'émission  calorifique  de  diverses  régions  du  disque  solaire. 
On  a  fait  usage  du  télescope  pyrométrique  de  M.  Féry.  C'est  un 
tube  dont  on  peut  faire  varier  l'ouverture,  et  qui  renferme  un 
miroir  en  verre  argenté,  un  couple  thermo-électrique  placé  au 
foyer,  et  un  prisme  qui  renvoie  les  rayons  venus  du  miroir  dans 
un  oculaire  ;  la  pile  est  reliée  è.  un  galvanomètre.  Les  observa^ 
tions  ont  été  faites  au  Mont-Blanc,  à  Ghamonix  et  à  Meudon. 

Ges  exemples  prouvent  que  l'observatoire  perché  au  haut  du 
Mont-Blanc  offre  aux  astronomes  toutes  facilités  pour  des 
recherches  très  variées  et,  en  même  temps,  très  spéciales  et  très 
délicates.  Mais  le  domaine  des  recherches  s'est  peu  à  peu  étendu, 
de  manière  à  comprendre  aussi  la  météorologie  et  la  physiologie. 
Seulement,  ces  recherches  doivent  être  exécutées  pendant  les 
mois  d'été,  car  les  hivers  sont  généralement  trop  rigoureux. 
En  1901,  M.  Nordmann  a  relevé,  sur  un  thermomètre  Tonnelot 
à  minima,  45^  au-dessous  de  zéro. 

Parmi  les  expériences  de  toute  nature  qui  ont  eu  lieu,  depuis 
quelques  années,  au  Mont-Blanc,  il  convient  de  citer,  comme 
particulièrement  importantes,  celles  qui  ont  été  poursuivies,  en 
1899  et  1900,  avec  l'appui  de  l'administration  des  télégraphes, 
sur  le  pouvoir  isolant  de  la  glace.  Elles  ont  été  faites  avec  des 
fils  de  fer  galvanisé,  posés  à  même  sur  le  glacier,  à  quelques 
mètres  l'un  de  l'autre.  Commencées  par  MM.  Cauro  et  Lespieau, 
elles  furent  continuées  par  M.  Lespieau  seul,  après  l'accident 
mortel  arrivé  à  M.  Cauro,  qui  fit  une  terrible  chute  dans  un  sen- 
tier de  la  montagne  de  la  Côte.  Ges  expériences  ont  démontré 
qu'une  ligne  télégraphique  d'une  grande  longueur,  de  10  kilo- 


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892  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

mètres  par  exemple,  peut  être  établie,  à  fil  nu,  sur  les  glacial, 
et  fournir  un  bon  service.  Ce  résultat  est  fort  intéressant  pour  la 
télégraphie  en  haute  montagne.  On  avait  déjà  fait,  il  est  vrai, 
des  essais  de  communication  par  fils  nus  posés  sur  la  neige,  mais 
il  s'agissait  toujours  de  faibles  distances. 

M.  Maurice  de  Thierry  a  poursuivi,  de  1894  à  1899,  des  expé- 
riences de  dosage  de  Fozone  atmosphérique,  de  Tammoniac,  du 
gaz  carbonique,  à  diverses  altitudes.  M.  Le  Cadet,  en  1902,  a 
étudié  Télectricité  atmosphérique  au  sommet  du  Mont-Blanc. 
De  son  côté,  M.  Nordmann  avait  entrepris  la  recherche  d'ondes 
électro-magnétiques,  émanées  du  soleil;  le  résultat  a  été  négatif. 

Contentons-nous  de  mentionner  encore  les  études  spectro- 
scopiques  du  sang,  commencées  par  le  docteur  Hénocque  en  1902, 
et  continuées,  après  sa  mort,  par  M.  Raoul  Bayeux;  les  observa- 
tions de  MM.  Guillemard  et  Moog  sur  Thyperglobulie  des  alti- 
tudes; enfin,  Tétude  bactériologique  des  neiges  du  Mont-Blanc, 
inaugurée  en  1900  par  le  docteur  Binot,  de  Tlnstilut  Pasteur. 
M.  Binot  a  trouvé,  dans  les  différentes  parties  du  glacier,  des 
flores  microbiennes  très  variées  dont  on  était  loin  de  soupçonner 
Texistence,  et  dont  Tétude  ultérieure  promet  d'être  féconde  en 
résultats  curieux.  Il  convient  d'ajouter  que  des  expériences 
actinométriques  et  des  recherches  physiologiques  de  diverse 
nature  (notamment  sur  la  respiration  à  ces  hautes  altitudes)  ont 
été  entreprises  aussi  par  M.  J.  Vallot  et  par  les  nombreux 
savans,  français  ou  étrangers,  auxquels  il  a  offert  Thospitalité  de 
son  observatoire  des  Bosses.  MM.  Joseph  et  Henri  Vallot  prépa- 
rent maintenant  la  publication  d'une  carte  du  massif  du  Mont- 
Blanc. 

J'ai  dû  me  borner  ici  à  considérer,  pour  ainsi  dire,  à  vol 
d'oiseau  les  manifestations  si  diverses  de  l'activité  intellectuelle, 
suscitées  par  la  création  d'un  observatoire  au  sommet  du  Mont- 
Blanc.  Il  serait  assurément  à  désirer  qu'il  fût  complété,  déve- 
loppé et  mis  à  môme  de  rendre  tous  les  services  que  nous 
promet  cette  station  unique.  Serait-il  donc  impossible  de  frayer 
une  route  pour  en  faciliter  l'accès,  en  attendant  qu'une  ligne  de 
ballons  dirigeables  soit  établie  entre  Chamonix  et  la  cime 
du  Mont-Blanc? 

R.  Ràdàu. 


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LA 

COMTESSE  DE  MIRABEAU 

D'APRÈS  DES   DOCUMENS  INÉDITS 


DSBNiIbB   PABTIEd) 


IV.  —  a  MADAME  DU  THOLONET  » 

En  passant  à  Dijon,  la  «  caravane  provençale  »  Valbelle- 
Marignane  s'y  informa  des  plus  récentes  aventures  du  comte  de 
Mirabeau.  Il  n'est  pas  improbable  même  qu'elle  y  échangea  des 
condoléances  et  des  complimens  avec  la  famille  de  Sophie  de 
Monnier.  Le  père  de  la  jeune  marquise,  M.  de  Ruffey,  avait  été 
jusqu'en  1757  président  à  la  Chambre  des  comptes  de  Bour* 
gogne;  cette  charge  était  depuis  lors  occupée  par  un  de  ses  fils; 
mais  il  n'avait  abandonné  sa  magistrature  que  pour  se  consacrer 
aux  lettres,  et  à  la  présidence  de  l'Académie  de  Dijon.  A  ce  titre 
au  moins,  et  il  en  avait  d'autres,  il  méritait  toute  la  considé- 
ration  de  M.  le  comte  de  Valbelle,  qui  déjà  médllait  de  rendre 
l'Académie  française  sa  légataire.  Emilie  devait  être  fort  curieuse 
d'entretenir  sa  rivale  ;  mais  Sophie  avait  été  renvoyée  chez  son 
mari,  à  Pontarlier,  le  23  mars,  deux  jours  après  Tincarcération 
au  château  de  Dijon  de  son  séducteur.  Quant  à  celui-ci^  il  venait 
précisément  de  s'évader;  on  ne  savait  rien  de  la  destination  qu'il 

(1)  Yoyex  la  Revue  des  i^  et  15  décembre  1906. 


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^9i  ^  RKVUB  DES  DEUX  MONDES. 

avait  prise.  Peut-être  s'était-il  encore  une  fois  rapproclié  «v 
Sophie;  peut-être  s'était-il  rendu  à  Paris,  pour  s'y  jeter  aux  pieds 
du  Roi  et  solliciter  l'anéantissement  de  sa  lettre  de  cachet;  peut- 
être  la  caravane  Tallait-elle  voir  se  jeter  à  Timproviste  sur 
son  chemin... 

A  Tôurnon,  lieu  de  garnison  du  frère  cadet  de  Mirabeau, 
la  caravane  le  rencontra.  Emilie  s'entendait  bien  avec  Boniface, 
qui  avait  de  l'esprit,  du  plus  f amilier^  m^s  du  plus  gai  ;  et 
leurs  goûts  n'étaient  pas  sans  s'accorder  aussi  :  l'un  et  l'autre 
aimaient  la  vie  grasse  et  facile,  les  causeries  piquantes  et  môme 
graveleuses,  et  tous  les  plaisirs  de  la  société.  M.  de  Marignane 
dit  au  chevalier  :  «  Monsieur  votre  frère  doit  beaucoup;  je 
neveux  ni  ne  puis  payer  ses  dettes...  Monsieur  votre  père  dit 
qu'il  ne  le  peut  pas...  Que  veut-il  qu'on  fasse  pour  lui,  tant  que 
ses  affaires  ne  seront  pas  arrangées?  Qu'il  passe  dans  le  pays 
étranger,  qu'il  y  prenne  du  service.  Je  pourrai  négocier  cela 
avec  monsieur  son  père.  »  Ce  n'étaient  que  des  phrases.  Arrivée 
à  Aix,  la  caravane  se  divisa,  M.  de  Valbelle  allant  à  Toun^es, 
Emilie  et  son  père  gagnant  Marignane.  La  comtesse  embrassa 
aussitôt  les  devoirs  de  maîtresse  de  maison  qui  vaquaient  depuis 
la  mort  de  sa  grand'mère.  Elle  était  libre  désormais  de  fré- 
quenter avec  M.  de  Marignane  cette  riante  et  pompeuse  cour 
(Tamour  de  Tourves,  objet  des  rêves  de  sa  jeunesse  contrariée; 
mais  il  lui  déplaisait  à  présent  d'y  paraître  ;  les  misères  de  son 
mariage,  l'échec  de  ses  espérances,  le  visible  contentement  des 
personnes  qui  avaient  désapprouvé  jadis  son  coup  de  tête  en 
faveur  de  Mirabeau,  tout  l'humiliait. 

Le  marquis  de  Mirabeau  ne  permettait  que  rarement  à  sa 
bru  d'avoir  auprès  d'elle  son  fils,  son  GogOy  toujours  en  pen- 
sion à  Manosque,  chez  les  Gassaud.  De  Provence,  on  lui  man- 
dait souvent /par  lettres  anon)rmes  ou  autrement  que  la  sécurité 
de  cet  enfant  était  menacée  chez  M.  de  Marignane,  par  la  cupi- 
dité de  ses  collatéraux.  Le  propre  sentiment  d'Emilie  sur  cepoint 
ne  contredisait  pas  ces  dénonciations  :  elle  détestait  franche- 
ment au  moins  l'une  de  ses  tantes.  M"*  de  Grasse  du  Bar;  elle  la 
supposait  capable  du  pire  pour  s'assurer  l'héritage  de  son  frère. 
Les  alarmes  du  marquis  de  Mirabeau  et  celles  du  bailli  se  mani- 
festaient d'ailleurs  à  tout  propos  et  prenaient  même  prétexte  de 
l'invraisemblable. 

Une  communication  que  le   marquis  de  Mirabeau  fît  à  sa 


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LA   COMTESSE   DE  MIRABEAU.  895 

bru  le  4  novembre  dut  la  jeter  dans  des  inquiétudes  mieux 
fondées.  Il  s'agissait  d'un  court  mémoire,  publié  le  mois  précé- 
dent à  Paris  par  la  marquise  de  Mirabeau  et  M""*  de  Cabris, 
qu'elles  allaient  distribuant  elles-mêmes  dans  les  maisons  les 
plus  apparentes  et  jusqu'à  la  Cour,  dans  le  cercle  de  la  Reine* 
La  composition  en  était  tout  entière  de  Mirabeau,  quoique 
imprimée  à  son  insu,  sinon  contre  son  gré.  Elle  comprenait  un 
court  mémoire  à  consulter  sur  l'invalidité  de  son  interdic- 
tion, deux  consultations  plutôt  défavorables,  et  trois  mémoires 
adressés  naguère  par  lui  à  M.  de  Malesherbes,  où  le  marquis  de 
Mirabeau  était  le  plus  maltraité,  mais  la  diffamation  s'étendait 
aussi  à  Emilie.  On  y  lisait  à  la  page  20  : 

Ici,  je  me  rappelle  que  j'ai  dû  vous  parler  de  M»«  de  Mirabeau,  et  on  reste 
de  sensibilité,  peut-être  bien  placé,  m'a  fait  éloigner  de  ce  moment  autant 
que  jeTaipu.  Hélas!  Monsieur,  elle  est  la  mère  de  mon  fils,  il  est  des 
choses  que  je  déposerais  dans  votre  sein,  il  est  des  choses  que  je  ne  crain- 
drais pas  de  dire  à  vous,  père  des  citoyens,  et  le  plus  vertueux  de  mes 
compatriotes  :  mais  qu'oserais-je  écrire  ?  ce  qu'effaceraient  les  larmes  de  la 
honte  et  du  désespoir...  Ahl  monsieur,  vous  en  verseriez  vous-même  d'at- 
tendrissement et  de  pitié,  si  vous  connaissiez  toute  l'étendue  de  mon  infor^ 
tune...  Celle  qui  me  doit  tout,  l'honneur  et  la  vie,  ne  peut  rien  pour  moi, 
parce  que  mon  père  le  lui  a  défendu...  Puisse-t-il  la  défendre  aussi  des 
remords  qui  la  doivent  déchirer  I... 

Ainsi  étaient  rappelées  à  Emilie  les  images  de  son  adultère  ; 
et  ces  images  couraient  les  rues  de  Paris  et  les  corridors  de  Ver- 
sailles! Son  beau-père  ne  lui  en  demanda  pas  le  commentaire; 
comme  sa  tactique  était  d'arguer  de  faux,  en  ce  qui  le  concernait, 
toutes  les  allégations  de  son  fils,,  il  lui  était  interdit  d'en  faire 
plus  de  cas,  en  ce  qui  concernait  autrui.  Mais  si  Emilie  avait  eu 
jusque-là  l'espérance  et  le  désir  de  rentrer  bientôt  cbez  l'Ami 
des  Hommes,  il  est  à  présumer  qu'à  dater  de  ce  jour  elle  y 
renonça  ;  il  lui  était  plus  facile  en  Provence  qu'à  Paris  de  garder 
le  silence  sur  les  imputations  énigmatiques  de  son  mari.  Le 
marquis  de  Mirabeau  pouvait  feindre  devant  elle  de  n'y  ajouter 
aucune  foi  ;  mais  comment  s'en  défendrait-elle  auprès  de  Caro- 
line du  Saillant  et  de  M"*'  de  Pailly,  dont  la  curiosité  serait  à 
coup  sûr  plus  active  ?  Il  était  à  craindre  aussi  que  Mirabeau  ne 
renouvelât  en  les  précisant  ses  diffamations;  Emilie  savait 
qu'il  ne  subsistait  en  Hollande  que  de  sa  plume,  aux  gages  des 
éditeurs  de  libelles.  Enfin,  il  fut  arrêté  (mai  1777).  La  com- 


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896  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tesse  apprit  avec  soulagement  que  l'Aini  des  Hommes  le  faisait 
ramener  en  France  avec  sa  complice  et  qu'il  vaquait  «  à  sceller 
ce  forcené  comme  les  abeilles  scellent  un  escargot  qui  s'est 
fourré  dans  leur  ruche.  »  Vers  la  fin  de  1776,  elle  avait  fait  pro- 
noncer par  les  tribunaux  sa  séparation  de  biens  d'avec  lui;  elle 
crut  que  cette  double  arrestation  établirait  irréfutablement  ses 
droits  à  faire  prononcer  de  même  la  séparation  de  corps  ;  et  dans 
cette  persuasion,  elle  se  tranquillisa. 

A  part  ces  alertes,  l'espèce  de  veuvage  qu'était  son  existence 
nouvelle  était  comblée  des  frivoles  agrémens  qu'elle  était  le 
mieux  faite  pour  goûter.  11  n'était  pas  jusqu'à  son  fils,  quand  elle 
le  possédait,  qui  ne  Taidftt  à  en  jouir.  Le  petit  Victor  lui  res- 
semblait au  physique  ;  et  pour  le  moral,  elle  s'y  retrouvait 
encore  avec  une  complaisance  que  décèlent  ingénument  ses 
lettres  à  sa  belle-sœur  du  Saillant.  En  voici  des  extraits;  le 
premier  est  du  6  septembre  1776  : 

Vous  avez  bien  raison,  ma  chère  sœur,  de  croire  que  j'aurais  été  fort  ais« 
de  voir  mon  fils  ;  personne  mieux  que  vous  ne  peut  juger  de  la  tendresse 
d'une  mère.  J'ai  trouvé  mon  enfant  à  peu  près  tel  que  je  le  désirais,  c'est- 
à-dire  gros,  gras,  même  grand  pour  son  âge,  robuste,  et  de  très  bon  ap- 
pétit :  voilà  pour  le  physique.  Quant  au  moral,  vous  imaginez  bien  quH 
n'est  pas  trop  développé  dans  un  enfant  de  trois  ans  ;  mais  tout  ce  qu'on  y 
découvre  m'a  paru  excellent  (vous  voyez  que  je  n'en  fais  pas  les  honneurs). 
Il  est  très  doux,  il  aime  tous  ses  entours,  et  même  toutes  les  petites  filles  de 
Manpsque,  quelque  crottées  qu'elles  soient.  Il  n'y  est  pas  du  tout  difficile, 
quoiqu'il  soit  fort  propre  pour  lui-même,  et  qu'il  se  lave  les  mains  toutes 
les  fois  qu'il  s'en  souvient  :  il  veut  bien  n'en  pas  exiger  autant  de  ses  pe. 
tites  maîtresses  (c'est  ainsi  qu'il  les  appelle)  ;  et  je  vous  assure  que  rien  ne 
m'a  diverti  comme  de  lui  voir  leur  donner  respectueusement  le  bras  à  la 
uromenade.  Pour  moi,  il  me  reçut  un  peu  froidement,  mais  nous  fûmes 
ensuite  les  meilleurs  amis  possible,  surtout  quand  je  lui  eus  donné  de 
quoi  faire  sa  cour  à  sa  nourrice.  Il  fut  très  sensible  à  ce  procédé  ;  en  tout 
j'espère  qu'il  tournera  bien  ;  j'avoue  que  j'ai  grand  besoin  de  cette  espérance. 

Du  Bar,  le  30  octobre,  elle  faisait  ce  tableau  de  sa  villégia- 
ture qu'on  avïiit  tant  craint  de  voir  inopinément  troublée  par 
l'apparition  de  son  mari  ;  mais  depuis  trois  semaines,  Mirabeau 
vivait  à  Amsterdam  : 

Nous  avons  mené  ici  une  vie  fort  agréable  pour  beaucoup  de  gens.  Ce 
qu'on  ne  peut  pas  disputer,  c'est  qu'elle  était  au  moins  fort  bruyante.  Npus 
sommes  entourés  de  nouveaux  mariés,  et  de  jeunes  gens  à  marier t  il 
y  a  môme  parmi  ceux-là  un  mariage  conclu  pour  cet  hiver,  qui  est  celui  d» 


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UL   COMTBSSB  DE   MIRABEAU.  897 

1P^«  de  Vence  et  de  M.  de  Tourettes.  Vous  sentez  que  tout  ce  monde  ne  res- 
pire que  la  joie;  en  conséquence,  il  a  fallu  faire  des  courses  à  cheval  sans 
nombre,  danser,  jouer  des  proverbes,  et  s'amuser  à  toutes  sortes  de  jeux 
aussi  graves  que  ceux  auxquels  nous  jouions  Tannée  passée.  J'ai  pensé  bien 
souvent  que  si  papa  [le  marquis  de  Mirabeau]  nous  voyait,  il  nous  deman- 
derait quand  nous  cesserions  de  délirer,  l'avais  grand  regret,  je  vous  assure, 
qu'il  ne  fût  pas  à  portée  de  nous  faire  cette  question... 

Pendant  la  saison  chaude,  Emilie  papillonnait  ainsi  de 
château  en  château,  au  pied  des  Alpes  de  Provence,  ne  passant  à 
Aix  que  l'hiver.  Les  applaudîBsemens  donnée  à  ses  talens  divers 
n'étaient  que  de  loin  en  loin  entrecoupés  du  bruit  des  plaintes 
de  Mirabeau.  Du  fond  de  sa  geôle,  où  son  père  croyait  l'avoir 
réduit  au  silence,  il  parvenait  à  faire  sortir  d'éloquens  appels  à 
la  pitié  de  sa  femme  et  de  son  beau-père.  Emilie  y  répondait 
avec  une  froideur  et  une  sécheresse  visiblement  délibérées,  tan- 
dis que  M.  de  Marignane  portait  plainte  au  piinistre  contre  ce 
gendre  assez  adroit  pour  enfreindre  le  règlement  des.  prisons 
d'État  et  assez  méchant  pour  jeter  des  nuages  sur  les  ciels  sereins 
de  Tourves  et  de  Marignane.  Presque  en  même  temps  que  Mira- 
beau entrait  au  donjon  de  Vincennes,  où  une  chambre  de  dix 
pieds  carrés  était  son  univers,  le  tribunal  de  Pontarlier,  jugeant 
par  contumace,  avait  condamné  la  marquise  de  Monnier  à  avoir 
la  tête  rasée  et  à  être  enfermée  sa  vie  durant  au  couvent,  et  son 
séducteur  à  perdre  la  tête  sur  Téchafaud.  Emilie  était  sur  les 
planches,  à  jouer  la  comédie,  quand  lui  fut  annoncé  ce  terrible 
arrêt  ;  elle  n'interrompit  pas  la  représentation  ;  et  loin  de  ralentir 
par  la  suite  le  cours  de  ses  dissipations,  elle  y  entraîna  avec  elle 
son  Gogo.  Rien  ne  la  divertissait  comme  de  voir  cet  enfant 
prendre  du.  goût  pour  ses  tréteaux,  suivre  ses  répétitions  et 
montrer  des  prédilections  marquées  pour  les  rôles  du  Déserteur 
ou  celui  d'Alcindor  dans  la  Belle  Arsène;  «  il  s'essayait  à  faire 
les  beaux  bras  »  sur  la  scène  toutes  les  fois  qu'il  pouvait  y 
grimper  avec  la  petite  de  Galliffet.  Car  le  centre  de  ces  fêtes  était, 
à  deux  lieues  d'Aix,  le  château  du  Tholonet,  dont  les  châtelains 
étaient  le  marquis  de  Galliffet  et  son  fils,  le  comte  Alexandre. 

Ce  château,  qui  subsiste  encore,  régnait  sur  un  domaine  im- 
mense et  d'un  pittoresque  varié  à  merveille.  Le  corps  principal 
n'avait  ni  style,  ni  ornementation,  ni  aucune  sorte  d'appareil 
à  l'extérieur  ;  ce  n'était  qu'une  grande  maison  bâtie  à  l'ita- 
lienne pour  recevoir;  on  y  comptait  jusqu'à  douze  petits  appar- 
TOMi  xxxvii.  —  1907.  57 


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898  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

temens  de  trois  pièces,  outre  les  apparteméns  des  châtelains,  les 
salons,  la  salle  d'armes,  etc.  Une  belle  grille  fermait  Timmense 
cour  pavée,  sur  le  côté  droit  de  laquelle  était  la  chapelle;  en  vis- 
à-vis  sur  le  côté  gauche,  on  avait  bâti  un  théâtre.  Cet  ensemble 
repose  au  pied  de  la  montagne.  On  y  arrive  par  une  avenue  om- 
bragée de  beaux  ormes,  dont  la  courbe  se  déroule  noblement  à 
travers  un  gracieux  vallon  qu'un  fin  ruisseau  égaie  et  rafraîchit. 
Une  cascade  naturelle  et  des  ruines  romaines  sont  à  proximité. 
Dans  ce  séjour,  la  vie  était  opulente.  MM.  de  Galliff et  jouissaient 
de  plus  de  cinq  cent  mille  livres  de  revenu,  que  Saint-Domingue 
leur  produisait.  Le  marquis,  seigneur  du  Tholonet,  quatrième 
président  de  sa  famille  à  la  Chambre  des  enquêtes  du  parlement 
d'Aix,  avait  marié  en  1772  le  comte  son  fils,  Louis-François- 
Alexandre,  avec  sa  cousine  Marie-Louise  de  GallilTet,  fille  d'un 
maréchal  des  camps  et  armées  du  Roi,  lieutenant  général  du 
Maçonnais;  de  ce  mariage  naquit  une  seule  fille.  Bientôt  le  comte 
de  Galliffet  était  devenu  veuf.  Il  n'était  qu'un  homme  de  belles 
manières,  danseur  accompli,  entiché  de  représentation.  L'impos- 
sibilité de  paraître  autrement  qu'en  reflet  chez  le  magnifique 
comte  de  Valbelle  et  l'ambition  de  l'éclipser  dans  les  fastes  de  la 
vie  seigneuriale  l'avaient  déterminé  à  créer  au  Tholonet  une  cour 
rivale  de  la  cour  d'amour  de  Tourves.  La  comtesse  de  Mirabeau, 
qui  cherchait  un  sceptre,  y  fut  proclamée  reine.  Ce  fut  pour  elle 
que  fut  construit  le  théâtre  od,  pour  l'encadrer,  on  engageait  d^ 
acteurs  de  profession.  Il  fallut  souvent  que  le  bailli  de  Mira- 
beau, sollicité  par  sa  nièce,  vînt  assister  â  ses  triomphes  d'cc  his- 
trionne;  »  mais  plus  ces  triomphes  étaient  mérités,  moins  ils 
paraissaient  convenables  au  vertueux  bailli.  Il  en  maugréait, 
assez  haut  pour  être  deviné,  assez  bas  pour  n'être  pas  écarté  de 
ce  milieu  dont  il  avait  intérêt  à  se  ménager  l'entrée  comme 
Mentor  et  surtout  comme  Argus.  L'Ami  des  Hommes  lui  avait 
imposé  ce  double  rôle  auprès  de  sa  belle-fille,  dont  la  conduite 
et  les  sentimens  étaient  difficiles  à  pénétrer  même  de  près. 

Le  petit  Victor  s'inquiétait  souvent  de  l'absence  de  son  papa, 
demandant  pourquoi  il  était  en  prison  ;  Emilie  lui  avait  répondu 
que  lorsqu'on  ne  pouvait  parler  de  son  père  pour  en  demander 
du  bien,  il  fallait  se  taire  :  et  l'enfant  n'avait  plus  reparlé  de 
lui.  Mais  il  y  songeait  toujours.  Emilie  se  garda  bien  de  lui  poser 
la  question  suggérée  par  le  marquis  de  Mirabeau.  Son  idée  de 
séparation  révoltait  celui-ci,  parce  qu'une  telle  demande  ne  pou- 


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LA   COMTESSE   DE   MIRABEAU.  899 

Tait  porter  que  sur  le  rapt  commis  par  Mirabeau  sur  Sophie; 
et  sa  prétention  à  lui,  Mirabeau,  était  que  Sophie  Tétait  venue 
joindre  spontanément. 

Tout  à  coup,  le  petit  Victor  éprouve  des  malaises  étranges. 
On  s'empresse  d'en  avertir  le  marquis  et  le  bailli  de  Mirabeau, 
qui  prennent  tout  de  suite  peur,  le  marquis  surtout,  en  souve- 
nir des  avertissemens  qu'il  avait  si  souvent  reçus  de  ne  pas  lais- 
ser son  petit-fils,  unique  espoir  de  sa  race,  en  un  pays  où  ses 
espérances  en  barraient  d'autres.  Les  médecins  déclarèrent  qu'il 
n'y  avait  point  de  danger.  Sur  leur  assurance,  le  8  octobre  (1778), 
date  anniversaire  de  la  naissance  de  son  Gogo  qui  accomplissait 
ainsi  sa  cinquième  année,/  Emilie  remonta  sur  les  tréteaux  du 
Tholonet,  où  il  y  avait  fête  et  grande  i^semblée.  Au  milieu  de 
la  comédie,  on  vient  lui  dire  que  Victor  est  dans  les  convul- 
sions, quil  agonise,  qu'il  est  mort.  On  l'emporte  affolée;  M.  de 
Marignane  tombe  accablé;  les  Grasse  du  Bar  et  leur  fille,  «  petit 
monstre  de  laideur  et  de  perversité,  »  l'entourent;  la  conster- 
nation est  sur  tous,  hôtes  et  invités.  On  envoie  au  château  de 
Mirabeau  prévenir  le  bailli;  on  écrit  à  l'Ami  des  Hommes.  Alors, 
devant  cette  tofbbe  creusée  sous  le  théâtre  de  ses  dissipations, 
Emilie  se  regarde  elle-même,  elle  prend  en  horreur  le  décor 
fragile  et  menteur  de  son  existence,  elle  cherche  à  lire  sur  le 
visage  de  ses  collatéraux  l'aveu  qu'ils  ont  empoisonné  son  fils. 
Elle  ne  supporte  plus  leur  vue  ;  elle  craint  pour  sa  propre  exis- 
tence; elle  déclare  qu'elle  veut  fuir  la  Provence,  retourner  au 
Bignon  dans  la  famille  de  son  mari,  qu'elle  appelle  maintenant 
<c  sa  famille...  »  M.  de  Marignane,  «  pour  faire  diversion,  »  con- 
sent au  départ  de  sa  fille  à  qui  l'Ami  des  Hommes  rouvre  toute 
grande  sa  porte.  Le  bailli  qu'elle  va  voir  la  trouve  impatiente 
de  se  mettre  en  route;  en  rentrant  au  château  de  Mirabeau  (le 
2  novembre  1778),  elle  s'évanouit;  elle  veut  que  le  bailli  l'em- 
mène tout  de  suite  chez  son  beau-père. 

Gomme  elle  fait  ses  préparatifs,  des  lettres  de  Paris  annoncent 
que  le  comte  de  Valbelle  y  a  succombé  à  Tapoplexie.  Voilà 
M.  de  Marignane,  qui  commençait  à  se  faire  une  raison,  plus 
frappé  par  cette  mort  que  par  celle  de  son  petit-fils...  Spectacle 
qui  apitoyait  le  bailli  de  Mirabeau  et  qui  lui  fit  approuver  la 
décision  de  sa  nièce  de  demeurer  auprès  de  son  père ,  comme 
retranché  de  la  vie  depuis  qu'il  avait  perdu  son  inséparable  Val- 
belle.  Par  une  lettre  du  26  novembre,  Emilie  avisa  Caroline  du 


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900  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Saillant  du  renversement  de  ses  projets.  Elle  alla  s'enfermer  èi 
Marignane  avec  son  père  et  avec  les  femmes  qui  étaient  atta- 
chées à  ce  pauvre  Valbelle.  Un  mois  après,  tout  ce  monde  avait 
recouvré  le  goût  de  vivre;  la  douleur  de  chacun  et  celle  delà 
comtesse  même  étaient  devenues  «  raisonnables;  »  M.  de  Mari- 
gnane s'ennuyait  chez  lui;  il  voulait  reprendre  sa  vie  coulu- 
mîère  au  château  du  Tholonet.  Il  engagea  Emilie  à  y  repa- 
raître. Bientôt,  on  rouvrit  le  théâtre,  on  replanta  les  décors, 
on  ralluma  les  flambeaux,  les  thyrses  refleurirent,  et  la  comédie 
reprit  de  plus  belle...  D'abord,  se  sentant  «  jouer  sur  les  cendres 
de  son  fils,  »  Emilie  s'évanouit  à  trois  reprises.  Sa  voix  était 
fatiguée,  sa  maigreur  était  effrayante;  elle  ne  pouvait  tenir  à 
table  :  «  cela,  dit  le  bailli,  ne  fit  rien  à  ce  tas  d'égoïstes.  »  Enfin, 
elle  se  raccoutuma.  Il  n'était  plus  question  que  pour  la  forme  de 
sa  rentrée  au  Bignon.  D'ailleurs,  on  y  intriguait  trop  évidem- 
ment pour  la  libération  de  son  mari,  dont  on  voulait  qu'elle 
prît  l'initiative  pour  lui  en  laisser  la  responsabilité;  l'Ami  des 
Hommes  ne  songeait  «  qu'à  tirer  race  de  ces  fols.  »  Le  23  oc- 
tobre 1779,  —  un  an  après  la  mort  de  Gogo,  —  Emilie  récrivait 
à  M"*  du  Saillant  sur  le  ton  enjoué  de  l'idylle*: 

Te  voilà  encore  grosse,  ma  bonne  sœur  ;  permets  que  je  m'informe  com- 
ment tu  supportes  ce  nouveau  fardeau  ;  papa  [l'Ami  des  Hommes]  a  eu  la 
bonté  de  me  mander  cette  nouvelle.  Je  n'ose  pas  te  dire  que,  malgré  le 
plaisir  que  j'aurai  à  te  voir  un  petit  chevalier,  j'aurais  désiré  que  tu  ne  te 
pressasses  pas  tant  de  le  fabriquer.  Mais  enfin,  à  choses  faites  conseils  sont 
pris... 

Je  n'écris  pas  aujourd'hui  à  mon  beau-père,  ma  chère  sœur,  parce  qae 
j'ai  reçu  une  lettre  de  M.  de  Mirabeau,  ainsi  que  papa,  dont  je  veux  lui  faire 
passer  des  copies,  et  que,  comme  je  ne  les  ai  que  depuis  hier  soir,  je  n'en 
ai  pas  eu  le  temps.  Je  te  dirai  seulement  que  M.  de  Mirabeau  se  justifie 
tant  qu'il  peut,  surtout  du  mémoire  [à  Malesherbes]  dont  il  accuse  on 
M.  de  Groubert  de  Groubenthal  (i).  Il  prie,  il  s'adoucit,  enfin,  je  t'avouerai 
qu'il  me  déchire  Tàme.  Que  ne  me  dit-il  encore  des  injiu'es,  il  me  donnerait 
de  la  force  contre  lui  dont  j'jai  grand  besoin.  Je  manderai  à  papa  la  déter- 
mination que  mon  père  prendra;  il  veut  se  charger  des  réponses,  je  crois 
qu'il  faut  que  je  réponde  pour  moi... 

Je  te  quitte,  ma  chère  sœur,  car  j'ai  à  peine  le  temps  de  respirer;  j'ai  ici 
18  ou  20  personnes  sur  les  bras.  MM.  de  Galliffet  vont  faire  leur  entrée  aux 
Martigues  à  deux  lieues  d'ici,  et  ils  sont  venus,  eux,  toute  leur  famille,  et 
toute  notre  société  à  nous,  et  la  famille  de  ma  tante,  passer  quinze  jours 

(1)  ÀTOcat  marron,  conseU  de  la  marquise  de  Mirabeau. 


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LÀ  COMTESSE  DE  BaRÀBEÀU.  SOI 

ici.  Je  t'assure  que  tout  cela  me  cause  assez  d'embarras,  et  quoique  la  mai- 
son soit  grande,  elle  ne  laisse  pas  d'ôtre  remplie...  Adieu,  ma  bonne  sœur, 
tu  connais  tous  les  sentimens  que  je  t'ai  voués. 

M.  de  Marignane  se  refusait  net  à  prêter  les  mains  à  la  mise 
en  liberté  de  son  gendre,  malgré  les  sermens  de  docilité  et  de 
.sagesse  qu'il  en  recevait.  Que  prouvent,  objectait-il,  —  et  Mira- 
beau convenait  qu'il  parlait  d'or,  —  que  prouvent  les  agitations 
d'un  homme  qui  veut  sortir  de  prison?  Comme  à  son  ordinaire, 
il  menaçait  sa  fille  de  l'abandonner,  si  elle  avait  là-dessus  une 
autre  opinion  que  la  sienne,  et  surtout  une  autre  conduite.  La 
comtesse  redoutait  par-dessus  tout  de  le  contrarier.  Elle  disait 
à  M°*  de  Vence,  qui  la  conjurait  de  pardonner  à  son  mari,  de 
l'écouter,  de  le  reprendre  :  «  Je  donnerais  de  mon  sang  pour 
l'avoir  ici  tout  de  suite,  sans  débats;  mais  cette  lutte  avec  mon 
père  m'effraie.  »  Il  est  probable  qu'elle  tendait  Toreille  plus 
com plaisamment  qu'à  M"**  de  Vence,  à  ses  tante  et  cousine  de 
Grasse  et  à  M.  de  Galliffet,  qui  lui  répétaient  :  «  Qu'y  a-t-il  de 
plus  joli  que  d'être  veuve  à  vingt-six  ou  vingt-sept  ans,  avec 
la  perspective  de, 60000  livres  de  rente?  »  —  «  Et  cette  jeune 
femme,  —  convenait  encore  Mirabeau,  —  n'a  pour  répondre  à 
^ut  cela  que  des  souvenirs  qui  ne  paraissent  relatifs  qu'à,  un 
mort,  car  on  est  mort  ici.  »  Ici,  c'était  le  donjon  de  Vincennes. 
A  la  fin,  tiraillée  en  tous  sens,  et  d'accord  sans  doute  avec  sa 
conscience,  Emilie  déclara  qu'elle  ne  demandait  pas  mieux 
€€  qu'on  desserrât  ses  fers,  »  mais  sous  la  condition  expresse 
qu'une  fois  libre  de  ses  mouvemens,  son  mari  n'essaierait  pas  de 
se  rapprocher  d'elle.  Le  mjirquis  de  Mirabeau,  et  Mirabeau  encore 
plus  formellement,  acquiescèrent.  Le  marquis  écrivit  à  M.  de 
Marignane  : 

le  vous  donne  ma  parole  d'honneur  que  de  mon  aveu,  mon  fîls  n'appro- 
chera jamais  de  madame  votre  fille,  que  vous  no  Tayez  ordonné  ou  permis. 
Parvenu  à  ma  66*  année  sans  avoir  trompé  personne,  je  ne  commencerai 
pas  à  mon  Âge  à  être  parjure. 

M.  de  Marignane  serra  cet  engagement  dans  son  portefeuille 
et  ne  daigna  pas  en  accuser  réception,  se  fiant,  tant  il  était  ama- 
teur de  proverbes,  sur  la  véracité  du  plus  répandu  :  Qui  ne  dit 
mot  consent.  Le  bailli  vint  lui  corroborer  de  vive  voix  les  enga- 
gemens  écrits  de  son  frère  et  de  son  neveu.  Et  le  13  décembre  1780, 
après  quarante-deux  mois  de  détention,  Mirabeau  vit  s'ouvrir 


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902  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  portes  du  donjon  de  Vincennes.  Une  nouvelle  lettre  de 
cachet,  qui  déléguait  en  quelque  façon  rautorité  royale  aux 
mains  d'un  particulier,  fixait  la  résidence  du  libéré  aux  lieux 
qu'il  plairait  à  son  père  de  lui  désigner;  Mirabeau  ne  pouvait 
donc  rien  entreprendre  dont  le  marquis  ne  fût  directement  res- 
ponsable. Deux  objets  principaux  sollicitaient  son  activité  :  le 
premier  était  de  dissuader  sa  mère  de  continuer  ses  procès,  et 
Mirabeau  y  échoua  ;  le  second  était  de  préparer  les  voies  à  sa  ré- 
conciliation avec  Emilie,  «  et  de  faire  un  enfant,  »  ce  qui  im- 
pliquait sa  rupture  définitive  avec  Sophie  de  Monnier  et  l'effa- 
cement de  la  sentence  de  Pontarlier.  La  fille  qu'il  avait  eue  de 
Sophie  était  morte.  «  Par  un  faux  honneur  qu'on  se  fait  d'être 
constant,  a  dit  Saint-Évremond,  on  entretient  pendant  longtemps 
les  misérables  restes  d'une  passion  usée.  »  Il  ne  s'agissait  plus 
que  d'anéantir,  avec  ces  restes,  l'arrêt  qui  authentiquait  les 
preuves  de  leur  adultère.  Il  y  fallut  un  procès  retentissant,  qui 
se  termina  le  14  août  1782  par  une  transaction,  homologuée  aus- 
sitôt :  Mirabeau  obtenait  sa -mise  hors  de  cause;  Sophie  s'enga- 
geait à  vivre  au  couvent  jusqu'à  la  mort  de  son  vieux  mari. 
Fier  de  ce  succès,  Mirabeau  se  retourna  vers  la  Provence.  Le 
20  octobre  1782,  il  rentrait  au  château  de  ses  pères,  où  U 
bailli  lui  avait  préparé  ime  réception  bruyante  et  joyeuse,  avec 
sonneries  de  cloches  et  boites  d'artifice.  Emilie  était  alors  à 
Marignane.  Elle  et  ses  conseils  n'avaient  pas  attendu  les  fan- 
fares de  l'ennemi  pour  se  préparer  à  le  repousser.  Ils  penserait 
d'abord  à  faire  revivre  et  exécuter  le  décret  de  prise  de  corps 
décerné  contre  lui  jadis  à  la  requête  de  M.  de  Villeneuve- 
Mouans.  Ce  procédé  indigne  leur  fut  déconseillé,  mais  ils  n'y 
renoncèrent  pas  sans  peine. 

Dès  les  premiers  mois  de  1781,  le  bailli,  docile  instrument 
des  desseins  de  l'Ami  des  Hommes,  s'était  employé  à  convaincre 
Emilie  du  changement  total  de  son  mari  et  de  la  grande  pitié 
des  Mirabeau  privés  de  descendance .  Il  lui  avait  aussi  représenté 
l'inconvénient  de  ses  séjours  fréquens  chez  MM.  de  Galliffet,  allant 
jusqu'à  lui  dire  devant  la  comtesse  de  Grasse  du  Bar  qu'on  ne 
saurait  bientôt  plus  sa  résidence  ni  même  son  nom,  qu'on  l'ap- 
pellerait à  l'avenir  «  M"'  du  Tholonet  »  et  non  plus  M"*  de  Mira- 
beau. Elle  ne  parut  pas  entendre  ce  mot;  mais  sa  tante  en  eut 
un  peu  de  surprise.  Le  bailli  lisait  aussi  à  Emilie  des  passages 
de  sa  correspondance  avec  le  marquis  de  Mirabeau,  où  celui-ci 


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LA   COMTESSE   DE  MIRABEAU.  903 

témoignait  la  plus  constante  satisfaction  de^  la  conduite  de  son 
fils  ;  il  insinuait  que  sa  régénération  entière  ne  dépendait  plus 
que  de  Tinfluence  d'une  adroite  et  vertueuse  femme,  et  qu'au 
reste,  pour  la  mettre  à  Tabri  et  pour  reconnaître  ses  peines,  on 
songeait  toujours  à  la  faire  dame  d'honneur  de  quelque  prin- 
cesse ou  dame  du  palais  de  la  Heine.  Mais  Emilie  faisait  la 
sourde  oreille.  Bientôt  elle  s'arrangea  pour  éviter  les  entretiens 
de  l'insidieux  |)ailli,  pour  n'être  du  moins  jamais  seul^  à  les 
écouter,  pour  se  retrancher  derrière  la  volonté  inerte  et  négative 
de  M.  de  Marignane.  Mise  au  pied  du  mur,  elle  dit  enfin  et 
répéta  qu'avant  tout  projet  de  réunion,  il  fallait  que  son  mari  fit 
quelque  chose  pour  réparer,  comme  d'aller  aux  insurgens  et 
d'y  faire  parler  de  lui.  L'indignation  qu'en  ressentit  le  bailli 
fut  à  son  comble  chez  l'Ami  des  Hommes,  qui  était  d'humeur 
peu  militaire,  et  dont  c'était  un  des  principes  que  l'ainé  d'une 
maison  se  devait  à  son  agrandissement,  et  que  ses  cadets  seule- 
ment devaient  pourvoir  au  salut  de  la  patrie.  Cette  expédition 
d'Amérique  ruinait  les  gentilshommes  qui  y  prenaient  part;  et 
les  Mirabeau  y  figuraient  avec  assez  de  dépense  et  d'illustration 
dans  la  personne  du  chevalier  Boniface.  Envoyer  le  comte  au  feu 
des  Anglais,  aux  fièvres,  aux  naufrages,  autant  avouer  qu'on 
l'aimait  mieux  mort  que  vivant,  même  repenti.  De  fait,  Emilie 
n'avait  garde  de  pousser  vers  ces  hasards  glorieux  son  ami  le 
comte  de  Galliffet,  quoiqu'il  fût  colonel  de  dragons  et  qu'il  n'eût 
jamais  vu  le  feu;  elle  ne  préparait  avec  lui  qu'une  campagne 
de  procureurs.  Dès  juillet  1782,  tout  ce  qu'Aix  comptait  de  ju- 
ristes et  d'avocats  notables  se  trouvait  à  la  dévotion  des  Mari- 
gnane, pour  concerter  les  moyens  d'une  séparation  judiciaire. 
Emilie  avait  rassemblé  toutes  les  lettres,  tant  de  son  mari  que 
du  marquis  et  du  bailli,  qui  portaient  preuve  ou  témoignage  de 
l'indignité  de  Mirabeau;  et  elle  annonçait  la  résolution  de  les 
publier,  s'il  la  traînait  devant  les  tribunaux  ;  déjà  ses  collatéraux 
et  M.  de  Galliffet  en  faisaient  courir  des  extraits  affreux  sous  le 
manteau.  Le  cuisinier  de  M.  de  Marignane,  renommé  comme  le 
premier  de  Provence,  faisait  de  son  côté  merveille  ;  la  plupart 
des  magistrats  d'Aix  appréciaient  ses  talens  depuis  longtemps.  On 
allait  donc  voir  ce  que  pouvait  le  crédit  d'une  maison  fortunée, 
enracinée  dans  le  pays,  assurée  d'une  clientèle  innombrable, 
contre  un  aventurier  déconsidéré  dans  sa  province  par  ses  dettes, 
par  ses  folies  et  ses  vices,  par  ses  violences  et  ses  impudences, 


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904  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  qui  n'avait  d'autre  répond^fant  que  son  oncle,  homme  honoré, 
mais  sans  influence.  Ce  plan  d'offensive  établi,  Emilie  se  chargea 
de  le  développer  à  M*'  du  Saillant  pour  intimider  son  beau- 
père  : 

A  Marignane,  le  15  novembre  1182. 

Vous  m'avez  toujours  trop  témoigné  d'amitié,  ma  bonne  sœur,  pour  qne 
je  n'espère  pas  que  vous  preniez  quelque  part  aux  événemens  qui  me  tou- 
chent de  près.  Me  voici  à  la  veille  d'en  éprouver  un  que  j'avais  toujours 
éloigné  par  délicatesse  et  par  respect  pour  l'avis  de  mon  beau-père.  Vous 
jugez  bien,  ma  bonne  sœur,  que  je  veux  parler  du  procès  en  séparation 
avec  M.  de  Mirabeau  :  à  peine  est-il  arrivé  dans  ce  pays-ci  qu'il  a  écrit  à 
mon  père  et  à  moi  pour  me  redemander,  du  ton  le  plus  haut  et  le  plus  im- 
pératif. Il  dit  en  propres  termes  à  mon  père  qu'il  ignore  apparemment  qu*U 
vient  de  dicter  la  loi  dans  son  affaire  de  Pontarlier,  de  glorieuse  mémoire. 
Ce  succès  lui  a  sans  doute  persuadé  qu'il  n'avait  qu'à  se  montrer  pour  tout 
soumettre.  Vous  pensez  bien  que  cette  manière  de  procéder  n'a  convaincu 
de  son  changement  ni  mon  père  ni  moi.  le  ne  veux  être  la  délatrice  de  per- 
sonne, mais  vous  m'avez  promis,  ma  bonne  sœur,  que  mes  lettres  ne  seraient 
que  pour  vous;  ainsi  je  puis  vous  dire  que  j'ai  de  fortes  raisons  de  croire 
que  M.  de  Mirabeau  ignore  au  moins  encore  les  devoirs  de  la  reconnais- 
sance. 

Nous  sommes  très  résolus,  mon  père  et  moi,  de  soutenir  le  procès  en 
séparation,  si  M.  de  Mirabeau  nous  attaque;  papa  n'épargnera  ni  sa  for- 
tune ni  aucun  moyen  pour  me  soustraire  à  un  homme  si  peu  maitre  de  lui. 
Je  suis  bien  persuadée  que  mon  beau-père  ne  le  soutiendra  pas  dans  les 
démarches  qu'il  prétend  faire  contre  moi.  Mon  père  et  moi  avons  sa  parole 
d'honneur  même  de  m'en  garantir;  j'espère  qu'il  ne  mettra  pas  mon  père 
dans  le  cas  de  la  faire  valoir; et  à  la  manière  dont  M.  de  Mirabeau  s'y  prend 
je  suis  bien  sûre  qu'il  n'a  pas  l'aveu  de  mon  beau-père.  Vous  me  connaisses 
assez,  ma  chère  sœur,  pour  sentir  combien  il  serait  afQigeant  pour  moi  de 
faire  retentir  les  tribunaux  des  égaremens  de  M.  de  Mirabeau.  Cest  cepen- 
dant le  seul  moyen  que  j'aie  de  défendre  ma  liberté,  et  peut-être  ma  vie. 
Cest  bien  dans  cette  occasion  que  M.  de  Mirabeau  aurait  besoin  que  mon- 
sieur du  Saillant  se  fût  mêlé  de  ses  affaires  comme  à  Pontarlier  :  il  ne  leur 
aurait  certainement  pas  fait  prendre  une  tournure  aussi  fâcheuse  que 
désagréable.  Ce  que  je  ne  conçois  pas,  c'est  que  M.  le  bailli  se  soit  laissé 
séduire  au  point  d'approuver  des  lettres  aussi  fougueuses  et  aussi  dépla- 
cées que  celles  qu'a  écrites  son  neveu.  Il  faut  que  ce  dernier  ait  cru  que 
j'avais  brûlé  toutes  celles  qu'il  m'avait  écrites  avant,  chose  que  je  n'ai  heu 
reusement  pas  faite;  en  les  lisant,  on  ne  croirait  pas  qu'elles  soient  de  la 
même  personne.  Enfin,  ma  bonne  sœur,  j'ai  des  preuves  de  toute  espèce 
contre  lui;  mais  les  bontés  de  mon  beau-père  et  notre  amitié  me  feront 
trouver  bien  pénible  de  m'en  servir  contre  quelqu'un  qui  nous  touche 
d'aussi  près.  J'espère  encore  que  mon  beau-père  se  servira  de  son  autorité 
pour  empêcher  qu'il  n'y  ait  un  procès  aussi  scandaleux  au  milieu  de  sa 
famille,  le  vous  prie,  ma  chère  sœur,  de  communiquer  ma  lettre  à  M.  du 


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LA    COMTESSE   DE   MIRABEAU^  90K 

Saillant  et  de  me  faire  part  de  ses  réflexions.  Croyez,  quoi  qu'il  arrive,  ma 
chère  sœur,  que  rien  n'alGfaiblipa  jamais  en  moi  le  souvenir  de  vos  bontés 
et  le  tendre  attachement  que  je  vous  ai  voué  pour  la  vie. 

Marignane  de  Mirabeau. 

Cette  sommation  fit  peur  &  coup  sûr  au  marquis  de  Mira- 
beau, Point  de  procès,  ce  fut  son  mot  ;  el  quoique  le  bailli  fût 
d'un  avis  opposé,  le  marquis  n*en  pouvait  sensément  avoir  un 
autre.  Ces  preuves  de  toute  sorte  qu'Emilie  avait  réunies  contre 
son  mari,  qu'était-ce,  sinon  sa  correspondance  à  lui,  TAmi  des 
Hommes,  avec  sa  belle-fille  et  M.  de  Marignane?  et  nul  pam- 
phlet, nul  réquisitoire,  ne  porterait  jamais  contre  son  fils  d'accu- 
sations plus  formelles  et  plus  atroces.  Il  l'y  avait  flétri,  mis  au 
ban  ded'humanité,  «  vomi,  »  pendant  cinq  années.  Il  n'oubliait 
pas  non  plus  qu'il  s'était  engagé  d'honneur  à  ne  pas  permettre  au 
comte  d,'approcher  de  sa  femme  et  de  son  beau-père  sans  leur 
aveu.  Et  vite,  il  essayait,  par  une  gasconnade,  de  se  tirer  de 
ce  mauvais  pas  :  «  Je  n'ai  rien  dit  de  semblable  à  la  fille.  Je  me 
le  suis  toujours  rappelé,  et  me  suis  félicité  de  ce  qu'ils  ne 
m'avaient  pas  fait  l'honneur  de  me  répondre,  parce  que  parole 
non  acceptée  est  parole  non  donnée,  »  Le  bailli  alla  commenter  ce 
proverbe  à  M.  de  Marignane,  qui  le  trouva  mauvais,  et  qui  dé- 
clara qu'il  porterait  ce  manquement  à  la  foi  jurée  au  tribunal 
des  maréchaux  de  France.  Le  marquis  de  Mirabeau  suggérait 
encore  au  bailli  un  plan  de  réunion  des  époux,  par  le  moyen  qui 
les  avait  mariés  ;  il  revenait  sans  cesse  à  l'exposer,  en  raillant 
les  procédés  et  le  langage  adoptés  par  son  fils  parce  qu'ils  ren- 
daient inévitable  l'action  judiciaire  : 

Quant  à  lui,  orgueil  marche  devant  écrasement,  dit  un  vieux  proverbe;  je 
me  doutais  de  son  tour  de  dignité,  et  je  Tai  dit  vingt  fois  ici.  Il  est  bien  fils 
de  M"«  sa  mère  qui  veut  bien  qu'on  la  pende,  pourvu  qu'il  soit  question 
d'elle.  Du  bruit  ici,  du  bruit  à  Pontarlier,  du  bruit  à  Aix,  il  ne  lui  faut  que 
cela.  Je  le  leur  disais  :  «  Vesse  de  Loup  huit  jours  après  son  arrivée  en 
Provence  et  plus  tôt,  se  trouverait  au  chevet  du  lit  de  sa  femme...,  et  l'on 
compterait  après.  Au  lieu  de  cela,  Vesse  de  Loup  fera  de  la  dignité,  rendra 
notoire  son  arrivée,  et  des  phrases,  et  engagera  le  conflit;  et  Vesse  de  Loup 
de  faire  une  belle  histoire  et  un  volume  de  plus  au  récit  de  ses  malheurs 
pour  tirer  les  larmes  des  yeux  des  Anglais...  Quant  à  sa  femme,  au  fond,  je 
la  crois  embarrassée.  Elle  est  dans  une  de  ces  circonstances  dont  l'impé- 
rieuse idée  du  devoir  peut  seule  nous  tirer;  et  quand  on  nous  a  nourri  à 
l'inverse  de  cela,  adieu  cette  ressource.  Au  fait,  je  le  répète,  une  femme  de 
chambre  gagnée,  que  sais-je  I  (car  ce  n'est  pas  à  moi  à  lui  enseigner  les 


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906  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

épisodes)  aurait  tout  conclu...  —  Fût-ce  d'une  chatte  tricolore,  il  nous  faut 
maison  et  postérité.  Il  ne  s'agit  que  de  gagner  une  domestique  et  tout  est 
dit...  Je  trouverais  cent  écus  mieux  employés  à  gagner  cette  femme  de 
chambre  qu'à  gagner  procureurs  et  avocats.  » 

Mais,  observait  le  bailli,  c'était  précisément  l'adresse  avec  la- 
quelle Mirabeau  avait  eu  Emilie  une  première  fois,  qui  Tempô- 
cherait  de  la  ravoir  de  même,  la  femme  de  chambre  de  la  com- 
tesse étant  mariée  au  valet  de  M.  de  Marignane;  en  outre,  la 
ruse  ne  serait  «  ni  noble  ni  honnête.  »  Le  22  décembre,  Mira- 
beau et  son  oncle  vinrent  s'installer  à  Aix.  Emilie  et  les  siens, 
restés  à  Marignane,  avaient  lancé  l'interdit  contre  quiconque  les 
recevrait.  Une  marchande  de  modes  s'écriait  que  leur  arrivée 
faisait  décommander  et  dérangeait  tout,  assemblées,  bals,  comé- 
dies %t  soupers,  et  qu'on  ne  vendait  plus  rien.  On  ne  leur  témoi- 
gna effectivement  que  peu  de  sympathie,  et  fort  discrètement. 
Les  paysans  et  le  peuple  seuls  furent  pour  eux:  cela  n'avançait 
rien,  au  contraire.  Quand  les  Marignane  rentrèrent  à  leur  tour 
à  Aix,  le  10  janvier  1783,  leur  terrain  était  fait  et  circonscrit  à 
leur  gré.  Ils  reçurent  le  lendemafïi  la  visite  du  bailli,  qu'enhar- 
dissaient d'étranges  rapports  sur  les  sentimens  d'Emilie.  On  la 
disait  empêchée  de  se  réunir  à  son  mari  uniquement  par  les 
obsessions  de  son  entourage,  qu'elle  exécrait.  A  la  vérité,  elle 
n'eût  consenti  qu'à  un  entretien,  par-devant  témoins,  avec 
Mirabeau,  pour  lui  signifier  sa  résolution  de  vivre  séparée  et 
pour  la  lui  faire  approuver  à  l'amiable  ;  et  quand  il  demanda 
cette  conférence,  elle  lui  fut  refusée.  Dans  ses  conversations  avec 
le  bailli,  où  M.  de  Marignane  était  toujours  en  tiers,  Emilie  ne 
cessait  d'inculper  son  mari  sur  la  publication  de  ses  mémoires 
à  M.  de  Malesherbes  et  sur  l'affaire  de  Pontarlier.  «  Et  ce  qui 
t'étonnerait,  écrivait  le  bailli  à  son  frère,  si  tu  connaissais  moins 
les  femmes,  c'est  que  son  grand  grief  était  à  cet  égard  qu'il  avait 
abandonné  M"**  de  Monnier.  »  Mirabeau  se  présenta  lui-môme 
rue  Mazarine  à  l'hôtel  de  son  beau-père;  éconduit,  il  annonça 
C[u'il  reviendrait.  Mais  le  lendemain,  un  cerbère  était  préposé  à 
la  garde  de  la  porte,  avec  ordre  de  crier  main-forte,  si  on  fai- 
sait mine  de  le  bousculer.  Le  premier  président  du  parlement 
restauré,  M.  des  Gallois  de  la  Tour,  s'avisa  de  mettre  les  parties 
en  présence,  à  sa  table,  et  de  les  faire  s'expliquer  comme  par 
hasard.  MM.  de  Marignane  et  de  Galliffet  se  présentèrent  les 
premiers  :  mais  quand  on  annonça  le  bailli  et  le  comte  de  Biiri- 


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LA    COMTESSE   DE  MIRABEAU.  907 

beau,  fls  se  retirèrent  incontinent.  Emilie,  enfin,  renvoyait  à  son 
mari,  non  décachetée,  sa  lettre  du  28  février.  Il  l'avisait  aussitôt, 
en  réponse  à  ce  procédé,  qu'il  introduirait  son  action  devant  les 
tribunaux;  et  il  publiait,  sous  le  titre  d'Observations^  de  nom- 
breux extraits  des  lettres  qu'Emilie  lui  avait  écrites  depuis  son 
départ  de  Manosque  en  septembre  1774,  jusqu'à  son  refus  de 
le  rejoindre  à  Pontarlier,  en  octobre  1775.  On  connaît  ces  lettres 
elles-mêmes.  Mirabeau  n'en  citait  guère  que  les  protestations 
d'amour,  de  reconnaissance,  de  dévouement  entier.  Pour  tout 
commentaire,  après  chacun  de  ces  morceaux,  il  ajoutait  en 
grosses  capitales  :  Et  M™*  de  Mirabeau  n'a  jamais  revu,  depuis 
qu'elle  écrivait  ainsi,  le  mari  dont  on  prétend  qu'elle  veut  être 
SÉPARÉE  !  »  Sans  doute  ;  mais  elle  en  avait  beaucoup  entendu  par- 
ler. Le  coup^  pourtant,  était  habile  et  fort  parce  qu'il  était  me- 
suré. Là-dessus,  Mirabeau  vint  à  plaider  lui-même  «  avec  bien  de 
la  douceur  et  de  la  modération,  »  au  dire  de  M.  de  Marignane. 
Si  Emilie  l'avait  entendu,  le  cri  unanime  fut  qu'elle  serait  tombée 
dans  ses  bras.  Elle  fut  condamnée  à  rejoindre  son  mari  jusqu'à 
la  conclusion  du  débat  au  fond  :  elle  interjeta  appel  ;  Mirabeau 
demanda  l'exécution  de  la  sentence  nonobstant  appel.  Ces  termes 
de  chicane  amusaient  Emilie.  Un  trai^nous  repeindra  au  vif  sa 
douceur  enjouée  et  son  incorrigible  légèreté.  Si  elle  ne  suivait  pas 
les  audiences,  elle  fréquentait  régulièrement  les  réunions  de  ses 
avocats,  dans  le  cabinet  de  Portalis,  qui  portait  la  parole  pour 
tous.  Elle  y  venait  toujours  accompagnée  du  comte  de  Galliffet 
et  d'un  second  sigisbée,  M.  de  Yernègues.  Et,  tandis  que  ses 
hommes  d'affaires  et  ses  galans  délibéraient,  elle  jouait  aveo 
l'enfant  de  Portalis,  le  caressait,  le  berçait,  l'endormait  sur  ses 
genoux,  ou  bien  le  remettait  sur  pieds  en  le  baisant  et  en  lui 
disant:  «  Petit,  réveille-toi,  nonobstant  appel.  » 

Le  marquis  de  Galliffet  ne  voyait  pas  avec  plaisir  son  fils 
prendre  en  cette  querelle  des  attitudes  aussi  provocantes;  mais 
ses  conseils  n'étaient  pas  écoutés.  Le  comte  Alexandre  poussait 
Emilie  aux  extrémités.  Les  Observations  du  comte  de  Mirabeau, 
son  plaidoyer  tendre  et  pathétique,  les  applaudisse  mens  qui 
avaient  accueilli  le  premier  arrêt  des  juges  en  sa  fav.eur,  ses 
airs  de  confiance  hautaine  et  calme,  tout  faisait  prévoir  à  la  plu- 
part une  défaite  du  clan  Marignane.  Pour  l'emporter,  il  semblait 
que  la  comtesse  n'eût  plus  d'autre  alternative  que  d'arrêter  le 
procès  par  une  promesse  de  réunion  à  plus  ou  moins  court 


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908  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

terme,  ou  que  de  rendre  cette  réunion  à  jamais  impossible  en 
déshonorant  Mirabeau.  Le  comte  de  Galliffet  soutint  ce  dernier 
parti,  qui  fut  adopté.  Il  hâta  et  surveilla  l'impression  d'un  mé- 
moire énorme,  où  s'accumulaient  les  accusations  les  plus  infa- 
mantes, tracées  dans  un  style  outré,  et  presque  toutes  emprun- 
tées à  la  correspondance  du  marquis  de  Mirabearu  qu'on  citait  à 
grandes  pages,  en  les  soulignant  et  en  les  tronquant  sans  aver- 
tissement au  lecteur;  et  le  tout  avait  bien  l'air  irrécusable. 

Prévenus  de  cette  publication  imminente,  dont  M.  de  Galliffet 
colportait  déjà  furtivement  des  exemplaires,  le  bailli  et  Mirabeau 
tentèrent  une  diversion  ;  mais  les  termes  de  la  transaction  pro- 
posée par  eux,  et  qui  faisait  Mirabeau  seul  juge  des  personnes 
qu'il  siérait  à  sa  femme  de  recevoir  pendant  le  temps  de  leur 
séparation  amiable,  furent  jugés  blessans.  De  son  côté,  Emilie, 
en  communiquant  son  mémoire  ^u  bailli,  l'avait  nais  en  demeure 
de  se  résoudre,  dans  les  trois  heures,  soit  à  le  voir  paraître, 
soit  à  accepter  une  conférence  par-devant  témoins,  laquelle  n'eût 
été,  disait-elle,  qu'une  occasion  de  signifier  à  son  mari,  en  mé- 
nageant son  amour-propre,  sa  volonté  de  rester  pour  toujours 
séparée  de  lui.  Le  bailli  dédaigna  d'entrer  en  composition  là- 
dessus  et  retourna  le  méyioire  sans  réponse.  Quelques  instans 
après,  on  en  commençait  la  distribution  dans  le  public  :  par  lœ 
soins  de  M.  de  Galliffet,  un  exemplaire  en  allait  au  café  des 
nobles,  un  autre  à  celui  des  bourgeois.  Le  succès  en  fut  énorme; 
il  s'étendit  à  Paris,  à  Londres  et  à  Berlin  ;  et  il  exigea  bientôt 
une  réimpression.  Succès  abominable!  C'était  vitrioler  Mirabeau 
de  la  main  de  son  père.  Il  ne  sourcilla  pourtant  pas. 

La  veille  de  cet  attentat,  Mirabeau  avait  déjà  donné  la  mesure 
de  son  empire  sur  lui-même,  au  plus  fort  de  l'excitation  géné- 
rale. Il  se  promenait  sur  le  Cours  avec  un  Anglais  de  ses  amis, 
milord  Peterborough,  M"!*  de  Vence  et  deux  autres  des  pre- 
mières dames  de  la  province.  M.  de  Galliffet  venant  à  croiser  ce 
groupe  qu'il  connaissait  bien,  le  dévisagea  et  passa  sans  le  sa- 
luer. L'Anglais  voulait  fondre  sur  lui,  Tépée  haute.  Ce  fut  Mira- 
beau qui  l'arrêta  et  qui  sauva  M.  de  Galliffet,  disant  «  qu'il  était 
pour  l'instant  le  capitaine  des  gardes  de  cet  homme.  »  Ce  sang- 
froid  était  sa  dernière,  sa  plus  forte  chance  de  gagner  son  pro- 
cès; on  estima  qu'il  fallait  coûte  que  coûte  le  forcer  à  s'en 
départir.  Pascalis,  dit-on,  fit  prévaloir  l'idée  de  le  piquer  au  vif 
si  cruellement  <(  qu'il  s'emportât  comme  un  cheval  entier  :  nlors 


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LA    COMTESSE    DE    MIRABKAtK^C  H:;  ^^^ 

on  le  tiendrait.  »  En  effet,  à  Taudience  du  7  mai,  Porlalis  annonce 
qu'il  a  des  «  horreurs  à  dévoiler,  »  il  outrage  son  adversaire,  le 
ilétrit,  l'irrite;  si  bien  que,  dans  sa  réplique  du  23  mai,  Mira^ 
beau,  foulant  aux  pieds  tout  ce  qui  Ta  retenu  jusqu'alors,  pro- 
duit Taveu  de  l'adultère  d'Emilie,  sa  lettre  au  mousquetaire 
Gassaud  ;  il  incrimine  Tindépendance  de  ses  juges,  à  qui  il  a 
déjà  fait  l'injure  de  ne  les  pas  visiter;  il  se  retourne  enfin 
contre  Portails,  qu'il  terrasse,  et  qu'on  entraîne  hors  de  la  salle, 
pleurant  de  honte,  d'effroi  et  de  faiblesse. 

Les  Marignane  épouvantés  et  divisés  sollicitèrent  une  média- 
tion. Mirabeau  avait  annoncé  la  production  de  lettres  où  Emilie 
incriminait  la  conduite  et  les  mœurs  de  M"*  de  Croze,  la  maî- 
tresse de  son  père.  Entre  ces  deux  femmes,  la  guerre  s'envenima 
vite.  M.  de  Marignane  défendit  sa  maîtresse  contre  sa  fille.  Si 
son  gendre  lui  avait  remis  les  lettres  en  question,  et  si  elles 
avaient  eu  le  caractère  qu'on  lui  disait,  il  aurait  de  son  autorité 
enfermé  Emilie  au  couvent  ;  mais  pressé  de  les  faire  voir,  Mira- 
beau dut  demander  un  délai  pour  les  obtenir  de  son  père  qui, 
sans  doute,  refusa  de  s'en  dessaisir  ;  et  la  manœuvre  échoua. 
De  son  côté,  Emilie  relevait  la  tète,  niait  avoir  écrit  rien  de  ce 
qu'on  lui  reprochait,  accusait  la  pusillanimité  des  siens,  et 
repoussait  tout  arrangement  avec  son  mari.  Cependant,  elle 
accepta  de  transiger,  le  16  juin  au  soir.  A  l'audience  du  len- 
demain, Mirabeau  devait  reprendre  la  parole.  Ferdinand,  frère 
de  Marie-Antoinette,  gouverneur  de  la  Lombardie  autrichienne, 
archiduc  de  Milan ,  et  l'archiduchesse ,  voyageant  en  France 
sous  les  noms  de  comte  et  comtesse  de  Nellembourg,  prenaient 
alors  à  Aix  les  eaux  de  Sextius.  Ils  occupaient  avec  leur  suite, 
rue  Mazarine,  un  hôtel  contigu  à  l'hôtel  Marignane.  Ils  firent 
savoir  qu'ils  viendraient  entendre  le  stentor  de  la  province.  A 
l'idée  que  Mirabeau  achèverait  de  la  déshonorer  devant  ces 
augustes  personnages,  Emilie  eut  peur,  ou  on  lui  fit  peur.  La 
Reine  aimait  les  Galliffet;  elle  avait  marié  une  cousine  du  si- 
gisbée  d'Emilie  au  duc  de  Fronsac,  fils  du  maréchal  de  Riche- 
lieu, après  des  incidens  assez  romanesques  ;  elle  eût  été  fort  mé- 
contente d'apprendre  par  les  relations  de  l'archiduc  Ferdinand 
qu'un  membre  de  cette  famille  qu'elle  favorisait  jouait  un  rôle 
sans  grandeur  dans  le  retentissant  procès  du  comte  de  Mirabeau. 
Emilie  fit  alors  proposer  à  son  mari  une  séparation  amiable  de 
dix  années  pendant  lesquelles  elle  se  retirerait  au  couvent  qu'il 


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910  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

lui  désignerait,  s'il  consentait  à  la  laver  entièrement  le  lende- 
main de  l'imputation  d'adultère.  Mirabeau  y  consentit.  Mais  son 
plaidoyer  était  composé;  il  ne  put  que  le  mutiler,  que  Taffaiblir, 
et  qu'écarter  du  front  d'Emilie  la  foudre,  non  le  nua^.  Pea 
satisfaite  de  cette  demi-rétractation,  elle  retira  après  l'audience 
ses  promesses.  Si  son  calcul  n'avait  été  que  de  paralyser  Mira- 
beau et  de  lui  donner  l'air  désavantageux  d'une  hésitation  ou 
d'un  recul,  elle  n'avait  pas  trop  mal  compté.  Le  procès  reprit. 
Finalement,  la  Cour,  écartant  les  griefs  allégués  par  la  comtesse 
et  ne  retenant  à  la  charge  de  Mirabeau  que  la  diffamation  résul- 
tant de  la  lecture  et  du  commentaire  de  la  lettre  d'Emilie  aa 
mousquetaire  Gassaud,  prononça  la  séparation  de  corps  et  d'ha- 
bitation. Mais  la  comtesse  aurait-elle  la  liberté  de  sa  personne, 
ou  serait-elle  mise  au  couvent,  ou  laissée  à  la  surveillance  de 
son  père?  Une  sentence  intervînt  qui  lui  donna  toute  liberté 
(5  juillet  1783). 

Cet  arrêt  et  les  juges  qui  l'avaient  rendu  furent  siffles;  des 
ovations  accompagnèrent  le  tribun  vaincu.  Les  Marignane,  em- 
barrassés d'une  victoire  si  mal  accueillie,  se  réfugièrent  à  la 
campagne.  M.  de  Galliffet  reçut  des  injures  et  même  des  pierres, 
et  on  le  chansonna.  Le  jour  même  de  l'arrêt,  il  fut  prié  par  le 
comte  de  Mirabeau  de  lui  rendre  raison  de  Tinjure  récemment 
faite  à  M"'  de  Vence  et  des  provocations  de  toute  sa  conduite 
pendant  le  procès.  On  a  plusieurs  versions  de  cet  épisode.  Les 
partisans  de  Mirabeau  prétendirent  qu'en  cette  affaire,  le  colonel 
de  Galliffet  s'était  comporté  sans  entrain,  et  C[u'il  avait  mérité 
même  que  son  adversaire  lui  fît  un  envoi  d'écrevisses  avec  c^ 
mot  :  Parce  qu'elles  reculent. 

Le  comte  de  Galliffet  semble  n'avoir  eu  tout  d'abord  que  la 
crainte  d'encourir  la  peine  de  duelliste,  en  acceptant  un  appel  et 
un  rendez-vous  fixe  qui  eût  fourni  la  preuve  de  cet  appel.  Nou- 
velle visite  de  Mirabeau  le  lendemain  matin  ;  et  le  soir,  à  la 
Comédie,  nouvelle  provocation,  qui  fait  du  scandale  et  embar- 
rasse M.  de  Galliffet.  Le  rendez-vous  pour  le  lendemain  est 
pourtant  confirmé. 

M.  de  Galliffet  partit  de  la  plate-forme  à  onze  heures  ;  il  rencontra  à  i>ea 
de  distance  M.  de  Mirabeau  qui  lui  dit  qull  était  suivi,  et  qu'il  était  presque 
sûr  qu'on  allait  leur  donner  des  gardes.  Comme  le  terrain  n'était  d'ailleurs 
pas  propre  ni  le  lieu  assez  solitaire  pour  le  combat,  M.  de  Galliffet  dit  à 
M.  de  Mirabeau  que  personne  ne  les  suivait  et  qu'il  se  rendit  le  plus  tdt 


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LÀ   COMTESSE    DE   MIRABEAU. 


911 


possible  derrière  2«i»  Bénédictines  où  il  allait  le  retrouver.  Arrivés  tous  deux 
sur  ce  dernier  loatl,  M.  de  Mirabeau  témoigna  les  mêmes  craintes;  alors 
M.  de  Galliffet  répondit  qu'il  n'était  plus  temps  d'attendre  et  découvrit  sa 
poitrine  à  son  adversaire;  celui-ci  en  fit  autant,  et  ils  mirent  tous  deux 
répée  à  la  main. 

Le  comte  de  Galliffet  se  borna  d'abord  à  parer  les  bottes  et  à  se  dé- 
fendre. Cependant  la  pointe  de  son  épée  ayant  touché  l'habit  du  comte  de 
Mirabeau  du  côté  de  la  poitrine,  le  comte  de  Galliffet  craignant  de  Tavoir 
blessé  lui  dit  :  Je  vous  ai  touché,  êtes-vous  blessé?  Le  comte  de  Mirabeau  ré- 
pondit que  non  et  le  combat  CQutinua.  Le  comte  de  Mirabeau  porta  à  son 
tour  un  coup  d'épée  qui  passa  entre  les  cuisses  du  comte  de  Galliffet  et  lui 
perça  sa  culotte.  M.  de  Mirabeau  dit  alors  au  comte  de  Galliffet  qu'il  était 
blessé.  Le  comte  de  Galliffet  dit  qu'il  était  en  état  de  continuer,  le  comte  de 
Mirabeau  voulut  finir  le  combat  déclarant  qu'il  était  satisfait,  qu'au  fond  il 
n'avait  point  d'animosité  contre  lui.  Il  s'approcha  de  lui  et  lui  toucha  la 
main  en  le  priant  de  lui  faire  donner  de  ses  nouvelles. 

Mais  M.  de  Galliffet  s'étant  le  môme  jour  rendu  chez  Emilie, 
Mirabeau  déclara  partout  que  son  adversaire  avait  manqué  à  sa 
promesse  de  ne  plus  voir  sa  femme  ;  promesse  que  M.  de  Gal- 
liffet nia  avoir  faite  ;  et  une  nouvelle  provocation  lui  fut  adressée 
sur  le  Cours  où  il  se  promenait  en  boitant,  ayant  la  cuisse 
enflée.  Mirabeau  déclara  se  rendre  à  Vaucluse  où  il  appelait 
le  comte  de  Galliffet.  Celui-ci  nia  encore  avoir  reçu  cet  appel; 
mais  il  est  assuré  que  Mirabeau,  s'étant  rendu  à  Vaucluse,  l'y 
attendit  plusieurs  jours  durant,  et  de  là  sans  doute  lui  envoya 
des  écrevisses,  péchées  dans  la  célèbre  fontaine. 

Cependant  les  personnes  préposées  à  l'ordre  public  s'étaient  formalisées 
des  jactances  du  comte  de  Mirabeau...  M.  le  premier  président  l'a  fait  venir 
chez  lui,  et  le  comte  de  Galliffet;  ils  s'y  sont  trouvés  ensemble,  le  comte  de 
Mirabeau  lui  a  parlé  fort  honnêtement,  et  lorsqu'il  a  voulu  lui  marquer  de 
la  reconnaissance  d'avoir  déclaré  au  prévôt  qu'il  n'avait  point  reçu  d'appel 
de  sa  part  ou  de  proposition  de  se  rendre  à  Vaucluse,  le  comte  de  Galliffet 
lui  a  répondu  d'une  manière  noble  et  simple  qu'il  n'avait  pu  répondre 
autrement  au  prévôt,  parce  qu'en  effet  il  ne  lui  en  avait  donné  aucun.  Le 
reste  de  la  conversation  a  été  honnête...,  et,  le  lendemain,  ils  ont  dîné  en- 
semble chez  M.  le  premier  président,  avec  plusieurs  officiers,  quelques 
gentilshommes  et  quelques  membres  du  Parlement. 

Après  s'être  diverti  plusieurs  semaines  durant  à  Aix  et  à 
Marseille  dans  la  compagnie  des  adorateurs  de  la  Saint-Huberti, 
qui  alors  chantait  alternativement  sur  les  scènes  de  ces  deux 
villes,  Mirabeau  donna  suite  au  projet  qu'il  avait  publié  de  faire 
casser  Tarrèt  du  Parlement  ;  et  le  9  septembre,  à  cet  effet,  il  prît 


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9i2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  chemin  de  Paris.  Cette  offensive  vigoureuse-  »nquîéta  bientôt 
les  Marignane  qui  publièrent  un  mémoire  en^^%fense.  Dans  un 
mémoire  qu'il  répandait  à  son  tour  pour  justifier  son  recours  en 
cassation,  Mirabeau  insérait  la  fameuse  lettre  d'Emilie  au  mous- 
quetaire; et  ce  mémoire  ayant  été  supprimé  par  ordonnance  du 
garde  des  Sceaux,  il  le  réimprimait  en  Hollande  et  le  réintro- 
duisait par  ballots  en  France.  Dans  les  premiers  jours  de  jan- 
vier 1784,  Emilie  et  son  père  vinrent  à  Paris  solliciter  une  fin 
à  ces  poursuites.  Ils  L'obtinrent  non  sans  peine.  La  lettre  de 
cachet  qui  maintenait  Mirabeau  sous  la  main  de  son  père  avait 
été  rendue  par  celui-ci  au  ministre.  L'Ami  des  Hommes  avait  en 
même  temps  fermé  sa  maison  à  son  fils,  qui  passa  bientôt  en 
Angleterre  pour  éviter  les  représailles  du  garde  des  Sceaux.  Cette 
circonstance  fit  croire  à  Emilie  que  l'hôtel  de  la  rue  de  Seine  lui 
restait  ouvert  comme  par  le  passé  ;  mais  quand  elle  s'y  présenta, 
ayant  prévenu  de  son  désir  de  revoir  la  chambre  qu'elle  y 
avait  occupée,  elle  trouva  porte  close,  suivant  Tordre  de  son 
beau-père.  Emilie  était  désormais  <(  son  ennemie.  »  En  juillet  de 
la  même  année,  elle  refit  un  nouveau  séjour  à  Paris.  Caroline  da 
Saillant  reçut  d'elle  à  cette  occasion  un  billet  affectueux,  billet 
non  signé,  car  Emilie,  depuis  sa  séparation,  avait  abandonné 
son  nom  de  comtesse  de  Mirabeau  ;  elle  n'osait  pas  signer  Mari- 
gnane tout  court  sous  les  yeux  de  sa  belle-sœur.  Au  vrai,  elle  ne 
méritait  plus  guère  de  porter  que  ce  nom  dérisoire  de  «  Madame 
du  Tholonet,  »  que  lui  avait  décerné  jadis  le  bailli  de  Mirabeau. 
Sa  liaison  avec  le  comte  de  Galliffet  dura  jusqu'aux  approches 
de  la  Révolution,  dans  le  décor  que  nous  avons  décrit.  De  cette 
période  brillante  et  vide,  Emilie  n'a  laissé  de  vestiges  que  des 
billets  qui  la  montrent  occupée  à  tenir  la  maison  de  son  père,  à 
recouvrer  ses  fermages,  à  pourvoir  sa  table  de  truffes,  de  gibier 
et  de  vins... 

Pendant  ce  temps,  la  réputation  de  Mirabeau,  établie  par  le 
succès  de  son  livre  contre  les  lettres  de  cachet,  s'était  accrue 
d'année  en  année  au  bruit  de  ses  interventions  incessantes  dans 
les  affaires  du  royaume.  Lorsqu'il  vint  en  Provence  préparer  son 
élection  de  député  aux  États  généraux,  Emilie  s'intéressa  vive- 
ment à  ses  démêlés  avec  la  noblesse.  Son  fin  bon  sens  et  un 
retour  d'ambition  la  rangèrent  tout  de  suite  du  parti  qui  blâ- 
mait comme  une  maladroite  et  inutile  injure  la  prétention  des 
aristocrates  provençaux  d  exclure  de  leurs  rangs  le  fils  de  l'Ami 


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LA   COMTESSE   DE   MIRABEAU.  913 

des  Hommes  comme  interdit,  non  noble  et  sans  fief;  il  sut  qu'elle 
l'approuvait  de  prendre  appui  sur  le  Tiers  et  de  se  déclarer 
rhomme  de  la  Constitution ,  c'est-à-dire  l'ennemi  de  l'arbitraire  et 
des  privilèges.  Le  comte  de  Galliffet  s'était  remarié.  Si  ce  n'avait 
été  la  perspective  de  vivre  avec  Mirabeau  «  entre  un  fumier  et 
un  palais,  »  Emilie  eût  cédé  aux  conseils  qu'elle  recevait  de  tous 
côtés  de  lui  rouvrir  les  bras. 

Bientôt,  Mirabeau  eut  lieu  de  croire  que  pour  vaincre  les 
hésitations  d'Emilie  et  pour  la  soustraire  aux  conseils  opposés  de 
son  entourage  immédiat,  il  lui  suffirait  de  frapper  son  imagina- 
tion et  de  l'entraîner  dans  un  mouvement  de  l'allégresse  popu- 
laire. Il  savait  que  sa  réunion  avec  elle  comblerait  d'aise  les  vieux 
jours  de  l'Ami  des  Hommes.  En  octobre  1788,  il  avait  promis  à 
celui-ci  que  s'il  obtenait,  grâce  à  son  intervention,  une  place  aux 
États  généraux,'  Emilie  cesserait  de  lui  demeurer  étrangère.  Aux 
premiers  jours  de  mars  1789,  il  fit  à  Aix  une  rentrée  triomphale. 
Un  peuple  unanime,  accouru  au-devant  de  lui,  l'escortait  et 
faisait  retentir  la  contrée  du  son  des  cloches,  de  l'explosion  des 
boîtes  d'artifice,  et  de  la  clameur  encore  plus  joyeuse  et  plus 
haute  des  vivats.  On  le  proclamait  Père  de  la  Patrie.  Aux  portes 
d'Aix,  plus  de  dix  mille  citoyens  l'attendaient.  On  détela  sa  voi- 
ture, on  le  harangua,  on  le  couronna;  soixante-dix  communes 
lui  présentèrent  leurs  remerciemens  ;  tambourins  et  galoubets, 
torches  et  fusées,  portaient  ce  délire  à  son  paroxysme.  Jour  et 
nuit  sa  maison  restait  entourée.  Une  députation  que  Marseille 
lui  envoyai!  fut,  à  son  arrivée,  le  7  mars,  arrêtée  par  une  troupe 
de  paysans  qui  la  forcèrent  à  les  suivre  rue  Mazarine,  à  l'hôtel 
Marignane.  Ici,  tous  dirent  qu'ils  voulaient  parler  à  M"*  la  com- 
tesse de  Mirabeau.  Elle  dut  se  montrer  et  écouter  une  harangue 
en  provençal  qu'ils  lui  débitèrent  pour  la  supplier  d'aller  retrou- 
ver son  mari  :  «  C'est  une  trop  belle  race;  ce  serait  dommage 
qu'elle  manquât.  »  On  ne  sait  ce  qu'elle  répondit,  mais  elle 
demeura  chez  son  père.  11  n'est  guère  douteux  cependant  quo 
cette  démarche  ne  l'ait  émue  et  flattée.  Emilie  écrivait  plus  sou- 
vent à  sa  belle-sœur  Caroline;  elle  lui  commentait  de  son  point 
de  vue  les  événemens  auxquels  son  mari  avait  part;  ses 
réflexions  plaisaient  beaucoup  à  Mirabeau.  Emilie  l'engageait 
surtout  à  prendre  au  plus  tôt  le  ministère,  quitte  à  démis- 
sionner avec  fracas  s'il  rencontrait  des  difficultés  excessives  du 
côté  de  ses  collaborateurs  éventuels  qu'elle  jugeait  très  bien  être 
TOMK  XXXVII.  —  4907.  58 


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91  i  R&VUE  DES  DEUX  MONDES. 

envieux,  médiocres,  et  prêts  à  le  trahir.  Sur  ces  entrefaîtes,  ces 
mêmes  hommes  firent  voter,  le  7  novembre  1789,  un  décret  qui 
interdisait  aux  députés  l'entrée  au  ministère  ;  Emilie  conjectura 
aussitôt  que  ce  décret  visait  uniquement  Mirabeau  ;  elle  déplora 
avec  beaucoup  de  sens  cet  échec  dans  une  de  ses  lettres  &  M"*  du 
Saillant.  Prenant  alors  prétexte  de  ce  grave  sujet  d'entretien, 
Mirabeau  se  décida,  en  décembre,  à  rédiger  le  brouillon  d'une 
lettre  que  Caroline  adresserait  à  Emilie  pour  la  conjurer  de 
mettre  enfin  sa  conduite  d'accord  avec  les  sentimens  qu'elle  lais* 
sait  paraître.  Nous  ne  reproduirons  pas  cette  lettre  tendre, 
insinuante  et  même  pathétique,  car  M.  de  Bacourt  a  insérée 
au  recueil  de  la  correspondance  de  Mirabeau  avec  le  comte  de 
La  Marck. 

Emilie  démêla   sans   peine   que  dans  cette  lettre  M**  du 
Saillant  n'était  que  le  porte-voix  de  son  frère;  elle  évita  de  se 
confier  à  elle  avec  plus  d'abandon.  Son  extrême  réserve,  que 
rien   n'entamait,  dépitait   en  Mirabeau  le  mari  et  le  chef  de 
maison  ;  mais  elle  faisait  en  même  temps  l'admiration  de  l'homme 
d'État.  Il  n'eût  pas  voulu  auprès  de  lui  d'une  femme  crédule» 
incontinente  en  paroles  et  peu  secrète.  Quelques  semaines  avant 
son  élection  à  la  présidence  de  l'Assemblée  nationale,  Mirabeau 
projeta  de  se  rendre  en  Provence  et  d'y  «  faire  miracles  ;  »  il 
était  décidé  à  y  succomber  dans  quelque  sanglante  apothéose, 
ou  à  n'en  revenir  que  Thomme  de  la  nécessité,  imposé  par  les 
circonstances  au  Roi,  à  l'Assemblée  et  à  la  nation  ;  il  comptait     * 
ramener  Emilie.  Mais  ses  amis  lui  représentèrent  au  dernier 
moment  que  son  absence  ajouterait  au  désarroi  général  et  com-     ] 
promettrait  son  élection  à  la  présidence  qui  eut  lieu  le  30  jan-     j 
vier  1791.  Presque  aussitôt,  la  coalition  des  jacobins  exigeait  de     ^ 
lui  un  effort  qui  l'exténuait  et  précipitait  sa  fin.  Il  succombait     1 
dans  la  nuit  du  26  au  27  mars.  Il  n'était  plus  lorsque  Emilie     i 
apprit  sa  maladie.  A  ce  moment,  si  elle  avait  mesuré  sa  res- 
ponsabilité dans  cette  catastrophe,  son  fiel,  comme  Villon  dit 
qu'il  fait  aux  mourans,  eût  dû  se  crever  sur  son  cœur. 

V.   —  LA   COMTESSE  DELLA  ROCCA 

Aix  n'avait  reçu  qu'en  maugréant  l'impulsion  des  tumultes 
révolutionnaires.  La  noblesse  s'opiniâtra  dans  une  inertie  qui 
livra  en  peu  de  temps  l'empire  de  la  rue  à  la  bourgeoisie  consti* 


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LA   COMTESSE   DE   MIRABEAU.  915 

tutionnelle,  puis  au  peuple  républicain^  enfin  à  la  plèbe  anar- 
chiste. Pendant  que  la  prise  de  la  Bastille  enthousiasmait  la  pLur 
part  des  grandes  villes  et  que  Marseille,  toujours  plus  ardente, 
multipliait  les  adresses  de  félicitations  aux  Goustituans,  la 
municipalité  d'Aix  hésitait  à  se  déclarer;  elle  était  embarrassée 
de  parler  autant  que  d'agir  ;  et  le  23  juillet  seulement,  elle  ju- 
gea opportun  de  formuler  en  termes  vagues  et  pompeux  ses 
complimens  obligés  à  Nosseigneurs  de  TAssemblée.  Louer  la 
Constituante  équivalait  pour  beaucoup  d'aristocrates  et  môme 
pour  quelques  robins  à.  faire  amende  honorable  à  Mirabeau. 
De  ce  nombre  étaient  le  comte  de  Galliifet,  Portalis  et  PascaUs, 
qui  n'avaient  rien  oublié  depuis  1783  :  ils  eussent  préféré  s'abs-< 
tenir;  mais  la  prudence  leur  commanda  de  signer  tout  de  m6ma 
cette  adresse  de  dévouement  et  d'amour.  Le  premier,  Portalis 
qui  avait  renoncé  à  représenter  la  Provence  «  depuis,  avait^il 
écrit,  qu'une  sénéchaussée  y  avait  assez  mal  entendu  ses  in-* 
téréts  pour  députer  le  comte  de  Mirabeau  aux  États  généraux,  » 
Portalis  se  réfugia  dans  une  inaction  boudeuse  et  solitaire. 
M.  de  Galliffet  émigra  ensuite  avec  sa  jeune  femme,  sa  fille  div 
premier  lit  et  son  vieux  père.  A  la  fin  de  1789,  M.  de  Mari- 
gnane alla  «  faire  un  voyage  »  à  Nice,  où  la  plupart  des  émi- 
grés de  Provence  se  rassemblaient,  pour  rester  à  courte  portée 
de  leurs  domaines  et  surveiller  sans  trop  de  peine  les  gens  qu'ils 
laissaient  chargés  de  leurs  affaires  ;  Monaco  et  Turin  étaient  leurs 
autres  centres  principaux  de  rassemblement.  Vers  le  môme 
temps,  Jaubert,  qui  avait  été  l'habile  avocat-conseil  de  Mira- 
beau dans  son  procès  en  séparation,,  devint  procureur-syndic 
d'Aix.  Bientôt,  les  aristocrates  qui  tentaient  de  se  concilier  les 
sympathies  du  populaire  et,  à  plus  forte  raison,  ceux  qui  tenaient 
tête  à  leurs  anciens  vassaux,  cliens  et  serviteurs  révoltés,  subi- 
rent chaque  jour  les  pires  traitemens.  Le  14  juillet  1790,  le 
vieux  marquis  d'Albertas  fut  poignardé  sous  les  yeux  de  sa 
femme,  dans  sa  propriété  de  Gemenos,  pendant  un  banquet  en 
plein  air  qu'il  offrait  à  la  garde  citoyenne.  L'échafaud  était 
dressé  en  permanence  à  Aix  sur  la  place  du  Boulevard.  Les 
imprudences  de  langue  et  de  gestes  d'un  (ol  et  brave  vieux  gen- 
tilhomme, le  chevalier  de  Guiramand,  causaient  une  émeute  ;  on 
mettait  à  sac  le  cercle  Guion,  où,  sous  le  nom  à' Amis  de  tordre 
et  de  la  paix,  se  réunissaient  les  nobles,  les  parlementcdres  et 
les  officiers  du  régiment  Lyonnais;  le  sang  coulait.  L'avocat 


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91G  REVUE  DES  DEUX  MONDKS. 

Pascalis  était  arrêté  avec  M.  de  la  Roquette;  et,  quelque  temps 
après,  la  populace  les  pendait  à  une  corde  de  réverbère.  M.  de 
Guiramand  ne  tardait  pas  à  éprouver  le  même  sort.  Emilie  s'eu 
fut  rejoindre  son  père  à  Nice. 

Tant  que  son  mari  vivait,  elle  pouvait  se  croire  personnelle- 
ment en  sécurité  sous  Tégide  du  nom  de  comtesse  de  Riquelti- 
Mirabeau,  qu'elle  s'enorgueillissait  d'avoir  repris.  Quand  il  fut 
mort,  il  y  avait  de  quoi  tretnbler  entre  une  populace  enhardie 
par  rimpunité  de  toutes  les  profanations  et  une  municipalité  qui 
ne  s'intéressait  que  distraitement  au  vide  de  la  tribune  nationale. 
Au  milieu  de  la  consternation  universelle,  Aix  n'avait  eu  que  des 
accens  criards  et  mesquins.  Un  deuil  public  de  trois  jours  (H,  12, 
13  avril  1791)  avait  bien  été  prescrit;  et  puis,  on  avait  décidé 
Tércction  prochaine  sur  une  des  places  de  la  ville  d'une  statue  du 
Père  de  la  Patrie;  mais  en  même  temps,  la  municipalité  dAix 
s'était  ingéniée  à  ne  pas  faire  les  frais  de  cette  statue;  elle  de- 
mandait à  l'Assemblée  de  les  mettre  au  compte  de  la  Nation. 

Une  année  ne  s'était  pas  écoulée  depuis  la  mort  du  tribun, 
et  la  Révolution,  maîtresse  à  l'intérieur,  avait  dû  faire  face  à  la 
coalition  des  émigrés  avec  les  puissances  étrangères.  li€  consul 
général  de  France  à  Nice  surveillait  les  affidés  du  Ck>mte  d'Artois, 
qui  avait  son  quartier  général  à  Turin.  C'était  M.  Le  Seurre.  Il 
envoyait  à  Paris  les  rapports  les  plus  alarmans  sur  ces  menées. 
Au  printemps  de  1792,  sommée  de  rentrer  à  Aix  sous  peine  d'itt- 
scription  sur  la  liste  des  «^.migres,  de  confiscation  de  ses  biens 
et  de  mise  à  mort  si  elle  était  appréhendée,  Emilie  se  présenta 
devant  ce  consul  général,  munie  du  certificat  suivant  : 

Certifie  moi  soussigné,  chinirgien-major  au  service  de  Sa  Majesté  le  Roi 
de  Sardaigne,  que  M°>«  la  comtesse  de  Riquelti,  de  constitution  délicate  et 
très  sensible,  se  trouve  depuis  environ  six  mois  travaillée  d'une  affectioo 
spasmodiquc  générale,  mais  qui  fait  particulièrement  ses  ravages  à  Yc^ 
tomac,  où  elle  excite  constamment  le  vomissement  des  alimens  les  mievx 
choisis  qu'elle  prend.  Cette  maladie  a  résisté  jusqu'à  ce  jour  aux  remèdes 
les  mieux  indiqués;  et  la  malade  se  trouve  en  conséquence  réduite  à  un  tel 
état  de  faiblesse  qu'il  l'oblige  à  garder  continuellement  le  lit,  et  lui  rtoà 
impossible  de  pouvoir  entreprendre  actuellement  le  -voyage  qu'on  lui  con- 
seille et  qu'elle  désire,  de  repasser  en  France  où  on  ose  espérer  que  la  sa- 
lubrité de  l'air  natal  rendra  les  moyens  curatifs  plus  efficaces.  Et  pour  être 
telle  la  vérité,  j'ai  signé  le  présent,  pour  lui  servir  et  valoir  ce  que  de 
raison.  —  Nice,  le  9  avril  1792. 

Signé  :  Boufmui. 
Enregistré  à  Aix  le  13  avnl  1192. 


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LA    COMTESSE    DE   MIRABEAU. 


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AxTi]  1792  !  premier  mois  anniversaire  de  la  mort  de  Mira- 
beau :  Emilie  le  passe  donc  dans  les  afflictions  du  corps  et  de 
l'esprit...  Mais  est-elle  vraiment  si  malade?  Elle  est  enceinte. 
Du  comte  de  Galliffet?  non  point,  M.  de  Galliffet  avait  émigré, 
non  à  Nice,  mais  à  Turin  et,  de  là,  à  Livourne,  où  il  n'était 
occupé,  sans  doute,  que  des  nègres  de  Saint-Domingue  qui 
menaçaient  de  changer  cette  colonie,  source  de  ses  immenses 
revenus,  en  un  champ  de  ruines,  de  massacres  et  d'incendies.  Il 
aurait  bientôt  à  gagner  sa  ne  et  celle  des  siens,  comme  maître 
h  danser  ;  et  en  peu  de  temps,  il  apprendrait  à  pratiquer  l'éco- 
nomie avec  tout  Texcès  qu'il  apportait  naguère  dans  sa  dépense. 
Laissons  Emilie  nous  dire  elle-même  le  nom  de  son  nouvel 
amant  et  nous  mettre  au  fait  de  sa  situation  niisérable,  que  son 
père  lui  défendait  de  régulariser  par  un  mariage.  Devant  cette 
opposition  irréductible,  Emilie  avait  prié  Tévêque  de  Nice  de 
consentir  à  un  mariage  secret  ;  mais  ce  prélat,  fort  attaché  à  son 
temporel,  avait  refusé;  et  il  avait  exposé  les  motifs  peu  évangé- 
liques  de  ce  refus  avec  une  candeur  si  inconsciente  qu'on  aimera 
mieux  en  sourire  que  s'en  offusquer;  et  d'ailleurs,  ils  laissaient 
il  la  pauvre  Emilie  la  ressource  d'en  appeler  à  la  bonté  du  roi 
de  Sardaigne,  Victor-Amédée  III.  Elle  lui  adressa  en  effet  cette 
supplique  : 

La  dame  comtesse  Riquetti,  veuve  Mirabeau,  libre  et  émancipée,  désire 
épouser  le  comte  Foucard  de  la  Roque  fils,  lieutenant  dans  le  régiment  de 
Nice,  tant  pour  mettre  à  couvert  son  honneur  que  pour  assurer  un  état  au 
gage  de  leur  amour  qu'une  grossesse  très  avancée  leur  promet.  Les  tenta^ 
tives  auprès  de  son  père  pour  obtenir  son  consentement  lui  ayant  fait  con- 
naître que  des  démarches  ultérieures  ne  lui  attireraient  que  son  indigna- 
tion qu'elle  redoute  plus  que  la  mort,  elle  a  ouvert  son  cœur  à  Tévêque  de 
Nice,  d'accord  avec  le  comte  de  la  Roque  et  sa  famille,  en  le  priant  avec 
les  plus  vives  instances  de  lui  accorder  la  permission  de  contracter  un 
mariage  secret  qui,  dans  la  malheureuse  position  où  elle  se  trouve,  est 
Tunique  remède  à  ses  maux.  L'évêque  de  Nice  reconnaît  qu'à  son  âge  et 
dans  son  état  les  lois  sont  pour  elle,  mais  il  n'ose  acquiescer  à  sa  demande 
par  la  crainte,  dit-il,  d'être  désapprouvé  par  la  Cour.  Dans  cette  situation 
désespérée,  elle  implore  la  clémence  du  Souverain,  elle  dépose  dans  son 
sein  le  secret  de  son  honneur  et  le  supplie  d'ordonner  à  l'évêque  de  Nice 
de  consentir  à  son  mariage  sans  la  participation  de  son  père  ni  d'aucune 
autre  personne  qui  puisse  l'en  instruire,  ce  qui  est  la  grâce  qu'elle  demande 
sur  toutes  choses,  comme  celle  d'où  dépend  peut-être  son  bonheur  et  sa 
▼ie. 

A  l'appui  était  jointe  la  réponse  négative  de  M.  de  Nice  : 

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918  RËYUB  DES  DEUX  MOADES. 

Madame, 

^e  ne  puis  qu'être  vivement  et  profondément  pénétré  de  la  situation  pé- 
nible dans  laquelle  vous  vous  trouvez,  madame,  entre  Testime,  Tamitié  et 
l'engagement  avec  M.  de  la  Roque  et  la  tendresse  et  le  respect  pour  un  père 
qui  ne  respire  que  pour  vous  et  auquel  vous  devez  tout.  J'ai  fait  les  plus 
exactes  réflexions,  comme  llmportance  de  l'affaire  Fexige,  sur  cette  impo- 
sante alternative  pour  me  décider  sur  le  parti  que  je  deTsis  suivre.  D'un 
e/^té,  il  semble  y  avoir  les  lois  de  la  justice,  de  la  conscience  et  de  lliou- 
neur,  de  l'autre,  les  lois  de  l'honnêteté  la  plus  délicate  :  mais,  toutes  ré- 
flexions faites,  je  vois  clairement  que  la  loi  de  la  conscience  est  pour  M.  de 
la  Roque,  qui  no  pourrait  refuser  de  vous  épouser,  madame,  si  vous  le 
demandez;  mais  si  par  des  raisans  justes  vous  jugez  à  propos  de  refuser  le 
mariage  ou  de  le  retarder,  ni  Tun  ni  l'autre  manquent  à  la  loi  de  la  religion, 
de  la  justice  et  de  l'honneur. 

De  l'autre  côté,  il  est  bien  reconnu  que  vous  manquerez  à  la  loi  de 
l'honnêteté  la  plus  rigoureuse  envers  M.  le  marquis  [de  Marignane],  et  par- 
devant  le  monde  entier,  et  de  ma  part,  s^  je  donnais  les  expéditions  pour 
votre  mariage  en  secret,  il  est  sur  que  je  passerais  auprès  de  cette  ville,  de 
tous  les  Français  et  de  toute  la  voisine  Provence  pour  le  plus  malhonnête, 
impudent  et  le  plus  imbécile  des  évêques,  et  je  perdrais  parfaitement  cette 
confiance  que  le  diocèse  a  envers  moi,  et  par  les  étroites  relations  que 
M.  le  marquis  a  avec  la  maison  d'Artois  qui  se  trouve  à  Turin,  je  ferais  moi- 
même  la  plus  mauvaise  et  indigne  figure  auprès  de  la  même  maison  et  de 
la  Cour  de  notre  souverain,  d'autant  plus  que  je  ne  pourrais  pas  même  ma- 
nifester la  seule  raison  qui  me  justifierait  à  quelque  égard.  Vous  pouves 
bien  imaginer,  madame,  que  je  n'ai  d'autre  partage  en  ce  monde  que  ma 
réputation,  mon  honneur  et  mon  devoir,  et,  en  soutenant  un  emploi  pablic, 
je  dois  en  être  fort  jaloux. 

Je  ne  dois  plus  rien  ajouter,  parce  qpie  vous  avez  de  l'esprit,  des  senti- 
mens  pour  voir  toute  l'étendue,  la  délicatesse  et  les  suites  de  cette  affaire, 
et  vous  m'en  avez  donné  des  marques  dans  les  dernières  lignes  de  votre 
lettre  très  obligeante. 

Daignez,  madame,  d'agréer  les  assurances  du  profond  respect  avec  lequd 
j'ai  l'honneur  d"ôtre,  madame, 

Votre  très  humble  et  très  obéissant  serviteur, 

CuARLEs-EuGfcNK,  évêquo  de  Nice. 
Nice,  ce  6  mars  1792. 

Les  Poucard  de  la  Roque  s'appelaient  plus  exactement  Footf- 
didella  Rocca-sparviera.  Spirito  Francesco  Focardi  avait  obteBii, 
le  6  octobre  1772,  le  fief  de  Rocca-sparviera  ;  il  en  avait  reçu  l'in- 
vestiture, le  9  janvier  1773  ;  à  cette  date  remontaient  donc'  les  ori- 
gines nobles  de  Tépoux  d^Émilie.  Aussi  M.  de  Marignane,  qui 
avait  tous  ses  quartiers  sans  dérogeance,  déclarait-il  «  avec  les 


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LA   COMTESSE   DE   MIRABEAU.  '919 

expressions  les  plus  fortes  »  que,  sa  fille  étant  l'unique  héritière 
de  tous  les  biens,  fiefs  et  titres  de  son  antique  maison,  il  aimerait 
mieux  la  voir  donner  le  jour  à  un  bâtard  qu'épouser  hbrs  de 
France  un  comte  aussi  récent.  Mais  les  conseillers  du  roi  de 
Sardaigne  se  montrèrent  favorables  à  Tunion  contrariée.  «  Il 
s'agit,  disaient-ils,  de  procurer  à  un  sujet  de  Sa  Majesté,  qui  a 
rhonneur  d'être  à  son  service,  et  à  une  honnête  famille,  un  pa- 
trimoine de  la  rente  annuelle  de  35  000  francs  environ.  »  Cet 
argument  l'emporta.  L'évêque  reçut  l'ordre  de  donner  sa  per- 
mission imo  reluctanie  pâtre.  Ainsi  put  être  célébré  à  Nice,  en 
l'église  cathédrale  de  Sainte-Ré  par  ate,  le  9  juin  1792,  «  le  mariage 
de  l'illustrissime  Honoré-Marie-Joseph  Foucard,  fils  de  l'illus- 
trissime Esprit-François  Foucard,  comte  de  la  Roque,  et  de 
rillustrissime  Emilie  de  Covet  de  Marignane...  »  La  comtesse 

.avait  auparavant,  le  28  avril  1792,  donné  le  jour  à  un  fils. 

Sur  ces  entrefaites,  la  Révolution  redoubla  d'énergie,  Tinter^ 
vention  étrangère  étant  imminente;  et  le  lieutenant  délia  Rocca 
prit  les  armes  contre  la  France.  Les  émigrés  qui  n'étaient  pas 
dans  les  camps  virent  toutes  leurs  ressources  taries.  M.  de  Mari- 
gnane, devenu  besogneux,  se  résigna  à  partager  la  demeure  de 
sa  fille  et  à  avouer  un  gendre  dont  il  tirait  sa  subsistance,  qui 
guerroyait  pour  le  rétablir,  lui  et  ses  pareils,  dans  ses  privilèges 

.  et  ses  biens,  et  qui  allait  recevoir  plusieurs  blessures  des  plus 
graves  au  cours  de  cette  tourmente  de  cinq  années.  Ce  qui  ne 
contribua  pas  peu  à  consolider  ce  rapprochement  fut  une  maladie 
qui  mit  Emilie  au  bord  du  tombeau  et  qui  ^a  retint  dans  son 
lit  ou  à  la  chambre  durant  dix-huit  mois.  A  la  fin  de  1796,  ce 
mariage  tant  réprouvé  sembla  mettre  Emilie,  et  son  père  avec 
elle,  dans  une  situation  privilégiée  par  rapport  aux  autres  émi- 
grés qui  rentraient  en  France.  La  qualité  d'étranger  de  son 
mari  lui  faisant  espérer  qu'elle  revendiquerait  avec  succès  ses 
droits  sur  les  biens  de  M.  de  Marignane^  elle  arriva  à  Lyon  vers 
le  10  novembre. 

Il  était  à  prévoir  que  ses  démarches  la  conduiraient  inces- 
samment à  Paris,  et  que  les  conseils,  l'expérience,  l'appui  de 
M.  du  Saillant  lui  seraient  profitables.  Elle  s'enhardit  à  les  solli- 
citer, à  écrire  à  Caroline  ;  mais  il  était  assez  embarrassant  de  lui 
annoncer  un  aussi  prompt  changement  d'état  civil.  On  devine 
que  son  excellente  mémoire  des  faits  et  de  leurs  circonstances 
de  temps  et  de  lieu  fit  totalement  défaut  à  M"""  délia  Rocca  dans 


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920  REVUE  r^ES   DEUX   MONDES. 


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celte  occasion  ;  d'après  .ses  explications  sommaires  et  vagues, 
Caroline  n'eut  pas  sujet  de  faire  tout  de  suite  des  rapproche- 
mens  de  dates  injurieux  aux  mânes  du  «  grand  Mirabeau.  » 
Quand  elles  en  vinrent  aux  confidences  de  détail,  ces  belles- 
sœurs  avaient  retrouvé  leur  mutuelle  affection  d'antan,  et  Emilie 
avait  eu  le  bonheur  de  reconnaître  par  divers  et  notables  services 
ceux  qu'elle  avait  reçus  des  membres  de  la  famille  du  Saillant 
et  de  leurs  parens  et  amis.  Au  début  de  Tannée  suivante 
(février  1798),  comme  elle  était  de  nouveau  à  Lyon,  Emilie 
apprit  la  mort  presque  soudaine  de  son  second  mari.  Elle  fit 
part  aussitôt  de  ce  nouveau  malheur  à  Caroline  du  Saillant 
(1«'  ventôse  an  VI). 

Emilie  était  créancière  de  Caroline  pour  une  somme  proba- 
blement assez  forte.  Le  marquis  de  Mirabeau  n'avait  laissé  à  ses 
enfans  qu'une  succession  onéreuse  et  disputée.  Le  meilleur  en 
était  l'hôtel  de  la  rue  de  Seine,  mais  les  deux  tiers  en  étaient 
confisqués  par  la  République  comme  bien  d'émigrés.  Quant  à 
Mirabeau  l'orateur,  on  sait  qu'il  ignorait  en  mourant  l'énormité 
de  son  passif,  et  que  des  legs  qu'il  crut  pouvoir  faire,  presque 
seuls  furent  exécutés  ceux  que  lamitié  généreuse  de  M.  de  la 
Marck  prit  à  sa  charge.  Sa  mémoire,  bientôt  noircie  et  déchirée, 
n'avait  pu  môme  protéger  sa  sœur  aînée  contre  les  persécutions 
terroristes;  Caroline  avait  connu  les  prisons  pendant  cinq  mois, 
et  elle  en  était  sortie  fort  malade.  Son  fils  unique,  institué  par 
Mirabeau  son  légataire  universel,  figurait  sur  la  liste  des  émi- 
grés :  cette  circonstance  avait  frappé  de  nullité  un  testament 
déjà  difficile  à  réaliser.  M"*  du  Saillant  avait  sans  succès  demandé, 
le  29  ventôse  an  III,  «  aux  citoyens  administrateurs  du  dépar- 
tement de  Paris  »  d'être  personnellement  relevée  de  cette  dé- 
chéance. En  somme,  les  prêts  d'Emilie  délia  Rocca  lui  avaient 
été  des  plus  secourables  ;  mais  elle  n'en  pouvait  rien  rembourser, 
Toutefois,  elle  ne  paya  pas  que  de  «  mots  »  Emilie  qui  en  avait 
payé  tant  de  gens  en  1774  et,  sans  doute,  depuis.  Elle  lui  pro- 
posa de  rentrer  à  l'hôtel  Mirabeau,  et  d'y  finir  sa  vie  conuoie  chez 
elle.  M.  de  Marignane,  rentré  àAix,  s'accommodait  bien  d*y  vivre  ^ 
tout  seul.  Emilie  le  quitta  pour  toujours,  ainsi  que  sa  mère  et  ^ 
que  son  fils,  abandonné  à  la  famille  de  la  Roque.  Elle  reprit  son  | 
nom  de  comtesse  de  Mirabeau  et  vint  habiter  le  !•'  floréal  an  M 
avec  Caroline. 

Ce  n'était  pas  un  grossier  désir  de«  rentrer  dans  son  argent  • 


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LA    COMTESSE   DE   B4IRABEAU.  921 

qui  ramenait  Emilie  dans  cette  maison  qu'elle  avait  si  obstiné- 
ment fuie  alors  qpe  sa  conscience,  son  honneur,  sa  gloire,  tout 
l'y  rappelait  ;  ce  n'était  pas  non  plus  le  défaut  d'affections  et  de 
dévouemens  assurés.  Il  semble  d'autre  part  que  cet  asile  était 
le  dernier  qu'elle  eût  dû  choisir,  vaniteuse,  craintive  du  qu'en- 
dira-t-on  etj  en  somme,  peu  généreuse,  comme  nous  l'avons  vue.. 
Circonstance  plus  singulière  :  Emilie  ne  choisissait  pas  pour  se 
rattacher  à  son  premier  mari  un  moment  bien  favorable  à  sa 
mémoire.  Les  cendres  de  Mirabeau,  rejetées  du  Panthéon,  repo- 
saient toujours  dans  la  fosse  commune  du  petit  cimetière  Saint- 
Étienne-du-Mont,  et  son  cercueil  restait  commis  à  la  garde  du 
tenancier  d'un  hôtel  garni,  côte  à  côte  avec  le  cercueil  do 
Marat;  ses  principes,  son  œuvre,  étaient  en  abomination  à  la 
plupart  ;  ce  qu'il  avait  eu  d'honnête,  de  docte,  de  sérieux,  était 
revendiqué  par  ses  anciens  collaborateurs,  avides  de  ressaisir 
sous  une  forme  magnifiée  et  immortelle  la  matière  brute  qp'ils 
lui  avaient  fournie.  Et  bien  mieux,  ou  bien  pis,  tandis  que 
l'homme  d*État,  le  tribun  et  le  pamphlétaire  subissait  cette 
éclipse  et  ces  profanations,  la  satire  de  l'homme  privé  obtenait 
chaque  jour  plus  de  crédit.  P.  Manuel  avait  publié  les  quatre 
volumes  des  Lettres  originales  de  Mirabeau  écrites  du  donjon  de 
Vincennes  à  la  touchante  et  misérable  marquise  de  Monnier. 
Tout  au  long  de  cet  épais  recueil,  Emilie  était  flétrie,  reniée, 
raillée;  et  cette  diffamation  qui  était  universellement  reçue 
comme  véridique,  elle  en  avait  pu  faire  sa  lecture  sans  prendre 
en  haine  Mirabeau  et,  avec  lui,  tous  les  objets  qui  lui  avaient 
appartenu  et  qui  le  rappelaient  !  Elle  l'avait  donc  toujours  aimé; 
elle  l'aimait  donc  toujours  davantage. 

A  n'en  pas  douter,  c'était  bien  par  Teffet  d'un  amour  post- 
hume et  d'un  vif  désir  d'expiation  qu'Emilie  se  trouvait  ramenée 
dans  cet  hôtel  de  la  rue  de  Seine  qu'elle  et  Mirabeau  avaient 
habité  peu  de  temps,  et  jamais  ensemble.  Emilie  venait  y  goûter 
les  seuls  plaisirs  possibles  d'une  vie  manquée  et  finissante  : 
plaisirs  de  s'affliger,  d'épouser  une  ombre,  de  rendre  à  son 
mari  mort  les  devoirs  de  fidélité,  de  dévouement,  de  tendresse, 
qu'elle  avait  le  repentir  de  lui  avoir  refusés  vivant.  Telle  Cornélie, 
après  le  trépas  de  Pompée,  jouissait  de  ses  larmes  et  chérissait 
son  deuil  à  la  place  de  l'époux  disparu;  telle  Emilie  embrassait 
la  mémoire  de  son  héros  et  ne  la  voulait  plus  quitter;  et  elle  res- 
sentait comme   une  offense  personnelle  l'extrême  injustice  de 


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922  REVUE  DES  DEUX  MONDES» 

ropinion  publique  à  Tégard  de  Mirabeau.  Un  témoin  nous  dit  : 
«  On  la  voyait  toujours  occupée  de  son  Mirabeau.  Elle  ne  cessa 
de  s'entourer  de  ses  lettres,  de  ses  portraits,  de  sa  musique  de 
prédilection  qu'elle  chantait  avec  une  voix  et  un  art  encore  admi- 
rables. »  Ce  témoin  était  le  fils  adoptif  de  Mirabeau,  plus  tard 
3on  apologiste  éloquent  et  pieux,  alors  jeune  homme  de  14  à 
16  ans,  Gabriel  Lucas  de  Montigny.  On  l'appelait  Coco,  comme 
on  avait  appelé  Gogo  le  petit  Victor.  Il  avait  été  recueilli  par 
M.  et  M""*  du  Saillant  k  la  mort  de  l'orateur,  dont  il  hérita  tous 
les  papiers  de  famille.  Emilie  poussa  l'afTection  pour  cet  enfant 
étranger  jusqu'à  le  traiter  comme  son  propre  fils  et  à  lui  léguer 
par  testament  toute  la  partie  disponible  de  sa  fortune,  c(  legs 
considérable  qu'un  iriéparable  vice  de  forme  laissa  sans  effet.  » 
El)e  mettait  autant  dé  soin,  sinon  de  libéralité,  à  s'occuper  des 
sept  enfans  survivans  de  sa  bonne  sœur  Caroline,  de  ses  gendres, 
de  ses  petits-enfans  et  de  tout  son  intérieur. 

C'est  ainsi  qu'elle  jouait,  à  rideau  baissé,  sur  le  théâtre  de  ses 
premières  ambitions,  son  dernier  proverbe;  c'est  ainsi  qu'elle 
se  couchait  comme  elle  avait  fait  son  lit.  Ce  vieil  hôtel  Mirabeau 
avait  conservé  intact,  avec  son  luxe  royal,  la  chambre  de  Mar- 
guerite de  Valois  :  Emilie  se  plaisait  à  évoquer  cette  spirituelle 
et  galante  figure,  à  se  comparer  à  elle,  à  ce  que  rapporte  avec 
une  indulgente  délicatesse  Lucas  de  Montigny,  «  non,  certes,  par 
la  beauté  et  les  galanteries,  mais  par  les  vicissitudes  d'une  vie 
pénible  et  des  orages  de  famille,  par  le  périlleux  isolement  d'un 
divorce,  par  le  goût  et  la  pratique  des  arts  et  des  lettres.  »  Il 
ajoute  qu'elle  vécut  ainsi  deux  années,  souvent  mélancolique, 
plus  souvent  gaie,  selon  les  variations  de  sa  santé  assez  mau- 
vaise, et  de  ses  affaires  dont  le  rétablissement  éprouvait  des  dif- 
ficultés... Caroline  du  Saillant  séjournait  alors  le  plus  souvent 
en  Limousin  où  tantôt  la  maladie  et  tantôt  ses  intérêts  la  rete- 
naient. La  dernière  lettre  qu'elle  reçut  d  Emilie  trahissait  la 
détresse  et  la  lassitude  d'une  existence  désormais  consciente  de 
son  inutilité.  Il  s'agissait  pourtant  de  lui  annoncer  un  heureux 
événement,  la  rentrée  à  Paris  de  son  fils  émigré,  le  comte  Victor 
du  Saillant,  à  qui  le  18  Brumaire  avait  rouvert  les  portes  de  la 
patrie  et  rendu  la  liberté  de  résider  auprès  des  siens.  Mais  le 
bonheur  môme  ne  pouvait  plus  émouvoir  Emilie  qu'en  lui  tirant 
des  plaintes.  Elle  écrivait  donc  à  Caroline,  de  Paris,  le  ^7  plu- 
viôse an  Vlll  (16  février  1800)  : 


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LA  C0MTE86B  DE  MIRABEAU.  923 

J  ai  été  malade,  ma  bonne  sœur.  J'ai  eu  du  chagrin  ;  rien  ne  m'a  réussi 
et  mes  peines  sont  empîrées.  A  présent  tous  reconnaissez  bien  la  femme 
qui  se  laisse  abattre,  qui  ne  peut  plus  remuer  ni  pied,  ni  patte,  et  qui 
n'écrit  point  à  sa  sœur,  quoiqu'elle  l'aime  tendrement,  et  qu  elle  soit 
comblée  de  ses  bontés.  A  travers  mes  chagrins  et  cette  espèce  de  mort  mo- 
rale^ je  n'en  ai  pas  moins  senti  Tivement  l'adoucissement  du  sort  de  Victor. 
Votre  absence  dans  cette  circonstance  m'a  fait  une  peine  que  je  ne  puis 
vous  dire;  un  soupir  accompagnait  chaque  démonstration  de  joie...  Si  j'en 
crois  vos  enfans  et  les  promesses  qu'on  leur  a  faites,  je  serai  bientôt  dans 
une  meilleure  position.  Mais  j'ai  appris  au  moins  à  ne  plus  me  flatter,  et  je 
subis  mon  sort  avec  patience  tel  qu'il  est.  Mon  père  se  porte  bien  ;  il  est 
reiFeaa  dans  son  premier  asile.  Puissé-je  un  jour  le  revoir  1  Mon  ûls  est  envi- 
Jtmné  de  cruelles  maladies  qui  attaquent  presque  toutes  les  familles  ;  ce 
n'est  pas  là  une  de  mes  moindres  inquiétudes.  Pardon  de  tous  ces  détails^ 
mais  je  connais,  mon  aimable  sœur,  votre  bonne  et  ancienne  amitié  pour 
moi.  Une  de  mes  plus  douces  espérances  est  de  la  voir  durer  toute  notre 
vie...  Adieu,  ma  bonne  sœar,  aimez-moi  comme  je  vous  aime;  je  vous 
embrasse  de  toute  mon  àme. 

Emilie  avait  obtenu  sa  radiation  provisoire  sur  la  liste  des 
émigrés  de  sou  département  ;  mais  elle  ue  parvenait  pas  à  la 
Tttttdre  définitive.  La  Provence  ne  Tattirait  plus,  et  Paris  n'avait 
^us  à  ses  yeux  son  doux  prestige  d'autrefois.  Elle  avait  perdu 
pour  jamais  son  joli  sourire  continuel,  le  premier  de  ses  charmes 
^t  le  dernier.  De  petits  malaises,  inévitables  affronts  de  Tâge, 
achevaient  de  Tépuiser,  sans  toutefois  la  rendre  maussade.  Tout 
à  coup  surprise  par  une  maladie  aiguë,  elle  mourut,  en  quelques 
iieures,  à  peine  âgée  de  quarante-huit  ans,  le  15  ventôse  an  VUI 
(6  mars  1800),  dans  la  chambre  et  dans  le  lit  môme  de  Mirabeau» 
ce  dont  le  souvenir  lui  inspirait  chaque  jour  des  regrets  plus 
passionnés.  » 

Il  n'est  pas  rare  que  les  êtres  dont  la  présence  nous  a  fait 
souffrir  nous  laissent  inconsolables  de  leur  absence,  de  leur 
mort.  Mais  si  l'on  s'explique  sans  peine  cette  dévotion  au  tribun 
disparu»  il  parait  bien  moins  naturel  (|ue,  pour  satisfaire  aux  exi- 
gences d'un  culte  assez  chimérique,  Emilie  ait  négligé  de  rendj-c 
les  soins  positifs  dus  à  son  vieux  père,  à  sa  mère,  au  fils  unique 
de  son  second  lit,  et  qu'elle  ait  vécu  ses  dernières  années  dans 
l'éloignement  volontaire  de  l'un  et  de  tous  ceux  des  siens  qui 
lui  survécurent.  M.  de  Marignane  mourut  à  Aix  le  22  octo- 
bre 1803,  plus  que  septuagénaire,  et  M"'  de  Marignane,  le  27  dé- 
cembre 1814,  dans  la  même  ville.  Le  fils  d'Emilie,  Charles 
Foucard  de  la  Roque,  a  son  Charles,  »  mourut  à  Marseille  le 


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924     *  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

27  juillet  1806,  âgé  de  treize  ans.  Pourquoi  Emilie  n'eut-elle  pas 
la  constance  de  sacrifier  les  restes  de  sa  vie  stérile  à  Tégoïsme 
du  vieux  marquis,  et  sembla-t-elle  préférer  à  son  propre  enfant 
un  enfant  aimable  et  bien  doué,  mais  dont  Mirabeau  n'était  pas 
même  légalement  le  père  adoptif ?  Pourquoi,  sinon  parce  que, 
rappelée  trop  tard  et  par  une  obsession  maladive  à  la  conscience 
de  ses  devoirs  inaccomplis,  elle  ne  pouvait  supporter  de  vivre 
entre  d€S  parens  et  un  fils  qui  lui  étaient  à  reproche,  en  qui  elle 
voyait  ensemble  la  cause  et  TefTet  de  ses  principales  fautes  de 
conduite.  Elle  quitta  ainsi  le  monde  comme  elle  y  était  entrée, 
comme  elle  s'y  était  soutenue,  en  préférant  des  ombres  flat- 
teuses, mais  décevantes,  à  des  réalités  pénibles,  mais  honorables 
ou  glorieuses. 

En  1780,  prenant  lui-môme  ses  illusions  pour  des  certitudes, 
le  marquis  de  Mirabeau  envisageait  avec  optimisme  Favenir  de 
sa  bru  et  de  son  fils;  il  les  voyait  bientôt  réconciliés,  multipliant 
les  rejetons  mâles  de  la  race  ;  et  il  écrivait  à  son  frère  :  «  J'ai 
toujours  pensé  que  cet  assemblage  bizarre  était,  au  fond,  ce 
qu'il  fallait  à  l'un  et  à  l'autre.  A  elle,  il  lui  faut  des  odeurs  fortes, 
des  mauvais  ragoûts,  parfois  des  passe-temps  de  singe  ;  à  lui  du 
piquanf,  du  caprice,  de  la  résistance  souple  ;  ils  sont  à  peu  près 
faits  l'un  pour  l'autre.  »  Mirabeau  voyait  là-dessus  moins  super- 
ficiellement que  son  père,  à  la  même  époque  ;  et  il  a  rendu,  selon 
nous,  pleine  et  exacte  justice  à  Emilie,  dans  cette  phrase  :  <<  Ni 
l'âme  forte,  ni  l'esprit  élevé,  mais  née  pour  être  raisonnable, 
elle  l'aurait  été,  si  je  n'eusse  pas  été  très  fol  et  d'une  volée 
trop  haute  et  trop  inégale  pour  elle...  » 

Dauphin  Meunier. 


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REVUE  DRAMATIQUE 


CoMéDiE-pRANÇAisE  i  Élcctre,  tragédie  en  deux  parties,  en  vers,  adaptée  de 
Sophocle,  par  M.  Alfred  Poizat.  —  Théatrb-Antoine  :  Anna  Karénine, 
pièce  en  cinq  actes  et  sept  tableaux,  d'après  le  roman  de  Tolstoï,  par 
M.  Edmond  Guiraud.  —  Théâtre  Sarah-Bkrnhardt  :  Les  Bo liions,  pièce  en 
quatre  actes,  en  vers,  par  M.  Miguel  Zamacoïs.  —  Athénée  :  Sa  sœar, 
comédie  en  trois  actes,  par  M.  Tristan  Bernard. 

Le  moulage  pris  sur  une  statue  antique  par  un  bon  praticien  ne 
nous  laisse  pas  indifférens.  Ce  n'est  qu'une  copie,  celle  d'une  œuvre 
détachée  de  Tensemble  dont  elle  faisait  partie,  enlevée  à  la  place 
où  elle  devait  figurer,  transportée  dans  une  atmosphère  et  dans  un 
milieu  pour  lequel  elle  n'était  pas  faite.  Mais  il  suffit  que  les  lignes 
essentielles  du  chef-d'œuvre  aient  subsisté  :  nous  en  recevons  encore 
une  grande  impression.  Il  en  est  ainsi  pour  ces  adaptations  de  tragé- 
dies grecques,  que  la  Comédie-Française  considère  ajuste  titre  comme 
faisant  partie  de  son  répertoire.  Celles  qu'on  nous  donne  aujourd'hui 
sont  aussi  fidèles  qu'il  est  possible,  et  très  près  d'être  de  véritables 
traductions.  Nous  portons  en  toutes  choses  le  môme  souci  d'exacti- 
tude. Nous  ne  sommes  plus  du  tout  d'avis  qu'il  faille  jeter  des  fleurs 
sur  les  colosses  de  l'antiquité,  et,  par  exemple,  pour  nous  rendre 
Electre  plus  sympathique,  nouer  une  intrigue  d'amour  entre  elle  et  le 
fils  d'Égisthe.  C'est  à  peine  si  l'adaptateur  se  permet,  ici  ou  là,  d'éla- 
guer quelques  détails,  de  supprimer  quelques  traits  qui  sembleraient 
obscurs  :  tout  son  efiTort  est  de  rendre  exactement  le  caractère,  la 
physionomie,  la  saveur  de  la  pièce  antique.  Il  veut  être  fondé  à  nous 
dire  :  «  Applaudissez,  Athéniens,  c'est  du  Sophocle!  »  Nous  lui 
savons  gré  de  cette  discrétion  et  de  cette  piété.  Ce  mérite  est  excel- 
lemment celui  de  V Electre  que  vient  de  faire  jouer  M.  Alfred  Poizat. 
L^autour  a  suivi  pas  à  pas  son  modèle.  Il  a  prêté  aux  perâonnages  do 


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926 


RËyU£   DES   DEUX   MONDES. 


Sophocle  on  langage  aisé  et  noble.  Ses  vers  ne  sont  pas  gâtés  par 
le  lyrisme  à  outrance  que  nous  devons  aux  romantiques  et  qui  serait 
ici  deux  fois  une  faute  de  goût.  Ils  sont  faciles,  colorés  sans  sur- 
charge et  sans  empâtement;  quelques-uns  sont  remarquables  d*éclat 
ou  d*harmotiiev  On  ne  pouvait  mieux  présenter  à  des  spectateurs 
modernes  la  pièce  du  vieux  tragique.  Et  le  fait  est  que  ceux-ci 
l'ont  acclamée. 

Car  il  ne  suffit  pas  de  dire  qu'on  Ta  écoutée  sans  ennui.  Et,  à  ce 
propos,  comment  ne  pas  noter  l'espèce  de  déni  de  justice  dont  les 
mieux  intentionnés  d'entre  les  critiques  se  rendent  coupables  en  pa- 
reille matière?  Chaque  fois  qu'ils  rédigent  le  bulletin  d'une  de  ces  re- 
présentations d'oeuvres  anciennes,  ils  cherchent  consciencieusement 
dans  leur  vocabulaire  tous  les  synonymes  au  mot:  respect.  Ils  portent 
témoignage  pour  les  égards  avec  lesquels  un  public  qui  sait  vivre 
accueille  ces  vénérables  survivans  d'espèces  disparues. On  dirait, aies 
entendre^  que  ce  public  prête  une  attention  de  bienséance  à  ces 
propos  d'ancêtres  qui  ne  peuvent  plus  nous  toucher.  Cela  est  si  loin 
de  nousl  Les  conditions  de  vie,  les  façons  de  penser,  les  procédés 
de  l'art,  tout  a  tellement  changé  I  Nous  pouvons  encore  admirer  ces 
œuvres  consacrées,  mais  le  moyen  d'en  être  émus?...  Ce  système 
d'appréciation  est  des  plus  faux.  Le  plaisir  que  nous  a  causé  la 
représentation  à' Electre  n'a  pas  été  essentiellement  diiîérent  de  celui 
que  nous  procure  une  pièce  moderne.  Nous  avons  été  pris  par  les 
entrailles.  Nous  nous  sommes  associés  aux  sentimens  qu'éprouvent 
les  personnages,  nous  avons  partagé  leurs  inquiétudes,  nous  nous 
sommes  désolés  ou  réjouis  avec  eux.  Un  exemple  le  prouvera  sura- 
bondamment. Le  point  central  de  l'action  est  id  la  «  reconnaissance  • 
d'Electre  et  d'Oreste.  Electre,  —  depuis  si  longtemps  I  —  prépare  un 
vengeur  à  son  père.  Elle  fait  élever  au  loin  Oreste,  entretient  avec  lui 
une  secrète  correspondance  :  tout  doit  aboutir  à  l'instant  où  le  frère 
et  la  sœur  enfin  réunis  pourront  combiner  leurs  efforts  et  accomplir 
l'œuvre  longuement  méditée.  Cette  reconnaissance,  si  attendue  et 
prévue  qu'elle  pût  être,  a  remué  la  salle  tout  entière  ;  à  l'angoisse  a 
succédé  la  satisfaction  ;  un  frisson  de  contentement  a  couru  parmi 
nous;  les  applaudissemens  ont  éclaté  avec  une  belle  spontanéité. 
Avouons  donc  que  ces  vieux  chefs-d'œuvre  n'ont  pas  cessé  de 
nous  causer  le  plaisir  même  que  nous  demandons  au  théâtre;  écar- 
tons cette  prévention  admirative  qui  les  relègue  dans  des  sphères 
supérieures  et  inaccessibles  I  Pensons  moins  à  les  respecter  et  lais- 
sons-nous aller  plus  librement  à  les  chérir  1  Leur  action  directe  sur  un 


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REVUE  DRAMATIQUE.  927 

public  d'aujourd'hui  est  un  fait  :  il  n'est  pas  sans  intérêt  de  l'expliquer 
et  d'en  indiquer  les  causes. 

Electre  peut  d'autant  mieux  nous  servir  d'exemple  qu'elle  n'est 
pas,  dans  le  répertoire  antique,  l'une  des  pièces  les  mieux  appropriées  à 
notre  goût  moderne.  Elle  n'a,  pour  nous  plaire,  ni  l'énormité  du  drame 
eschyléen,  ni  le  romanesque  du  ihé&tre  d'Euripide.  EUe  n'est  même 
pas,  entre  les  pièces  de  Sophocle,  celle  que  nous  préférons.  On  n'y 
trouve  pas  cette  progression  dans  l'horreur  qui  fait  pour  nous  le  succès 
û'Œdipe-Roi,  On  n'y  rencontre  pas,  comme  dans  Antigone  ou  dans 
Œdipe  à  Colone,  une  de  ces  touchantes  figures  qui  restent  pour  nous 
la  personnification  de  la  piété  filiale  et  de  l'esprit  de  sacrifice.  Au 
contraire,  le  rôle  d'une  Electre,  d'un  Oreste  est  pour  révolter  notre 
conscience.  Oreste,  revenu  à  Argos  pour  commettre  un  parricide,  n'a 
pas  un  instant  d'hésitation,  pas  un  scrupule,  pas  un  frémissement. 
Souvenons-nous   d'Hamlet!  Placé  dans  une  situation  analogue,  le 
héros  shakspearien  est  aussitôt  en  proie  au  trouble  d'une  conscience 
bouleversée  :  la  face  du  monde  est  pour  lui  changée  ;  il  se  pose  avec 
angoisse  le  problème  de  notre  destinée  ;  il  discute  avec  lui-môme,  il 
ergote  au.  lieu  d'agir,  il  devient  fou.  Souvenons-nous  de  l'Electre 
moderne  qui  s'appelle  Colomba  1  Elle  aussi,  la  jeune  fille  corse,  80 
consacre,  sans  faiblesse  et  sans  remords,  à  son  œuvre  de  vengeance. 
Mais,  sous  chacun  de  ses  gestes  et  dans  chacune  de  ses  paroles,  nous 
devinons  l'ironie  de  l'auteur  qui  se  platt  à  nous  effrayer  et  à  nous 
scandaliser;  l'impersonnalité  de  Mérimée  n'est  qu'apparente:  à  vrai 
dire,  il  souligne  le  caractère  atroce  de  cette  aimable  furie  et  s'amuse, 
en  disciple  docile  de  romantique,  à  fabriquer  un  monstre.  Pas  un  mot 
dans  l'auteur  grec  ne  laisse  soupçonner  qu'il  désapprouve  la  conduite 
de  ses  héros.  C'est  bien  à  l'aventure  de  deux  parricides  que  nous 
allons  nous  intéresser  :  pas  une  atténuation  à  cette  cruauté,  pas  un 
répit  dans  ce  drame  continûment  tendu  et  dur.  Qu'en  dépit  de  notre 
sensibilité,  —  et  chacun  sait  si  nous  sommes  des  personnes  sensibles  I 
—  nous  puissions,  non  seulement  supporter  ces  horreurs,  mais  y 
prêter  une  attention  complaisante,  voilà  quelle  est  ici  la  merveille, 
et  c'est  par  quoi  éclate  la  puissance  de  TOlusion  créée  par  l'art. 

D'abord,  la  pièce  est  admirablement  construite,  et  c'est  un  plaisir, 
celui  même  du  théâtre,  de  voir  une  action  marcher  à  son  terme  avec 
cette  sûreté  infaillible.  Oreste  a  machiné  tout  un  plan  pour  rentrer,  sans 
être  reconnu,  dans  le  palais  de  son  père,  et  tromper  la  vigilance  in- 
quiète de  ses  ennemis.  Ce  plan  va  s'exécuter  devant  nous,  point  par 
point.  Nous  sommes  dans  le  secret  de  la  ruse.  Nous  n'aurons,  à  aucun 


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928  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

moment,  la  gêne  de  Tincertitude,  et  nous  applaudirons  bien  plutôt  au 
succès  progressif  d'un  scénario  dont  chaque  effet  a  été  savamment 
combiné.' Oreste  se  fait  passer  pour  mort,  et  qui  refuserait  d'admirer 
la  fertilité  d'imagination  dont  fait  preuve  le  gouverneur,  en  racon- 
tant un  accident  dont  il  invente  à  mesure  les  détails  tout  à  fait  vrai- 
semblables ?  La  nouvelle  de  cette  mort  présumée  a  pour  résultat  de 
porter  à  l'extrême  la  fureur  enfin  satisfaite  de  Cl3rtemnestre  et  la 
détresse  d'Electre.  Comment  la  jeune  fille  croirait-eUe  encore  à  l'exis- 
tence de  ce  frère  tant  aimé,  quand  elle  tient  dans  ses  mains  l'urne 
pleine  de  ses  cendres?  C'est  ici  la  fameuse  invocation,  un  de  ces 
passages  où  l'art  grec,  à  force  de  simplicité  et  d'émotion  intense, 
atteint  si  aisément  au  sublime.  En  fait,  les  tragiques  grecs  étaient  an 
peu  embarrassés  pour  amener  la  reconnaissance  du  frère  et  de  la 
sœur.  Une  boucle  de  cheveux,  un  signe  extérieur,  une  «  croix  de  ma 
mère,  »  ils  sentaient  bien  que  c'était  là  un  pauvre  moyen.  Mais  nons 
ne  songeons  guère  à  discuter.  Au  point  d'émotion  où  nous  sommes 
arrivés,  nous  n'avons  plus  aucune  envie  de  faire  les  difOciles.  Nons 
admettons  d'autant  plus  volontiers  cette  reconnaissance,  que  noos 
la  souhaitons  de  toutes  nos  forces.  Désormais,  l'aspect  de  la  pièce 
est  changé.  Elle  ne  peut  plus  que  courir  au  dénouement,  à  ce 
double  meurtre,  prévu  depuis  les  premières  scènes,  vers  lequel  nons 
n'avons  cessé  de  nous  acheminer  et  que  la  logique  théâtrale  récla- 
mait. 

Notez  que  Sophocle  écrit  à  une  époque  entièrement  dégagée  de  la 
barbarie  de  mœurs,  que  suppose  la  donnée  de  ces  drames  atroces. 
Mais  il  n'a  pas  le  choix  :  le  sujet  de  ses  pièces  lui  est  imposé.  Lni 
aussi,  il  est  obligé  de  faire  accepter  l'idée  d'un  double  meurtre  à  des 
spectateurs  qui  ne  sont  nullement  sanguinaires.  Pour  cela,  il  a  soin 
de  ne  pas  laisser  leur  esprit  s'égarer.  Pas  un  mot  qui  puisse  leur 
suggérer  un  doute  sur  la  légitimité  de  cette  tuerie  finale.  Personne       i 
dans  la  pièce  qui  ne  considère  ce  meurtre  comme  nécessaire.  Non       i 
seulement  Electre,  Oreste,  le  gouverneur,  l'appellent  de  tous  leurs       I 
vœux  et  y  travaillent  de  tout  leur  effort,  mais  ceux  qui  vont  en  être       | 
victimes  n'ont  pas  douté  un  instant  qu'il  ne  fût  suspendu  sur  lenr 
tête.  Clytemnestre  n'a  pas  osé  se  débarrasser  d'Electre,  parce  qu'elle 
a  pensé  que  ce  nouveau  crime  serait  d'un  mauvais  effet;  mais  elle       l 
la  redoute,  et  elle  tient  Oreste  en  exil.  Égisthe,  dès  qu'il  découvre       | 
le  cadavre  de  sa  complice,  sait  qu'il  n'a  plus  qu'à  mourir.  La  doace       | 
Chrysothémis  elle-même,  si  elle  ne  s'est  pas  jusqu'alors  associée  anx 
projets  de  vengeance  de  sa  sœur,  ce  n'est  pas  du  tout  qu'elle  les  jnge       '{ 


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REVUE   DRAMATIQUE.  929 

impies,  mais  c'est  qu*elle  les  croit  inexécutables  et  ne  se  sent  ni 
assez  de  force,  ni  assez  de  courage  pour  ces  résolutions  extrêmes. 
Nous  nous .  imprégnons,  à  notre  insu,  de  cette  atmosphère.  Nous 
ne  songeons  pas  à  discuter  un  principe  si  universellement  admis. 
Nous  sommes,  pour  un  soir,  les  partisans  de  la  loi  du  talion. 

C'est  encore  une  loi  du  théâtre,  que  nous  nous  y  rangions  toujours 
du  côté  de  ceux,  quels  qu'ils  soient,  qu'on  nous  montre  comme  les 
opprimés  et  les  soufTrans.  Electre  est  le  personnage  sur  qui  le  poète 
a  concentré  notre  attention.  Or  Electre  est  malheureuse.  Elle  souffre 
dans  sa  piété  filiale,  parce  qu'elle  a  été  témoin  de  l'assassinat  de  son 
père  et  que  l'horrible  vision  ne  cesse  de  hanter  sa  mémoire.  Elle 
souffre  dans  sa  conscience  religieuse  et  morale,  parce  qu'elle  sait 
qu'il  y  a  des  devoirs  envers  les  morts,  et  que,  ces  devoirs  n'ayant  pas 
été  remplis,  l'ombre  désolée  d'Agamemnoi?  erre  et  réclame  en  vain 
l'aide  des  vivans.  Elle  souffre  dans  sa  dignité  de  princesse  royale,  car 
eUe  a  sous  les  yeux  le  triomphe  insolent  de  l'usurpateur.  Enfin  elle 
pleure  sur  elle-même,  sur  ses  maux  de  toutes  sortes  et  presque  sur 
sa  détresse  matérielle.  Car  elle  est  réduite  dans  le  palais  de  son  père 
à  une  condition  servile:  elle  a  faim,  elle  a  froid.  Un  moment  vient 
où,  croyant  son  frère  mort,  elle  éprouve  cette  sensation,  unique  en 
horreur,  celle  de  se  sentir  seule  au  monde,  abandonnée  de  tous,  sans 
appui,  sans  espoir.  Toute  notre  pitié  se  déclare  pour  elle  et  nous  applau- 
dirons au  châtiment  de  ses  bourreaux. 

Ajoutez  un  suprême  attrait.  L'étude  du  cœur  humain  nous  appa- 
raît ici  dans  sa  fraîcheur  toute  neuve,  avec  le  charme  incomparable  des 
premières  découvertes.  Dans  le  théâtre  de  Sophocle^  en  effet,  le  fantôme 
de  l'antique  Destin  n'efface  pas  à  tel  point  les  personnages  humains, 
que  nous  ne  puissions  y  reconnaître  les  lois  éternelles  de  notre  con- 
dition. Sophocle  a  relégué  au  second  plan  la  fatalité  :  elle  forme  en 
quelque  sorte  le  décor  et  la  toile  de  fond  ;  le  devant  de  la  scène  est  occupé 
parle  jeu  des  passions  et  des  caractères.  L'amour  coupable,  l'erreur 
sensuelle  est  à  l'origine  de  cet  enchaînement  de  crimes.  Que  Clytem- 
nestre  ne  prétende  pas  être  la  mère  outragée  qui  a  vengé  le  sacrifice 
de  sa  fille,  Iphigénie  ;  ce  n'est  là  qu'an  prétexte  :  sa  passion  adultère 
l'a  rendue  complice  du  meurtre  de  son  mari  I  Electre  n'est  pas  davan- 
tage l'instrument  aveugle  de  la  fatalité.  Au  contraire,  elle  est  pleine- 
ment consciente  de  sa  résolution.  Elle  a  pesé  les  motifs,  elle  a  vu, 
avec  la  clarté  de  l'évidence,  où  est  son  devoir,  et  c'est  pourquoi  elle  y 
marche  d'un  pas  si  ferme,  en  ligne  si  droite.  Elle  est  une  volonté  qui 
agit.  L'unité  de  son  caractère  est  d'ailleurs  faite  d'élémens  complexes. 
TOME  XXX vu.  —  i907.  59 


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^^^fï^J 


930  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Le  poète  y  distingue  différens  mobiles,  la  piété,  mais  aussi  Torgueil, 
la.réflexion,  mais  aussi  la  colère  et  l'emportement.  Si  énergique  qu'elle 
soit,  Electre  a  ses  instans  de  défaillance.  Et  si  rude' qu'elle  nous  appa- 
raisse, elle  est  capable  de  tendresse.  Quand  elle  croit  avoir,  à  jamais, 
perdu  Oreste,  celui  qu'elle  pleure  en  lui  ce  n'est  pas  seulement  le  ven- 
geur disparu,  c'est  aussi  le  frère  qu'elle  s'était  habituée  à  aimer  de 
loin.  Quand  elle  le  retrouve  et  qu'elle  tombe  dans  ses  bras,  pendant 
une  minute  elle  se  souvient  qu'elle  est  femme  et  faite  pour  la  douceur 
des  émotions.  La  psychologie  est  déjà  en  possession  de  son  objet  et 
de  ses  moyens  ;  comme  elle  sait  démêler  chez  un  même  individu  la 
diversité  des  mobiles,  elle  sait  noter  la  différence  irréductible  des 
natures  :  elle  se  plait  à  opposer  Chrysothémis  et  Electre,  pour  montrer 
comment  deux  caractères  didsemblables  se  comportent  en  présence 
d'une  même  situation.  Il  y  aura  toujours,  et  dans  toutes  les  affaires 
humaines,  un  parti  de  la  résistance  et  un  parti  de  Tagenouillement. 
Aussi  bien,  l'opinion  du  vieux  poète,  sur  le  train  des  choses,  n'est  pas 
si  éloignée  do'  la  nôtre.  Chacune  de  nos  fautes  se  continue  par  une 
longue  série  de  conséquences  ;  chacun  de  nos  actes  a  d'infinies  réper- 
cussions; nos  erreurs  en  provoquent  d'autres,  qui  s'enchaînent  d'une 
façon  à  la  fois  inextricable  et  nécessaire  ;  nos  idées,  pour  se  changer  en 
actions,  passent  à  travers  nos  senlimens  et  prennent  la  teinte  de  notre 
caractère...  Ce  tableau  de  la  vie  semblait,  aux  Athéniens  d'il  y  a  vingt- 
quatre  siècles,  peint  d'après  nature;  il  n'a  pas  cessé  aujourd'hui 
d'être  ressemblant. 

Electre  est  présentée  avec  beaucoup  de  goût  à  la  Comédie-Fran- 
çaise, dans  un  décor  d'une  tonalité  délicieuse.  L'interprétation  en  est 
en  partie  satisfaisante.  L'élégant  M.  Albert  Lambert  est  d'une  médio- 
crité correcte  dans  le  rôle  d'Oreste.  Le  consciencieux  M.  Silvain  a  été 
fort  applaudi  pour  la  façon  volontairement  hésitante  dont  il  a  débité 
le  récit  du  gouverneur.  L'intrépide  M""*  Dudlay  a  eu  de  beaux  mo- 
mens  dans  le  rôle  de  Clytemnestre.  La  nonchalante  M"^*  Lara  inter- 
prète avec  une  fâcheuse  mollesse  celui  de  Chrysothémis,  pourtant  si 
gracieux  !  Le  grand  succès  a  été  pour  M"'  Silvain.  C'est  une  Electre 
remarquable  et  discutable.  Elle  apporte  à  la  composition  du  rôle 
beaucoup  de  soin;  elle  y  déploie  de  la  force;  elle  en  déploie  trop;  elle 
exagère  ses  effets.  En  ramenant  certaines  intonations  à  un  diapason 
plus  juste,  en  modérant  le  geste  et  les  attitudes,  M""*  Silvain  donnerait 
à  son  jeu  le  style  et  le  caractère  vraiment  tragique  qui  y  font  parais 
aéfaut.  Et  j'avoue  n'avoir  presque  rien  entendu  de  la  partie  lyrique 
chantonnée  sur  un  vague  «  trémolo  à  l'orchestre.  » 


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REVUE  DRAMATIQUE.  931 

On  jotie  en  ce  moment  au  Théâtre-Antoine  une  pièce  intitulée 
Anna  Karénine  et  dont  les  personnages  portent  en  effet  des  noms 
empruntés  à  un  fameux  roman  de  Tolstoï.  C*est  un  bon  mélodrame, 
€t  même  je  n'en  connais  guère  qui  se  conforment  plus  exactement  à 
la  poétique  du  genre. 

Dans  une  série  de  tableaux,  dont  la  succession  n'était  pas  néces- 
saire, des  personnages,  qui  nous  restent  totalement  inconnus,  passent 
par  des  émotions  violentes,  cependant  que  le  sort  frappe  sur  eux,  à 
coups  précipités  et  surtout  redoublés.  C'est  d'abord  une  fête  intime  : 
un  bridant  officier,  Wronsky,  rencontre  une  jeune  femme,  Anna  Karé- 
nine ;  et  nous  voyons  qu'U  est  tout  de  suite  très  ému  et  qu^il  brûlé 
d'abandonner  pour  elle  sa  fiancée.  —  Le  second  tableau,  celui  des 
courses,  vaut  uniquement  par  la  mise  en  scène.  Des  personnes  mon- 
tées sur  des  chaises  suivent  les  péripéties  de  la  course,  et,  par  nne 
ndmique  expressive,  nous  en  traduisent  les  émotions.  C'est  M.  Gémier, 
à  moins  que  ce  ne  soit  M.  Antoine^  qui  a  porté  à  la  perfection  cet  ait 
de  gesticuler  en  scène.  Il  n'est  pas  sans  valeur,  mais  il  a  plus  de  rap- 
port avec  la  figuration,  la  pantomime  ou  le  ballet,  qu'avec  la  littéra- 
ture. A  peine  est-ce  si,  parmi  tant  de  vociférations,  nous  distinguons 
quelques  propos  suivis  :  entre  autres,  une  déclaration  de  Wronsky  à 
Anna  Karénine,  qui  lutte  encore  et  voudrait  nier  qu'elle  aime.  Mais 
au  moment  où  Wronsky  tombe  sur  la  piste,  un  de  ces  cris  lui  échappe, 
dont  un  mari  lui-même,  fût-il  ministre  d'Ëtat,  ne  saurait  méconnaître 
la  signification.  —  Une  scène  d'explications  est  devenue  nécessaire 
entre  Karénine  et  sa  femme.  Elle  a  lieu  ;  nous  aurions  môme  apprécié 
certaines  parties  de  dialogue  qui  ne  manquent  ni  de  vigueur  ni  de 
sobriété,  si  l'effet  n'en  avait  été  modifié  par  l'emploi  de  deux  «  trucs,  » 
où  triomphe  l'invention  du  bon  faiseur  de  mélodrame.  D'abord  le  truc 
du  télégramme.  On  apporte  à  Karénine  un  télégramme,  et  cet  homme 
ingénieux  feint  d'y  lire  la  nouvelle  de  la  mort  de  Wronsky.  Par 
malheur,  la  dépêche  tombe  entre  les  mains  d'Anna  qui  peut  en  lire  le 
véritable  texte  ;  il  y  est  dit,  au  contraire,  que  Wronsky,  remis  de  sa 
chute,  se  porte  conmie  un  charme.  Anna,  devant  cette  preuve  de 
duplicité,  en  conçoit  pour  son  mari  un  profond  mépris.  Elle  se 
résout  aussitôt  à  quitter  le  domicile  conjugal.  Mais  alors,  nouvelle 
ruse  de  ce  Karénine  qui  a  décidément  plus  d'un  tour  dans  son  sac. 
n  fait  intervenir  leur  enfant,  le  petit  Serge,  qui,  par  la  fenêtre 
ouverte,  appelle  :  «  Maman!  maman I  »  L'épouse  irritée  pouvait 
partir;  la  mère  attendrie  ne  le  peut  pas.  —  Tout  de  même,  et  à  la 
suite  d'événemens  que  nous  ignorons,  Anna  est  partie,  puisque  nous 


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932  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  trouvons,  au.  tableau  suivant,  installée  à  Venise  avec  Wronsky. 
EUe  ne  s'y  amuse  guère  et  son  amant  s'y  ennuie  tout  de  bon.  — 
Donc  ils  reviennent  à  Saint-Pétersbourg.  Anna  est  torturée  d'un  désir, 
celui  de  revoir  son  enfant.  Elle  le  reverra ,  et  tout  un  tableau  sera 
consacré  à  une  sorte  de  pantomime  sentimentale.  L'acte  suivant  nous 
transporte  à  la  campagne.  Nous  constatons  que  peu  à  peu  Wronsky 
est  devenu  indifférent,  qu'il  se  détache  de  sa  maîtresse,  que  pour 
celle-ci  la  vie  se  fait  chaque  jour  plus  insupportable.  Nous  apprenons 
aussi  que  la  terrasse  de  la  maison  donne  sur  la  voie  du  chemin  de 
fer.  Et  nous  avons  assez  la  pratique  du  théâtre,  pour  ne  pas  ignorer 
qu'un  auteur  dramatique,  lorsqu'il  loge  ses  personnages  tout  près 
d'une  voie  de  chemin  de  fer,  a  sans  doute  pour  cela  de  bonnes  raisons. 
—  C'est  pourquoi,  lorsque,  au  dernier  tableau,  Anna  se  jette  sous  les 
roues  du  train  en  marche,  nous  frissonnons  sans  doute,  mais  nous  ne 
sommes  pas  étonnés  oulre  mesure,  et  il  nous  reste  assez  de  liberté 
d'esprit  pour  remarquer  que  ce  truc  est  supérieurement  réglé. 

Cependant  une  inquiétude  naît  et  grandit  en  nous.  Une  amoureuse 
quelconque,  un  amant  bellâtre,  un  mari  lîroquemitaine,  les  apitoie- 
mens  d'une  mère  sur  son  enfant  et  d'un  enfant  sur  sa  mère,  un  suicide 
de  fait-divers,  se  peut-il  que  ce  soit  là  cette  Anna  Karénine,  en  qui 
nous  étions  habitués  à  voir  un  des  chefs-d'œuvre  du  roman  con- 
temporain? Se  peut-il  que  le  livre  contint  cette  quintessence  de 
banalité,  et  comment  avons-nous  pu  être  dupes  de  la  comédie  qui 
se  joue  entre  ces  fantoches?  Nous  reprenons  les  deux  volumes  de 
texte  compact,  nous  relisons  lentement,  comme  il  convient,  les 
pages  toutes  chargées  de  menus  détails  et  de  traits  qui  semblent 
d'abord  insigniOans.  Peu  à  peu  le  charme  opère,  nous  rentrons  dans 
ce  milieu  dont  nous  arrivons  bientôt  à  faire  partie,  nous  renouons 
connaissance  avec  ces  êtres  que  nous  sentons,  en  dépit  des  différences 
de  race,  si  semblables  à  nous-mêmes,  et  avec  qui  nous  sommes  de 
plain-pied.  Nous  admirons  cette  exaclltude  dans  l'imitation  de  la  vie, 
cette  fidélité  à  observer  le  système  de  dépendances  entre  plusieurs 
événemens  qui  est  la  loi  môme  de  notre  existence  sociale.  Nous  nous 
réjouissons  que  le  romancier  ait  tenu  compte  de  la  lente  évolution 
que  supposent  ceux  mêmes  de  nos  sentimens  dont  l'éclosion  nous 
semble  foudroyante.  Les  épisodes  de  cette  histoire  de  passion  ne  se 
succèdent  pas  rapides  et  pressés  comme  les  coups  de  tonnerre  dans 
un  jour  d'orage.  Mais  du  temps  s'écoule;  des  situations  se  prolongent; 
il  y  a  place  pour  des  accalmies,  pour  des  instans  de  répit,  où  l'on  dirait 
que  la  destinée  essaie  de  désarmer  et  qu'elle  voudrait  nous  pardonner. 


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REVUE   DRAMÀTIQUB.  933 

Parmi  les  acteurs  principaux  du  drame,  aucun  dont  le  caractère 
ait  été  tracé  d^avance  d'après  une  convention  et  une  formule  ne  varie- 
tur.  Anna  Karénine  n'est  pas  plus  la  femme  incomprise  du  roman 
romantique,  qu'elle  n'est  la  malade  du  loman  naturaliste.  Elle  avait 
une  nature  d'honnête  femme.  Mais,  pour  son  malheur,  une  grande 
passion,  une  de  ces  passions  dont,  au  dire  d'Alexandre  Dumas  fils, 
il  n'y  a  pas  un  exemple  sur  dix  mille  cas,  a  fondu  sur  elle.  Nous 
l'avons  vue  se  débattre  contre  une  force  supérieure,  et  subir  l 'en- 
vahissement qui  l'a  paralysée.  Wronsky  n'est  pas  seulement,  quoi- 
qu'il le  soit  dans  une  certaine  mesure,  le  séducteur  irrésistible  et 
le  bourreau  des  cœurs  :  il  fait  à  son  amour  toute  sorte  de  sacrifices. 
Karénine  est  maladroit,  il  est  de  ceux  qui  s'ingénient  à  déplaire  ;  mais 
d'ailleurs  il  est  capable  d'abnégation,  de  générosité,  d'héroïsme.  Sur- 
tout  il  s'en  faut  que  le  dramatique  du  récit  consiste  dans  la  production 
de  certains  incidens  extérieurs.  Il  est  d'une  tout  autre  sorte.  Noire  vie 
intérieure  a  ses  brusques  révélations,  résultant  elles-mêmes  de  tout 
un  travail  qui  s'est  fait  en  nous,  malgré  nous  et  à  notre  insu.  Quand 
nous  prenons  tout  à  coup  conscience  de  ces  modifications  profondes», 
qui  se  sont  accomplies  lentement  et  sûrement,  nous  en  sommes 
effrayés.  Ce  sont  là  de  ces  drames  intimes  qui  passent  de  beaucoup  en 
angoisse  tout  ce  que  peut  enfermer  de  plus  poignant  un  fait  matériel. 
Anna,'  dont  Tàme  est  changée  par  un  sentiment  nouveau,  aperçoit  son 
mari  sur  le  quai  de  la  gare  :  «  Ah  I  mon  Dieu,  se  demande-t-elle,  pour- 
quoi ses  oreilles  sont-elles  devenues  si  longues?  »  Après  des  semaines 
passées  dans  la  fragile  sécurité  d'un  amour  heureux,  tout  à  coup  une 
question,  à  laquelle  mille  nuances  imperceptibles  l'acheminaient,  se 
formule  à  son  esprit,  et,  songeant  à  Wronsky,  elle  s'interroge  :  «  S'il 
allait  ne  plus  m'aimer?  »  Ces  épisodes  de  la  vie  morale  notée  avec  un 
soin  patient  et  minutieux,  donnent  à  ceux  de  la  réalité  extérieure 
leur  vrai  caractère.  Le  suicide  d'Anna  Karénine  n'est  plus  le  fait 
brutal  et  bête,  autour  duquel  s'ameute  la  curiosité  des  badauds  :  il  est 
le  dernier  stade  d'une  évolution  logique  et  il  en  est  le  symbole  con- 
cret. Que  ce  soit  sous  les  roues  d'un  train  de  marchandises  ou  autre- 
ment, nous  savions  qu'Anna  devait  périr  :  ce  n'est  pas  cet  accident 
final,  c'est  tout  ce  qui  l'a  précédé  et  rendu  nécessaire  qui  est  tragique. 
Anna  est  aux  prises  avec  une  situation  sans  issue  :  elle  meurt  de  l'im- 
possibilité de  vivre...  Il  n'y  a  pas  de  roman  moins  romanesque  que 
celui-ci;  il  n'y  en  pas  qui  mérite' davantage  d'être  appelé  une  «  dépo 
sition  de  témoin  sur  la  vie.  » 

On  dira  que  le  roman  de  Tolstoï  reste  lui-môme  ot  n'a  pas  à  souf 


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934  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

frir  du  Toisiaage  d'un  drame  qui  en  est  si  librement  indté.  On  fera 
remarquer  que  Tauteiir  dramatique  a  prévu  l'objection  et  y  a  répondu 
par  avance  :  sa  pièce  est  une  œuvre  nouvelle  plutôt  qu'une  adaptation 
du  roman  russe.  Il  n'en  est  pas  moins  pénible  pour  nous  de  voir  défi* 
ftirer  une  œuvre  qui  a  le  caractère  de  la  chose  achevée.  M.  Edmond 
Ouiraud  esl  certainement  on  homme  de  talent  et  doué  pour  le  théâtre* 
n  ne  devait  pas  être  embairassé  pour  inventer  une  intrigue,  où  il  7 
aurait  eu  une  femme  coupable,  un  mari  odieux  et  ridicule,  an  enfant 
abandonné,  et  qui  se  serait  terminée  par  nn  suicide.  Pourquoi  a-l-il 
éprouvé  le  besoin  de  donner  t  ses  personnages  les  noms  consacré! 
d'Anna,  de  Wronsky  et  de  Karénine  ? 

Arma  Karénine  est  très  honorablement  interprété  par  une  troupe 
ti'ensemble.  M^^  Mégard  réussit  surtout  dans  les  passages  de  pathé- 
tique un  peu  gros.  Il  faut  tarer  hors  de  pair  M.  Oémi^  qui  a  joué 
avec  une  véritable  maîtrise  la  grande  scène  du  second  acte. 

M,  Miguel  Zamacoïs  a  mis  en  vers  et  découpé  en  actes  un  fort  joM 
conte  bleu.  Dans  le  château  de  la  Misère/ où  elle  vit  aux  côtés  de  soa 
père,  vieux  gentilhomme  ruiné  et  berné,  Solange  de  Mautpré  s'ennuie. 
Pour  la  divertir,  on  introduit  auprès  d'elle  des  bouffons.  L'un  d'eux,  le 
bouffon  Jacasse,  spirituel  conmie  un  bossu,  mais  bossu  pour  rire,  est, 
en  fait,  un  jeune  gentUhomme  immensément  riche,  épris  de  Solange 
et  qui  veut  s'en  foire  aimer.  Tout  finit  par  un  mariage.  Cette  histoire 
à  dormir  debout  a  charmé  tous  ceux  qui  l'ont  entendue.  On  a  aimé  le 
pittoresque  d'un  décor  dont  on  ne  sait  s'il  nous  transporte  davantage 
dans  le  temps  de  la  Renaissance  ou  dans  le  royaume  de  la  fantaisie. 
On  a  salué  au  passage,  avec  plaisir,  de  vieilles  connaissances;  on  ft 
souligné  d'applaudissemens  les  rodomontades  du  matamore,  et  de 
rires  ironiques  sa  finale  déconfiture.  On  s'est  diverti  4  des  pantalon- 
nades variées.  Surtout  on  a  goûté  infinimenf  la  musique  de  trèe 
agréables  vers  d'amour.  Et  à  quoi  bon,  par  des  critiques  trop  aiséee, 
gâter  le  plaisir  de  M.  Zamacoïs  et  inquiéter  celui  de  ses  auditeurs? 

JeTOudrais  seulement,  à  ce  propos,  signaler  une  erreur  qui  est  en 
train  de  passer  à  l'état  de  dogme.  Tout  le  monde  est  d'av»  aujour- 
d'hui qu'il  nous  faut  un  théâtre  en  vers.  Le  principe  est  exceDent 
Encore  est-il  bon  de  savoir  ce  qu'on  entend  par  le  «  théâtre  en  vers.» 
Je  crains  que  le  succès  de  Cyrano  de  Bergerac  n'ait  U^oublé  bien  des 
tètes,  nest  convenu  qu'une  pièce  en  vers  doit  nous  faire  rire,  qu'elle 
contiendra  des  épisodes  de  bouffonnerie  et  que  cette  bouffonnerie  sera 
aussi  énorme  que  possible.  Cyrano  avait  un  nez  dont  les  dimensions 


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I^EVUE   DRAMATIQUE.  935 

inspiraient  au  poète. une  tirade  demeurée  fameuse.  Jacasse  a  une 
bosse,  et  il  est  iaévitable  qu'il  en  célèbre  avec  truculence  les  avantagea. 
n  y  avait  un  bravache  dans  les  Romanesques;  nous  avons  un  mata- 
more dans  les  Bouffons,  Et  les  lazzis  ne  s'y  comptent  pas.  Une  pièce 
en  vers  doit  être  sentimentale  ;  il  faut  de  toute  nécessité  qu'un  amour 
pur  y  soupire,  et,  pour  s'exprimer,  appelle  à  son  aide  la  brise  et  le  bleu 
du  ciel.  Cela  est  innocent,  ingénu,  et  à  l'usage  de  la  jeunesse.  Je  sais 
bien  que  la  tradition  est  déjà  ancienne.  Le  romantisme  nous  a  habi- 
tDés  à  considérer  que  les  vers  sont  faits  pour  être  le  langage  magnifique 
oxi  charmant  de  l'absurdité  ;  ils  n'avaient  pourtant  pas  mal  servi  na** 
guère  à  exprimer  les  mouvemens  les  plus  profonds  de  notre  cœur  ou 
las  aspirations  les  plus  hautes  de  notre  âme.  En  faisant  perjdre  au 
thé&tre  en  vers  tout  sérieux,  on  lui  enlève  sa  raison  d'être.  Peu  à  peu 
on  en  vient  à  penser  que  ce  qui  ne  vaut  pas  la  peine  d'être  dit,  on  le 
versifie.  On  estime  qu'il  faut  des  pièces  en  vers...  pour  les  enfans. 
Nous  supplions  les  poètes,  qui  se  sentent  une  vocation  d'auteurs 
dramatiques,  de  ne  pas  se  persuader  qu'une  pièce  en  vers  doive  être 
nécessairement  une  féerie. 

^  M""*  Sarah  Bernhardt  a  été  une  fois  de  plus  adniirable,  dans  le 
rôle  de  Jacasse.  Elle  est  étonnante  de  jeunesse,  de  gr&ce,  d'espièglerie 
et  de  tendresse.  Et  on  se  rend  bien  compte,  en  l'entendant  soupirer  et 
moduler  certains  passages,  qu'elle  est  seule  aujourd'hui  pour  porter 
à  cette  perfection  l'art  de  dire  les  vers.  Elle  est  d'ailleurs,  à  elle  seule, 
toute  la  pièce. 

Avec  la  nouvelle  comédie  de  M.  Tristan  Bernard,  nous  restons  dans 
le  domaine  de  la  fantaisie.  Sa  sœur  appartient  au  cycle  des  pièces  du 
théâtre  de  Madame,  genre  charmant,  qui  d'époque  en  époque  se  re- 
nouvelle, auquel  chaque  période  peut  apporter  sa  note  de  modernité 
et  chaque  auteur  sa  marque  originale.  Gomme  Mademoiselle  Josette  ma 
femme  triomphe  au  Gymnase,  Sa  sœur  fera  les  beaux  soirs  de  l'Athénée. 
Dans  les  deux  cas,  on  nous  fait  assister  au  voyage  extraordinaire  d'une 
ingénue  à  travers  les  excentricités  de  la  vie  contemporaine.  Persuadée 
que  sa  sœur,  Lucie,  est  désespérée  du  départ  de  son  fiancé,  M"*  Jean- 
nine  Lehugon  s'est  juré  de  ramener  l'infidèle  auprès  de  son  aînée. 
Elle  le  disputera  à  Tancienne  maîtresse  qui  sûrement  vient  de  le  re- 
conquérir. Et  la  voilà  donc  à  Trouville,  s'installant  au  milieu  des 
personnes  interlopes  qui  composent  le  meilleur  de  la  société  des 
villes  d'eaux. 

M.  Tristan  Bernard  est,  comme  on  sait,  un  très  fin  humoriste  et  un 


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936  IIËVUB   DES   DEUX   MONDES. 

délicat  observateur  de  nos  mœurs.  Dans  cette  intrigue  innocente  et 
folle,  il  a  fait  tenir  de  jolis  coins  d'analyse  et  de  menues  scènes  d'au- 
jourd'hui. C'est  par  là  que  son  ouvrage,  si  mince  qu'il  soit,  n'est  pas 
indigne  du  nom  de  comédie.  M.  Tristan  Bernard  est,  par  exemple,  un 
peintre  étonnamment  averti  de  cette  maladie  morale  qui  s'appelle  :  la 
timidité.  Une  jeune  fîlle  n'ose  pas  dii*e  à  son  père  qu'an  mariage 
projeté  pour  elle  lui  déplaît,  et  en  arrive  ainsi  jusqu'au  jour  des  fian- 
çailles. Un  jeune  homme  amoureux  n'ose  pas  se  déclarer,  parce  que 
le  son  de  sa  propre  voix  lui  fait  peur.  Une  jeune  fille  n'ose  pas  exprimer 
sa  tendresse  à  sa  sœur,  parce  qu'elle  est  glacée  par  la  timidité  de 
celle-ci.  Et  telle  est  cette  famille  de  timides!  Comme  dans  on  album 
de  croquis,  nous  voyons  défiler  devant  nous  des  silhouettés  enlevées 
d'un  trait  juste  :  parasites,  femmes  de  théâtre,  etc.  On  passe,  par  des 
nuances  imperceptibles,  de  la  fantaisie  à  la  réalité,  et  de  l'invention 
abracadabrante  à  l'observation  juste.  Cela  est  d'un  art  très  délicat.  Sa 
sœur  est  une  très  heureuse  suite  à  l'inénarrable  Triplepatte.  Et  il  faut 
louer  les  auteurs  de  l'Athénée  de  rappeler,  fût-ce  même  à  ceux  de  la 
Comédie-Française,  qu'on  peut  amuser  les  gens  d'aujourd'hui,  sans 
tomber  dans  la  niaiserie  et  dans  la  grossièreté. 

M""  Goldstein  tient  avec  beaucoup  d'agrément  le  rôle  de  l'ingénue. 
M.  Bullier  est  plein  de  rondeur  et  de  bonhomie  sous  les  traits  du  bon 
parasite  Fister.  Toute  la  pièce  est  enlevée  dans  un  joli  mouvement 
de  gaieté  légère. 

René  Duumic. 


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j\îâ 


'  H!  -\4  II, 


REVUES  ÉTRANGÈRES 


UN  NOUVEAU  LIVRE  ANGLAIS 
SUR  CHARLES  DICKENS 


Charles  Uickens,  par  G.  K.  Chesterton,  1  vol.  in-S»;  Londres,  1906. 

Je  me  souviens  qu'un  jour,  '—  il  y  aura  bientôt  une  trentaine 
d'années^  —  ayant  eu  l'occasion  de  rencontrer  un  critique  anglais  des 
plus  considérables,  je  commis  l'imprudence  de  lui  avouer  ma  ten- 
dresse passionnée  pour  les  romans  et  les  contes  de  Dickens;  et  jamais 
je  n'oublierai  avec  quel  mélange  d'étonnement  et  de  compassion  mon 
éminent  interlocuteur  accueillit  cet  aveu.  «  Dickens  !  s'écria-t-il,  vous 
en  êtes  encore  à  parler  sérieusement  de  ce  misérable  bouiïon  !  Sachez 
donc  que  c'est  un  écrivain  sans  idées  et  sans  style,  un  fabricant  gros- 
sier de  romans  d'aventures,  et  qui  n'a  pas  même  la  facile  variété  d'in- 
vention d'un  Alexandre  Dumas  ou  d'un  Eugène  Sue  !  C'est  un  homme 
chez  qui  tout  est  faux,  l'émotion  et  la  raillerie,  la  tragédie  de  la  petite 
Nell  et  la  comédie  de  M.  Pickwick.  Il  n'y  a  pas  un  de  ses  livres  qui 
mérite  d'être  lu;  et,  aussi  bien,  le  moment  approche  où,  en  Angle- 
terre du  moins,  ses  livres  ne  trouveront  plus  personne  pour  les  lire. 
Méprisés  par  les  lettrés  dès  le  premier  jour,  tout  porte  à  croire  que, 
de  plus  en  plus,  ils  vont  cesser  d'amuser  le  gros  public,  qui  commence 
déjà  à  reconnaître  le  mauvais  goût,  l'exagération  affectée,  l'extrême 
pativreté  littéraire  de  ces  caricatures.  Thackeray,  George  Eliot,  voilà 
nos  grands  romanciers,  ceux  que  le  monde  entier  admirera  dans  vingt 
ans,  lorsque  rien  ne  survivra  plus  de  l'œuvre  de  Dickens  ni  de  sa 
renommée  I  » 


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938  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Je  dois  ajouter  que,  à  peu  près  vers  le  même  temps,  d'autres  juge» 
non  moins  considérables  me  prédisaient,  à  peu  près  dans  les  mêmes 
termes,  le  prochain  écroulement  définitif  de  Tœuvre  et  de  la  renom- 
mée de  Mozart.  Mais  les  jugemens  humains,  pour  autorisés  qu*ib 
soient,  restent  sujets  à  Terreur  :  et  le  fait  est  que  la  gloire  de  Dickens, 
tout  comme  celle  de  Mozart,  a  merveilleusement  évité  le  discrédit 
dont  elle  avait  semblé  menacée  aux  en^m'ons  de  Tannée  1880.  Loin  de 
se  détacher  des  romans  de  Dickens,  le  public  anglais  s'est  attaché 
à  eux  si  profondément  que  pas  une  année,  on  peut  le  dire,  ne  se 
passe  plus  désormais,  sans  que  Ton  voie  se  produire  deux  ou  trois 
éditions  nouvelles  de  ces  romans,  et  toutes  reçues  avec  une  faveur 
extraordinaire.  C'est  Dickens  qui  fait  journellement  la  fortune  des 
collections  populaires  à  six  pence,  des  petites  collections  de  poche  sur 
papier  indien,  des  livraisons  illustrées  et  des  tirages  de  luxe  pour  les 
bibliophiles.  En  ce  moment  même,  une  librairie  anglaise  vient  d'en- 
treprendre, avec  un  énorme  succès,  quelque  chose  comme  une  édition 
savante  de  Tœuvre  du  «  misérable  bouffon,  »  une  édition  annotée,  pré- 
cédée d'importantes  préfaces  biographiques  et  critiques,  accompagnée 
de  variantes,  de  fragmens  de  brouillons,  de  passages  supprimés  sur 
les  épreuves,  etc.  Au  théâtre,  pareillement,  les  adaptations  des  récits  de 
Dickens  se  multiplient  ;  et  les  plus  médiocres  trouvent  un  auditoire 
disposé  d'avance  à  les  applaudir.  Mais  surtout  Dickens,  d'année  an 
année,  s'impose  plus  irrésistiblement  à  TadmiratioD  de  ces  lettrés  qui, 
naguère,  s'accordaient  presque  sans  exception  à  le  mépriser.  Tout  ré- 
cemment encore,  une  dizaine  d'ouvrages  ont  paru,  qui  étaient  consa* 
crés  à  la  question  de  savoir  quelle  conclusion  Dickens  aurait  donnée 
ài'un  de  ses  romans,  le  Mystère  d'Edmn  Drood,  si  la  mort  ne  l'avait 
pas  empêché  de  le  terminer.  Une  revue  mensuelle,  The  Dickensian, 
uniquement  renaplie  de  travaux  sur  la  vie  et  Tœuvre  du  romancier, 
ne  cesse  de  se  développer  le  plus  heureusement  du  monde,  à  la  fois 
par  le  nombre  de  ses  abonnés  et  par  la  qualité  de  ses  rédacteurs. 
Le  plus  fameux  des  poètes  anglais  d'à  présent,  M.  Swinbume,  après 
avoir  célébré  tour  à  tour  les  drames  de  Shakspeare,  a  employé  une 
seconde  série  d'articles  à  célébrer,  de  la  même  manière,  les  romans  dé 
Dickens.  Le  chef  de  la  nouvelle  école  des  romanciers  réalistes, 
M.  Georges  Gissing,  a  dévoué  les  dernières  années  de  sa  courte  vie  à 
écrire  un  livre  sur  Tœuvre  de  Dickens  et  a  rééditer  sa  biographie  Ci). 
Et  voici  enfin  que  le  principal  événement  littéraire  de  ces  mois  passés 

(1)  Voyez,  dans  la  Revtie  du  15  novembre  1902,  A  propos  d'une  nouvelle  Inogra- 
phie  de  Dickens. 


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REVUES    ÉTRANGÈRES.  939 

a  été  la  publication,  par  un  des  «  letirés  »  anglais  les  plus  subtils  elles 
plus  raffinés,  M.  Chesterton,  d'un  gros  livre  qui  n'est  ni  une  biogra- 
phie, ni  une  élude  historique  ou  critique,  mais  bien,  proprement,  ce 
qu'on  pourrait  appeler  un  Éloge  de  Dickens  t 

Romancier,  essaf/iste,  critique  dramatique,  M.  Chesterton  est  cer- 
tainement Aujourd'hui  l'un  des  plus  originaux  parmi  les  Jeunes  écri- 
vains anglais.  Peut-être  même  aufait-il  une  tendance  à  exagérer  sa 
crainte,  d'ailleurs  très  légitime,  de  la  banalité  :  et  il  n'y  a  pas  jusqu'à 
son  livre  sur  Dickens  qui,  tout  excellent  qu'il  soit,  ne  nous  laisse  l'im- 
pression d'un  ouvrage  incomplet,  faute  pour  l'auteur  d'avoir  pu  se 
résigner  à  traiter  telles  parties  de  ^n  sujet  où  d'autres  avaient  déjà 
touché  avant  lui.  Mais  son  livre  n'en  est  pas  moins,  et  à  beaucoup 
près  t  le  meilleur  qu'on  ait  écrit  depuis  longtemps  sur  ce  sujet  ;  et 
nulle  part  encore  M.  Chesterton  n'a  tiré  un  aussi  heureux  parti  de 
ses  qualités  natives,  dont  la  plus  précieuse  est,  si  je  ne  me  trompe, 
un  humour  à  la  fois  très  simple  et  très  délicat,  s'appuyanl  sur 
la  plus  droite  et  solide  raison  pour  aboutir  aux  déductions  les  plus 
imprévues.  Sous  une  forme  volontiers  paradoxale,  le  Dickens  de 
M.  Chesterton  ne  nous  apporte  rien  qui  ne  soit  profondément  médité 
et  pesé,  ni  dont  on  ne  soit  forcé  de  reconnaître  la  parfaite  justesse, 
quand  on  a  fini  de  s'étonner  de  l'agréable  fantaisie  de  son  expression. 
C'est  un  livre  que  je  ne  saurais  mieux  comparer,  pour  la  manière 
dont  il  tranche  toutes  lea  questions  qu'il  aborde,  qu'à  l'admirable 
Balzac  de  M.  Brunetière  (i)  :  comme  lui,  il  achève  de  mettre  au  point 
toute  sorte  de  faits  d'histoire  littéraire  qne  personne,  jusqu'ici,  n'avait 
Qncore  nettement  exposés;  comme  lui,  il  consacre  définitivement  la 
gloire  du  grand  romancier  dont  il  indique  le  vrai  rôle  et  les  vrais  mé- 
rites. L'écrivain  anglais  nous  dit,  quelque  part,  «  qu'il  suppose  biea 
qu'aucun  malin  {prig)  ne  survit  plus  qui  ose  encore  nier  la  très  haute 
place  occupée  par  Dickens  dans  la  littérature  de  tous  les  temps  :  » 
mais,  en  tout  cas,  nous  pouvons  être  certains  qu'aucun  «  malin  »  de 
ce  genre,  s'il  en  reste  encore,  ne  survivra  à  la  publication  de  son  livre 
sur  Dickens,  tout  de  même  que  nous  pouvons  être  certains,  après  le 
Balzac  de  M.  Brunetière,  que  jamais  plus  (juelqu'un  ne  se  trouvera 
pour  nier  sérieusement  la  «  très  haute  place  »  occupée,  dans  le  roman 

(i)  Me  permettra-t-on  de  noter,  à  ce  propos,  que  Tédition  anglaise  du  Balzac, 
»  écrit  expressément  pour  cette  édition,  —  vient  enfin  de  paraître»  et  que  tous 
les  critiques,  en  Angleterre  comme  aux  États-Unis,  s'accordent  à  en  proclamer 
Téminente  valeur? 


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940  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

français,  par  Fauteur  du  Curé  de  Fours  et  du  Cousin  Pons,  Balzac  et 
Dickens,  l'heure  de  la  justice  est  décidément  Tenue  pour  ces  deux 
grands  hommes,  dont  chacun  est  peut-être  la  plus  vivante  incar- 
nation de  ce  que  contiennent  de  plus  essentiel  Tesprit  et  le.  cœur  de 
sa  race. 

Avec  sa  pénétration  et  son  ingéniosité  ordinaires,  M.  Chesterton 
nous  explique  quelquçs-uns  des  motifs  de  la  défaveur  témoignée  long- 
temps à  Dickens  par  un  très  grand  nombre  de  lettrés  anglais.  C'est 
que,  d'abor4,  la  génération  «  réaliste  »  d'il  y  a  vingt  ans  a  été  choquée 
du  caractère  excessif,  et  absolument  irréel,  —  ou  plutôt  «  anti-natu- 
raliste, »  —  des  peintures  d'un  écrivain  qui,  avant  tout  et  par-dessus 
tout,  avait  toujours  été  un  poète;  et  lorsque  ensuite  le  goût  esî  re- 
venu aux  poètes,  la  nouvelle  génération  «  symboliste  »  et  «  déca- 
dente »  s'est  choquée  de  ce  que  la  poésie  de  Dickens  avait  de  puis- 
sant, de  joyeux,  de  foncièrement  naturel  et  sain,  tandis  qu'elle 
ne  prenait  plaisir  qu'à  une  poésie  toute  maladive,  tout  artificielle, 
et  toute  désolée.  Mais  aujourd'hui  la  beauté  de  Tart  de  Dickens 
a  triomphé  des  diverses  préventions  élevées  coùtre  elle,  comme  il 
arrive,  à  Londres  même,  par  les  après-midi  d'été,  que  le  soleil  tra- 
verse victorieusement  la  masse  des  brouillards.  Et  nul  obstacle  ne 
l'empêchera  plus  de  briller,  de  charmer  les  yeux,  et  d'échauffer  les 
âmes. 

Malgré  rincertitude  fatale  de  toute  prédiction,  je  n'hésite  pas  à  affirmer 
que  la  place  de  Dickens,  dans  la  littérature  anglaise  du  xix*  siècle,  n'ap- 
paraîtra pas  seulement  très  haute,  mais  absolument  la  plus  haute.  Â  une 
période  donnée  de  la  réputation  de  Dickens,  pendant  qu'il  vivait  encore, 
un  Anglais  de  l'espèce  moyenne  aurait  dit  que  TAngleterre  possédait,  à  ce 
moment,  cinq  ou  six  romanciers  de  valeur  à  peu  près  égale.  11  aurait  mis 
sur  cette  liste  Dickens,  Bulwer  Lytton,  Thackefay,  Charlotte  Brontë,  George 
Eliot,  et  peut-être  y  aurait-il  ajouté  encore  d'autres  noms.  Un  demi-siècle 
a  passé  depuis  lors  ;  et  plusieurs  de  ces  romanciers  sont  descendus  à  un 
i:ang  beaucoup  plus  bas.  Aujourd'hui,  des  lettrés  se  rencontrent  pour  dire 
que,  sur  la  plate-forme  la  plus  haute,  il  ne  reste  plus  que  Thackeray  et 
Dickens  ;  et  quelques-uns  joignent  à  ces  deux  noms  celui  de  Charlotte  Brontê. 
Je  prends  sur  moi  de  prédire  que,  lorsque  plus  d'années  auront  passé,  et 
que  plus  de  triage  aura  été  effectué,  Dickens  dominera  toute  la  littérature 
anglaise  du  xix''  siècle  :  c'est  lui  qui  restera,  seul,  sur  le  plate-forme. 

n  restera  seul  précisément  parce  que  son  œuvre,  n'étant  point 
empruntée  à  la  vie  de  son  temps,  comme  celle  des  plus  célèbres  de  ses 
contemporains,  échappera  à  la  prise  du  temps.  «  Les  auteurs  qui  sont 
condamnés  à  souffrir  du  temps  sont  ceux  qui  ont  soigneusement  ob- 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  941 

serve  et  décrit  tous  les  détails  de  la  mode  qui  les  entourait.  U  n'y  a 
rien  au  monde  d'aussi  fragile  qu'un  fait:  mais  une  imagination,  pourvu 
seulement  qu'elle  soit  vivante  et  belle,  pourra  fort  bien  durer  à  travers 
deux  mille  ans.  Par  exemple,  nous  avons  tous  le  moyen  et  le  désir 
d'imaginer  un  homme  entièrement  sans  peur,  un  héros;  et  ainsi 
l'Achille  d*Homôre  vit  toujours  pour  nous.  Mais  de  la  réalité  d'Achille, 
du  plus  ou  moins  de  possibilité  historique  de  son  existence,  nous  ne 
savons  rien  :  de  telle  sorte  que  nous  ne  pourrions  pas  dire  si  Homère 
a  exagéré  légèrement,  ou  énormément,  ou  s'il  n'a  pas  exagéré  du 
tout  l'activité  personnelle  d'un  capitaine  mycénien  :  l'invention  du 
poète  a  survécu  aux  faits.  Pareillement  i  l'invention  du  person- 
nage de  Podsnap  pourra  fort  bien  survivre  aux  faits  du  commerce 
anglais  :  et  peut-être  personne  ne  saura-t-il  plus  si  Podsnap,  dans  son 
temps,  a  été  possible  ;  mais  on  saura  seulement  qu'il  est  vivant  et 
beau,  et  qu'on  désire  l'imaginer,  tout  de  même  qu'Achille.  » 

Sur  la  «  plate-forme  du  roman  anglais  du  xix*  siècle,  »  Dickens 
restera  seul  parce  que  lui  seul,  parmi  les  romanciers  de  son  siècle, 
a  été  un  «  créateur.  »  Lui  seul  a  fait  des  «  choses  que  personne  autre 
n'aurait  jamais  pu  faire;  »  et  son  œuvre,  suivant  M.  Chesterton,  joint 
encore  au  mérite  de  son  originalité  créatrice  le  double  mérite  d'être 
universelle  et  proprement  anglaise'.  Il  y  a  entre  Dickens  et  Thackeray 
une  différence  analogue  à  celle  que  le  sentiment  national  anglais  a  re- 
connue, depuis  un  siècle,  entre  le  génie  de  Wellington  et  celui  de 
Nelson,  qui  tous  deux  ont  également  contribué  à  la  victoire  de  leur 
patrie,  mais  dont  l'un,  cependant,  le  général,  n'a  été  qu'un  excellent 
chef  d'armée  pareil  à  d'autres  généraux,  allemands  ou  français,  tandis 
que  l'autre,  l'amiral,  «  est  le  symbole  d'un  mode  particulier  d'attaque, 
l'attaque  navale,  qui  est  à  la  fois  universelle  et  pourtant  spécialement 
anglaise.  »  Une  observation  minutieuse  et  fine  de  la  réalité  contem- 
poraine, comme  celle  qui  se  manifeste  dans  l'œuvre  de  Thackeray, 
tel  romancier  français  ou  italien  a  pu  ou  pourrait  l'entreprendre  avec 
un  succès  équivalent  :  mais  Dickens,  tout  en  produisant  une  œuvre 
d'une  portée  et  d'un  intérêt  plus  «  humains  »  que  ses  grands  rivaux, 
a  produit  une  œuvre  que  personne  autre  qu'un  Anglais  ne  pouvait 
produire.  «  Personne  autre  qu'un  Anglais  ne  pouvait  remplir  ses 
livres,  tout  ensemble,  d'une  caricature  frénétique  et  d'une  véritable 
frénésie  de  bonté.  Le  signe  le  plus  décisif  de  la  grandeur,  chez  un 
grand  homme,  est  qu'il  soit  capable  de  faire  pour  le  monde  entier  ce 
que  le  monde  est  hors  d'état  de  faire  pour  soi-même  :  et  c'est,  exac- 
tement, ce  qu'a  fait  Dickens.  » 


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942  REVUE   DBS    D&UX   MONllSo. 

Encqre  ne  suffil-il  pas  de  dire  que  Dickens  a  toiJ^oura  été  profon- 
dément Anglais.  Par  ses  origines,  par  les  cruelles  épreuves  de  son 
«Dfanee  et  de  sa  jeunesse,  par  tout  le  fonds  de  ses  sentimttis  et  de 
ses  idées^  il  était  et  n*a  jamais  eessé  d'ôtre  un  homme  du  peuple.  Ni 
la  fortune  ni  la  gloire  ne  l'ont  empêché  de  rester,  jusqu'au  bout,  en 
communion  intime  avec  Fespèce  innombrable  des  petits  et  def 
pauvres,  dont  il  était  sorti.  Et  c'est  Tàme  entière  du  peuple  anglais  qui 
se  traduit  à.  nous  dans]  son  œuvre.  C'est  d'elle  que  viezrt  cet  amour 
passionné  de  la  vie  qui  en  est  l'un  des  traits  les  plus  saisissans.  Car 
un  tel  amour,  suivant  la  très  ingénieuse  réflexion  de  M.  ChesterUm, 
est  l'attitude  naturelle  et  distinctive  de  l'homme  du  peuple  à  l'égard 
de  la  vie.  «  Certes,  l'on  rencontre,  parmi  les  gens  du  peuple,  des 
êtres  si  misérables  que  l'on  comprendrait  sans  peine  qu'ils  fussent 
pessimistes  :  mais,  en  fait^  ils  ne  le  sont  pas.  Les  pessimistes  sont  des 
aristocrates,  conune  Byron.  Le  pauvre,  l'homme  du  peuple,  ne  s'occupe 
ni  de  condamner  la  vie  ni  de  la  défendre  :  tout  cela  retarderait  pour  lui 
les  rares  instans  où  il  est  admis  à  en  jouir.  H  ne  s'occupe  pas  même 
d'approuver  l'univers  :  il  se  borne  à  en  être  éperdument  aioaoureux. 
Et  cet  optimisme  supérieur  de  Thomme  du  peuple  est  aussi  celui  qui 
anime  l'œuvre  de  Dickens.  » 

Par  là  s'expUque  que  cette  œuvre  ait  des  racines  à  la  fois  aussi 
larges  et  aussi  profondes  :  c'est  qu'elle  exprime,  à  la  fois,  ce  qu'il  y  a 
dans  le  génie  anglais  de  plus  universel  et  de  plus  permanent.  Une  des 
causes  principales.de  sa  puissance,  d'après  M.  Chesterton,  est  «  qu'elle 
proclame  avec  une  énergie  et  un  éclat  tout  à  fait  extraordinaires  les 
choses  les  plus  évidentes  à  l'esprit  commun.  »  Mais  on  doit  se  garder 
de  croire  que  «  commun  »  soit  synonyme  d'inférieur  ou  de  grossier, 
a  La  commumlé  signifie  la  qualité  qui  se  retrouve  dans  le  saint  et 
dans  le  pécheur,  dans  le  philosophe  et  dans  l'illettré  ;  et  c'est  cette 
qualité  que  Dickens  a  perçue  et  développée.  Tout  homme  a  en  soi  une 
certaine  partie  d'âme  qui  aime  les  enfans,  qui  craint  la  mort,  qui  prend 
plaisir  à  la  lumière  du  soleil  :  c'est  cette  partie  commune  de  Tàme  qui 
constitue  l'âme  propre  de  Dickens,  et  qui  permet  à  chacun  de  com* 
prendre  son  art.  » 

Et  tandis  que  les  classes  supérieures  de  la  société  ne  cessent  prànt 
de  changer,  avec  le  cours  des  temps,  le  peuple,  tout  au  long  des 
siècleSt  conserve  en  lui  un  principe  de  vie  à  peu  près  invariable  :  ce 
principe  permanent,  Dickens  l'a  trouvé,  avec  le  reste,  dans  rhéritage 
intellectuel  qu'il  a  reçu  de  sa  race.  Son  œuvre  se  rattache,  plus  direo^ 
tement  que  toute  autre^  au  passé  le  plus  lointain  du  génie  anglais. 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  94^ 

Cest  sur  Dickens  qu'est  descendue  la  véritable  tradition  de  la  «  Joyeuse 
Angleterre,  »  et  non  point  sur  les  pâles  médiévalistes  qui  se  sont  imaginé 
qu'ils  la  ressuscitaient.  Les  préraphaélites,  les  gothidstes,  les  admirateurs  du 
moyen  âge,  avec  leur  subtilité  et  leur  mélancolie,  avaient  Tesprit  de  notre 
temps  présent  :  Dickens,  avec  sa  bouffonnerie  et  son  assurance  intré|)ide, 
avait  l'esprit  de  notre  moyen  âge.  Jusque  dans  ses  attaques  conti^B  le  moyen 
âge,  il  était  beaucoup  plus  médiéval  qu'ils  ne  l'étaient  dans  leuirs  apologies. 
Lui  seul  avait  au  cœur  les  vertus  de  Chaucer,  l'amour  des  grosses  farces,  et 
des  longues  histoires,  et  de  Vale  brune,  et  de  toutes  les  routes  blanches  de 
l'Angleterre...  11  Ta  bien  montré,  par  exemple,  dans  sa  grande  défense  des 
fêtes  de  Noél.  En  combattant  pour  ces  fêtes,  il  combattait  pour  l'ancien  et 
Ténérable  mélange  des  trois  plaisirs  de  manger,  de  boire,  et  de  prier.  Co 
qui  ne  l'empêchait  point  d'avoir,  lui-même,  les  idées  les  plus  enfantines  au 
sujet  du  passé.  Il  se  figurait  le  moyen  âge  comme  n'ayant  consisté  qu'en 
tournois  et  en  chambres  de  torture  ;  et  il  se  figurait  être,  pour  son  compte, 
un  homme  bien  pratique  du  siècle  des  machines,  presque  un  utilitaire.  Mais, 
avec  tout  cela,  il  défendait  la  fête  du  moyen  âge,  qui  était  en  train  de  dis- 
paraître, contre  l'utilitarisme,  qui  était  en  train  d'arriver.  Il  ne  parvenait  à 
voir,  dans  le  moyen  âge,  que  ce  que  celui-ci  avait  eu  de  mauvais  ;  mais  il 
luttait  pour  tout  ce  que  le  moyen  âge  avait  eu  de  bon.  Et  il  était  d'autant 
plus  en  sympathie  avec  la  vigueur  et  la  simplicité  anciennes  qu'il  savait 
seulement  que  ces  choses  étaient  bonnes,  et  ne  savait  pas  qu'elles  fussent 
anciennes.  Il  se  souciait  tout  juste  aussi  peu  du  «  médiévalisme  »  que  s'en 
étaient  souciés  les  gens  du  moyen  âge  ;  mais  il  se  souciait  infiniment,  tout 
A  fait  comme  eux,  dé  la  franche^  jovialité  et  de  la  saine  bonté,  de  tristes 
légendes  sur  de  fidèles  amans  et  d'amusantes  histoires  sur  de  gais  coiùpa- 
gnons.  Il  aurait  été  fort  ennuyé  par  Ruskin  et  Walter  Pater,  si  ces  deux 
savans  hommes  s'étaient  mis  à  lui  expliquer  l'étrange  té  des  tons  de  soleil 
couchant  dans  l'œuvre  de  Lippi  et  de  Botticelli.  11  ne  trouvait  aucun  plaisir 
à  contempler  le  moyen  âge  mourant  :  mais,  de  toute  son  âme,  il  regardait 
le  moyen  âge  vivant,  ce  qui  avait  pu  rester  debout  des  vieilles  coutumes 
et  des  vieilles  croyances;  et  c'est  tout  cela  qu'il  saluait  comme  un  culte 
nouveau. 


Mais  pourquoi  M.  Chesterton  semble- t-il  s'être  fait  une  coquetterie 
de  ne  jamais  nous  dire  expressément  en  quoi  a  surtout  consisté  là 
communion  de  Dickens  avec  le  moyen  âge,  et  avec  Tàme  populaire 
anglaise,  et  aussi  avec  Tàme  populaire  de  tous  les  pays  ?  Il  reconnaît, 
cependant,  que  ce  «  radical  »  a  eu,  en  matière  politique,  des  vues 
absolument  différentes  de  celles  de  tous  les  autres  «  radicaux  »  de  sou 
temps;  que,  «  tout  dogmatique  qu'il  fût,  il  a  toujours  refusé  de  se  lier 
à  aucune  doctrine  ni  à  aucun  parti  ;  »  que  son  «  ardeur  démocratique  » 
ne  Ta  pas  empêché  de  mépriser  et  de  railler  notre  conception  moderne 
de  la  démocratie  ;  et  que,  «  si  nous  le  comparons  aux  autres  hommes 
qui  ont  demandé  les  mêmes  choses  que  lui,  nous  sentons  chez  lui  une 


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*  >rr-  r?»'>r^ 


944  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

absence  extraordinaire  de  respect  pour  les  idées  admises,  un  senti- 
ment merveilleux  d'humanité,  une  pénétration  merveilleuse  de  Téter- 
nelle  faiblesse.  »  n  reconnaît  que,  dans  son  conte  des  Cloches  et  dans 
toute  son  œuvre,  Dickens  est  animé  d'une  haine  furieuse  contre  les 
théories  les  plus  essentielles  de  l'utilitarisme ,  tel  que  l'entendent  les 
politiciens  et  les  économistes;  qu'il  apporte  à  la  défense  du  pauvre  on 
zèle  enflammé,  réclamant  pour  lui  non  seulement  le  droit  de  vivre, 
mais  encore  le  droit  de  jouir  de  la  vie  ;  et  que,  avec  ses  préventions 
Ingénues  contre  le  moyen  âge,  aucun  écrivain  n'a  plus  passionnément 
détesté  «  la  plate  et  mesquine  philosophie  »  qui  tend  de  plus  en  plus 
à  l'écrasement  du  pauvre  par  le  riche,  dans  notre  société  bourgeoise  d'à 
présent.  Non  pas  quç  Tauteur  des  Temps  difficiles  ait  été,  non  plus,  un 
socialiste.  «  La  réalité  et  la  singularité  de  sa  position  pourraient  être 
définies  ainsi  :  au  moment  même  oîi  chacun  estimait  que  le  libéra- 
lisme signiûait  l'individualisme,  il  a  été,  lui,  résolument  un  libéral  et 
non  moins  résolument  un  adversaire  de  l'individualisme.  Il  a  vu  qu'il 
y  avait  une  chose  secrète  appelée  Thumanité,  et  que  cette  chose-là 
était  profondément  indifférente  aussi  bien  au  socialisme  qu'à  l'indivi- 
dualisme. Seul  parmi  ses  contemporains,  il  a  compris  que  les  systèmes 
économiques  ne  sont  point  des  créations  immuables,  indépendantes 
de  nous,  conune  les  étoiles,  mais  des  objets  comme  les  réverbères, 
de  simples  manifestations  de  l'esprit  humain,  et  ayant  à  être  jugées 
par  le  cœur  humain.  »  Aussi,  pendant  que  son  siècle,  tout  en  affectant 
de  réclamer  «  rextmction  du  paupérisme,  »  dans  le  secret  de  son  âme 
maudissait  les  pauvres,  Dickens,  tout  le  long  de  son  œuvre,  a-t-il  pour- 
suivi la  même  fin  avec  des  sentimens  tout  contraires.  «  Sa  conclu- 
sion pratique  a  toujours  été  qu'il  fallait  guérir  le  monde  de  la  pau- 
vreté; mais  ses  peintures,  en  même  temps,  ont  toujours  affirmé  cet 
autre  principe:  Bienheureux  les  pauvres!  »  Et  M.  Chesterton  nous 
rappelle  qu'on  retrouve  cette  double  conclusion,  avec  son  apparence 
contradictoire  et  ses  incomparables  vérité  et  efficacité  morales,  expri- 
mée  d'une  façon  toute  pareille  dans  les  paroles  du  «héros  du 
Nouveau  Testament. .»  Pourquoi  donc  semble-t-il  éviter  de  pousser 
jusqu'au  bout  ce  rapprochement,  et  d'appeler  de  son  vrai  nom  la  doc- 
trine pohtique,  économique,  sociale  de  Dickens,  la  doctrine  qui,  tout 
de  suite,  a  rendu  spn  œuvre  intelligible  et  chère  à  tous  les  cœurs  chré- 
tiens de  sa  race  et  du  monde  ? 

La  vérité  est  que  Dickens  a  été  un  chrétien,  le  plus  chi'étien  de 
tous  les  grands  romanciers  de  son  temps,  et  de  tous  les  temps.  On  a 
dit  souvent  déjà  que  la  philosophie,  la  morale,  la  politique  de  l'auteur 


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REVUES    ÉTRANGÈRES.  945 

de  David  Copperfield  étaient  contenues,  tout  entières,  aans  le  Sermon 
sur  la  Montagne  :  mais  le  fait  est  si  certain  et  significatif  que 
M.  Chesterton,  malgré  son  horreur  de  la  banalité,  aura  bien  dû  le 
signaler  une  fois  de  plus  :  sauf  à  ajouter  que,  peut-être,  il  en  a  été  de 
Vévangélisme  de  Dickens  conmie  de  son  «  médiévalisme,  »  et  que 
peut-être  ce  cœur  de  poète  a  toujours  aimé  l'idéal  chrétien  pour  sa 
seule  beauté,  sans  rérïéchir  beaucoup  à  la  source  surnaturelle  d'où 
il  lui  venait.  Ehcore  se  tromperait-on  à  croire  que  Dickens,  à  la  ma- 
nière de  son  disciple  Tolstoï,  ait  éliminé  de  son  christianisme  tout 
élément  dogmatique,  pour  ne  s'en  tenir  qu'aux  principes  moraux.  La 
suite  de  ses  lettres,  telle  que  nous  la  trouvons  dans  la  grande  édition 
originale  de  la  biographie  de  Forster,  nous  révèle  qu'il  a. été  constam- 
ment préoccupé  du  problème  religieux;  et  je  ne  serais  pas  éloigné 
d'admettre  qu'il  y  ait  eu  dans  sa  vie  un  moment,  entre  les  années  1845 
et  1847,  où  il  a  traversé  une  crise  de  conscience  assez  grave,  qui  a 
failli  le  troubler  dans  la  tranquille  assurance  de  son  anglicanisme.  De 
Gênes,  en  1847,  il  écrivait  à  son  ami  Forster  qu'il  avait  eu  un  rêve 
étrange,  dont  il  s'était  ému  très  profondément  :  il  avait  vu  lui  appa- 
raître une  jeune  fille  morte  depuis  longtemps,  une  sœur  de  sa  femme, 
et  cette  ombre  infiniment  chère  lui  avait  ordonné  de  se  convertir  à  la 
religion  catholique.  Elle  lui  avait  dit  que  «  cette  religion  était  celle 
qui  lui  convenait,  parce  que,  plus  que  toute  autre,  elle  entretenait 
l'âme  en  contact  avec  Dieu  et  la  forçait  à  croire  fermement  en  lui.  » 
Ce  n'était  là  qu'un  rêve,  et  Dickens  paraît  avoir  vite  oublié  la  très  vive 
impression  qu'il  en  avait  eue  :  mais  si  l'on  songe  au  choix  qu'il  avait 
fait,  peu  de  temps  auparavant,  de  héros  catholiques  pour  son  Barnabe 
Btidge,  si  l'on  se  rappelle  la  sensation  désagréable  que  lui  avait  pro- 
duite la  diversité  des  sectes  protestantes,  durant  son  voyage  aux 
États-Unis,  et  si  enfin  l'on  rapproche  du  passage  que  j'ai  dté  plusieurs 
autres  passages  caractéristiques  de  ses  lettres  de  la  même  période,  on 
re'^'^nnaitra  que  ce  rêve  de  Gênes  a  été  le  résultat  d'une  sorte  d'évo- 
lution religieuse  qui  s'est  alors  opérée  en  lui,  peut-être  à  son  insu, 
ou  tout  au  moins  sans  qu'il  s'en  rendit  compte  bien  exactement. 

En  tout  cas,  ses  romans  et  ses  lettres  s'accordent  à  nous  montrer 
qu'il  est  toujours  resté  «  en  contact  avec  Dieu.  »  Comme  il  avait  gardé, 
du  moyen  âge,  «  le  goût  des  longues  histoires  et  de  Vale  brune,  »  il 
en  gardait  une  foi  chrétienne  très  naïve  et  profonde,  directement 
puisée  au  cœur  même  du  Christ;  et  son  œuvre  est  toute  remplie  de 
personnages  d'une  beauté  morale  si  humble  et  si  charmante,  depuis 
le  domestique  Kit  Nubbles  du  Magasin  d^ Antiquités  jusqu'au  forgeron 

TOME  XXXVII.  —  1907.  60 


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'''^ 


946  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Joseph  Gargery  des  Grandes  Espérances ,  que  je  ne  leur  connais  d'équi- 
ralens  que  dans  certaines  figures  de  saints  de  la  Légende  Dorée.  Aussi 
l'efïet  de  cette  œuvre  a-t-il  été  immense,  d'un  bout  à  l'autre  de  la 
chrétienté.  Ni  le  caractère  foncièrement  anglais  de  sa  fantaisie,  ni  la 
déplorable  insuffisance  de  ses  traductions  ne  l'ont  empêchée  de  se 
répandre,  aussitôt,  à  travers  l'Europe,  et  d'y  fructifier.  En  Russie,  où 
Dostoïewsky  et  Tolstoï  n'ont  jamais  fait  que  la  continuer,  en  Alle- 
magne, —  où,  après  les  romans  dickensiens  de  Reuter,  de  Freytag, 
et  de  Théodore  Fontane,  le  seul  roman  qui  ait  eu  un  succès  uni- 
versel, ces  années  dernières,  le  Jœm  Uhl  de  M.  Frenssen,  n'était 
encore  qu'une  adaptation  libre  de  David  Copperfield,  —  en  France 
même  et  en  Italie,  Dickens  a  joué  un  rôle  important  et  durable  dans 
l'histoire  du  roman  au  xix®  siècle.  En  Angleterre,  le  rôle  quil  a  joué 
ne  s'est  point  borné  au  domaine  de  la  littérature.  «  C'est  Dickens,  — 
nous  dit  M.  Chesterton,  —  qui  a  le  plus  contribué  à  détruire  le  régime 
de  la  prison  pour  dettes  ;  c'est  lui  qui  a  chassé  les  Squeers  de  leurs 
écoles  du  Yorkshire  ;  et  il  a  laissé  sa  marque  sur  l'organisation  des 
fabriques  paroissiales,  sur  l'envoi  des  enfans  en  nourrice,  sur  les 
exécutions  publiques,  sur  les  workhouses,  sur  la  Cour  de  la  Chancel- 
lerie. Toutes  ces  choses,  grâce  à  lui,  ont  été  changées.  »  Une  puis- 
sance d'action  aussi  étendue  et  aussi  diverse  ne  saurait  s'expliquer 
par  le  seul  génie  littéraire  :  elle  n'a  été  possible  qu'à  un  homme  qui 
vivait  «  en  contact  avec  Dieu,  »  à  un  homme  qui  s'était  imprégné,  jus- 
qu'au fond  de  l'âme,  de  la  parole  et  de  l'exemple  du  «  héros  du  Nou- 
veau Testament.  » 

T.  DE  Wyzewa, 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


14  féTTiep. 

La  séance  du  30  janvier  dernier  a  été  certainement,  an  Palais- 
Bourbon,  une  des  plus  extraordinaires  qu'on  eût  encore  vues.  Il 
s'agissait  des  lois  cultuelles,  cette  tapisserie  de  Pénélope  que  le  gou- 
vernement et  les  Chambres  recommencent  sans  cesse.  La  récente 
Déclaration  des  évéques  avait  donné  un  aliment  nouveau  à  la  fer- 
mentation des  esprits.  La  forme  en  avait  généralement  déplu.  Mais  les 
hommes  de  sang-froid,  dans  le  Parlement  et  dans  le  ministère,  avaient 
négligé  la  forme,  ou  l'avaient  du  moins  regardée  comme  accessoire, 
pour  aller  droit  au  fond  des  choses,  où  ils  n'avaient  pas  eu  beau- 
coup de  peine  à  apercevoir  im  premier  pas  dans  le  sens  de  la  concilia- 
tion, n  fallait  donc  prendre  la  Déclaration  très  au  sérieux,  en  examiner 
tous  les  termes,  rechercher  enfin  dans  quelle  mesure  et  par  quels 
moyens  on  pourrait  la  mettre  en  harmonie  avec  les  prescriptions  de 
la  loi.  Les  évêques  avaient  eu  soin  de  dire  eux-mêmes  que  les  clauses 
qu'ils  proposaient  à  l'acceptation  des  maires  étaient  légales.  Ëtait-ce 
exact?  Et  si  cela  ne  l'était  pas  tout  à  fait,  ne  pouvait-on  pas,  grâce  à 
quelques  modifications  de  texte,  arriver  à  l'accord  désiré?  Telles 
étaient  les  questions  qu'une  première  lecture  du  document-  épiscopal 
faisait  naître  dans  les  esprits.  Comme  les  esprits  sont  différens,  les 
réponses  devaient  l'être  aussi.  Mais  qui  aurait  pu  s'attendre  à  ce  que, 
dans  le  gouvernement  lui-môme,  elles  seraient  absolument  contradic- 
toires? C'est  poiurtant  ce  qui  est  arrivé.  On  a  vu  le  vieux  char  de 
l'Ëtat  tiré  dans  un  sens  par  M.  Briand  et  dans  l'autre  par  M.  Clemen- 
ceau, au  grand  scandale  de  la  galerie.  Le  ministère  a  été  sur  le  point 
d'en  être  disloqué,  et  il  faudrait  avoir  beaucoup  d'optimisme,  pour 


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948  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

croire  qu'il  est  sorti  fortifié  d'une  épreuve  aussi  redoutable  et  aussi 
imprévue. 

La  veille,  le  29  janvier,  répondant  à  M.  Ailard,  anticlérical  intran- 
sigeant et  farouche,  qni  avait  dénoncé  la  démarche  des  évêque^ 
comme  une  provocation  intolérable,  M.  Briand  lui  avait  dit  :  «  Je  n'ai 
pas  reçu  la  môme  impression  que  vous  de  cette  Déclaration...  Ce 
qui  m'a  frappé,  ce  qui  devrait  vous  frapper  aussi,  ce  dont  vous  de- 
vriez vous  féliciter,  c'est  un  fait  très  important  malgré  tout,  et  qui 
vous  apparaîtra  demain  quand  vous  aurez  relu  le  document,  n  Ce 
fait  est  celui  que  nous  avons  signalé  nous*raôme  :  les  évéques,  sans 
retirer  aucune  des  condamnations  qu'ils  avaient  lancées  contre  la  loi, 
essayaient  cependant  de  vivre  avec  elle.  «  Oubliez  les  termes  dont  ils 
se  sont  servis,  disait  M.  le  ministre  des  Cultes;  oubliez  les  conditions 
qu'ils  posent;  nous  n'avons  nia  les  subir,  ni  même  à  les  recevoir. 
N'envisageons  que  le  principe.  Les  évêques  admettent  qu'en  principe 
il  est  possible  de  s'accommoder  d'une  disposition  de  la  loi  de  1907.  » 
Paroles  sages,  prudentes,  tout  à  fait  dignes  d'approbation. 

Mais  le  lendemain  M.  Clemenceau  a  pris  la  parole,  et  on  a  pu  voir 
tout  de  suite  qu'il  était  dans  un  de  ses  jours  de  bonne  humeur  expan- 
sive.  Rien  ne  résiste  à  la  bonne  humeur  de  M.  Clemenceau  !  «  M.  Allard, 
s'est-il  écrié,  a  dit  hier  que  nous  nous  débattions  dans  l'incohérence. 
A  mon  avis,  il  n'y  a  rien  de  plus  vrai.  Nous  sommes  dans  l'incohérence 
parce  qu'on  nous  y  a  mis.  J'y  suis,  j'y  reste!  »  La  nouveauté  d'un 
pareil  langage,  de  la  part  d'un  président  du  Conseil,  a  produit  une  vive 
impression  :  on  en  a  ressenti  comme  un  choc.  Le  «  j'y  suis,  j'y  reste  > 
de  M.  Clemenceau  a  paru  moins  héroïque  que  celui  du  maréchal  de 
Mac-Mahon  à  Malakoff,  mais  beaucoup  plus  original.  Et  qui  donc  a 
mis  M.  Clemenceau  dans  l'incohérence?  On  n'a  pas  tardé  à  apprendre 
que  c'était  M.  Briand.  S'il  ne  l'a  pas  nommé,  il  l'a  clairement  décou- 
vert et  désigné  en  affirmant  que  tout  le  mal  venait  de  l'article  4  de  la  ^ 
loi  de  1905,  article  qu'il  a,  lui,  attaqué  au  Sénat,  mais  que  H.  Briand 
a  fait  voter  à  la  Chambre.  Parlant  de  la  Déclaration  des  évêques  :  | 
«  Expliquons-nous,  s'est  écrié  M.  Clemenceau  :  qu'est-ce  que  ce  do- 
.  cument?  Voulez-vous  que  je  vous  dise  mon  opinion?  Ce  n'est  rien; 
c'est  un  mauvais  article  de  journal;  voilà  tout  ce  que  j'en  peux  dire. 
Si  vous  le  considérez  comme  un  document  diplomatique  public, 
ie  n'ai  qu'à  hausser  les  épaules  :  et  si  vous  le  considérez  comme 
une  manière  d'entrer  en  conversation,  je  n'ai  qu'un  mot  à  dire, 
c'est  que  nous  ne  causerons  pas.  M.  le  ministre  des  Cultes  a  fait 
ressortir,  comme  c'était  son  droit,  que  le  Pape  avait  fait  des  con- 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  949 

cessions  de  fait,  et  qu'après  s'être  refusé  à  discuter  avec  les  autorités 
publiques  sur  les  questions  du  culte,  il  avait  fini  par  y  consentir.  Ceci 
avait  un  intérêt  philosophique;  mais,  moi,  je  viens  ici  traiter  de  l'in- 
térêt politique.  Je  vous  réponds  que  cet  ultimatum  msolent,  inadmis- 
sible, qui  nous  a  été  apporté,  nous  le  repoussons  du  pied.  » 

Quel  ton  et,  dans  ce  ton,  quelle  légèreté  et  quelle  inconscience  !  La 
Chambre  éprouvait,  on  écoutant  M.  le  président  du  Conseil,  un  malaise 
qui  s'est  sensiblement  accru  lorsque  M.  Briand  a  quitté  le  banc  minis- 
tériel et  est  sorti  de  la  salle  des  séances.  M.  Clemenceau  ne  s'est  pas 
aperçu  tout  de  suite  de  l'incident,  tant  sa  verve  l'étourdissait  lui-même; 
mais  lorsqu'on  le  lui  a  fait  remarquer,  il  s'est  arrêté  net.  Les  fumées 
oratoires  se  sont  dissipées  dans  son  cerveau,  et,  M.  Jaurès  lui-même 
l'ayant  rappelé  au  sentiment  des  réalités,  il  a  compris  qu'il  avait  beau- 
coup à  réparer.  Chez  lui,  les  résolutions  et  l'exécution  ne  sont  pas 
deux  faits  successifs,  mais  bien  un  seul  dont  la  rapidité  déconcerte. 
Du  haut  de  la  tribune,  il  s'est  empressé  de  faire  des  excuses  à  M .  Briand. 
«  Si,  dans  la  chaleur  de  l'improvisation,  j'ai  pu  être  amené,  a-t-il  dé- 
claré, à  grossir  les  imperfections  de  la  loi  de  1905,  je  tiens  à  en  ex- 
primer hautement  mon  regret,  surtout  si  mon  collègue  et  ami  s'était 
laissé  aller  à  craindre  que  des  critiques  d'idées  pouvaient  dégénérer 
.  dans  ma  pensée  en  critique  de  personnes.  Il  sait  bien  qu'il  n'a  pas  à 
redouter  de  moi  un  tel  accident.  J'ai  pour  lui  trop  de  respect  et 
d'amitié.  Si,  sans  le  savoir,  j'ai  pu  le  blesser,  j'ai  hâte  de  lui  en  ex- 
primer ici  publiquement  mesxegrets,  et  de  lui  dire  formellement  que 
c'est  contre  ma  volonté.  »  Après  avoir  ainsi  parlé,  M.  Clemenceau  est 
allé  chercher  M.  Briand  dans  les  couloirs  de  la  Chambre  et  l'a  ramené 
en  séance,  où  il  a  été  accueilli  par  une  chaude  ovation.  Et  tout  cela,  dis- 
cours et  mise  en  scène,  a  été  également  impro\4sé  sous  l'impression 
du  moment,  par  le  pur  effet  du  hasard.  Etrange  séance!  M.  Clemen- 
ceau y  apparaît  au  naturel,  avec  sa  sincérité  dont  nous  ne  doutons 
pas  le  moins  du  monde,  mais  aussi  avec  le  dangereux  et  impétueux 
caprice  de  sa  verve  inconsidérée.  Plus  habitué  à  subir  ses  impulsions 
qu'à  les  dominer,  il  y  a  cédé  une  fois  de  plus  sans  songer  à  mal,  et  a 
paru  stupéfait  quand  il  a  constaté  tous  les  dégâts  qu'il  avait  accu- 
mulés en  quelques  minutes.  Chacun  a  sa  nature  :  la  sienne  ne  l'a  pas 
destiné  à  faire  partie  d'un  attelage.  Qu'on  le  mette  dans  un  brancard  : 
tôt  ou  tard  il  y  ruera,  donnera  inconsciemment  des  coups  de  pied  à  ses 
voisins,  et  deviendra  finalement  dangereux  pour  la  solidité  du  véhi- 
cule. S'il  se  tient  tranquille  quelque  temps,  il  faut  toujours  craindre 
une   revanche   soudaine.  Quand  on   a  un  aussi  merveilleux  tem. 


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950  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

pérament  d'opposition,  on  est  moins  bien  placé  au  gouvernement. 

M.  Clemenceau  avait  eu  beau  faire,  après  coup,  on  ne  pouvait  fikoB 
conserver  la  moindre  illusion  sur  ce  qu'il  y  avait  de  contradictoire 
entre  sa  politique  'religieuse  et  celle  de  M.  Briand  :  il  ne  restait  plus 
qu'à  savoir  laquelle  des  deux  l'emporterait.  Heureusement  M.  Clemen- 
ceau n'attache  pas  une  extrême  importance  à  ses  paroles  :  il  les  pro- 
nonce comme  elles  lui  viennent,  plutôt  pour  se  soulager  lui-même 
que  pour  imposer  aux  autres  les  volontés  qu'elles  ont  l'air  d'expri- 
mer. Satisfait  d'avoir  parlé  à  sa  manière,  il  a  laissé  M.  Briand  agir  à 
la  sienne,  et  celui-ci  s'est  empressé  d'écrire  une  circulaire  dont  le  ton 
conciliant  et  modéré  a  produit  une  impression  généralement  bonne. 
Nous  ne  répondrons  pas  aux  évéques,  avait  dit  M.  Clemenceau. 
Qu'est-ce  donc  que  la  circulaire  de  M.  Briand?  Sans  doute,  elle  ne 
fait  aucune  allusion  directe  à  la  Déclaration  épiscopale,  mais  elle  la 
suit  pas  à  pas  et  y  répond  du  commencement  à  la  fin.  En  quoi  consiste 
cette  Déclaration?  Nous  l'avons  déjà  dit,  il  y  a  quinze  jours.  Les  curés 
y  sont  invités  à  se  mettre  directement  en  rapport  avec  les  maires  pour 
conclure  en  commun,  suivant  une  formule  uniforme,  des  contrats  qui 
leur  assureront  pour  un  temps  déterminé  la  jouissance  gratuite  des 
églises.  Ce  n'est  là  qu'une  question  dans  l'ensemble  de  celles  qui  se 
rattachent  à  l'exercice  du  culte,  mais  c'est  en  ce  moment  la  plus 
importante  de  toutes  :  si  elle  est  résolue  dans  le  sens  des  évéques,  la 
publicité  du  culte  sera  assurée,  et  ils  y  voient  avec  raison  un  immense 
intérêt. 

Ils  ont  posé  leurs  conditions.  On  les  a  accusés  d'avoir  voulu  les 
imposer  ne  varietur,  sans  le  moindre  changement,  comme  une  de  ces 
formules  sacro-saintes  qui  ont  en  elles-mêmes  une  force  mystique  et 
auxquelles  H  est  interdit  de  toucher.  Si  telle  a  été  leur  prétention,  ce 
que  nous  ne  croyons  nullement,  ils  n'y  ont  pas  persisté.  Ils  n'ont  pas 
persisté  non  plus  dans  la  condition  irréalisable  que  tous  les  maires, 
sans  une  seule  exception,  devraient  accepter  et  signer  le  même  mo- 
dèle de  contrat.  Nos  maires  sont  au  nombre  de  36000  :  le  bon  sens 
permettrait-il  d'admettre  que  l'opposition  d'un  seul,  ou  d'une  infime 
minorité,  frappât  de  nullité  l'adhésion  de  tous  les  autres?  Sur  tous 
ces  points,  les  évêques  n'ont  montré  aucune  intransigeance.  Ils  n'en 
ont  même  pas  montré  sur  un  autre,  qui  leur  tient  pourtant  fort  à 
cœur,  à  savoir  l'obligation,  pour  la  validité  du  contrat  de  jouissance, 
que  la  signature  du  curé  et  du  maire  fût  ratifiée  par  celîe  de  l'évéque. 
n  s'agissait  là  de  la  sauvegarde  de  la  hiérarchie  qui  est  pour  eux,  et 
très  légitimement,  un  intérêt  primordial.  Sur  le  principe,  aucune 


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^•_ïar: 


HEVDE.    —   CHRONIQUE.  951 

transaction  n*esi  possible;  mais  il  y  a  pins  d'an  moyen  d'en  garantir 
le  respect,  et  M.  Briand  en  a  indiqué  d'autres  qui  ne  sont  pas  moins 
efficaces.  Non  seulemmit  il  accepte  que  le  curé,  dans  le  texte  du 
contrat,  déclare  agir  en  vertu  des  pouvoirs  que  Tévêque  lui  a  conférés, 
mais  encore  qu'après  être  convenu  de  tout  avec  le  maire,  il  suspends 
son  adhésion  définitive  pour  en  déférer  à  son  supérieur  hiérarchique. 
Le  curé  n'est  là  qa'ad  référendum.  Il  est  difficile  de  pousser  plus  loift 
le  respect  de  la  hiérarchie,  et  il  semble  bien  que,  dans  ce  système, 
l'épiscopat  trouve  une  suffisante  satisfaction.  Quand  nous  disons  qu'il 
l'a  reconnu,  et  aussi  qu'il  a  accepté  que  l'unanimité  morale  remplaçât 
l'unanimité  matérielle  dans  la  signature  des  contrats  par  les  ^maires, 
l'expression  est  exagérée.  Cette  acceptation  ne  résulte,  en  effet, 
jusqu'ici  d'aucun  acte  formel  ;  mais,  qu'on  nous  passe  le  mot,  elle  est 
dans  l'air.  L'impression  générale  est  qu'on  peut  la  considérer  comme 
acquise,  si  l'accord  s'établit  sur  un  dernier  point,  —  qui  n'est  pas  le  plus 
grave,  car  il  n'y  en  a  pas  qui  le  soit  plus  que  le  respect  de  la  hiérarchie, 
mais  qui,  dans  l'ordre  d'idées  où  on  s'est  placé,  est  le  plus  difficile  à 
régler,  —  à  savoir  la  transmission  automatique  des  églises  d'un  curé  à 
un  autre  dans  l'intervalle  de  dix-huit  ans.  C'est  la  pierre  d'achoppe- 
ment :  nous  espérons  bien  quelle  sera  brisée,  ou  tournée. 

La  question  est  difficile,  aux  yeux  de  la  loi  française,  parce  que  les 
évêques  voudraient  donner  à  un  contrat  individuel  le  caractère  et  les 
conséquences  d'un  contrat  collectif.  Le  maire  traite  avec  un  individu, 
le  seul  qu'il  connaisse  au  moment  où  il  signe  le  contrat,  M.  X.,  curé 
de  la  paroisse,  nominalement  désigné  à  lui  par  la  déclaration  de  deux 
citoyens.  Mais  si  M.  X.  vient  à  mourir,  ou  à  être  déplacé,  ou  à  perdre 
son  caractère  ecclésiastique,  qu'arrivera-t-il?  L'évêque  nommera  un 
autre  curé,  avec  lequel,  d'après  la  circulaire  de  M.  Briand,  tout  sera  à 
recommencer.  C'est  contre  quoi  l'épiscopat  proteste.  Il  entend  qu'un 
seul  contrat  serve  pour  tous  les  curés  qui  se  succéderont  dans  l'inter- 
valle de  dix-huit  ans.  Et  pourquoi,  demande-t-il,  ou  demande-t-on 
pour  lui,  n'en  serait-il  pas  ainsi?  Est-ce  qu'un  locataire  ne  peut  pas 
sous-louer  à  un  tiers  jusqu'à  l'expiration  de  son  bail?  Est-ce  que,  si  on 
trouve  quelque  chose  d'un  peu  nouveau  dans  la  prétention  émise,  elle 
est  contraire  aux  principes  généraux  du  droit?  C'est  un  point  contes- 
table :  mais  il  faut  reconnaître,  et  cela  très  franchement  et  très  hau- 
tement, qu'en  dehors  des  contestations  juridiques  qui  peuvent  s'élever 
sur  la  matière,  l'épiscopat  a  les  raisons  les  plus  sérieuses  de  ne  pas 
admettre  que,  pendant  dix-huit  ans,  dans  36000  communes,  le  choix 
d'un  curé  soit  en  quelque  sorte  proposé  à  l'adhésion  du  maire  en  vue 


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"-Wî 


952  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

d'obtenir  la  jouissance  de  l'église.  On  pourrait  lui  répondre  qu'il  l'admet 
au  moins  deux  fois,  au  commencement  et  à  la  fin  de  la  période  de 
dix-huit  ans  ;  mais  il  répliquerait  que ,  s'il  fait  une  concession  pour  obte- . 
nirla  stabilité  pendant  dix-huit  ans,  ce  qui  n'est  pas  une  durée  exagé- 
rée, on  n'a  pas  le  droit  de  la  tourner  contre  lui  pour  le  priver  préci- 
sément de  la  stabilité  qui  en  est  l'objet.  Tout  en  reconnaissant  la 
difficulté,  nous  ne  la  croyons  pas  insurmontable,  et,  certes  I  on  en  a 
surmonté  de  plus  graves.  On  peut  trouver  la  solution  dans  deux  voies 
différentes,  soit  qu'on  étende  les  effets  du  contrat  primitif  à  tous  les 
curés,  pendant  dix-huit  ans,  soit  qu'on  précise  et  qu'on  limite  le 
droit  de  contrôle  du  maire,  en  décidant  qu'il  portera  sur  un  certain 
nombre  de  points  de  fait  étroitement  déterminés.  Ce  qui  est  inadmis- 
sible, c'est  que  les  maires,  qui  se  succèdent  eux  aussi,  et  quelquefois 
plus  rapidement  que  les  curés,  les  soumettent  à  leur  agrément  per- 
sonnel, le  lendemain  du  jour  où  le  gouvernement  renonce  à  les  sou- 
mettre au  sien.  Eh  quoi  !  on  a  prononcé  la  séparation  de  l'Église  et  de 
r£tat,  et,  conmie  conséquence,  celui-ci  a  renoncé  à  tout  contrôle  et 
à  tout  veto  sur  le  recrutement  de  celle-là.  Hier  il  nommait  les  évoques, 
et  la  nomination  des  curés  dépendait  indirectement  de  lui.  Il  déclare 
aujourd'hui  que,  n'ayant  aucune  compétence,  il  abdique  toute  auto- 
rité dans  des  choix  qui  sont  de  l'ordre  spirituel.  Et  cette  compétence, 
et  cette  autorité,  seraient  reconnues  à  36000  maires!  Une  telle  contra- 
diction touche  à  l'absurdité,  ou  plutôt  elle  y  tombe.  Si  la  loi  a  effecti- 
vement une  pareille  conséquence,  il  faut  la  changer  ;  mais  il  est  plus 
que  douteux  pour  nous  que  la  conséquence  découle  nécessairement 
de  la  loi,  et  qu'on  ne  puisse  pas  tout  arranger  par  une  interprétation 
libérale. 

Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  cette  stabilité  si  désirable,  et  que 
l'Ëglise  avait  paru  désirer  pour  une  durée  illimitée,  ne  lui  sera  ga- 
rantie que  pour  dix-huit  ans.  C'est  peu  :  toutefois,  puisqu'elle  s'en  con- 
tente, ce  n'est  pas  à  nous  à  nous  montrer  plus  exigeans.  Tout  ce  que 
font  nos  évoques,  ils  le  font  avec  l'assentiment  du  Saint-Père.  On  a  ap- 
pris avec  satisfaction  que  Pie  X  avait  confirmé  leur  initiative  et  qu'il 
avait  consenti  à  ce  que  la  question  des  édifices  du  culte  fût  réglée  au 
moyen  de  déclarations  suivies  de  contrats.  On  a  appris  sans  surprise 
qu'il  maintenait  son  opposition  sur  un  point,  celui  que  nous  venons 
de  dire,  et  qu'après  l'effort  de  conciliation  qu'il  venait  de  faire,  ou 
d'approuver,  il  avait  demandé  qu'un  contrat  de  dix-huit  ans  fût 
effectivement  un  contrat  de  dix-huit  ans.  Jamais  exigence  ne  fut  plus 
légitime.  Si  elle  est  admise,  si  on  trouve  une  formule  transactionneUe 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  953 

sur  laquelle  on  se  mette  d'accord,  si  pour  la  première  fois  une  entente 
86  produit,  un  pas  considérable  aura  été  fait  vers  Tapaisement.  En 
sera-t-il  ainsi?  Noua  n'en  savons  rien  encore;  mais  il  y  a  de  part  et 
d'autre  une  bonne  volonté  évidente,  et,  dès  lors,  il  est  permis  d'es- 
pérer. A  cha<pie  jour  suffit  sa  peine  :  puissent,  pour  le  moment,  tant 
d'eflforts  n'avoir  pas  été  dépensés  en  pure  perte  1 

C'est  aussi  le  souhait  qu'exprimait  en  termes  plus  généraux  M.  le 
comte  d'Haussonville,  en  recevant,  le  7  février,  M.  le  cardinal  Mathieu 
à  l'Académie  française.  11  était  difficile  de  ne  pas  parler  de  la  situation 
religieuse  dans  cette  solennité,  puisque  le  cardinal  Mathieu  n'est  pas 
seulement  un  membre  du  Sacré-Collège,  mais  qu'il  a  publié  un  livre 
important  sur  le  Concordat.  Le  très  beau  discours  du  récipiendaire  a 
été  à  peu  près  uniquement  consacré  à  son  prédécesseur,  Mgr  Perraud, 
dont  il  a  fait  revivre  l'image  en  traits  saisissans.  Quant  à  M.  d'Haus- 
sonville, parlant  du  Concordat,  sinon  en  lui-même,  au  moins  dans  la 
manière  dont  il  a  été  souvent  appliqué  au  cours  de  ces  dernières 
années,  il  a  déclaré  qu'il  ne  saurait  «  regretter  un  pacte  qui  était 
devenu  une  chaîne.  »  «  Laissez-moi,  a-t-il  dit,  caresser  le  rêve 
d'une  Ëglise  de  France  qui  ne  demanderait  rien  à  l'Ëtat  et  tirerait  ses 
ressource3  de  la  générosité  des  seuls  catholiques,  où  les  pasteurs 
vivraient  en  communion  intime  avec  les  fidèles  et  n'apparaîtraient 
point  à  leurs  yeux  comme  de  lointains  fonctionnaires  au  sort  desquels 
on  aurait  le  droit  de  ne  point  s'intéresser,  où  les  fidèles  eux-mêmes 
ne  seraient  point  considérés  comme  un  troupeau  muet  de  contri- 
buables, mais  se  verraient  au  contraire  associés,  dans  la  mesure  où 
le  respect  de  la  hiérarchie  le  permettrait,  à  l'administration  des  biens 
temporels,  où  la  maison  de  Dieu  bâtie,  entretenue,  ornée  aux  frais  de 
tous,  demeurerait  la  maison  de  tous.  »  Est-ce  un  rêve?  En  tout  cas, 
il  doit  devenir  celui,  non  seulement  de  tous  les  catholiques,  mais  de 
tous  ceux  qui  s'intéressent  à  la  liberté  des  consciences.  U  a  été  plus 
facile,  en  effet,  de  détruire  le  Concordat  qu'il  ne  le  serait  désormais  d'en 
refaire  un  nouveau.  En  parlant  de  la  paix  qu'il  désire,  M.  d'Hausson- 
ville a  dit  :  «  Est-il  indispensable  que  cette  paix  soit  un  jour  ratifiée 
par  un  nouvel  instrument  diplomatique  ?  Est-il  trop  hardi  de  souhaiter 
que,  pour  la  rendre  définitive,  l'Église  ne  tende  point  ses  mains  à  de 
nouvelles  chaînes,  fussent-elles  dorées,  et  ne  sacrifie  point  les  droits 
qu'elle  a  reconquis  à  des  subsides  qu'elle  paierait  trop  cher?  »  Nous 
serions  bien  surpris  si  M.  d'Haussonville  n'avait  pas  satisfaction  sur 
ce  point.  L'Ëglise  ne  doit  plus  compter  que  sur  elle-même.  C'est 
pour  cela  que  nous  voudrions  la  voir  prendre  les  mœars  et  user  des 


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'*  ■'■  1! 


954  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


instrumens  de  la  liberté.  Elle  y  viendra  sans  doute.  Elle  est  entrée 
dans  des  voies  nouvelles  ;  il  Ta  bien  fallu  ;  et  s'il  est  vrai  qn*il  n*y  a 
que  le  premier  pas  qui  coûte,  elle  en  fera  d'autres.  A  une  condition 
toutefois  :  c'est  que  le  gouvernement  ne  l'obligera  pas  à  se  repentir 
d'avoir  fait  le  premier. 

Le  second  tour  de  scrutin  des  élections  allemandes  a  confirmé 
les  résultats  du  premier.  L'échec  des  socialistes  a  été  pins  complet 
encore  qu'on  ne  l'avait  cru.  On  était  si  habitué  à  voir  leur  contingent 
grossir  à  chaque  épreuve  électorale  nouvelle,  qu'on  était  en  quelque 
sorte  préparé  à  assister  mie  fois  de  plus  à  un  phénomène  qoi  semblait 
fatal.  Mais  toutes  les  prévisions  ont  été  trompées.  Aux  dernières  élec- 
tions, les  socialistes  avaient  eu  81  mandats,  ils  n'en  ont  plus  que  43. 
Us  en  ont  donc  perdu  38,  qui  ont  été  généralement  gagnés  par  les 
libéraux  de  toutes  nuances.  Gela  a  suffi,  et  même  assez  largement, 
pour  déplacer  la  majorité.  Mais  celle  de  demain  sera-t-elle  solide? 
Serait-elle  encore  celle  d'après-demain?  C'est  une  autre  question:  il 
serait  impossible  d'y  faire  dès  maintenant  une  réponse. 

Le  Centre  comptait  104  membres  dans  la  dernière  Chambre  :  il  en 
aura  105  dans  la  nouvelle,  différence  insignifiante  sans  doute,  mais 
qui  n'en  est  pas  moins  une  différence  à  son  avantage.  En  somme,  le 
Centre  n'a  pas  été  entamé.  La  situation  toutefois  n'est  plus  la  même 
pour  lui,  parce  qu'avec  ses  alliés  socialistes,  avec  les  Alsaciens-Lor- 
rains, les  Polonais,  les  Danois,  Guelfes,  etc.,  il  avait  Mer  la  majorité 
dans  le  dernier  Reichstag,  et  qu'il  ne  l'a  plus  maintenant.  Sa  majorité 
était  à  peu  près  égale  à  celle  qui  s'est  formée  dans  le  camp  adverse. 
Elle  était  de  215  voix  environ;  celle  des  conservateurs,  des  agrariens, 
des  nationaux  libéraux  et  des  radicaux  est  aujourd'hui  de  SIC,  sur 
397  membres  dont  le  Reichstag  se  compose.  Qu'on  s'arrête  un  mo- 
ment aux  qualifications  des  partis  que  nous  venons  d'énumérer  et 
dont  le  total  forme  la  majorité  nt)uvelle  :  on  verra  tout  de  suite  com- 
bien elle  est  hétérogène,  et  par  conséquent  instable.  Sera-t-û  pos- 
sible de  faire  marcher  longtemps  ensemble  les  conservateurs  et  les 
libéraux,  les  agrariens  et  les  radicaux?  Us  représentent  non  seule- 
ment des  principes  politiques,  mais  des  intérêts  matériels  absolu- 
ment différens,  ou  même  opposés.  Une  semblable  coalition  peut  bien 
se  former  pour  un  jour  de  bataille;  mais  peut-elle  se  maintenir  la 
lendemain  du  succès,  et  se  transporter,  sans  se  briser,  du  terrain 
électoral  sur  celui  du  gouvernement?  Il  faut  plus  d'unité  pour  gou- 
verner. On  dira  sans  doute  que  la  coalition  du  Centre  et  des  socia- 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  955 

listes  n'était  pas  moins  paradoxale  et  contre  nature.  Rien  n'est  plas 
vrai;  mais  le  Centre  catholique  et  les  socialistes  s'étaient  unis  dans 
l'opposition.  S'ils  avaient  remporté  la  victoire  électorale,  ils  au- 
raient été  bien  embarrassés,  eux  aussi,  pour  en  tirer  parti.  La  coa- 
lition victorieuse  n'éprouvera  pas  un  moindre  embarras,  parce  que 
ses  divisions  ne  sont  pas  moindres,  et  qu'il  y  a,  en  somme,  plus  de 
distance  entre  un  agrarien  et  un  radical,  qu'entre  un  radical  et  un 
socialiste;  de  même  qu'il  y  en  a  moins  entre  un  catholique  du  Centre 
et  un  conservateur,  qu'entre  ce  conservateur  et  un  libéral.  Rien  de 
plus,  artificiel  que  la  classification  des  partis  tels  que  les  élections 
i'ont  faite!  On  ne  peut  se  l'expliquer  que  par  la  manière  dont  la 
lutte  a  été  engagée.  Étaient-ce  deux  programmes,  deux  conceptions 
politiques  et  gouvernementales  qui  avaient  été  en  présence,  au 
Reichstag,  et  qui  y  étaient  entrées  en  conflit?  Non.  Le  chancelier 
avait  eu  l'habileté,  —  et  il  est  possible  que  ce  n'ait  été  que  l'habileté 
d'un  jour,  —  de  poser  une  question  qui  supprime  provisoirement 
toutes  les  autres,  parce  qu'elle  les  domine  et  les  absorbe,  la  question 
de  patriotisme.  De  quoi  avait-il  accusé  les  catholiques  et  les  socia- 
listes? D'être  les. ennemis  de  l'Empire.  Nous  avons  dit  combien  cette 
accusation  était  invraisemblable  contre  le  Centre  catholique.  Mais 
contre  les  socialistes,  elle  avait  plus  de  prise.  S'ils  ne  sont  pas  les 
ennemis  de  l'Empire,  les  socialistes  allemands  sont  opposés  à  toute 
aggravation  des  charges  militaires,  et  ils  ne  manquent  jamais  de 
voter  contre  les  crédits  que  le  gouvernement  demande  à  tout  propos 
pour  l'armée  ou  pour  la  marine.  Cela  rendait  relativement  facile  de 
provoquer  une  confusion  dans  les  esprits  entre  leurs  sentimens  et 
leurs  votes,  et  le  gouvernement  n'a  pas  manqué  de  le  faire.  Telle  a  été 
sans  doute  la  cause  principale  de  l'écrasement  des  socialistes;  mais 
ce  n'a  pas  été  la  seule.  Le  socialisme  a  été  victime  en  Allemagne, 
comme  il  le  sera  un  jour  partout  ailleurs,  de  l'énorme  disproportion 
qu'il  y  a  entre  ses  promesses  et  leur  réalisation.  Quand  on  a  cessé 
de  croire  au  paradis  dans  l'autre  monde,  on  se  lasse  de  l'attendre 
dans  celui-ci,  et  on  finit  par  se  dégoûter  de  ceux  qui  le  promettent 
toujours  sans  le  donner  jamais. 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  bataille  électorale  ayant  été  livrée  sur  le  ter- 
rain nationaliste,  la  victoire  a  été  aussi,  dans  une  large  mesure,  une 
victoire  nationaliste.  Bon  gré,  mal  gré,  les  odeurs  nationalistes  ont 
été  excitées  violemment.  Elles  seules  ont  pu  fondre,  comme  dans 
un  creuset  à  très  haute  température,  les  élémens  disparates  de  la 
coalition  gouvernementale,  et  en  former  un  bloc  de  quelque  consis- 


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956  REVUE  DES   DEUX   Itf ONDES. 

tance  :  et  alors  on  se  demande  si  la  coalition  électorale,  appelée  à 
devenir  la  majorité  parlementaire»  pourra  être  maintenue  par  d'autres 
moyens  que  ceux  qui  Tout  formée.  Nous  n'avons  pas  besoin  d'in- 
sister sur  rintérôt  que  cette  question  présente,  môme  en  dehors  de 
r  Allemagne. 

C'est  à  cet  intérêt  qu'il  faut  rattacher  l'impression  assez  vive  qu'on 
a  éprouvée  dans  plus  d'un  pays  en  lisant  le  discours  éloquent,  impé- 
tueux, glorieux,  que  l'empereur  Guillaume  a  prononcé  du  haut  d'un 
balcon  pour  tirer  du  scrutin  qui  venait  d'avoir  lieu  toute  la  leçon  qu'il 
contenait.  Quinze  jours  auparavant,  après  le  premier  tour,  le  chance- 
lier de  Bûlow  avait  paru  éprouver  déjà  quelque  ivresse  oratoire, 
lorsque,  rappelant  un  mot  célèbre  de  Bismarck,  il  avait  dit  qu'il 
suffisait  de  mettre  l'Allemagne  en  selle  et  qu'elle  chevauchait  ensuite 
toute  seule.  L'image,  réduite  à  ces  proportions,  était  saisissante  ;  elle 
avait  cessé  d'être  menaçante  depuis  le  temps  lointain  où  Bismarck 
l'avait  employée.  Mais  l'Empereur  ne  s'en  est  pas  contenté  :  il  Ta 
singulièrement  amplifiée.  ^<  Je  suis  fermement  convaincu,  a-t-il  dit, 
que  si  toutes  les  classes  sociales,  toutes  les  confessions  continuent  de 
rester' étroitement  unies,'  nous  n^  nous  contenterons  pas  de  monter  à 
cheval,  mais  que  nous  foulerons  aux  pieds  de  notre  monture  tous  les 
obstacles  qui  se  dresseraient  devant  nous.  Je  terminerai  par  une  cita- 
tion de  notre  grand  poète  Kleisl,  qui  dans  son  Prinz  von  Hombourg 
fait  dire  au  Grand  Électeur  :  «  Que  nous  importe  la  règle  qui  nous 
a  sert  à  battre  l'ennemi!  l'essentiel  est  qu'il  succombe  devant  nous 
((  avec  tous  ses  drapeaux.  La  règle  avec  laquelle  on  l'a  vaincu  est  la 
«  meilleure,  nous  apprenons  maintenant  à  le  vaincre  et  nous  sommes 
«  pleins  d'entrain  pour  continuer.  »  C'est  pourquoi  il  ne  faut  pas 
que  notre  élan  patriotique  soit  un  feu  de  paille,  mais  une  résolution 
ferme  comme  le  roc  de  persévérer  dans  ce  que  nous  avons  commencé.  » 
Ce  discours  respire  une  joie  débordante,  et  au  surplus  très  naturelle. 
Les  souverains  n'ont  pas  l'habitude  de  s'exprimer  en  images  aussi 
flamboyantes;  mais,  à  ce  point  de  vue,  Guillaume  11  n'est  pas  un  sou- 
verain comme  les  autres.  N'importe  :  son  discours  a  ressemblé  à  on 
coup  de  clairon  retentissant.  Les  journaux  allemands  ont  cru  devoir 
exphquer  qu'il  ne  s'agissait  là  que  des  affaires  intérieureB  du  pays,  et 
que  le  cheval  de  l'empereur  Guillaume  n'avait  piétiné  que  les  socia- 
listes allemands  :  encore  ne  l'avait-il  fait  que  par  métaphore.  Au  sur- 
plus, l'Empereur  a  parlé  trop  souvent  de  sa  poudre  sèche  et  de  son  épée 
bien  affilée  pour  que  les  sabots  de  son  cheval  fassent  beaucoup  plus 
d^efifet.  Mais  la  nature  môme  de  la  campagne  électorale  et  de  la  vio- 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  957 

toire  qui  en  a  été  le  couronnement,  campagne  et  victoire  toutes  na- 
tionalistes, a  grossi  l'effet  du  discours  impérial  :  et  cela  aussi  était 
naturel. 

n  est  sûr  que  le  nouveau  Reîchstag  votera  plus  facilement,  plus 
largement,  plus  libéralement  encore  que  ses  devanciers,  tous  les  cré- 
dits militaires  qui  lui  seront  demandés.  On  serait  surpris,  malgré 
la  nouvelle  conférence  de  La  Haye  qu'on  prépare,  que  les  armemens 
de  l'Allemagne  fussent  à  la  veille  d'entrer  dans  une  période  décrois- 
sante, et,  comme  il  suffit  qu'une  puissance  augmente  ses  aimemeus 
pour  que  les  autres  soient  obligées  de  l'imiter,  on  voit  où  cela  peut 
nous  conduire.  Quant  à  la  majorité  parlementaire,  il  n'est  pas  impos- 
sible, après  tout,  que  M.  le  prince  de  Btilow  qui  l'a  faite  en  prenne  à 
son  aise  avec  elle.  Elle  sera  fragile,  et  nous  avons  dit  pourquoi;  mais 
elle  ne  sera  ni  intangible,  ni  immuable.  A  défaut  de  celle  d'aujourd'hui, 
le  chancelier  pourra,  s'il  le  désire,  en  trouver  une  autre,  et  rien  ne 
prouve  qu'il  ne  cédera  pas  im  jour  ou  l'autre  à  la  tentation  de  lu 
chercher.  Bismarck  lui  a  légué  toute  une  tradition  à  c^  sujet.  L'Alle- 
magne n'est  pas  un  pays  purement  parlementaire,  où  le  gouvernement 
est  l'organe  de  la  majorité  :  le  gouvernement,  à  Berlin,  est  l'organe  de 
l'Empereur,  et  la  majorité  est  pour  lui  un  instrument  qu'il  aime  à 
échanger  de  temps  en  temps  contre  un  autre,  pour  mieux  conserver  sa 
liberté.  Cette  liberté  n'est  jamais  plus  grande  que  lorsqu'il  a  le  choix 
entre  plusieurs  majorités,  et  qu'il  est  maître  de  passer  de  l'une  à  l'autre. 
Le  besoin  de  «  changer  son  fusil  d'épaule,  »  qui  a  quelque  peu  scan- 
dalisé chez  un  ministre  français,  paraîtrait  tout  à  fait  convenable  et 
correct  chez  un  ministre  allemand.  Nous  continuons  de  croire,  comme 
nous  le  disions  déjà  il  y  a  quinze  jours,  que  le  gouvernement  et  le 
Centre  ne  resteront  pas  indéfiniment  ennemis  l'un  de  l'autre.  Le 
Centre  est  un  trop  gros  morceau  pour  qu'on  puisse  le  négliger  :  c'est 
toujours  le  plus  gros  du  Reichstag  avec  ses  105  voix.  Les  conserva- 
teurs qui  viennent  après  lui  n'en  ont  que  86,  et  les  nationaux  libéraux 
que  55.  Ces  derniers,  avec  les  radicaux,  qui  en  ont  46,  forment  un  total 
de  101  voix.  Le  chancelier  essaiera-tr-il  de  former  avec  eux  ce  parti 
libéral  bourgeois  dont  il  caressait  complaisamment  le  rêve  avant  les 
élections?  S'il  le  fait,  qu'en  penseront  les  conservateurs  et  les  agra- 
riens?  Pour  ce  motif,  ou  pour  un  autre,  il  est  presque  inévitable 
que  la  majorité  se  divise,  et  alors  le  Centre  sera  là .  On  se  boude 
pour  le  moment  ;  on  conserve  même  des  attitudes  et  on  se  lance  des 
regards  irrités;  mais  on  prend  soin,  et  aussi  bien  d'un  côté  que  de 
l'autre,  de  ne  pas  se  brouiller  irrémédiablement.  Qui  sait  si,  au  bout 


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958  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  dix-huit  mois  ou  de  deux  ans; la  journée  des  élections  ne  sera  pas 
devenue  pour  plusieurs  la  journée  des  dupes?  Le  temps  fera  son 
œuvre,  si  on  le  laisse  faire,  et  il  ramènera  peu  à  peu  les  partis  à  des 
groupemens  plus  normaux. 

E^  attendant,  on  ne  saurait  nier  qu'un  grand  soufOe  d'impéria- 
lisme, de  nationalisme,  de  patriotisme  si  on  veut,  soit  passé  sur 
TÂllemaii^e;  et,  quand  on  pense  qu'il  est  venu  d'un  incident  aussi 
peu  grave  en  lui-même  que  le  rejet  de  quelques  crédits  africains,  fl 
semble  bien  que  l'effet  produit  ait  été  plus  grand  que  sa  cause  s^pa- 
rente.  Il  y  a  eu  pour  le  gouvernement  une  grande  satisfaction  immé- 
<liate;  il  pourrait  y  avoir  pour  la  suite  un  certain  embarras,  si  on  ne 
laissait  pas  l'agitation  des  esprits  s'apaiser.  Le  gouvernement  a  retiré 
des  élections  deux  avantages  doiit  l'un  est  très  considérable  :  c  est 
yéchec  des  socialistes  ;  et  dont  l'autre  est  très  appréciable  :  c'est  plus 
de  liberté  pour  lui  dans  ses  miouvemens  parlementaires,  n  n'a  plus  à 
subir  les  conditions  d'un  parti  quelconque.  S'il  s'en  tient  à  ces  résul- 
tats, tout  sera  pour  le  mieux. 

Nous  avons  le  vif  regret  d'annoncer  la  mort  de  M"»*  Blanc,  qui, 
sous  le  pseudonyme  de  Th.  Bentzon,  a  été  depuis  plus  de  trente  ans  un 
des  collaborateurs  les  plus  actifs  et  les  plus  distingués  de  la  Bem- 
Elle  connaissait  à  merveille  les  littératures  étrangères  ;  elle  en  parhil 
avec  une  documentation  très  précise  et  une  intelligence  souple  et  dé- 
liée dans  un  style  simple  et  sdmable,  où  on  retrouvait  les  qualités  non 
seulement  de  son  esprit,  mais  de  toute  sa  personne.  De  l'étude  des 
littératures  étrangères,  elle  était  passée  à  celle  des  idées  et  des  mœurs: 
on  n'a  pas  oublié  ses  travaux  si  intéressans  et  si  vivaos  sur  TAmé- 
riquc,  où  elle  aimait  à  étudier  particulièrement  les  œuvres  féministes, 
et  sur  la  Russie.  Comme  écrivain  d'imagination,  elle  a  publié  un  grand 
nombre  de  romans  d'une  inspiration  toujours  élevée,  d'un  sentiment 
délicat  et  d'une  forme  charmante.  Sa  vie  a  été  très  laborieuse,  et  tou- 
jours digne  d'nnp  sympathie  que  conserveront  à  sa  mémoire  tous 
ceux  qui  l'ont  connue. 

Francis  Charmes. 


Le  Directeur-Gérant^ 
Francis  Charmes. 


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CINQUIÈME   PÉRIODE.   —   LXXVII'    ANNÉE 


TABLE    DES    MATIÈRES 


DU 


TRENTE-SEPTIÈME  VOLUME 


JANVIER  —   FÉVRIER 


Livraison  du  1«'  Janvier. 

Ferdinaiid   Brunetièbe,   par  M.   le   vicomte    Euoènb-Mblchiok   DE    VOGUÉ, 

de  l'Académie  freinçaise j 

L'Ombre  s'étbko  sur  la  montagne,  deuxième  partie,  par  M.  Edouard  ROD.   .  i9 

Le  Cahier  Rouge  de  BENJAMIN  CONSTANT.  —  1.  De  1767  a  1787 67 

A  PROPOS  Il'UN  MOT  LATIW.   —   II.   COMMENT   LES   ROMAINS   ONT   CONNU    VlIumanUé 

par  M.  Gaston  BOISSIER,  de  l'Académie  française g2 

Lis   Riches   depuis   sept  cents  ans.  —  Médecins  bt  chirurgiens,  par  .M.  le 

vicomte  Georges  O'AVENEL Ij-j 

Madagascar.  —  I.   Les   régions   bt  les   races,   par  MM.  MARIUS  et  ARY 

LEBLOND 149 

Le   martyre    d'un    poète.    —   Nicolas    Lenao   bt    Sophie    L^ewenthal,    par 

M.  A.  BOSSERT 189 

Revue  soentifique.  —  La  Variété  des  formes  vivantes  bt  la  fixité  du  fonds 

vital,  par  M.  A.  DASTRE,  de  l'Académie  des  Sciences 211 

Chronique  de  la  quinzaine,  histoire  politique,  par  M.  Francis  CHARMES.  .•  222 
Essais  bt  notices.  —  La  vii  et  l'oeuvre  d'Hérault  de  Séchelles 23i 

Livraison  du  15  Janvier. 

Li  Cahier  Rouge  de  BENJAMIN  CONSTANT.  —  II.  1787 341 

Honneur  militaire.   —   Lettres   écrites   pendant  la  guerre   d'Italie  et  la 
campaonb  db  Cochinchïne,  par  ♦*• 273 


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960  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

L'Ombrb  s'ÉTBifo  SUR  LA  MONTAGNE,  troisième  partie,  par  M.  Edouard  ROD.  .  Ï2S 

Un  Historien  bblob.  —  M.  Godbfroid  Kurth,  par  M.  Georges  GOYAD  .  .  .  S6T 

Poésies,  par  M.  André  THEURIET,  de  l'Acadéniie  française 396 

La  Crise  sardinière,  par  M.  Charles  LE  GOPFIG 410 

Revue  littéraire.  •—  Fontenelle,  par  M.  René  DOUMIC 444 

Revues  étrangères.  —  Un  nouveau  recueil  de  lettres  de  Richard  Wagner, 

par  M.  T.  DE  WYZEWA 454 

Chronique  de  la  quinzaine,  histoire  politique,  par  M.  Francis  CHAEIMES.  .  4€8 

Livraison  dn  1*'  Février. 

Les  raisons  du  Concordat.  —  Le  Réoimb  de  la  séparation  bous  li  Consulat 

et  l'anarchie  religieuse,  par  M.  Albert  VANDAL,  de  l'Académie  française.  481 

L'Ombre  s'étbnd  sur  la  montagne,  dernière  partie,  par  M.  Edouard  ROD. .  .  SU 
Au  temps  passé.  —  Un  coin  de  la  société  parisienne  boos  le  Second  Empire, 

par  M.  Alfred  MÉZIÈRES,  de  TAcadémie  française 551 

Les  Riches  depuis  sept  cents  ans.  -^  Honoraires  des  artistbs,  pbintres  et 

sculpteurs,  par  M.  le  vicomte  Georges  D'AVENEL S77 

Lettres   inédhes    de    Joseph    de    Maistre.   —   I.    Joseph    db   Maistrb   et 

Louis  XVIII,  par  M.  Ernest  DAUDET m 

Le  Conflit  austro-serbe,  par  M.  René  PINON 6^ 

Œuvres  sociales  des  femmes.  —  L'Éducation  sociale   de   la  fsmme,   par  • 

M.  Paul  ACKER m 

Correspondance.  —  La  fixité  vitalb  et  l'évolution,  par  M.  A.  DASTRB, 

de  l'Académie  des  Sciences "M 

Chronique  de  la  quinzaine,  histoire  politique,  par  M.  Francis  CHARMES.  Idl 

Livraison  dn  16  Février. 

La  réforme   de   la  Langue  française,  par  M.  Marcelin  BERTHELOT,  de 
l'Académie  française.  Secrétaire  perpétuel  de  l'Académie  des  Sciences..  .   IH 

Lb  Grief  secret,  première  partie,  par  M.  Uenrt  RABUSSON TrS 

Lis  Idébs  d'Antonio  Fooazzaro,  par  M.  Robert  i^ÉGER Ui 

Les  Risques  du  métier  de  prince.  —  Les  Conjurations.  —  L'Humanisme  et 

l'imitation  de  l'antiquité,  par  M.  Charles  BENOIST S44 

L'Astronomie  au  Mont-Blanc,  par  M.  R.  RADAU,  de  l'Académie  des  Sciences.  8T$ 
La  comtbssb  de  Mirabeau,  d'après  des  documens  iNÉDrrs,  dernière  partie,  par 

M.  Dauphin  MEUNIER 853 

Revue  dramatique.  —  Electre  x  la  Comédie-Française; —  Anna  Karénine 
au  Théâtre- Antoine;  —  Les  Bouffons  au  Théâtre  Sarah-Bernhardt;  — 

Sa  sœur  a  l'Athénée,  par  M.  René  DOUMIC m 

Revues  étrangères.  —  Un  nouveau  livre  anglais  sur  Charles  Dickens,  par 

M.  T.  DE  WYZEWA 937 

Chronique  db  la  quinzaine,  histoire  poutiqub,  par  M.  Francis  CHARMES.  .    947 

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PârU.  —  Typ.  PaiLiprB  BBiCoof^p,  l»,,tii«-rti  SalnU-Pêrw,  «4MI^ 


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[JAR  2  6  1975  1 


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— MAÏ    8 1983  I  2 


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